Paris-Téhéran à vélo - Michael Pinatton - E-Book

Paris-Téhéran à vélo E-Book

Michael Pinatton

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Beschreibung

Depuis plusieurs années, Michael a fait du monde son domicile. De pays en pays, de continent en continent, il arpente la planète pour étancher sa soif de découvertes et d’expériences qu’il partage avec le plus grand nombre. Il sent pourtant que son insatiable curiosité s’érode peu à peu et qu’il sombre dans une sorte de routine inexplicable qui va à l’opposé de son sens de la vie… Il lui faut un nouveau projet. C’est à Dakar qu’il ressort d’un tiroir une idée qui ne l’a jamais quittée : relier Téhéran à vélo depuis Paris, un challenge de plusieurs mois qui lui semble à la hauteur de ses interrogations.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Voyageur et entrepreneur, Michael Pinatton est le fondateur de Traverser la frontière, le blog et le podcast destinés à toutes les personnes souhaitant voyager et vivre à l’étranger.

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Veröffentlichungsjahr: 2020

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Couverture

Page de titre

À ma maman qui, malgré mes idées folles, m’a laissé partir au bout du monde avec un soutien infaillible.

Carte

PROLOGUE

Dakar, Sénégal

La fraîcheur du salon de coiffure tranche avec l’extérieur où le soleil tape comme un forcené. Pleine d’énergie, Alimatou tente de remettre en ordre mes cheveux capricieux. J’ai beau prêter attention aux mouvements réguliers de ses ciseaux, mon regard ne peut s’empêcher de filer sur la gauche, vers cette étagère remplie de livres. Un panneau à l’équilibre précaire annonce Bourse aux livres.

Tout pimpant après une bonne demi-heure de soins, je me tourne vers elle :

— Il est possible de prendre un livre ?

— Bien sûr, c’est fait pour ça, répond-elle avec un grand sourire.

J’hésite quelques minutes, piochant au hasard, jusqu’à tomber sur Sauver Ispahan, de Jean-Christophe Rufin. La portée historique de ce livre m’intéresse mais c’est surtout le titre qui m’interpelle. Pourquoi « sauver Ispahan » ? De qui, de quoi ? Et quelle est cette ville dont j’ignorais presque l’existence il y a seulement quelques minutes ? Mon choix est arrêté, le livre sous le coude, je remercie Alimatou et retrouve la chaleur étouffante des rues de Dakar. Pas très envie de marcher, je fais le choix d’un taxi, tout un cirque ici ! Il faut négocier, écouter le chauffeur vous vanter les mérites de sa voiture défoncée, justifiant un prix toujours trop élevé, mise en scène bien rodée à laquelle on se pliera de toute façon, et dans la bonne humeur. Vitres grandes ouvertes, je rejoins mon quartier du Virage, enivré par le vent chaud et la vision de l’Atlantique. Sur ma droite, l’immensité de Dakar s’étend à perte de vue dans l’air saturé de poussière. J’adore cette route de corniche, d’autant qu’à cette heure de la journée elle est relativement fluide. Mais mon esprit est ailleurs, dans ces pages que je feuillette sans les lire vraiment, m’arrêtant sur quelques mots, quelques lignes, sur cette idée que je mûris depuis un certain temps et que ce livre a ressorti du tiroir.

Secrètement, l’Iran me fascine. Chaque reportage, chaque témoignage, chaque lecture me conforte dans l’idée qu’un voyage s’imposera. Un jour, j’irai fouler ce territoire, m’émerveiller devant les dômes bleus de ses mosquées, devant les colosses de pierre de Persepolis ou sur les hauts plateaux désertiques du Dash-e-Lout. Je veux rencontrer la jeunesse de Téhéran, enlever de mon esprit l’idée préconçue de l’Iran véhiculée par les médias, me faire ma propre opinion et vivre une aventure humaine que je sais d’avance passionnante. Il me tarde désormais de me plonger dans la lecture et de quitter l’Afrique pour quelques heures, faire une pause pour mieux repartir, page après page, le rêve éveillé du voyageur…

Sauver Ispahan nous entraîne dans la dynastie safavide, alors à son apogée, au début du XVIIIe siècle. On y découvre les péripéties de Jean-Baptiste Poncet, un apothicaire français installé à Ispahan. Il nous décrit la vie opulente de la capitale, les relations diplomatiques avec l’Occident et nous transporte aux confins de l’Empire perse. Le livre évoque de luxueux palais, des harems, des jardins orientaux, des caravansérails, le fanatisme religieux ou la menace afghane. Ispahan, oasis culturelle et artistique, enflamme mon imaginaire.

