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Romans de SF/fantasy érotiques. Ouvrez le pas sage... Et entrez dans un monde unique et érotique. Votre imaginaire n'osait le rêver, ici il prend vie. Vous connaîtrez des aventures palpitantes et féériques, voyagerez dans le temps, irez de plaisirs troubles en scènes gores et de scènes gores en paysages merveilleux. Licorne, nains, magiciens, vampires, démones, savant iconoclaste, héroïnes volcaniques, extraterrestres effrayants et nécromancien titilleront votre imagination pour que vous ne lâchiez plus votre lecture. Alors prêt ? Bonne lecture et bon décollage ! Ce livre regroupe "Les champs d'Armor", "3066 Lamia" et "Euphoria".
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Seitenzahl: 536
Veröffentlichungsjahr: 2017
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Pas sage
Oeuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0
« M. Pokès m’a expliqué que le royaume d’Armor est sujet à transformations, et que ces transformations sont irréversibles. Et c’est pourquoi nul ne peut effectuer un voyage dans le temps en Armor et revenir avant ces transformations.
Il m’a dit aussi qu’à l’extrémité du spectre de l’univers, à l’inverse, se tenait une contrée riche en démons de toute sorte, en fantaisies plus étranges les unes que les autres. Que dans cette contrée, très peu de règles physiques s’appliquaient. Les choses tendent au désordre, à la décomposition, et l’anarchie. Cette contrée s’appelle Euphoria. Malgré son nom riant, ce domaine peut être source de tous les cauchemars de l’humanité.
Et finalement entre les deux pôles Armor et Euphoria se tient toute une gamme de mondes plus ou moins ordonnés. L’humanité se tient quelque part entre ces deux pôles. »
Quelque part dans ce royaume des vieilles demeures mystérieuses et philosophiques que constitue Paris, Christophe, étendu sur son lit, réfléchissait. Du moins il essayait. Le joint aidant, la pensée est difficile, une main dans le caleçon comme beaucoup de garçons dans leurs moments d’intimité, elle peut devenir impossible.
Par la fenêtre de sa chambre, il voyait les branches des arbres s’agiter sous le souffle du vent.
« Pouvez-vous contester cette citation de Corneille : “à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire” ? »
La nouvelle professeure de français leur avait posé une colle et certainement elle s’en réjouissait. Mais il mourrait les armes à la main plutôt que de s’avouer vaincu, songea-t-il plaisamment. Sa main caressait doucement son pénis et décalottait son gland, son sexe tendait la toile de son caleçon. Christophe était un jeune adulte réservé à la personnalité bouillonnante. Ses cheveux ondulés s’harmonisaient avec le galop de ses idées. Brun, les yeux marrons verts, il possédait un corps assez athlétique. Un peu trapu, il dégageait une sensualité animale qui captivait insidieusement les femmes.
Au plafond, il lorgnait les posters de constellations qu’il avait découverts sur internet. Cherchant sans doute là une inspiration cosmique. Dernièrement, pour le premier texte de sa composition, il avait réussi à se faire censurer par le journal du lycée. Le comité de lecture n’avait pas apprécié qu’il fasse de l’humour scabreux sur la religion.
Pourtant en aparté, sa professeur l’avait félicité.
Finalement, un sourire gagna son visage, l’inspiration mêlée à l’excitation qui l’accompagnait l’envahit. Il se leva d’un bond et commença à taper nerveusement sur l’ordinateur, concentré pour ne laisser échapper aucune idée.
Cela faisait une semaine qu’ils avaient rendu leurs devoirs et Christophe, en cette fin d’après-midi, reluquait sans discrétion la jolie professeure de français remplaçante. Il se demandait vaguement comment elle réagirait à la lecture de son devoir. À moins qu’elle l’ait déjà lu ?
La sonnerie retentit dans la classe impatiente de partir. Les élèves se levèrent bruyamment avec force raclements de chaises.
« Christophe, peux-tu rester là ? Merci. » l’interpella la prof d’une voix sans réplique.
