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Veröffentlichungsjahr: 2019
Marianne CLOGENSON
Un Chant deCoquelicot
Roman
Cet ouvrage a été composé en France par Libre 2 Lire
®
www.libre2lire.fr – [email protected], Rue du Calvaire – 11600 ARAGON
Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN papier : 978-2-490522-27-9ISBN Numérique : 978-2-490522-28-6Dépôt légal : Septembre 2019
© Libre2Lire, 2019
À Olympe et Tiwan.
L’automne se parait de ses plus belles couleurs. Les feuilles des platanes dénudaient les branches aux soupirs du vent. Une feuille encore verte se détachait en tourbillonnant avant de rejoindre ses compagnes d’infortune sur le sol. Le soleil s’apprêtait à se coucher sur la région parisienne.
Les élèves du lycée privé partaient en week-end. Une femme âgée conduisant une voiture, cherchait une place sur le parking. Une jeune fille à la chevelure rousse en descendit. Ses yeux portaient dans le vide. Elle sortait, sa valise à la main. Elle prenait la direction du bâtiment scolaire au milieu de ses futurs camarades et évitait à tout prix de se faire accoster.
La vieille femme, sobrement vêtue, l’accompagnait et devançait ses pas au milieu des feuilles mortes qui jonchaient le sol. Elles se dirigeaient en silence vers le bureau de la directrice. Les longs couloirs se désertaient. Les cris exaltés devant les deux jours de liberté qui s’offraient à cette jeunesse remuante s’évaporaient peu à peu. L’adolescente marchait, la tête basse.
Elles approchaient de leur lieu de rendez-vous. La jeune fille découvrait pour la première fois ces locaux. Malgré sa curiosité naturelle, elle se gardait de lever la tête. Si en temps normal, elle offrait son visage et appréciait laissait voler au grès du vent sa longue chevelure rousse qui tombait sur le bas de ses reins, là, elle baissait la tête et se servait de ses cheveux pour cacher son visage. Elle se contentait de jeter de rapides coups d’œil pour mémoriser les lieux.
La vieille femme frappa à une porte où l’on pouvait lire, gravé sur une plaque en cuivre, le mot « direction ». Une voix caverneuse les autorisa à entrer. Elle passa la première et alla s’asseoir sur une des deux chaises en bois faisant face au bureau.
Puis se tournant vers la jeune fille, elle continua sur un ton moins solennel tout en la bousculant verbalement.
La grand-mère se rassit bien droite devant la directrice.
Le bureau était grand, garni d’étagères grises en métal où étaient posés des registres et des livres. L’absence de décoration rendait cette pièce austère et la froideur de l’unique néon n’ajoutait rien de chaleureux. Seule une lumière vive, animant le bureau placé près de la fenêtre, indiquait qu’un être humain travaillait ici à longueur de journée. Une porte ouverte d’où sortait une odeur de café laissait entrevoir une pièce adjacente. La directrice se tenait assise, régentent sur ses dossiers ordonnés d’une rigueur militaire et observait d’un air froid ses deux visiteuses. Son visage ridé, marqué par les années reflétait la fatigue, ses cheveux grisonnants coiffés en un savant chignon lui donnaient un air pincé. Son chemisier en broderie anglaise d’une blancheur impeccable accentuait cette allure venue d’un autre temps. Elle parlait d’une voix lente et monocorde.
Puis chuchotant à l’attention de la jeune fille qui observait les lieux :
La directrice vérifiait le contenu des documents. L’air impassible, ses mouvements étaient précis et méthodiques. Une fois inspecté l’ensemble de la paperasse, elle leva la tête en direction de la vieille femme.
En écrivant, elle annonçait à haute voix :
Puis, terminant de noter les renseignements concernant l’adolescente, elle referma et posa son stylo horizontalement au registre. Ensuite se tournant vers Balsamine, elle la toisa et l’observa.
La jeune fille se tenait assise sur le bord de la chaise, ses cheveux ombrageant son visage. Elle tendit la main droite pour prendre le papier, et gardait sa main gauche sur sa joue, cachant en partie son œil. Sa grand-mère, agacée par ce comportement lui ordonna d’arrêter de se tenir de la sorte.
Balsamine posa avec précaution son coude gauche pour tenir le document et signa d’une main sans lire le papier puis le remit à la directrice. Cette dernière appela la gouvernante, mademoiselle Leclaire, qui attendait dans la pièce voisine et proposa à madame Duboquet de visiter les lieux.
Puis se tournant vers Balsamine :
L’adolescente ne bougea pas et baissa les yeux. La gouvernante arriva tandis que madame Duboquet se sauvait et saluait encore la directrice d’une révérence maladroite et empressée.
Balsamine suivait la gouvernante dans l’enfilade des couloirs et des salles. Mademoiselle Leclaire était une femme d’une trentaine d’années, d’allure vive et stricte, des cheveux châtain foncé, coupés courts, une mèche retenue par une barrette. Elle portait des vêtements gris clair. Sa longue jupe à plis creux la vieillissait, elle était chaussée de ballerines noires souples. Elle remit un dossier à la jeune fille tout en lui expliquant le contenu. Elle récitait d’une voix fluette au débit rapide, son discours annuel de rentrée scolaire, tout en lui faisant visiter les lieux, et la conduisit jusqu’à sa chambre. L’adolescente la suivait en tractant sa valise et maintenait toujours la tête baissée.
Elles traversèrent la cour d’un pas rapide. Au fond, un parc bordé d’arbustes denses enserré d’un mur de béton, empêchait tout contact avec l’extérieur, là où on apercevait la ville.
Seul le ciel s’assombrissait, entre chien et loup, la nuit en changeait la teinte. Les lumières des réverbères gardaient ce semblant de jour et éclairaient le bitume de la cour. Mademoiselle Leclaire continuait son monologue de présentation.
