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Antoine de Saint-Exupéry, né le 29 juin 1900 à Lyon et disparu en vol le 31 juillet 1944 en mer, au large de Marseille, mort pour la France, est un écrivain, poète, aviateur et reporter français. Né dans une famille issue de la noblesse française, Antoine de Saint-Exupéry passe une enfance heureuse malgré la mort prématurée de son père. Élève peu brillant, il obtient cependant son baccalauréat en 1917 et, après son échec à l'École navale, il s'oriente vers les beaux-arts et l'architecture. Devenu pilote lors de son service militaire en 1921 à Strasbourg, il est engagé en 1926 par la compagnie Latécoère (future Aéropostale) et transporte le courrier de Toulouse au Sénégal avant de rejoindre l'Amérique du Sud en 1929. Parallèlement il publie, en s'inspirant de ses expériences d'aviateur, ses premiers romans : Courrier sud en 1929 et surtout Vol de nuit en 1931, qui rencontre un grand succès. À partir de 1932, son employeur entre dans une période difficile. Aussi Saint-Exupéry se consacre-t-il à l’écriture et au journalisme. Il entreprend de grands reportages au Viêt Nam en 1934, à Moscou en 1935, en Espagne en 1936, qui nourriront sa réflexion sur les valeurs humanistes qu'il développe dans Terre des hommes, publié en 1939. En 1939, il sert dans l'armée de l'air où il est affecté dans une escadrille de reconnaissance aérienne. À l'armistice, il quitte la France pour New York avec pour objectif de faire entrer les Américains dans la guerre et devient l'une des voix de la Résistance. Rêvant d'action, il rejoint enfin, au printemps 1944, en Sardaigne puis en Corse, une unité chargée de reconnaissances photographiques en vue du débarquement de Provence. Il disparaît en mer avec son avion un Lockheed P-38 Lightning lors de sa mission du 31 juillet 1944. Son avion n'a été retrouvé qu'à partir de 2000 au large de Marseille. Le Petit Prince, écrit à New York pendant la guerre, est publié avec ses propres aquarelles en 1943 à New York et en 1946 chez Gallimard, en France. Ce conte plein de charme et d'humanité devient très vite un immense succès mondial. Table de Matières: - L'Aviateur - Courrier sud - Vol de nuit - Terre des hommes - Pilote de guerre - Le Petit Prince - Lettre à un otage - Citadelle
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Veröffentlichungsjahr: 2017
L’Aviateur
Courrier sud
Première partie
I
II
III
IV
Deuxième partie
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
Troisième partie
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
Vol de nuit
Préface par André Gide
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII
Terre des hommes
Introduction
I. La ligne
II. Les camarades
I
II
III. L’avion
IV. L’avion et la planète
I
II
III
IV
V. Oasis
VI. Dans le désert
I
II
III
IV
V
VI
VII
VII. Au centre du désert
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII. Les hommes
I
II
III
IV
Pilote de guerre
Dedicace
Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI
Chapitre VII
Chapitre VIII
Chapitre IX
Chapitre X
Chapitre XI
Chapitre XII
Chapitre XIII
Chapitre XIV
Chapitre XV
Chapitre XVI
Chapitre XVII
Chapitre XVIII
Chapitre XIX
Chapitre XX
Chapitre XXI
Chapitre XXII
Chapitre XXIII
Chapitre XXIV
Chapitre XXV
Chapitre XXVI
Chapitre XXVII
Chapitre XXVIII
Le Petit Prince
Dedicace
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII
XXIV
XXV
XXVI
XXVII
Lettre à un otage
I
II
III
IV
V
VI
Citadelle
Note des éditeurs
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII
XXIV
XXV
XXVI
XXVII
XXVIII
XXIX
XXX
XXXI
XXXII
XXXIII
XXXIV
XXXV
XXXVI
XXXVII
XXXVIII
XXXIX
XL
XLI
XLII
XLIII
XLIV
XLV
XLVI
XLVII
XLVIII
XLIX
L
LI
LII
LIII
LIV
LV
LVI
LVII
LVIII
LIX
LX
LXI
LXII
LXIII
LXIV
LXV
LXVI
LXVII
LXVIII
LXIX
LXX
LXXI
LXXII
LXXIII
LXXIV
LXXV
LXXVI
LXXVII
LXXVIII
LXXIX
LXXX
LXXXI
LXXXII
LXXXIII
LXXXIV
LXXXV
LXXXVI
LXXXVII
LXXXVIII
LXXXIX
XC
XCI
XCII
XCIII
XCIV
XCV
XCVI
XCVII
XCVIII
XCIX
CI
CII
CIII
CIV
CV
CVI
CVII
CVIII
CIX
CX
CXI
CXII
CXIII
CXIV
CXV
CXVI
CXVII
CXVIII
CXIX
CXX
CXXI
CXXII
CXXIII
CXXIV
CXXV
CXXVI
CXXVII
CXXVIII
CXXIX
CXXX
CXXXI
CXXXII
CXXXIII
CXXXIV
CXXXV
CXXXVI
CXXXVII
CXXXVIII
CXXXIX
CXL
CXLI
CXLII
CXLIII
CXLIV
CXLV
CXLVI
CXLVII
CXLVIII
CXLIX
CL
CLI
CLII
CLIII
CLIV
CLV
CLVI
CLVII
CLVIII
CLIX
CLX
CLXI
CLXII
CLXIII
CLXIV
CLXV
CLXVI
CLXVII
CLXVIII
CLXIX
CLXX
CLXXI
CLXXII
CLXXIII
CLXXIV
CLXXV
CLXXVI
CLXXVII
CLXXVIII
CLXXIX
CLXXX
CLXXXI
CLXXXII
CLXXXIII
CLXXXIV
CLXXXV
CLXXXVI
CLXXXVII
CLXXXVIII
CLXXXIX
CXC
CXCI
CXCII
CXCIII
CXCIV
CXCV
CXCVI
CXCVII
CXCVIII
CXCIX
CC
CCI
CCII
CCIII
CCIV
CCV
CCVI
CCVII
CCVIII
CCIX
CCX
CCXI
CCXII
CCXIII
CCXIV
CCXV
CCXVI
CCXVII
CCXVIII
CCXIX
Notes
L’Aviateur
Les roues puissantes écrasent les cales.[1]
Battue par le vent de l’hélice, l’herbe jusqu’à vingt mètres en arrière semble couler. Le pilote, d’un mouvement de son poignet, déchaîne ou retient l’orage.
