Oraisons funèbres - Jacques Bénigne Bossuet - E-Book

Oraisons funèbres E-Book

Jacques Bénigne Bossuet

0,0
0,49 €

oder
-100%
Sammeln Sie Punkte in unserem Gutscheinprogramm und kaufen Sie E-Books und Hörbücher mit bis zu 100% Rabatt.

Mehr erfahren.
Beschreibung

Les Oraisons Funèbres de Bossuet sont, dans notre patrimoine littéraire, un trésor unique. On a prononcé en français des milliers d’oraisons funèbres ; nous ne lisons plus que celles de Bossuet. D’autre part, il n’est dans toute l’œuvre du grand orateur aucune partie qui soit plus généralement connue et plus admirée.
Quelle a donc été la merveille réalisée ici par le génie de Bossuet ? Ç’a été de transformer un genre réputé pour être un « genre faux » et, en y appliquant le grand principe classique, d’y faire entrer la vérité.

Das E-Book können Sie in Legimi-Apps oder einer beliebigen App lesen, die das folgende Format unterstützen:

EPUB

Veröffentlichungsjahr: 2026

Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



 

 

BOSSUET

ORAISONS FUNÈBRES

PRÉFACEDE RENÉ DOUMIC

© 2026 Librorium Editions

ISBN : 9782387410221

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ORAISONS FUNÈBRES

PRÉFACE

ORAISON FUNÈBRE DE HENRIETTE-MARIE DE FRANCE REINE DE LA GRANDE-BRETAGNE

ORAISON FUNÈBRE DE HENRIETTE-ANNE D’ANGLETERRE DUCHESSE D’ORLÉANS

APPENDICE

BOURDALOUE

FLÉCHIER

MASSILLON

LACORDAIRE

PRÉFACE

Les Oraisons Funèbres de Bossuet sont, dans notre patrimoine littéraire, un trésor unique. On a prononcé en français des milliers d’oraisons funèbres ; nous ne lisons plus que celles de Bossuet. D’autre part, il n’est dans toute l’œuvre du grand orateur aucune partie qui soit plus généralement connue et plus admirée.

Quelle a donc été la merveille réalisée ici par le génie de Bossuet ? Ç’a été de transformer un genre réputé pour être un « genre faux » et, en y appliquant le grand principe classique, d’y faire entrer la vérité.

Au XVIIe siècle, l’oraison funèbre est uniquement un morceau d’apparat, consacré à l’apologie des grands de la terre. Il nous reste dix-huit oraisons funèbres de Henri IV, cinquante-trois de Louis XIV, vingt et une d’Anne d’Autriche, neuf du grand Dauphin, vingt du duc de Bourgogne. Après la mort d’un personnage illustre, on prononçait son éloge à Paris, en province, dans les couvents, dans les collèges. Nous pouvons nous faire, d’après telle lettre de Madame de Sévigné — celle du 6 mai 1672 — une idée de ces cérémonies. On convoquait la cour et la ville, on distribuait dans les maisons et on collait aux murs de vastes affiches en « gros canons ». Le jour venu, la meilleure compagnie se trouvait réunie à l’église ; on admirait le mausolée touchant à la voûte, décoré de grandes figures, orné de mille lumières. On y voyait quatre squelettes chargés des marques de la dignité du défunt ; au-dessus les quatre arts ; au-dessus, les vertus ; et, tout en haut, quatre anges recevant l’âme du défunt. On se disait que Lebrun, qui avait fait le plan de la décoration, s’était surpassé. Le Miserere de Lulli était beau à pleurer. Venait l’orateur : on se demandait comment il allait soutenir la beauté du spectacle. Monté en chaire, il faisait des traits d’éloquence, si à propos et de si bonne grâce, que tout le monde en était charmé…

Bossuet avait bien vu l’écueil du genre, et là où « tout entrait, comme il l’avait dit, excepté l’esprit de Dieu », il a su faire en sorte que tout fût pour l’édification, rien pour la vaine pompe et l’éloge complaisant.

Soucieux de vérité, il y met d’abord la vérité personnelle, celle de ses impressions et de ses émotions. Ce n’est pas seulement un orateur qui discourt, c’est un ami qui se rappelle des conversations, un directeur, un consolateur, au lit de mort, qui se souvient d’entretiens spirituels. « Alors, dit-il dans l’Oraison funèbre de Marie-Thérèse, alors je fus témoin de la douleur la plus pénétrante. » On ne retrouverait pas ailleurs, à cette époque, cet accent d’intimité, de familiarité dans le souvenir simple et grave.