Comme Santiago, héros de L’Alchimiste, le livre de Ruffin, ici à Dakar, m’apparaît comme un signe, comme un appel à la route auquel je ne pourrai plus déroger. Avec un sentiment mêlé d’anxiété et d’excitation, ma décision est déjà prise lorsque j’annonce, ce soir-là, à ma Gaëlle chérie : « Dans un mois, je quitte Dakar. Je rentre en France pour préparer mon prochain voyage : Paris-Téhéran à vélo ! »

I DE PARIS À CLUNY

Assis sur la pelouse du Champ de Mars, mon vélo bardé de sacoches sur sa béquille, j’admire la tour Eiffel. Dimanche 10 juin 2018, le moment est venu de quitter Paris et d’entamer ma longue route vers l’Iran. Me voici dans le réel, dans l’instant du départ où l’idée de ce voyage se concrétise enfin. Un épais plafond gris assombrit les toits de Paris. Les touristes sont déjà nombreux, des couples se baladent avec tendresse, main dans la main. De jeunes mariés prennent la pose quand d’autres multiplient les selfies. Et les éternels vendeurs à la sauvette tentent d’écouler leurs babioles aux groupes d’Asiatiques pressés par l’appel de leur guide.

Et moi, dont tout le monde se fout, je reste planté au milieu de cette fourmilière à me questionner sur le sens de ce voyage, épris du doute de celui qui se lance dans plus grand que lui. Oui, j’ai la boule au ventre et je n’ai rien à attendre de cette foule bigarrée qui dévore Paris et ses jambons-beurre. Je suis seul, tant mieux quelque part, et les 7 000 kilomètres qui me séparent de Téhéran ne regardent que moi. Je l’ai voulu, c’est ainsi, ça m’apprendra à cogiter des projets à la con ! Maintenant faut assumer mon garçon… Tu cherches l’aventure, tu vas la trouver !

En théâtre, on appellerait ça le trac, dans mon cas c’est juste la trouille. Forcément, l’Iran, quelle idée ! À vélo de surcroît, une idée de riche qui veut se prouver quoi ? Qu’il est plus intelligent que ces touristes de masse ? Qu’il croit en une certaine idée du monde, de l’aventure ? Pour finir, on va me piquer mon vélo, mes euros, ma confiance peut-être… Et puis, tant qu’à faire, un groupe de djihadistes motivés va me kidnapper, me proposer en échange de la libération des détenus politiques de Guantánamo… Super le voyage ! Au mieux, j’aurai faim, froid et me ferai attaquer par des hordes de chiens sauvages descendus des hauts plateaux d’Anatolie… Et tous ces imbéciles qui s’entassent dans les brasseries de l’Étoile ont finalement bien raison, ils ne vont pas chercher les emmerdes, eux, ils voyagent en groupe, en sécurité, dans des jolis bus climatisés, ils font des photos souvenirs et s’en contentent… Alors c’est qui l’imbécile ?

Bon… Ressaisis-toi mon garçon ! Vois ce beau vélo, ces sacoches pleines d’une préparation minutieuse, finalement t’es fier, content de te lancer, impatient de quitter toute cette misère et la grisaille… Respire à pleins poumons, tu as la vie devant toi, du bitume, des pistes et des montagnes, l’horizon absolu de celui qui regarde devant, qui poursuit un but, un objectif, épris d’une liberté que tu chéris… Finalement tu es prêt, même si tu en doutes ! Et puis t’es pas si seul, regarde ce quinquagénaire assis sur son banc, voyageur à vélo lui aussi. OK, il ne traverse que la France, et ses sacoches font le double des tiennes. Mais chacun son défi, pour lui la Gaule c’est son tour du monde. Et puis voilà, t’as déjà rencontré quelqu’un qui te comprend, t’admire et te souhaite bonne route… Prends Michael, c’est parti, décolle et apprécie.

Quitte à rouler dans Paris, autant prendre les belles avenues, me sentir touriste moi aussi, ça a du bon. Avenue de la Motte-Picquet, Invalides, boulevard Saint-Germain, Notre-Dame (oui c’était avant), les quais de Seine… Elle est quand même belle cette ville nom d’un chien ! Allez, plus que le périph’ à passer et bye bye Paname, à moi le monde ! Qu’en pense Christophe, le facteur baroudeur de Maisons-Alfort ? Les cheveux grisonnants, coiffés en brosse vers l’arrière, il chantonne sur sa bicyclette. Me voyant quelque peu désorienté dans ce labyrinthe de béton, il m’accompagne une vingtaine de minutes le long de la Seine pour me mettre dans la bonne direction. C’est un philosophe, heureux de son sort, content de me raconter ses souvenirs sud-américains. J’apprécie ce petit bout de partage, il me rassure et me fait oublier mes doutes. J’entre enfin dans mon personnage, dans mon projet, dans la phase concrète du départ où ce soir je dormirai ailleurs, et ainsi pendant de longs mois…

