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Noémie, scientifique, éminente, célèbre ses 140 ans dans notre monde au futur post-apocalyptique, gouverné entièrement par les machines. Elle est visitée par Nathan, son arrière-arrière-petit-fils, âgé de 30 ans. Elle ressent alors un impérieux besoin de lui transmettre son savoir. Les survivants de l'holocauste nucléaire de 2080 sont assujettis à Omega, une entité toute-puissante. A l'insu de Buddy, son robot domestique, et de la surveillance de l'unique état totalitaire mondial, Noémie révèle secrètement à Nathan des connaissances interdites. Elle sera jugée par ses pairs pour cette transgression, après avoir réussi à augmenter les capacités de cet être d'exception : Nathan, astronaute, deviendra l'un des premiers dirigeants de l'essaimage humain sur d'autres planètes.
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Seitenzahl: 196
Veröffentlichungsjahr: 2024
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A Noémie,Ma petite fille de 3 ans…
Anniversaire de Noémie
Nathan
Le procès de Noémie
Survivre à l’horreur
La vie d’avant et d’après
La troisième guerre mondiale
Avènement de la robocratie
L’arbre généalogique
La religion
Un pas vers l’immortalité
Verdict du procès de Noémie
La conquête de Mars
Armageddon
Valparaiso, en l’an λ81 de l’ère de l’Omega 1.
En ce 16 septembre, Noémie se réveille en douceur, allongée dans son caisson sensoriel, bercée par l’agréable mélodie de sa musique préférée. Ce qu’elle « entend » à cet instant ne transite pas par ses tympans. Le son qui l’envahit se diffuse directement sur les noyaux cochléaires de son cortex auditif, grâce aux prothèses électroniques implantées dans son lobe temporal.
Sa nuit a été bonne, agrémentée de rêves datant du temps d’avant, celui de sa jeunesse. Sa très lointaine jeunesse… Mais comment définir ce vert printemps de l’existence quand on est née en 2021 après J.C (-59 avant λ) et qu’on fête en ce jour précis ses 140 ans ?
Buddy, son robot domestique humanoïde, est déjà à son chevet. Il l’accueille avec une humeur toujours égale, empreinte de déférence.
Que ferait-elle sans lui ? Il est son principal compagnon depuis tant d’années. Fidèle et intime alter ego composé de résine, d’aluminium et de silicium, il connait tout de la vie de celle dont il a la charge exclusive. Connecté en permanence à la partie du cerveau dévolue aux besoins vitaux de sa maîtresse, il sait mieux que personne devancer ses moindres désirs.
Pour l’heure, Noémie doit se lever. Elle n’éprouve aucune difficulté à retrouver la station debout. Son corps de vieille dame, bien que marqué par le poids des ans, avec sa peau plus ridée et moins tonique, reste parfaitement fonctionnel pour accomplir ses mouvements quotidiens, assisté d’un dispositif de diagnostic permanent également implanté sous son épiderme.
Tension artérielle, rythme cardiaque, température, qualité du sommeil, de la digestion, des défenses immunitaires, tout est monitoré par l’ordinateur cybernétique personnel implanté dans ses entrailles, qui ajuste automatiquement par de légères injections le traitement thérapeutique adéquat dès la moindre suspicion de défaillance d’un de ses organes vitaux.
Sa longévité n’a rien d’extraordinaire en ce milieu du XXIIème siècle où bon nombre de ses concitoyennes atteignent plus de 150 ans, dépassant la limite physiologique de l’être humain, longtemps jugée infranchissable. Cette longue vie n’est cependant possible que par le recours aux cellules souches et aux nanorobots internes.
La population mondiale, celle qui avait échappé au terrible holocauste de l’année zéro du calendrier λ de l’Omega (2080 après J.C), avait bénéficié pour cela des considérables progrès de la science.
Cet apanage de longévité était encore plus prégnant pour les rares privilégiés qui en avaient été jugés dignes par l’Omega, le grand ordonnateur de l’Organisation, organisme mondial qui régissait toute vie sur Terre. A partir de 140 ans, ancienneté appréciable que Noémie venait d’embrasser, l’Omega avait à coeur de célébrer et de mettre en vedette les aînés lors d’un jubilé solennel auquel il n’était pas possible de se soustraire. Cette résonance sociale artificielle et surannée servait les desseins de l’Organisation auprès de la masse des êtres humains en quête d’immortalité.