Puis il introduit dans le panégyrique la vérité de l’histoire. L’abbé Faydit raconte qu’avant de composer ses oraisons funèbres, Bossuet relisait deux chants d’Homère. Cela n’est pas impossible. Mais quand il nous montre Enghien enfonçant trois fois les bataillons espagnols, ce n’est pas là un chiffre épique, c’est le nombre exact. Avant de parler de la Reine d’Angleterre, il avait demandé à Madame de Motteville des notes précises. Ces notes, on les possède : les termes de Bossuet rappellent souvent ceux de Madame de Motteville. Les détails précis, les faits particuliers, les paroles empruntées aux personnages mêmes abondent. On a cité souvent l’allusion si touchante à cet anneau qu’Henriette d’Angleterre mourante fit remettre à Bossuet. Voici un autre détail, moins connu peut-être. On ne voit d’ordinaire qu’un mouvement oratoire dans le passage où Bossuet parle de « ces demeures souterraines où les rangs sont si pressés ». Or, on venait tout récemment d’être obligé d’agrandir les caveaux de Saint-Denis, pour faire place aux nouveaux arrivants. Les bruits d’empoisonnement qui avaient couru partout, à la mort d’Henriette d’Angleterre ont trouvé un écho discret dans un mot de l’oraison funèbre : « ce mal si étrange ! » Bossuet, quand il loue Condé n’ignore pas les bruits d’athéisme qui ont couru sur son héros, « belle âme devant Dieu, s’il y croyait », dit Guy-Patin. Voilà pourquoi il leur oppose ce mot formel : « Je n’ai jamais douté des mystères, quoi qu’on en ait dit. » L’Oraison funèbre d’Anne de Gonzague, entièrement faite avec des citations, est moins un éloge que l’histoire d’une conversion.

Bossuet ne se borne pas à laisser parler ses héros : il les compare et il les juge. Mettre Turenne en parallèle avec Condé, cela, aujourd’hui, nous paraît tout naturel, et la comparaison est devenue banale. Il en allait alors tout autrement. On savait à Versailles que Louvois aimait peu Turenne. Mais surtout placer sur la même ligne un prince du sang et un cadet de famille, cela sembla aux courtisans pour le moins hardi. Madame de Sévigné trouve la chose « un peu violente ». Un bel esprit du temps, le comte de Grammont, disait à Louis XIV qu’il venait d’entendre l’oraison funèbre, non pas de Condé, mais de Turenne. Le fait est que Bossuet n’avait vu dans Turenne et Condé que deux grands hommes donnés par Dieu au Roi pour son service. Bourdaloue, qui a traité le même sujet, nomme aussi Turenne, mais c’est pour en faire le plus humble des admirateurs et disciples de Condé. Bossuet s’élève au-dessus des questions d’étiquette, au-dessus même des opinions les plus universellement admises en son temps et des usages consacrés. Dans l’Oraison funèbre de la Palatine, il réclame contre le droit d’aînesse : « La princesse Marie, pleine alors de l’esprit du monde, croyait, selon la coutume des grandes maisons, que ses jeunes sœurs devaient être sacrifiées à ses grands desseins… La princesse Bénédicte, la plus jeune des trois sœurs, fut la première immolée à ses intérêts de famille. » Il y critique aussi l’usage de nommer des enfants en bas âge à des fonctions auxquelles ils pourraient être parfaitement inaptes : « On la fit abbesse, sans que, dans un âge si tendre, elle sût ce qu’elle faisait. » A chacun des endroits scabreux, indiqués d’avance, Bossuet qui se sait attendu par la curiosité générale, y satisfait avec une honnêteté courageuse et sobre. En parlant d’Anne de Gonzague, il blâme franchement ses désordres, mais s’en prend surtout à l’irréligion et à l’oubli de Dieu. Chez Marie-Thérèse, il fallait bien louer cette douceur résignée que n’avaient point rebutée les nombreuses infidélités du Roi. Aussi Bossuet parlera-t-il de cette « prudence tempérée qui calme les passions que la résistance violente ne ferait qu’aigrir ». Même sûreté pour Condé. La difficulté était grande. L’architecte chargé de composer le catafalque, avait représenté en bas-reliefs toutes les époques de la vie du prince. Le temps de sa liaison avec les Espagnols n’était exprimé que par une nuit profonde, avec ces mots se détachant en latin : « Ce qui se fait loin du soleil doit être caché. » Bossuet va droit à la faute et d’un mot il dit tout, appelant son héros : « le plus coupable des hommes ».

Ce qui sauvegarde, chez Bossuet, la liberté du jugement, c’est qu’avec lui l’idée religieuse est l’âme du discours. Par-dessus toutes les autres, la vérité qu’il veut imprimer au panégyrique, prononcé dans la chaire, c’est la vérité chrétienne. Le dogme y prend sa place, comme la morale. Dans l’Oraison funèbre de la Duchesse d’Orléans, dans celle de la Palatine, le dogme de la grâce est traité tout au long ; il n’en est pas une où il ne joue son rôle : partout, les personnages nous sont montrés dans leurs rapports intimes avec cette grâce divine qui met le sceau à la vertu. Toutes les grandes qualités de Condé sont énumérées afin de montrer que seules elles ne sont rien et que la piété est le tout de l’homme. Mais ce n’est pas seulement dans la vie particulière de ses héros que Bossuet fait intervenir le point de vue religieux. Il nous montre encore la main de Dieu qui se sert de leurs vertus et de leurs vices mêmes pour l’exécution de ses desseins. Cette idée qu’on retrouve dans toutes les oraisons funèbres, mais dans celle notamment de la Reine d’Angleterre, est l’idée même qui domine le Discours sur l’Histoire Universelle, et elle nous ramène à saluer dans l’orateur comme dans l’historien l’incomparable théoricien de la Providence.

