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Au cours de ces derniers mois, on a senti comme le frémissement de quelque chose qui bouge à l’intérieur de chacun et au cœur même de la société. De façon assez inattendue, l’engouement du public pour les athlètes des Jeux paralympiques, l’énorme succès du film « Un p’tit truc en plus » et bien d’autres faits encore, nous ont fait prendre conscience d’une vague de sympathie et d’ouverture à l’égard des personnes atteintes de handicaps divers ou en situation de faiblesse. Autant de signes d’un réel désir de plus d’inclusivité.
Cet ensemble de témoignages vient nous rencontrer dans ce mouvement, élargit notre réflexion, et nous touche dans notre sensibilité profonde. Il nous entraîne plus loin pour donner corps à l’aspiration à une société plus humaine et plus fraternelle.
À PROPOS DES AUTEURS
Patrick Gohet Ex-directeur général de l'UNAPEI, ex-délégué interministériel aux personnes Handicapées
Julien Perfumo
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Seitenzahl: 284
Veröffentlichungsjahr: 2026
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Page de titre
Julien Perfumo
Nous avons tant à partager
Rencontrer les plus fragiles pour construire la fraternité
Photo de couverture
Photo de couverture :
Pierre travaille à l’atelier de sous-traitance de l’Arche d’Aigrefoin, à saint-Rémy-lès-Chevreuse* ; à ses côtés, Gilles, son éducateur.
L’Arche d’Aigrefoin accompagne des personnes en situation de handicap mental dans des lieux de vie partagée où la rencontre est au cœur du quotidien.
* Chemin rural n° 3, 78470, Saint-Rémy-lès-Chevreuse
Tél. 01 30 52 80 22 / 06 76 00 51 83 - www.aigrefoin.arche-france.org
Citations
« Si tu diffères de moi, mon frère, loin de me léser, tu m’enrichis. »
(Antoine de Saint-Exupéry, Citadelle)
« Ne laissez jamais personne dire que vous êtes une charge ; vous êtes des veilleurs d’humanité. »
(Jean Christophe Parizot, premier préfet handicapé nommé en France)
« On se demande parfois si la vie a un sens… et puis on rencontre des êtres qui donnent un sens à la vie. »
(Brassaï, photographe)
Remerciements des éditions Saint-Léger
Les éditions Saint-Léger remercient le groupe Elidia pour la reproduction à titre gratuit de quelques passages des deux précédents ouvrages de Julien Perfumo parus aux Éditions Nouvelle Cité : Voulez-vous de nous ?, 2006, et Ces surdoués de la relation, 2014.
Préface
Au service des personnes en situation de handicap
Ce livre est un témoignage qui repose sur de fortes convictions, d’une part, et sur de nombreuses expériences vécues, d’autre part.
S’il traite d’abord du handicap mental, il permet d’appréhender la diversité des handicaps et des réponses, qu’il s’agisse du milieu ordinaire avec l’accompagnement nécessaire ou qu’il soit question du secteur adapté au moyen d’institutions et de services spécialisés.
Le handicap est une réalité multiforme, tant en nature (moteur, mental, psychique, sensoriel, auditif, visuel…) qu’en degrés (léger, lourd, pluriel…).
La « prise en charge » du handicap par la société française débute véritablement au commencement du siècle dernier. Ce sont les victimes de la révolution industrielle et de la première guerre mondiale qui demandent réparation des préjudices physiques et moraux qu’ils subissent. Leur succèdent les malades de la poliomyélite, de la tuberculose…, les parents d’enfants dits « inadaptés » qui luttent pour une politique de réadaptation.
En juin 1975, leur combat aboutira à l’adoption de deux grandes lois : celle dite « d’orientation en faveur des personnes handicapées » et celle intitulée « relative aux institutions sociales et médico-sociales ». La notion d’intégration s’impose.
En 2002, au lendemain de sa réélection comme Président de la République, Jacques Chirac annonce que la lutte contre le handicap sera une des priorités de son second mandat. Tous les acteurs concernés sont mobilisés : associations, organisations territoriales, syndicales, de recherche, administratives…
Trois ans plus tard, le 11 février 2005, la loi « pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées » est promulguée. Le handicap est un « moins » qu’il convient de compenser par un « plus ». Le concept de compensation est né.
Aujourd’hui, c’est celui d’inclusion qui prend le relais. Julien Perfumo en fut un anticipateur. Il en est toujours un acteur de terrain reconnu par de nombreuses personnes en situation de handicap, de nombreuses familles, de nombreux professionnels…
Son propos consiste principalement dans la relation d’une vie – qui n’est pas terminée – au service des personnes en situation de handicap. Il explique ce qu’ont été et ce que sont ses convictions, ses démarches et ses réalisations. Il illustre son propos au moyen de témoignages pertinents et authentiques.
