Nouvelles conquêtes - Elio Di Rupo - E-Book

Nouvelles conquêtes E-Book

Elio Di Rupo

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Beschreibung

Pleinement ancrées à gauche, les idées qu’Elio Di Rupo émet témoignent d’une ferme détermination à ne pas accepter la société telle qu’elle est. Il est convaincu qu’il est possible de réveiller la démocratie et d’offrir des perspectives d’émancipation et d’autonomie aux citoyens, en particulier aux jeunes. Il promeut l’écosocialisme et l’individualisation des droits sociaux. Il entend lier les salaires à l’utilité sociale d’un emploi, entrevoit l’éradication de la pauvreté par un bonus social généralisé et conforte l’État dans son rôle de réducteur des inégalités. Il encourage la révolution numérique comme source de création et appelle à l’encadrement de l’intelligence artificielle et de la robotique. Il présente enfin des perspectives pour une Europe plus proche des citoyens, qui va de l’avant sous l’impulsion des pays de la zone euro. Il accorde à l’éducation des jeunes et aux libertés individuelles une valeur essentielle. Les idéaux socialistes demeurent pour Elio Di Rupo d’une brûlante actualité. Il trace la voie d’un socialisme authentique qui place l’être humain et son épanouissement au centre des préoccupations politiques.Elio Di Rupo est docteur en sciences. Il a été Premier ministre de Belgique de 2011 à 2014. Il a occupé des fonctions ministérielles dans les différents gouvernements du pays. Ministre d’État, il assume actuellement la présidence du Parti socialiste. Dans la première partie de son essai politique, il évoque son parcours de vie à grands traits et rappelle certains faits significatifs qui éclairent le lecteur sur sa sensibilité et son mode de pensée. Il poursuit en analysant les grandes mutations de la société et en formulant des propositions concrètes et innovantes dans une dizaine de domaines, propositions inspirées du Chantier des idées qu’il a ouvert en 2015.

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Seitenzahl: 414

Veröffentlichungsjahr: 2017

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Nouvelles

conquêtes

Les droits d’auteur liés à la vente du présent ouvrage sont intégralement versés à la Fondation Franz Aubry

Éditions Luc Pire [Renaissance SA]

Avenue du Château Jaco, 1 – 1410 Waterloo

fÉditions Luc Pire

www.editionslucpire.be

Nouvelles conquêtes

Couverture : © Laurent NobenMise en pages    : Philippe Dieu (Extra Bold)

isbn : 978-2507-05557-8

© Éditions Luc Pire, 2017

Tous droits réservés. Aucun élément de cette publication ne peut être reproduit, introduit dans une banque de données ni publié sous quelque forme que ce soit, soit électronique, soit mécanique ou de toute autre manière, sans l’accord écrit et préalable de l’éditeur.

Elio Di Rupo

Nouvelles

conquêtes

à gauche

pour un monde

plus juste

« Tout est possible à qui rêve, ose, travaille et n’abandonne jamais. »

Xavier Dolan — réalisateur, 25ans

AVANT-PROPOS

L’imagination doit reprendre le pouvoir ! Aujourd’hui, le désir d’un avenir meilleur est intense, la soif de justice également.

Durant toute son histoire, lointaine ou récente, le Parti socialiste (PS) a montré sa capacité d’agir et de changer les choses. Il a su, avec une constance exceptionnelle, mobiliser les citoyens, anticiper les évolutions et se renouveler lui-même. Cette vitalité progressiste a permis à notre pays d’offrir à ses citoyens l’une des meilleures protections sociales au monde et l’un des plus hauts niveaux de vie. À chaque époque, cette formidable aventure s’est écrite par la volonté de femmes et d’hommes déterminés. Je poursuis aujourd’hui leurs combats avec force. Mon retour à la présidence du PS, après un passage à la tête du gouvernement fédéral, m’a conféré à cet égard une responsabilité singulière. Il ne s’agit plus seulement d’accompagner le travail des camarades aux différents niveaux de pouvoir ou d’animer le parti. Il s’agit de projeter le PS dans l’avenir et de lui permettre, grâce à un saut qualitatif et idéologique, de relever les nombreux défis du XXIe siècle.

Jamais, depuis trois ou quatre générations, les Belges, et plus généralement les Européens, ne se sont sentis aussi vulnérables et exposés aux aléas de la vie. Les crises s’enchaînent. De plus en plus de citoyens ont peur du lendemain, peur pour leurs enfants, peur pour la société dans son ensemble. Ils éprouvent aussi une colère grandissante devant les injustices sociales et les inégalités flagrantes. Voir leur salaire réduit, leur statut précarisé, être obligés de travailler au-delà de 65 ans, alors que dans le même temps les profits de l’élite financière et économique explosent. Tout cela participe d’un sentiment d’injustice insupportable.

Je comprends leur colère et leur envie de vivre autrement. Je comprends qu’ils s’insurgent contre le « système ». Je comprends qu’ils s’en prennent au monde politique. Je comprends qu’ils attendent beaucoup de mon parti. Ils espèrent du PS un renouveau. Ils demandent que les socialistes se démarquent encore plus nettement de ce fameux système qu’ils n’ont jamais cessé de combattre. Ils demandent que les socialistes proposent leur alternative.

Le PS a toujours été capable de se remettre en question. Aujourd’hui encore, il le fait de manière approfondie. Il veut apporter des réponses originales, ambitieuses et innovantes. Il veut imaginer des façons nouvelles d’inscrire le progrès humain dans les mutations en cours. Il veut rester ancré dans la réalité quotidienne, être proche et à l’écoute de la population, en renouvelant ses modes et moyens d’action. Il veut que nos enfants aient une vie meilleure que leurs parents.

Récemment, j’ai été frappé par une analyse de David Marcus, doctorant à l’université de Columbia. Il étudie le processus politique d’une contestation d’employés de fast-foods américains. « En novembre 2012 à New York, plusieurs centaines d’employés de ces fast-foods ont déclenché une journée de grève. Certains ne touchaient que le salaire minimum fédéral, soit 7,25 dollars l’heure ; la plupart à peine plus, et ils devaient cumuler plusieurs emplois pour s’en sortir. Leur revendication était simple. Elle consistait à doubler la norme fédérale : augmenter le salaire à 15 dollars. »

David Marcus explique que « d’éminents économistes libéraux insistaient pour dire que 15 dollars étaient disproportionnés et qu’un tel salaire freinerait la création d’emplois dans les secteurs d’activité où les salaires sont bas ».

La détermination des employés des fast-foods l’a emporté. Soutenus par les syndicats et relayés par les médias, ils ont obtenu gain de cause. Minimum 15 dollars l’heure ! Marcus poursuit son analyse en indiquant que « le succès de la bataille des 15 dollars fournit à la gauche démocratique une théorie plus large du changement social, une stratégie politique pouvant s’appliquer à tout un ensemble de luttes pour la justice sociale, économique et raciale ».