C’est ainsi qu’on voit circuler dans les Oraisons Funèbres tous les grands courants qui traversent l’œuvre de Bossuet : on y retrouve l’historien et le philosophe, comme le prédicateur et le théologien. D’un genre d’apparat il a su faire un genre de vérité et d’édification ; c’est sa part d’invention et c’est le coup de génie. L’oraison funèbre devient ainsi avec lui un sermon illustré par un grand exemple, chef-d’œuvre tout à la fois de littérature classique et de la prédication chrétienne.

RENÉ DOUMIC

ORAISON FUNÈBREDE HENRIETTE-MARIE DE FRANCEREINE DE LA GRANDE-BRETAGNE

Prononcée le 16 novembre 1669, en présence de Monsieur, frère unique du Roi, et de Madame, en l’Église des Religieuses de Sainte-Marie de Chaillot, où repose le cœur de Sa Majesté.

 

Et nunc, reges, intelligite : erudimini, qui judicatis terram.

Ps. II, v. 10.

Maintenant, ô rois, apprenez : instruisez-vous, juges de la terre.

Monseigneur, Celui qui règne dans les cieux, et de qui relèvent tous les empires, à qui seul appartient la gloire, la majesté et l’indépendance, est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux rois, et de leur donner, quand il lui plaît, de grandes et de terribles leçons. Soit qu’il élève les trônes, soit qu’il les abaisse, soit qu’il communique sa puissance aux princes, soit qu’il la retire à lui-même, et ne leur laisse que leur propre faiblesse, il leur apprend leurs devoirs d’une manière digne de lui. Car, en leur donnant sa puissance, il leur commande d’en user, comme il fait lui-même, pour le bien du monde ; et il leur fait voir, en la retirant, que toute leur majesté est empruntée ; et que pour être assis sur le trône, ils n’en sont pas moins sous sa main et sous son autorité suprême. C’est ainsi qu’il instruit les princes, non seulement par des discours et par des paroles, mais encore par des effets et par des exemples. Et nunc, reges, intelligite : erudimini, qui judicatis terram.

Chrétiens, que la mémoire d’une grande reine, fille, femme, mère de rois si puissants, et souveraine de trois royaumes, appelle de tous côtés à cette triste cérémonie, ce discours vous fera paraître un de ces exemples redoutables, qui étalent aux yeux du monde sa vanité tout entière. Vous verrez dans une seule vie toutes les extrémités des choses humaines : la félicité sans bornes, aussi bien que les misères ; une longue et paisible jouissance d’une des plus nobles couronnes de l’univers ; tout ce que peuvent donner de plus glorieux la naissance et la grandeur, accumulé sur une tête, qui ensuite est exposée à tous les outrages de la fortune ; la bonne cause d’abord suivie de bons succès ; et depuis, des retours soudains ; des changements inouïs ; la rébellion longtemps retenue, à la fin tout à fait maîtresse ; nul frein à la licence ; les lois abolies, la majesté violée par des attentats jusqu’alors inconnus ; l’usurpation et la tyrannie sous le nom de liberté ; une reine fugitive, qui ne trouve aucune retraite dans trois royaumes, et à qui sa propre patrie n’est plus qu’un triste lieu d’exil ; neuf voyages sur mer entrepris par une princesse, malgré les tempêtes ; l’Océan étonné de se voir traversé tant de fois en des appareils si divers, et pour des causes si différentes ; un trône indignement renversé, et miraculeusement rétabli. Voilà les enseignements que Dieu donne aux rois : ainsi fait-il voir au monde le néant de ses pompes et de ses grandeurs. Si les paroles nous manquent, si les expressions ne répondent pas à un sujet si vaste et si relevé, les choses parleront assez d’elles-mêmes. Le cœur d’une grande reine, autrefois élevé par une si longue suite de prospérités, et puis plongé tout à coup dans un abîme d’amertumes, parlera assez haut : et s’il n’est pas permis aux particuliers de faire des leçons aux princes sur des événements si étranges, un roi me prête ses paroles pour leur dire : Entendez, ô grands de la terre ; instruisez-vous, arbitres du monde.

