Mise au monde - Isabelle Fruchart - E-Book

Mise au monde E-Book

Isabelle Fruchart

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Beschreibung

En 23 sous-thèmes, l'auteur questionne le rapport à l'accouchement dans la littérature

Lorsque j’étais enceinte, certes influencée par mon histoire familiale, accouchement signifiait drame. Et quand je me suis demandée ce que les livres m’avaient appris sur le sujet, je me suis retrouvée face au trou noir. Un seul récit est remonté à ma mémoire, de Zola, mais il était flou. En le relisant, j’ai compris pourquoi je l’avais occulté : il était effroyable.

Comment l’enfantement est-il raconté dans les romans ? Quelle empreinte cela laisse-t-il ?

Avec Mise au monde, Isabelle Fruchart explore en 100 livres le récit de naissance et sa grammaire.

EXTRAIT

En 1655, Claude Quillet, médecin-accoucheur, rédige à l’attention des matrones un poème, La Callipédie, sur l’art de retourner l’enfant dans la matrice. Ainsi la Maria, « vieille matrone sèche aux gestes vifs » du cœur cousu, dont Carole Martinez dit qu’elle « suivait la maturation des ventres comme on étudie l’avancement des fruits et parvenait en les touchant à retourner les enfants qui se présentaient mal ou à sentir ceux qui vivaient peu ».
Mais en 1884, dans La joie de vivre, Zola nous fait comprendre que les temps ont changé : il y a eu trop d’accidents. Et au lieu de former les sages-femmes, on leur a interdit la pratique, les obligeant à attendre l’arrivée du médecin.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Ce qu’Isabelle Fruchart propose, c’est une formidable recension de la façon dont la naissance est traitée en littérature. Un petit précis dont les pages donnent envie d’en ouvrir d’autres – celles d’à peu près tous les ouvrages cités. - Blog Sophie lit

À PROPOS DE L'AUTEUR

Née à Paris, Isabelle Fruchart s'est formée à la musique (en famille), ainsi qu'à la danse et au théâtre.
Après un DEA de lettres modernes consacré à Paul Claudel, elle a choisi la scène. Elle a joué, depuis 1996, au sein de la compagnie Opaline, en solo –notamment à travers son personnage Divine Devine qui pratique la magie mentale – et sous la direction, entre autres, d'Antoine Campo, Sophie Akrich, Hélène Cinque, Serge Noyelle.
En parallèle, elle a écrit et co-écrit des spectacles. Journal de ma nouvelle oreille est sa deuxième pièce.

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Seitenzahl: 67

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Mise au monde

L’enfantement en littérature

Isabelle Fruchart

Prologue

Ma précédente pièce, Journal de ma nouvelle oreille, faisait le récit d’une renaissance au monde sonore. La prochaine montrerait une femme sur le point d’accoucher, l’instant d’avant l’acte de mettre au monde et aussi d’y venir. Traversée oubliée mais gravée dans nos corps. J’ai alors commencé un travail de recherche sur la littérature concernant l’accouchement.

Ainsi est né Mise au monde, l’enfantement en littérature.

Une amie m’a parlé des maisons de naissance. Ces lieux où l’on accouche avec l’aide d’une sage-femme, sans médecin, dès lors que la grossesse est physiologique (sans pathologie). Le Calm (Comme à la maison) est la seule qui existe à Paris. En la visitant, j’ai su tout de suite que c’était là que j’allais m’installer pour écrire.

Répandues dans une douzaine de pays européens, ainsi qu’au Japon, ces maisons vont être évaluées en France pendant cinq ans, au terme desquels on décidera de leur statut définitif.

Le Calm – situé dans le XIIe arrondissement de Paris, au rez-de-chaussée de la maternité des Bluets, ce qui permet un transfert au moindre souci – a été choisi pour participer à l’expérimentation qui a commencé, clin d’œil du calendrier, le 1er avril 2016.

La grossesse y est suivie de près, comme à l’hôpital, à la différence que c’est la même sage-femme qui suit la mère (ou le couple) depuis la grossesse jusqu’au post-partum (après l’accouchement) et que les rendez-vous durent six fois plus longtemps qu’une visite classique chez le gynécologue. On prend le temps.

Le Calm est meublé comme un appartement : une cuisine, une pièce à vivre, des chambres meublées.

Comme à la maison.

Jusqu’à présent, y accoucher était interdit.

Les femmes commençaient leur travail dans une des chambres et montaient au quatrième étage de la maternité pour expulser.

Aujourd’hui,les bébés naissent entre les murs du Calm.

En même temps que j’accouche de ma pièce et de mon projet.

De mes bébés.

Livres et bébés, intimement reliés.

Lorsque j’étais enceinte, certes influencée par mon histoire familiale, accouchement signifiait drame. Et quand je me suis demandée ce que les livres m’avaient appris sur le sujet, je me suis retrouvée face au trou noir. Un seul récit est remonté à ma mémoire, de Zola, mais il était flou. En le relisant, j’ai compris pourquoi je l’avais occulté : il était effroyable.

Une doula (accompagnatrice à la naissance), rencontrée in extremis au septième mois, m’a conseillé deux livres.

Le premier, Le bébé est un mammifère de Michel Odent, nous rappelle qu’une femelle mammifère, pour accoucher, doit produire certaines hormones, dont les endorphines et les ocytocines, qui sont les mêmes que lorsque l’on fait l’amour.

Le second, J’accouche bientôt, que faire de la douleur ? de Maïtie Trélaün, raconte le rapport intime que l’on entretient avec la douleur.

Ces livres élargissaient mon horizon et me donnaient des clefs.

Cependant, ils étaient issus d’une bibliothèque spécialisée.

Les romans n’avaient-ils donc aucune clef à me livrer ?