Ses convictions, ses compétences et ses expériences en sont le moteur. Son humanisme d’inspiration chrétienne en est le carburant.
Patrick Gohet
Ancien Président de la FIRAH
Fondation Internationale de Recherche Appliquée sur le Handicap
1981-1985 : Directeur adjoint de l’UNAPEI
1985-2002 : Directeur général de l’UNAPEI
2002-2009 : Délégué interministériel aux Personnes handicapées
2009-2020 : Inspecteur général des Affaires sociales, détaché de 2014 à 2020 auprès du Défenseur des Droits comme Adjoint en charge de la lutte contre les discriminations et de la promotion de l’égalité
Actuellement : Vice-Président de la Fondation Jacques Chirac pour le Handicap
(UNAPEI : Union Nationale des Associations de Parents, de personnes handicapées mentales et de leurs amis)
Avant-propos
Ce livre a pour objectif de mettre en lumière les multiples aspects positifs, souvent imprévus ou inattendus qui peuvent apparaître à l’occasion d’une vraie rencontre entre des personnes dites valides et d’autres, en situation de handicap ou en particulière difficulté. Trop souvent, en effet, nous avançons sur deux parallèles, comme deux mondes séparés qui ne se rencontrent pas véritablement, et ne se connaissent pas ou si peu.
À propos des personnes souffrant de handicap, Julia Kristeva, psychanalyste, apporte un éclairage qui date de plusieurs années déjà. Elle analyse avec beaucoup de finesse et de discernement la fracture qui existe si souvent entre ces deux mondes : « Le fond des difficultés réside dans l’abîme qui sépare le monde du handicap de celui des valides. Il est urgent de créer des messagers entre “ces deux univers impitoyables” : l’un, celui du handicap avec ses souffrances et son isolement protecteur mais aggravant ; l’autre, celui de la société de la performance, du succès, de la compétition, qui ne veut pas savoir. »
Je ne peux être que profondément d’accord avec ces propos directs et sans concession, tellement justes. Les personnes porteuses d’un handicap, quel qu’en soit le degré, ou d’autres en grande difficulté, pourront accéder à un certain bonheur de vivre, seulement dans la mesure où elles se sentiront véritablement reliées d’une manière ou d’une autre avec le monde qui les entoure, et en ayant, chacune selon ses moyens, la possibilité d’y jouer elles aussi un certain rôle. Dans le cas contraire, elles vivront avec le sentiment néfaste et destructeur d’être rejetées dans un autre univers. À l’écart !
Beaucoup peuvent témoigner de ce que les plus humbles ou les plus pauvres d’entre nous sont en mesure de nous faire découvrir ; combien ils peuvent nous surprendre dans différents domaines si, du moins, nous évitons de les tenir à distance, et s’ils sont en situation de pouvoir donner le meilleur d’eux-mêmes. À l’évidence, quoi que nous en pensions, il existe bel et bien chez ces derniers un « joyau » qu’il nous faut apprendre à découvrir, qui peut véritablement nous enrichir, nous faire grandir, nous rendre meilleurs, plus ouverts aux autres et, par là même, rendre plus humain le fonctionnement de notre société.
« Vous devez traiter les pauvres avec grande douceur et respect. Vous devez les regarder comme nos maîtres. […] Il faut tâcher d’attendrir nos cœurs et de les rendre susceptibles des souffrances et des misères du prochain », affirmait Vincent de Paul, qui avait acquis une grande expertise dans ce domaine.
Pour ce qui concerne les personnes valides, le dénominateur commun qui est de nature à donner à la personne fragilisée une vraie place, un véritable statut et un vrai sens à sa vie, n’est autre qu’une attitude d’ouverture d’esprit, de service, de gratuité, d’un supplément d’âme : poser des actes de générosité, de bienveillance envers nos semblables, si souvent oubliés sur le bas-côté de la route.
Le déroulé de ma vie n’a pas vraiment été une sorte de ligne droite, mais plutôt un parcours parsemé de variantes et de détours. Un enchaînement d’aventures ou d’expériences professionnelles diverses avec, à un certain moment, un fort désir de m’orienter pas à pas vers un engagement à caractère social. Un peu comme si j’avais été progressivement invité ou accompagné dans cette perspective.
Au fil des pages de ce livre, je ferai tout particulièrement état de nombreuses années de travail passées tout d’abord auprès de jeunes en situation de handicap mental, avec troubles associés dans certains cas, et également auprès d’adultes présentant dans leur grande majorité des pathologies d’ordre psychique ; période suivie de sept années à temps partiel au sein du même lieu de travail, après mon départ à la retraite.