Mais la sage et religieuse princesse, qui fait le sujet de ce discours, n’a pas été seulement un spectacle proposé aux hommes, pour y étudier les conseils de la Divine Providence, et les fatales révolutions des monarchies ; elle s’est instruite elle-même, pendant que Dieu instruisait les princes par son exemple. J’ai déjà dit que ce grand Dieu les enseigne, et en leur donnant et en leur ôtant leur puissance. La reine, dont nous parlons, à également entendu deux leçons si opposées ; c’est-à-dire, qu’elle a usé chrétiennement de la bonne et de la mauvaise fortune. Dans l’une, elle a été bienfaisante ; dans l’autre, elle s’est montrée toujours invincible. Tant qu’elle a été heureuse, elle a fait sentir son pouvoir au monde par des bontés infinies ; quand la fortune l’eut abandonnée, elle s’enrichit plus que jamais elle-même de vertus : tellement qu’elle a perdu pour son propre bien cette puissance royale, qu’elle avait pour le bien des autres ; et si ses sujets, si ses alliés, si l’Église Universelle a profité de ses grandeurs, elle-même a su profiter de ses malheurs et de ses disgrâces plus qu’elle n’avait fait de toute sa gloire. C’est ce que nous remarquerons dans la vie éternellement mémorable de très haute, très excellente, et très puissante princesse Henriette-Marie de France, Reine de la Grande-Bretagne.

Quoique personne n’ignore les grandes qualités d’une reine, dont l’histoire a rempli tout l’univers, je me sens obligé d’abord à les rappeler en votre mémoire, afin que cette idée nous serve pour toute la suite du discours. Il serait superflu de parler au long de la glorieuse naissance de cette princesse : on ne voit rien sous le soleil qui en égale la grandeur. Le pape saint Grégoire a donné dès les premiers siècles cet éloge singulier à la couronne de France[1], qu’elle est autant au-dessus des autres couronnes du monde, que la dignité royale surpasse les fortunes particulières. Que s’il a parlé en ces termes du temps du roi Childebert, et s’il a élevé si haut la race de Mérovée, jugez ce qu’il aurait dit du sang de saint Louis et de Charlemagne. Issue de cette race, fille de Henri le Grand, et de tant de rois, son grand cœur a surpassé sa naissance. Toute autre place qu’un trône eût été indigne d’elle. A la vérité, elle eut de quoi satisfaire à sa noble fierté, quand elle vit qu’elle allait unir la maison de France à la royale famille des Stuart, qui étaient venus à la succession de la couronne d’Angleterre par une fille de Henri VII, mais qui tenaient de leur chef, depuis plusieurs siècles, le sceptre d’Écosse, et qui descendaient de ces rois antiques, dont l’origine se cache si avant dans l’obscurité des premiers temps. Mais si elle eut de la joie de régner sur une grande nation, c’est parce qu’elle pouvait contenter le désir immense, qui sans cesse la sollicitait à faire du bien. Elle eut une magnificence royale ; et l’on eût dit qu’elle perdait ce qu’elle ne donnait pas. Ses autres vertus n’ont pas été moins admirables. Fidèle dépositaire des plaintes et des secrets, elle disait que les princes devaient garder le même silence que les confesseurs, et avoir la même discrétion. Dans la plus grande fureur des guerres civiles, jamais on n’a douté de sa parole, ni désespéré de sa clémence. Quelle autre a mieux pratiqué cet art obligeant, qui fait qu’on se rabaisse sans se dégrader, et qui accorde si heureusement la liberté avec le respect ? Douce, familière, agréable, autant que ferme et vigoureuse, elle savait persuader et convaincre, aussi bien que commander, et faire valoir la raison non moins que l’autorité. Vous verrez avec quelle prudence elle traitait les affaires ; et une main si habile eût sauvé l’État, si l’État eût pu être sauvé. On ne peut assez louer la magnanimité de cette princesse. La fortune ne pouvait rien sur elle : ni les maux qu’elle a prévus, ni ceux qui l’ont surprise, n’ont abattu son courage. Que dirai-je de son attachement immuable à la religion de ses ancêtres ? Elle a bien su reconnaître que cet attachement faisait la gloire de sa maison, aussi bien que celle de toute la France, seule nation de l’univers qui, depuis douze siècles presque accomplis que ses rois ont embrassé le christianisme, n’a jamais vu sur le trône que des princes enfants de l’Église. Aussi a-t-elle toujours déclaré que rien ne serait capable de la détacher de la foi de saint Louis. Le roi son mari lui a donné, jusqu’à la mort, ce bel éloge, qu’il n’y avait que le seul point de la religion, où leurs cœurs fussent désunis ; et confirmant par son témoignage la piété de la reine, ce prince très éclairé a fait connaître en même temps à toute la terre la tendresse, l’amour conjugal, la sainte et inviolable fidélité de son épouse incomparable.

[1] Lib. VI, Ep. 6.

