Parlons foot autrement ! - Philippe Sibut - E-Book

Parlons foot autrement ! E-Book

Philippe Sibut

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Beschreibung

Voilà près de cinquante ans que la formation des sports collectifs, en particulier du football, se gangrène d'illusions, de méprises et d'absurdités. La psychologie cognitive, incomprise et dévoyée, s'enracine chaque jour un peu plus sur nos belles pelouses vertes. Les éducateurs s'empêtrent dans son conformisme, tombent dans ses impasses et entraînent avec eux les joueurs. Résultat ? On ne compte plus les jeunes qui, désenchantés, lassés de se prendre les pieds dans cette herbe folle, se détournent du football et abandonnent leurs espoirs. Ne nous y trompons pas, le neuro-cognitivisme a beaucoup apporté au sport. Mais il agonise aujourd'hui de ses dérives et de ses propres travers. Si les sciences cognitives ont depuis longtemps tourné cette page, qu'attendons-nous pour en faire de même sur le terrain ? A la lumière des avancées de la recherche contemporaine, cet essai réinterroge les construits culturels des sports collectifs afin de proposer de nouvelles pistes pédagogiques. Certains trouveront là de quoi conforter leur pratique empirique, tandis que d'autres verront leurs certitudes bousculées. Tant mieux ! Peut-être leur créativité se libèrera-t-elle enfin ? Peut-être dépasseront-ils les chimères et les clichés ? Peut-être parviendront-ils à voir et à enseigner le foot, autrement ? Pour que nos enfants jouent le sourire au coeur, pour qu'ils s'élèvent sur leur propre chemin et pour que la passion les y guide durablement, le coach doit engager une véritable quête de sens. C'est là tout l'objet des défis parcourus dans ce livre.

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Seitenzahl: 491

Veröffentlichungsjahr: 2020

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TABLE DES MATIÈRES

Préface de Christian Gourcuff

Préface de Louis Quéré

Avant-propos

Introduction

— LE DOMAINE D’INVESTIGATION —

1. Le football, oui, mais lequel ?

— LE CADRE SCIENTIFIQUE —

2. Les sciences cognitives

— LES EXPLICATIONS —

I.

FOOTBALL, JEU ET SITUATION DYNAMIQUE

1er défi de l’éducateur : le football, c’est quoi ?

3. La réalité du football

Synthèse : pour jouer au foot, il faut jouer au foot !

II.

SUJET, ACTION ET APPRENTISSAGE

2e défi : quelles théories pour l’action et l’apprentissage ?

Qu’est-ce qu’une action ?

4. La logique discursive : des mots pour le

faire

5. Le neuro-cognitivisme : des calculs sur des symboles

6. La neuro-écologie : des réseaux vivants

Synthèse : du miroir aux alouettes cognitiviste aux réalités neuro-écologiques

7. L’action et son apprentissage

Note pédagogique no 1 : auto-organisation dynamique à guider

Note pédagogique no 2 : situer l’action pour la faire exister !

Note pédagogique no 3 : percevoir l’action au bon niveau

Note pédagogique no 4 : le paradoxe de l’automatisme

Synthèse : l’action experte et son apprentissage

III.

LA MODÉLISATION DU FOOTBALL

3e défi de l’éducateur : enseigner avec quel scénario ?

8. Introduction au scénario conceptuel

9. Schématiser le football

Note pédagogique n° 5 : le sens recouvré du football

10. Les espaces d’action : un scénario énactif

Synthèse : l’éducateur et le scénario conceptuel

IV.

L’ÉDUCATEUR ET L’ENTRAÎNEMENT

4e défi : méthodes et procédés d’entraînement

Étude des relations entre le joueur et le jeu

11. La capture environnementale, des transactions contingentes

Note pédagogique no 6 : fabriquer la matrice du progrès

12. La capture intentionnelle, des transactions possibles

Note pédagogique no 7 : exercer la prise de décision !

13. La capture opérationnelle, des transactions nécessaires

Note pédagogique no 8 : le geste ou le jeu ?

Synthèse : l’éducateur et l’entraînement

V.

PHILOSOPHIE ET MÉTHODOLOGIE D’ENTRAÎNEMENT

14. Philosophie d’une pratique incertaine, acceptable et suffisante

15. Les espaces d’action et leurs axes méthodologiques

Synthèse : Une alternative gagnante !

— LOIS ET PRINCIPES —

5e défi de l’éducateur : l’environnement d’apprentissage

16. L’essentiel, une situation dynamique !

Note pédagogique no 9 : arrêtons le tronçonnage des disciplines sportives

!

17. L’environnement d’apprentissage

Synthèse générale : les idées directrices parcourues

Conclusion

Remerciements

Notes

Glossaire

Bibliographie

Préface de Christian Gourcuff

Le foot est victime de son succès planétaire et engendre des enjeux économiques gigantesques dans une société mondialisée, organisée par la recherche du profit. Mais le plaisir du jeu reste présent malgré tout partout dans le monde : les émotions suscitées sont inégalables à la fois dans le maniement du ballon et les relations avec les partenaires.

Sa pratique nécessite des aptitudes individuelles, mais aussi une capacité sociale à s’intégrer dans un collectif. Dans le développement du joueur, le débat entre l’instinct et l’acquis est ouvert. De même l’opposition entre créativité et rigueur n’a pas lieu d’être : elles sont complémentaires et indispensables à la performance et à l’épanouissement du joueur.

Les émotions sont fondamentales dans l’acquisition de compétences. Le plaisir de jouer, les relations harmonieuses avec les autres sont des conditions impératives dans la formation notamment du jeune joueur : son implication dans son propre développement est la source principale de son évolution.

Enfin, la qualité essentielle du foot est la capacité d’anticipation, manifestation d’une intelligence spécifique. Concevoir l’action donne un avantage déterminant, dans l’organisation gestuelle et de la mise en mouvement d’abord : les bons techniciens ne sont pas seulement des joueurs aux qualités psychomotrices hors-normes, mais ont aussi une faculté à concevoir le geste juste. L’anticipation de l’action doit être collective : concevoir ensemble, s’organiser ensemble pour avoir un temps d’avance sur l’adversaire dans l’action collective.

Cette intelligence collective se construit à partir de principes et de situations vécues à l’entraînement, où les acquis se mêlent à l’intuition pour développer une sensibilité du jeu.

Trop souvent, les qualités sont cloisonnées : physiques, techniques, tactiques, mentales. Toutes sont pourtant imbriquées les unes dans les autres et interdépendantes. La formation doit donc avoir comme ambition de développer harmonieusement la sensibilité du joueur dans un cadre collectif où le plaisir est omniprésent.

Christian GOURCUFF

Entraîneur du FC Nantes

Préface de Louis Quéré

Le livre de Philippe Sibut offre une réflexion particulièrement incisive sur l’apprentissage du football, une réflexion éclairée par les recherches contemporaines en sciences cognitives. Philippe Sibut affiche clairement ses préférences dans ce domaine : elles vont au type d’approche de la cognition développé par le biologiste chilien Francisco Varela, une approche fortement marquée par la phénoménologie de Maurice Merleau-Ponty, sur laquelle il a apposé le terme « énaction » (pour souligner le primat donné à l’action par rapport à la représentation). Aujourd’hui, l’héritage de Varela a été incorporé dans le courant d’étude de la cognition baptisé 4E (Embodied, Embedded, Enactive, Extended). Sibut y a puisé nombre de ses idées, qu’il faut bien qualifier d’hétérodoxes.

Son point de vue est hétérodoxe, non pas uniquement du fait de ses références à ce courant d’étude, mais aussi et surtout en raison de ses propositions, nourries par des années d’expérience, sur l’apprentissage du football : il s’agit d’apprendre à jouer à un jeu en le pratiquant le plus possible, un jeu qui plus est collectif. Fait bien sûr partie de cet apprentissage l’acquisition d’habiletés corporelles et d’habitudes motrices – les processus par lesquels se fait cette acquisition conservent leur part de mystère, malgré les éclairages de plus en plus nombreux de la psychologie cognitive et des neurosciences (qui n’échappent pas toujours à une forme ou une autre de cérébro-centrisme). Merleau-Ponty disait que, dans l’acquisition des habitudes, « c’est le corps qui “attrape” et qui “comprend” le mouvement » ; mais, dans son souci de réhabiliter les pouvoirs du corps, sans doute a-t-il été porté à sous-estimer le rôle de la conscience et de la réflexion dans cette acquisition.