J’introduirai également une information et une réflexion sur une question capitale, celle de l’inclusion scolaire d’enfants porteurs de handicap.
Suivront une série de récits qu’ont bien voulu me communiquer différentes personnes qui, au cœur de situations diverses, ont vécu ou vivent, pour un temps plus ou moins long mais toujours de façon très profonde, cette rencontre avec des personnes en situation de handicap, de faiblesse ou de précarité. Elles nous feront part de l’expérience qu’elles ont menée ou qu’elles mènent encore, en allant au-delà de tous les obstacles et des difficultés rencontrées. Ces récits, nombreux et variés, sont dignes d’être connus. Ils différeront par le nombre de pages mais sont à mes yeux d’égale valeur sur le fond. Ils forcent l’admiration et pourraient devenir contagieux, d’une manière ou d’une autre. Sait-on jamais. Il y a tant de roses à cueillir sur l’aventure de la rencontre !
Dans cet ouvrage, les prénoms de certaines personnes seront modifiés ; ils seront signalés par un astérisque.
Une société fracturée
Performance, efficacité, efficience, rentabilité, compétitivité, excellence ; optimiser, maximiser, etc. N’est-ce pas là, d’une manière générale, des maîtres mots lancés en permanence tous azimuts sur nos écrans, à la radio, espaces publicitaires, couvertures de magazines, articles de presse et autres ?
Des mots, des slogans qui prennent souvent la forme d’un harcèlement, mis en lumière sous divers aspects : dans le cadre du monde des affaires, du travail, des loisirs, de la vie sentimentale, etc. Des mots, des slogans qui envahissent l’atmosphère au quotidien et finissent par distiller une sorte de pollution.
Une invitation pressante et persistante à nous dépasser, à nous surpasser outre mesure, et qui nous pousse à croire que la vraie vie, le but à atteindre, le « Graal » en quelque sorte, serait de parvenir à ces sommets afin de goûter à la plénitude et au bonheur qui en découleraient au fil des jours. Et pour parachever cette orientation imaginée très avancée et pleine de promesses, la voie ouverte à « l’homme augmenté », au transhumanisme, afin de transcender l’humain, le dépasser. L’espoir ou l’illusion de devenir autosuffisant et, au bout du compte, pouvoir étancher l’infini de nos désirs et aspirations, en parvenant à une forme de toute-puissance. L’orée d’un nouveau monde, d’un autre monde ?…
Dans un tel contexte social, quelle véritable place, quel espace attribuer aux personnes en situation de fragilité, de faiblesse, quelle qu’en soit la cause ? Où les caser ? Que leur proposer ? Dans quel cadre ? Quelles perspectives d’avenir pour elles ? Des personnes qui ne pourront jamais être associées à cette compétition effrénée à la performance, à la notoriété, à ce « bonheur » totalement hors de leur portée. Pas concernées, hors sujet, en pleine tourmente, au beau milieu d’un environnement où tout va trop vite et qui les dépasse, les déstabilise ; un environnement souvent hostile dont elles ne comprennent ni le sens ni la finalité. Une cohorte de personnes d’âges divers, atteintes par un handicap, un désavantage, une blessure profonde ; et bien d’autres encore, cabossées pour des raisons diverses et multiples par la dureté de la vie, l’âpreté du quotidien qui les amène à faire face à un enchevêtrement d’épreuves lourdes à porter et qui induira, dans bien des cas, des séquelles difficiles à surmonter.
Un ensemble hétéroclite de personnes vulnérables à souhait, des naufragés en quelque sorte, échoués sur le rivage de l’existence, souvent encombrants, en quête permanente d’être reconnus comme des êtres à part entière, avec ce désir ardent d’occuper une place auprès des autres, comme les autres, malgré leurs difficultés propres et leur différence. Ces personnes seraient-elles à classer parmi des citoyens de seconde zone n’ayant pas grand-chose à réfléchir, à penser ou à exprimer dans quelque domaine que ce soit, n’ayant quasiment aucun véritable rôle à jouer au sein de la société, excepté, dans le meilleur des cas, celui de bénéficier d’un statut d’assistés ?
Celui que l’on n’attendait pas
Janvier 2020 : en France et en Europe, le coronavirus fait irruption de façon brutale et imprévisible en un temps record, tel un tsunami dévastateur. Il a suffi d’un des plus infimes éléments de la nature, d’un simple virus, pour venir nous rappeler que nous sommes tous vulnérables, éphémères, petits ; de simples mortels, qui que nous soyons. Pendant une longue période, le cortège des morts et des malades touchés par cette pandémie n’a cessé de croître. De par leur isolement, de très nombreuses personnes âgées en ont été tout particulièrement les victimes. Les dérèglements sociaux et économiques ont mis en grande difficulté beaucoup d’entre nous dans le cadre de leur activité professionnelle. La précarité et la pauvreté ont explosé, et les jeunes, les travailleurs, les étudiants n’y ont pas échappé.