Le bruit s’enfle maintenant dans les reprises répétées jusqu’à devenir un milieu dense, presque solide, où le corps se trouve enfermé. Quand le pilote le sent combler en lui tout ce qu’il y a d’inassouvi, il pense : « C’est bien » puis, du revers des doigts, frôle la carlingue : rien ne vibre. Il jouit de cette énergie si condensée.
Il se penche : « Adieu mes amis… » Pour cet adieu dans l’aube ils traînent des ombres immenses. Mais au seuil de ce bond de plus de trois mille kilomètres, le pilote est déjà loin d’eux… Il regarde le capot noir appuyé sur le ciel, à contre-jour, en obusier. Derrière l’hélice un paysage de gaze tremble.
Le moteur tourne maintenant au ralenti. On dénoue les poignées de main comme des amarres, les dernières. Le silence est étrange quand on agrafe sa ceinture et les deux courroies du parachute, puis quand d’un mouvement des épaules, du buste on ajuste à son corps la carlingue. C’est le départ même : dès lors on est d’un autre monde.
Un dernier coup d’œil au tablier, horizon de cadrans, étroit mais expressif — on ramène, soigneux, l’altimètre au zéro — un dernier coup d’œil aux ailes épaisses et courtes, un signe de la tête : « Ça va… », le voilà libre.
Ayant roulé lentement vent debout il tire à lui la manette des gaz, le moteur, décharge de poudre, s’embrase, l’avion, happé par l’hélice, fonce. Les premiers bonds sur l’air élastique s’amortissent et le pilote, qui mesure sa vitesse aux réactions des commandes, se propage en elles, se sent grandir.
Le sol maintenant paraît se tendre, filer sous les roues comme une courroie. Ayant enfin jugé l’air d’abord impalpable puis fluide, devenu maintenant solide, le pilote s’y appuie et monte.
Les hangars qui bordent la piste, les arbres puis les collines livrent l’horizon et se dérobent. À deux cents mètres on se penche encore sur une bergerie d’enfant aux arbres posés droits, aux maisons peintes, les forêts sont encore épaisses comme une fourrure. Puis le sol se dénude.
L’atmosphère est houleuse, faite de vagues courtes et dures sur lesquelles l’avion bute et cabre, les remous le frappent aux ailes et tout entier il résonne. Mais le pilote le tient dans la main comme par le centre un balancier.
À trois mille il gagne le calme. Le soleil se prend dans la mâture, aucun remous ne l’y agite. La terre, si loin, se fige, immobile. Le pilote règle les volets, le correcteur d’air et le cap sur Paris calcule sa dérive. Puis, se laissant engourdir pour dix heures, il ne se meut plus que dans le temps.
* * *
Les vagues déploient, immobiles, un grand éventail sur la mer.
Le soleil a doublé enfin le mât extrême.
Un malaise physique a surpris le pilote. Il regarde : l’aiguille du compte-tours balance. Il regarde : la mer. Puis un hoquet rauque du moteur fait un trou dans sa conscience comme une syncope. Il brasse d’instinct la manette des gaz. Ce n’était rien… une goutte d’eau. Il ramène doucement le moteur à cette note qui le comblait. N’était une sueur froide, il ne croirait pas avoir eu peur.
Il retrouve peu à peu l’inclinaison du dos, le point d’appui exact du coude nécessaires à sa paix.
Le soleil maintenant le surplombe. La fatigue est bonne si l’on ne fait pas de mouvement, si l’on ne détruit pas dans un membre l’engourdissement qui le protège, s’il suffit de pesées très douces sur les commandes.
La pression d’huile descend, remonte, que se passe-t-il là-dedans ?
Le moteur vibre. Salaud. Le soleil a tourné à gauche, rougit déjà.
Le bruit du moteur est métallique. Non… ce n’est pas une bielle. La distribution ?
L’écrou de la manette des gaz s’est desserré. Il faut la garder à sa main, quelle gêne !
C’est peut-être une bielle.
Ainsi l’on s’aperçoit à l’essoufflement, aux dents qui branlent, aux cheveux gris, que tout le corps à la fois a vieilli.
Pourvu qu’il tienne jusqu’à la terre.
* * *
La terre est rassurante avec ses champs bien découpés et ses forêts géométriques et ses villages. Le pilote plonge pour mieux la savourer. La terre de là-haut paraissait nue et morte, l’avion descend : elle s’habille. Les bois de nouveau la capitonnent, les vallées, les coteaux impriment en elle une houle : elle respire. Une montagne qu’il survole, poitrine de géant couché, se gonfle presque jusqu’à lui. Un jardin, sur lequel il pointe son capot, élargit ses massifs, s’ouvre à l’échelle de l’homme.
« Mon moteur gaze le tonnerre ! » les bruits qu’il entendait ? Il n’y croit plus. Si près du sol c’est pourtant la vie même.
Il épouse les courbes des plaines, s’en rapproche comme d’un laminoir et s’y aiguise, comme un drap, tire à lui les champs et derrière lui les rejette, tente les peupliers, coup de raquette, leur échappe et quelquefois écarte largement la terre comme un lutteur reprend sa respiration.
Il cingle maintenant vers le port au ras des verrières d’usine, déjà de lumière, au ras des parcs, déjà d’ombre. Le sol torrentiel charrie sous lui des toits, des murs, des arbres issus de l’horizon inépuisable.
L’atterrissage est décevant. On troque le torrent du vent, le grondement de son moteur et l’écrasement du dernier virage contre une province silencieuse où l’on étouffe, un paysage d’affiche aux hangars très blancs, aux tapis très verts, aux peupliers bien découpés où de jeunes Anglaises descendent, une raquette sous le bras, des avions bleus de Paris-Londres.
Il se laisse choir le long de la carlingue gluante. On se précipite vers lui : « Splendide ! splendide !… » Des officiers, des amis, des badauds. La fatigue lui serre soudain les épaules : « On vous enlève !… » Il baisse le front, regarde ses mains luisantes d’huile, se sent dégrisé, triste à mourir.
* * *
Il n’est plus que Jacques Bernis habillé d’un veston qui sent le camphre. Il se meut dans un corps engourdi, maladroit, demande à ses cantines trop bien rangées dans un coin de la chambre tout ce qu’elles révèlent d’instable, de provisoire. Cette chambre n’est pas conquise encore par du linge blanc, par des livres.