Les pas des autres élèves s’éloignèrent. Il avait une présence magnétique, presque dérangeante. Ça faisait un moment maintenant qu’un manège de regards se liait entre eux. La professeure ressentait un certain malaise, mais en même temps était flattée du désir du jeune homme. Cela faisait quelque temps que les mains d’un mâle n’avaient pas flatté son corps.
Mélusine portait une jupe avec des bas noirs, un chemisier rouge décolleté dans lequel elle avait vu plusieurs fois le regard de Christophe s’engouffrer. Un gilet noir… un soutien gorge en dentelle fuchsia tout en transparence et un joli string qui dessinait idéalement ses fesses et la courbe de ses hanches… Un tantinet ronde, elle adorait se sentir féminine et érotique sous ses vêtements, et sous le regard de ses étudiants. Ça en devenait aussi excitant que licencieux. Il vint vers elle, elle était troublée par l’éclat de ses yeux marron-vert qui ouvraient un pont vers l’autre monde.
« Vous vous rendez compte que le devoir que vous m’avez rendu est absolument hors sujet ? Que non seulement vous ne répondez pas à la question, mais qu’en plus vos chevaliers s’étripent au son du hardcore ? »
Elle disait les choses nettement, précisément, et le vit blêmir sous le feu de sa colère contenue.
« Que vos étendards s’enflamment au son des guitares ? Avez-vous donc pensé que vous faisiez de la poésie, que vous étiez original ? »
Ce disant, elle se pencha vers lui, elle vit son regard qui malgré lui errait sur la chair de ses seins dévoilés par le décolleté généreux.
Christophe articula péniblement, sans doute pris dans le feu de la honte et du désir entremêlés :
« En fait, je ne savais comment contredire… cette citation de Corneille et je ne sais pas pourquoi (en fait, il savait très bien pourquoi : il planait littéralement quand la plume le démangea), l’envie m’a pris d’écrire ce texte enflammé et complètement désinhibé… Mademoiselle, je me sentais bien quand j’écrivais. »
Elle contourna le bureau et se rapprocha de lui, vaguement menaçante.
« Vous savez que je vais devoir vous mettre un beau zéro ? »
Cette fois-ci, Christophe ne blêmit plus, mais rougit sous l’affront.
« Dans votre malheur, vous avez de la chance, c’est la fin de l’année… »
Il ne vit pas trop en quoi c’était une chance et continua de subir l’assaut.
Elle avança une jambe, ce qui permit de laisser entrevoir la naissance de ses bas.
« J’ai apprécié votre acte créatif et littéraire, et je me disais que peut-être nous pourrions le publier dans un journal littéraire ?
— Vous êtes sûre ? dit-il, interloqué par ce revirement de situation.
— Oui, j’ai quelques contacts et je pense qu’ils seront intéressés par la naissance d’un nouveau talent… Vous êtes encore tellement jeune… ajouta-t-elle, inexpérimenté certainement. »
Elle lui parla, mais c’était comme si elle continuait un monologue intérieur qui la tracassait depuis quelques jours.
Elle se rapprocha et se demanda s’il ne tremblait pas légèrement. Il avait dix-huit ans et elle vingt-cinq, c’était sa première expérience de professeur. Peut-être la dernière, elle n’était pas décidée à embrasser la carrière. Par contre, elle était bien décidée à l’embrasser, lui. Mais elle ne voulait pas de romantisme, juste être torride, lui laisser dans sa mémoire sensuelle une marque indélébile. Cela faisait quelque temps qu’elle réfléchissait à cette initiation, qu’elle hésitait. Le désir du jeune homme la troublait et l’excitait, de plus, son talent littéraire naissant la séduisait. Voulait-elle s’inscrire dans la mémoire d’un nouvel artiste ? Elle jouissait de le voir hypnotisé par les courbes voluptueuses de ses mamelons.