Longtemps candidat à l’investiture démocrate aux dernières élections présidentielles américaines, Bernie Sanders en a donné un autre exemple. Le sénateur du Vermont a certes été devancé par Hillary Clinton, mais il a pu faire durer la course grâce à des idées nettement orientées à gauche et à une base militante très fervente. La percée des idées socialistes dans un pays comme les États-Unis ne peut nous surprendre qu’à première vue. Car en Amérique plus qu’ici, la justice sociale n’est pas assurée. Les écarts de richesses sont flagrants et les mécanismes qui génèrent les injustices sont de mieux en mieux identifiés par les différentes populations, qui se rebellent.

Les citoyens, ici comme ailleurs dans le monde, peuvent prendre en compte certaines difficultés conjoncturelles et consentir certains efforts mais, à juste titre, ils ne supportent plus les injustices. Quand les plus démunis contribuent proportionnellement davantage que les plus nantis au bien commun, le monde marche sur la tête.

Voilà pourquoi le PS doit être cette alternative de gauche crédible, porteuse de solutions qui soient à la fois créatives et concrètes. Voilà pourquoi j’ai lancé le « Chantier des idées », avec le concours d’un grand nombre de militants. L’ambition était d’ouvrir un large champ de réflexion et de favoriser la confrontation des idées. Colloques et débats en grand nombre ont permis de mieux cerner les réalités d’aujourd’hui et de tracer des perspectives pour demain. Ce fut un travail à la fois considérable et enrichissant. Professeurs d’université, syndicalistes, mutuellistes, responsables d’associations et militants ont pu débattre sans tabou, sans a priori, d’une foule de sujets essentiels pour notre avenir à tous.

Un premier constat s’impose. Près de vingt ans après l’entrée dans le nouveau millénaire, l’Europe subit une régression sociale majeure mais aussi, hélas, de plus en plus structurelle. Cette régression trouve bien évidemment son origine dans les politiques néolibérales qui se sont généralisées sur notre continent et dans le monde depuis les années 1980. Elle s’est amplifiée en Europe par l’aveuglement de dirigeants influents qui ont infligé aux populations une austérité généralisée.

On aurait pu croire qu’un monde bardé de nouvelles technologies, d’outils numériques et d’innovations toujours plus pointues allait libérer les hommes pour faire éclore des sociétés plus humaines, plus fraternelles et plus solidaires. Il n’en est rien. C’est même, à l’heure de la grande dérégulation, le contraire qui se produit. Le néolibéralisme débridé et décomplexé détient aujourd’hui le pouvoir économique et il impose sa puissance aux peuples. Il crée entre les plus riches et le reste de la population des béances qu’aucune nouvelle technologie, aucun réseau social ne pourra jamais réduire. La désintégration sociale est à l’œuvre, et ce spectacle est insupportable. Certains vivent très à l’aise, à l’abri du besoin, parfois d’une manière ostentatoire et provocante. D’autres subissent des difficultés sans nom. Un pouvoir d’achat raboté, des protections sociales réduites, une flexibilité dans les horaires et des relations de travail qui nous rappellent le début du siècle dernier. C’est dans ce contexte peu réjouissant que je me projette au-delà de l’horizon immédiat et qu’avec l’ensemble du PS, je formule des propositions concrètes pour les années à venir.

Avant de les développer, il me paraît nécessaire de rappeler que, face aux évolutions et à la complexité du monde, les néolibéraux n’ont qu’une seule solution, simpliste et lapidaire : la doctrine de la « main invisible » du marché. En tant que socialiste et en tant que responsable politique, je m’insurge contre cette manière d’agir, ou plutôt de ne pas agir. Dans le domaine économique et financier, le laisser-aller me semble en effet la pire des choses. Ma conviction est que nous devons prendre acte de l’ampleur de la précarité des êtres et de l’injustice de très nombreuses situations. Ensuite, nous devons agir, réparer, corriger, rééquilibrer, améliorer. S’en remettre aveuglément aux forces du marché, c’est pour moi la démission du politique.

Au PS, nous nous efforçons de tenir compte des multiples dimensions et composantes de la société. Nous pensons que l’État est nécessaire et qu’il appartient à la puissance publique d’offrir aux citoyens les moyens de s’émanciper.

Le contraste est saisissant. Nous avons d’un côté une idéologie unidimensionnelle, le néolibéralisme, qui continue à privilégier l’homo œconomicus capitaliste et à confier aux entreprises les clés de notre avenir. Le pari est celui d’une économie marchande censée apporter à tous, un jour, la prospérité et le plein emploi. Cette seule promesse justifie les délocalisations, les restructurations massives et les dégraissages « boursiers ». Leurs victimes n’auront qu’à se dire qu’elles sont sacrifiées dans l’intérêt de l’humanité.

De l’autre côté, nous avons l’approche socialiste, sensible et généreuse, mais aussi rationnelle et responsable. Pour les socialistes, personne ne peut être laissé sur le bord du chemin et notre devoir est de prendre toutes les mesures utiles à l’accomplissement de cet objectif. C’est la raison pour laquelle j’émets, avec nos militants, un grand nombre de propositions dans de multiples domaines. Nous ne promettons pas le « grand soir » ; nous affirmons plutôt la possibilité d’obtenir des progrès significatifs, et même majeurs pour notre société, dans un cadre international donné et un contexte budgétaire qui reste difficile.

Les mesures suggérées procèdent d’une vision du monde nourrie d’égalité et de solidarité, mais aussi et surtout d’un idéal d’émancipation. C’est le fil rouge de mon engagement politique et on le retrouvera bien sûr tout au long de cet ouvrage. Il ne s’agit pas ici pour moi de simplement résumer les acquis du Chantier des idées, même s’il me sert de source d’inspiration. Il s’agit en priorité de donner une impulsion pour l’avenir. Je le fais en m’appuyant sur mon expérience et mon parcours personnel, en prenant en compte les réalités économiques, sociales et politiques, tant au niveau belge qu’au plan international, et avec une volonté constante de réduire les inégalités et de faire reculer les injustices.

Au PS, nous osons la confrontation avec le réel et nous apportons des solutions tangibles, précises, applicables ici et maintenant, parfois à plus long terme. Nous savons que sans la famille socialiste, sans cette force de gauche qui a toujours su prendre ses responsabilités, les gens qui vivent de leur travail et les plus fragiles de notre société seraient impitoyablement sacrifiés.

Être le parti des progrès sociaux et des personnes les plus vulnérables, dans un monde où la compétition et la brutalité économique font rage, confère d’immenses responsabilités. J’en ai conscience. C’est la raison pour laquelle je refuse de chercher refuge dans des postures ou des incantations. Il faut s’indigner, comme le rappelait très justement Stéphane Hessel dans ses messages à la jeunesse. Mais l’indignation ne sert à rien si elle ne provoque pas l’action. Les citoyens ont besoin d’actes concrets, de femmes et d’hommes politiques qui vont au charbon, qui participent aux décisions et qui transforment le réel.

