Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Pour un pain volé, pour vagabondage ou pour indiscipline ; suite à une lettre de dénonciation d’un frère, à la tyrannie d’un père ; au nom de la protection et de l’éducation, sur fond de peur du corps féminin et des classes populaires, des jeunes filles sont jugées comme délinquantes et enfermées dans une école de préservation. Elles s’appellent Marthe, Monelle, Jeanne ou Berthe. Âgées de 11 à 21 ans, elles sont toutes considérées comme coupables ou, pour le moins, dérangeantes.
Discipline et maltraitance sont le lot quotidien de ces pupilles soumises à la violence des surveillantes, à des ordres qui brisent les nuques.
Mais ces mauvaises filles résistent…
Un jour de novembre 1934, trois heures durant, sur les toits de l’école de préservation de Clermont, ces jeunes filles se réapproprient leur enfance inachevée et remplissent le ciel de leurs chants et de leurs rires.
Un soulèvement-joie auquel Perrine Le Querrec prête son souffle en donnant voix à ces mutines.
À PROPOS DE L'AUTRICE
Perrine Le Querrec est née en 1968 à Paris et vit aujourd’hui dans l’Indre. Qu’elle publie des formes poétiques, des romans ou des pamphlets, elle nous entraîne dans un univers d’une grande singularité.
Longtemps recherchiste pour la télévision, le cinéma ou encore l’édition, l’image et l’archive sont restées des matériaux essentiels à ses travaux d’écriture.
À La Contre Allée, elle est également l’autrice de Rouge Pute, Le prénom a été modifié, Soudain Nijinski et Le Plancher.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 61
Veröffentlichungsjahr: 2026
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
MUTINES
Perrine Le Querrec
À toutes nos mutineries, passées et futures.
Marie-José Pérec : « Je dis aux filles qu’il faut défoncer le plafond. »
Libération, 7 mars 2024
L’Œuvre,14 novembre 1934
C’étaient des ordres des ordres, sans cesse des injonctions des réprimandes, c’était vivre à genoux vivre le long des murailles c’était périr à douze ans c’était la fin avant le commencement c’est la mort
On était cent, on était deux cents, on était une masse une marée éteinte on était des filles on est des filles et il n’y a rien à voir rien à croire rien à attendre
Nous les pires
C’était la honte pour se lever la honte pour s’habiller la honte à mastiquer c’était être enduite de honte enduite de boue c’était le mal nous le mal c’était comme avoir pieds poings liés c’était tout ficelé tout enchaîné c’est la nuit
Nuit et jour la nuit
Puis nous avons brisé une fenêtre
Et la lumière est entrée
claudine
Nous étions là et au départ ce fut un nouveau silence Panoramique
Nous étions dehors nous étions dans le ciel, depuis combien de temps n’avions-nous pas été si près du ciel ? Vent sur nos visages, l’enfer sous nos pieds, le sourire de Marthe, le sourire de Monelle, la main de Jeanne dans la mienne, nous avions réussi et cette joie nous coupa le souffle, nous coupa la langue. En silence dans l’air vite vite, nos doigts tracent des signes brûlants ils caressent le vide ils tentent ils apprennent, vite vite nous écrivons
LIBRE
Nous savons tracer les lettres têtes en l’air mine de rien les mots d’amour, combien de billets écrits pour Jeanne pour Marie – écritures clandestines ne pas se faire repérer ne rien laisser dépasser s’effacer toujours & de plus en plus & de mieux en mieux disparaître alors que nous
Nous amourachant de l’une de l’autre notre besoin de tendresse nos désirs – ne plus être seule ne plus être maudite
Alors à l’atelier, en classe, savoir écrire mine de rien, écrire sur les tissus la peau les papiers les plus petits – glisser le biffeton dans la paume de l’aimée laisser courir son doigt dans le vide et écrire l’impossible
Écrire on savait
Libre à l’intérieur de la prison
Libre ce si petit mot
Vertige de l’horizon et le vent sur nos peaux, aucun mur, aucune pierre ; j’ignorais que le monde fût si grand comme il s’était refermé avec la lourde porte sur mon dos d’enfant, je l’avais oublié ce monde sans murs
La lourde porte, mon cœur déchiré de douleur – séparée de ma mère
La lourde, sa serrure définitive