Comme en contrepoint de ses réflexions, elle entendit Christophe murmurer comme un aveu lâché :
Le cœur battant, elle lui plaqua fermement la main sur sa braguette. Il respira fort un coup. Elle lui prit une main pour la poser sur son sein lourd et ferme. C’était une main chaude. Les lèvres du jeune homme vinrent maladroitement se plaquer sur sa bouche. Initiatrice, elle lui murmura qu’il pouvait prendre son temps, qu’elle était à lui pour ces quelques moments. Elle baissa sa fermeture éclair, il eut un léger mouvement de recul puis revint plaquer son pénis déjà tout dur contre sa main. La jeune femme dégagea le membre gonflé. Elle ne résista plus à la fièvre. Ses mains glissèrent le long de sa chemise, devinèrent la chair ferme de son torse et de ses hanches.
La jeune professeure s’agenouilla pour le prendre dans sa bouche. Elle entendit son élève étouffer un cri de surprise tandis que ses lèvres entouraient son bâton de plaisir. Il posa sa main sur sa tête, sans doute comme il l’avait vu faire dans les films. Ses hanches commencèrent à être prises d’une pulsion que pas une femme ne renierait. L’excitation monta en elle. Mélusine suçait le pénis avec délice. Elle fit durer le plaisir, mais prit garde à ne pas dépasser la limite, l’écouta geindre. Parfois, il fermait les yeux, ou il les ouvrait et il la regardait, suffoqué par cet instant imprévu. Elle défit la ceinture du pantalon qui tomba. Elle le branla avec sa main, en imaginant sa sève qui s’accumulait, prête à jaillir. De ses mains accortes, elle enveloppa ses couilles puis les lécha. Elle se releva et l’embrassa longuement, il n’obéit plus qu’à ses sensations, à son instinct, il était en feu et c’était divin. Elle lui tourna le dos, les mains sur un bureau d’élève, et se cambra. Elle chuchota :
« Vas-y, je veux que tu me prennes comme ça, vas-y ! »
Il retroussa sa jupe. Il n’hésita plus, guidé qu’il était par son désir. Les fesses de la jeune femme frémirent sous les caresses fiévreuses des mains inexpérimentées. De belles fesses rondes attirantes et gourmandes. Il descendit son string et écarta ses cuisses. Il la caressa et rendit mille hommages à sa suave féminité. Ses mains s’insinuèrent à l’intérieur des cuisses de la professeure et ses doigts imprimaient à la vulve des cercles délictueux qui devenait ainsi une pêche juteuse. Cédant à une impulsion, il vint coller sa bouche et suça ce nectar des dieux. Des tremblements de plaisir envahirent Mélusine qui avait peine à tenir debout. Décidément, les films pornographiques savent éduquer la jeunesse, se dit-elle alors qu’elle réprimait un hoquet quand elle sentit le membre raide la pénétrer jusqu’à la garde en une seule fois. Il prit possession d’elle tandis qu’elle s’enivrait de cette sensation pleine. Les coups de boutoir venaient exciter les parois de sa chatte selon des angles variés et jouissifs. Christophe maintenait sa main sur la nuque de la jeune femme blonde comme s’il tenait les rênes d’une magnifique pouliche. Mélusine d’initiatrice se laissait dominer, posséder à fond, et elle aimait ça. Après un rythme profond et lent, il commença à accélérer, pris d’un mouvement irrésistible. Elle ne se possédait plus, elle n’était plus que chair, couverte de sueur. L’onde de plaisir l’envahissait en même temps qu’elle le sentait monter en pression. Il commença à doigter son anus. Incroyable ! se dit Mélusine en un éclair. Son index s’infiltra lentement et lui arrachait des sensations jouissives.
Christophe sortit son pénis lubrifié de sa cyprine et appuya le gland contre son anus qui, heureusement, était habitué à pareille intrusion. Mélusine roula doucement de ses hanches autour pour faire pénétrer le membre tout raide millimètre par millimètre, puis commença à l’avaler avec son divin derrière. Dire qu’il avait du mal à se contenir serait un pauvre euphémisme, il put imprimer quelques coups de boutoir puis dans un râle d’agonie, son sperme jaillit en longues saccades en même temps qu’elle réprimait un cri sauvage.