« Allo… c’est toi ? » Il recense les amitiés. On s’exclame, on le félicite : « Un revenant ! Bravo ! — Eh oui… Quand te verrai-je ? » On n’est justement pas libre aujourd’hui. Demain ? Demain on joue au golf mais qu’il vienne aussi. Il ne veut pas ? Alors après-demain — dîner — huit heures précises.
Bernis remonte les boulevards. Il lui semble remonter toute la foule comme un courant. Il lui semble affronter tous les visages. Certains lui font du mal comme l’image même du repos. Cette femme conquise et la vie serait calme… calme… Certains visages d’hommes sont lâches et il se sent fort.
Il entre pesant dans un dancing, garde parmi les gigolos son manteau épais comme un vêtement d’explorateur. Ils vivent leur nuit dans cette enceinte comme des goujons dans un aquarium, tournent un madrigal, dansent, reviennent boire. Bernis dans ce milieu flou où seul il conserve sa raison se sent lourd comme un portefaix, pèse droit sur ses jambes, ses pensées n’ont point de halo. Il avance parmi les tables vers une place libre. Les yeux des femmes qu’il touche des siens se dérobent, semblent s’éteindre. Les jeunes gens s’écartent, flexibles, pour qu’il passe. Ainsi, dans les rondes de nuit, les cigarettes des sentinelles, à mesure qu’il avance, tombent des doigts.
* * *
Affecté à la formation d’élèves pilotes, il déjeune aujourd’hui dans l’unique auberge près du terrain. Des sous-officiers boivent leur café et causent. Bernis les écoute.
« Ils font un métier. J’aime ces hommes. »
Ils parlent de la piste qui est trop boueuse, des indemnités de convoyage puis de l’aventure d’aujourd’hui. « À cent mètres, une bielle dans le carter. Quelle salade. Pas un terrain… En arrière une cour de ferme. Je me fous en glissade, je redresse, je rentre percutant dans le fumier. » On rit. « C’est comme le jour, raconte un adjudant, que j’ai embouti une meule de foin. Je cherche mon passager, un lieutenant, penses-tu… vidé. Je le retrouve assis derrière la meule. »
Bernis pense : d’autres y ont laissé leur peau mais ce ne sont pour eux que des accidents du travail. J’aime assez leurs récits nus comme des feuilles de rapport. Ces hommes me plaisent, non que j’aie l’esprit de famille, mais il est possible, entre soi, d’être simple.
Racontez-nous vos impressions disent les femmes.
* * *
« C’est vous l’élève Pichon ? — Oui. — Vous n’avez encore jamais volé ? — Non. » Bien : il n’aura pas d’idées préconçues. Les anciens observateurs croient tout savoir : ils ont retenu des formules « Manche à gauche… Pied contraire… » Ce sont pas des élèves souples.
« Je vous emmène : au premier tour vous regarderez simplement. » Ils s’installent.
Le mécano au rabais de la section d’avions-école brasse l’hélice avec une lenteur irréparable. Il a encore six mois huit jours à tirer, il l’a même gravé ce matin sur le mur des W. C. Cela fait, il l’a calculé, environ dix mille tours d’hélice. Rien n’y changera rien. Alors…
L’élève regarde le ciel bleu, les arbres bêtes, un troupeau de vaches qui broutent la piste. Son moniteur astique de la manche la manette des gaz : ça fait plaisir de la voir luire. Le mécano compte les tours : que d’énergie perdue, il en est déjà à vingt-deux ! « Si tu décrassais les bougies ? » Cela permet au mécano de réfléchir.
Un moteur ça part si ça veut. Vaut mieux le laisser libre. Trente. Trente et un… le moteur part.
L’élève ne comprend plus rien aux mots de danger, d’héroïsme, d’ivresse de l’air.
L’avion roule, l’élève le croit encore au sol quand il aperçoit les hangars sous lui. Un vent dur lui masse les joues, il fixe le dos du moniteur…
Bon Dieu… quoi ? on descend. La terre verse à droite, à gauche. Il se cramponne. Où est le terrain ? Il ne voit plus que des forêts qui tournent, se rapprochent, une voie de chemin de fer suspendue droite, le ciel… et tout à coup le champ se range devant eux horizontal, paisible, au ras des roues. L’élève sent le contact de l’herbe ; le vent tombe, voilà… le moniteur se retourne et rit, l’élève cherche à comprendre.
« Principes élémentaires, lui enseigne Bernis, quoi qu’il arrive d’anormal, primo : coupez, secundo : retirez vos lunettes, tertio : cramponnez-vous. En cas d’incendie seulement détachez-vous. Compris ? — Compris. »
Voilà enfin les mots que l’élève attendait, ceux qui matérialisent le danger, l’en jugent digne. Aux civils on dirait « Rien à craindre ». Pichon, dépositaire d’un tel secret, est fier… « D’ailleurs, achève le moniteur, l’aviation ça n’est pas dangereux. »
* * *
On attend Mortier. Bernis bourre sa pipe. Un mécano assis sur un bidon, la tête dans les mains, regarde avec surprise son pied gauche, battre la mesure.
« Dites donc, Bernis, le temps se bouche ! » Le mécano lève les yeux et voit l’horizon déjà flou. Deux ou trois arbres s’y profilent mais la brume déjà les cimente. Bernis ne lève pas les yeux, continue de bourrer sa pipe : « Je sais. Ça m’ennuie. » Mortier achève son brevet et devrait avoir atterri.
« Bernis vous devriez téléphoner là-bas… — C’est fait. Il a décollé à quatre heures vingt. — Depuis, pas de nouvelles ? — Pas de nouvelles. »
Le colonel s’éloigne.
Bernis pose alors ses poings sur les hanches, regarde avec défi la brume qui choit doucement comme un filet, traque l’élève, Dieu sait où, contre la terre : « Et Mortier qui manque de sang-froid, qui pilote comme un cochon… c’est malheureux ! »
« Écoute… » non, ce n’est rien : une voiture.
« Mortier, si tu t’en tires, je te promets… je … je t’embrasse. »
« Bernis !… au téléphone. »
« Allô… quel est cet imbécile qui rase les toits de Donazelle ? — C’est un imbécile qui est en train de se tuer. Foutez-lui la paix, engueulez la brume ! — Mais… dites donc… — Allez le chercher avec une échelle ! » Bernis raccroche. Mortier s’est perdu, tente de trouver un repère.
La brume cède comme une voûte molle : on ne se distingue plus à dix mètres.
