Sinon, je change d'instant... - Jacky Jault - E-Book

Sinon, je change d'instant... E-Book

Jacky Jault

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Beschreibung

"Que faire, sinon changer d'instant ? " est le fil conducteur du récit d'une vie, d'apprenti à cadre dirigeant d'un groupe industriel français, qui s'envisage comme un meuble à secrets. La patine des ans fait s'ouvrir chaque tiroir à la réflexion sur les coups de chance et les coups du sort, les coups de gueule et les coups de coeur de l'auteur. Chacun est invité à trouver des analogies avec son propre chemin, et peut-être quelques réponses, à travers des interrogations sur le hasard, la destinée, les raisons des succès et la construction de soi par les épreuves.

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Seitenzahl: 218

Veröffentlichungsjahr: 2023

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A Chantal,

celle qui a su voir en moi

par-delà les apparences…

Avant-propos

En extirpant de mon passé des souvenirs enfouis, dans un but plus ou moins assumé de transmission, s’est posée la question de mes origines et du sens de ma vie. Par ma nature solitaire, par mon parcours social et professionnel qui ont fait de moi le transfuge manifeste de mon extraction familiale, j’ai toujours eu le sentiment d’être différent et incompris.

Issu d’un milieu populaire, j’ai baigné durant toute mon enfance dans un cocon anesthésique, protecteur et sans ambition. N’être confronté ou comparé qu’aux individus de son propre monde rassure un temps. Puis la cage de verre dans laquelle on évolue se fissure et éclate sous l’ardente nécessité, venue d’on ne sait où, de vivre autrement, de découvrir les univers parallèles et coexistant au mien.

Cette transgression de classe a rendu accessible ce que je n’osais imaginer embrasser un jour, accompagné du déroutant syndrome de l’autodidacte et de l’imposteur.

Etranger à mon milieu d’origine que j’ai en quelque sorte trahi et non reconnu par le milieu dans lequel j’évolue désormais, je me suis durablement condamné à la solitude.

Corollaire ou conséquence, une boulimie de touche-à-tout m’a vite drapé d’un prégnant Carpe Diem, sous-tendu par le pressentiment irrationnel que mon existence allait être riche de mille découvertes, le tout supporté par une puissante et indéfectible confiance en moi.

Sans concessions ni petits arrangements avec la vérité, cet ouvrage introspectif met en exergue mes choix, mes épreuves, mes renoncements, mes contradictions, ma complexité, mes coups de chance et mes coups du sort.

Essai à connotation philosophique, il convoque à mon chevet de grands auteurs, des philosophes, des poètes et pose une question universelle : pourquoi est-on ainsi et pas autrement ?

Quelle force vitale puissante m’a poussé à ne pas me satisfaire du tiède et du convenu ? D’oser relever d’improbables défis ? De partir à la découverte de nouvelles contrées en obéissant, dès la moindre déception, à ce têtu, péremptoire et volontariste mantra :

Sinon, je change d’instant ?

Table des matières

Acmé suédoise

De qui je viens

La prédiction autoréalisatrice

Népotisme et boulimie

Se donner les moyens

Oser un coup de poker

Vox populi…

Transmission universitaire

Grandeur et déca-danse

Panem et circenses

Faire le dos rond avant l’envol

Fin de carrière en hyperbole

Des envies d’ailleurs

Femmes, femmes, femmes…

Ai-je appris ?

Acmé suédoise

Aéroport de Roissy Charles de Gaulle, 6 janvier 2017.

J’accompagne Dominique, mon Directeur Général, Alexandre le Directeur Industriel et Hanna la Directrice des Ressources Humaines. Nous effectuons notre tournée de début d’année sur les sites de notre groupe, spécialiste européen des poudres et explosifs. La destination du jour est Karlskoga, en Suède, à mi-chemin entre Stockholm et Oslo. C’est l’usine historique des dernières années d’Alfred Nobel, chimiste, inventeur de la dynamite, pionnier des explosifs modernes, paradoxalement plus connu du public en illustre philanthrope du progrès et de la paix, avec les nombreux prix portant son nom.