Christophe sortit de la classe en claquant légèrement la porte. Il se demanda s’il avait rêvé. Pourtant, ses jambes en tremblaient encore et il sentait son sperme qui collait aux poils de son pubis. Il aurait eu envie de revenir dans la classe, mais qu’aurait-il dit qui ne puisse être stupide ? Voilà un souvenir qui le hanterait souvent et dans laquelle il prendrait plaisir à déambuler et à se remémorer les détails.
Plongé dans ces émotions toutes neuves, il traversa la rue qui longeait le lycée. Une voiture pila devant lui dans un crissement de frein. Il fit un bond de côté et évita de justesse le choc. Le conducteur, choqué, le regarda et Christophe lui fit signe qu’il était désolé. Il était désormais bien réveillé.
Dans la rue Saint-Jacques, il observa des gamins qui lançaient des pierres sur une enseigne qui se balançait au-dessus du trottoir. C’était le printemps et une nouvelle énergie circulait rendant les gens plus joyeux, enthousiastes et joueurs. Mystérieux pouvoir des saisons et du soleil.
Christophe n’avait jamais prêté attention à cette enseigne d’une librairie qui se situait dans un renfoncement de la rue. Curieux nom, pensa-t-il. Il observa la vitrine de la petite librairie, une devanture à l’ancienne de couleur violet foncé. Sur le trottoir, des livres d’occasions étaient accessibles sur un présentoir et un libraire ventripotent était sorti du magasin pour chasser les enfants avec un petit sourire en coin.
« Excusez-moi, mais le nom de votre enseigne, c’est normal que ce ne soit pas le verbe dormir ?
— Jeune homme, vous croyez qu’un libraire ferait une telle erreur ? Ceci dit, votre question est intéressante, cette enseigne est un petit clin d’œil à la tradition alchimique. »
Christophe ne comprit pas l’allusion, mais entra dans la boutique. Curieusement, la librairie était divisée en deux parties bien distinctes dont l’association était plutôt surprenante, une partie qui était consacrée aux bandes dessinées et une autre, consacrée à l’ésotérisme, sous-titrée « l’envers du miroir ». Vaste programme, songea-t-il. Christophe, pour son jeune âge, possédait à la fois une culture livresque pas loin d’être encyclopédique et une maturité de pensée assez étonnante. Cependant il lui manquait encore de l’expérience. Au hasard, il feuilleta quelques livres. L’un d’eux attira particulièrement son attention, il s’intitulait « Le monde des Elonirtes ». Il était composé de textes sibyllins, de poèmes et des enluminures qui évoquaient un monde étrange et attirant, loin de la terre, et pourtant curieusement familier à l’esprit de Christophe.
Il referma le livre, parcourut du doigt la couverture, le titre gravé en lettres gothiques dorées, le dessin, la reliure. Aussi bizarre que ça puisse être, il se sentait appelé par ce livre. Il se tourna vers le libraire, affairé à ranger ses ouvrages, et qui ne prêtait aucune attention à son client. Pourtant, il se dégageait de sa simple présence une bienveillance souriante.
— Ce livre n’a sans doute pas de prix, répondit le libraire, goguenard, il ne se vend pas, je veux dire, avant vous, personne ne s’était intéressé à son sort… D’ailleurs, il a une histoire singulière, normalement un livre est identifié par un ISBN… Celui-ci, je l’ai trouvé un jour dans ma librairie et il n’a aucun éditeur et par conséquent, n’a pas de prix officiel non plus ! Curieux que vous soyez tombé justement sur celui-ci.
— Hé bien, quelque part, ce livre est un don puisque je ne l’ai pas payé, donc il aura le prix que vous voulez y mettre…
— Si je vous donne seulement un euro, vous me le vendez ?
La clochette de la porte d’entrée tinta quand il sortit. Il parcourut quelques mètres tout en feuilletant ce livre. Soudain, il s’aperçut qu’il n’était fait nulle mention de l’auteur. Il chercha sur la première page, à la fin du livre, rien. Il rebroussa chemin et chercha la petite librairie du regard.