Pour l’instant, c’est Choisy-le-Roi qui m’accueille avec l’étrange impression d’être revenu à Dakar. Un marché bouillonnant, bruyant et désorganisé. Des étals de fruits exotiques, d’épices, de produits pour les cheveux et de tissus colorés. Ça hurle, ça piaille, ça papote à tout va ; ne manquent que la chaleur et les francs CFA. Et quitte à mettre tous les atouts de mon côté, je consulte un marabout qui m’assure les meilleurs auspices. Confiant en ma bonne fortune, je trace mon chemin en direction de la forêt de Sénart par la nationale 6. Deux minutes suffisent pour me rendre compte de ma terrible erreur. La portion que j’emprunte est une grande avenue deux fois deux voies, avec une limitation de vitesse à 90 km/h. Les voitures défilent à toute allure, me rasent parfois tandis que je serre les fesses sur la bande d’arrêt d’urgence. Pas d’autre choix que de rouler le plus vite possible et d’attendre la prochaine sortie. Marche arrière impossible. Ces trois kilomètres me semblent une éternité et mon cœur fait des bonds à chaque fois que je me fais dépasser. À se demander si le marabout n’était pas trop optimiste !

Même les mauvais moments ont une fin. C’est sur des chemins de traverse, coupant au milieu des champs que j’ai enfin l’impression de m’échapper de Paris. La verdure s’empare timidement du décor, et ce ne sont pas les quelques gouttes qui arrosent l’atmosphère qui vont m’empêcher de respirer. Au croisement de deux sentiers, une adorable grand-mère vient s’informer de mon étrange attirail. Elle s’empresse de remplir mes bouteilles d’eau et m’offre une grosse part de gâteau. Sa famille possède une grande demeure à la bordure du bois et elle m’invite à y dormir ce soir. Bouche bée, je ne sais que répondre. C’est bien la première fois qu’une personne inconnue m’invite à dormir chez elle en France. Je suis dans l’obligation de refuser. J’ai déjà un hébergement pour ce soir, mais la remercie profondément. Je repars le cœur léger et rejoins la quiétude de la Seine à partir de Ponthierry. Le soleil daigne enfin se montrer, le paysage s’adoucit. Sur la rive gauche du fleuve, proche de déborder, de magnifiques maisons d’époque, manoirs ou châteaux se dressent, bien conservés par une certaine aristocratie. Bois-le-Roi, Fontaine-le-Port, Samois-sur-Seine, les villages défilent sur l’Eurovelo 3, l’une des pistes cyclables qui parcourent toute l’Europe. Si je la suivais avec minutie, je me retrouverais à Saint-Jacques-de-Compostelle. Pas mon objectif sur ce coup-là, mais si je ressors vivant de cette aventure, c’est promis, j’irai porter un cierge au Grand Jacques !

J’arrive finalement chez Christopher vers 19 heures. Fontainebleau m’avait semblé une étape raisonnable pour une première journée. L’objectif était de quitter Paris, c’est fait ! Il m’accueille avec une bière fraîche et un saucisson, attentions fort appréciées après ces premiers 86 kilomètres. On ne se connaît pas, si ce n’est par Internet. Pour cette première nuit, j’ai préféré la jouer confort avec Couchsurfing, site d’hébergement et d’entraide pour voyageurs. Couch signifiant « canapé », vous aurez compris que l’on dort bien souvent sur le sofa de nos hôtes. Nous sommes rejoints pour le dîner par Aurore, sa compagne. Mon appétit féroce ne les surprend pas, eux aussi ont voyagé. Ils comprennent bien le sentiment qui m’habite en ce jour de départ. Je sais que j’ai fait le plus dur. J’ai évacué cette pression des angoisses de tout départ, je peux désormais me concentrer sur celle des pneus de ma bicyclette. Et m’endormir dans la paix rassurante du foyer de Christopher, vidé mais serein.

Météo peu engageante ce matin sur Fontainebleau. L’air est humide, le sol détrempé. Faut se faire violence ! Je longe toujours la Seine, plutôt tristounette à Moret-sur-Loing, même en ce mois de juin. Un sandwich poulet-crudités pour me remonter le moral et me durcir les mollets. La pluie commence à tomber sérieusement et j’accélère la cadence pour trouver un abri. Peine perdue. Le déluge s’abat sur moi. Je me débats avec mes sacoches pour trouver une bâche et mon pantalon imperméable, bien entendu inaccessible, idiot que je suis ! Me voici trempé, presque penaud sous ce châtaignier qui me fait office d’abri précaire, à attendre l’accalmie, en pensant à mon itinéraire à venir. Trois choix possibles :

1) Tirer directement vers l’Alsace, pour arriver en Allemagne et poursuivre par l’Autriche.