Malgré son âge très avancé, la descendance de la matriarche n’était pas très étendue, par l’effet d’une dénatalité mondiale continue depuis plus de deux siècles. Le temps où les hommes naissaient hommes, les femmes naissaient femmes, les deux s’accouplant physiquement pour perpétuer l’espèce et créer ce qu’il était convenu d’appeler une famille, avec plusieurs enfants à élever jusqu’à l’âge adulte, semblait relever du Moyen-Age.
Ces pratiques primitives d’un autre temps, qui laissaient trop de place à la nature et au hasard, n’avaient plus cours depuis longtemps. Dans la société de l’année λ81, le renouvellement de l’espèce était exclusivement une affaire de planification générale encadrée, procédant d'une sélection prédéfinie visant à sélectionner scrupuleusement le patrimoine génétique des générations futures. Si le terme d’eugénisme n’était pas directement cité, car trop connoté des heures sombres de l’Histoire, il n’en demeurait pas moins que c’était bien le modèle retenu pour purifier la race humaine et ne donner vie qu’aux individus appelés à servir les desseins supérieurs de l’humanité.
Noémie se remémorait parfois, avec nostalgie, l’époque antédiluvienne de ses premiers émois d’adolescente et des encore partenaires biologiques qui avaient jalonné sa vie amoureuse durant les quarante premières années de sa vie. Ces souvenirs heureux adressaient un autre temps à jamais disparu. Une forme de providence relevait alors de ressorts mystérieux qui laissaient place à la surprise, à la séduction, à l’aventure et au libre-arbitre de chacun.
Dans ces temps reculés, elle avait porté un bébé directement dans son ventre, lorsque l’organisme suprême de régulation des naissances avait exigé qu’elle devienne mère à l’âge de trente ans. Il fallait alors absolument enrayer l’inexorable déclin de la natalité dans la confédération de l’Eurasie, aujourd’hui disparue. Son excellent niveau social et la reconnaissance de son apport scientifique à la société avaient limité sa contribution gestatrice à un seul enfant, par insémination à partir de cellules d’un géniteur strictement sélectionné pour ses qualités physiques, psychiques et intellectuelles.
Les autres mères, moins essentielles quant à leur apport spirituel et technologique à la société, contribuaient plus largement au peuplement, avec deux à trois enfants selon les critères biologiques et les besoins de renouvellement de l’humanité, en maîtrisant la race humaine à un stade de simple remplacement, sans rechercher la moindre croissance. L’incontournable ingénierie génétique veillait cependant à ne donner vie qu’à des individus sains exempts de maladies. Plus que jamais, la transmission de l’espèce était devenue une affaire de femmes…
De sa famille directe ne subsistait que Zora, son arrièrepetite-fille et Nathan, son arrière-arrière-petit-fils né en λ51 (2131 après J.C), qui venait d’avoir trente ans. Les deux générations intermédiaires avaient été emportées dans le déluge guerrier qui avait décimé la plus grande partie de la planète.
Il s’était passé tellement de choses depuis le jour de sa naissance, presque un siècle et demi plus tôt à Bourges ! Elle était née alors dans un pays au climat agréable et tempéré qui s’appelait la France, avant que ne survienne la grande déflagration…
Grand-mère à 55 ans, arrière-grand-mère à 85 ans et enfin arrière-arrière-grand-mère à 110 ans, elle ne pouvait compter en ce jour que sur quelques membres de sa famille encore en vie, se comptant sur les doigts d’une main, en mesure de lui rendre visite pour l’événement…
Levée de bonne humeur, Noémie, perdue dans ses pensées, se projette déjà dans la journée singulière qui s’annonce et qui bouleverse un quotidien bien établi dans sa vie désormais réglée et sans surprises. Après un petitdéjeuner frugal ayant l’apparence de l’alimentation d’autrefois, à base de succédanés de café, de lait et de céréales, petite folie qui constitue un de ses derniers privilèges, elle prend une douche ionisante antiseptique avant de revêtir une confortable combinaison en fibres thermorégulée, irradiée de capteurs, ajustant au degré près la température de chaque partie de son corps.