Il entra dans la librairie, aucune clochette ne sonna. Une jeune vendeuse brune leva vers lui un regard interrogateur :
— Un de vos collègues m’a vendu un livre et j’aurais aimé avoir des renseignements…
— Je n’ai pas de collègue, je suis toute seule. Vous êtes sûr que vous avez acheté ce livre ici ? »
Christophe sortit de la boutique, déboussolé. Oui il était sûr que c’était ici. Et il tenait « Le monde des Elonirtes » dans ses mains. La vendeuse à l’intérieur esquissa un sourire.
Les yeux sans paupières de Sefour scintillaient dans l’obscurité. Leur lueur violette éclairait de reflets la pièce de la maisonnette. En lévitation, à la manière d’un pendu par le pied, la tête en bas, Sefour visitait de multiples mondes. Son esprit se déplaçait très exactement à la vitesse de la lumière, de manière à être en concordance avec l’espace et le temps des différents univers.
Parfois, il ralentissait la course de sa conscience et se retrouvait dans des époques lointaines. À d’autres moments au contraire il l’accélérait pour se mouvoir dans des avenirs proches ou très improbables et pourtant bien réels. Agir pour lui n’avait pas vraiment de signification. Pourtant, lorsqu’il sentait dans l’univers visité une question qui demandait une réponse, il aimait intervenir, jamais en personne, bien sûr. Son action prenait la forme d’intuition soudaine, de coïncidences troublantes, de livres placés sur le chemin… Son corps opaque et pourtant translucide était coloré des émotions ainsi que des pensées qui le traversaient au fur et à mesure de ses pérégrinations.
Les trois soleils d’Armor se levèrent, irriguant les vertes collines, maisons et châteaux de la contrée, de reflets rosés, orangés et bleutés. Au loin, la forêt bruissait du murmure de la nature. Sefour, peu à peu, reprit la possession de son enveloppe matérielle par un acte de conscience méticuleux et immémorial. Son esprit anima ainsi chaque parcelle de son corps.
Il fit une preste cabriole et se remit sur pieds. L’aurore lui souriait et il comptait bien en jouir. Il attisa les braises rougeoyantes dans le foyer de la grande cheminée. Dans l’univers des Elonirtes, nécessité ne faisait pas loi : le plaisir ineffable dominait. Il n’y avait pas de « je dois », mais « je veux » ou « j’ai envie ». L’extérieur ne pouvait rien leur imposer dans leur existence éternelle et invincible. Était-ce qu’ils n’avaient pas de morale ? Ou plutôt que la morale était si bien intégrée qu’elle était le fond de leur être, elle ne serait plus un carcan, mais quelque chose auquel il n’était plus nécessaire de penser ?
Sefour ne pouvait, de par sa constitution, avoir froid, mais le feu, sa chaleur, sa vision, le son du crépitement, l’odeur de pin brûlé lui plaisaient. Les plaisirs pouvaient être de toutes formes. Les rayons des soleils le matin, le grain d’une peau, la goutte de rosée qui perle au bord d’une feuille d’alchimie, la lecture d’un livre, d’un livre de pierre.
Justement, depuis quelque temps, il sentait une envie germer en lui, une envie profonde et obscure. Attentif à ce frémissement qui agitait le lac calme de ces pensées, il savait que la solution le menait d’abord vers la Grande Bibliothèque d’Armor. Sefour sortit de sa maison au toit de chaume et prit la sente qui le faisait traverser la forêt avant d’arriver au gros bourg.
L’aube envoyait ses derniers rayons de rose et devant lui se profilait la forêt des Mystères. On voyait des volutes de vapeur sortir de la bouche du bel Elonirte. « Bel Elonirte » est un pléonasme, car en ce monde, la beauté physique était l’exact reflet de la beauté spirituelle qui est l’essence même de tout Elonirte. Et par beauté physique, il serait vain d’imaginer des canons précis, mais tout être en les voyant de n’importe quel univers et de n’importe quelle époque aurait ce sentiment. La difficulté étant qu’à part de rares privilégiés, il est impossible de les voir.