Dieu qui rapporte tous ses conseils à la conservation de la sainte Église, et qui, fécond en moyens, emploie toutes choses à ses fins cachées, s’est servi autrefois des chastes attraits de deux saintes héroïnes, pour délivrer ses fidèles des mains de leurs ennemis. Quand il voulut sauver la ville de Béthulie, il tendit dans la beauté de Judith un piège imprévu et inévitable à l’aveugle brutalité d’Holopherne. Les grâces pudiques de la reine Esther eurent un effet aussi salutaire, mais moins violent. Elle gagna le cœur du roi son mari, et fit d’un prince fidèle un illustre protecteur du peuple de Dieu. Par un conseil à peu près semblable, ce grand Dieu avait préparé un charme innocent au roi d’Angleterre, dans les agréments infinis de la reine son épouse. Comme elle possédait son affection (car les nuages qui avaient paru au commencement furent bientôt dissipés), et que son heureuse fécondité redoublait tous les jours les sacrés liens de leur amour mutuel ; sans commettre l’autorité du roi son seigneur, elle employait son crédit à procurer un peu de repos aux catholiques accablés. Dès l’âge de quinze ans elle fut capable de ces soins : et seize années d’une prospérité accomplie, qui coulèrent sans interruption, avec l’admiration de toute la terre, furent seize années de douceur pour cette Église affligée. Le crédit de la reine obtint aux catholiques ce bonheur singulier et presque incroyable, d’être gouvernés successivement par trois nonces apostoliques, qui leur apportaient les consolations, que reçoivent les enfants de Dieu de la communication avec le saint-siège.

Le pape saint Grégoire, écrivant au pieux empereur Maurice, lui représente en ces termes les devoirs des rois chrétiens[2] : Sachez, ô grand empereur, que la souveraine puissance vous est accordée d’en haut, afin que la vertu soit aidée, que les voies du ciel soient élargies, et que l’empire de la terre serve l’empire du ciel. C’est la vérité même, qui lui a dicté ces belles paroles. Car qu’y a-t-il de plus convenable à la puissance, que de secourir la vertu ? A quoi la force doit-elle servir, qu’à défendre la raison ? Et pourquoi commandent les hommes, si ce n’est pour faire que Dieu soit obéi ? Mais surtout il faut remarquer l’obligation si glorieuse que ce grand pape impose aux princes, d’élargir les voies du ciel. Jésus-Christ a dit dans son Évangile[3] : Combien est étroit le chemin qui mène à la vie ! Et voici ce qui le rend si étroit : c’est que le juste, sévère à lui-même, et persécuteur irréconciliable de ses propres passions, se trouve encore persécuté par les injustes passions des autres, et ne peut pas même obtenir que le monde le laisse en repos dans ce sentier solitaire et rude, où il grimpe plutôt qu’il ne marche. Accourez, dit saint Grégoire, puissances du siècle ; voyez dans quel sentier la vertu chemine ; doublement à l’étroit, et par elle-même, et par l’effort de ceux qui la persécutent : secourez-la, tendez-lui la main : puisque vous la voyez déjà fatiguée du combat qu’elle soutient au dedans contre tant de tentations qui accablent la nature humaine, mettez-la du moins à couvert des insultes du dehors. Ainsi vous élargirez un peu les voies du ciel, et rétablirez ce chemin, que sa hauteur et son âpreté rendront toujours assez difficile.

[2] S. Greg. Lib. II, Ep. 62 ; Maur. Lib. III, Ep. 65.

[3] Matt. VIII. 14.

Mais si jamais l’on peut dire que la voie du chrétien est étroite, c’est, messieurs, durant les persécutions. Car que peut-on imaginer de plus malheureux que de ne pouvoir conserver la foi, sans s’exposer au supplice, ni sacrifier sans trouble, ni chercher Dieu qu’en tremblant ? Tel était l’état déplorable des catholiques anglais. L’erreur et la nouveauté se faisaient entendre dans toutes les chaires ; et la doctrine ancienne, qui, selon l’oracle de l’Évangile[4], doit être prêchée jusque sur les toits, pouvait à peine parler à l’oreille. Les enfants de Dieu étaient étonnés de ne voir plus ni l’autel, ni le sanctuaire, ni ces tribunaux de miséricorde, qui justifient ceux qui s’accusent. O douleur ! Il fallait cacher la pénitence avec le même soin qu’on eût fait les crimes ; et Jésus-Christ même se voyait contraint, au grand malheur des hommes ingrats, de chercher d’autres voiles et d’autres ténèbres, que ces voiles et ces ténèbres mystiques, dont il se couvre volontairement dans l’Eucharistie. A l’arrivée de la reine, la rigueur se ralentit, et les catholiques respirèrent. Cette chapelle royale qu’elle fit bâtir avec tant de magnificence dans son palais de Somerset, rendait à l’Église sa première forme. Henriette, digne fille de saint Louis, y animait tout le monde par son exemple, et y soutenait avec gloire par ses retraites, par ses prières, et par ses dévotions, l’ancienne réputation de la très chrétienne maison de France. Les prêtres de l’Oratoire, que le grand Pierre de Bérulle avait conduits avec elle, et après eux les pères capucins, y donnèrent, par leur piété, aux autels leur véritable décoration, et au service divin sa majesté naturelle. Les prêtres et les religieux, zélés et infatigables pasteurs de ce troupeau affligé, qui vivaient en Angleterre pauvres, errants, travestis, desquels[5] aussi le monde n’était pas digne, venaient reprendre avec joie les marques glorieuses de leur profession dans la chapelle de la reine ; et l’Église désolée, qui autrefois pouvait à peine gémir librement, et pleurer sa gloire passée, faisait retentir hautement les cantiques de Sion dans une terre étrangère. Ainsi la pieuse reine consolait la captivité des fidèles, et relevait leur espérance.