J’avais rejoint cette société d’armement stratégique, chroniquement déficitaire, deux ans auparavant pour contribuer à son redressement, missionné par le P-DG de mon entreprise qui venait de la racheter sur ordre du gouvernement français. Initialement chargé de mission de la refondation de cette nouvelle filiale, j’avais acquis en moins d’un an le titre de Directeur du Siège social basé en région parisienne, ainsi que celui de Directeur de la Qualité, Sécurité et Environnement, ce qui justifiait ma présence dans cet « aréopage d’aéroport ».

Retour en 2017. L’atmosphère est particulière. Dans le hall d’embarquement, Hanna m’indique qu’elle me cède son siège dans l’avion pour que je sois assis à côté de mon patron pour les 2h30 de vol. Je sais pourquoi.

Le matin même dans le bureau de ce dernier, j’avais appris en toute confidence que la DRH allait, selon la formule consacrée, « poursuivre sa carrière hors de l’entreprise ». En clair elle était licenciée et quittait son poste quinze jours plus tard…

Hanna m’avait adoubé pour prendre sa succession. Cette proposition semblait également évidente pour mon boss. De mon côté, c’était une grande surprise et un défi énorme à relever, dans un contexte syndical tendu, d’autant qu’il ne me déchargeait pas de mes fonctions précédentes. A cela s’ajoutait le fait que je cumulais dans le même temps le rôle de président d’une association de reconstitution de danses historiques à Paris et de président d’une fédération de la même activité à l’échelle européenne, que j’avais également créée six ans plus tôt.

En me proposant ce poste, l’entreprise faisait l’économie d’un directeur et réduisait la taille de son comité de direction, ce qui agréait les actionnaires. Conscient de ce cumul de charges d’importance, je comptais bien monnayer cette configuration à mon avantage.

Le temps pressait pour pourvoir un poste aussi stratégique. Rien n’avait été anticipé. Pas de cabinet de chasseur de têtes à l’horizon, il n’y avait pas d’autre postulant connu en interne. J’étais en position de force…

La discussion dans l’avion fut cordiale mais âpre. Je ne lâchais rien sur une augmentation plus que substantielle de mes appointements, sans aller bien sûr jusqu’au doublement du salaire. La négociation se fit à la marge de mes propres prétentions. A l’atterrissage à Stockholm, le contrat était ficelé.

Il faisait déjà nuit en cette fin d’après-midi, dans ce pays nordique où le soleil à cette époque ne pointe sa lumière que six heures par jour, mais j’étais irradié d’une lumière intérieure qui effaçait mes craintes face à l’indicible enjeu. Quelle destinée hors du commun ! Comment ne pas penser en cet instant précis à l’incroyable chemin réalisé depuis mon enfance et mes premiers pas dans la vie active, que rien de ce qui arrivait ce jour ne laissait présager ?

Si j’avais déjà vécu des accélérations spectaculaires dans mon parcours, je touchais l’apogée, l’acmé d’une carrière bâtie sur une vision confiante en mes capacités et sur un opportunisme sans faille. Il semblait bien loin ce jeune garçon de quinze ans entrant en apprentissage à l’Arsenal de Roanne... Ce même gamin qui, assistant au discours de bienvenue aux jeunes arpètes par le directeur, un général de l’armement en grande tenue étoilée, avait entendu sa petite voix intérieure lui souffler, contre toute raison : « un jour, tu seras à sa place ».

Ma première action de nouveau DRH fut de me rendre sur chaque site pour rencontrer les partenaires sociaux et essayer de tourner la page des nombreux mois de conflits pour trouver des axes de collaboration gagnant-gagnant.

Ce fut la première fois de ma carrière où, arrivé au plus haut niveau atteignable, je ne faisais plus aucun mystère de mon parcours professionnel, que je cachais jusque-là. Je déchirais enfin le pudique voile sur mon passé et sur mes origines. Je me débarrassais de cette tache originelle de n’avoir pas suivi un cursus de grandes écoles, à l’instar de mes nombreux collègues issus de Centrale, de Polytechnique ou des Arts et Métiers.