« Va dire aux infirmiers de préparer la camionnette, S’ils ne sont pas ici dans cinq minutes, je leur fous quinze jours de tôle. »,
« Le voilà ! » Tout le monde s’est levé. Il fonce vers eux invisible et aveugle. Le colonel les a rejoints : « Bon Dieu de Bon Dieu de Bon Dieu… » Bernis murmure inlassablement entre ses dents : « Coupe mais coupe donc le contact… mais coupe donc… tu ne peux pas éviter d’emboutir ! »
Il ne dut voir l’obstacle qu’à dix mètres de lui mais personne n’en sut jamais rien.
On court vers l’avion effondré. Il y a déjà là des soldats attirés par ce fait divers imprévu, des sous-officiers trop zélés, des officiers que leur autorité soudain encombre. Il y a l’officier de jour qui, n’ayant rien vu, explique tout, il y a le colonel qui s’incline trop car il tient le rôle ingrat de père.
Le pilote est enfin dégagé, la face verte, l’œil gauche énorme, les dents cassées. On l’étend sur l’herbe, on fait le cercle. « On pourrait peut-être… », dit le colonel ; « on pourrait peut-être… » dit un lieutenant et un sous-officier dégrafe le col du blessé, ce qui ne lui fait aucun mal et calme les consciences. « L’ambulance ? L’ambulance ?… », interroge encore le colonel qui cherche une décision à prendre, par métier. On lui répond : « Elle arrive » sans rien en savoir, ce qui l’apaise. Puis il s’écrie : « À propos… » et s’éloigne d’un pas rapide, d’ailleurs sans but.
La situation cependant gêne Bernis. Ce cercle autour du moribond lui paraît même inconvenant. « Allons, mes enfants, allez-vous-en… allez-vous-en… » Et, par groupes, on s’éloigne dans la brume à travers les potagers et les vergers où l’avion prosaïque a chu.
L’élève pilote Pichon a compris quelque chose : on meurt et cela ne fait pas grand bruit. Il est presque fier de cette intimité avec la mort. Il revoit son premier vol avec Bernis, sa déception de ce paysage si plat, de ce calme, il n’y découvrait pas cette présence. Elle était là mais elle était là toute simple, nullement emphatique, derrière le sourire de Bernis et l’inertie du mécano, derrière le premier plan de ce soleil, de ce ciel bleu. Il a pris le bras de Bernis : « Vous savez… je volerai demain. Je n’ai pas peur. » Mais Bernis refuse d’admirer « Naturellement. Vous ferez demain vos spirales. » Pichon comprend encore quelque chose : « Ils n’avaient pas l’air très émus mais pour ne pas faire de phrases… — C’est un accident du travail », répond Bernis.
* * *
Bernis se saoule.
Ce monoplace de chasse gaze le tonnerre. Le sol sous lui est laid : une terre si vieille, si usée, rapiécée à l’infini : on dirait un lotissement.
Quatre mille trois cents mètres : Bernis est seul. Il regarde ce monde carrelé à la façon d’une Europe d’atlas. Les terres jaunes de blé ou rouges de trèfle, qui sont l’orgueil des hommes et leur souci, se juxtaposent, hostiles. Dix siècles de luttes, de jalousies, de procès ont stabilisé chaque contour : le bonheur des hommes est bien parqué !
Bernis pense qu’il ne faut plus demander son ivresse aux rêves qui bercent et qui anémient mais qu’il faut là tirer de sa force : il la mesure.
Il prend de la vitesse, réservoir d’énergie, fonce, pleins gaz, puis lentement tire le manche à lui. L’horizon bascule, la terre se retire comme une marée, droit vers le ciel l’avion fuse. Puis au sommet de la parabole il se renverse sur lui-même et le ventre en l’air, poisson mort, vacille…
Le pilote noyé dans le ciel voit la terre au-dessus de lui comme une plage s’allonger puis face à lui tomber de tout son poids : vertigineuse. Il coupe ; elle s’immobilise verticale, comme un mur : l’avion coule à pic. Bernis le hâle doucement jusqu’à retrouver devant lui le lac calme de l’horizon.
Des virages l’écrasent sur le siège, des chandelles l’allègent, l’allègent comme une bulle qui va crever, un flux retire l’horizon et le ramène, le moteur souple gronde, s’apaise, reprend…
Un craquement sec : l’aile gauche !
Le pilote pris en traître croit donner dans un croc en jambes : l’air s’est dérobé sous les ailes. L’avion, foreuse, plonge en vrille.
L’horizon d’un seul coup passe sur sa tête comme un drap. La terre l’enveloppe et, manège, tourne, entraînant ses bois, ses clochers, ses plaines. Le pilote voit passer encore, lancée par une fronde, une villa blanche…
Vers le pilote assassiné, comme la mer vers le plongeur, jaillit la terre.
Antoine de Saint-Exupéry.
Saint-Exupéry est un spécialiste de l’aviation et de la construction mécanique. Je le rencontrais chez des amis, et j’admirais beaucoup la force et la finesse avec lesquelles il décrivait ses impressions, quand j’appris qu’il les avait notées. Je souhaitai vivement les lire ; je crois qu’il perdit son récit, puis le reconstitua de mémoire (il compose tout de tête avant de rien écrire) et le remit dans la nouvelle dont on vient de lire ici des fragments. Cet art direct et ce don de vérité me semblent surprenants chez un débutant. Je crois que Saint-Exupéry prépare d’autres récits.
J. P.
Courrier sud
Première partie
I
« Par radio. 6 h. 10. De Toulouse pour escales : Courrier France-Amérique du Sud quitte Toulouse 5 h. 45 stop. »
Un ciel pur comme de l’eau baignait les étoiles et les révélait. Puis c’était la nuit. Le Sahara se dépliait dune par dune sous la lune. Sur nos fronts cette lumière de lampe, qui ne livre pas les objets mais les compose, nourrit de matière tendre chaque chose. Sous nos pas assourdis, c’était le luxe d’un sable épais. Et nous marchions nu-tête, libérés du poids du soleil. La nuit : cette demeure…
Mais comment croire à notre paix ? Les vents alizés glissaient sans repos vers le Sud. Ils essuyaient la plage avec un bruit de soie. Ce n’étaient plus ces vents d’Europe qui tournent, cèdent ; ils étaient établis sur nous comme sur le rapide en marche. Parfois, la nuit, ils nous touchaient, si durs, que l’on s’appuyait contre eux, face au Nord, avec le sentiment d’être emporté, de les remonter vers un but obscur. Quelle hâte, quelle inquiétude !