Qu’il s’agisse d’apprendre à jouer à un jeu n’est pas anodin. Le point de vue hétérodoxe de Sibut (« Pour apprendre à jouer au football, il faut jouer au football ») trouve un appui dans les acquis de l’anthropologie philosophique du jeu : le jeu est mouvement, et ce mouvement, où le va-et-vient ordonné joue un rôle fondamental, se produit comme de lui-même, attirant en lui les joueurs. Il y a donc une autonomie du jeu et un primat du jeu sur les joueurs : « “Jouer” c’est toujours “être-joué” » ; « Celui qui joue éprouve le jeu comme une réalité qui le dépasse » (Gadamer). Jouer c’est aussi jouer à quelque chose, et la tâche des joueurs est de configurer le mouvement d’un jeu particulier dans son espace et son esprit propres. Ce qui suppose d’acquérir l’intelligence du jeu.

Qu’il y ait primat et autonomie du jeu, cela a des conséquences sur la manière d’envisager le caractère collectif du jeu quand on y joue ensemble. Il est possible qu’un raisonnement en termes de coordination d’actions individuelles ne soit pas la meilleure description de ce qui se passe. On peut penser à un certain nombre d’actions réalisées ensemble dans lesquelles c’est le rythme commun créé par leur accomplis sement qui absorbe les participants et leur soutire leurs gestes et leurs mouvements : danser, chanter à plusieurs, jouer de la musique en groupe, scier du bois avec une scie harpon, converser, etc. sont des activités dans lesquelles le statut d’agent est partagé non seulement entre les participants, mais aussi entre eux et le mouvement rythmé qui les absorbe. Un tel modèle semble pertinent pour les situations de jeu analysées par Philippe Sibut.

Quelle forme d’intelligence collective requiert cette manière d’agir ensemble ? Parler d’intelligence collective ne va pas de soi, tant l’on est habitué à considérer l’intelligence comme une possession individuelle, et son exercice comme la mise en oeuvre d’une capacité tout aussi individuelle. L’intelligence est souvent aussi associée à la raison, et l’on néglige alors le fait que faire preuve d’intelligence c’est être capable « d’estimer les possibilités propres à une situation et d’agir en fonction de cette estimation » (Dewey), ce qui permet de se préparer à l’arrivée de ce qui a été anticipé. Cette capacité est affaire de méthodes à acquérir. Il n’y a donc pas d’intelligence collective sans formation d’une capacité à appliquer conjointement une méthode de traitement intelligent des situations, tenant compte de leur caractère dynamique.

Mais, comme le rappelle Philippe Sibut à la fin de son texte, une telle intelligence est aussi empreinte d’émotion. Le « schème d’action écologique » qu’il propose doit incorporer les affects et les émotions, car ceux-ci font un travail essentiel dans le traitement des situations. Il est d’ailleurs intéressant de constater que l’approche 4E de la cognition est aujourd’hui en train de révolutionner la théorie de l’émotion elle-même.

Louis QUÉRÉ

Directeur de recherche honoraire au CNRS

Avant-propos

Volontaire mais toujours en retard, Jean-Marc déboule dans l’enceinte du stade tel un taureau dans l’arène. Il cherche du regard Nicolas, le coach des U17. De loin, il aperçoit plots, haies, cerceaux, jalons multicolores et échelles d’appui, que ce dernier vient de déposer sur la pelouse. Jean-Marc ironise avec Brahim, un collègue éducateur : « Il a dû pleuvoir ce matin, ça pousse comme des champignons sur le terrain ! »

Nicolas, agrippé des deux mains à la fiche pédagogique qu’il a dénichée sur un site Internet spécialisé, relit consciencieusement ses consignes et se prépare à accueillir ses joueurs. Dans une ambiance badine, ils arrivent en chahutant. L’équipe, bien classée au championnat, a gagné son dernier match. Le temps d’avaler les quinze minutes d’un laïus lénifiant, l’entraînement démarre. Les joueurs parcourent les ateliers qu’ils connaissent par coeur, et comme d’habitude, la mécanique se délite. Les esprits se vident et l’attention se disperse. L’orage se profile et les cris ne tardent pas à gronder : « Vous jouez à quoi là ? Vous vous croyez où ? Je viens de tout expliquer ! » Après un court répit, il poursuit : « Vous n’écoutez rien ! C’est toujours pareil, au bout de vingt minutes, rideau, il n’y a plus personne ! Vous voulez jouer dimanche, ou quoi ? »

Le technicien continue d’invectiver ses joueurs, et les parents présents aux bords du terrain subissent eux aussi sans broncher les remontrances. Enfin, pas tous ; certains sont satisfaits et encensent le technicien :

« C’est un bon entraîneur, il a gagné le championnat l’an dernier, explique le papa de Dylan.

— C’est comme ça que ça marche, renchérit Brahim qui s’est rapproché des parents. Il faut être dur avec les joueurs, sinon, ils font rien. À mon époque, on commençait par dix tours de terrain et personne ne bronchait. »

Marlène, la maman de Paul, reste en retrait. La tête baissée, elle s’interroge : son fils est toujours impatient d’aller jouer au football, mais si triste quand il s’entraîne. L’autre jour, tellement frustré, il a même fondu en larmes dans la voiture. Paul a le sentiment de passer à côté du football, d’être empêché de progresser. Marlène sent bien que quelque chose ne va pas, mais comment l’expliquer ? Profane, elle ne comprend pas toutes les subtilités de ce sport. On lui a d’ailleurs conseillé de ne rien dire pour éviter de pénaliser son gamin. L’an dernier, un parent s’y est essayé ; son fils a commencé les matchs suivants sur le banc des remplaçants.

Quel gâchis ! Cette scène se rencontre encore et toujours sur de nombreux stades. Les gens s’y plient tant que leur chérubin joue, tant que le coach a la faveur du club, tant que dans la presse le classement caresse les ego. Plane alors une odeur funeste et nauséabonde, lorsque l’on se prépare ainsi à enterrer la passion de nos enfants.

L’écriture n’est pas un acte anodin. Mais c’est un bon début pour guider sereinement ses passions vers la raison. La mienne est celle d’un homme déterminé contre l’impuissance des joueurs, des parents et des éducateurs eux-mêmes, prisonniers qu’ils sont des mythes et des croyances de la pratique sportive. Soyons capables de les dépasser !

Cet essai sur le football se veut pragmatique. Il entend mettre en doute les choses établies comme autant de sources de frustration et de peine. C’est ce que vit Paul, qui en arrive parfois à abandonner sa passion. J’invite alors chaque éducateur, entraîneur, enseignant, chercheur et praticien curieux, à parcourir autrement le football. Tout voyage est une aventure, une introspection. Ce périple demande de l’engagement pour lutter contre le conformisme et plus encore pour dépasser notre seconde nature : l’habitude. Cette quête porte l’espoir d’une respiration pleine et entière pour penser autrement le football d’hier, d’aujourd’hui et de demain.

INTRODUCTION

Au stade ou en voiture, devant son écran, petit ou grand, entre amis ou en solo, en boutique ou au café, nous sommes devenus des consommateurs de football ! Nous vivons et partageons le foot par procuration : la diffusion des compétitions, le merchandising, les paris sportifs, les émissions et journaux spécialisés sont notre pain quo tidien. Heureusement, cet engouement rejaillit sur les clubs par l’adhésion des plus jeunes. Au mois de septembre 2018, la Fédération française de football (FFF) envisageait, au lendemain de la dernière coupe du monde, une hausse de 10 % de ses effectifs, soit près de 200 000 licenciés. Ces retombées feraient le bonheur de n’importe quelle fédé. Pour autant, la médiatisation et tous ses artifices peuvent-ils porter le sport à eux seuls ? S’interroge-t-on sur la vitalité du football ? Pas celle de son porte-monnaie, mais celle du jeu ! De celui que l’on pratique réellement sur le territoire, celui que l’on enseigne avec ses formes éducatives et sportives. Sait-on quelle nature motiva tionnelle habite ses adhérents ? En définitive, peut-on se baser sur une masse de licenciés et des étoiles sur un maillot, pour déterminer la bonne santé du football français ?