Il entra dans la forêt qui bruissait de l’agitation des êtres sauvages et discrets qui l’habitaient. Sa démarche semblait survoler la terre… Une licorne l’observait, fascinée. Un comble pour un être féerique. Il atteignit une cascade qui plongeait dans une petite mare. Avec un sourire joyeux, il s’accroupit, prit de l’eau dans ses mains et se la projeta sur le visage et le torse. Puis il se releva.
La licorne lui faisait face de l’autre côté de la mare. Il lui sourit, elle bondit au-dessus de la mare. Rétive, elle le toucha de sa corne, au milieu de la poitrine, comme si elle voulait s’assurer de sa réalité, comme un aveugle aurait fait en touchant un visage. Sefour ne bougea pas. Il avança la main et lui caressa le dessus de la tête. Elle hennit. Il flatta son flanc en appréciant la douceur de sa toison blanche. Elle avait une croupe voluptueuse que Sefour admira avec chaleur. Il sentait son pénis se tendre de même que la taille de son corps grandissait pour mieux pouvoir pénétrer la licorne et même la sodomiser. L’animal était sensible à cet afflux de chaleur sexuel et d’amour inconditionnel. La licorne, sous ses débuts d’assauts amoureux, ruait un peu dans l’attente de sa pénétration. Sefour répondant à son appel la monta de son phallus devenu proéminent. La chaleur de son fourreau serré le remplit d’un intense désir, il la prit sauvagement, pendant que ses mains immobilisaient son arrière-train.
La licorne frémit avant de se transformer en femme. Elle était nue devant lui, belle de candeur et de pudeur, Sefour lui prit alors les mains et l’entraîna doucement vers un saule pleureur au bord de la mare. Ils s’allongèrent, insensibles à la fraîcheur matinale. Doucement ils s’embrassèrent. Des primevères, des jonquilles et des lys, gagnés par leur énergie sexuelle fleurissaient autour de leur couple enlacé. Ils se serrèrent l’un contre l’autre.
Ses seins amples caressaient le torse de l’Elonirte. C’était une danse de gestes, de mouvements d’amour, leurs corps s’entremêlaient dans une harmonie dont on n’aurait pu distinguer un début et une fin… La bruine tomba comme une couverture tiède sur leurs ébats et le monde autour d’eux devint comme un petit paradis avec un arc-en-ciel. La verge de Sefour brillait et dans sa perception kaléidoscopique, il sentait le chaudron magique de la jeune femme s’enflammer pour s’enlacer autour de lui. Il jaillit en pluie de lumière et la chaleur du buisson ardent souffla le corps de la femme en un gémissement extatique. De leur union naîtrait la constellation que les hommes appellent « constellation de la Licorne ». Dans le monde des Elonirtes les instants pouvaient être magiques, sans attache. Les êtres glissaient sur l’existence éternelle sans trace ni demande.
Le couple demeura enlacé dans la paix puis la femme reprit son apparence de licorne. Sefour lui taquina le museau et reprit son chemin, rempli de joie. Après une marche agréable, il rejoignit le bourg. De belles maisons de style médiéval avec colombages le composaient. Souvent les poutres en bois étaient sculptées de figurines expressives, qui pouvaient rappeler des scènes pastorales ou des contes de fées. Des saynètes sexuelles étaient aussi gaillardement représentées. Quelques Elonirtes discutaient entre eux, ou, disons conversaient, s’échangeaient des pensées, des filets de lumière ou de l’énergie.
La Grande Bibliothèque d’Armor était édifiée selon le style gothique. De nombreuses gargouilles démoniaques, angéliques, ou fantaisistes au bout d’arches élancées regardaient les passants. Le bois, la pierre et les enluminures étaient les maîtres mots de ce lieu. Les textes et illustrations étaient soigneusement sculptés dans des livres de pierre dont la matière à la souple et dure n’avaient pas d’équivalent dans les autres univers. Nulle crainte de voir ici les ouvrages tomber en poussière, l’éternité de leur message leur était promise.