Dans le même temps, comme en résonance, nombre de médecins, infirmiers, infirmières, personnels d’hôpitaux, prenant de nombreux risques, ont fait preuve d’un dévouement en tous points exemplaire. Ils ont été applaudis pendant des semaines par la France entière à la fin de chaque journée ; ils le méritaient amplement. Hélas, certains d’entre eux perdront aussi la vie.
De nombreux chercheurs ont déployé tous leurs talents et leurs efforts dans une course contre la montre, afin de mettre au point un médicament, un vaccin en mesure d’enrayer les dégâts causés par ce virus. Bien d’autres personnes encore ont témoigné, de façon diversifiée, ont donné le meilleur d’elles-mêmes et ont accompli tout ce qui leur était possible pour venir en aide aux victimes de cette pandémie dévastatrice ainsi qu’à leurs proches.
Durant ces longs mois très éprouvants, les rapports sociaux se sont resserrés, sont devenus plus fraternels, plus humains. Sans doute, une telle période de souffrances exacerbées devrait-elle nous amener à réfléchir. Ne pourrait-elle pas être le prélude à des changements profonds, pour un meilleur climat social ? L’on pourrait imaginer que les efforts de solidarité et de générosité déployés par tant d’hommes et de femmes seraient de nature à servir d’exemple et nous pousser à inventer un fonctionnement différent de notre société avec moins d’individualisme, de consumérisme, moins de gadgets inutiles, avec moins de dus et un peu plus de dons. En quelques mots, une société plus riche en humanité, plus fraternelle.
Mais cela ne peut se réaliser d’un coup de baguette magique, sans un sursaut général. Serons-nous en mesure d’y parvenir ?
Tout au long de la progression de cette pandémie historique, combien de fois avons-nous entendu exprimer le souhait pressant de retrouver le monde d’avant ! Un tel souhait était-il véritablement justifié ? La réponse est double : oui, sous certains aspects, qui indéniablement nous ont fait progresser. Mais non, pour certains autres domaines dans lesquels nous nous étions largement fourvoyés, dans de prétendues avancées au niveau social ou autre. Des illusions, des utopies, qui au bout du compte ont dégradé gravement le fonctionnement de notre société. Il nous faudrait avec urgence redécouvrir nombre de valeurs largement laissées de côté, battues en brèche au cours de ces dernières années : se remettre en mémoire nos racines, revoir nos modes de vie, nous réinventer.
Priorité aux plus fragiles
Parmi les tout premiers changements à prendre en compte et surtout à mettre en pratique, ne serait-il pas impératif de revisiter et redéfinir le type et la qualité des relations à établir avec les personnes en situation de faiblesse ? Apprendre à mieux les connaître, à entrer en relation avec elles, à mieux saisir ce qu’elles ont à nous dire et à nous faire partager : le message qu’elles souhaitent nous adresser ; reconsidérer la place qui devrait être la leur, prendre véritablement conscience de tout ce qu’elles seraient en mesure d’apporter aux autres. Et, pour cela, il est indispensable qu’elles ne soient pas coupées ou en décalage total avec le reste du monde, comme c’est encore si souvent le cas, il faut bien le reconnaître.
« Nous voulons un monde où la vulnérabilité soit reconnue comme essentielle dans l’homme. Que, loin de nous affaiblir, elle nous fortifie et nous donne de la dignité. Un lieu de rencontre commun qui nous humanise. » Ainsi s’exprimait Maria, une jeune Colombienne handicapée en présence du pape François en visite pastorale à Bogota, en septembre 2017. Et François de reprendre, face à l’assistance, les mots de la jeune fille : « C’est tout son message : un monde où la vulnérabilité soit considérée comme l’essence de l’humain… Parce que nous sommes tous vulnérables, tous. Au-dedans, dans les sentiments, il y a tellement de choses qui ne marchent pas, […] mais personne ne les voit. Et d’autres, on les voit ; tous. Et on a besoin que cette vulnérabilité soit respectée, caressée, soignée dans la mesure du possible, et qu’elle porte des fruits pour les autres. Nous sommes tous vulnérables… »
La vulnérabilité, un lieu de rencontre commun… l’essence de l’humain. N’y aurait-on jamais pensé ?… Avouons qu’il n’est pas toujours aisé, dans un premier temps, de prendre véritablement en compte et d’accepter cette réalité.
En quoi serais-je personnellement concerné ?