2) Franchir les Alpes par la Suisse ou l’Italie.

3) Descendre plein sud vers la Méditerranée puis gagner l’Italie.

Je trouve le premier choix un peu ennuyeux. Le deuxième est sûrement le plus beau mais me semble bien trop physique, avec ses passages de cols dignes du Tour de France. Sauf que je ne suis pas cycliste pro et que j’ai pas envie de me taper une tendinite à peine parti. Le temps, toujours aussi pluvieux, m’incite donc à aller chercher le soleil et donc la route du sud même si c’est le plus long des trois pour quitter l’Hexagone. Après tout, je ne suis pas pressé et c’est l’occasion de découvrir une France que je connais moins.

Oublié Paris, oubliée la pluie, oubliées les douleurs du départ, me voici à Sens où Douglas m’accueille dans sa grande maison. De nationalité canadienne, la cinquantaine bien entamée, il est passionné de cyclisme et héberge des voyageurs à travers le site Warmshowers, l’équivalent du Couchsurfing, mais pour les cyclo-randonneurs. J’ai même droit à ma propre chambre. Il vit avec son fils, qui alterne ses journées entre le lycée et les jeux vidéo en ligne. L’ambiance autour de la table est crispée avec une communication entre père et fils proche du néant et moi, au milieu, ne sachant pas vraiment comment réagir ou détendre l’atmosphère. Alors on parle vélo, le seul sujet que, semble-t-il, nous ayons en commun.

Au lever, les jambes sont dures et les genoux douloureux. Je ne sais pas si faire 156 kilomètres en deux jours était la meilleure des idées. On m’a pourtant répété que je dois y aller progressivement, que mon corps ait le temps de s’adapter à l’effort constant. Pour être franc, je ne fais jamais de vélo et j’ai acheté mon bolide rouge seulement un mois avant le départ ! Je m’accorde donc une pause et ne repars qu’en début d’après midi. La route est plaisante, surplombant la vallée de l’Yonne et ses collines boisées. Deux cyclistes à pleine bourre me crient « bon courage » en me doublant, comme si j’étais à la peine (pas complètement faux) sur ces reliefs plutôt tendres de Bourgogne. Aujourd’hui, j’ai décidé d’essayer ma belle tente toute neuve achetée la veille du départ chez le spécialiste des bivouacs toutes épreuves, fournissant les arpenteurs d’Himalaya, des Andes et des régions polaires. Autant dire que j’ai du bon matos ! En guise de moraine, je choisis le terrain de foot de Bussy-en-Othe, histoire de maîtriser mon sujet dans des conditions favorables, sur terrain plat. Ce premier bivouac est aussi l’occasion de tester mon réchaud et une belle boîte de cassoulet acquise quelques kilomètres plus tôt dans une supérette des plus charmantes.

Voici l’occasion de vous étaler le matériel embarqué pour mon périple. J’ai opté pour l’option « confort », en tentant de préserver poids et volume. Côté bivouac, j’ai donc une tente, un matelas gonflable, un duvet et le nécessaire (léger) pour cuisiner. Pour les vêtements, c’est assez minimaliste avec en première couche : quatre caleçons (dont un rembourré), trois paires de chaussettes, quatre t-shirts et une paire de gants ; en deuxième couche : un cuissard, un pantalon léger et une polaire polyvalente ; en troisième couche : une veste Gore-Tex et un simple coupe-vent. Ça, c’est pour la survie. Pour le « pro », comme je suis blogueur, j’ai pris pas mal de matériel électronique, malheureusement un peu lourd : ordinateur portable, appareil photo reflex, GoPro, trépied, disque dur externe, powerbank, chargeurs et câbles en tous genres. Comme il faut aussi penser au vélo, et pour cause, c’est quand même lui qui va me porter, j’ai aussi pas mal d’accessoires divers : outils, cadenas, casque, rustines, etc. Le tout pèse environ 30 kg, répartis sur cinq sacoches : deux à l’avant, deux à l’arrière et une sur le guidon. À tout cela s’ajoutent évidemment la nourriture et l’eau pour la journée, plus quelques réserves qu’il me faudra prévoir quand j’attaquerai des zones plus désertiques. La tente est en tout cas suffisamment vaste pour m’accueillir avec tout le barda. Cette première nuit en autonomie complète m’emplit de bonheur et de satisfaction. Je me sens bien ce soir, chez moi, sous la toile.