Contournant le réfectoire encore vide, Balsamine découvrait une salle d’étude équipée d’une grande bibliothèque, ainsi qu’un salon dont les fauteuils semblaient confortables. Au fond, un téléviseur projetait de la publicité facilement reconnaissable au logo à la pomme bleue sur fond rouge. Balsamine n’eut pas le temps de visiter ces lieux, la gouvernante accélérait le pas tout en précisant les règles de vie de l’internat.
Elles empruntèrent une allée bordée d’arbustes. Mademoiselle Leclaire continuait de sa voix fluette.
Sans même attendre la réponse de Balsamine, elle ouvrit la porte tout en éclairant la pièce. La chambre était petite, sans décoration, une fenêtre laissait entrevoir le gris de la cour et au loin l’automne des arbres. L’adolescente constata l’absence de volets. Seuls deux pans de rideaux opaques et ternes garantissaient le noir absolu. Un lit recouvert d’une couverture en tuft, une chaise et un bureau en bois près de la fenêtre sur lequel était posée une lampe, quelques étagères garnies de livres d’étude. Une armoire un peu étroite dans un coin cachait la porte de la salle de douche. Chaque chambre était équipée de commodités indépendantes, seul luxe d’intimité. Balsamine déposa sa valise sur son lit. Elle allait remercier la gouvernante et prendre congé quand cette dernière la regarda intensément. Balsamine voulut poser sa main sur son visage, mais il était trop tard. Mademoiselle Leclaire avait vu.
Puis changeant de ton elle ajouta :
Balsamine allait quitter mademoiselle Leclaire lorsqu’elle se tourna vers la jeune femme.
Balsamine se dirigeait vers le foyer. Le poste de télévision projetait un dessin animé. Une jeune fille blonde aux yeux clairs qui devait avoir son âge, regardait déjà le programme. Elle étendait ses jambes, prenant ainsi toute la place du sofa, et bâillait avec nonchalance. Une robe en lamé doré, fluide comme une rivière, découvrait ses genoux. Balsamine s’assit sur un fauteuil et regarda l’écran sans faire de bruit. Elle prévoyait avec une mèche de cheveux de cacher son visage et se prit d’intérêt pour le programme. La jeune fille blonde aux yeux clairs terminait de regarder l’émission quand elle s’aperçut que Balsamine se tenait assise non loin d’elle, elle déclara d’une voix nasillarde :
Plantant Balsamine seule au foyer, elle monta au second étage. Intriguée, la nouvelle élève suivait cette fille à la silhouette dentelée. Elle pensait qu’elle était très belle et avec l’allure qu’elle affichait, elle ressemblait à une vedette de cinéma. Celle-ci s’enferma dans sa chambre en claquant la porte derrière elle. Très vite résonnaient les premières notes de la chanson « Fool to Cry » du groupe précité. L’arrivée de mademoiselle Leclaire ne se fit pas attendre. Avec un visage impassible, elle entra sans frapper dans la chambre de la fautive.
Chantal s’exécuta. Une fois la gouvernante partie, elle toisa Balsamine et déclara de sa voix nasillarde :
Puis la contemplant de la tête aux pieds, elle claqua à nouveau la porte. Une fois dans sa chambre, Balsamine entendait la musique qui continuait, elle était moins forte, mais elle résonnait toutefois.
Elle ouvrait ses bagages. Elle avait faim, l’heure du repas retentirait bientôt. Elle s’apprêtait à retrouver sa grand-mère. Ce n’était pas de gaité de cœur qu’elles allaient se rencontrer. Élevée depuis sa plus tendre enfance par cette femme, elles n’avaient jamais réussi à créer le lien qui unissait les familles. Sans doute un problème générationnel lui avait fait comprendre celle qui avait toujours été sa meilleure amie depuis l’école primaire.
Balsamine repensait aux circonstances qui l’avaient menée ici, dans ce pensionnat. Si depuis toujours sa grand-mère l’avait laissée suivre une scolarité des plus brillantes dans le secteur public et parce qu’elle n’était pas une enfant à problème, elle l’avait laissée libre de toutes sorties avec ses amies. Cet été, parce qu’elle était tombée amoureuse, échappant ainsi aux règles imposées, le comportement de sa grand-mère changea radicalement. Les évènements qui s’en suivirent confirmèrent sa décision d’affirmer sa sévérité. En effet, un soir, Balsamine n’était pas rentrée. Sa petite-fille avait été retrouvée défigurée, souffrant de multiples écorchures lui rendant la marche douloureuse. L’hôpital avait prévenu la vieille femme après avoir découvert ses papiers de lycéenne. Balsamine resta tout cet été à l’hôpital sans recevoir la visite de ses amis, en attendant qu’elle puisse à nouveau utiliser ses jambes et que son visage se reconstruise. Elle avait dû subir une greffe. Suite à cet évènement, sentant que l’obéissante Balsamine prenait un chemin qu’elle jugeait inconcevable, sa grand-mère avait pris la décision de la faire surveiller par ces professionnels qui l’employaient depuis toujours. Elle avait confiance en eux. De plus elle se sentait trop vieille pour accomplir cette tâche. Une simple entrevue au moment des repas pour suivre l’évolution de sa petite-fille lui semblait suffisante.
Balsamine se dirigeait vers la cantine pour se restaurer. Elle allait manger seule et sans joie car la compagnie de Chantal la laissait perplexe. D’ailleurs à quelques tables de là, cette dernière était accompagnée d’une jeune fille blonde, les cheveux courts et des yeux clairs. Balsamine remarquait à quel point il était étrange que les personnes qui se ressemblaient physiquement pouvaient être proches. Ces deux jeunes filles blondes n’avaient pas l’air d’être sœurs, les traits de leurs visages différaient en de multiples points. Ceux de Chantal étaient fins et harmonieux, ceux de son amie grossiers et aguicheurs. Il suffisait de les regarder afin de comprendre qu’une amitié profonde les liait.