Ce sentiment de vulnérabilité aurait bien pu m’échapper, si je n’avais pas vécu tout d’abord une aventure professionnelle qui m’a permis de côtoyer au jour le jour un grand nombre de jeunes en situation de handicap mental, dans le cadre de structures spécialisées : IMPro (Institut médico-professionnel) et EMPro (Externat médico-professionnel)1. Au fil des années vécues auprès d’eux, ces jeunes m’ont permis de prendre véritablement conscience de mes propres limites, de mes faiblesses ; en un mot, de ma propre vulnérabilité.
Sans cette expérience, peut-être aurais-je pu avoir la tentation de penser que, tout compte fait, je suis un être globalement normal, en rien concerné par aucune forme de handicap.
Peut-être aurais-je considéré alors que la quasi-totalité des personnes présentant une déficience intellectuelle ont nécessairement besoin d’être prises en charge au sein de structures spécialisées. Et ce, dès leur enfance et jusqu’à la fin de leur existence, dans la mesure où elles recevraient dans ce cadre l’éducation, les soins et l’accompagnement adaptés que leur état nécessite, dispensés par des spécialistes du handicap.
Peut-être aurais-je imaginé que leur présence au sein de l’école ordinaire se révélerait trop compliquée pour eux et ne serait donc pas la meilleure formule à retenir : leur niveau intellectuel limité ne leur permettrait pas de soutenir le même rythme d’acquisition du savoir que celui des autres élèves et susciterait trop de problèmes d’adaptation ou d’organisation.
Peut-être aurais-je imaginé encore que, quel que soit l’âge de ces garçons et filles, des questions pourraient se poser face à certains comportements qu’ils pourraient manifester à l’égard d’autres élèves ; avec le risque, pour l'entourage, de se trouver parfois confronté à des attitudes ou des réactions inattendues, difficiles à saisir et pouvant induire des situations trop complexes à gérer.
Peut-être aurais-je soutenu l’idée que, parvenues à l’âge adulte, celles qui seraient en mesure d’assurer une activité professionnelle auraient besoin pour l’exercer, dans l’ensemble des cas, d’un environnement « protégé » qui les mettrait à l’abri des exigences d’un milieu ordinaire de travail hors de leur portée. Le monde de l’entreprise en particulier, compte tenu des nombreuses difficultés qu’il lui faut affronter, et n’ayant pas a priori pour vocation première de mener des actions à caractère social trop compliquées, serait finalement pour elles générateur de souffrances et d’échec.
Peut-être ne me serait-il jamais venu à l’esprit que l’ensemble de ces personnes, que l’on peut qualifier de différentes ou surprenantes, sont porteuses de quelque chose de véritablement important, de particulier et d’essentiel pour moi-même, pour les autres, et pour la société tout entière.
Sans être plus méchant ni plus intolérant qu’un autre, et sans en avoir conscience, j’aurais ainsi apporté une contribution active et une réelle consolidation à un fonctionnement social inadéquat, violent, fracturé, manquant de discernement et d’humanité : avec, d’un côté, l’ensemble des gens dits normaux, bien-pensants, bénéficiant d’un statut social correct, et de l’autre, celui de personnes cataloguées inadaptées, inadéquates, difficilement assimilables, à la limite quelque peu encombrantes, voire un poids pour la société.
Avant de faire état de ce qui a constitué les points forts d’une longue expérience professionnelle, il m’a semblé bienvenu de porter un rapide regard en arrière sur différentes étapes de ma vie qui ont précédé mon engagement dans le monde du handicap et qui, pour une large part, m’ont beaucoup marqué et sans doute façonné.
1 Ces établissements accueillent des jeunes de 14 à 20 ans, quelquefois au-delà, qui présentent une déficience intellectuelle à des degrés divers, et/ou des troubles sensoriels et/ou cognitifs pouvant s’accompagner de troubles associés. La mission de ces établissements est d’apporter un complément de connaissances générales et une préformation professionnelle adaptée à leur niveau, dans un cadre éducatif et thérapeutique.
Racines et expériences multiples
Je suis fils de parents d’origine italienne, des paysans venus s’implanter et travailler dans le sud-est de la France. Mes études ne sont pas allées très loin : quatrième de collège non terminée, débouchant sur trois années d’apprentissage du métier de pâtissier, à La Ciotat (13). J’habitais à cinq kilomètres de mon lieu de travail, et la journée commençait très tôt ; pas facile de m’y rendre. Pendant un temps, le chauffeur du camion qui livrait les bouteilles de lait en verre à un commerce près de chez moi, avait eu la gentillesse de me déposer en un lieu de sa tournée proche de la pâtisserie, et cela m’arrangeait bien. D’autre part, il s’agissait d’une époque où l’apprenti devait assurer pendant une période bien trop longue les tâches les plus rébarbatives, en particulier le grattage et le graissage des plaques et la plonge, etc. Je décidai donc, au bout d’une année, de changer d’employeur, afin d’apprendre véritablement le métier et obtenir le CAP2. J’effectuai ensuite une période de travail dans cette profession. Suivront vingt-sept mois de service militaire dans l’armée de l’Air, dont vingt-quatre mois en tant qu’aide-monteur de hangars sur des sites situés dans diverses régions de France. À la fin de mon service militaire, durant une courte période je participai à des travaux de maçonnerie avec mon frère qui construisait des villas.