L’Yonne va m’accompagner jusqu’à Auxerre. Je suis le chemin de halage, tantôt boueux et glissant en raison des ornières creusées par les tracteurs, tantôt caillouteux ou goudronné. Dominant la cité, j’admire la cathédrale Saint-Étienne d’Auxerre et m’offre une pause déjeuner à l’ombre des arbres. L’air est bon et je savoure, tant l’Américain-jambon que le paysage, avant de poursuivre sur la Voie verte longeant le canal du Nivernais, un pur bonheur, plat de surcroît, rythmé par le passage des bateaux naviguant sur le canal. Je progresse à mon rythme, alternant les pauses et les kilomètres, sans effort réel. Appréciable. Alors que je m’offre une pause cerises (achetées chez un agriculteur du coin), trois femmes belges, toutes excitées par mon projet, s’empressent autour de moi pour la photo du siècle…

— Tu as bien plus de courage que nos maris !

— Pourquoi ? Ils sont là ?

— Oui, sur le bateau, en train de boire des bières, pendant que nous faisons du vélo !

— J’irais bien les rejoindre au lieu de transpirer sur ma bicyclette, dis-je en rigolant.

Châtel-Censoir, vous connaissez ? Des camping-cars, des retraités propriétaires de camping-cars, un camping et moi, au milieu de ce camping et des camping-cars, profitant de la douceur de juin devant des sardines à l’huile et des pâtes trop cuites. Ce n’est pas que je me sente seul, plutôt décalé… Demain j’attaque le Morvan et ses collines. Finie la plaine, je passe la seconde et je vais « me faire les jambes » pour de bon !

Ça démarre d’entrée avec deux bonnes côtes jusqu’à Asquins, d’où apparaît Vézelay, nichée en haut de sa colline emblématique. Malgré mon manque d’entrain, je prends le chemin le plus direct pour arriver aux portes de la ville. D’abord des pentes entre 3 et 6 %, puis un mur, tout en ligne droite, m’obligeant à lever la tête vers le ciel pour voir la route, tout ça en danseuse dans un style qui m’est propre. Le poids de l’équipement se fait sentir sur cette dernière pente à plus de 10 %. Je puise dans mon mental d’acier (c’est pas ce que disent les pros ?) les forces nécessaires pour atteindre le replat final. Comble de tout, les marcheurs avancent désormais aussi vite que moi ! Vous voyez la scène ? Un peu comme ces vététistes qui donnent l’impression de faire du surplace lorsqu’ils développent les plus grands braquets. Eh ben pareil, les sacoches pleines à craquer en plus mais la tenue Decathlon et l’aisance en moins ! J’atteins tout de même le nirvana, complètement vidé, trempé, rouge écarlate, incapable de prononcer un mot. Vautré sur mon banc, reprenant mes esprits après avoir vidé un jerrican d’eau, je me dis qu’il y a encore du boulot avant d’être au top ! Peut-être devrais-je me plier aux bons conseils de cette religieuse belge qui tente de me convaincre de partir en pèlerinage à Jérusalem plutôt que d’aller en Iran. En attendant, je file à la boulangerie et dévalise le rayon viennoiseries. On a jamais l’esprit clair quand on a faim !

Dans le Morvan, les forêts font la loi et l’air pur emplit allègrement mes poumons. Quel plaisir de rouler pour la première fois torse nu, filant au vent sur ma fière bicyclette, chauffé par le soleil. Le col de Plainefas, une montée de cinq kilomètres, se dresse devant moi. Régulière, avec peu de variations, je monte au train : fesses sur la selle, mains sur le guidon, coup de pédale à rythme régulier et respiration constante. Au début tout va bien mais mon manque d’entraînement se fait sentir rapidement. Sur la fin de parcours, entre les sapins, mon rythme cardiaque se fait de plus en plus pressant. Dans la peine, je rêve à l’étape du jour. J’avais imaginé un camping pour ce soir mais celui repéré sur la carte n’existe pas. Je poursuis donc ma route vers le lac artificiel de Chaumeçon. Entouré de grands arbres et de quelques pêcheurs, il s’étire, impassible, loin vers le sud. En suivant la rive est, je passe devant une maison avec un énorme jardin se terminant dans l’eau. J’hésite à m’arrêter, sachant pertinemment que je laisse une occasion de bivouac passer, sachant aussi que j’ai toujours l’impression de déranger dans ces circonstances. J’arrive alors à me persuader que je pourrai toujours trouver mieux plus loin et de me répondre qu’un demi-tour s’impose tout de même, ce que je fais. Point de portail pour entrer, mais un énorme chien, attaché à sa niche, la gueule grande ouverte. Aucune voiture garée et l’absence de réponse lorsque je sonne à la porte m’invite à la patience. Puis une voiture se présente, conduite par une femme, la trentaine aux yeux rassurants. Deux gosses chahutant en sortent, sans se soucier de ma présence. Un peu gêné, je m’avance…

— Euh… Bonjour, désolé d’apparaître comme ça chez vous, mais je voyage à vélo et je me demandais si je pouvais planter ma tente dans votre jardin ce soir ?