Par un retournement de valeurs, j’en faisais même un atout majeur qui asphyxia pour un temps les camarades encartés, conscients que j’étais un peu des leurs et me respectant pour cela. Ils apprenaient avec un étonnement mêlé de considération que le cadre dirigeant en costumecravate qui leur faisait face avait commencé sa vie active comme apprenti, devenant tourneur sur métaux dans un arsenal en début de carrière, avec un CAP pour tout viatique.

J’avais porté le bleu de travail et connu l’ambiance des ateliers. J’avais grimpé les échelons un à un par ma volonté, mon courage, mon opportunisme, ma ténacité et grâce à un ascenseur social qui n’était pas en panne à l’époque. Ce tour de force imposait le respect et l’estime.

De fait, jamais je n’ai été attaqué sur ma personne ou ma fonction. Si je me faisais le relais de mauvaises nouvelles face aux revendications, les syndicats s’en prenaient élégamment dans leurs tracts à « la Direction Générale », en m’épargnant au passage…

« J’arrive à l’âge d’or, à l’âge d’horizons ». Avec une opiniâtre insistance, cette chanson noire et désabusée de Serge Lama sur le temps qui coule inexorablement me souffle qu’est venue l’heure de plonger dans mon passé, de comprendre ce qui a construit ma vie.

Se pose alors la question incontournable : comment ai-je pu oser emprunter et réussir un parcours aussi atypique ? Est-ce dû à une quelconque hérédité ? Ce serait assurément réduire mon énergie vitale et ma volonté tenace à une rassurante fatalité, à un destin qui réglerait à l'avance le cours des choses à venir. Je laisse aux bonnes fées, si elles existent, le soin de se pencher sur d’autres berceaux pour réaliser ce genre de miracle.

Les psychologues en entreprise savent analyser le comportement managérial et les clés intimes de l’ambition personnelle. Les domaines des Ressources humaines, à grands renforts de grilles, d’évaluations et de tests tracent aussi des voies de compréhension de la personnalité. Certes utiles, elles restent très incomplètes, car ma vie n’a pas été seulement originale pour ma carrière. Elle a été disruptive sur le plan de ma vie sentimentale, de mes hobbies ou de mes choix au quotidien.

Au sortir d’un récent exercice d’introspection, j’ai pu déterminer les traits majeurs de ma personnalité, dont le socle de confiance en la vie, de positivité, d’estime de soi, a permis de révéler trois piliers de ma personnalité.

La passion, propice à tous les engagements. Elle a drainé ma curiosité, ma détermination, mon hyperactivité, ma boulimie de projets. Elle s’est accompagnée d’un courage à la fois physique et moral, d’une réaction épidermique à toute forme d’injustice et d’une propension certaine à la transgression. C’est la marque commune de ces mutants ou nomades sociaux qu’on appelle les transclasses 1.

L’égoïsme, qui est dans mon cas paradoxalement généreux et gentil. Il est armure pour me protéger et cacher ma sensibilité, ou agent manipulateur pour user de ma séduction. Il a développé mon sens intuitif et épicurien. Il est le trait le plus marquant justifiant le titre de cet essai. Chacun de mes actes, même d’apparence altruiste, reste destiné avant tout à satisfaire mon plaisir et mon ego, mais dans une volonté de partage, ce que les psychologues appellent l'égoïsme sain, ou l’art de se faire passer en priorité sans négliger les autres.

L’intelligence, qui place le savoir avant la croyance et privilégie le raisonnement, la vision globale, la compréhension de phénomènes complexes. Le score de mon quotient intellectuel - même si la méthode est décriée - confirme cette aptitude. Mon adaptabilité constante aura été source d’opportunisme, de leadership, de volonté d’enseignement et de transmission, de médiation, sans jamais me départir des jeux d’esprit et de la verve qui me caractérisent.

La science a prouvé que le rire entraîne des changements cérébraux comme la production de dopamine pouvant expliquer le lien entre humour et intelligence.