Amartya Sen a reçu, voici quelques années, le prix Nobel d’économie pour ses recherches sur le développement humain, sur l’économie du bien-être et sur les mécanismes fondamentaux de la pauvreté. Ses travaux démontrent de manière magistrale que les grands principes ne suffisent pas quand ils ne sont pas suivis de réalisations tangibles. Il nous enjoint d’œuvrer dans le réel. D’avancer pas à pas. Mais d’avancer réellement, sans attendre l’avènement d’un contexte idéal. Je partage sa démarche. Dans toutes les fonctions que j’ai pu exercer, j’ai privilégié les avancées mesurables. Tantôt la consolidation de notre Sécurité sociale, tantôt la préservation d’une entreprise publique comme Belgacom, occupant 26 000 travailleurs en 1995 et sauvée de la disparition par des partenariats devenus indispensables. C’est encore avec la volonté d’aboutir, de sortir par le haut des difficultés, que j’ai stabilisé notre pays en 2011 pour le rendre gouvernable après 541 jours de crise politique.

Le réel, c’est notamment reconnaître que la Belgique est un pays traversé de cultures, de traditions et de courants très variés. Une Flandre à droite, une Wallonie à gauche et une capitale européenne plurielle : ce n’est pas une configuration facile. Chez nous, un gouvernement fédéral ne peut se constituer que par la coalition de plusieurs partis aux réalités et philosophies très différentes. Réaliser 100 % d’un programme socialiste relève, dans un tel contexte, de l’impossible. En revanche, et le PS l’a démontré maintes fois dans son histoire, être présent dans un gouvernement permet d’agir, de faire progresser la société et d’apporter aux citoyens la sécurité d’existence indispensable. Certes, il faut oser s’accorder avec d’autres partenaires aux avis contraires. Il faut accepter des compromis qui impliquent des concessions réciproques, et qui dit concessions dit insatisfactions partielles. Mais sans celles-ci, la droite triomphera toujours.

Chaque femme, chaque homme politique socialiste se doit d’œuvrer selon les valeurs de progrès social qui réunissent les membres du PS. Toutefois, leur engagement ne peut se limiter à bâtir des utopies. Être socialiste, c’est d’abord se rendre efficace en obtenant des améliorations partout où des avancées sociales sont possibles. Petits pas ou bonds de géant, ce qui compte, c’est d’avancer vers plus de justice, d’égalité et de liberté pour tous.

Dans la hiérarchie des priorités socialistes, le citoyen prend la première place : son cadre de vie, ses revenus, ses besoins, ses désirs, ses projets et ses aspirations déterminent l’ensemble des politiques publiques que nous entendons mener. C’est pour le citoyen que nous sommes là, et toutes les structures mises en place, toutes les actions menées, visent à le soutenir, à le protéger, à l’émanciper.

Depuis de trop nombreuses années, la droite s’évertue à faire croire que la prospérité est au bout de l’austérité. Que cette prospérité dépend exclusivement des entreprises et de la croissance du capital, justifiant ainsi les réductions de cotisations massives et autres cadeaux fiscaux. C’est exaspérant car, bien entendu, ces gains ne bénéficient que très rarement au monde du travail et à la société. Ils profitent pour l’essentiel aux actionnaires et aux dirigeants toujours plus riches, sans égard pour les efforts consentis par les travailleurs.

La droite veut également faire croire qu’il suffit de réduire les dépenses publiques pour que toute la société s’améliore, comme par enchantement. Cette croyance relève d’une idéologie du siècle passé et les faits ne cessent de l’invalider. Mettre les États à genoux n’a jamais amené ni progrès économique ni harmonie sociale.

Le prétendu impératif d’austérité est ainsi brandi pour altérer, voire démanteler, la Sécurité sociale. Celle-ci présente aux yeux des doctrinaires néolibéraux un triple défaut : elle ne recherche pas le profit, elle ne rémunère pas d’actionnaires et, de surcroît, elle est l’œuvre des socialistes. Qu’une réalisation d’inspiration socialiste puisse faire mieux et pour moins cher que des entreprises privées œuvrant dans le domaine social, voilà une anomalie qu’ils ne sauraient tolérer ! Leur volonté est donc d’affaiblir la Sécurité sociale pour ensuite la privatiser. La droite régressiste enlève un à un les droits chèrement conquis par les travailleurs. Cette même volonté la pousse à réduire les services publics pour offrir de nouveaux marchés aux entreprises commerciales.

Chez nous, les difficultés budgétaires que nous connaissons depuis la crise mondiale de 2008 devraient, au cours de la décennie à venir, se résorber. Nous allons dégager de nouvelles marges de manœuvre financières, mais il serait extrêmement injuste et choquant que ces marges soient confisquées par les plus nantis. C’est pourtant le danger que nous devons affronter.

On l’aura compris, le Chantier des idées du PS s’est tenu dans un contexte de remise en cause de la pensée unique néolibérale. Nous y avons traité de sujets aussi essentiels que la transition environnementale, l’école, le travail, la protection sociale, la culture, la transparence démocratique, l’Union européenne, l’économie, le dumping social ou encore le basculement dans l’ère numérique.

Il est indispensable que la gauche positive évolue et qu’elle avance de manière responsable, inventive et déterminée. Le temps presse car, de son côté, la droite avance à grandes enjambées. Par ses actions idéologiques, elle met gravement en péril le tissu social et suscite l’apparition de mouvements populistes. Ses « réformes » et ses « modernisations » sont autant de reculades et de régressions. Gloire au riche et au puissant, malheur au petit et au « différent » ! Voilà la société qu’elle nous façonne. Il nous faut donc faire preuve d’audace. Par son travail et ses propositions, le PS entend ouvrir de nouveaux champs d’action, entraîner de nouveaux progrès humains, stimuler de nouvelles avancées. Notre longue histoire nous l’enseigne, les revendications d’aujourd’hui sont les succès de demain.

C’est dans cet esprit que j’avance une série de propositions. Je le fais avec ma sensibilité, mon expérience et ma réflexion. Je le fais aussi à travers le prisme d’une histoire très personnelle, d’un socialisme émancipateur auquel je dois tout et que je considère comme le plus formidable de tous les instruments de progrès social.