— UNE VITALITÉ ENRHUMÉE ? —

L’illustration la plus simple se présente ainsi : certains clubs recru tent jusqu’à soixante joueurs pour alimenter une catégorie qui ne comprend que deux équipes. Or, sur une feuille de match, seuls quatorze joueurs sont inscrits et participent à la rencontre le weekend. Calculez ! Plus de la moitié des licenciés sont exclus de facto des compétitions hebdo madaires. Peut-on durablement garder les jeunes motivés, s’ils ne jouent pas régulièrement ? Cet exemple que j’ai questionné plusieurs fois auprès des instances, démontre que l’aspect comptable des adhérents d’une fédération n’est certainement pas le gage d’une pratique effective régulière, pourtant berceau de progrès et d’une motivation pérenne.

De prime abord, le football, c’est génial ! Mais si la file d’attente est trop longue, un jeune peut perdre patience. C’est ce que l’on constate. Si le flux de licenciés s’accroît après une échéance internationale, il existe peu après ou en parallèle un reflux des adhésions vers d’autres sports ou d’autres intérêts, voire un arrêt de toute activité. En effet, tous les jeunes footballeurs ne vivent pas une expérience sportive positive. Des statistiques (Delorme et al., cités in Sarrazin 2010) nous disent que sur plus 2 200 000 licenciés, des U7 (moins de 7 ans) aux adultes, le taux moyen de décrochage par an dans le football est de 20 %. Il est croissant durant l’adolescence : environ 17 % chez les U11, 21 % chez les U13 et 26 % chez les U18. En résumé, un licencié sur cinq abandonne le foot, et jusqu’à un sur trois chez les jeunes adultes.

Ces effets ne datent pas d’hier, puisque dès le début des années 2000, en poste dans un district dit rural, j’étais interloqué par la difficulté de recruter. Je constatais la chute du nombre d’équipes dans la catégorie des moins de 19 ans. Aujourd’hui, les U17 et même les U15 sont concernés, puisque les poules se resserrent et les forfaits généraux se multiplient. Ce phénomène qui touchait uniquement les territoires ruraux s’étend désormais aux métropoles. Il suffit de lire les procès - -verbaux des districts dits rurbains pour s’en persuader. Une première alerte nationale a retenti en 2011, comme le soulignait alors Le Monde dans son édition du 17 octobre : « Depuis la saison 2006-2007 où le seuil historique des 2 320 000 licenciés avait été franchi, notre sport connaît une hémorragie croissante et n’enregistre plus que 1,7 million de licenciés pour 2011-2012. Le football français aura perdu plus de 600 000 pratiquants, soit le quart de ses effectifs, en quatre ans ! Pour bien prendre la mesure de la situation, ce véritable tsunami équivaut à la disparition simultanée des fédérations de rugby et de volley-ball. » Aujourd’hui encore, malgré la coupe du monde de 2018, sur certains départements c’est toujours la dégringolade, comme le déplore Claude Malla, président du district des Pyrénées-Orientales, lors de l’assemblée générale du 14 juin 2019 : « l’effet coupe du monde ne s’est absolument pas fait ressentir, contrairement à 1998, où nous avions enregistré une augmentation substantielle de 14 % sur trois saisons. » Le secrétaire, monsieur Wattelier, précise : « L’effet coupe du monde s’est ressenti uniquement auprès des jeunes du foot d’animation, ce qui a compensé la baisse de nos licences seniors ». Lors de la saison 2018-2019, aucun championnat U18-U19 n’a pu voir le jour, puisque quatre équipes seulement s’étaient inscrites.

— DES REMÈDES EN VEUX-TU, EN VOILÀ —

Face à ce défi, la FFF n’est pas restée sans réagir. Elle a engagé plusieurs projets en direction du football amateur, projets englobant les associations, les pratiquants et les pratiques.

UN PROJET SOCIÉTAL

La FFF s’est d’abord tournée vers la première cellule du maillage territorial, le club, pour proposer un accompagnement sur plusieurs volets : l’écriture d’un projet, les structures et la formation des membres. Elle valide par ailleurs la qualité des activités dispensées en club, au travers d’un « Label Jeunes » à trois niveaux – espoir, excellence, élite.

UN PROJET DE FORMATION ENCADRÉ PAR UNE COMMUNICATION SOCIO-ÉDUCATIVE

Comme toute politique européenne, la formation a été impactée par les normes requises : accessibilité, modularisation, employabilité, etc. Dans la foulée du ministère de la Jeunesse et des Sports, la fédération s’est adaptée. Elle a repensé les processus d’accès aux diplômes et les a démultipliés. La direction technique nationale (DTN) a créé des instituts de formation et en a profité pour refondre les contenus enseignés, qu’elle a ajustés aux normes sociales actuelles : l’enfant au centre, apprendre par soi-même, le plaisir avant tout. La formation est devenue un enjeu majeur, à commencer par celle des éducateurs. Ces derniers côtoient l’ensemble des familles du football ; il était donc normal qu’ils deviennent les interlocuteurs privilégiés pour développer la motivation de tous. La communication et la promotion du football amateur se sont tournées vers une pratique bienveillante, dans un climat d’apprentissage serein. Le slogan « soyons PRÊTS » illustre cette volonté socio-éducative (voir figure 1). Afin de répondre à cette ambition, l’objectif fédéral est de voir chaque équipe encadrée par un diplômé.

UN PROJET STRUCTUREL DES PRATIQUES

La fédération s’est aussi développée en gammes et s’est alors penchée sur plusieurs options :

 la refonte des catégories, par exemple l’abandon des U19 pour le niveau ligue ;

 la volonté de s’ouvrir à de nouvelles pratiques et d’en renforcer certaines, à l’instar du beach soccer, du futsal, du futnet

*,

du foot loisirs, etc. ;

 l’accueil de nouveaux pratiquants, en l’occurrence de nouvelles pratiquantes, le développement du football féminin étant une priorité inscrite au projet fédéral ;

 le football à la carte, puisqu’il est possible pour un même individu d’avoir plusieurs licences : joueur libre, dirigeant, éducateur, arbitre, joueur futsal, etc.

* Les astérisques renvoient au glossaire, p. 393, à la suite des notes de fin d’ouvrage.

Figure 1. Slogan « Soyons PRÊTS ».

Tous ces projets illustrent les efforts permanents de la FFF pour répondre au défi post-coupe du monde 1998 et la victoire de l’équipe de France. Mais que penser de ces initiatives ? Sont-elles capables d’endiguer le décrochage ou l’abandon progressif de ses adhérents, saison après saison ?

— PLUSIEURS PROJETS, MAIS UNE SEULE PERSPECTIVE —

« Quand tout le monde est du même avis, c’est que personne ne réfléchit beaucoup. »

WALTER LIPPMANN (cité in DUFOUR 1970)

En analysant les stratégies ci-dessus, on constate une double ambition fédérale : non seulement capter et accueillir la pratique croissante engendrée par l’engouement populaire, mais aussi réorienter les déçus, adeptes d’une pratique sauvage, vers le giron fédéral. En définitive, les solutions proposées sont là pour gérer la réussite du football. Les stratégies ne répondent qu’à une seule logique : traiter la conséquence de son développement. C’est d’ailleurs ce qu’a confirmé Marc Debarbat, président de la ligue de football amateur (LFA), lors de l’assemblée générale du vendredi 7 juin 2019. Après avoir dressé un rapide bilan de la saison écoulée, marquée par une hausse de 2,5 % du nombre de licenciés, hausse essentiellement portée par les femmes et les plus jeunes (on est loin des 10 % annoncés en septembre 2018 sur les plateaux de RMC), il a déclaré : « il y a tout de même une érosion en seniors et chez les adolescents, qui nous oblige à réfléchir aux modes de pratique que nous pouvons leur proposer. » Plus ça change, plus c’est la même chose, dixit l’école de Palo Alto ! En analysant les chiffres par même le filtre, celui de la population (érosion du nombre de licences), la LFA précipite la seule solution envisagée jusqu’ici : modifier l’organisation des pratiques. Depuis vingt ans, on nous rejoue la même partie ; on est passé des juniors aux moins de 18 ans, puis aux U19, et voilà que l’on en revient maintenant aux U18. Encore hier, en mai 2020, en plein confinement pour cause de covid-19, la direction technique nationale a organisé une série de « webinaires » (séminaires en ligne) pour inviter les clubs affiliés à concevoir ou revoir leur projet autour de trois thématiques :

- la création d’une section loisir ;

- le développement de la pratique féminine ;

- le boom du futsal.