Vivre intensément chaque jour, me projeter dans le « coup d’après », croire en ma bonne étoile, voilà le crédo qui encourage toutes mes audaces.

Récemment, en Italie, une personne m’a gratifié du flatteur qualificatif d’uomo fortunato. Cela aurait pu être le titre de cet essai. Mais suis-je vraiment un homme chanceux ? La chance a-t-elle réellement une place dans cette histoire ?

Devient-on ce que l’on est par chance, par hasard, par destin ou par volonté ? La part de l’inné et de l’acquis, l’ambition, les rêves et les désillusions, quelle est la part de chacune de ces composantes dans cet « in-attendu » qu’est ma vie et qui se poursuit aujourd’hui avec une même félicité ?

De chaque expérience vécue, de chaque audace entreprise, de chaque transgression assumée, de chaque opportunité saisie, de chaque émotion ressentie, mon « regard intérieur », du fait de mon humble lignage, fait naturellement la part belle au hasard plutôt qu’au destin.

En bon cartésien, je suis particulièrement en phase avec le penseur éponyme 2 par l’idée que la raison, opposée à la foi, permet d’accéder à la connaissance et qu’elle n’est pas au service de la croyance : « Bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences ». Je peux y ajouter cette interrogation ironique du philosophe des Lumières 3 : « Tout est écrit ? Et nous ne sommes que des marionnettes dont les fils sont tirés de là-haut ? ».

Nous ne sommes pas enfermés dans un improbable karma ou dans un héritage biologique ou social déresponsabilisant. Nous sommes ce que nous sommes parce que nous le construisons, pas à pas. Tout l’enjeu de notre identité réside dans notre résistance à la doxa populaire, aux préjugés qui irriguent notre société. Ce n’est qu’en faisant fi du handicap originel que l’on s’affranchit des barrières sociales.

Ce n’est pourtant pas si simple ni définitif. Toute ma vie, j’ai été tiraillé entre deux visions antagonistes, entre rationalité et spiritualité. D’un côté le développement rassurant d’une pensée scientifique, méthodique et étayée qui élève le niveau de conscience et écarte les croyances et la crédulité de la foi. De l’autre la présence de signaux faibles, de ressentis, de passions, d’intuitions, de chance, de présence d’anges gardiens, d’alignements de planètes, de « déjà vu ou déjà vécu ».

Juxtaposition des contraires, j’incarne la dualité du signe de la Vierge, écartelé entre la version sage, méthodique, besogneuse et introvertie et la version folle, prodigue, audacieuse et flamboyante.

L’empirisme astrologique entérine une forme aboutie de destinée écrite à l’avance, foyer de charlatans prospérant sous le terme usurpé de science, fût-elle occulte. Mais plus grave, pour peu qu’on s’y intéresse, il se mue aussi inconsciemment en prédictions autoréalisatrices, nos actes se décidant d’autant plus facilement qu’ils sont conformes aux stéréotypes de notre ciel astral, renforçant du même coup la véracité de la prophétie. La boucle est bouclée. Qui n’a jamais consulté un horoscope et ne s’est pris à croire aux bons oracles, voire à agir pour les rendre plus vrais et ainsi renforcer son illusion ?

Ce récit s’envisage comme un meuble à secrets patiné par les ans. Chaque tiroir ouvre sur des réflexions, des coups de coeur, des coups de gueule. Le lecteur est invité à y trouver des analogies avec son propre chemin. La vie, la mort, l’amour, l’argent, la réussite, la santé y sont autant de thèmes universels en écho.

« La destinée ne vient pas du dehors à l’homme, elle sort de l’homme même » 4.

1Terme créé par la philosophe Chantal Jaquet, qui a forgé ce concept des "transclasses" pour désigner les personnes qui passent d'un milieu social à un autre

2René Descartes - Le discours de la méthode

3Denis Diderot - Jacques le fataliste et son maître

4Rainer Maria Rilke - Lettres à un jeune poète

De qui je viens

« Honneur et Patrie à mon régiment ». Dans un vieux cadre défraîchi, dont le parement doré accuse le poids des ans, un treillis tapissier en jute grise surpiqué de fils rouges et verts réhausse une photo en noir et blanc au coeur d’une marie-louise de cuir qu’encadrent deux drapeaux français sur leur hampe.