[4] Matt. X, 27.

[5] Heb. XI, 38.

Quand Dieu[6] laisse sortir du puits de l’abîme la fumée qui obscurcit le soleil, selon l’expression de l’Apocalypse, c’est-à-dire l’erreur et l’hérésie ; quand pour punir les scandales, ou pour réveiller les peuples et les pasteurs, il permet à l’esprit de séduction de tromper les âmes hautaines, et de répandre partout un chagrin superbe, une indocile curiosité, et un esprit de révolte : il détermine dans sa sagesse profonde les limites qu’il veut donner aux malheureux progrès de l’erreur, et aux souffrances de son Église. Je n’entreprends pas, chrétiens, de vous dire la destinée des hérésies de ces derniers siècles, ni de marquer le terme fatal, dans lequel Dieu a résolu de borner leur cours. Mais si mon jugement ne me trompe pas, si, rappelant la mémoire des siècles passés, j’en fais un juste rapport à l’état présent, j’ose croire, et je vois les sages concourir à ce sentiment, que les jours d’aveuglement sont écoulés, et qu’il est temps désormais que la lumière revienne. Lorsque le roi Henri VIII, prince en tout le reste accompli, s’égara dans les passions qui ont perdu Salomon et tant d’autres rois, et commença d’ébranler l’autorité de l’Église, les sages lui dénoncèrent qu’en remuant ce seul point, il mettait tout en péril, et qu’il donnait, contre son dessein, une licence effrénée aux âges suivants. Les sages le prévirent ; mais les sages sont-ils crus en ces temps d’emportement, et ne se rit-on pas de leurs prophéties ? Ce qu’une judicieuse prévoyance n’a pu mettre dans l’esprit des hommes, une maîtresse plus impérieuse, je veux dire l’expérience, les a forcés de le croire. Tout ce que la religion a de plus saint a été en proie. L’Angleterre a tant changé, qu’elle ne sait plus elle-même à quoi s’en tenir ; et plus agitée en sa terre et dans ses ports mêmes, que l’Océan qui l’environne, elle se voit inondée par l’effroyable débordement de mille sectes bizarres. Qui sait si, étant revenue de ses erreurs prodigieuses touchant la royauté, elle ne poussera pas plus loin ses réflexions ; et si, ennuyée de ses changements, elle ne regardera pas avec complaisance l’état qui a précédé ? Cependant admirons ici la piété de la reine, qui a su si bien conserver les précieux restes de tant de persécutions. Que de pauvres, que de malheureux, que de familles ruinées pour la cause de la foi, ont subsisté pendant tout le cours de sa vie par l’immense profusion de ses aumônes ! Elles se répandaient de toutes parts jusqu’aux dernières extrémités de ses trois royaumes ; et, s’étendant par leur abondance même sur les ennemis de la foi, elles adoucissaient leur aigreur, et les ramenaient à l’Église. Ainsi non seulement elle conservait, mais encore elle augmentait le peuple de Dieu. Les conversions étaient innombrables, et ceux qui en ont été témoins oculaires nous ont appris, que pendant trois ans de séjour qu’elle a fait dans la cour du roi son fils, la seule chapelle royale a vu plus de trois cents convertis, sans parler des autres, abjurer saintement leurs erreurs entre les mains de ses aumôniers. Heureuse d’avoir conservé si soigneusement l’étincelle de ce feu[7] divin que Jésus est venu allumer au monde ! Si jamais l’Angleterre revient à soi ; si ce levain précieux vient un jour à sanctifier toute cette masse, où il a été mêlé par ses royales mains, la postérité la plus éloignée n’aura pas assez de louanges, pour célébrer les vertus de la religieuse Henriette, et croira devoir à sa piété l’ouvrage si mémorable du rétablissement de l’Église.

[6] Apoc. IX, 1, 2.

[7] Luc. XII, 49.