Dans les premières pages du livre, j’ai tenu à retracer quelques-unes des étapes de ma vie. Elles éclairent le modus operandi qui m’a permis de trouver des solutions dans des contextes parfois très complexes. D’abord les conditions de ma naissance et de ma prime enfance. Aucune fée ne s’est penchée sur mon berceau. Ma famille a connu le drame et le dénuement. Ma mère, devenue veuve très tôt, a dû éduquer seule ses enfants, sans ressources et sans connaître le français. Ce départ difficile dans l’existence a forgé mes convictions socialistes. Bien entendu, il ne faut pas naître pauvre pour devenir socialiste. Bon nombre de mes amis, nés dans de bien meilleures conditions sociales, par la lecture, l’analyse et la réflexion, sont devenus des socialistes déterminés. Ils agissent avec équité, altruisme et générosité pour permettre aux citoyens de s’émanciper.

C’est l’idéal d’émancipation, incarné par des enseignants d’exception et par une société solidaire et bienveillante, qui m’a permis de m’en sortir dans la vie. Je relate à cet égard quelques anecdotes révélatrices durant mon parcours scolaire et estudiantin. Mes études scientifiques m’ont donné les outils pour appréhender le monde, tandis que des rencontres heureuses m’ont permis d’ajouter une dimension culturelle à mon existence. Je confirme ici ce que j’ai toujours pu mesurer personnellement : l’émancipation se réalise par l’école, le travail et la culture, pour autant, bien entendu, que l’on vive dans un monde qui le permette.

Une existence est jalonnée d’innombrables carrefours. Selon le chemin emprunté, les destins varient. Si nous avons la chance de bénéficier de conseils éclairés et de soutiens adéquats, notre parcours est plus heureux. J’ai eu la double chance de vivre dans un pays généreux et de croiser des personnes admirables qui m’ont indiqué les bons chemins.

À mes enseignants et aux compagnons de route formidables qui m’ont permis de prendre confiance, de gravir les échelons et de participer activement à tous les combats pour une société meilleure, je dédie ce livre. J’y associe tous les militants du PS, qui font de la Belgique une magnifique terre de solidarité et de progrès social.

Chapitre 1

DES ÉTAPES D’UNE VIE

Mon fil rouge, c’est à Morlanwelz que j’ai commencé à le dérouler, avant de découvrir Mons, mon pays, l’Europe et le monde. Mon enfance explique en grande partie l’objet de mes préoccupations. Mes premiers engagements de jeune et d’adulte les ont confirmées. J’y consacre les premières pages de ce livre. Elles éclairent le lecteur sur les raisons d’agir qui m’animent encore d’aujourd’hui.

Les baraques

Le demi-siècle était passé d’un an quand je suis né à Morlanwelz-Mariemont. J’ai d’abord vécu dans une baraque assemblée pour les prisonniers allemands à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les baraques, faites de bois recouvert de feuilles de goudron noir, étaient regroupées au pied d’un terril de charbon.

Mon père était ouvrier-mineur. Arrivé en Belgique en 1948, il faisait partie des dizaines de milliers de migrants italiens venus chez nous après la signature, deux ans plus tôt, d’un protocole d’accord entre la Belgique et l’Italie. Ce protocole échangeait de la main-d’œuvre italienne contre des tonnes de charbon pour la péninsule.

À peine débarqué du train, mon père a été envoyé dans le dortoir d’une « Cantine des Italiens ». Ce n’est que plus tard qu’il s’est installé dans l’une de ces baraques de prisonniers à Morlanwelz, et c’est là que ma mère l’a rejoint avec leurs six enfants. Dans ces baraquements austères, le confort était absent. Nous grelotions en hiver et l’été, bien souvent, nous suffoquions.

Le sol des habitations n’était fait que de simple terre charbonneuse damée. En jouant, les enfants se noircissaient de la tête aux pieds. Un poêle rudimentaire servait à la fois de cuisinière et de chauffage. On se serrait les uns contre les autres pour mieux supporter le froid et l’humidité. C’est dans ce décor obscur qu’a commencé l’aventure belge de mon père, de ma mère, de mes cinq frères, de ma sœur et de moi-même, le petit dernier.

Au lendemain de la guerre, mes parents s’étaient retrouvés sans moyens dans une Italie ruinée par le conflit. Bien que cultivateurs, ils ne parvenaient plus à nourrir leur famille. Leur horizon, c’était le dénuement et le désespoir. Le jour où des recruteurs, au village, ont collé des affiches appelant à se faire embaucher en Belgique, ils ont d’abord hésité, avant de saisir cette chance « pour les enfants ». Du jour au lendemain, la perspective n’était plus celle de la misère, mais celle de percevoir un salaire régulier, suffisant pour nourrir une famille nombreuse. Mon père, le premier, dit adieu au soleil des Abruzzes. Il entassa dans une valise en bois qu’il avait lui-même fabriquée ses rares effets personnels et quelques photos-souvenirs. Tout son patrimoine, toute sa vie, tenait au bout d’une poignée.

Son train mit plusieurs jours à atteindre une Belgique qu’il idéalisait déjà comme une promesse de sécurité, et peut-être même de prospérité. La mort dans l’âme, il avait laissé les siens au pays en se jurant de les faire venir bien vite auprès de lui pour construire ensemble une nouvelle vie.

J’imagine l’impression terrible qu’a dû ressentir mon père lorsque, pour la première fois, il est descendu dans une galerie de mine de charbon, à plus de mille mètres de profondeur. On le raconte rarement, mais des milliers d’Italiens, horrifiés par les conditions de travail auxquelles on voulait les astreindre, ont refusé de poursuivre l’aventure belge. Ils sont retournés au pays natal.

Mon père, lui, n’avait pas le choix. C’était soit accepter l’inacceptable, soit condamner toute sa famille à la misère. Ce que je sais, moi qui ne l’ai pas connu, c’est que le sens des responsabilités et l’instinct de survie ont emporté sa décision. Il a « mordu sur sa chique », revêtu son bleu de travail et plongé chaque jour dans les entrailles de la terre. Lorsque peu après ma mère l’a rejoint avec mes frères et sœur, il a trouvé le réconfort nécessaire et un courage supplémentaire pour supporter dans la durée le calvaire d’une vie de mineur de fond.

Quelques mois plus tard, nous déménagions dans une vraie maison de brique, à Chapelle-lez-Herlaimont. Je venais de naître et la vie semblait enfin devenir plus clémente. Cette embellie n’allait pas durer.

Un jour d’août 1952, l’un de mes frères, Guido, devait se marier officiellement à la maison communale. À l’époque, cet acte était considéré par les Italiens comme une simple formalité administrative. Pour eux, seul comptait le mariage à l’église, avec son cortège de vêtements de cérémonie, son décorum qui faisait rêver et la grande fête qui allait suivre. Ce matin-là, mon père a fait un rapide calcul et estimé qu’il n’y avait pas assez de poulets pour faire honneur aux convives attendus. Il a pris son vélo et s’est rendu à la ferme voisine pour s’approvisionner. En chemin, il a été soudain happé par un camion-citerne. Traîné sur plusieurs mètres, il s’est cogné violemment la tête contre le sol. Il est décédé quelques heures plus tard dans un lit d’hôpital. J’avais juste un an. Maman est restée seule avec les sept enfants, veuve, sans revenu, ne connaissant pas un mot de français.