« J’invente pas ! », dirait notre défunt Coluche, « c’est écrit ! »

— QUAND EST-CE QU’ON FAIT DU FOOTBALL ? —

Si pour Wittgenstein (1986) « les problèmes mal posés ne sont pas résolus », Varela (1989b) précise qu’il faut « poser les questions pertinentes qui surgissent à chaque moment de notre vie. »

La démarche d’envergure initiée par la FFF en direction du monde amateur est à saluer, certes. Mais ne se contenterait-elle pas d’une massification et d’une déshumanisation de chacun, au bénéfice des seules prérogatives du football français ?

Le sport numéro un n’est-il pas là pour accueillir et éduquer le plus grand nombre ? Or, c’est là que ça cloche ! Ce sport n’est pas qu’un réceptacle. Premièrement, le sport français ne doit pas être dirigé qu’à grande échelle ; ce n’est ni son origine – la loi de 1901 – ni sa réalité économique – des associations et structures privées. Deuxièmement, dans une éducation de masse (ou un clientélisme, au choix), la discipline est secondaire. La structuration et la communication prennent le leadership : on est pointu sur les méthodes de com et les projets de management, mais on est un peu moins investi sur la matière, celle-là même qui nous réunissait hier, le football. Insidieusement, dans ce coaching des individus à grands frais, le jeu se vide et se fige par routine ou parce qu’implicitement, il est relégué à l’arrière-plan. D’ailleurs, au niveau amateur, pourquoi s’en émouvoir ? Le préemballé, ou devrais-je dire le prêt-à-cliquer sur une plateforme dédiée, est perçu par les décideurs comme largement suffisant pour le public à initier. Cette dé-matérialisation du football est tout un symbole, qui finira par avoir raison de notre culture sportive, devenue médiatique et mercantile. Mais c’est une constante ontologique * pour le sport, je ne lui jette donc pas la pierre. Par contre, emprisonné dans des raisons sociétales, communicationnelles et structurelles, notre jeu a mis un genou à terre. Le football ne doit pas être vidé de sa finalité : penser, respirer, vivre et surtout jouer au football !

— LES RAISONS D’UN MALAISE —

« À ceux qui désespèrent […], ce ne sont pas les raisonnements qui peuvent rendre la foi, mais la seule passion. »

CAMUS (1951)

C’est une réalité, beaucoup de personnes vivent mal leur sport – une expérience pourtant agréable quand elle est bien menée. L’activité sportive, en elle-même, n’est ni éthique ni éducative. Le plaisir de jouer et le bonheur de partager dépendent d’un cadre respectueux, tant de la discipline pratiquée que de la dignité des personnes. Hélas, il faut bien l’admettre, les jeunes ne s’enracinent plus dans une activité durable. Ils désertent une pratique qui décharne en lambeaux leurs espoirs déçus. Un quelque chose ne se concrétise pas, un quelque chose qui ne dépend ni de la volonté de bien faire des uns ni de la technicité des autres.

La perte d’intérêt ou l’abandon d’hier, d’aujourd’hui ou de demain, sont bien connus. Ils sont dus à la non-prise en compte des besoins psychologiques des protagonistes, qu’ils soient joueurs, éducateurs, dirigeants, arbitres ou parents (Sarrazin 2010). Le climat socio-éducatif et sportif ne nourrit plus dans leur chair les savoirs, les savoir-faire et les savoir-être de chacun. On néglige et ampute le progrès individuel, car il n’est pas une priorité pour le plus grand nombre et moins encore pour l’intérêt supérieur du football français. Les ambitions des clubs, de certains dirigeants ou responsables techniques, développent chez le joueur et chez l’entraîneur un sentiment de jouer ou de coacher par procuration. Par exemple, dès la mi-saison on prépare la suivante, quitte à délaisser trois à quatre mois d’apprentissage. Exister et trouver sa place dans ces conditions deviennent des motivations extrinsèques trop lourdes à porter. Les besoins psychologiques constitueraient pourtant des leviers sans commune mesure pour développer le jeu et encourager l’implication de chacun. Mais on en reste là. Ainsi programmé – fait scientifiquement prouvé –, l’abandon est inéluctable (Sarrazin 2010).

Il faut bien comprendre que ce n’est pas par un replâtrage des compétitions, pour mieux cibler les parts de marché, ou par la sortie de nouveaux produits, avec l’ambition de faire revenir les déçus sous prétexte de s’ajuster aux besoins d’une société consumériste, que la passion vacillante ou éteinte se rallumera. Le sport est source d’éveil, d’apprentissage, de développement personnel et de dépassement collectif, justement parce qu’il est un défi que nous avons la chance et le droit de surmonter et de partager. On ne confisque pas le sport de chacun pour le bien du plus grand nombre ; et ce, à tous les étages.

Dans un tel contexte, convient-il de ne questionner que les symptômes d’un système qui grandit, certes, mais qui tousse ? Au-delà des efforts financiers et des progrès structurels délivrés par les instances fédérales, au-delà même des méthodes et des techniques élaborées et dispensées en formation, n’est-il pas plus utile, dans un temps apaisé par l’acquisition des titres internationaux, de s’interroger sur les filtres (croyances, théories, modèles) avec lesquels le football est pensé, conçu et proposé ? Lors de l’assemblée fédérale du samedi 8 juin 2019, Noël le Graët a adressé un message dans ce sens au football français : « La formation reste le mot-clé de notre football […]. Les autres pays travaillent et progressent, nous ne sommes plus en avance… Il faut se mettre autour d’une table le plus vite possible et que l’on parle de ce dossier de façon sérieuse, pour arriver à quelque chose d’évident et de très cohérent ».

— ENGAGEONS LE DOSSIER : PARLONS FOOT, AUTREMENT ! —

« Aussi audacieux soit-il d’explorer l’inconnu, il l’est plus encore de remettre le connu en question. »

WALTER KASPER

Le football est un milieu socio-culturel déterminé non seulement par ses institutions, ses règles, ses techniques et ses moeurs communes, mais aussi par des attitudes, des pratiques et des habitudes. La culture est l’accumulation progressive de tous ces savoirs. Leur transmission permet à ses plus jeunes membres de s’inscrire dans une communauté éducative – pas besoin de tout réinventer. Philippe Leroux, formateur depuis 1962 et toujours intégré dans le processus de formation de la fédération, témoigne : « Avec les formations initiale et continue, la VAE * maintenant, nous continuons, à pas comptés il est vrai, de progresser. » Mais si l’institution, les règles et la tradition sont des manières de penser et d’agir, elles sont aussi des façons d’occulter les choses. On l’oublie, mais la culture c’est aussi l’ajout et l’inno vation apportés à ses savoirs, ses théories et ses modèles. Cette créativité s’exerce si l’on réfléchit à notre discipline, si l’on engage une veille technologique et si l’on s’ouvre à d’autres idées, à des alternatives. Par les avancées et mutations qu’elle induit, la variété est source de réussites futures. Faire fi de cette dynamique, c’est oublier d’où l’on vient et renier le chemin parcouru par nos anciens. Entre la sacrosainte adaptation structurelle, administrative, et l’uniformisation pédagogique, n’avons-nous pas perdu le football lui-même ? N’avonsnous pas délaissé ce qui, hier, nous réunissait et nous poussait à nous dépasser ? Ne nous sommes-nous pas endormis sur les lauriers de nos bleus de 98, négligeant au passage la passion du jeu – cette passion que Georges Boulogne, directeur technique national confronté à son époque aux marasmes des titres internationaux, incarnait dans l’exigence à apporter au football ?