Le soleil tournait, ramenait le jour. Les Maures s’agitaient peu. Ceux qui s’aventuraient jusqu’au fort espagnol gesticulaient, portaient leur fusil comme un jouet. C’était le Sahara vu des coulisses : les tribus insoumises y perdaient leur mystère et livraient quelques figurants.
Nous vivions les uns sur les autres en face de notre propre image, la plus bornée. C’est pourquoi nous ne savions pas être isolés dans le désert : il nous eût fallu rentrer chez nous pour imaginer notre éloignement, et le découvrir dans sa perspective.
Nous n’allions guère qu’à cinq cents mètres où commençait la dissidence, captifs des Maures et de nous-mêmes. Nos plus proches voisins, ceux de Cisneros, de Port-Étienne, étaient, à sept cents, mille kilomètres pris aussi dans le Sahara comme dans une gangue. Ils gravitaient autour du même fort. Nous les connaissions par leurs surnoms, par leurs manies, mais il y avait entre nous la même épaisseur de silence qu’entre les planètes habitées.
Ce matin-là, le monde commençait pour nous à s’émouvoir. L’opérateur de T. S. F. nous remit enfin un télégramme : deux pylônes, plantés dans le sable, nous reliaient une fois par semaine à ce monde :
« Courrier France-Amérique parti de Toulouse 5 h. 45 stop. Passé Alicante 11 h. 10. »
Toulouse parlait, Toulouse, tête de ligne. Dieu lointain.
En dix minutes, la nouvelle nous parvenait par Barcelone, par Casablanca, par Agadir, puis se propageait vers Dakar. Sur cinq mille kilomètres de ligne, les aéroports étaient alertés. À la reprise de six heures du soir, on nous communiquait encore :
« Courrier atterrira Agadir 21 heures repartira pour Cabo Juby 21 h. 30 s’y posera avec bombe Michelin stop. Cabo Juby préparera feux habituels stop. Ordre rester en contact avec Agadir. Signé : Toulouse. »
De l’observatoire de Cabo Juby, isolés en plein Sahara, nous suivions une comète lointaine.
Vers six heures du soir le Sud s’agitait :
« De Dakar pour Port-Étienne, Cisneros, Juby : communiquer urgence nouvelles courrier. »
« De Juby pour Cisneros, Port-Étienne, Dakar : pas de nouvelles depuis passage 11 h. 10 Alicante. »
Un moteur grondait quelque part. De Toulouse jusqu’au Sénégal on cherchait à l’entendre.
II
Toulouse. 5 h. 30.
La voiture de l’aéroport stoppe net à l’entrée du hangar, ouvert sur la nuit mêlée de pluie. Des ampoules de cinq cents bougies livrent des objets durs, nus, précis comme ceux d’un stand. Sous cette voûte chaque mot prononcé résonne, demeure, charge le silence.
Tôles luisantes, moteur sans cambouis. L’avion semble neuf. Horlogerie délicate à quoi touchaient les mécaniciens avec des doigts d’inventeurs. Maintenant ils s’écartent de l’œuvre au point.
« Pressons, Messieurs, pressons… »
Sac par sac, le courrier s’enfonce dans le ventre de l’appareil. Pointage rapide :
— Buenos-Aires… Natal… Dakar… Casa… Dakar… Trente-neuf sacs. Exact ?
— Exact.
Le pilote s’habille. Chandails, foulard, combinaison de cuir, bottes fourrées. Son corps endormi pèse. On l’interpelle : « Allons ! Pressons… » Les mains encombrées de sa montre, de son altimètre, de son porte-carte, les doigts gourds sous les gants épais, il se hisse lourd et maladroit jusqu’au poste de pilotage. Scaphandrier hors de son élément. Mais une fois en place, tout s’allège. Un mécanicien monte à lui :
— Six cent trente kilos.
— Bien. Passagers ?
— Trois.
Il Ies prend en consigne sans les voir.
Le chef de piste fait demi-tour vers les manœuvres :
— Qui a goupillé ce capot ?
— Moi.
— Vingt francs d’amende.
Le chef de piste jette un dernier coup d’œil : ordre absolu des choses ; gestes réglés comme pour un ballet. Cet avion a sa place exacte dans ce hangar, comme dans cinq minutes dans ce ciel. Ce vol aussi bien calculé que le lancement d’un navire. Cette goupille qui manque : erreur éclatante. Ces ampoules de cinq cents bougies, ces regards précis, cette dureté pour que ce vol relancé d’escale en escale jusqu’à Buenos-Aires ou Santiago du Chili soit un effet de balistique et non une œuvre de hasard. Pour que, malgré les tempêtes, les brumes, les tornades, malgré les mille pièges du ressort de soupape, du culbuteur, de la matière, soient rejoints, distancés, effacés : express, rapides, cargos, vapeurs ! Et touchés dans un temps record Buenos-Aires ou Santiago du Chili…
— Mettez en route.
On passe un papier au pilote Bernis : le plan de bataille.
Bernis lit :
« Perpignan signale ciel clair, vent nul. Barcelone : tempête. Alicante… »
Toulouse. 5 h. 45.
Les roues puissantes écrasent les cales. Battue par le vent de l’hélice, l’herbe jusqu’à vingt mètres en arrière semble couler. Bernis, d’un mouvement de son poignet, déchaîne ou retient l’orage.
Le bruit s’enfle maintenant, dans les reprises répétées, jusqu’à devenir un milieu dense, presque solide, où le corps se trouve enfermé. Quand le pilote le sent combler en lui quelque chose de jusqu’alors inassouvi, il pense : « C’est bien. » Puis regarde le capot noir appuyé sur le ciel, à contre-jour, en obusier. Derrière l’hélice, un paysage d’aube tremble.
Ayant roulé, lentement, vent debout, il tire à lui la manette des gaz. L’avion, happé par l’hélice, fonce. Les premiers bonds sur l’air élastique s’amortissent et le sol enfin paraît se tendre, luire sous les roues comme une courroie. Ayant jugé l’air, d’abord impalpable, puis fluide, devenu maintenant solide, le pilote s’y appuie et monte.
Les arbres qui bordent la piste livrent l’horizon et se dérobent. À deux cents mètres on se penche encore sur une bergerie d’enfant, aux arbres posés droit, aux maisons peintes, et les forêts gardent leur épaisseur de fourrure : terre habitée…
Bernis cherche l’inclinaison du dos, la position exacte du coude qui sont nécessaires à sa paix. Derrière lui, les nuages bas de Toulouse figurent le hall sombre des gares. Maintenant, il résiste moins à l’avion qui cherche à monter, laisse s’épanouir un peu la force que sa main comprime. Il libère d’un mouvement de son poignet chaque vague qui le soulève et qui se propage en lui comme une onde.