A l’heure convenue, elle prend place dans une navette aéromobile mue par un automate intégré, en compagnie de Buddy, pour se rendre dans le lieu de réception communautaire, appelé « salle d’hospitalité », dédié essentiellement à ce type de rassemblement présentiel. Les regroupements physiques se faisaient rares, la plupart des échanges passant principalement par un semblant de socialisation virtuelle au moyen d’écrans qui avaient envahi tout l’espace. Pour contrebalancer la présence des robots omniprésents dans leur vie et conserver quelques relations humaines, la plupart des échanges étaient réalisés au moyen d’hologrammes très réalistes, en trois dimensions, avec l’usage d’avatars virtuels devenus indispensables.
Outre sa famille réduite aux trois seuls membres ayant exceptionnellement fait le déplacement jusqu’au Chili, le cercle des invités se composait de vagues connaissances de sa région de naissance dans l’ancienne Eurasie, d’anciens collègues scientifiques, des membres du collectif mondial dont elle avait fait partie.
Pour faire bonne mesure, quelques individus locaux avaient été sélectionnés selon des affinités déterminées par l’algorithme de compatibilité mis en oeuvre par le fidèle Buddy.
Connaissant parfaitement les goûts secrets de Noémie, ce dernier avait oeuvré pour organiser un repas traditionnel, reconstitué selon les critères culinaires du siècle passé, à base d’ersatz de produits aussi exotiques que de la viande, du pain, du vin, du fromage ou des fruits. Le festin se voulait une reconstitution d’une époque révolue, l’authenticité et le goût en moins. Si l’attention était délicate, la triste vérité était que la plupart des invités avaient perdu depuis longtemps le goût de ces denrées rares et oubliées.
Ce regroupement d’humains, dans la salle d’hospitalité du district de Valparaiso, représentait une des dernières concessions que le monde froid et implacable des robots avait conservées afin d’entretenir un semblant de réseau social. Mais la population, peu versée à toute forme de convivialité et d’authenticité, l’utilisait assez peu en général.
Le lieu de vie de Noémie était de toute façon trop exigu pour y recevoir plusieurs personnes simultanément. La notion même de réception et de partage avec ses congénères était par ailleurs devenue vide de sens dans le monde moderne. Chaque humain vivait dans sa bulle, assuré d’une totale sécurité, sans devoir affronter directement d’autres personnes porteuses de mauvaises pensées condamnables ou de bactéries mortifères pouvant échapper au contrôle des robots.
Arrivée à la salle d’hospitalité, Noémie est accueillie par une trentaine d’invités terriens. L’autre moitié des entités présentes sont des robots humanoïdes, indispensables et zélés accompagnateurs des premiers, devisant dans un salmigondis de langage en partie commun avec celui des humains.
Le cérémonial respecte à la lettre un protocole établi pour l’anniversaire d’une personne plus que séculaire. Rien de nouveau toutefois pour Noémie dans ce contexte très formaté et aseptisé, vide de sens et d’émotion, auquel elle a déjà assisté pour d’autres récipiendaires. Sans surprise, un édile représentant la communauté du district prononce quelques mots d’accueil convenus et stéréotypés, sans la moindre personnalisation qui aurait pu agréablement retracer le parcours pourtant riche et singulier de la doyenne. A peine est-il question de sa descendance présente, dans cet insipide et ennuyeux panégyrique vite expédié.
Le délégué de Valparaiso s’exprime dans le seul langage international autorisé et imposé à tous par l’Omega, une sorte d’espéranto assimilable à la novlangue de George Orwell 2. Après une période de transition de cinquante ans où la pratique des langues avait été facilitée par la traduction simultanée issue de l’intelligence artificielle, tous les langages locaux anciens avaient été bannis.
Les contrevenants étaient passibles de poursuites pour pratique d’ancilangue. Tous les langages des temps anciens étaient désormais interdits, effet collatéral d’un embrigadement autoritaire de la pensée et de la parole. L’Omega ne voulait plus voir qu’une seule tête parmi ses sujets et, pour cela, avait oeuvré pour exterminer tout ce qui développait un jugement et une identité propre. Les gouvernants avaient recréé le mythe de la tour de Babel avec une langue unique, quitte à appauvrir la diversité des humains pour mieux les assujettir : « Instrument de communication, la langue est aussi signe extérieur de richesse et un instrument du pouvoir ». 3
La liberté était une notion plus philosophique que vécue dans la société dirigiste qui tentait de survivre sur une planète exsangue.