— Vous voyagez à vélo ?

— Oui, je suis parti de Paris il y a cinq jours et j’ai prévu de rouler jusqu’en Iran. Il y en aura pour 5 à 6 mois.

Elle me jauge quelques secondes, puis réplique :

— Pas de soucis, tu peux rester ici cette nuit.

Je lui sors mon plus beau sourire pour la remercier. Les enfants semblent aussi ravis que moi de cette rencontre inattendue dans ce désert humain. Ils s’activent autour du vélo et m’aident à planter la tente tandis que le chien, tout excité lui aussi, court dans tous les sens. Ils sont tous les deux en primaire et me posent des dizaines de questions. Je suis rapidement invité à prendre une douche et dîner. Sandrine est professeure des écoles. Divorcée, elle a quitté la région parisienne à la recherche de tranquillité. Avec les premiers voisins à quelques kilomètres, la vue sur le lac et le calme absolu au cœur du Morvan, elle semble avoir trouvé un nouvel équilibre. Cyril, son nouveau compagnon, nous rejoint plus tard. Tout aussi sympathique, il s’intéresse à ma démarche et à mon style de vie. Ces premiers témoignages de bienveillance donnent tout son sens à ma démarche. C’est d’autant plus vrai en France, que l’on dit gagnée par l’individualisme et la peur. Tout cela est rassurant et me conforte dans l’idée que le voyage est une initiation au monde et une controverse aux idées reçues.

Au petit matin, je fais la chasse aux limaces, florissantes au milieu de ces herbes hautes et grasses. Sur la tente, à l’intérieur de mes chaussures ou dans mon casque, elles se sont infiltrées par tous les côtés ! Une fois mon campement démonté, je file en direction de Saulieu à l’extrémité orientale du Morvan. La route est superbe et les brumes matinales laissent rapidement place à un soleil radieux. Rouler devient progressivement un bonheur malgré un picotement inhabituel au genou droit. J’arrive rapidement dans l’Auxois, image d’Épinal de la Douce France avec ses petits villages, ses clochers dominant les champs fleuris ou paissent paisiblement bovins, ovins et caprins. Les collines verdoyantes ne semblent pas concernées par le remembrement, le paysage tout entier se fond dans une harmonie où la main de l’homme s’est contentée d’en dresser de vagues contours. La chèvrerie de Blancey, où je me suis posé pour la sieste, me donne envie de prolonger le temps. Sébastien, en pleine force de l’âge, s’y est installé, il y a quelques années, avec son troupeau d’une trentaine de chèvres. Il gère tout lui-même, de la production du fromage à sa fabrication, jusqu’à la vente sur les marchés. Avec ses poules, le miel de son jardin et les pommes de ses arbres, il peut presque vivre en autosuffisance. D’ailleurs, il n’y a pas de supermarchés ici, les agriculteurs s’échangent régulièrement leurs produits et font preuve de solidarité les uns envers les autres. Tout naturellement, il m’invite à planter la tente et à le suivre dans un village voisin pour une soirée où les sujets sont à mille lieues des préoccupations urbaines. On discute de terroir pour l’extension de vignes, d’achat de terrain agricole, de vente sur les marchés, des récentes récoltes. Je prends conscience que je suis moi-même totalement déconnecté de ce monde rural qui, pourtant, produit le nécessaire à la survie de notre espèce. Accro aux supermarchés, je réalise que nous avons oublié, en ville, d’où proviennent nos aliments.

À l’heure de partir, Sébastien m’offre un sac rempli de fromages et me souhaite bon courage. Formidable rencontre ! Je rejoins la voie verte qui longe le canal de Bourgogne pour une étape marathon. Les pédales tournent à toute vitesse sur une route plate, presque monotone. À l’approche de Dijon, près du lac Kir (parfait pour l’apéro), la fatigue se fait déjà sentir et mon genou gauche tire de plus en plus la gueule. Préoccupant. Affronter la ville est une épreuve que je tente d’écourter au maximum malgré le stress. Dur retour à la réalité du monde urbain et de sa folie. J’ai vu trop grand aujourd’hui avec une étape de 110 kilomètres. À peine si j’apprécie Auxonne, adorable petite ville historique, blottie le long de la Saône. Je m’affale sur un banc, épuisé. Comme si mon corps me suppliait d’arrêter les dégâts. Je pioche dans mon sac de fromages pour y puiser un peu de force et tant bien que mal, je reprends la route. Chaque coup de pédale est un supplice et c’est à l’agonie que je couvre les dix derniers kilomètres jusqu’à Rainans. J’y retrouve mon amie Stéphanie et sa jolie famille : Romain son mari et ses deux filles Maéna et Yanaëlle. Sa grande et chaleureuse maison m’apporte un réconfort immédiat. Voici sept jours que j’ai quitté Paris, je cumule déjà 518 kilomètres au compteur. Demain, je m’accorde une pause dans son petit paradis.