Trois de mes plus jeunes frères ont été placés dans un orphelinat. Ma sœur et mes frères plus âgés sont restés quelque temps encore à la maison. Quand ils se sont mariés, je suis resté seul avec Maman. Les années se sont égrenées, faites de sacrifices et de privations. Mes frères plus âgés et ma sœur nous ont aidés autant qu’ils l’ont pu. Démunie matériellement, ma mère débordait de générosité et m’offrait sans compter sa tendresse et son amour. Notre univers, à elle comme à moi, se bornait à la cité et à la répétition monotone de journées sans surprises ni distractions. Arthur Schopenhauer a écrit que « la vie oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui ». J’avais 16 ans quand, pour la première fois, je vis la mer du Nord.

À la maison, à part les toutes-boîtes, on ne trouvait aucun livre, pas même une revue. Ni radio ni télé. Ma scolarité primaire s’est néanmoins déroulée sans encombre, dans un établissement pour orphelins que je ne fréquentais que de jour, accomplissant à pied, matin et soir, les trois kilomètres qui le séparaient de la maison.

J’ai appris bien des années plus tard, lorsque j’étais ministre de l’Éducation, qu’à l’époque les enfants de l’orphelinat étaient systématiquement orientés en 5e et 6e B, pour être inscrits ensuite à l’école professionnelle. Le directeur de l’école, monsieur Wasterlain, avait toutefois eu l’occasion de rencontrer mon frère aîné lors d’un séjour commun à l’hôpital. Il s’est intéressé à mes résultats et a décidé de m’inscrire en 5e A. C’est ainsi qu’après la sixième primaire, j’ai pu accéder à l’athénée.

L’école

Pour moi, le plus dur était à venir. À l’adolescence, mon parcours scolaire a connu un arrêt brutal. Ça n’allait plus du tout. Mon père me manquait. Un épouvantable sentiment d’injustice m’habitait. Durant près de deux ans, de ma douzième à ma quatorzième année, je me suis posé les mêmes questions lancinantes et sans réponse : pourquoi n’avais-je pas de père ? pourquoi étais-je pauvre ? qu’avais-je fait pour me retrouver dans une situation si précaire ?

J’étais prisonnier de ces questionnements. Alarmée par mon évolution, ma mère a alors pris une initiative cruciale, elle qui commençait à peine à balbutier quelques mots de français. Elle m’a accompagné un matin à l’athénée provincial de Morlanwelz où j’étais inscrit. Le préfet, un homme à la fois lettré et mathématicien, libre-exaministe aussi, nous a reçus avec beaucoup de compréhension. Dans un français à peine intelligible, ma mère l’a supplié de me garder au sein de son établissement. Manifestement ému par sa démarche, le préfet m’a regardé droit dans les yeux et m’a dit : « Pour ta maman, je te reprends ! Mais file droit ! »

Je n’avais plus droit à l’erreur. J’éprouvais de grandes difficultés à étudier, mais ma mère m’encourageait. Seule son affection maternelle la guidait, car elle était bien incapable de juger de la qualité et de la pertinence de mes efforts. Elle est d’ailleurs décédée sans savoir lire ni écrire. Je lui avais néanmoins appris à signer et c’était pour elle une grande fierté d’éviter d’apposer une croix là où devait venir une signature. Cahin-caha, sans brio, j’ai obtenu le diplôme de l’enseignement secondaire inférieur.

Au terme du cycle, je me suis demandé ce que j’allais faire. J’avais travaillé, en tant qu’étudiant, dans une brasserie de Charleroi. Ouvrier à la chaîne, j’empilais les bacs de bière sur des palettes. C’était très pénible. Cette expérience a grandement influencé ma vision de l’avenir. Je me suis convaincu que je devais me former pour avoir un bon diplôme.

Partout dans la région de Morlanwelz, des affiches proclamaient : « La chimie, c’est votre avenir ! » Si c’était l’avenir, pourquoi ne pas essayer ? Je me suis inscrit à l’école technique de l’État où la section chimie, nouvellement développée, avait déjà une très bonne réputation. Je m’y suis rapidement senti à l’aise. Le côté pragmatique des études, le mélange d’exercices pratiques en laboratoire et de cours théoriques me convenait parfaitement. J’ai réussi mes études techniques secondaires et, après un examen au jury central de l’État, j’ai pu accéder à l’université.

L’université

C’est au cours de mes études universitaires que j’ai réellement développé ma conscience politique. La chimie m’intéressait, mais elle ne comblait pas ma soif de comprendre le monde et je ressentais au plus profond de moi un désir invincible de combattre les injustices. Pour le dire simplement, j’étais révolté. Révolté par mon propre passé, révolté aussi par la situation de toutes les personnes victimes de la pauvreté, de l’exploitation et de la discrimination. Mon enfance et mon adolescence impécunieuses, c’est une certitude, ont joué un rôle déterminant dans ma manière d’appréhender l’existence et de prendre part à la société.

J’ai dès lors mené deux vies d’étudiant en parallèle. L’une, appliquée et studieuse, était comme un tribut payé à celles et ceux qui m’avaient permis de me hisser jusqu’à l’enseignement supérieur. J’avais conscience de devoir mener ma tâche à bien. Dans un état de concentration rarement pris en défaut, j’étudiais, je résolvais des milliers d’exercices de mathématiques et je finis par acquérir une maîtrise complète des formules chimiques les plus sophistiquées.

Ma deuxième vie d’étudiant se déroulait loin des syllabus et des laboratoires. Dès que j’avais fini d’étudier, je participais à une foule d’activités sociales et j’éprouvais un plaisir immense à échanger des réflexions sur le fonctionnement de notre société, dont bien entendu notre microcosme universitaire. Tant et si bien qu’un jour, j’ai pris la décision de me porter candidat pour représenter les étudiants. Ce fut ma toute première élection : je suis devenu le représentant des étudiants au conseil d’administration de l’université de Mons.

Là, j’ai appris l’écoute et l’analyse des situations complexes. Je me suis également initié à l’art du compromis. J’avais par exemple décidé de sortir certains responsables universitaires de leur torpeur et de leur immobilisme. Deux cités logeaient les étudiants. L’une était réservée aux garçons, l’autre aux filles. Je me suis d’abord fixé pour objectif de rendre mixte la cité des garçons. L’idée avait ses sympathisants, mais le conservatisme ambiant empêchait le directeur des cités d’avancer. J’avais heureusement la sympathie du recteur Jacques Franeau, un esthète de grand talent, professeur de physique, qui prit le parti de me soutenir. À force de persuasion, j’ai remporté une belle victoire : deux étages de la cité des garçons seraient réservés aux filles, à la condition de placer un grillage fermé par un épais cadenas ! Conscient du caractère absurde d’un tel contingentement, j’ai vu le verre à moitié plein plutôt que le verre à moitié vide. Un progrès est un progrès, ai-je pensé, et souvent il en appelle de nouveaux assez rapidement. J’ai donc conclu cet accord avec les autorités universitaires, trop heureux que les filles puissent enfin accéder à la « cité interdite ». Ce fut mon premier compromis... J’en ai signé d’autres depuis, mais celui-ci restera mon fait d’armes héroïque !