Quel était le traitement de l’accouchement dans la littérature ?

Dans les films, c’est facile. À quelques exceptions près, la femme perd les eaux puis elle pousse, en nage, dans une robe de papier bleu, entourée d’une foule à petits chapeaux verts.

Mais dans les romans ? Comment est-ce raconté ?

Quelle empreinte ça me laisse ?

Très vite, les livres affluent. Il suffit que je parle de ma recherche, on me dit « Tiens, lis ça ! ».

Bientôt, je fais le vœu de constituer, au sein du Calm, une bibliothèque d’ouvrages littéraires contenant un récit d’accouchement.

Chaque jour, la liste s’allonge. Je l’arrête, arbitrairement, à cent.

Dans son anthologie Les accouchements dans les beaux-arts, dans la littérature et au théâtre (1894), Witkowski montre que les premiers récits remontent au XVIe siècle.

À l’exception d’une littérature fantaisiste dont seule est passée à la postérité la naissance de Gargantua par l’oreille de Gargamelle (1534), la plupart d’entre eux sont rédigés par des médecins (Claude Quillet) ou par des personnages de la cour (la duchesse de Berry). Ils témoignent surtout, jusqu’au XVIIIe siècle, à travers lettres ou poèmes, de l’obstétrique de leur époque ou du décorum des naissances royales.

Au XIXe, on s’intéresse aux femmes du peuple. Les frères Goncourt donnent le ton avec la description naturaliste d’une césarienne dans Germinie Lacerteux (1865). Zola s’empare du sujet dans ses romans, Pot Bouille (1882), La joie de vivre (1884), La Terre (1887),Fécondité (1899), imité par Maupassant dans ses nouvelles ou dans Une vie (1886).

Le récit est amplement documenté, et le point de vue extérieur.

La femme accouche alors chez elle, assistée par une matrone, une sage-femme ou un médecin, selon les moyens. Plus rarement, comme chez Maupassant, elle est aidée par un abbé (En wagon, 1886) ou un amant (Nuit de Noël, 1883).

Souvent, la parturiente doit se débrouiller seule, comme Rosalie dans Une vie ou Adèle de Pot Bouille, dont les grossesses sont le fruit d’un viol. L’une accouche très vite, par terre, en se cachant de sa maîtresse, l’autre dans le secret de sa mansarde, avant d’abandonner l’enfant.

Dans les années 1920, l’accouchement à l’hôpital se généralise. Stephan Zweig livre son point de vue dans Lettre d’une inconnue (1922) : « Aujourd’hui encore, quand je rencontre dans un livre le mot "enfer", je pense immédiatement, malgré moi, à cette salle dans laquelle, parmi les mauvaises odeurs, les gémissements, les rires et les cris sanglants de femmes entassées, j’ai tant souffert – cette salle qui, pour notre pudeur, est véritablement un abattoir. »

Les salles ne sont plus communes et les femmes prennent la parole à partir des années 70. Annie Leclerc avec Parole de femme (1974) et Annie Ernaux avec La femme gelée (1981) font ainsi parler le corps de l’intérieur.

Dans les pays « riches », celles qui accouchent encore à la maison le font par conviction. Soit elles sont hippies comme la mère de Djalla-Maria Longa dans Mon enfance sauvage (2011), soit elles cultivent la singularité à l’instar de l’anglaise Harriett dans Le 5ème enfant de Doris Lessing (1988).

En France, aujourd’hui, « les obstétriciens stigmatisent impitoyablement toutes celles qui osent penser qu’elles peuvent se passer d’eux. Et tous ceux qui soutiennent les femmes dans cette démarche sont qualifiés d’inconscients criminels ou de traîtres », remarque Martin Winckler dans Le chœur des femmes (2009).

97% des accouchements ont lieu à l’hôpital. Dans les romans, 99%.

Pour accoucher chez soi, « il y a un gros travail à faire sur la peur et sur la foi », observe Muriel Bonnet Del Valle. « En structure, on a l’illusion d’être protégée par une technique, des murs et le personnel. À la maison, une protection d’un autre genre se met en place, d’une nature plus sensible. On se relie à la vie. » Elle choisira d’accoucher dans la mer, au milieu des dauphins. Son livre La naissance, un voyage (2000), entre autobiographie et documentaire, est le récit de cette quête.

Depuis les années 90, nombre d’auteurs devenus parents (et inversement) racontent leur expérience. Pourtant, d’habitude, lorsque l’enfant paraît dans le roman, l’accouchement n’est pas raconté.

Nancy Huston évoque le moment juste avant, en décomptant ses contractions à la fin du Journal de la création ; le moment juste après, en inaugurant La virevolte avec « ce corps est sorti d’elle ». Immergée dans la vie utérine tout au long de Bad Girl, elle questionne sa propre naissance : « Accouchement rapide ou interminable ? Plus douloureux, ou moins, que le premier ? Anesthésie locale ou générale ? Et où était Kenneth pendant ce temps ? À l’hôpital ? À la maison avec Stephen ? Dans une autre ville, en train de grappiller des sous pour votre entretien ? Plus tard tu poseras timidement ces questions à qui voudra les entendre, mais les réponses seront toujours vagues ou évasives. Le père hésitera longuement. Je me rappelle ta jolie petite frimousse, dira-t-il enfin. »

Dans Histoire d’enfant, Peter Handke arrive « trop tard », à son grand soulagement : il redoutait d’éprouver « de la répugnance à être témoin ». Déjà on roule sa femme dans le couloir, la bouche blanche et desséchée. À la page suivante, on lui présente son enfant.

L’accouchement est un acte mystérieux, un rituel empaqueté dans un brouillard.

Mise en abîme de ma naissance : par césarienne, anesthésiée.