Au réveil, la douleur au genou gauche s’est démultipliée et le simple fait de marcher se transforme en torture. Sans doute une tendinite. On m’avait prévenu que des genoux non habitués peuvent morfler lors d’un tel voyage. Je bois une quantité d’eau démesurée, applique de légers massages au Baume du Tigre mais doute sérieusement de ma capacité à reprendre la route le lendemain. Ce sont finalement trois journées réparatrices que je vais passer chez Stéphanie. J’adore l’atmosphère qu’ils ont créée chez eux. Tout y est harmonie, tant sur les murs que dans les multiples recoins où s’entassent les souvenirs de voyages et les objets les plus hétéroclites. Les bibliothèques renferment des trésors et de douces mélodies me parviennent de l’étage supérieur où les filles font chanter leurs instruments. Tous deux professeurs, elle d’anglais en lycée et lui en primaire, ils consacrent beaucoup de temps aux voyages et à la culture, ce qui se ressent dans leur ouverture d’esprit. Cela me rassure quant à mon propre avenir, moi qui pense bêtement que tout s’arrête dès lors que l’on fonde une famille.

Même si la douleur est nettement moins tenace, c’est avec une certaine appréhension que je reprends la route. Je vais me contenter d’un petit cinquante kilomètres aujourd’hui, d’autant que je suis attendu ce soir à Chalon-sur-Saône, chez Agnès, une tante par alliance que je ne connais pas mais ma petite cousine Marie l’a invitée à me chouchouter. Avec son mari, Hervé, ils habitent une ravissante maison rouge entourée d’un superbe jardin. Voilà qui remonte le moral d’autant qu’ils m’offrent, de surcroît, un dîner gargantuesque et un lit exceptionnel pour passer la nuit. Atmosphère des plus familiales qui m’inciterait presque à rester quelques jours ici. Je vais déjà me contenter d’une nuit réparatrice et demain On the road again car ne l’oublions pas, j’ai quand même un but…

Ancienne voie de chemin de fer reconvertie en piste cyclable, la route reliant Chalon-sur-Saône à Cluny est d’une sérénité exceptionnelle. Outre quelques cyclistes, j’y croise des marcheurs et quelques randonneurs en roller. Souvent ombragée, on y déroule les kilomètres sans s’en apercevoir. Je double Céline qui roule encore plus lentement que moi. Éducatrice spécialisée, âgée de trente ans, elle passe dix jours, seule, à faire le tour de la Bourgogne à vélo. Sa petite pause annuelle pour se ressourcer.

Le genou refait des siennes quand Cluny se profile à l’horizon. À 13 heures, je suis au pied de l’abbaye. L’ombre de ses murs centenaires m’assure une fraîcheur appréciable. Les pavés de la grande place endormie brillent sous un soleil au zénith quand Axelle pointe enfin le bout de son nez. Toute pimpante, vêtue d’une robe d’été et arborant son plus grand sourire, elle m’enlace et me balance un « Bienvenu à Cluny ! ». Rencontrée il y a huit ans en Espagne, elle a vécu un bon moment à l’étranger avant de revenir dans sa région natale. Elle m’embarque sur les hauteurs, au milieu des vignes puis au château de Berzé avant d’arpenter les rues de la ville où d’étranges étudiants portent une longue cape grise. Aujourd’hui, je fête mon dixième jour de voyage ainsi que mes trente-deux ans sur Terre. Pour l’occasion, je me lâche : un excellent burger sur la place principale, arrosé d’une pinte de bière puis poursuite des festivités chez un glacier pour le dessert. Mon moral est au beau fixe, la compagnie des plus agréables. Je me couche, en pensant aux belles choses de la vie, en rêvant à demain, presque euphorique, sur le canapé d’Axelle.