Sur le plan des études, j’étais fasciné par la rigueur de la science. L’exactitude des équations mathématiques évoquait pour moi la beauté parfaite. La formidable organisation des molécules, l’ordonnancement impeccable des atomes, l’activité des électrons, la puissance des particules élémentaires, tout cela m’émerveillait. Dans la plupart des réactions chimiques, les processus de transformation passent par une phase très agitée et s’achèvent par un état stable où les forces des éléments en présence s’équilibrent. Le parallèle avec le monde politique est flagrant. Dans les innombrables négociations que j’ai dû mener plus tard, j’ai toujours eu, dès le début, une idée assez précise de la solution qui finalement serait acceptée par tout le monde, celle qui permettrait de trouver l’état stable où les différentes forces politiques s’équilibrent, à l’issue d’une période agitée.

Dès que j’ai atteint un niveau suffisant de connaissance, j’ai été fasciné par l’infiniment petit et l’infiniment grand. Les cyclotrons gigantesques comme celui du CERN, à Genève, détectent les particules élémentaires comme le boson. Quant aux télescopes, ils nous font découvrir les milliards de soleils dans l’immensité de l’Univers. « Et l’Homme, dans tout cela ? » comme dit Axel Kahn. C’est une question que je me suis toujours posée. Ce rapport à l’infiniment petit et à l’infiniment grand me ramène encore aujourd’hui à la juste proportion de l’être humain. Un acteur unique dans un monde que le hasard et la nécessité ont façonné. Tout cela rend humble, nourrit l’esprit critique et ouvre à l’aventure, aux nouveautés, à l’autre. Tout cela incite aussi à agir avec célérité pour améliorer l’existence humaine, par nature éphémère à l’échelle de l’Univers.

Mes études universitaires ont été un bonheur quotidien. Je prenais plaisir à apprendre. La base acquise à l’école technique de Morlanwelz m’avait permis d’être à l’aise avec les configurations scientifiques complexes. Les mathématiques m’ont ensuite enivré. Les intégrales, les lagrangiens, les laplaciens peuplaient mes jours… et mes nuits. Je me revois à un examen de physique. Le professeur me dit : « Si vous réussissez à faire atterrir Apollo sur la Lune avec des modèles mathématiques, je vous augmente votre cote à 18/20. » Ça restera pour moi l’un des moments les plus exaltants de ma vie étudiante. J’ai fini par faire atterrir la fusée Apollo. Le bouillonnement intellectuel de ma vie estudiantine n’avait pas de limite. J’y repense chaque fois avec bonheur.

Mon parcours universitaire n’aurait pas été possible sans l’aide matérielle de deux de mes frères, Franco et Mario, qui avaient connu l’orphelinat, ni celle de ma sœur Graziella. Mes belles-sœurs Alba et Michèle, ainsi que mon beau-frère, Adelchi, ont eux aussi contribué à l’effort familial.

Après l’obtention de mon diplôme universitaire, j’ai entrepris une thèse de doctorat. Le hasard des rencontres m’a mis en contact avec un brillant scientifique qui avait étudié en Californie, Michel Anseau. Il m’a engagé à réfléchir à la mise au point d’un nouveau matériau capable de résister à une chaleur d’environ 2 000 °C. Après les premiers tâtonnements que doit connaître tout doctorant, je me suis engagé dans le développement d’un matériau néocéramique à base de zircon et d’alumine. Durant plus de trois ans, je me suis consacré aux travaux de recherche. Une partie de la thèse a été réalisée à l’université de Leeds, en Grande-Bretagne. À l’époque, la crise des bassins industriels du nord de l’Angleterre était dramatique. De Liverpool à Sheffield, les industries lourdes fermaient. Le gouvernement britannique avait donc lancé des programmes de reconversion, avec notamment la création d’universités dans des domaines de pointe. L’université de Leeds était la plus renommée en matière de matériaux néocéramiques. Le professeur R. J. Brook m’a guidé dans les recherches avec une clairvoyance et une connaissance remarquables. Durant ce séjour, j’ai été très sensible à la démarche des scientifiques britanniques. Ils avaient l’art, avec peu de moyens et beaucoup d’intelligence, de briller au firmament des auteurs les plus cités dans le monde. J’ai tenté de m’inspirer de leur méthode. Encore aujourd’hui, l’économie de moyen pour atteindre un résultat fait partie de ma manière de procéder.

Mes travaux de recherche m’ont permis de déposer deux brevets, dont l’un a été amplement exploité par une entreprise réfractaire. J’ai cédé mes droits liés à cette innovation à l’institution qui avait financé les travaux afin de pouvoir défendre ma thèse de doctorat, dont le titre doit apparaître bien ésotérique aux non-initiés : Contribution à l’étude du frittage réactif du zircon et de l’alumine alpha. La complexité ne m’a jamais effrayé !

Avec le recul, je me dis que j’ai gardé de mes études le rejet de l’approximation et le goût de la précision. J’ai dû aussi me former pour aborder les problèmes les plus complexes sans craindre d’échouer. La méthode cartésienne, faite de rigueur et d’exactitude, appliquée plus tard à la politique, m’est depuis lors d’un grand secours. Et cela va de soi, mon enfance m’a rendu pour toujours sensible à la dimension sociale des choses. Derrière chaque projet, chaque mesure, on trouve des êtres humains. Ceux-ci méritent de vivre dans la dignité et de prendre part à la prospérité de notre société globalement très riche. Le rôle du politique est de créer les conditions pour y parvenir.

Deux amitiés formidables

Nombreux sont ceux qui m’interpellent à propos de ce qu’ils ressentent comme une bizarrerie : « Mais comment, avec un si prometteur parcours scientifique, as-tu abouti en politique ? » En réalité, si j’ai longtemps accordé la priorité aux études et à la recherche scientifique, je n’ai cessé de faire de la politique. Je l’ai fait au début comme monsieur Jourdain, le bourgeois gentilhomme de Molière, sans le savoir ni le théoriser, mais je l’ai fait avec constance et conviction. À peine arrivé à l’université, j’ai cultivé une sorte de jardin personnel, un espace pour la vie sociale et la participation. Les débats de société me passionnaient. Je ne comptais pas les soirées passées à écouter des orateurs s’exprimer sur les sujets les plus variés. Sur chacun d’eux, j’avais non pas forcément un avis, mais une curiosité et une envie d’approfondir.