Un fringuant soldat, coiffé de son calot, porte la tenue bleu horizon du poilu. Bottes de cuir, épée au flanc et clairon à la main, il pose fièrement sur son cheval noir dans ce qui semble être la cour pavée d’une caserne.

Ce personnage dans la force de l’âge s’appelle Jacques. C’est mon grand-père paternel. Il est né en 1900. Je ne l’ai connu que soixante-cinq ans plus tard pour les dernières années de sa vie et les premières de la mienne.

A côté de ce témoignage photographique datant de 1922, un diplôme jauni trône dans mon bureau, signalant les états de service de ce trouffion du 230ème régiment d’artillerie lourde, canonnier trompette de 2ème classe. Jacques y faisait son devoir de conscrit, quelques années après la terrible guerre qualifiée de « der des ders », dans laquelle son glorieux régiment s’était illustré à Verdun et au Chemin des Dames.

Les hasards de la marche du monde ont fait passer par miracle cet homme entre les deux conflits mondiaux, trop jeune pour participer au premier et trop âgé avec trois enfants à charge pour être mobilisé au second. Il a eu de la chance. Ou une bonne fortune comme cela se disait autrefois. Une fortune toute relative. Il a vécu une vie simple, restant métayer toute sa vie et n’accumulant aucun bien durant son existence. Je ne peux m’empêcher de penser que, comme lui et dans un registre très différent, j’ai été un enfant gâté traversant la vie sans encombre fatal. La dissemblance avec mon aïeul s’illustre en revanche par ma trajectoire peu ordinaire.

Jacques, mon grand-père, était dans les années soixante l’archétype de l’homme d’extraction modeste que l’on pouvait croiser au début du XXème siècle dans son pays natal, entre Roanne et Digoin. Il portait le cheveu court, la moustache, la chemise de flanelle grise sans col que recouvre un gilet, le pantalon rayé tenu par des bretelles. Je ne l’ai connu qu’amaigri par la maladie, une neuropathie diabétique qui rongeait ses pieds de douloureuses plaies purulentes que ma grand-mère soignait avec abnégation chaque soir à grand renforts de gazes et de pansements.

Retraités de leur vie de cultivateurs, ils avaient élu domicile comme locataires dans un ancien corps de ferme de dimension modeste dont seule la partie d’habitation était disponible. Les autres bâtiments attenants restaient à la discrétion du propriétaire pour y stocker le foin des quelques bêtes de race charolaise qu’il venait placer dans ses champs durant la belle saison. Le seul bestiaire que possédaient mes grands-parents se résumait en quelques poules, pintades et lapins.

L’électricité avait été installée dans le secteur dans les années cinquante, mais l’eau n’était pas encore arrivée, aux premiers temps où j’y passais mes vacances d’été. Je me souviens de bains, tout nu dans une grande bassine en zinc à même la cour, où l’eau fraiche tirée du puits se mélangeait à celle chauffée dans une petite lessiveuse provenant du poêle en fonte servant d’unique source de chauffage et de cuisinière.

Pas de réfrigérateur non plus. La viande était conservée dans une jarre de sel et les fromages dans un garde-manger en bois grillagé suspendu dans le petit cellier qui jouxtait l’unique pièce de vie. Au fond, un évier en pierre servait de bac à tout faire. Pas de machine à laver, la planche et le battoir en bois perpétuaient des gestes ancestraux. Pas de voiture, pas de télévision, pas de téléphone. Pas de livres non plus.

En venant passer mes vacances d’été chez mes grandsparents, alors que mes parents travaillaient tous les deux, je m’immergeais avec bonheur dans un monde suranné où chaque jour vécu au ralenti ressemblait au précédent. Ce paisible huis-clos rural ne me pesait pas. Il était mon havre, mon refuge. Il a forgé mon goût de la solitude, de la rêverie et de l’introspection. Il a construit mon humour aussi. A part quelques vieux Paris-Match laissés par mon oncle, que j’ai lus plus de vingt fois, deux almanachs Vermot constituaient mes livres de chevet.