Balsamine se rappelait l’époque où elle fréquentait l’enseignement public. Elle s’y était fait des amis et c’était par deux que les attachements les plus profonds s’étaient construits. Telle une créature bicéphale, on notait à chaque fois cette correspondance physique qui rapprochait les caractères.
Sa plus longue amitié avait commencé dès l’école primaire. Les deux fillettes s’asseyaient au même pupitre du premier rang. À cause de leurs tailles, plus petites que la moyenne, les professeurs dirigeaient systématiquement Balsamine et cette petite fille à la maternelle. Ne sachant ni l’une ni l’autre le pourquoi de leur rétrogradation, elles s’esclaffaient de bon cœur. De cette manière leur amitié naquit. Plus tard, par jalousie, cette fille se détourna de Balsamine lorsqu’était venu l’âge de s’intéresser aux garçons. La jeune rousse plaisait, pas son amie. Elle regrettait de s’être fâchée pour cette raison. C’était si absurde. Sa grand-mère tenta de la soulager en lui expliquant que ce genre de comportement manifestait que leur amitié ne se basait pas sur des constructions solides. Quelle piètre consolation ! Balsamine se rappelait encore de l’époque où elles s’entendaient si bien. Sa meilleure amie lui avait appris la signification d’un mot important aux yeux d’une adolescente concernant le vocabulaire des jeunes de son âge. La définition du verbe flirter. Elle avait cru ce que lui avait expliqué sa grand-mère : flirter avec un garçon signifiait parler gentiment, courtiser. En véritable oie blanche qu’elle était, Balsamine n’alla pas chercher plus loin. Sa meilleure amie lui révéla que dans le parler moderne, flirter avec un garçon signifiait l’embrasser sur la bouche. Elle rougissait encore en y pensant. Balsamine termina son repas puis alla rejoindre sa chambre, pour terminer d’ordonner ses affaires. Sa grand-mère avait garni sa valise de tailleurs qu’elle comptait défroisser le temps du week-end en les suspendant sur les cintres de sa minuscule armoire. Elle allait ensuite passer le reste du temps à étudier pour rattraper son retard.
Ce lundi matin, Balsamine se levait plus tôt que d’accoutumée. Elle venait d’étaler sa crème sur le visage pour finir de panser ses cicatrices. Elle souhaitait que cette mixture, aussi efficace soit-elle, s’estompât au plus vite afin d’être la moins visible possible au cours de la journée. Elle ne voulait pas avoir à expliquer ce qu’elle avait vécu. Remuer les mauvais souvenirs dès le premier jour devant une ribambelle de nouveaux camarades curieux ne la séduisait pas.
Elle fut la première à se rendre au réfectoire prendre son petit déjeuner qu’elle avala en silence après avoir salué sa grand-mère du bout des lèvres. Le plateau, rudimentaire, se composait d’une boisson chaude, un jus d’orange et deux tartines de pain de campagne qu’elle beurra et garni de confiture de fraise. Le lundi matin les pensionnaires arrivaient pour la plupart directement de chez eux, par conséquent, la cantine à cette heure matinale était déserte.
De retour dans sa chambre, l’envie de montrer à ses professeurs qu’elle était studieuse la saisit et elle vérifiait à nouveau son sac, ses livres, ses cahiers, sa trousse, ses crayons. Tout était là, bien à sa place comme elle les avait laissés avant de partir manger. Le premier cours auquel elle assisterait serait celui de sciences. Balsamine tapotait ses doigts avec nervosité le bord de sa fenêtre, en regardant les élèves défiler sur le chemin qui menait au bâtiment. Elle attendit le dernier moment pour se rendre en classe. La crème qui recouvrait partiellement sa joue était encore visible, trop à son goût. Ses cheveux couvraient son visage. Elle déambulait en baissant la tête sans se faire remarquer. Son gabarit menu lui permit de ne pas attirer l’attention. En arrivant devant la salle de sciences, elle croisa Chantal qui dégustait une banane. Le professeur qui arrivait, ouvrit la porte à ce moment. Les élèves se plaçaient, bavardant gaiement, et tiraient les chaises dans un doux vacarme.
Balsamine observait de loin dans le but de trouver un emplacement libre, tout en se présentant à son professeur qui la salua à peine. Il cherchait dans son porte-document un objet invisible avec des gestes désordonnés et n’avait manifestement pas de temps à accorder à cette nouvelle élève.
Balsamine aperçut une place libre au fond de la salle. La cloche, un son strident ressemblant à celui d’une alarme incendie, retentit, mettant fin à ce joyeux brouhaha.
Le professeur, monsieur Immègre, un homme d’une quarantaine d’années, les traits tirés, portait des lunettes d’écailles cerclant ses petits yeux marron. De ses cheveux bruns coupés très courts, il avait tiré une mèche pour couvrir sa calvitie naissante. Il demanda à Balsamine de se lever et de se présenter avant de commencer l’appel. Alors que la jeune fille, la tête toujours baissée, voulut prendre la parole tout en se levant, la porte s’ouvrit brusquement sur un élève entrant précipitamment. Il resta figé devant le nombre de paires d’yeux amusés qui se tournait vers lui. La colère se lut dans le regard de monsieur Immègre.
Le professeur avait insisté avec des pics aigus dans la voix lorsqu’il avait prononcé les mots « toutes » et « mon ». Il poursuivait ses reproches tout en appuyant ses poings sur le bureau.