Dans cinq heures Alicante, ce soir l’Afrique. Bernis rêve. Il est en paix : « J’ai mis de l’ordre. » Hier, il quittait Paris par l’express du soir ; quelles étranges vacances. Il en garde le souvenir confus d’un tumulte obscur. Il souffrira plus tard, mais, pour l’instant, il abandonne tout en arrière comme si tout se continuait en dehors de lui. Pour l’instant, il lui semble naître avec le petit jour qui monte, aider, ô matinal, à construire ce jour. Il pense : « Je ne suis plus qu’un ouvrier, j’établis le courrier d’Afrique. » Et chaque jour, pour l’ouvrier, qui commence à bâtir le monde, le monde commence.
« J’ai mis de l’ordre… » Dernier soir dans l’appartement. Journaux pliés autour des blocs de livres. Lettres brûlées, lettres classées, housses des meubles. Chaque chose cernée, tirée de sa vie, posée dans l’espace. Et ce tumulte du cœur qui n’avait plus de sens.
Il s’est préparé pour le lendemain comme pour un voyage. Il s’est embarqué pour le jour suivant comme pour une Amérique. Tant de choses inachevées l’attachaient encore à lui-même. Et tout à coup, il était libre. Bernis a presque peur de se découvrir si disponible, si mortel.
Carcassonne, escale de secours, sous lui dérive.
Quel monde bien rangé aussi – 3.000 mètres. – Rangé comme dans sa boîte la bergerie. Maisons, canaux, routes, jouets des hommes. Monde loti, monde carrelé, où chaque champ touche sa haie, le parc son mur. Carcassonne où chaque mercière refait la vie de son aïeule. Humbles bonheurs parqués. Jouets des hommes bien rangés dans leur vitrine.
Monde en vitrine, trop exposé, trop étalé, villes en ordre sur la carte roulée et qu’une terre lente porte à lui avec la sûreté d’une marée.
Il songe qu’il est seul. Sur le cadran de l’altimètre le soleil miroite. Un soleil lumineux et glacé. Un coup de palonnier : le paysage entier dérive. Cette lumière est minérale, ce sol apparaît minéral : ce qui fait la douceur, le parfum, la faiblesse des choses vivantes est aboli.
Et pourtant, sous la veste de cuir, une chair tiède et fragile, Bernis. – Sous les gants épais des mains merveilleuses qui savaient, Geneviève, caresser du revers des doigts ton visage…
Voici l’Espagne.
III
Aujourd’hui, Jacques Bernis, tu franchiras l’Espagne avec une tranquillité de propriétaire. Des visions connues, une à une, s’établiront. Tu joueras des coudes, avec aisance, entre les orages. Barcelone, Valence, Gibraltar, apportées à toi, emportées. C’est bien. Tu dévideras ta carte roulée, le travail fini s’entasse en arrière. Mais je me souviens de tes premiers pas, de mes derniers conseils, la veille de ton premier courrier. Tu devais, à l’aube, prendre dans tes bras les méditations d’un peuple. Dans tes faibles bras. Les porter à travers mille embûches comme un trésor sous le manteau. Courrier précieux, t’avait-on dit, courrier plus précieux que la vie. Et si fragile. Et qu’une faute disperse en flammes, et mêle au vent. Je me souviens de cette veillée d’armes :
— Et alors ?
— Alors tu tâcherais d’atteindre la plage de Peniscola. Méfie-toi des barques de pêche.
— Ensuite ?
— Ensuite jusqu’à Valence tu trouveras toujours des terrains de secours : je les souligne au crayon rouge. Faute de mieux, pose-toi dans les rios secs.
Bernis retrouvait le collège sous l’abat-jour vert de cette lampe, devant ces cartes dépliées. Mais de chaque point du sol, son maître d’aujourd’hui lui dégageait un secret vivant. Les pays inconnus ne livraient plus de chiffres morts, mais de vrais champs avec leurs fleurs où justement il faut se méfier de cet arbre – mais de vraies plages avec leur sable – où, vers le soir, il faut éviter les pêcheurs.
Déjà tu savais, Jacques Bernis, que nous ne connaîtrons jamais de Grenade ou d’Almeria ni l’Alhambra, ni les mosquées, mais un ruisseau, un oranger, mais leurs plus humbles confidences.
— Écoute-moi donc : s’il fait beau ici, tu passes tout droit. Mais, s’il fait mauvais, si tu voles bas, tu appuies à gauche, tu t’engages dans cette vallée.
— Je m’engage dans cette vallée.
— Tu rejoins la mer, plus tard, par ce col.
— Je rejoins la mer par ce col.
— Et tu te méfies de ton moteur : la falaise à pic et des rochers.
— Et s’il me plaque ?
— Tu te débrouilles.
Et Bernis souriait : les pilotes jeunes sont romanesques. Un rocher passe, en jet de fronde, et l’assassine. Un enfant court, mais une main l’arrête au front et le renverse…
— Mais non, mon vieux, mais non ! on se débrouille.
Et Bernis était fier de cet enseignement : son enfance n’avait pas tiré de l’Énéide un seul secret qui le protégeât de la mort. Le doigt du professeur sur la carte d’Espagne n’était pas un doigt de sourcier et ne démasquait ni trésor ni piège, ne touchait pas cette bergère dans ce pré. Quelle douceur aujourd’hui répandait cette lampe dont coulait une lumière d’huile. Ce filet d’huile qui fait le calme dans la mer. Dehors il ventait. Cette chambre était bien un îlot dans le monde comme une auberge de marins.
— Un petit porto ?
— Bien sûr…
Chambre de pilote, auberge incertaine, il fallait souvent te rebâtir. La Compagnie nous avisait la veille au soir : « Le pilote X est affecté au Sénégal… à l’Amérique… » Il fallait, la nuit même, dénouer ses liens, clouer ses caisses, déshabiller sa chambre de soi-même, de ses photos, de ses bouquins et la laisser derrière soi, moins marquée que par un fantôme. Il fallait quelquefois, la nuit même, dénouer deux bras, épuiser les forces d’une petite fille, non la raisonner, toutes se butent, mais l’user, et, vers trois heures du matin, la déposer doucement dans le sommeil, soumise, non à ce départ, mais à son chagrin, et se dire : voilà qu’elle accepte, elle pleure.