« La révolte n’est nullement une revendication de liberté totale. Au contraire, la révolte fait le procès de la liberté totale. »

CAMUS (1951)

En psychologie du sport, on conçoit aujourd’hui l’optimisation de la performance comme une collection de facteurs – techniques, athlétiques, tactiques, mentaux – à développer pour atteindre les sommets. Est-ce un chemin obligé, un dogme ? Est-il possible de sortir de cette empreinte, tracée tantôt par l’administration technique, tantôt par la pression des certitudes séculaires ? N’existe-t-il pas une autre perspective pour la performance sportive ? D’ailleurs, peut-on s’interroger sur la provenance de cette conception de la formation ? Sur ses conséquences auprès de l’enseignant ? Et auprès de l’apprenant ? Il est certain que si vous demandez à Paul ce dont il a besoin, ce qui le motive, ce qui le fait progresser et le sens de tout ça, il risque de se sentir perdu. Les réponses lui sembleront bien lointaines, peut-être plus encore qu’à sa maman. Mais son sentiment, lui, est bien réel. Il vit une situation peu engageante et non satisfaisante.

Trois idées directrices portent cet essai, pour aboutir à une contre-proposition à l’enseignement consacré.

La première idée sert de trame à l’ouvrage. Quatre questions « fondationnelles * » aident à cerner toute investigation (Roy 2015). Elles interrogent la délimitation du domaine exploré, le cadre scientifique utilisé, les explications apportées, et proposent des lois ou des principes régissant le sujet abordé.

La seconde exprime la nécessité de se former continuellement, comme le souligne Antonio Conte : « Depuis que je suis entraîneur, j’étudie sans cesse » (cité in Cosmidis et al. 2017). Celui qui ne se satisfait plus de simplement organiser la gesticulation de ses ouailles doit entamer une quête de compétences. Plusieurs défis jalonnent ce livre, ainsi que des réponses formulées en notes pédagogiques, à retenir sans modération. Mais l’essentiel est d’accepter son propre changement, ce qui est loin d’être une tâche aisée.

La troisième raison porte l’impulsion originelle et l’essence de cet écrit. Les difficultés rencontrées par les joueurs, les éducateurs, les organismes de formations, au-delà du sérieux de chacun, sont issues des modèles mentaux que la culture du sport imprime en nous. Nous grandissons selon des us et coutumes, selon des théories qui influencent notre vision du monde. Aujourd’hui encore, on étudie et structure les sports collectifs à l’aide d’un modèle neuro-cognitiviste. Je propose de réinvestir cette culture à l’aune d’une autre perspective, plus complète et respectueuse du joueur et de la nature du jeu. C’est la volonté de l’approche cognitive 4E qui, en ce début de XXIe siècle, bouscule les paradigmes * de la théorie de la cognition *. Le développement de cette alternative sera alors guidé par l’« action située », telle qu’évoquée par Louis Quéré dans son essai Action située et perception du sens (1999). Je reviendrai plus en détail sur ses propositions.

Après cette lecture, chacun devrait mieux connaître les ressorts de son enseignement ; il pourra décider en toute conscience quel praticien devenir, et de quel football il veut être l’acteur ?

LE DOMAINE D’INVESTIGATION

Avant de partir à l’aventure, je souhaite poser le cadre et les frontières de notre réflexion. De quoi va-t-on s’occuper ? De football, bien entendu ! Mais qu’est-ce que le football ? Le sujet est vaste et peut être parcouru de multiples façons.

Chapitre 1 Le football, oui, mais lequel ?

Quatre ans durant, j’ai enseigné l’histoire du football au centre de ressources, d’expertise et de performance sportives de Voiron (CREPS), dans le cadre de la formation du brevet d’État d’éducateur sportif 1er degré (BEES 1°). Le sport moderne, depuis ses origines au début du XIXe siècle, montre la forte imbrication qu’il existe entre sport, business, politique et médias. La capitalisation boursière, la communication événementielle, la récupération politique, l’engouement des foules, ses dérives et parfois les catastrophes inhérentes à l’inadéquation des enceintes sportives, ont toujours été présents et inhérents au sport. Dès lors, ne faisons preuve ni d’angélisme ni d’essentialisme ! Les acteurs économiques, privés autant que publics, sont indispensables au développement de l’activité sportive, à l’exemple des médias qui en assurent la promotion. Le sport-business, lui, requiert un spectacle de qualité, pour marquer et vendre des produits commerciaux ou politiques.

— LE FOOT-BUSINESS —

Le monde sportif et le foot en particulier sont composés d’entreprises ou d’associations loi 1901. Si le club porte dans notre société un rôle socio-éducatif majeur (ou annoncé comme tel), ce sont les entreprises qui mènent la danse. Le complexe médiatico-commercial s’organise dans une quête de profits grâce au sport. Le football et ses artifices sont des biens de consommation : spectacle au stade, droit à l’image, produits dérivés qui se multiplient dans les supermarchés ou sur Internet, tout s’achète. En France, la particularité du football pro et semi-pro est de vendre ses meilleurs joueurs à l’étranger afin de pérenniser une activité précaire. Il ne s’agit ni plus ni moins d’atteindre l’équilibre financier imposé par la Direction nationale du contrôle de gestion (DNCG *).

Comme dans beaucoup d’entreprises, un poste budgétaire est réservé à la formation et dépend des finalités de la société anonyme sportive professionnelle (SASP). Sans autre choix que de vendre pour boucler ses budgets, la formation dispose d’une cellule de recrutement à la recherche de la perle rare. L’ambition est de dénicher les talents de demain, de les former le plus vite et le moins cher possible, puis de les revendre avec une plus-value – ce qui vise l’excellence non pas des collectifs, mais des individus. Aux médias de se charger du reste, c’est-à-dire de mettre en spectacle la virgule médiatique qui tournera en boucle sur les chaînes de télévision et les réseaux sociaux. Et cela paye ! Un tel système de formation est si rentable (il a par exemple permis à l’AS Monaco de réaliser 242 millions d’euros de plus-value sur 3 ans), qu’il n’a pas tardé à s’attirer les faveurs des grands groupes financiers.

Si le football est donc aux mains d’un complexe médiaticofinancier, son encadrement et son enseignement demeurent la réalité des formateurs, en dépit de pressions internes et environnementales croissantes. La cellule de formation constitue d’ailleurs la dernière chance, pour un club, de se façonner une identité propre et de pallier le très court terme du haut niveau. Car sous la contrainte de calendriers démentiels, les manageurs et entraîneurs ont de moins en moins de temps pour transmettre leurs idées et en approfondir les ramifications.

— LE FOOTBALL COMME PRATIQUE SPORTIVE PLANÉTAIRE —

Si les performances jalonnent l’histoire du sport et sont magnifiées par les médias, le football comme activité sportive et culturelle existe en vue d’être pratiqué. Cette finalité s’exprime dans la motivation que les protagonistes puisent dans l’exercice du jeu lui-même ou dans son enseignement.

« Les habiletés motrices peuvent se scinder, sur la base de leur finalité, en deux grandes catégories souvent désignées topocinèse et téléocinèse. »

DESMURGET (2006)

Depuis cinq millénaires, chaque continent pratique des jeux de balle (voir figure 2). Sans trop s’étendre, on peut différencier, d’une part, les jeux de jonglage où prévalent l’adresse et la relation individuelle avec le ballon et, d’autre part, les jeux d’affrontement direct où prime le face-à-face collectif, sur un terrain. Dans le premier cas, une « intelligence gestuelle » est centrée sur elle-même et correspond à sa finalité : une topocinèse. Les topocinèses sont des mouvements dirigés sur le corps propre, dont l’unique but est de produire ou de reproduire une forme gestuelle. Le plongeon, la danse ou le jonglage constituent des exemples de ce type d’habiletés.