Le jeune homme était vêtu d’un blouson de cuir noir dont il commençait à ouvrir le zip laissant entrevoir une chemise dernier cri avec un col « pelle à tarte ». Il portait un jean patte d’éléphant, un casque de moto au bras. Ses cheveux châtains, longs et lisses le féminisaient, mais ce qui accrochait le regard lorsqu’on observait son visage étaient ses yeux bleus démesurément immenses. Grand et mince, sa façon de se tenir droit lui donnait une allure sûre de lui. Il observa la nouvelle élève qui se tenait debout au fond de la classe. Il s’attarda sur sa silhouette cherchant à la dévisager derrière sa masse de cheveux roux, puis s’en alla en pestant, lâchant un geste de résignation.
Le cours s’étirait en longueur, monsieur Immègre, toujours irrité, déblatéra son cours que les élèves s’empressèrent de noter sans poser de questions. Ils savaient qu’à chaque incartade avec le garçon qu’il venait de renvoyer, le professeur interprétait chaque intervention de n’importe quel élève pour de l’insolence.
La sonnette retentit enfin au bout de deux heures. Balsamine cherchait dans les couloirs où pouvait avoir lieu son prochain cours lorsqu’un professeur lui demanda d’aller en récréation, aucun élève n’étant admis dans les couloirs à cette heure-ci. Elle s’excusa, indiquant qu’elle était nouvelle dans l’établissement. Elle parvint au rez-de-chaussée. Elle entendait distinctement le son de la machine à écrire de la secrétaire. En passant devant la salle des professeurs, elle croisa le même garçon aux cheveux longs qui portait un plateau avec des tasses de café. Il avait échangé ses vêtements à la mode pour un costume trois-pièces, comme tous ses camarades masculins. Il plaisantait avec un professeur, madame Pélin, qui prenait sa pause. Elle souriait en le regardant s’en aller :
Il partait en direction de la cour porter les boissons aux professeurs qui surveillaient les lycéens. Balsamine le suivit en récréation. Elle observait son allure assurée. Sa longue silhouette démesurée par rapport au reste de ses camarades, le distinguait de tous. Balsamine ne connaissant personne et personne ne recherchant sa présence, elle alla s’asseoir sur un banc. Monsieur Immègre, de surveillance, se tenait près du banc où s’était assise Balsamine. Le jeune homme s’approchait, proposant un café à son professeur.
Le professeur de sciences ne broncha pas. Il lui jeta un regard noir et croisa les bras en signe de désapprobation. Ernest, haussant les épaules, but le café. À sa façon sarcastique de le remercier, il savait qu’il avait à nouveau provoqué son professeur. Il s’en réjouissait. Il partit de ses longues enjambées nonchalantes rendre le plateau à la salle des professeurs avant d’entendre la colère du professeur de sciences se déverser sur lui. Monsieur Immègre surveillait de loin les élèves qui discutaient en petits groupes tout en restant près du banc lorsqu’Ernest s’assit à côté de Balsamine. Il souriait d’un air goguenard devant le professeur qui le jaugeait. Il s’adressa à la jeune fille, tout en fixant le professeur :
Puis se tournant vers elle, il lui tendit la main :
La jeune fille, le rose aux joues, amusée par le petit jeu d’Ernest laissa échapper un rire moins discret.
Ce dernier qui avait tout entendu, voulait réagir. Nerveusement, il lissait sa main droite sur sa mèche pour la replacer sur son crâne dégarni, mais au son de la cloche qui retentissait et les deux élèves qui s’étaient levés et s’éloignaient, l’homme préféra ne pas insister. Balsamine et Ernest continuèrent leur conversation.
Balsamine le suivit, ravie d’avoir enfin rencontré quelqu’un à qui parler. Ce garçon, Ernest, ne lui posait pas de question à propos de son passé comme elle l’avait craint et badinait avec elle. Ils attendirent dans le couloir que le professeur de mathématiques madame Larend, vint ouvrir la porte. Chantal tout en passant près d’eux laissa entendre de sa voix nasillarde à sa meilleure amie Monique :
Balsamine, l’air interrogateur fronçait les sourcils. Elle se demandait pourquoi Chantal était si dédaigneuse à son encontre. Ernest lui expliqua son point de vue.
Il l’observa de haut en bas et termina :
Ernest croisa les bras se penchant vers elle, la regarda l’air soupçonneux d’une connivence amusée.
Puis il tourna les talons pour rentrer en classe. Balsamine le pista. Il se tourna vers elle et lui prouva d’un ton moqueur :
La jeune fille s’arrêta net et se dirigea vers madame Larend pour se présenter. Ce professeur aux cheveux gris et frisés affichait un sourire maternel, et lui proposa de prendre place tout en cherchant du regard son meilleur élève.
Balsamine se décontenança. Lui le meilleur élève ! Celui-là même qui venait de se faire renvoyer du cours précédent. À cause de sa grande taille, la jeune fille avait imaginé qu’il s’agissait d’un redoublant. Résignée, elle prit place à côté d’Ernest. Il étouffa un rire derrière son poing. Interdite, Balsamine voulut prendre l’air offusqué, mais il la devança.
Il marqua une pause car il cherchait un moyen de voir son visage.
De son air goguenard, il brandissait une paire de ciseaux de sa trousse.
Elle se figea tout en tenant sa mèche de cheveux devant son visage. L’ensemble de la classe se tournait vers eux.
L’ensemble de la classe ricanait.
Balsamine arracha des mains les cours qu’Ernest lui tendait. Son écriture fine et fluide, se lisait agréablement. Il la regardait, ou plutôt il essayait de voir son visage. Elle cachait tant bien que mal sa joue derrière ses cheveux. Il avait compris qu’elle tentait vainement de dissimuler quelque chose et avait mis le doigt sur le point sensible : son visage. Il vit le rose qui empourprait ses pommettes et pensa qu’elle était juste un peu timide.