Qu’as-tu appris plus tard à courir le monde, Jacques Bernis ? L’avion ? On avance lentement en creusant son trou dans un cristal dur. Les villes peu à peu se remplacent l’une l’autre, il faut atterrir pour y prendre corps. Maintenant tu sais que ces richesses ne sont qu’offertes puis effacées, lavées par les heures comme par la mer. Mais, au retour de tes premiers voyages, quel homme pensais-tu être devenu et pourquoi ce désir de le confronter avec le fantôme d’un gamin tendre ? Dès ta première permission tu m’avais entraîné vers le collège : du Sahara, Bernis, où j’attends ton passage, je me souviens avec mélancolie de cette visite à notre enfance.
Une villa blanche entre les pins, une fenêtre s’allumait, puis une autre. Tu me disais :
« Voici l’étude où nous écrivions nos premiers poèmes… »
Nous venions de très loin. Nos manteaux lourds capitonnaient le monde et nos âmes de voyageurs veillaient au centre de nous-mêmes. Nous abordions les villes inconnues, les mâchoires closes, les mains gantées, bien protégés. Les foules coulaient sur nous sans nous heurter. Nous réservions pour les villes apprivoisées le pantalon de flanelle blanche et la chemise de tennis. Pour Casablanca, pour Dakar. À Tanger nous marchions nu-tête : il n’était pas besoin d’armure dans cette petite ville endormie.
Nous revenions solides, appuyés sur des muscles d’homme. Nous avions lutté, nous avions souffert, nous avions traversé des terres sans limites, nous avions aimé quelques femmes, joué parfois à pile ou face avec la mort, pour simplement dépouiller cette crainte, qui avait dominé notre enfance, des pensums et des retenues, pour assister invulnérables aux lectures des notes du samedi soir.
Ce fut dans le vestibule un chuchotement, puis des appels, puis toute une hâte de vieillards. Ils venaient, habillés de la lumière dorée des lampes, les joues de parchemin, mais les yeux si clairs : égayés, charmants. Et, tout de suite, nous comprîmes qu’ils nous savaient déjà d’une autre chair : les anciens ont coutume de revenir avec un pas dur qui prend sa revanche.
Car ils ne s’étonnaient pas de ma poignée de main robuste, ni du regard droit de Jacques Bernis, car ils nous traitèrent sans transition comme des hommes, car ils coururent chercher une bouteille de vieux Samos dont ils ne nous avaient jamais rien dit.
On s’installa pour le repas du soir. Ils se resserraient sous l’abat-jour comme les paysans autour du feu et nous apprîmes qu’ils étaient faibles.
Ils étaient faibles car ils devenaient indulgents, car notre paresse d’autrefois, qui devait nous conduire au vice, à la misère, n’était plus qu’un défaut d’enfant, ils en souriaient ; car notre orgueil, qu’ils nous menaient vaincre avec tant de fougue, ils le flattaient, ce soir, le disaient noble. Nous tenions même des aveux du maître de philosophie.
Descartes avait, peut-être, appuyé son système sur une pétition de principe. Pascal… Pascal était cruel. Lui-même terminait sa vie, sans résoudre, malgré tant d’efforts, le vieux problème de la liberté humaine. Et lui, qui nous défendait de toutes ses forces contre le déterminisme, contre Taine, lui, qui ne voyait pas d’ennemi plus cruel dans la vie, pour des enfants qui sortent du collège, que Nietzsche, il nous avouait des tendresses coupables. Nietzsche… Nietzsche lui-même le troublait. Et la réalité de la matière… Il ne savait plus, il s’inquiétait… Alors ils nous interrogèrent. Nous étions sortis de cette maison tiède dans la grande tempête de la vie, il nous fallait leur raconter le vrai temps qu’il fait sur la terre. Si vraiment l’homme qui aime une femme devient son esclave comme Pyrrhus ou son bourreau comme Néron. Si vraiment l’Afrique et ses solitudes et son ciel bleu répondent à l’enseignement du maître de géographie. (Et les autruches qui ferment les yeux pour se protéger ?) Jacques Bernis s’inclinait un peu car il possédait de grands secrets, mais les professeurs les lui dérobèrent.
Ils voulurent savoir de lui l’ivresse de l’action, le grondement de son moteur et qu’il ne nous suffisait plus, pour être heureux, de tailler comme eux des rosiers, le soir. C’était son tour d’expliquer Lucrèce ou l’Ecclésiaste et de conseiller. Bernis leur enseignait, à temps encore, ce qu’il faut emporter de vivres et d’eau pour ne pas mourir, perdu en panne dans le désert. Bernis en hâte leur jetait les derniers conseils : les secrets qui sauvent le pilote des Maures, les réflexes qui sauvent le pilote du feu. Et voici qu’ils hochaient la tête, encore inquiets, déjà rassurés et fiers aussi d’avoir lâché par le monde ces forces neuves. Ces héros qu’ils célébraient depuis toujours, ils les touchaient enfin du doigt et, les ayant enfin connus, pouvaient mourir. Ils parlèrent de Jules César, enfant.
Mais, de peur de les attrister, nous leur dîmes les déceptions et le goût amer du repos après l’action inutile. Et, comme le plus vieux rêvait, ce qui nous fit mal, combien la seule vérité est peut-être la paix des livres. Mais les professeurs le savaient déjà. Leur expérience était cruelle puisqu’ils enseignaient l’histoire aux hommes. « Pourquoi êtes-vous revenus au pays ? » Bernis ne leur répondait pas, mais les vieux professeurs connaissaient les âmes et, clignant de l’œil, pensaient à l’amour…
IV
La terre, de là-haut, paraissait nue et morte ; l’avion descend : elle s’habille. Les bois de nouveau la capitonnent, les vallées, les coteaux impriment en elle une houle : elle respire. Une montagne qu’il survole, poitrine de géant couché, se gonfle presque jusqu’à lui.
Maintenant proche, comme le torrent sous un pont, le cours des choses s’accélère. C’est la débâcle de ce monde uni. Arbres, maisons, villages se séparent d’un horizon lisse, sont emportés derrière lui à la dérive.
Le terrain d’Alicante monte, bascule, se place, les roues le frôlent, s’en rapprochent comme d’un laminoir, s’y aiguisent…
Bernis descend de la carlingue, les jambes lourdes. Une seconde, il ferme les yeux, la tête pleine encore du bruit de son moteur et d’images vives, les membres encore comme chargés par les vibrations de l’appareil. Puis il entre dans le bureau où il s’assied avec lenteur, repousse du coude l’encrier, quelques livres, et tire à lui le carnet de route du 612.