Noémie était une personne à part, affranchie de bien des contraintes subies par ses concitoyens, grâce à sa position d’intellectuelle ayant oeuvré une grande partie de sa vie dans le domaine des neurosciences et des systèmes intelligents qui, avec le temps, s’étaient grandement émancipés de la tutelle humaine. Elle disposait de quelques privilèges de caste en regard de son expertise reconnue et de sa participation active à la refondation de la société après le cataclysme.
Sa libre pensée profonde, l’entretien coupable de sa connaissance du français, sa langue maternelle, mais aussi de l’anglais et du chinois relevaient d’une forme de dissidence condamnable que sa nature rebelle avait su cacher au grand ordonnateur par sa parfaite maîtrise des circuits neuronaux qu’elle avait largement contribué à définir et à mettre en place quelques décennies auparavant.
A vrai dire, elle ne ressentait aucun intérêt à participer à cette parodie de cérémonie qui servait avant tout les desseins démagogiques d’un pouvoir par ailleurs confiscatoire des droits des humains. La confortable dotation de 2000 crédits octroyée en pareille circonstance ne lui était pas non plus très utile à son âge, au vu des moyens dont elle disposait et de ses besoins quotidiens qui étaient des plus limités.
Le bouquet de fleurs naturelles qui lui avait été offert, en revanche, relevait de la prouesse et d’un véritable cadeau d’un prix inestimable, en ces temps où le monde du vivant ne subsistait qu’au prix d’énormes efforts d’adaptation et d’opiniâtreté, sur une terre devenue en grande partie stérile.
Quelques rares passionnés possédaient encore le feu sacré de la sauvegarde de la nature originelle, de celle d’avant. Ils travaillaient de leurs mains, à l’ancienne, dans des serres fédérales à l’abri des agressions extérieures, cultivant des spécimens de plantes et de produits biologiques, tout en préservant des savoirs-faires ancestraux. Cette arche de Noé moderne était destinée à perpétuer le monde du vivant.
Les robots omniprésents dans la vie quotidienne n’apportaient aucune assistance à cette bizarrerie de compagnonnage archaïque inhérente à la nature humaine, que tout être sensé ne pouvait que qualifier de quête futile et illusoire d’un paradis à jamais perdu.
Zora, son arrière-petite-fille, physicienne vivant dans le continent A2 4, présente dans la petite assemblée, venait quant à elle de fêter ses soixante ans, dans l’intimité la plus totale. Noémie s’était alors contentée de communiquer au moyen d’une vidéo d’hologramme assortie de quelques mots gentils. Zora était la plus âgée de sa descendance encore en vie. Elle n’avait eu que peu de contacts avec son aïeule jusqu’à ce jour. Problèmes d’affinités, de distance, d’impacts de la vie imposée par le nouvel ordre mondial. Tous ces facteurs n’avaient pas favorisé un rapprochement qui n’était désiré en outre par aucune des deux parties.
Cet éloignement et désintérêt filial n’était pas anormal et constituait même la règle au sein de l’Organisation. Cela procédait d’un lent délabrement des relations et des interactions directes. Les êtres humains s’étaient enfermés peu à peu dans un individualisme d’autant plus exacerbé qu’ils avaient été prédéterminés par la science du génie génétique à ne remplir que le rôle que la société attendait d’eux, dans lequel la notion de filiation avait perdu de son essence même.
Les femmes ne devenaient plus mères comme autrefois. Le terme de mère, ou de mère porteuse un temps utilisé par procédé de gestation pour autrui, avait vécu. Les individus de sexe féminin se contentaient d’offrir leurs gamètes à une banque de reproduction, puis à une couveuse qui assurait toute la gestion de l’embryon jusqu’à sa naissance. Le bébé n’était pas directement un enfant biologique au sens où cela l’avait été durant toute la longue évolution de l’humanité. Il était le fruit du mélange des chromosomes de sa mère et de son père, tous deux parfaitement identifiés, dont le champ du mixage avait été parfaitement contrôlé et orienté.
Dans le cas de Zora, un opportuniste concours de circonstances, lié à un ambitieux programme spatial, luimême associé à des exigences survivalistes, avait exhumé un recours « à l’ancienne » d’une fécondation in utéro. Ceci à des fins de restauration de pratiques naturelles pour engendrer une descendance sans l’apport de la machine.