Les cours se succédaient, ponctués par la sonnerie stridente. À la fin de la journée Balsamine se sentait un peu triste de n’avoir pas pu parler davantage aux autres élèves. Seul Ernest lui avait témoigné de l’intérêt et avait mangé avec elle à midi. Était-ce de l’intérêt ou plutôt l’attitude d’un séducteur invétéré ? Même le professeur de mathématiques avait eu l’air d’insinuer qu’il avait tendance à chercher les conquêtes. D’ailleurs, par trois fois durant le cours, madame Larend dû le rappeler à l’ordre. Balsamine avait déjeuné avec Ernest comme elle l’aurait fait avec n’importe quel autre élève de l’établissement. Elle était là pour poursuivre ses études, dans un endroit qu’elle n’avait pas choisi, et ne voulait pas d’une histoire d’amour. La dernière fois, elle en était ressortie meurtrie, et ce n’était pas cet Ernest de Landois qui allait lui faire changer d’avis. Il était certes séduisant, mais l’insolence avec laquelle il affirmait que toutes les filles tombaient amoureuses de lui le rendait inintéressant à ses yeux. Elle repensait à Sébastien, son ancien amoureux. Un sentiment de tristesse l’envahit, laissant échapper des larmes que ses cheveux dissimulaient. Elle partait du réfectoire lorsque sa grand-mère l’aborda, l’index accusateur.
La vieille femme tordait ses mains tout en parlant. Elle n’avait pas le souvenir d’avoir déjà vu Ernest en compagnie d’autre qu’une jeune fille lorsqu’il venait accompagné. Toutes aussi jolies les unes que les autres, et sa petite-fille faisait partie du lot, ce qui lui déplaisait. Elle rageait intérieurement. Elle avait la confirmation que Balsamine cherchait les garçons et se conforta dans l’idée que de la placer dans cette pension était la meilleure solution.
L’adolescente s’éloigna pour regagner sa chambre. Elle s’y sentait à l’étroit mais au moins elle n’avait personne pour la déranger. Mademoiselle Leclaire n’allait pas tarder à passer pour signaler l’extinction des feux. Le silence serait le bienvenu. La petite voix fluette de la gouvernante, lui donnait la sensation de vivre dans un foyer paisible. Il émanait de cette femme vêtue invariablement de gris, une chaleur humaine qui lui faisait défaut au milieu de ses camarades. Ce fut en pensant à mademoiselle Leclaire comme à une grande sœur que Balsamine s’endormit.
Les semaines passaient doucement au pensionnat. Les cicatrices de Balsamine s’étaient estompées. Elle pouvait enfin relever la tête et ainsi dévoiler sa joue sans crainte qu’on ne lui pose des questions embarrassantes au sujet de son passé. Sa peau redevenait lisse et son teint laiteux. Il lui était cependant impératif d’étaler de la crème une fois par jour pour éviter que les cicatrices ne laissent de disgracieuses marques blanchâtres à l’avenir. Son médecin l’avait mise en garde, elle devait surtout éviter le soleil et ne pas s’exposer l’été prochain sinon, elle risquait de garder des séquelles lui rappelant sans cesse ce mauvais moment. Elle choisit par conséquent de se badigeonner le soir avant d’aller se coucher.
Les autres professeurs qui dispensaient les cours de la première S avaient accueilli Balsamine chaleureusement. Monsieur Torrès, son professeur principal qui enseignait le français, madame Carain son professeur d’histoire-géographie et enfin madame Pélin qui enseignait l’anglais. Cette dernière avait été ravie de faire la rencontre avec une élève quasiment bilingue. Balsamine lui avait confié que son passe-temps favori était de traduire les chansons de variété anglaise et qu’elle adorait regarder les films anglophones en version originale. Cela lui avait permis d’améliorer son niveau et de connaître des expressions typiques de la langue de Shakespeare. Ensemble elles avaient ri en évoquant les mauvaises traductions de script dans les films. Elles pensaient notamment à l’expression « to see his house » qui ne se traduisait pas mot à mot par « voir sa maison », mais signifiait « raccompagner ».
Afin de rattraper son retard, chacun de ses professeurs avait précisé à Balsamine qu’elle pouvait compter sur l’appui de leur meilleur élément, Ernest de Landois même s’il se distinguait aussi par son côté perturbateur. Chacun, excepté monsieur Immègre, qui lui avait remis des polycopiés, et madame Pélin car l’anglais n’était pas le point fort du jeune homme.
Ainsi tous les soirs après son intégration au lycée, les deux adolescents travaillaient ensemble dans une des salles d’étude. Le jeune homme ne pouvait s’empêcher de la provoquer et lui avait trouvé le surnom de Poil de carotte. Sans le savoir Ernest avait posé le doigt sur son point sensible, non pas que Balsamine ait honte de sa rare couleur de cheveux, mais parce que le lien avec le célèbre livre rappelait à la jeune fille, son rapport avec sa propre mère.
Les polycopiés de monsieur Immègre répandaient une affreuse odeur d’alcool qu’il utilisait pour dupliquer son cours. Son écriture en patte de mouche, pleine de ratures, ne permettait pas à Balsamine de bien comprendre certaines formules essentielles.
Balsamine remarquait que le jeune homme parlait beaucoup avec la dénommée Chantal. Elle en déduisit qu’ils étaient très proches. Ne voulant mettre en froid leur amitié naissante, elle n’osa pas confier au jeune homme qu’elle ne se sentait pas à l’aise en la compagnie de cette jeune fille. En dépit de cela elle suivit son conseil et alla lui demander de l’aide. Après tout, il était probable qu’en apprenant à faire connaissance elle trouverait en elle une amie. Ce soir après les cours, Balsamine alla frapper à sa porte. Chantal, visiblement dérangée par la présence de l’intruse, soupira en levant les yeux au ciel dès qu’elle ouvrit la porte. C’était sa façon de lui faire sentir son impatience d’en finir alors que Balsamine témoignait avoir besoin de son soutien. Elle la suivit dans une salle de travail.