Toulouse-Alicante : 5 h. 15 de vol.
Il s’interrompt, se laisse dominer par la fatigue et par le rêve. Il lui parvient un bruit confus. Une commère crie quelque part. Le chauffeur de la Ford ouvre la porte, s’excuse, sourit. Bernis considère gravement ces murs, cette porte et ce chauffeur grandeur nature. Il est mêlé pour dix minutes à une discussion qu’il ne comprend pas, à des gestes que l’on achève, que l’on commence. Cette vision est irréelle. Un arbre planté devant la porte dure pourtant depuis trente ans. Depuis trente ans repère l’image.
Moteur : Rien à signaler.
Avion : Penche à droite.
Il dépose le porte-plume, pense simplement : « J’ai sommeil », et le rêve qui serre ses tempes s’impose encore. Une lumière couleur d’ambre sur un paysage si clair. Des champs bien ratissés et des prairies. Un village posé à droite, à gauche un troupeau minuscule et, l’enfermant, la voûte d’un ciel bleu. « Une maison », pense Bernis. Il se souvient d’avoir ressenti avec une évidence soudaine que ce paysage, ce ciel, cette terre étaient bâtis à la manière d’une demeure. Demeure familière, bien en ordre. Chaque chose si verticale. Nulle menace, nulle fissure dans cette vision unie : il était comme à l’intérieur du paysage.
Ainsi les vieilles dames se sentent éternelles à la fenêtre de leur salon. La pelouse est fraiche, le jardinier lent arrose les fleurs. Elles suivent des yeux son dos rassurant. Une odeur d’encaustique monte du parquet luisant et les ravit. L’ordre dans la maison est doux : le jour a passé traînant son vent et son soleil et ses averses pour user à peine quelques roses.
« C’est l’heure. Adieu. » Bernis repart.
Bernis entre dans la tempête. Elle s’acharne sur l’avion comme les coups de pioche du démolisseur : on en a vu d’autres, on passera. Bernis n’a plus que des pensées rudimentaires, les pensées qui dirigent l’action : sortir de ce cirque de montagnes où la tornade descendante le plonge, où la pluie en rafales est si drue qu’il fait nuit, sauter ce mur, gagner la mer.
Un choc ! Une rupture ? L’avion tout à coup pèse vers la gauche. Bernis le retient d’une main, puis des deux mains, puis de tout son corps. « Nom de Dieu ! » L’avion a repris son poids vers la terre. Voici Bernis ruiné. Une seconde encore, et de cette maison bousculée, et qu’il vient à peine de comprendre, il sera rejeté pour toujours. Plaines, forêts, villages, jailliront vers lui en spirale. Fumée des apparences, spirales de fumée, fumée ! Bergerie culbutée aux quatre coins du ciel…
« Ah ! J’ai eu peur… » Un coup de talon libère un câble. Commande coincée. Quoi ? Sabotage ? Non. Trois fois rien : un coup de talon rétablit le monde. Quelle aventure !
Une aventure ? Il ne reste de cette seconde qu’un goût dans la bouche, une aigreur de la chair. Eh ! mais cette faille entrevue ! Tout n’était là qu’en trompe-l’œil : routes, canaux, maisons, jouets des hommes !…
Passé. Fini. Ici le ciel est clair. La météo l’avait prédit. « Ciel un quart couvert de cirrus. » La météo ? Les isobares ? Les « Systèmes nuageux » du professeur Borjsen ? Un ciel de fête populaire : oui. Un ciel de 14 Juillet. Il fallait dire : « À Malaga c’est jour de fête ! » Chaque habitant possède dix mille mètres de ciel pur sur lui. Un ciel qui va jusqu’aux cirrus. Jamais l’aquarium ne fut si lumineux, si vaste. Ainsi dans le golfe, un soir de régates : ciel bleu, mer bleue, col bleu et les yeux bleus du capitaine. Congé lumineux.
Fini. Trente mille lettres ont passé.
La Compagnie prêchait : courrier précieux, courrier plus précieux que la vie. Oui. De quoi faire vivre trente mille amants… Patience, amants ! Dans les feux du soir on vous arrive. Derrière Bernis les nuages épais, brassés dans une cuve par la tornade. Devant lui une terre vêtue de soleil, l’étoffe claire des prés, la laine des bois, le voile froncé de la mer.
À la hauteur de Gibraltar il fera nuit. Alors un virage à gauche vers Tanger détachera de Bernis l’Europe, banquise énorme, à la dérive…
Encore quelques villes nourries de terre brune puis l’Afrique. Encore quelques villes nourries de pâte noire puis le Sahara. Bernis assistera ce soir au déshabillé de la terre.
Bernis est las. Deux mois plus tôt, il montait vers Paris à la conquête de Geneviève. Il rentrait hier à la Compagnie, ayant mis de l’ordre dans sa défaite. Ces plaines, ces villes, ces lumières qui s’en vont, c’est bien lui qui les abandonne. Qui s’en dévêt. Dans une heure le phare de Tanger luira : Jacques Bernis, jusqu’au phare de Tanger, va se souvenir.
Deuxième partie
I
Je dois revenir en arrière, raconter ces deux mois passés, autrement qu’en resterait-il ? Quand les événements que je vais dire auront peu à peu terminé leur faible remous, leurs cercles concentriques, sur ceux des personnages qu’ils ont simplement effacés, comme l’eau refermée d’un lac, quand seront amorties les émotions poignantes, puis moins poignantes, puis douces que je leur dois, le monde de nouveau me paraîtra sûr. Ne puis-je pas me promener déjà, là où devrait m’être cruel le souvenir de Geneviève et de Bernis, sans qu’à peine le regret me touche ?
Deux mois plus tôt il montait vers Paris, mais, après tant d’absence, on ne retrouve plus sa place : on encombre une ville. Il n’était plus que Jacques Bernis habillé d’un veston qui sentait le camphre. Il se mouvait dans un corps engourdi, maladroit, et demandait à ses cantines, trop bien rangées dans un coin de la chambre, tout ce qu’elles révélaient d’instable, de provisoire : cette chambre n’était pas conquise encore par du linge blanc, par des livres. « Allô… C’est toi ? » Il recense les amitiés. On s’exclame, on le félicite :
— Un revenant ! Bravo !
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