Dans le deuxième cas, une habileté experte est également requise, mais elle doit surtout se traduire par la capacité à modifier l’environnement puis à y faire face à l’aide d’une « intelligence située et collective » (voir figure 3). La finalité est ici celle d’une téléocinèse, caractérisée par des actions dirigées vers l’extérieur. L’objectif ultime du mouvement réside alors dans l’obtention d’un effet physique tangible, concrètement repérable dans l’environnement, comme marquer un but ou empêcher un adversaire de progresser vers sa cage.

Figure 2. Illustrations des jeux de jonglage.

Figure 3. Illustrations de jeux d’affrontement.

En conclusion, si le football moderne se caractérise par la présence de plusieurs joueurs autour d’un ballon, cela ne suffit pas à le définir. La simple manipulation du ballon ne traduit pas à elle seule la finalité du jeu, puisque celle-ci se lie à une extériorité (Desmurget 2006). Il faut donc l’ancrer dans la réalité d’un contexte collectif d’opposition et de coopération, formalisé dans l’élaboration de règles.

— LE FOOTBALL MODERNE, UNE RÈGLE UNIVERSELLE —

« La règle a pour fonction de faire se reproduire le jeu. »

DELEPLACE (1983, cité in ÉLOIet al. 2001)

Pratiqué partout et par tous, le football moderne est en lui-même un véritable organisme vivant. Comment a-t-il grandi et comment s’est-il répandu jusqu’à ce point ?

Tout d’abord, pour ses organisateurs et ses initiateurs, il devait être reproductible sans perdre sa substance, quels que soient l’époque (évolutions liées aux divers développements physiques, tactiques et techniques) et le lieu (harmonisation des règles sur la planète entière).

Ensuite, pour être viable, le jeu devait aussi être empreint d’égalité. « De l’égalité des chances à l’inégalité du résultat » explique Bernard Jeu (1984). Pour que deux formations qui s’affrontent aient des chances égales de l’emporter, c’est au règlement d’instaurer un rapport de forces théoriquement équilibré. Une structure ainsi normée incite les équipes à juger de leurs talents dans la certitude d’une joute équitable. C’est pourquoi les compétitions sont stratifiées par niveaux et par catégories.

Enfin, l’opposition ne sera honnête que si la règle est respectée. Bernard Jeu (1984) souligne que « la rencontre est paradoxale […], qui réunit exprès pour opposer ». L’éthique qui régit une confrontation est donc fondamentale, et la pratique du football repose sur une acceptation tacite du règlement. Parce qu’elle fixe des normes sociales d’acceptabilité, notamment destinées à préserver l’intégrité et la santé des joueurs, la règle porte une valeur positive et défi nit l’adversaire comme un camarade de jeu et non pas comme un ennemi. La compétition n’est possible que dans la mesure où l’on maintient la morale du jeu. C’est ce qui s’appelle le fair-play.

Jouez et rêvez ! Jouez encore et encore, et faites rêver !

En fi xant les « éléments du jeu1 », les règles ont élaboré un espace immuable à l’intérieur duquel persiste une fi nalité : jouer au football (voir fi gure 4). Le sens de cette activité sportive, la raison même de son existence, s’exprime dans la volonté de le pratiquer et de le magnifi er, encore, encore et encore. Par la pratique du football, on acte l’existence de ce jeu. On se révèle aux autres et à soi-même. Et c’est là toute la source des émotions indissociables de cette pratique universelle.

Figure 4. Les éléments du jeu.

— LE JEU ET SON ENSEIGNEMENT, UN PATRIMOINE EN PÉRIL ? —

« Le football moderne implique que les qualités individuelles produisent la différence, car tous les joueurs bénéficient aujourd’hui de la même préparation athlétique et tactique. »

LOBANOVSKI (cité in COSMIDISet al. 2017)

Si cette phrase n’implique que son auteur et semble faire écho aux réalités socio-économiques que nous subissons tous plus ou moins, elle a toutefois le mérite de mettre en lumière le carcan de pensée selon lequel la sélection constitue l’alpha et l’oméga de la formation. Un jeune talent, pour peu qu’il atterrisse sur un terrain hanté par de telles injonctions, peut vite voir son rêve tourner au cauchemar. Car ces préjugés sont des pièges ; sans un minimum d’analyse, ils se muent en certitudes puis en dogmes.

« Mais [ceux qui veulent confisquer le pouvoir], eux, craignent avant tout la raison […]. Le préjugé – un terme péjoratif – et la foi – un terme noble – ont quelque chose en commun : ils commencent tous les deux là où la raison s’arrête. »

HARPER LEE (2015)

Rien ne dépoussière la prose à laquelle nous invitent quotidiennement les savants du foot. Les discours glissent inexorablement vers ceux du café du commerce, où plus les clichés sont creux, plus ils sont assénés avec véhémence et emphase. Qu’il soit simple amateur, journaliste, écrivain ou supporter, tout prospecteur de sens ne risquet-il pas de subir l’anathème de la bande des cons-vaincus par une rhétorique paternaliste et méprisante ?

Voici quelques exemples proférés par nos clercs du football ! On le pense, même si l’on s’en défend : le coach tire sa légitimité de son niveau de pratique et des titres accumulés. Mais parfois, les mots sont lâchés : « le foot, c’est une question de palmarès ! » Les cyniques, doux flatteurs journaleux dont les seules armes sont les chiffres et les statistiques, apportent un écho favorable à cette croyance. Or, selon cette logique, si j’ai été un grand malade, je ferai un bon médecin ! Et oui : « au foot, c’est le terrain qui compte » !

Ensuite, on aime parler du jeu. Là, soit vous subissez les consanguins du football qui vous parlent de ce qu’ils ont fait, vu, entendu, senti et refont tout à l’identique, soit vous vous confrontez aux adeptes de la langue de bois qui vous adressent leurs plus insondables poncifs : « à chacun sa conception », « tout le monde est différent », « personne ne sait tout », etc. Lorsque l’on vous chante ces fadaises, c’est que l’on n’a pas grand-chose à déballer.

En guise d’apothéose, vous avez le sempiternel : « de toute façon, seul le résultat compte ! » Et comme l’important c’est l’essentiel, tout est pour le mieux dans le meilleur monde, où les cyniques, les Creux-Magnon et les candides vont passer leurs vacances ensemble.

Haro sur le simplisme et le manque d’esprit ! Sortons de l’obscurantisme des dogmes et des clichés, relayés par les gourous experts – médecins, politologues, scientifiques et autres fossoyeurs d’idées ! Refusons le tumulte des « attitudes klaxonnes » : « Tu as fait quoi, toi ? Tu es qui, toi ? Tu, tu, tu… » ; et indignons-nous des paroles prêtes à être avalées, tout droit sorties de leurs boîtes de conserve, sur les entraîneurs, le jeu ou les équipes (Salomé 2005) !

D’après Bigrel (2014), l’approche technocentrée et la sélection sont aujourd’hui majoritairement adoptées. Or, cela ne doit pas être une fatalité, mais résonner comme un défi à relever. Cependant, le discernement seul ne suffit plus pour nourrir un débat éclairé sur l’enseignement du football. Une réflexion longue, intense et méthodique, est indispensable au renouvellement de la formation, afin que l’individu non élu ne soit plus nié dans son devenir – et ce, quel que soit son échelon de pratique. C’est là que s’engage le domaine de notre étude. Il s’agit de mettre le football sur la table d’opération et de l’étudier autrement. Mais comment et avec quels instruments le disséquer ? Sous le prisme de quels modèles et de quelles théories le regarder ? Si l’intervention s’annonce périlleuse, elle n’en est pas moins nécessaire pour guérir et sauver le football de ses dérives pédagogiques.

LE CADRE SCIENTIFIQUE

« Les individus sont formés par les idées plus qu’ils ne les forment. »

VARELA (2017)

Les idées relayées sous forme de théories influencent les mentalités, qui influencent à leur tour les pratiques sociales. Les paradigmes * scientifiques normalisent et façonnent notre vision du monde : une chose apparaît différente selon l’outil conceptuel avec lequel on la regarde. La façon dont on conçoit le sport dépend donc de la théorie avec laquelle on l’analyse. Dès lors, un premier enjeu surgit : identifier les modèles et les croyances qui nous influencent pour décrire la réalité du football et élaborer nos entraînements. Quels prismes colorent notre regard sur le jeu ? Le savons-nous seulement ?