Pour autant, si le père de Nathan avait été sélectionné pour ses caractéristiques biologiques, un accouplement avait bien eu lieu entre un homme et une femme, dans une pièce à l’atmosphère contrôlée, appareillée de capteurs et de caméras, interdisant tout affect et tout plaisir.
Noémie n’avait pas été étrangère à cette singulière procréation naturelle maîtrisée, devant donner naissance à un être d’exception. Les privilèges de sa position sociale avaient largement favorisé un devenir de tout premier plan pour Nathan qui était admis dès sa conception dans la plus haute catégorie de la communauté. Il avait été conçu pour être doté de capacités supérieures, avec un quotient intellectuel hors normes. Par la suite, son éducation à la fois scientifique et physique avait été le fruit des meilleurs précepteurs humains et cybernétiques.
Contrairement à la grande majorité de ses congénères qui étaient génétiquement limités, une grande part de ses capacités d’analyse et de jugement lui avaient été dispensées et développées afin qu’il puisse examiner un problème, prendre des décisions, avoir le dernier mot sur la machine. Cette liberté ne s’exerçait toutefois que dans les strictes limites de son enseignement, délibérément dépourvu de sciences humaines, d’Histoire, de sciences politiques ou de philosophie.
Esprit sain dans un corps sain, il était devenu, à l’issue de son cursus d’enseignement émérite, un astronaute fédéral qui participait, avec quelques centaines de spécimens de son genre, à la conquête de Mars, sous le nom de projet Proxima. Il effectuait de fréquents séjours sur la base avancée de la Lune, concourant au grand enjeu survivaliste de l’Organisation d’essaimer la vie sur les autres planètes.
Son éducation spécifique en avait fait un être humaniste, sensible et curieux, expert dans les matières scientifiques qui constituaient le socle de son enseignement. En ce jour de jubilé familial, il revenait tout juste d’une mission lunaire pour assister à cet événement familial qui avait du sens pour lui plus que pour tout autre.
Il n’avait pratiquement pas connu son aïeule et il n’avait pas cherché jusqu’à ce jour à se pencher sur ses origines. Avec les projets de peuplement de la race humaine sur des mondes nouveaux, qui devenaient enfin possibles, il avait contre toute attente développé une conscience aigüe et un appétit grandissant pour la transmission, la genèse de l’humanité et sa propre filiation. Cela avait renforcé sa lucidité sur son rôle de perpétuation de l’espèce humaine, loin d’une Terre nourricière qui l’était devenue de moins en moins.
Noémie était enchantée de la présence de son descendant de quatrième génération, à la tête bien faite et aux attentions si délicates.
Sa présence la touchait profondément. C’était le plus beau cadeau qu’elle pouvait recevoir en cette journée particulière, présent bien plus précieux que les rarissimes fleurs naturelles dont elle venait d’être dotée. Nathan était tellement différent des autres convives, venus par obligation et pour toucher les quelques crédits offerts par l’Organisation. Elle n’était pas dupe de l’assemblée se pressant autour d’elle, qui n’avait que faire de sa petite personne…
Les robots humanoïdes, accompagnant chaque humain dans ce lieu communautaire, restaient étrangers à ce ballet convenu de discours, de récompenses et de buffet aux airs du temps passé qui sonnait faux dans le décor contemporain et aseptisé, sans goût ni vibration.
Insensibles aux émotions, aucune humeur ne les traversait. Les quelques humains, quant à eux - la plupart possédant un âge canonique - semblaient amorphes et détachés de tout sentiment compassionnel. Leur vie morne et sans relief était réglée par des applications personnalisées devançant leurs moindres désirs, au point d’avoir finalement annihilé la notion même d’envie ou de coup de coeur.
Nathan profitait de la célébration d’anniversaire de sa trisaïeule pour approfondir la connaissance de sa famille et de son histoire. Il sut immédiatement qu’il ne s’était pas trompé. Parmi le petit groupe inconsistant et apathique, elle détonnait par son regard bleu ciel, pétillant de malice, dans lequel la flamme de la curiosité et de l’impertinence ne s’était pas éteinte. La fusion fut immédiate. Ces deux-là se comprenaient, se reconnaissant comme faisant partie d’une famille bien plus riche que celle des liens du sang. Ils avaient à l’évidence des choses à se dire…
A l’issue de la cérémonie, chacun des invités rentra chez soi, sans même se promettre de se revoir un jour. Les autres n’apportaient rien à un épanouissement individuel qui était de toute façon très limité.
