Mon ami l'alcoolique - Henri R. Miñana - E-Book

Mon ami l'alcoolique E-Book

Henri R. Miñana

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Beschreibung

« Mon ami l'alcoolique » pose un regard extérieur sur la maladie alcoolique. À partir de témoignages ou de paroles entendues au sein d'un mouvement d'anciens malades abstinents, l'auteur essaie de faire comprendre ce qu'est la maladie alcoolique, donne quelques clefs utilisées pour s'en sortir et répond également à diverses questions habituellement posées par les personnes en difficulté avec l'alcool. Il dévoile ainsi comment s'est insinué le besoin de boire toujours plus, la perte de contrôle face au produit alcoolique et les ravages qu'elle a engendrés. Cependant, au delà de la maladie alcoolique, cet ouvrage montre aussi que tous les espoirs sont permis et qu'il est possible de retrouver une dignité humaine. Enfin c'est aussi le témoignage du formidable élan de générosité propre aux malades abstinents qui en toute empathie se mettent au service des autres.

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Seitenzahl: 129

Veröffentlichungsjahr: 2019

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Depuis plus de 28 ans, je participe régulièrement, deux fois par mois, aux réunions d’une association d’aide aux malades alcooliques. Lors de ces rencontres, je fréquente des anciens buveurs qui se sont donné comme tâche d’aider d’autres malades dans leur combat contre la dépendance. Il se trouve que les personnes qu’ils se proposent d’aider, viennent chercher là des témoignages, des conseils, des encouragements, un accueil chaleureux, tout ce qui peut les aider à surmonter leur solitude et leur souffrance.

Parmi les participants à ces réunions, on peut voir et entendre donc, des anciens buveurs ; mais avec eux des « abstinents volontaires », non dépendants de l’alcool et dont la motivation paraît claire : ils s’interdisent de boire quelque boisson alcoolique que ce soit par simple et noble solidarité avec les malades ; parfois le malade est un proche, qu’ils ont décidé d’accompagner en pratiquant la même abstinence. On peut également imaginer que leur choix de vivre sans alcool procède d’un engagement philosophique ou spirituel parfaitement respectable.

D’autres membres, dont je suis, sont des « membres sympathisants ». Ceux-ci, qui ne se disent pas malades de l’alcool, s’engagent intimement à ne consommer que très modérément, non pas « comme tout le monde », mais beaucoup moins que tout le monde, à savoir une ou deux doses par mois et encore. Ces personnes peuvent être motivées par un élan compassionnel, un intérêt particulier pour cette maladie. Parfois c’est une recherche d’arguments, de témoignages qui leur permet d’aider un proche, de comprendre, de parfaire leur connaissance de cette pathologie tellement particulière. Alors que de nombreux Français ne reconnaissent pas encore le fait que l’alcoolisme est une vraie maladie, le premier objet de mon engagement est, pour le moins, d’affirmer ce fait.

On rencontre également dans ces réunions des personnes plus ou moins en souffrance. Ce sont des malades en soin au centre hospitalier d’alcoologie, en cure dite ambulatoire ou bien encore des hommes ou des femmes qui s’interrogent sur leur état de santé, leur rapport à l’alcool, en quête de renseignements, de conseils, d’encouragement à se faire soigner etc.

Enfin, il arrive que des parents ou des enfants de personnes en souffrance viennent nous voir pour apprendre comment se comporter avec un malade alcoolique, comment l’aider à prendre conscience de ce qui lui arrive, apprendre à ne pas juger leur proche, apprendre surtout quelles sont les erreurs à ne pas commettre.

C’est à l’écoute de ces gens que l’on peut se faire une idée de la façon dont se manifeste cette maladie aux conséquences à la fois sanitaires, sociales, financières, professionnelles, familiales etc. C’est à leur écoute que je me suis forgé une connaissance intuitive de ce qui passe encore pour un sujet tabou dans notre société.

La démarche que j’entreprends ici me place donc à mon tour sous un statut de témoin, et mon objectif est de tenter d’aider à ma propre compréhension en tout premier lieu. Pour ce faire, je m’appuierai sur les dires que j’ai entendus depuis tout ce temps. Pour préserver l’anonymat de mes amis je donnerai des noms fictifs aux personnes qui seront citées. Parfois plusieurs témoignages offerts par diverses personnes, seront attribués à une seule personne. « Rien ne doit sortir de ces réunions » dit-on, mais je pense que si les paroles entendues relèvent de la vie intime des participants, elles méritent quand même d’être divulguées en respectant l’anonymat de ceux qui les ont prononcées, car elles peuvent participer au changement de regard que notre société porte trop souvent sur cette maladie.