Chapitre 2 Les sciences cognitives

« Les sciences […] jouent par rapport à l’art de l’éducation, un rôle d’explication, de justification, un élément de progression. »

MIALARET (2011)

Selon Cécile Collinet (2000), chaque courant de l’éducation physique et sportive porte en lui trois éléments constitutifs : sa finalité, sa didactique et sa justification scientifique (ou scientificité). Chacun d’eux reflète des valeurs, des croyances et des savoirs scientifiques, propres à une époque et une société. Il n’y a qu’à lire les différentes définitions des sports collectifs (cf. 1er défi de l’éducateur : le football, c’est quoi ?, p. 53) : on passe d’une énumération matérialiste des éléments constitutifs d’un champ d’affrontement, à la description d’un sport cognitif où le traitement de l’information définit la discipline elle-même.

« J’ai toujours pensé que le foot ne naissait pas dans les pieds, mais dans la tête. »

ARRIGO SACCHI (cité in COSMIDISet al. 2017)

De nos jours, le sport est parcouru par nombre de théories scientifiques de la cognition. Les sciences cognitives sont une analyse scientifique moderne de l’esprit et des connaissances sous toutes leurs dimensions (Varela 1989b). Elles « ont pour objet de décrire, d’expliquer et le cas échéant de simuler les principales dispositions et capacités de l’esprit humain – langage, raisonnement, perception, coordination motrice, planification… » (Andler 2004). Andler cite The dictionary of cognitive psychology pour préciser la méthodologie transversale utilisée : « l’expression “sciences cognitives” renvoie à l’étude interdisciplinaire de l’acquisition et de l’utilisation de la connaissance ». Par le biais de différents chemins épistémologiques – philosophie, psychologie cognitive, neuropsychologie, neurosciences, linguistique, etc. –, les sciences cognitives étudient la cognition selon de multiples points de vue. Un bref historique permettra de positionner les différents courants qui traversent les recherches actuelles, d’engager une présentation détaillée de l’approche cognitive « 4E » et de poser ainsi les fondations scientifiques de nos investigations.

— BRÈVE HISTOIRE DES SCIENCES COGNITIVES —

« Une science qui néglige son passé risque fort de répéter ses erreurs – et reste sans perspective sur son développement. »

VARELA (1989b)

Le psychologue Miller place la naissance des sciences cognitives le 11 septembre 1956, à l’occasion de la seconde journée d’un symposium organisé au Massachusetts Institute of Technology (MIT), par un groupe d’intérêt pour la théorie de l’information (Bruneau 2012). Mais dans ses jeunes années, de 1940 à 1953, lors des conférences Macy, le mouvement cybernétique a été le précurseur des sciences cognitives (Dupuy 1994). En pleine seconde guerre mondiale, l’intention avouée était alors de créer une science de l’esprit permettant d’aider l’humanité.

Le cognitivisme est une approche des sciences cognitives, structurée prioritairement autour d’une branche de la cybernétique liée à la machine de Turing (Dupuy 1994). Elle fait référence à l’ordinateur de Von Neumann et à ses calculs permettant de résoudre n’importe quel problème – d’où l’origine de la notion de résolution de problèmes. Newell et Simon (cités in Bastien 1987) considèrent qu’un programme qui simule correctement les sorties du sujet relève d’une théorie du comportement. Les nouvelles méthodologies introduites par le cognitivisme nous ont permis de décrire avec précision les traitements cognitifs, à partir d’un petit nombre de mécanismes (perception, décision, programmation). Le cognitivisme a été envisagé comme le nouveau modèle explicatif du fonctionnement de l’esprit, fondé non plus sur des réponses machinales à des modifications du milieu (behaviorisme), mais sur l’activité de systèmes endogènes capables de stocker, d’organiser et de transformer l’information – capables, en somme, d’autonomie. Selon l’expression consacrée, on s’est enfin intéressés à la « boîte noire ». Mais, paradoxalement, on ne l’a jamais ouverte ! C’est grâce au développement des technologies non invasives, dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, que l’accès au cerveau est devenu courant.

Les neurosciences cognitives, du milieu du XXe siècle à nos jours, portent sur l’étude des propriétés cérébrales régissant les fonctions cognitives. Si elles ont pris le leadership des sciences cognitives, le paradigme * cognitiviste, par confusion des genres, est resté en place. L’idée reste que la connaissance est liée au traitement de l’information réalisé par un sujet autonome (Varela 1989b). L’individu est considéré comme une machine bio-informationnelle, dont le fonctionnement repose sur une organisation hiérarchique du système nerveux, depuis les aires primaires vers les aires associatives. Les neurosciences poursuivent ainsi l’isolationnisme impulsé par le cognitivisme, par rejet du behaviorisme et donc de l’environnement, mais aussi par le rejet du corps dont la conception se résume à celle d’un support physique soumis au cerveau. Tout se réduit à une cérébralisation du monde et, selon Ramachandran (Baylaucq 2008), éminent neuroscientifique reprenant l’idée de Putnam d’un « cerveau dans une cuve », l’être humain pourrait s’extasier avec son seul cerveau fonctionnant à l’intérieur d’un simple bocal.

L’approche cognitive « 4E » provient d’une révolution cognitive, conséquence de la dérive d’une logique rationnelle et calculatoire trop invasive pour selon que l’on traite de psychologie, c’est-à-dire de science de l’esprit (Roy 2016). Émerge alors une volonté plus biologique et émotionnelle de la cognition, vulgarisée par le best-seller L’erreur de Descartes (Damasio 2000) et qui remet en cause les frontières établies de la cognition, encore synonyme d’intellect, de rationalité, d’objectivité. Les émotions et les états de conscience, jusqu’alors exclus du domaine, entrent peu à peu dans le champ explicatif de la théorie de la cognition *. Sur ce sujet, l’approche 4E est intéressante à plusieurs égards, d’abord parce qu’elle bouscule les dogmes établis et propose une nouvelle interprétation du fonctionnement cognitif, mais surtout parce qu’elle pose la question de la nature même d’un système cognitif. Elle prône un élargissement de la cognition au corps et à l’environnement. Pour l’approche 4E, la complétude de l’entreprise d’une théorie de la cognition passe donc par une étude en contexte et à la première personne des phénomènes psychologiques. C’était le voeu de Varela (2017), auquel il a consacré sa vie.

Cette brève introduction montre combien les sciences cognitives évoluent. Différentes approches se rencontrent, s’opposent, mutent, pour tenter de résoudre l’énigme de la théorie de la cognition. Les remous ainsi engendrés ne se cantonnent pas qu’aux sphères scientifiques ; ils se ressentent jusque dans la culture en général et dans le sport en particulier. Depuis les années quatre-vingt-dix, les sciences du mouvement (Quidu 2012) vivent une profonde révolution dite « de la cognition chaude » et « d’une approche écologique ». Contrairement à l’approche canonique du système de traitement de l’information linéaire et calculatoire (approche due à ses origines algorithmiques), l’action est ici envisagée dans sa complexité biologique, bouclée, émergente et circonstancielle. Dans la mesure où ses concepts guideront nos investigations sur le football, il nous faut maintenant nous attarder plus en détail sur l’approche 4E.

— L’APPROCHE COGNITIVE 4E —

Mark Rowlands (2013) propose « une nouvelle science de l’esprit », dans laquelle les processus cognitifs sont « Embodied, Extended, Embedded and Enacted » (incarnés, étendus, intégrés et énactés). Le modèle 4E s’oppose directement au projet neuro-cognitiviste, dans ce sens où il remet en cause le caractère interne des processus cognitifs. Ceux-ci sont à la fois cérébraux, corporels et environnementaux. La cognition est non seulement individuelle, de l’ordre du vécu, mais aussi collective, sociale et culturelle. Ces quatre théories partagent à minima la même vision d’un système cognitif étendu. Le modèle 4E indique que « the mind is... ».