C’étaient des lectures d’adulte, avec le poids des mots, le choc des photos, des dessins et de l’humour peu raffiné à base de calembours, de blagues, d’histoires drôles et d’esprit potache. Il en est resté quelque chose dans ce registre de l’esprit et de la dérision qui me définit encore aujourd’hui.

Mes autres distractions, outre les jeux d’enfant solitaire avec des soldats de plomb, des cahiers de coloriage ou des petites voitures, se résumaient à m’assoir aux côtés de Jacques auprès du vieux puits, tandis que ma grand-mère Amélie s’affairait aux tâches domestiques ou de bassecour. Il trônait là sur sa chaise avec sa canne, son chapeau de paille, ses pantoufles charentaises, son paquet de gris qu’il roulait de ses doigts fripés en des cigarettes improbables qu’il fumait jusqu’au bout à s’en faire jaunir la lippe et griller la moustache. Les mégots contenant le tabac non fumé étaient ramassés et recyclés par mes soins. Rien ne se perdait chez les gens de peu…

Peu disert sur sa propre vie, il discourait volontiers de la marche du monde se déversant par les ondes dans son petit transistor Philips qui ne le quittait jamais, toujours branché sur RTL. Un vieux poste à galène trônait dans le couloir de l’entrée, comme un meuble d’importance ayant relayé jadis les informations de Radio-Londres, mais les lampes semblaient grillées depuis longtemps.

J’admirais mon grand-père. Sa parole était d’or et dans ma remembrance, il trône encore comme une icône inaltérable. Sans véritable culture, Jacques avait cette intelligence des gens de bon sens, des gens de la terre. Son regard sur ce qui l’entourait me semblait sain et pertinent, avec des remarques fines et des sentences définitives, pour autant qu’un enfant de sept ou huit ans puisse en juger.

Les soirs, après la soupe, le transistor nous plongeait parfois dans du théâtre parlé ou des histoires contées par des orateurs doués de ce talent de transmettre par la voix les émotions les plus diverses, à grands renforts de bruitages et de portes qui grincent. J’adorais ces moments de culture, cette incursion de l’extérieur dans la vie bien rangée et monotone de la petite maison.

Puis nous allions nous coucher. Je dormais au rez-dechaussée, dans la chambre de mon grand-père qui ne pouvait plus emprunter les escaliers, tandis que ma grandmère allait dormir dans la seule chambre à l’étage. Veilleur de mes angoisses nocturnes irrépressibles, secret entre moi et moi, mon grand-père laissait la lumière allumée jusqu’à ce que je m’endorme, couché sur le ventre, la main sur mon coeur pour me rassurer de le sentir battre encore. Mon enfance a été habitée en continu par une anxiété profonde qui atteignait son paroxysme au moment de l’endormissement, répliques quotidiennes d’un traumatisme inconscient de ma prime enfance.

Jacques nous a quitté alors que je n’avais que onze ans. Je portais en héritage son prénom ripoliné à la mode des années soixante. A ce propos, les parents portent-ils l’attention suffisante au choix du prénom de leur rejeton ? Se rendent-ils compte qu’il agit comme un véritable marqueur social et temporel, un tatouage pour la vie qui nous accompagne, nous modèle, nous précède et finalement nous classe ?

Mon grand-père avait un prénom classique et universel qui renvoie aux compagnons du Christ, mon père Henri à des rois de France, de Navarre ou d’Angleterre. Jacky, issu du milieu populaire, s’y ancre et y reste. Il me range d’emblée dans un sociogramme de caste, à l’instar des Kevin, Jordan ou Dylan qui ont fait florès dans les années quatre-vingtdix et dont les porteurs n’ont pas encombré les bancs d’écoles prestigieuses.