Le soir même de la défense de ma thèse de doctorat se tenait un congrès fédéral du Parti socialiste de mon arrondissement de Mons-Borinage. Je m’y suis rendu, invité par Robert Urbain qui allait devenir plus tard ministre du Commerce extérieur. J’y suis allé au grand dam de mes amis qui souhaitaient fêter dignement ma réussite et, bien sûr, de ma famille qui voulait célébrer comme il se doit ce moment d’exception. Tiraillé entre ma passion pour la politique et leurs irrésistibles démonstrations d’affection, j’ai fini par conclure un compromis : assister à l’assemblée générale du PS, puis aller faire la fête dans la foulée. J’ai donné rendez-vous à ma famille et à mes amis à 23 heures !

C’est au cours d’une de ces assemblées générales du parti qu’une dame d’un certain âge, Georgina Druitte, m’a soudain apostrophé sur un ton quelque peu autoritaire. Ce ton, je ne le savais pas encore, faisait sa réputation et lui venait d’un long parcours de directrice d’un lycée pour jeunes filles. Ce jour-là, elle m’a littéralement convoqué : « Di Rupo, viens chez moi demain à 17 heures ! C’est au n° 12 de la rue du Grand-Jour. » J’ai ainsi fait la connaissance d’une des personnes les plus fantastiques que la vie m’ait offert de rencontrer. Ce fut le début d’une période d’éblouissement intellectuel. J’avais beau avoir mené à terme un doctorat en sciences, je n’en étais pas moins insuffisant en littérature. Entre les cours, les séances de labo et les activités sociales ou politiques, il me restait très peu de temps pour la lecture et moins encore pour les arts, qui ne faisaient pas partie de l’univers où j’avais grandi.

D’une intelligence vive et d’une grande sensibilité, Georgina Druitte était convaincue que les études permettent aux êtres humains de s’extraire des situations sociales les plus difficiles. Elle m’avait repéré parmi les membres de la section du PS et elle s’était mis en tête de me servir de mentor. Il faut dire que cette enseignante acharnée avait, comme les hussards noirs de la République de Jules Ferry, consacré sa vie à éveiller l’esprit des enfants de la classe ouvrière et à leur ouvrir des portes. Avec le recul, je pense qu’elle nourrissait un idéal hérité de la civilisation grecque antique et que cet idéal commandait sa propre vision du monde : faire l’« expérience des belles choses ». Georgina Druitte est cette femme exceptionnelle qui m’a permis de faire l’expérience des belles choses.

« Pour un jeune, rien n’est plus important et plus prioritaire que les études », disait-elle. Elle me racontait qu’elle avait connu des dizaines de jeunes filles de milieux très modestes avec une énorme capacité intellectuelle. Et sa grande fierté était de les avoir sorties de leur condition précaire pour déployer leurs talents et occuper des fonctions importantes dans la société.

Georgina était une grande féministe. Elle ne supportait pas la relégation des femmes au second plan et elle tenait tête aux hommes avec vigueur et résolution. Elle ne cédait pas un millimètre à son interlocuteur. « La femme est l’égale de l’homme, toute autre considération est à rejeter », répétait-elle. Ma volonté de féminiser le parti, lorsque j’en suis devenu le président, doit assurément beaucoup à l’opiniâtreté de cette avant-gardiste.

Elle m’a donc pris en sympathie. Manifestement, mes interventions aux assemblées générales du parti, contestant l’ordre établi et les discours convenus des édiles de l’époque, l’avaient marquée. J’avais lu Karl Marx, Michel Bakounine et Léon Trotski, à la charnière de l’enseignement secondaire et de l’université. Ces lectures avaient influencé ma pensée et mon discours en gardait la trace.

Mois après mois, Georgina et moi sommes devenus des amis. Durant des centaines d’heures, nous avons parlé de littérature et elle m’a pressé de lire les grands auteurs. Avec elle, j’ai découvert l’existentialisme de Jean-Paul Sartre et de Simone de Beauvoir, le phrasé magique de Marguerite Yourcenar, la musicalité des poèmes de Federico Garcia Lorca ou encore les vers labyrinthiques d’Arthur Rimbaud. C’est elle qui m’a donné le goût du beau et a aiguisé ma sensibilité. C’est elle aussi qui m’a exhorté à produire un effort devant les grandes œuvres, car « celles-ci, assurait-elle, ne révèlent pleinement leurs secrets qu’aux initiés ». Tout heureux de pouvoir bénéficier d’un tel écolage, je ne demandais qu’à apprendre à ses côtés.

Après un démarrage laborieux, j’ai pris un plaisir grandissant à suivre ses injonctions. Je revois nos soirées à Roisin, commune rurale délicieuse du Hainaut où Émile Verhaeren venait se ressourcer. Au cours de ces séances « vin et poésie », Georgina déclamait des poèmes en allemand et en italien. J’intervenais plus modestement avec quelques poèmes en français. J’ai par ailleurs profité de ces moments pour découvrir les nuances subtiles des vins. Avant cette période, je ne touchais pas une goutte d’alcool. Pas même une bière, malgré mon baptême d’étudiant et les tournées hautes en couleurs avec le bourgmestre de l’époque Abel Dubois.

Georgina Druitte passait aussi beaucoup de temps à corriger mes discours politiques de débutant. Elle travaillait mes textes avec l’application d’un chirurgien. Aucune approximation n’était permise. Aucun sujet vague ne pouvait le rester. Tout devait être non seulement précis, mais compréhensible pour des personnes peu instruites. À la rigueur stylistique devait s’ajouter une rigueur conceptuelle. Une proposition ne pouvait jamais être formulée à la légère. Georgina m’obligeait à conforter les miennes en posant quelques questions élémentaires : combien cela coûte ? qui paie ? comment mettre en œuvre ? dans quel délai ? qui fera quoi ? Enfin, elle me conseillait de prendre le temps nécessaire à la mise en forme : les mots ont à la fois une capacité de persuasion et un pouvoir d’enchantement. Ce sont eux qui rendent le changement désirable et les progrès possibles.

Quand aujourd’hui, à mes collaboratrices et collaborateurs, j’adresse de semblables recommandations, je me dis que je reproduis l’attitude qu’elle m’a enseignée, un mélange de rigueur et de bienveillance.

Une autre grande rencontre a déterminé le cours de ma vie : Roger Ramaekers. Il était le secrétaire général de la Société générale coopérative, devenue Fédération belge des coopératives (Febecoop).

Nous nous sommes rencontrés lors d’un congrès national du PS, au milieu des années 1980. À la fin de l’assemblée, nous sommes allés à quelques-uns partager le « verre de la fraternité ». Ce fut le début d’une longue amitié, qui dura jusqu’à sa mort à l’âge de 81 ans.