En 1960, sur le conseil avisé d’une personne de ma connaissance ayant l’expérience d’un emploi à bord d’un navire, et étant moi-même intéressé par ce genre d’expérience, je décide à mon tour de me lancer pour y exercer mon métier de pâtissier. Je me tourne vers la compagnie de navigation Paquet, bien connue à Marseille, qui assurait des lignes régulières et des croisières. Ma demande est acceptée sans difficulté ; toutefois, je ne peux obtenir un poste de pâtissier dès mon premier voyage. J’accepte tout de même un travail de garçon de cuisine qui m’est proposé ; c’est au cours de mon deuxième voyage que j’obtiens un poste de pâtissier. Cette aventure de la navigation durera deux ans. J’ai eu l’honneur et le plaisir, avant de quitter mon métier de pâtissier navigant, de l’exercer sur le fleuron de cette compagnie de navigation, l’« Ancerville », à une époque où les paquebots avaient encore une véritable élégance et ressemblaient à autre chose qu’à des monstres flottants.
Le temps passé au cours de cette « épopée » a été pour moi tout à fait intéressant et enrichissant. La découverte d’autres pays, d’autres paysages, d’autres personnes, d’autres cultures, ne fut pas sans attrait ni intérêt.
Au cours de ces deux années de navigation, j’ai la chance d’entrer en contact avec la Mission de la Mer à Marseille, un foyer d’accueil pour jeunes marins, animé par deux prêtres anciens navigants de grande valeur, entièrement donnés à leur tâche. François Gosset en est le responsable ; un homme exceptionnel. Il sera pour moi une référence décisive pour toute ma vie.
Des éducateurs et éducatrices spécialisés sont souvent présents en ces lieux, sans doute attirés par l’atmosphère chaleureuse qui y règne. J’établis avec eux des liens d’amitié, et je découvre quelque peu leurs activités. François Gosset a la bonne idée de me proposer de vivre un temps au sein de ce foyer, j’accepte volontiers et quitte la navigation. Ce sera pour moi une expérience charnière. En effet, je ressens à un moment de façon très claire que c’est précisément vers la profession d’éducateur que je souhaite m’orienter.
Un tournant décisif, mais comment le négocier ?
Avec l’aide et le soutien de François Gosset, j’obtiens un poste d’éducateur sans diplôme, que je qualifierai d’apprenti éducateur, au sein d’un IMPro en banlieue marseillaise. Je saisis cette opportunité ; je passerai deux années dans cette institution. Celles-ci me permettront de faire mes premiers pas dans le monde du handicap mental, que je ne connaissais pas, et d’y faire de nombreuses et intéressantes découvertes. Elles me confirment, s’il en était besoin, que je m’étais bien engagé sur la voie professionnelle qui correspondait à ce que je recherchais. Parallèlement, je prends des cours par correspondance afin d’améliorer mon niveau de connaissances de culture générale, ce qui m’amène à être reçu à l’examen d’entrée à l’école d’éducateurs spécialisés de Peynier, village proche d’Aix-en-Provence. Suivront trois années d’études et de stages, de 1965 à 1968, qui déboucheront sur le diplôme d’éducateur spécialisé. J’avais 29 ans quand j’ai terminé cette formation.
Rétrospectivement, je puis affirmer que les années antérieures, passées à effectuer des tâches manuelles, ont été pour moi très précieuses. En effet, ces activités diverses et variées que j’ai connues à certaines étapes de ma vie, et que je peux qualifier pour une part de dures, voire éprouvantes, loin d’être d’ordre secondaire, m’ont au contraire beaucoup appris. Elles ont eu très certainement, entre autres effets, une véritable incidence sur la manière d’appréhender les jeunes auprès desquels j’allais travailler. Étant donné l’expérience que j’avais moi-même acquise en tant qu’apprenti, puis ouvrier, sans doute étais-je mieux à même de comprendre la condition qui pourrait être celle qu’atteindraient, à divers niveaux, certains élèves d’institutions spécialisées dans lesquelles j’allais travailler.