Elle lui présenta les ouvrages de la bibliothèque qu’elle pouvait utiliser et déclara de sa voix nasillarde qu’à eux seuls, ils lui suffiraient amplement puisque le professeur les utilisait lui-même pour préparer ses cours. Lorsqu’elle découvrit que Balsamine allait s’asseoir auprès d’Ernest pour étudier, Chantal s’invita à leur table. Assise aux côtés du jeune homme elle jouait de sa chevelure blonde, s’amusant à frôler l’avant-bras du garçon pour le chatouiller.
La jeune fille roula des épaules à l’évocation de son surnom.
Absolument pas, pensait Balsamine, je ne sais pas si c’est sa façon de m’ignorer sans que je sache pourquoi ou son odeur qui me donne le plus envie de vomir. Elle préféra se replonger dans le livre et poursuivre son rattrapage.
Chantal feignait ne pas l’avoir entendue et poursuivait son numéro de charme. Ernest demandait des précisions au sujet des formules de chimie.
Chantal se pencha sur la feuille. Le jeune homme ne put s’empêcher de lorgner dans son décolleté. Chantal semblait être douée pour comprendre, reformuler et se mettre au niveau de son auditoire pensait Balsamine. Les deux filles vérifiaient les formules complexes lorsque Monique fit son entrée. La jeune fille aux traits aguicheurs pria son amie de la suivre. La situation semblait urgente, Chantal sortit et ne revint plus dans la salle d’étude.
Balsamine terminait de mettre au propre les cours de sciences et s’apprêtait à partir lorsqu’Ernest lui demanda la raison de son départ.
Jusqu’à présent Ernest était la seule personne avec qui Balsamine avait pris ses repas. Elle hésitait à s’afficher avec lui devant sa grand-mère, mais il était de bonne compagnie lorsqu’il oubliait de la taquiner. Elle pensait que grâce à lui, elle serait rapidement présentée aux autres élèves de l’établissement.
Arrivés les premiers devant la porte du réfectoire, l’attention d’Ernest fut attirée par une plume d’oiseau abandonnée sur le sol. Il se baissa pour la ramasser, contempla son parfait état, et caressa le pourtour du visage de la jeune fille avec.
Balsamine baissa les yeux, porta la main à sa joue et fit retomber ses cheveux afin de la dissimuler. Ernest dessinait le contour de la plume avec ses doigts.
Le jeune homme lissa la plume sous son nez avant d’en chatouiller celui de la jeune fille.
Le jeune homme lança la plume au-dessus de leurs têtes. La porte de la cantine s’ouvrit, happant la plume dans un courant d’air et elle disparut de leur vue.
Madame Duboquet servait le repas dont le fumet mettait en appétit. Balsamine était intriguée par le marché du jeune homme.
Si Ernest avait voulu être honnête, il lui aurait répondu que c’était dans cette langue qu’avaient été écrites les musiques qu’il aimait tant écouter. Parce qu’il préférait la provoquer, il lui répondit avec l’accent italien :
Le ton de la jeune fille reflétait une sincérité qui le décontenança. Il décida d’arrêter son petit manège.
L’attitude antipathique de Chantal laissait Balsamine perplexe et cette dernière ne la comptait pas parmi son cercle d’amis. Balsamine s’en moquait car elle ne tarderait pas à s’en faire, mais quelque chose d’autre la tracassait. Il s’agissait d’une réflexion que Chantal avait émise à son encontre. Si les garçons portaient des costumes trois-pièces et les filles des tailleurs, la chose qui sautait aux yeux était que chacun portait des vêtements neufs et de marque. Un matin, tandis que les élèves se regroupaient devant la porte en attendant leur professeur de français, Balsamine entendit cette moquerie.
Balsamine portait un col roulé bleu pétrole assorti à une jupe en biais à carreaux, relevée d’une veste dans le même tissu que sa jupe. Vu de loin, l’ensemble passait pour correct à la demande du règlement intérieur. Certes, elle n’était pas non plus la seule à se vêtir de la sorte puisque les critères de la mode l’imposaient. Cependant, la couleur passée par les nombreux lavages, quelques bouloches et l’état détendu des manches laissaient deviner la piètre qualité de ses vêtements. Les autres élèves ricanaient. Comment pouvait-elle expliquer que sa grand-mère malgré toute sa bonne volonté, n’avait pas d’autres moyens que d’aller s’approvisionner au bazar bon marché ou lui faire porter des vêtements de seconde main récupérés chez des connaissances bienveillantes ?
Elle partit plus loin en riant accompagnée de Monique. Ernest les suivait.
Chantal tentait vainement de lui attraper la main. Ernest croisait les bras et regardait les deux filles d’un air amusé.
Ernest pesait le pour et le contre, d’un côté une fille timide et gentille, de l’autre une fille peu farouche et serviable différemment. Aussi belle l’une que l’autre. Il était comblé. Pourquoi choisir ?
Tandis que le jeune homme luttait intérieurement avec ses hormones, Chantal ne tarissait pas de critiques acerbes au sujet de Balsamine et se gaussait avec son amie aux traits grossiers. La mode n’était pas l’affaire du jeune homme. Il ne comprenait pas cette importance des plus capitales que Chantal pointait du doigt.
De son côté Balsamine s’était éloignée pour cacher son ressentiment. Elle repensait à l’époque où sa façon de s’habiller ne posait pas tant de problèmes. En effet, si cela ne dérangeait personne dans l’enseignement public, là où toutes les classes sociales se côtoyaient, dans ce lycée privé, elle se sentait mise à l’écart. Le règlement intérieur était strict, la tenue correcte était exigée, et le renvoi d’Ernest lui avait prouvé qu’ici on ne badinait pas avec le règlement.