Que si l’histoire de l’Église garde chèrement la mémoire de cette reine, notre histoire ne taira pas les avantages qu’elle a procurés à sa maison et à sa patrie. Femme et mère très chérie et très honorée, elle a réconcilié avec la France le roi son mari, et le roi son fils. Qui ne sait qu’après la mémorable action de l’île de Ré, et durant ce fameux siège de la Rochelle, cette princesse, prompte à se servir des conjonctures importantes, fit conclure la paix, qui empêcha l’Angleterre de continuer son secours aux calvinistes révoltés ? Et dans ces dernières années, après que notre grand roi, plus jaloux de sa parole et du salut de ses alliés que de ses propres intérêts, eut déclaré la guerre aux Anglais, ne fut-elle pas encore une sage et heureuse médiatrice ? Ne réunit-elle pas les deux royaumes ? Et depuis encore ne s’est-elle pas appliquée en toutes rencontres à conserver cette même intelligence ? Ces soins regardent maintenant vos altesses royales : et l’exemple d’une grande reine, aussi bien que le sang de France et d’Angleterre, que vous avez uni par votre heureux mariage, vous doit inspirer le désir de travailler sans cesse à l’union de deux rois qui vous sont si proches, et de qui la puissance et la vertu peuvent faire le destin de toute l’Europe.

Monseigneur, ce n’est plus seulement par cette vaillante main et par ce grand cœur que vous acquerrez de la gloire. Dans le calme d’une profonde paix vous aurez les moyens de vous signaler ; et vous pouvez servir l’État sans l’alarmer, comme vous avez fait tant de fois, en exposant au milieu des plus grands hasards de la guerre une vie aussi précieuse et aussi nécessaire que la vôtre. Ce service, monseigneur, n’est pas le seul qu’on attend de vous, et l’on peut tout espérer d’un prince que la sagesse conseille, que la valeur anime, et que la justice accompagne dans toutes ses actions. Mais où m’emporte mon zèle si loin de mon triste sujet ? Je m’arrête à considérer les vertus de Philippe, et je ne songe pas que je vous dois l’histoire des malheurs de Henriette.

J’avoue en la commençant, que je sens plus que jamais la difficulté de mon entreprise. Quand j’envisage de près les infortunes inouïes d’une si grande reine, je ne trouve plus de paroles ; et mon esprit, rebuté de tant d’indignes traitements qu’on a faits à la majesté et à la vertu, ne se résoudrait jamais à se jeter parmi tant d’horreurs, si la constance admirable avec laquelle cette princesse a soutenu ses calamités, ne surpassait de bien loin les crimes qui les ont causées. Mais en même temps, chrétiens, un autre soin me travaille. Ce n’est pas un ouvrage humain que je médite. Je ne suis pas ici un historien qui doit vous développer le secret des cabinets, ni l’ordre des batailles, ni les intérêts des parties : il faut que je m’élève au-dessus de l’homme, pour faire trembler toute créature sous les jugements de Dieu ! J’entrerai[8] avec David, dans les puissances du Seigneur, et j’ai à vous faire voir les merveilles de sa main et de ses conseils ; conseils de juste vengeance sur l’Angleterre ; conseils de miséricorde pour le salut de la reine : mais conseils marqués par le doigt de Dieu, dont l’empreinte est si vive et si manifeste dans les événements que j’ai à traiter, qu’on ne peut résister à cette lumière.

[8] Ps. LXX, 15.

Quelque haut qu’on puisse remonter, pour rechercher dans les histoires les exemples des grandes mutations, on trouvera que jusqu’ici elles sont causées ou par la mollesse, ou par la violence des princes. En effet, quand les princes, négligeant de connaître leurs affaires et leurs armées, ne travaillent qu’à la chasse, comme disait cet historien[9], n’ont de gloire que pour le luxe, ni d’esprit que pour inventer des plaisirs, ou quand, emportés par leur humeur violente, ils ne gardent plus ni lois ni mesures, et qu’ils ôtent les égards et la crainte aux hommes, en faisant que les maux qu’ils souffrent, leur paraissent plus insupportables que ceux qu’ils prévoient : alors ou la licence excessive, ou la patience poussée à l’extrémité, menacent terriblement les maisons régnantes.

[9] Quint-Curt. lib. VIII, 9.

Charles Ier, roi d’Angleterre, était juste, modéré, magnanime, très instruit de ses affaires et des moyens de régner. Jamais prince ne fut plus capable de rendre la royauté, non seulement vénérable et sainte, mais encore aimable et chère à ses peuples. Que lui peut-on reprocher, sinon sa clémence ? Je veux bien avouer de lui ce qu’un auteur célèbre a dit de César : Qu’il a été clément, jusqu’à être obligé de s’en repentir[10]. Que ce soit donc là, si l’on veut, l’illustre défaut de Charles aussi bien que de César : mais que ceux qui veulent croire que tout est faible dans les malheureux et dans les vaincus, ne pensent pas pour cela nous persuader que la force ait manqué à son courage, ni la vigueur à ses conseils. Poursuivi à toute outrance par l’implacable malignité de la fortune, trahi de tous les siens, il ne s’est pas manqué à lui-même. Malgré les mauvais succès de ses armes infortunées, si on a pu le vaincre, on n’a pas pu le forcer : et comme il n’a jamais refusé ce qui était raisonnable, étant vainqueur, il a toujours rejeté ce qui était faible et injuste, étant captif. J’ai peine à contempler son grand cœur dans ces dernières épreuves. Mais certes il a montré qu’il n’est pas permis aux rebelles de faire perdre la majesté à un roi qui sait se connaître ; et ceux qui ont vu de quel front il a paru dans la salle de Westminster et dans la place de Whitehall peuvent juger aisément combien il était intrépide à la tête de ses armées, combien auguste et majestueux au milieu de son palais et de sa cour. Grande reine, je satisfais à vos plus tendres désirs, quand je célèbre ce monarque ; et ce cœur qui n’a jamais vécu que pour lui, se réveille, tout poudre qu’il est, et devient sensible, même sous ce drap mortuaire, au nom d’un époux si cher, à qui ses ennemis même accorderont le titre de sage, et celui de juste, et que la postérité mettra au rang des grands princes, si son histoire trouve des lecteurs, dont le jugement ne se laisse pas maîtriser aux événements ni à la fortune.