Roger Ramaekers, avocat, était l’un des socialistes les plus brillants de sa génération. À l’âge de 25 ans, il assumait déjà la présidence exécutive de la Société générale coopérative. Dès notre rencontre, nous avons sympathisé et, à partir de ce jour, les périodes sans nous voir n’ont jamais été très longues. Son appartement était une véritable salle d’exposition de meubles contemporains : des Barcelona, des Charles Eames lounge chairs, une table dessinée par Ero Saarinen, des bibliothèques Knoll. En entrant dans son univers, j’étais ébloui. J’y ai découvert que j’appréciais le style minimaliste et fonctionnel. Ce goût de l’épuré, je l’ai d’ailleurs gardé en politique. Je déteste les fioritures, les explications alambiquées, les attitudes embrouillées.

L’autre particularité du lieu était l’omniprésence des livres. L’appartement débordait d’ouvrages d’art. Des centaines et des centaines, répartis dans l’ensemble des pièces. De toutes les périodes, de la Grèce antique à l’époque contemporaine. Moi qui avais vécu mon enfance et mon adolescence sans un seul livre à la maison, je voyais dans ces alignements protéiformes de véritables murs de la connaissance.

L’homme était d’un abord facile, mais son intelligence était redoutable. Il démasquait très vite les personnalités doucereuses ou sournoises et il pouvait alors se montrer cinglant. En revanche, avec ses amis, il était plein d’attentions et de compréhension. Plus je le rencontrais, plus il m’inspirait confiance. Il est rapidement devenu le père que je n’avais pas connu, celui que j’aurais aimé avoir.

C’est Roger qui, poursuivant l’ouvrage de Georgina Druitte, m’a initié à l’art et à l’histoire, celle des civilisations et des religions. Il lisait plusieurs heures par jour. Après sa retraite, il pouvait plonger dans les livres des journées entières. C’est avec lui que j’ai découvert les grands classiques de la peinture et de la sculpture : les Italiens comme Botticelli, Le Titien, Michel-Ange, Raphaël, Le Caravage, Véronèse, mais aussi les Français, les Allemands, les Néerlandais, les Belges...

La peinture et la sculpture ont été nos prétextes pour voyager de par le monde. Voir in situ l’original d’une œuvre nous a fait parcourir des milliers de kilomètres.

Chaque voyage s’ébauchait selon un plan immuable. Roger étudiait les détails du futur parcours, tandis que moi, trop absorbé par la vie politique, j’étais exonéré de toute préparation. Sur place, j’avais avec lui un audioguide vivant, capable en une fraction de seconde de répondre à la moindre de mes questions. Son érudition phénoménale et sa capacité d’analyse transformaient ces visites en autant de fêtes pour l’esprit.

Puis, il y eut la musique classique. Ce fut pour moi un émerveillement de découvrir les symphonies de Joseph Haydn, les concertos brandebourgeois de Jean-Sébastien Bach, les harmonies exceptionnelles de Beethoven, La Stravaganza d’Antonio Vivaldi. Je m’enivrais aux notes de Tchaïkovski, Chopin, Wagner, Liszt et de tant d’autres.

Un soir, au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, se produisait le Grand orchestre symphonique de Liège. Mozart était au programme. Lors de l’Andante du Concerto pour piano no 21, nous nous sommes surpris l’un et l’autre à essuyer une larme. Dans nos deux esprits, la musique produisait les mêmes effets au même moment.

Entre nous régnait une confiance totale et je savais que je pouvais me confier à lui en toute sécurité. Des heures durant, nous débattions de politique, car il était un brillant politologue. Régent à la Banque nationale de Belgique, il jonglait avec les indices économiques et financiers. Ses analyses étaient d’une précision millimétrée. Sa connaissance des acteurs politiques et des enjeux nationaux ou internationaux était phénoménale.

Roger était un homme très engagé dans la défense des consommateurs. Il fulminait souvent contre les multinationales et la Fédération des entreprises de Belgique. Il les accusait d’encourager les citoyens à consommer sans retenue et de les aliéner à petit feu. Il estimait, à juste titre, que les armes n’étaient pas égales. Le monde économique dispose de moyens infinis pour pousser les citoyens à consommer, à s’endetter et à vivre à la merci des banques. Les consommateurs, quant à eux, ont rarement le bagage nécessaire pour résister aux appels de la société marchande et se prémunir contre la séduction commerciale. Il s’est donc battu sans relâche pour favoriser les institutions représentatives des consommateurs. « Sans elles, disait-il, les citoyens ne sont que des proies pour les chacals économiques. »

Sans ces rencontres magnifiques avec Georgina Druitte et Roger Ramaekers, j’aurais été quelqu’un d’autre, avec d’importantes carences. Tous deux étaient francs-maçons, c’était connu publiquement. Ils croyaient au perfectionnement de la société ; un perfectionnement à réaliser par le biais de celui des individus. Leurs démarches à mon égard ont été exemplaires et complètement désintéressées. Ils œuvraient au progrès de l’humanité par tous les moyens dont ils disposaient. Ils étaient des passeurs de lumière.

Si je suis sorti des laboratoires de chimie, si j’ai pu affronter les méandres et les dangers de la politique sans m’y perdre, je le dois en grande partie à ce supplément d’âme qu’ils m’ont apporté. À leur suite, j’ai définitivement fait mienne la devise de Pascal : « Que ce qui est juste soit fort » au lieu de « Que ce qui est fort soit juste ».

Le parti

Mon adhésion au PS a été encouragée par Robert Urbain, alors député de mon arrondissement. Je siégeais à ses côtés comme représentant des étudiants au conseil d’administration de l’université de Mons. Il avait vraisemblablement perçu, par mes interventions en séance, que j’étais socialiste de pensée et de comportement.

Un soir, lors d’une interruption de séance, il m’aborde : « Elio, tu devrais t’inscrire au parti. » Je reste dubitatif. Pourquoi fallait-il s’inscrire ? Être socialiste ne suffisait-il pas ? Il insiste : « Va chez Jean Calmeyn, le secrétaire de la section de Mons, il te donnera un carnet et des timbres. » Ma perplexité est totale. L’idée d’être encarté, réduit à un carnet de timbres, m’est plus que pénible. J’étais, il faut dire, un adepte de la « liberté libre » célébrée par Arthur Rimbaud. Mon mode de vie se voulait indépendant et je cultivais l’autonomie en toute chose. Je regardais donc tous les carnets et toutes les cartes de membre avec une méfiance sans pareille.

Au conseil d’administration suivant, Robert Urbain revient à la charge et je finis par céder à ses arguments. « L’action collective est la seule qui peut changer le monde », me dit-il. Convaincu et finalement presque enthousiaste, je me rends chez le secrétaire de la section locale et je paie mes premiers timbres au parti. Je ressors avec un beau carnet rouge, le premier d’une longue série !