Une nouvelle page s’ouvre
En 1969, je fais la connaissance d’Odile ; elle est employée de bureau à l’Unesco et habite Paris. Je décide d’émigrer en région parisienne pour avoir l’occasion de mieux la connaître ; six mois plus tard nous décidons de nous marier. Entre-temps, je recherche activement un emploi et entre en relation avec Jack Germonneau, directeur de l’EMPro de Suresnes (92). Le contact est particulièrement chaleureux et d’un intérêt majeur. Il me propose un poste d’éducateur dit de placements et de suite, qu’il me décrit dans ses grandes lignes. Pressentant que ce travail me conviendrait, j’accepte avec grande joie. Au sein d’une équipe de professionnels pluridisciplinaire déjà constituée, je serai chargé d’établir des liens, des passerelles entre cette institution et le milieu ordinaire de travail environnant, afin qu’un maximum d’élèves puisse accéder à terme à un véritable emploi.
Ce projet d’un caractère totalement novateur à l’époque, pour ne pas dire visionnaire, était, pour Jack Germonneau, central et essentiel. À ce propos, je relève quelques lignes d’une lettre que m’avait adressée l’infirmière et assistante sociale de cette institution, avec laquelle j’ai été en étroite collaboration, durant presque sept années :
« Son idée maîtresse, à laquelle il travaillait depuis un certain temps auprès de toutes les instances possibles, était de former ces jeunes pour les faire entrer, tout au moins pour la plupart, dans le monde du travail, afin qu’ils puissent montrer ce qu’ils savaient faire et, en même temps, être valorisés par rapport à leur entourage. Pour ce faire il a tout d’abord constitué une équipe pluridisciplinaire – instituteurs spécialisés, éducateurs techniques, éducateurs spécialisés, équipe médicopsychologique et de rééducation – à qui il a insufflé ses idées et ses projets, idées et projets d’avant-garde. » En septembre 1969, j’intègre l’équipe de l’EMPro déjà constituée et, je dois dire, très sympathique et attractive.
Un type d’emploi quasi inédit
Au tout début de ma prise de poste, je disposais d’un simple bureau, d’un téléphone et d’un véhicule en vue de déplacements qui s’avéreraient très fréquents, sinon quotidiens. Mes collègues, instituteurs spécialisés ou éducateurs techniques, disposaient d’un schéma de travail assez clairement défini, dans le cadre d’une classe ou d’un atelier équipés du matériel nécessaire et, sans doute, d’un programme de travail préétabli. Pour moi, pas de cadre précis, pas de programme très détaillé : tout serait à inventer et à construire au jour le jour. Il s’agissait, en fait, d’un véritable défi à relever. Jack Germonneau m’offrait cette opportunité et, surtout, me faisait confiance. Il me fallait donc me lancer dans une aventure professionnelle novatrice, passionnante, mais avec sa part d’inconnu, d’incertitudes, et comportant sans doute de nombreux obstacles à affronter.
Je ferai état dans ce livre, de façon toute spéciale, des périodes de travail passées à l’EMPro de Suresnes, de septembre 1969 à juillet 1976, puis à l’IMPro de Palaiseau (91), de septembre 1976 à mars 1991. Des périodes particulièrement riches sur le plan de l’efficacité et de la qualité du travail accompli en équipe, de par son dynamisme et ses expériences innovantes ouvertes sur l’extérieur, si importantes. Les années passées au sein de ces deux structures ont constitué pour moi l’épisode le plus essentiel et le plus déterminant par rapport à l’ensemble des expériences professionnelles que j’ai pu vivre dans le monde du handicap, durant près de trente ans, suite à l’obtention du diplôme d’éducateur spécialisé. Elles en ont été l’élément fondateur, et ont représenté une référence et un éclairage essentiels pour le travail que je devais assurer au cours des années qui suivraient.
Dès ma prise de poste de travail à l’EMPro de Suresnes, très vite je me rendais compte que les jeunes en situation de handicap mental n’étaient pas particulièrement attendus dans le milieu ordinaire de travail. C’est le moins que l’on puisse dire.
L’objectif premier a donc été de constituer pas à pas un réseau relationnel qui devait s’amplifier au fil du temps, et qui permettrait tout d’abord de mettre en place des expériences de stage pour les élèves de l’institution qui sembleraient en mesure de les mener à bien. Ces stages devaient se dérouler de façon répétitive sur des lieux de travail divers et variés, en relation avec les capacités et les possibilités de chaque jeune concerné.
Après avoir acquis une certaine connaissance des élèves de l’institution, une intuition forte me poussait à croire que beaucoup d’entre eux pourraient à terme rejoindre le milieu ordinaire de travail. Ceci nécessitait bien évidemment, dans un premier temps, une formation à la fois scolaire et préprofessionnelle, un suivi psychologique, thérapeutique et dans d’autres domaines encore, puis, le moment venu, la réalisation d’un certain nombre de stages.