Je tenterai donc de livrer ici, les réflexions qui se sont imposées à moi tout au long de ces années ; et ces réflexions ne manqueront certainement pas de susciter autant de questions. En effet, l’alcoolisme est si singulier que chaque cas demeure encore et pour longtemps une énigme.

Note : Les citations, lorsqu’elles ne sont pas référencées, sont tirées tout simplement du « Petit Robert ».

Table des matières

Une maladie...

Tomber malade

Habitus

Dépendance

Addiction

Malade alcoolique vs buveur excessif

Le déni

Vers une prise de conscience

Le déclic

Le courage

L’humilité

Égotisme

Égocentrisme

Égoïsme

Narcissisme

Guérir

La rechute

La rechute et le faux pas

Le trépied thérapeutique

… qui pose question

Les conseils

Héritage ou hérédité ?

L’abstinence totale et définitive ?

La volonté ?

Le retour de la confiance ?

Et la confiance en soi ?

Responsable vs coupable… « Avouer » ?

Les envies ?

Les tentations ?

Dire ou ne pas dire ?

Prosélytisme ou non ?

Combien de cures ?

Être fier ou non de son état ?

Jusqu’à quel âge peut-on se faire soigner ?

Quels sont les produits dangereux ?

Et les enfants d’alcooliques ?

Retrouver son rôle dans le foyer ?

La prévention

En sortant de cure, les nouveaux membres

Les visites au centre ou auprès des soignants

La résilience

Et en dernier pour la route

Une maladie...

Tomber malade

J’ai commencé à boire à 14 ans, à chaque fois que je buvais un peu trop, je me sentais pousser des ailes, je devenais le maître du monde. J’étais un garçon tout à fait ordinaire, mais quand j’avais bu, je me transformais en héros, et avec mes potes, on s’éclatait, chaque week-end.

Damien

Damien racontait tout ça de la manière la plus simple du monde, en rigolant. Il faisait rire les autres.

Tout comme moi ! Mais moi, c’est vers 18 ans que ça m’a pris. Mais au bout de quelques années, pas mal d’années à vrai dire, ça ne me faisait plus le même effet, et il fallait que j’augmente les doses pour que ce soit encore marrant, jusqu’au jour où rien ne me transformait en super héros. Au contraire, plus je buvais et plus j’étais honteux, incapable de me contrôler : je buvais de plus en plus et je rigolais de moins en moins.

Augustin

Combien de participants nous ont décrit le même processus : on boit pour faire comme les autres, on s’aperçoit que c’est bon, on constate que l’effet produit est agréable, on prend de l’assurance, on se fait des amis, on est sociable, on admet les autres et on est admis parmi les autres. On apprécie la compagnie, puis insensiblement, pour retrouver les mêmes effets, on augmente les doses. J’apprendrai assez vite ce qu’est l’accroissement du seuil de tolérance : l’effet ressenti s’amoindrit au fil des jours, et la personne se voit dans l’obligation d’augmenter les doses pour ressentir du plaisir, jusqu’au jour où il faut boire non plus pour le plaisir mais pour masquer la douleur du manque.