Sefour rentra et respira l’odeur du bois. Sous les voûtes élancées, des milliers d’œuvres le contemplaient. Le problème pour lui n’était pas tant de savoir où se trouvait le livre, mais lequel était en mesure de le guider et de répondre à ses interrogations, et en Armor, c’était la fonction du bibliothécaire. L’homme grâce à son énorme intuition était en mesure de comprendre les demandes sous-jacentes des lecteurs et de les relier au livre adapté, celui qui presque à coup sûr ferait avancer le quêteur sur le chemin de son existence.
Sefour conta par le menu à Elnir, le responsable de la bibliothèque, les impressions qui le gagnaient de temps en temps, des impressions de pesanteur, d’appel vers un ailleurs où la sérénité n’est plus un fait entendu, mais le fruit d’un combat sur soi, vers un monde où l’angoisse sculpte les esprits et les comportements. C’était comme un dragon noir qui s’élevait en lui et lui disait : tu as un combat à mener. Or, dans le monde des Elonirtes, par définition, il ne pouvait y avoir de réels combats, car la mort n’existait pas. Elnir ouvrit son esprit à la demande de Sefour, chaque livre pour lui était d’une coloration particulière et il devait trouver celui dont la couleur était la plus proche des interrogations de Sefour.
Quelque chose de violacé, de noir, rouge… Son esprit avait capté le parfum des soucis de Sefour et le livre correspondant jaillit en son esprit, oui, c’était cela. Elnir connaissait les méandres de l’esprit, ses chemins vers la lumière ou l’obscurité, les impasses ou les petites ruelles, les corridors de l’émotion. Sans doute, il ne connaîtrait jamais l’ensemble du labyrinthe, car le jeu de l’âme est infini, mais il possédait un grand savoir vivant.
Il communiqua avec Sefour. Le livre se nommait « Iliade et portes », il lui dit, mais ne lui révéla pas l’entière vérité qu’il pressentait. Ensuite le bibliothécaire informa Sefour qu’il était à l’entrée d’un passage, que celui-ci était obscur et tortueux, mais qu’il en sortirait grandi. Que dans ce livre, il trouverait un début de la réponse. Sefour le remercia et alla chercher le livre qu’il trouva sans difficulté, il suffisait de l’appeler pour que celui-ci reluise. Voici le premier chant sur lequel son regard s’arrêta :
Sefour referma le livre et respira. Oui, Elnir avait bien vu. Il salua le bibliothécaire sans âge, sortit du bâtiment et se dirigea vers la salle des combats qui se trouvait un peu à l’écart du bourg, sur le faîte d’une colline. Là, des Elonirtes combattaient des démons inférieurs qu’ils créaient eux-mêmes.
La séance se déroulait ainsi : un Elonirte voulait combattre par exemple le démon de la tentation. Comme tous ces démons n’existaient pas dans leur nature intérieure, ils faisaient appel à un Elonirte-Mage qui ouvrait le livre des Incantations et faisait appel au démon. Celui-ci se matérialisait et commençait à déployer son fouet d’énergie, destiné à enlacer le corps de l’Elonirte. Le danger n’était pas réel pour l’Elonirte, mais s’il maîtrisait mal le démon, il pouvait se retrouver ralenti dans sa progression spirituelle.
Inversement, faire preuve d’une grande maîtrise pouvait l’emplir d’un sentiment d’extase ce qui est toujours appréciable. On voyait pendant la joute l’Elonirte se fondre dans une sorte de danse martiale, faite de passes magiques qui petit à petit allait épuiser la substance du démon et le racornir jusqu’au néant.
Il n’y avait pas de contact direct avec le démon, c’était la puissance de l’esprit de l’Elonirte qui augmentait avec l’intensité ainsi que la justesse mise dans la chorégraphie martiale qui finissait par le détruire. Alors le démon poussait un dernier cri furieux avant de s’évanouir, renvoyé entre les pages du livre des incantations.
C’était un régal de regarder ces combats. Parfois un simple mouvement du poignet exécuté d’une certaine manière allait vaincre le démon. Encore une fois tout dépendait de la justesse et de la finesse du geste, mais surtout de l’esprit qui imprégnait chaque mouvement. Or, il semblait à Sefour qu’un appel obscur le mettait en face d’un défi de ce genre, mais de nature terriblement plus importante.