II DE CLUNY AU VERDON

Difficile de s’extirper de la cuvette de Cluny. Question forme olympique, j’ai vraiment du pain sur la planche ! Mais bon, les mollets c’est une chose, le mental une autre. Et sur ce point, suis motivé comme jamais. Bref, sans parler d’exploit (faut pas exagérer), je retrouve néanmoins la Saône qui m’accompagnera toute la journée. Sur ma droite, les vignes du Mâconnais puis, rapidement, celles du Beaujolais. J’avais rêvé de parcourir ces coteaux, temps fort de ma traversée de la France. L’aventure prend des allures de balade, égayée par des petites haltes aux goûts de treille. Un peu « coupe-mollet » parfois mais l’ivresse des grands espaces prend alors tout son sens et me fait oublier ce genou douloureux et des pentes juste trop abruptes (quand on les monte), juste trop géniales (quand on les descend). Et c’est ainsi que je gagne une région qui m’est chère, les Monts du Lyonnais, lieu de naissance de mon père, où vit encore une partie de ma famille. Paris me semble loin désormais, Téhéran un but improbable.

Voici venu un premier temps de vrai repos, sans pression et entouré de gens que j’aime. Au comité de réception, je retrouve mon oncle Valéry, ma tante Céline, ma petite-cousine Léa, mon petit-cousin Julien – qui fait désormais une tête de plus que moi – et mon immortelle grand-mère. Ils suivent mon périple de près et sont heureux de pouvoir m’accueillir après ces deux premières semaines de route. Le plus dur est à venir, j’en suis conscient, et je dois profiter de ce temps pour soigner définitivement cette saleté de tendinite. La pommade coule à flots. Je masse, je frotte, je masse, je frotte… Mon oncle, cycliste amateur, soupçonne une mauvaise position de la selle et m’aide à optimiser le réglage. Il me conseille également d’ajouter des cale-pieds aux pédales, ce que je fais dès le lendemain. Je dors aussi beaucoup et mange tout autant.

Ma grand-mère ne saisit pas vraiment le pourquoi de ce voyage, et comme à l’accoutumée, très directe, me demande ce que je cherche à prouver. Bonne question dans le fond. Je pourrais y répondre spontanément et de façon classique : un rêve. Celui d’un pays, d’un voyage. L’envie de le mériter, d’où le vélo ; de me surpasser aussi. En deux mots, une pulsion irrésistible. Et puis, il y a toujours un côté « je ne veux pas faire comme les autres » chez moi. Mais plus profondément, deux raisons majeures ont motivé mon projet :

1) Redécouvrir Le Voyage.

Ces dernières années, j’ai un peu perdu la spontanéité et la pureté du voyageur que je pensais être. Mon besoin de stabilité, la nécessité de travailler ou mon envie de rester dans un environnement que je maîtrisais m’avaient fait oublier la joie des premières découvertes. Par instants je retrouvais ce bonheur, comme lors de ce road-trip à moto au nord du Vietnam ou cet incroyable trek en autonomie au Cap-Vert début 2018. Mais outre ces instants de grâce, il me fallait bousculer la routine, retrouver une forme d’innocence, m’écarter des villes, aller à la rencontre des autres, sortir de mon égocentrisme, retrouver l’inconfort, baigner dans l’incertitude et la vulnérabilité. Ainsi ce voyage : six mois sans avion, sans logement réservé, sans connaissance du lendemain… Juste une ligne tracée sur la carte et des lieux à découvrir. Qu’importe l’Iran dans le fond, si désiré soit-il. L’important, c’est le chemin qui y mène.

2) Me trouver.

Voilà neuf ans que j’ai fait du voyage un mode de vie et un métier. Je me suis construit ainsi, dans la liberté de mes choix, de mes errances, de mes découvertes et de tout ce que cette vie d’indépendant m’a apporté. Ces années ont défilé au rythme des fêtes, des filles, des rencontres, des avions, des hôtels et des kilomètres. Mais à 32 ans, je sens qu’un cycle s’est achevé. Je n’ai aucun regret, aucune amertume, juste envie d’évoluer vers autre chose. Ce voyage doit me procurer ce choc nécessaire, cette transition vitale qui prolongera cette route de la vie que je souhaite toujours plus intense, exceptionnelle, envoûtante. Quitte à prendre un virage, aussi serré soit-il.

Donc, vois-tu, Grand-mère, je n’ai rien à prouver. Ni à moi ni à quiconque. J’ai juste besoin de prendre du recul, seul, face à mes questions et aux déserts qui m’attendent. Je veux trouver une réponse et une sortie en peinant sur des routes de montagne poussiéreuses, en m’émerveillant du monde qui m’entoure. J’ai de l’énergie à revendre et je veux qu’elle me mène vers quelque chose qui a du sens et de la profondeur. J’ai juste envie de vivre, Grand-Mère, et ce projet me rend vivant. Et c’est en vous quittant, (pour un temps) vous et ce monde, que je vais (me) vous retrouver.