Je bois pour me sentir libre et je ne suis plus libre de ne pas boire…

François

Moi, c’est beaucoup plus tard que je me suis rendu compte du problème : en rentrant chez moi, le soir, après le travail, je me versais un petit verre, un seul, en attendant que mon mari rentre à son tour. Ce n’était même pas pour chercher un effet quelconque, c’était une habitude innocente, ça ne pouvait pas faire de mal, et cela a duré quelques années. Mon mari a changé d’employeur, et il rentrait plus tard, alors, pour occuper cette nouvelle attente, je me suis mise à prendre deux verres, puisque c’était devenu plus long. J’ai augmenté les doses à partir du moment où il n’est plus rentré, on s’est séparés, et là, c’était parti jusqu’à boire une demie bouteille de whisky dans la soirée. Pendant la journée, au boulot, je ne buvais rien, et j’ai toujours assuré, mais le soir, honteuse de ce qu’il m’arrivait, aussitôt rentée, je partais pour un délire. Des collègues m’ont dit, depuis, qu’elles me trouvaient un drôle d’air, mais qu’elles mettaient certainement cela sur le compte de la fatigue, de l’âge qui avançait, que sais-je ? Pour moi, ce comportement résultait de ma solitude, mais j’avais bien honte quand même. C’est quand je suis passée à une bouteille par soirée que j’ai cherché à comprendre pourquoi, comment. C’est Bernard que je ne connaissais pas, qui s’est trouvé à déjeuner en face de moi, un jour, à la cantine et qui s’est mis à parler de l’association. Je croyais que c’était le hasard qui l’avait mis sur mon chemin, mais le lendemain, il s’est remis en face de moi, il m’a regardée d’un drôle d’air – pas vrai Bernard ?- et il m’a parlé d’alcool. Bien plus tard, j’ai appris qu’une collègue l’avait mis sur ma piste. Moi qui croyais que personne ne s’était rendu compte de mon état…

Annie

J’étais dans mes petits souliers. C’était la première fois que je m’occupais de quelqu’un, et je ne savais pas comment m’y prendre. Faut dire que le premier jour, il fallait que j’y aille mollo, je ne savais pas comment tu allais prendre mon intrusion dans ta vie intime, mais j’ai cru comprendre que c’était presque un soulagement pour toi de parler de ça, alors je me suis lancé, mais il a fallu du temps quand même.

Bernard

Joseph lui, a une trentaine d’années, il est présent à cette assemblée, mais il dit qu’il continue à boire, sauf aujourd’hui. C’est sa mère qui lui a demandé de venir, et il ne comprend pas ce qu’il fait là. Il boit comme tout le monde, il sait se contrôler, la preuve, ce soir il n’a pas bu et ça ne lui fait rien de ne pas boire.

En rentrant chez moi, tout à l’heure, je boirai un petit coup, puis au lit, et voilà !

Joseph

Peut-être qu’il fait partie de ces personnes qui peuvent boire, un peu plus que d’autres, sans subir la dépendance. Peut-être qu’on ne le reverra plus à nos réunions et qu’il pourra continuer son parcours en alcool sans autre problème que sa sécurité, la sienne et/ou celle des autres lorsqu’il conduit ? Peut-être sera-t-il capable de ne jamais boire avant de prendre le volant ? Peut-être le verrons-nous un jour venir nous dire qu’il ne sait plus s’arrêter de boire et que nous pourrons l’aider à se prendre en charge ?

Pour l’instant, accueillons-le simplement, sans le juger, afin que si ce jour-là arrive, il ne craigne pas de venir demander de l’aide.

Lorsque Christian intervient, son histoire nous laisse perplexes.

Je suis l’épicier du village et il m’arrive de vendre des alcools, en particulier du vin. Je peux fréquemment rester plusieurs semaines sans en boire une goutte, jusqu’au jour où, je ne sais pas pourquoi, je pars en vrille, et je prends une cuite de trois ou quatre jours, sans pouvoir m’arrêter. Je fais ça pendant le week-end, je ferme ma boutique, ce qui n’est pas très bon pour garder une clientèle fidèle.

Christian

Un des responsables du mouvement nous rappelle que chacun s’est alcoolisé de façon personnelle. Pour certains, il s’agit d’un fait banal, culturel : on boit parce que ça se fait en France : chaque occasion est un bon moyen pour alimenter la convivialité. Boire de l’alcool fait partie des rites d’intégration dans notre société. Nous sommes la patrie du bon vin, et il n’est pas question de s’élever contre cela. Toutefois, concernant les enfants et les femmes enceintes, la médecine a bien mis en évidence l’extrême danger que courent les fœtus et les enfants en pleine croissance : même si la mère consomme « raisonnablement » pendant la gestation, l’enfant court le risque de malformations, de développement physique et/ou intellectuel déficient, et donc dans ces cas, on doit passer aux interdictions.