Cette cassure sociale ramenait Balsamine à une condition inférieure. Si Chantal avait tenté de la rabaisser parce que d’après elle les roux puaient, les vêtements désuets que portaient Balsamine laissaient entendre de façon implicite qu’elle n’appartenait pas au même milieu social que tous ces privilégiés. Dans un sens, cette image la faisait sourire, car dans son ancien lycée, ceux qui s’affichaient comme les premiers de la classe et arboraient un statut social supérieur étaient mal vus. Elle pensait néanmoins que grâce à son bon niveau, elle se distinguerait. Il lui serait possible alors de se faire de nouveaux amis parmi ceux que l’on espérait être l’élite de demain.
Pour pallier à ce qu’elle pensait être un handicap, elle avait prétendu que ses parents étaient de savants médecins et se félicitait d’avoir pris soin de cacher son lien de parenté avec la cantinière. Paradoxalement lorsqu’elle remplissait les papiers demandant de décliner l’identité de son père, elle répondait qu’il était décédé. Quelque part elle aurait souhaité que ce fusse vrai.
Or, malgré ses mensonges, Balsamine ne s’y trompait pas. Elle avait été mise en quarantaine par la plupart des autres élèves. La plupart car, outre Ernest qui travaillait avec elle dans une humeur badine, le soir même où Chantal lui avait décerné le prix de la mode Tati, des élèves frappèrent à la porte de sa chambre dans le but de faire sa connaissance. Il s’agissait de Keiko et Midori Préjean, des jumelles de sa classe.
Elles étaient françaises et portaient des prénoms nippons, ce qui surprenait d’autant plus avec un nom de famille bien franchouillard. C’était une fantaisie de leurs parents qui, tombés amoureux du Japon décidèrent de rendre hommage à ce pays qu’ils aimaient tant.
Elles se ressemblaient en tous points, et riaient joyeusement sans raison apparente, leur complicité de jumelles en étant certainement la cause. Dans le but de correspondre aux stéréotypes des jeunes filles japonaises, leurs longs cheveux noirs et lisses s’étiraient en baguette, des yeux verts en amande et des pommettes roses complétaient leurs portraits. Physiquement rien ne les distinguait l’une de l’autre et elles s’en amusaient. Elles poussaient le vice en portant des tenues identiques à la mode nippone.
Seul leur tempérament les différenciait. Si Midori semblait être le caractère dominant de ce couple utérin et se voyait offrir les faveurs de tous par sa vivacité d’esprit, Keiko n’était pas en reste. Elle était dotée d’une certaine candeur relevée par un profond charisme. Leur père travaillait au Japon et revenait rarement en France. Leur mère œuvrait en partenariat avec son époux en France avec des horaires décalés afin d’assurer le télétravail avec le Japon et, hormis les week-ends, elle ne pouvait donner toute son attention à ses deux filles adorées.
C’était ainsi que les trois adolescentes se lièrent d’amitié. Elles avaient pris le parti de se donner rendez-vous tous les soirs au foyer et regardaient les émissions destinées à la jeunesse avant de rejoindre l’une des salles de travail pour rédiger leurs devoirs. Il n’en fallait pas moins à Balsamine pour se sentir à l’aise au milieu d’une joyeuse bande si ce n’était un sujet dont les jeunes filles adoraient parler et que Balsamine voulait éviter à tout prix : les garçons.
Midori avait un petit ami Philippe. Elle le voyait le week-end car il suivait ses cours dans une autre école privée. D’ailleurs elle préférait que les choses se passent ainsi. Ne pas côtoyer à longueur de journée son amoureux, pour ne pas être perturbée dans ses études et avoir un tas de choses à lui raconter lors de leurs retrouvailles. Keiko aimait en cachette un garçon du lycée mais d’une autre classe : Éric.
Toutes deux avaient été immanquablement courtisées par Ernest dès leur arrivée, comme toutes les filles du lycée. Il les avait surnommées les Émeraudes à cause de la couleur et de la brillance de leurs yeux. Puisqu’elles avaient toutes les deux déclaré avoir un amoureux, il s’était montré plus distant envers elles et les courtisait avec moins d’empressement. Bien sûr, il leur avait laissé entendre que le jour où l’une des deux serait disponible, rien ne le rendrait plus heureux que d’obtenir un rendez-vous galant.
Les deux sœurs voulaient en savoir plus au sujet de l’état amoureux de Balsamine, mais cette dernière préférait garder pour elle son souvenir. Elle aurait aimé se confier à des amies de son âge mais la douleur du passé encore trop présente réveillait en elle des traumatismes qu’elle préférait taire. Elle déclara n’aimer personne et éludait quand on lui demandait si elle avait déjà été amoureuse. Elle s’en sortait en expliquant qu’à son âge, elle n’avait sans doute pas encore la maturité pour penser à ces choses-là.
À la mi-Novembre, l’air très froid piquait. La nuit tombait alors que s’achevait le dernier cours de la semaine. C’était ce samedi-là que les trois amies avaient décidé d’aller voir le dernier film dont tout le monde parlait : « L’aile ou la cuisse ». Cela tombait à point nommé car Balsamine voulait voir un film comique pour se changer les idées. Éric sentant l’intérêt de Keiko à son égard, l’invita au hasard d’une conversation. Midori s’était imposée pour venir avec son petit ami, en aucun cas elle ne voulait rater le film de l’année. Les deux sœurs avaient proposé à Balsamine de se joindre à eux. Elle en fut ravie. À la question de savoir si les filles devaient lui trouver quelqu’un pour l’accompagner, elle refusa car sa grand-mère qui servait les plats écoutait la conversation non loin de là. Personne à part le personnel enseignant ne connaissait leur lien de parenté.