[10] Plin. Hist. nat. lib. VII, c. 25.

Ceux qui sont instruits des affaires, étant obligés d’avouer que le roi n’avait point donné d’ouverture ni de prétexte aux excès sacrilèges dont nous abhorrons la mémoire, en accusent la fierté indomptable de la nation : et je confesse que la haine des parricides pourrait jeter les esprits dans ce sentiment. Mais quand on considère de plus près l’histoire de ce grand royaume, et particulièrement les derniers règnes, où l’on voit non seulement les rois majeurs, mais encore les pupilles, et les reines mêmes si absolues et si redoutées ; quand on regarde la facilité incroyable avec laquelle la religion a été ou renversée ou rétablie par Henri, par Édouard, par Marie, par Élisabeth, on ne trouve, ni la nation si rebelle, ni ses parlements si fiers et si factieux : au contraire, on est obligé de reprocher à ces peuples d’avoir été trop soumis, puisqu’ils ont mis sous le joug leur foi même et leur conscience. N’accusons donc pas aveuglément le naturel des habitants de l’île la plus célèbre du monde, qui, selon les plus fidèles histoires, tirent leur origine des Gaules ; et ne croyons pas que les Merciens, les Danois et les Saxons aient tellement corrompu en eux ce que nos pères leur avaient donné de bon sens, qu’ils soient capables de s’emporter à des procédés si barbares, s’il ne s’y était mêlé d’autres causes. Qu’est-ce donc qui les a poussés ? Quelle force, quel transport, quelle intempérie a causé ces agitations et ces violences ? N’en doutons pas, chrétiens ; les fausses religions, le libertinage d’esprit, la fureur de disputer des choses divines, sans fin, sans règle, sans soumissions, a emporté les courages. Voilà les ennemis que la reine a eu à combattre, et que ni sa prudence, ni sa douceur, ni sa fermeté, n’ont pu vaincre.

J’ai déjà dit quelque chose de la licence où se jettent les esprits, quand on ébranle les fondements de la religion, et qu’on remue les bornes une fois posées. Mais comme la matière que je traite me fournit un exemple manifeste et unique dans tous les siècles, de ces extrémités furieuses, il est, messieurs, de la nécessité de mon sujet, de remonter jusqu’au principe, et de vous conduire pas à pas par tous les excès où le mépris de la religion ancienne, et celui de l’autorité de l’Église, ont été capables de pousser les hommes.

Donc la source de tout mal est, que ceux qui n’ont pas craint de tenter au siècle passé la réformation par le schisme, ne trouvant point de plus fort rempart contre toutes leurs nouveautés, que la sainte autorité de l’Église, ils ont été obligés de la renverser. Ainsi les décrets des conciles, la doctrine des Pères, et leur sainte unanimité, l’ancienne tradition du saint-siège et de l’Église catholique n’ont plus été comme autrefois des lois sacrées et inviolables. Chacun s’est fait à soi-même un tribunal, où il s’est rendu l’arbitre de sa croyance ; et encore qu’il semble que les novateurs aient voulu retenir les esprits, en les renfermant dans les limites de l’Écriture sainte, comme ce n’a été qu’à condition que chaque fidèle en deviendrait l’interprète, et croirait que le Saint-Esprit lui en dicte l’explication, il n’y a point de particulier qui ne se voie autorisé par cette doctrine à adorer ses inventions, à consacrer ses erreurs, à appeler Dieu tout ce qu’il pense. Dès lors on a bien prévu que la licence n’ayant plus de frein, les sectes se multiplieraient jusqu’à l’infini ; que l’opiniâtreté serait invincible ; et que, tandis que les uns ne cesseraient de disputer, ou donneraient leurs rêveries pour inspirations, les autres, fatigués de tant de folles visions, et ne pouvant plus reconnaître la majesté de la religion, déchirée par tant de sectes, iraient enfin chercher un repos funeste, et une entière indépendance, dans l’indifférence des religions ou dans l’athéisme.