Les dangers de l’alcoolisation excessive sont bien connus, les risques physiques qu’elle nous fait courir : conduite à risque en voiture ou ailleurs, rixes, violence familiale… mais le combat contre ces dangers ne constitue pas véritablement le cœur de notre action. Bien évidemment, nous devons dénoncer cet aspect-là de l’alcoolisation qui reste à réprouver, mais qu’on prenne garde de ne pas tout confondre ; en effet, certains sont des consommateurs excessifs et ne subissent pas la dépendance, d’autres qui parfois sont plus modérés dans leur consommation, peuvent devenir dépendants, progressivement, sans s’en rendre compte. Et le cœur de notre action, c’est l’aide qu’on peut apporter à ceux qui souffrent de leur addiction.

Un responsable de l’association

Pour les autres, les messages de prévention, tout particulièrement ceux concernant la conduite automobile, devraient jouer leur rôle, surtout s’ils sont bien faits et s’ils s’adressent aux jeunes, aux futurs conducteurs.

Pour nous expliquer le cas de Christian, le responsable définit quelques aspects de cette maladie : l’alcoolisme chronique, celui de tous les jours, qui s’impose et mobilise l’esprit en permanence, se différencie de l’alcoolisme cyclique qui fait que la personne, on ne sait pas pourquoi, se prend d’une envie irrépressible de boire jusqu’à en perdre la raison, jusqu’au coma éthylique. Malgré la diversité des symptômes il s’agit bien de la même maladie, elle se soigne de la même façon, et on peut également s’en sortir.

Sébastien, nouveau venu dans nos réunions nous demande si l’alcoolisme est héréditaire. Cette question laisse un peu dubitative l’assemblée, car il arrive souvent que des malades nous disent que leur père, leur grand-père, leur mère, en avaient été atteints. Que répondre à cela : on connaît de nombreux cas où personne dans la famille n’est alcoolique, sauf celui ou celle qui a fini par rejoindre l’association. Cela suppose-t-il qu’il suffirait d’analyser le code génétique des malades pour trancher ? On sait qu’on hérite des gènes de nos ancêtres, et que l’implication de certains gènes peut également sauter plusieurs générations. En attente de résultats scientifiques sur cette question, admettons que l’alcoolisme est un héritage et que comme tout héritage, il peut être refusé en adoptant un mode de vie particulier. Être informé des risques induits par une consommation excessive permet sans doute de se mettre à l’abri si on le souhaite vraiment. Il se trouve que la prévention, l’information sous toutes les formes possibles devrait aider à se prémunir.

La discussion concernant la prévention, le prix excessif des consommations non alcoolisées ou les tentations permanentes incitant à boire, revient assez souvent et vient révéler le sentiment d’injustice que vivent les malades alcooliques. Parfois, souvent, c’est un sentiment de culpabilité qui surgit. Le malade alcoolique est-il victime d’une injustice ou bien est-il responsable de ce qui lui arrive ? Si nous transposons ce questionnement sur une autre maladie, par exemple le cancer, peut-on dire que le malade est responsable de ne s’être pas préservé ? Une saine alimentation, une bonne hygiène de vie, lui auraient peut-être permis d’éviter la pathologie, et pourtant un cancéreux est un malade, et personne ne met ce statut en doute, même si, en creusant un peu on peut admettre que la personne a pu jouer un rôle qui favorise le développement de sa maladie. S’est-il imprudemment exposé au soleil, fume-t-il trop ? Mange-t-il trop salé, trop sucré ? A-t-il travaillé ou vécu dans des ambiances cancérogènes ? N’y a-t-il pas mille raisons évitables de tomber malade du cancer ? Nous ne résoudrons pas la question de la responsabilité, notre rôle n’est pas de juger, mais d’aider les personnes en souffrance à sortir de l’emprisonnement, à retrouver leur liberté et vivre heureux pour eux-mêmes et pour leur entourage.

Habitus

Manière d’être d’un individu, liée à un groupe social, se manifestant notamment dans l’apparence physique (vêtements, maintien, voix, gastronomie, consommation etc.)

« Le terme d’habitus évoque une «empreinte» de type social laissée sur la personnalité de l’individu par les diverses configurations (systèmes d’interdépendance) au sein desquelles celui-ci agit. [Autrement dit,] L’individu a donc une identité propre, mais il s’inscrit dans un milieu de relations qui va lui transmettre des valeurs, un schéma de comportements, un habitus social. »

La société des individus

Norbert Elias, 1897-1990