Il m’appartenait donc d’entrer progressivement en contact avec de nombreux et différents acteurs du monde du travail, d’entreprises publiques ou privées, du plus haut responsable au simple ouvrier. Mais aussi avec des maires et autres élus, des syndicalistes, des hommes politiques d’orientations diverses, et bien d’autres interlocuteurs encore. Informer, sensibiliser, dédramatiser, et si possible convaincre : tels étaient en quelque sorte les maîtres mots que je devais mettre en pratique en permanence. Il me fallait donc, bien évidemment, être moi-même profondément convaincu de l’intérêt que présenterait la mise en place d’expériences de stage, pour de nombreux jeunes de l’institution, et essayer de communiquer cette conviction aux diverses personnes rencontrées. Et, quand cela s’avérerait possible et opportun, pouvoir envisager à plus ou moins long terme l’accès à l’emploi en milieu ordinaire pour les jeunes qui seraient en mesure d’y parvenir.
Je prenais rapidement conscience que ces premiers contacts, établis avec divers acteurs professionnels sur leur lieu de travail, ne suffiraient pas pour mener à bien ce type d’aventure. Je voyais très clairement qu’il faudrait aller beaucoup plus loin dans les relations établies, et que le reste en découlerait, dans le meilleur des cas. Je décidai donc, en plein accord avec le directeur de l’établissement, d’inviter au sein même de l’institution nombre de personnes contactées. L’occasion leur serait ainsi donnée de faire connaissance avec l’établissement, avec son directeur, avec différents membres de l’équipe éducative et thérapeutique, de visiter les classes et les ateliers et, par-dessus tout, d’entrer en contact avec les élèves. Une excellente occasion d’atténuer, voire faire disparaître de trop nombreuses idées reçues ou des craintes, souvent excessives ou irréelles, véhiculées à leur égard.
Ces visites se concluaient généralement par un repas pris en commun avec le directeur, moi-même et des membres de l’équipe de travail, en présence des jeunes qui déjeunaient dans la même salle à manger. Nous faisions ainsi plus ample connaissance ; les échanges s’avéraient la plupart du temps très fructueux, et des liens de rapprochement, de convivialité et, fréquemment, d’amitié se tissaient pas à pas. J’avais l’intime conviction que ces relations établies, sans cesse à renouveler ou à consolider sous des formes diverses, notamment avec de multiples représentants du monde du travail, seraient précisément le socle indispensable sur lequel pourrait prendre corps un véritable travail de complémentarité, d’entraide et de collaboration dont de nombreux élèves seraient les bénéficiaires. Ces types de visites n’ont jamais cessé et sont allés s’intensifiant au cours des années que j’ai vécues à l’IMPro de Palaiseau.
Parallèlement, l’ensemble des professionnels de l’institution faisaient preuve d’un engagement fort et déterminé, visant à créer des contacts nombreux et diversifiés avec le monde environnant. Je cite, à titre d’exemple, les chantiers extérieurs, que des éducateurs techniques menaient avec leurs élèves pour effectuer des travaux divers et qui pouvaient être le prélude à la réalisation de stages ou en être le complément.
Pour ma part, en tant qu’éducateur, membre à part entière de cette équipe de travail, chargé de préparer l’insertion professionnelle d’un maximum d’élèves, je me devais de ne jamais cesser d’y croire coûte que coûte, au-delà des apparences, et d’affronter les inévitables difficultés, parfois sérieuses, sans jamais baisser les bras. Il me fallait faire preuve d’une réelle et inévitable obstination. Je ne connaissais pas, à vrai dire, d’autre manière de procéder.
« Un travail de passeur »
J’évoquerai plus loin une soirée intitulée « Contact Entreprise », réalisée à l’IMPro de Palaiseau, qui avait pour objectif d’ouvrir de plus grandes perspectives d’accès à l’emploi pour des jeunes de l’institution. Lors de cette soirée qui avait rassemblé de nombreux participants, un ami directeur d’une association prenant en charge des personnes en situation de handicap psychique, s’exprimait ainsi :
« C’est notre travail d’acteurs du social de créer ce rapprochement entre les personnes, entre les mains qui ne se connaissent pas, pour qu’elles s’unissent, pour qu’elles soient un peu plus fortes au service de ceux qui parmi nous ont besoin de cet encouragement et de cet accompagnement. Et c’est un travail difficile, un travail de passeur, d’initiateur ; il y a toute une alchimie complexe, il y a des étapes à respecter. Il faut donc faire en sorte que des réalités qui sont sur des rives différentes se retrouvent dans l’intérêt de chacun. […] Cela ne veut pas dire que c’est toujours possible et que c’est chose facile. Cela est possible, mais pas dans n’importe quelles conditions : il faut convaincre, il faut expliquer, il faut essayer ; il y a des tentatives, il y a des échecs, on recommence… »