Nathan, lui, en voulait plus. Il accompagna Noémie et Buddy à leur domicile. Ils passèrent deux heures à discuter de la vie d’avant et de celle d’encore avant. Il y avait tant à dire et la mémoire était demeurée si vive…
Noémie se plongea avec délices dans le récit de ses souvenirs et de ceux qu’on lui avait transmis. Elle se remémorait son enfance heureuse aux temps où tout était différent : la nature, les relations humaines, les traditions, le cercle familial… Elle était la cadette, deuxième et dernière enfant, née cinq ans plus tard que son frère ainé Timothée, qui avait disparu comme des milliards d’autres êtres humains dans la grande guerre nucléaire.
Se levant pour se diriger vers sa chambre, sans demander le concours de Buddy qui n’entendait rien à ces souvenirs préhistoriques chers aux humains, elle revint en serrant précieusement un livre dans ses mains. C’était un simple bouquin comme il en existait beaucoup autrefois, fait d’encre et de papier. Noémie avait conservé cette relique familiale, qui avait échappé au grand autodafé de la révolution digitale, quand tout le savoir avait été numérisé et stocké dans des bibliothèques numériques qui avaient perdu toute consistance matérielle. Le papier, denrée rare, avait été banni et les livres devenus inutiles avaient été transformés en source d’énergie.
Les informations numériques s’étaient imposées comme l’ingrédient et la richesse de base des ordinateurs qui avaient engrangé tout le savoir de l’humanité et pouvaient le restituer immédiatement à la moindre sollicitation, sans perdre le temps que les humains mettaient autrefois à les rechercher.
Victimes d’une censure implacable, certaines données avaient été drastiquement expurgées des mémoires de silicium. Tout ce qui se rapportait à un passé qu’il fallait oublier, à des idées jugées subversives, à des réflexions philosophiques qui pouvaient extraire les gens de leur condition d’assistés, avait subi une grande purge par les dirigeants de l’Omega.
A partir de ce qui restait accessible, les systèmes intelligents triaient et contextualisaient si efficacement ce corpus de savoirs réduits qu’ils se substituaient à toute réflexion, tout esprit critique de la part des humains. Ces derniers avaient trouvé dans cet apparent et alléchant progrès, le renoncement à tout effort intellectuel. L’évolution humaine s’était trouvée freinée dans sa poursuite continuelle du progrès. Le corollaire de cette assistance formatée était la propagation de la pensée unique, terreau indispensable pour la manipulation des peuples devenus incapables de penser par eux-mêmes.
Cette régression des droits fondamentaux était devenue nécessaire du fait de la dérive de la société. Autrefois, l’individu responsable et citoyen agissait en sujet, en être animé, vivant, créatif et spontané. Et cela même lorsqu’il était le sujet d’un royaume ou d’une république, les révolutions en témoignent. Avec la gouvernance sans partage de l’Omega secondée par les robots, les humains n’appartenant pas à l’élite étaient devenus des êtres non pensants, inanimés, rigides et déterminés par leur déclassement.
Noémie avait résisté à ce déferlement de normalisation et d’abrutissement. Tout en servant officiellement l’Organisation, elle avait gardé secrètement les traces du passé et consigné ses impressions dans un journal intime, véritable brûlot en regard des lois en vigueur. C’était sa liberté à elle, quoi qu’il lui en coûte.
Pour l’instant, elle se contentait de transmettre son livre à Nathan, dévoilant par cet acte interdit sa nature frondeuse et iconoclaste. Elle tenait particulièrement à cet ouvrage familial dont elle ne s’était pas dessaisie jusqu’à ce jour et qu’elle avait précieusement conservé en secret. Il avait été écrit et dédicacé par son grand-père, né au millénaire précédent. Elle n’avait pas su à qui transmettre ce précieux héritage 5. La présence de Nathan apportait à l’évidence la réponse à ce manque.
Le livre décrivait l’histoire de sa famille, remontant à l’année -450 avant λ (1630 après J.C) dans un pays appelé France, au temps du roi Louis XIII, renvoyant ses origines à une époque si ancienne qu’elle ne signifiait plus rien pour la plupart des gens.