Je regarde mes compagnes elles sont éclairées de jour, pour la première fois lumineuses, nous sommes peut-être soixante sur le toit de la prison, soixante sourires, soixante paires d’yeux éblouis. L’étrange vision, nos visages blafards, joues maquillées de la poudre de salpêtre des murs, sourcils redessinés à la mine de plomb des poêles, nous filles aux corps malades de froid et de faim, habillées de l’uniforme laid, le même corps le même âge, de onze à vingt et un ans les mêmes filles bas de laine sabots tablier à carreaux bleus
Je hais
Pour toujours
Les carreaux bleus
Oh le sourire de Geneviève c’est son sourire qui le premier déclencha mon rire, elle tenait sa main sur son sourire la peur que quelqu’un le lui arrache, elle le tenait et il dépassait de chaque côté de sa main, et ses yeux aussi souriaient, ses cheveux son corps tout souriait et ce sourire à ouvert mon rire, un rire de joie et je regarde Jacquotte elle aussi un large sourire comme jamais je ne lui en ai vu et Berthe et Jeanne et Marthe, des sourires inédits, des sourires à carboniser les prisons et ce feu prend, le feu se répand, notre rire s’élève plus fort que les cloches de la chapelle, nos soixante rires de joie, une immense joie une joie libre une joie juste née et nos jupes battent comme pavillon-joie
Deux heures pour atteindre le toit
Deux heures de lutte, mais nous étions là
Notre rire était là
Nous étions là, mauvaises filles, dévergondées, maudites, debout plein ciel. Vivantes. Visibles. Enfants. Enfin. Enfants. Enfin. Enfants
La liberté a un goût sauvage un goût de vertige un goût de pain mordu un goût de ciel et de vagabondage
Notre liberté
Des chiens aboient dans nos ventres c’est brutal la liberté
Puis Jacquotte a dénoué le tablier de Monelle
Et Monelle celui de Berthe, et Berthe celui de Renée, en équilibre sur le toit, avec le vent avec la joie, dénouons, dénouons, et maintenant bras levés, flottent les tabliers, des dizaines de tabliers notre esclavage, les petits carreaux se frottent au bleu du ciel d’abord nous avons parlé comme ça, en équilibre sur le toit, en tabliers rires bras levés. Marie-Ange est là, éblouie éblouissante, Gisèle et Colette la tiennent fermement elle pourrait s’envoler, devenue presque invisible après trois semaines de cachot Marie-Ange est là avec nous c’est pour elle pour nous pour toutes que nous sommes là
Puis de nos gorges se hissa un chant, nos voix terrées enterrées par le silence forcé, ce silence obligatoire qui camisole nos mots, mais nous n’avons pas oublié et ça secoue jusqu’aux larmes ces rires ces chants nos voix
Le masque que les surveillantes nous ont collé, comme le tablier la blouse les sabots le vouvoiement la cellule le cachot les hontes, arraché. Derrière il y a nous notre jeunesse tous nos corps, nos jambes nos ventres nos hanches nos bras, tous nos désirs toutes nos voix nos chants nos cris, nous remplissons le ciel, nous occupons le château entièrement, nous nous projetons dans la ville entière !
Dans les cellules Saint-Joseph, Sainte-Madeleine
Toutes les gonzesses connaissent ma petite Louison
On frémissait en entendant dans la nuit
Nos chants de révolte
Les gaffes sans pitié viennent nous camisoler
Je vous disais : « Ces gens sont sans pitié ! »
Pour un rien, ils nous flanquent une roulée ;
Mais nous ne reculons devant rien
Nous filles de tapin !
Camisolée derrière, mais chantant à pleine voix
Je te dis : « Courage Ninon, fais comme moi ! »
Bandes de vaches, bandes de lâches !
Le jour de la revanche est là
Sur le toit nous chantons !
En sortant on gagnera du pognon
Faut avoir de l’espérance ; montrons-leur notre courage !
Je suis une fille de rien, plus jamais je ne serai sage 1 !
1. D’après Le Chant maudit du dortoir, écrit par Madeline Rivière, emprisonnée à l’école de préservation de Clermont (circa 1925), Les Enfants de Caïn, par Louis Roubaud, éd. Grasset, 1925.
On ne s’entend plus
mutines sur le toit
chanter hurler respirer
jeter sabots cailloux branches
tabliers
Je me trompe ce n’est pas un chant oh donnez-moi les mots pour dire ce qui naît de nos cœurs de nos voix donnez-moi le mot LIBRE le mot qui chante qui roule qui roucoule qui explose se prend dans le ciel s’éprend de nous de chacune de nous oh donnez-nous la parole donnez-moi le langage donnez-nous l’hymne la joie la force c’est tout cela qui résonne dévale jusqu’en bas de la forteresse rebondit sur les trottoirs d’où l’on nous a supprimées, renverse les meutes muettes de stupeur visages levés vers nous bientôt bras brandis contre nous
Nous ne sommes plus cagoulées des toiles de sac qu’elles nous enfilent sur le visage lors des promenades