Les collègues de madame Duboquet l’avaient convaincue. Elles lui avaient expliqué qu’il était très important de ne rien ébruiter aux oreilles de ses camarades. La cruauté des adolescents n’égalant que la bêtise humaine, sa petite-fille aurait été désignée comme bouc émissaire. Donc moins ses camarades en savaient sur elle, plus la jeune fille se sentait épanouie et évitait les quolibets. Pour Balsamine, entourée d’adolescents dont les parents relevaient d’un haut niveau social, cela aurait été l’ultime humiliation. Le but n’étant pas là, la cantinière se contentait d’écouter ses bavardages et lui faire passer ses messages d’un simple froncement de sourcils.
Ce samedi-là, le cinéma affichait complet dès la première séance de l’après-midi. Une queue commençait à se former pour la séance suivante. Le groupe d’amis allongeait la file d’attente quand, au loin, sur sa moto, déboula Ernest. Il se gara non loin de là. Il passa devant le petit groupe d’amis sans daigner leur adresser un regard, arborant sa veste en cuir sur son jean en patte d’éléphant. Tandis que les jumelles se poussaient du coude, le regard en coin, le jeune homme revint vers elles les mains chargées d’un énorme pot de pop-corn qu’il leur tendit.
Tout en plongeant leurs doigts dans le maïs tout chaud, les jumelles remercièrent Ernest. Celui-ci, au vu du monde attiré par un film, proposa d’attendre au chaud dans un café non loin.
Éric connaissait la réputation d’Ernest avec les filles. Sa présence le dérangeait. Il ne voulait pas qu’elle interfère entre Keiko et lui. Cette sortie au cinéma était pour lui une chance de voir leur relation s’établir.
Tout le monde passa commande et Balsamine suivit Ernest au distributeur du cinéma en boudant. Il l’avait encore appelé par ce sobriquet qu’elle détestait. La jeune fille ne cacha pas son irritation et le lui fit savoir. Ernest pouffait comme il le faisait toujours dès que Balsamine lui rappelait son prénom. De plus pour la faire enrager, il lui avait fait remarquer qu’elle continuait de le suivre partout où il allait. Au retour, ils discutèrent cinéma, tout en appréciant les boissons chaudes. Les garçons accompagnant les jumelles, affichaient leur intérêt pour les films d’action, et Ernest les films de science-fiction. Les deux sœurs étalaient leur penchant pour les comédies romantiques, Balsamine préférait les films comiques, surtout ceux avec Pierre Richard. En effet, elle ne trouvait rien de plus séduisant qu’un homme capable de se moquer de lui-même et la maladresse naturelle du comédien lui inspirait de l’admiration.
Le petit groupe de six adolescents attendait depuis plus d’une heure et demie. Le froid avait rosi les joues, chacun se réchauffait en tapant des pieds ou se dandinant frénétiquement. Ernest proposait pour trois filles, trois garçons, qu’un petit bécotage pourrait les réchauffer, s’attirant le regard foudroyant d’Éric pensant qu’il en avait après Keiko. La longueur de la file d’attente décourageait les nouveaux arrivants lorsque le groupe d’amis fut interrompu par l’arrivée de Chantal accompagnée de Monique que l’on reconnaissait à peine sous leurs casquettes démesurées. Elles portaient chacune un immense pull-over à large col boule et des cuissardes lacées par-dessus des collants opaques de couleurs vives.
Chantal battait des cils à l’encontre d’Ernest tout en s’approchant de lui. Elle se colla si près qu’elle poussa nonchalamment Balsamine qui lui jeta un regard noir ainsi qu’une autre personne qui attendait derrière le groupe. L’inconnu protesta, ce que Chantal ignora royalement.
Chantal attrapa le bras d’Ernest et l’entraîna plus en avant. Ils parvenaient enfin près de la caisse. L’homme que Chantal avait bousculé continuait de vociférer.
Sur ce, elle éclata de rire, Monique en fit autant, et laissa l’homme pester à nouveau. Lorsque les jumelles arrivèrent au guichet, un placeur annonça qu’il ne restait plus que quatre places côte à côte, les autres places libres étant éparpillées. Dilemme. Le groupe de six n’allait pas se séparer si près du but. Tout le monde voulait voir ce film qui promettait de faire passer un bon moment et l’intérêt d’une telle sortie était de rester groupé. Le guichetier s’impatientait. Ernest demanda à Balsamine si elle accepterait d’attendre à nouveau pour le voir à la prochaine séance.
Tandis qu’ils discutaient, un employé annonça avoir fait déplacer des spectateurs pour réunir des places vacantes. Trois couples pouvaient venir en plus des quatre places déjà annoncées.
Tout en prononçant ces mots, le jeune homme la tirait par la main pour suivre leurs amis.
Sur l’écran défilait la publicité. La salle construite en escaliers était plongée dans la pénombre. Les spectateurs se repéraient pour se déplacer grâce aux petites lampes de poche que le personnel du cinéma utilisait pour éclairer les marches recouvertes de moquette. Chantal prenait place à son tour, apercevant de loin Ernest qui s’asseyait aux côtés de Balsamine tout en posant son bras sur son épaule. La scène eut l’effet d’un flash.
Ça devrait être moi sa petite amie, rageait-elle intérieurement.
De son côté, Balsamine, si près du jeune homme pouvait respirer son parfum. Il sentait l’odeur fraîche du chèvrefeuille. Il la regardait avec tendresse et elle lui souriait. Sans doute avoir vu Chantal s’éloigner d’eux au dernier moment l’avait mise en confiance car pour rien au monde, elle n’aurait apprécié la séance en sa compagnie. De plus Ernest était resté auprès d’elle, signe que Chantal ne devait pas l’intéresser tant que ça. Elle sentit son cœur se troubler. Dans son coin, Chantal fulminait.