EMBODIED, OU L’ESPRIT INCARNÉ DANS UN CORPS

« Le corps est le véhicule de l’être au monde et avoir un corps c’est pour un vivant se joindre à un milieu défini, se confondre avec certains projets et s’y engager continuellement. »

MERLEAU-PONTY (1942)

Les sciences cognitives s’éveillent à « l’idée selon laquelle être simplement là, dans une disposition d’adaptation immanente à la situation, est loin d’être simple, ou encore, d’être uniquement une question de “réflexes” » (Depraz, Varela et Vermersch 2011). Le test d’adaptation prismatique illustre cette vérité ; une construction est réalisée in situ entre l’influence mutuelle des aspects sensori-moteurs et intellectuels. Une modification des correspondances sensori-motrices et des connaissances visuo-spatiales antérieures s’observe lors de l’apprentissage avec lunette prismatique (quelques dizaines de minutes), comme en post-apprentissage sans lunette (Pérennou, Rode, Azouvi et Brun 2015). Mais le plus surprenant, c’est que cette réadaptation de la coordination oeil-main se produit uniquement quand le corps est actif (Held, cité in Jeannerod 2011). Elle nécessite une implication corporelle de chaque instant. Le corps est un objet parmi d’autres, mais différent de toute chose. Il est le fondement de l’agir, marqué par le développement d’un schéma corporel physiologique et psychique, qui s’ajuste sans cesse à la trajectoire de vie de chacun. L’embodied cognition énonce que l’esprit est présent par le corps particulier et singulier qui le produit, mais aussi que le cerveau est un organe vivant relié à un corps tout aussi vivant. C’est l’esprit incarné ou incorporé.

EXTENDED, OU L’ESPRIT ÉTENDU

« L’environnement social, culturel et économique impacte le développement psychologique. »

BRIL (2002)

L’extended cognition va plus loin. Elle ne limite pas la cognition au cerveau, ni même au corps, puisqu’elle étend l’esprit au monde et l’inscrit dans un contexte physique, culturel et social. L’esprit étendu prône le fait qu’une part de l’explication de l’action a besoin d’un contexte, d’un arrière-plan qui ne dépend pas de l’ontogénie * du joueur. Prenons l’exemple du tir au but : en cas d’échec, le joueur aura juste tiré ; par contre, si le ballon entre dans la cage, le joueur aura marqué. Le sens de l’action est lié à l’environnement dans lequel l’action s’exprime, et cette extériorité définit l’action elle-même. Selon l’extended cognition, une étude des processus cognitifs – puisque ceux-ci prennent place dans tout l’organisme, lequel comprend de manière indifférenciée le cerveau et le reste du corps, en perpétuelle action dans l’environnement – doit impliquer l’analyse du corps en action dans son contexte, et non pas seulement celle des neurones.

EMBEDDED, OU L’ESPRIT INTÉGRÉ DANS LE MONDE

« Croire que notre conscience se trouve dans le cerveau équivaut à croire que l’orchestre se trouve dans la radio. »

NASSIM HARAMEIN, physicien

Dans cette théorie, il s’agit d’expliquer comment des aspects internes et externes à l’individu agissent de concert, dans un même système cognitif. Prenons l’exemple d’un autoradio. Il fonctionne de façon autonome jusqu’à l’épuisement de ses piles. Quand on les remplace, doit-on considérer que les piles originelles font partie de l’autoradio ou pas ? Et si oui, lors de leur remplacement, met-on un corps étranger à l’intérieur de la « machine » ? Ce dont on est sûr, c’est que sans piles, l’autoradio ne fonctionnera pas. L’embedded (ou esprit intégré) ne prône pas une simple dépendance instrumentale du monde des objets, mais une individuation * qui relève de la composition partielle de certains processus cognitifs, que ceux-ci soient de type corporel ou environnemental. Une calculatrice pour faire des opérations ou un carnet servant de mémoire, associés au corps et au cerveau, forment un système cognitif à part entière. La performance cognitive existe grâce à cette incorporation de l’un dans l’autre. Le système cognitif ne dépend plus ontogénétiquement du seul individu, mais érige une « individuation constitutive » composée de l’individu et d’une partie de l’environnement.

ENACTED, QUAND ESPRIT ET ENVIRONNEMENT CO-ÉMERGENT GRÂCE À L’ACTION

« La question décisive n’est pas tant de savoir jusqu’à quel point de l’espace s’étendent les tissus, mais jusqu’à quel point s’étend son corps. »

MERLEAU-PONTY (1945)

Dans l’approche énactive, l’extension est réalisée à travers l’action d’un corps. Varela propose le terme d’énaction * afin de mettre en relief deux points : d’abord, la cognition dépend des types d’expériences qui découlent du fait d’avoir un corps doté de diverses capacités sensori-motrices ; ensuite, ces capacités sensori-motrices individu elles agissent elles-mêmes dans un contexte psychologique et culturel plus large.

« … la vérité humaine est ce que l’homme connaît en le construisant, en le formant par ses actions. »

GIAMBATTISTA VICO (1710, cité in WATZLAWICK 1988)

L’énaction considère que le monde et la connaissance ne sont pas définis a priori, c’est-à-dire établis préalablement à l’activité des agents cognitifs ; ils se construisent grâce à leur action biologique et culturelle. Il ne s’agit plus d’imaginer qu’il existe une correspondance statique entre le monde et les états internes d’un système cognitif sous la forme d’images mentales ; la connaissance convient (fit) ou est adaptée à la réalité, mais ne lui correspond pas point par point (match). Elle n’est plus le pâle reflet d’un monde préexistant à nos capacités perceptives, ni le simple produit de nos représentations qui feraient de l’objet mental une duplication (plus ou moins adéquate) de la sensation. Illustrons ce propos ! Un sac composé de billes de deux couleurs est présenté à plusieurs sujets. Chacun est invité à tirer six billes, une à une, puis à les déposer sur une palette à six emplacements. La séquence des couleurs due à l’action des différents sujets sera sans doute différente. De plus, si la même personne réalise plusieurs fois l’expérience, la variété sera la règle, alors qu’une palette identique serait l’exception : un pur hasard ! Le monde, dans sa diversité ainsi révélée, est celui que le sujet fait émerger (ou énacter). C’est un monde avec ses limites (les couleurs) et ses règles (une bille après l’autre), qui existe grâce et au travers des actions du sujet, qui lui-même donne sa coloration à la réalité. L’énaction n’est pas un retour au behaviorisme qui surinvestit l’environnement, pas plus qu’il n’est un cognitivisme enfermé dans un cerveau tout puissant, qui représente le monde et décide après coup. L’existence est une dérive naturelle entre deux entités ouvertes, le sujet et le monde, qui se spécifient mutuellement et trouvent leur manière d’exister dans un choix non pas optimal mais raisonnable, avec quelques interdits.

« L’intelligence (…) organise le monde en s’organisant elle-même. »

PIAGET

L’apport fondamental de cette conception est donc que la connaissance résulte de notre interaction dynamique avec le monde, laquelle est établie grâce à notre corporéité biologique, façonnée et transformée par notre relation au monde. L’intelligence se déplace de la capacité à résoudre des problèmes à celle d’entrer dans un monde partagé de significations, elles-mêmes issues d’une histoire de relations récurrentes. On parle alors d’Embodied Understanding (Johnson 1987, cité in Etches 1990), c’est-à-dire de compréhension technique ou incarnée. Le plus important à retenir de cette thèse n’est pas tant la question de la localisation que celle de la composition : c’est la théorie de l’« amalgamated mind » (l’esprit fusionné), où la cognition réside en une transaction entre deux entités.

Aïe, ça pique ! Il va pourtant falloir manipuler « mon amie la rose », car c’est au moyen de ces 4E – incarné, étendu, intégré et énacté – que nous allons conduire notre investigation à propos des certitudes de l’enseignement du football, sédimentées par le cognitivisme depuis les années soixante-dix.

LES EXPLICATIONS

« Nous ne cesserons pas notre exploration Et le terme de notre quête Sera d’arriver là d’où nous étions partis Et de savoir le lieu pour la première fois. »

T.S. ELIOT (1950)

Figure 5. Le triangle pédagogique.

Nos explications parcourent le triangle pédagogique (voir fi gure 5)