« Le prénom est devenu un support personnel d'identité : le prénom de l'état civil est de plus en plus perçu comme exprimant le moi profond. En même temps, la ronde des prénoms obéit à la mode. Certains prénoms sont propres à une époque ou à une classe sociale ».5

Que me reste-t-il de ce grand-père qui m’aimait et que j’aimais ? Bien plus que des souvenirs d’enfance. Une transmission de valeurs qu’il fut un des rares à me communiquer à l’âge où j’avais une soif inassouvie de savoir, de comprendre, de me situer, d’exister.

J’étais pour lui l’être le plus important, du moins je me plaisais à le croire, seul petit-fils parmi mes cinq cousinscousines et mon frère à me sentir heureux dans cette réclusion au milieu de personnes âgées et inactives.

Avoir soixante ans à cette époque, dans le milieu paysan, c’était déjà être très vieux. Mon attachement pour ce lieu appelé Bossu et pour ses résidents n’était pas feint.

A mes yeux, mon grand-père avait la stature du vieux sage dispensant son enseignement au jeune novice. Sans jamais avoir lu Victor Hugo, il cultivait à sa façon l’art d’être grand-père 6 :

« En les voyant on croit se voir soi-même éclore. Oui, devenir aïeul, c'est rentrer dans l'aurore. Le vieillard gai se mêle aux marmots triomphants. Nous nous rapetissons dans les petits enfants. Et, calmés, nous voyons s'envoler dans les branches Notre âme sombre avec toutes ces âmes blanches. »

Il me paraissait grand et fort. Il n’était pourtant qu’un homme malade, affaibli et amaigri, vieux avant l’âge, usé par une vie de labeur, transplanté de sa Nièvre natale dans ce coin de campagne près de Roanne.

Il y était venu au temps des déménagements de la Saint Martin en 1934, au terme d’un exode pittoresque d’une cinquantaine de kilomètres. Il avait emmené son rare mobilier entassé sur deux camions à plateaux flanqués de ridelles, ainsi qu’une vache. Il était accompagné de sa femme et de ses trois enfants, dont mon père qui n’avait alors que 18 mois.

Jacques me paraissait omniscient. Je veux croire encore aujourd’hui qu’il avait réponse à tout. Ce qu’il captait dans son journal ou son transistor, il m’en livrait une lecture souvent désabusée empreinte d’une grande sagesse. Il possédait certainement des défauts et il ne fut sans doute pas un mari aimant ou un papa gâteau. Il s’inscrivait dans l’air du temps de la France rurale des années trente. Mon père, né en 1933, le dépeignait comme autoritaire et racontait le souvenir d’une dérouillée quand, rentrant à pied de l’école se trouvant à cinq kilomètres, il avait cassé un de ses sabots. Ce n’était pas rien, à l’époque, une paire de sabot de bois…

Ce patriarche émoussé et malade, dont la place était réservée en bout de la table, avec son tiroir duquel il sortait son couteau opinel et son verre culotté de mauvais vin rouge et de café, m’a toujours accompagné en pensée. Il m’est souvent arrivé de ressentir sa présence et ses encouragements, voire ses acquiescements à certains choix de ma vie. Si les anges gardiens existent, l’un de ceux qui veillent sur ma bonne étoile a certainement les traits de mon grand-père.

A l’heure où je suis moi-même devenu grand-père par deux fois, la question de la transmission héréditaire me pose profondément question. Que reçoit-on ? Que transmet-on ? Car si je me sens en filiation avec Jacques, ce n’est pas seulement pour les raisons d’une hérédité par le sang mais bien plus par un rite de passage, une communion et une reconnaissance entre deux êtres, un lien intergénérationnel puissant et définitif.

L’enfant chétif et angoissé que j’étais, à l’état de santé aggravé par une saison scolaire catastrophique dans une école catholique de Roanne, avait trouvé un apaisement vital dans ce coin de campagne perdu, paisible et rassurant. Ce traumatisme en dit long sur ma fragilité à cette époque.

J’avais été inscrit avec mon jeune frère dans l’école primaire « Notre Dame des Victoires », dont le seul mérite était d’être proche de notre petit appartement de centreville.