Christophe vit le poing arriver comme au ralenti, il se décala légèrement, passa sur l’extérieur de son adversaire, détourna le coup de sa main gauche puis fit une saisie sur un point particulier et douloureux au-dessus du coude. Immédiatement, Jean-Baptiste, un des élèves, se retrouva à terre le bras pris dans une clé entre ses genoux. Il veilla à maintenir une pression pénible assez forte qui immobilisait Jean-Baptiste et lui plaquait le corps au sol, tout en expliquant aux stagiaires ce qui venait de se passer. Il allait finir cette première journée de ce camp d’été d’arts martiaux par la démonstration de cette technique. Finalement, il relâcha son partenaire.
Christophe demanda aux stagiaires de s’aligner en face de lui, comme dans n’importe quel dojo d’arts martiaux – du moins gradé au plus gradé. Ils exécutèrent le salut rituel puis s’assirent en silence. Il tenait beaucoup à ce salut rituel, c’était un sas d’entrée et de sortie. Au début de la séance, le salut permettait de se mettre dans l’état d’esprit que nécessite la pratique, de se rendre présent et couper avec la vie du « dehors ». Ensuite, le cours d’art martial, du fait même qu’il incite à une concentration sans faille sous peine de se prendre un poing ou un coup de pied dans la figure, oblige le pratiquant à investir l’instant et prendre totalement possession de son corps. Le salut de fin permet à l’esprit qui est déjà pleinement présent de se relâcher et se rouvrir dans une paix bienfaisante aux moindres sensations du monde extérieur.
Outre le grésillement des néons, ils entendaient le chant des grillons qui animait ce début de soirée, vers 22 heures. Le calme était-il en eux ou s’étaient-ils mis dans un état d’esprit propice à le recevoir ?
Les élèves étaient partis. L’atmosphère était encore emplie de la sueur des efforts des pratiquants. Christophe se dirigea vers le petit autel où il fit brûler de l’encens dont le parfum titilla ses narines. Il regarda la fumée s’élever. Il se souvint d’un échange avec une élève. Christophe avait demandé : « Pourquoi pratiquez-vous les arts martiaux ? » Une jeune fille avait levé la main et dit : « J’en avais marre de me sentir totalement impuissante quand on voulait me faucher mon sac à main ou qu’on me tripote les fesses ! » Lui-même était venu ainsi aux arts martiaux, il y avait de cela maintenant plus d’une vingtaine d’années : comme le temps passe !
Un jour, peu de semaines après qu’il eut trouvé « Le monde des Elonirtes », il téléphonait avec son nouveau portable high-tech. À cette époque, il prêtait encore un peu d’attention aux signes extérieurs qui disent que vous êtes « dans le coup ». Après tout, il était jeune ! Il revenait d’une soirée et marchait vers le Champ-de-Mars en téléphonant à un ami. Deux types lui sautèrent dessus, l’un lui prit le portable pendant que l’autre le jetait à terre et le rouait de coups de pieds. Il se mit en boule, les coudes plaqués sur les côtes, les mains sur la tête. Sous les impacts, une côte craqua et lui fit terriblement mal, un autre coup fractura sa mâchoire. Il fut tellement surpris et était si peu préparé à ce genre d’événements qu’il ne fit rien. Sa réaction ne fut pas si mauvaise puisqu’il protégea ses points vitaux et n’entraîna pas d’escalade de violence. Les deux voyous, voyant qu’il avait son compte et entendant des badauds qui arrivaient, s’enfuirent en courant. Mais bien sûr, ça ne pouvait le satisfaire, il se sentait une victime potentielle perpétuelle puisqu’il se savait incapable de répondre à la menace. Et c’est bien connu, les prédateurs sentent la peur et attaquent de préférence les proies en manque de confiance. C’est la loi de la jungle.
Dans « Le monde des Elonirtes » qu’il feuilletait presque tous les jours, il y avait une enluminure où plusieurs images se succédaient comme dans une bande dessinée. Un être, par une série de gestes des mains, des pieds, de postures corporelles semblait, et cela sans jamais le toucher, repousser un être malfaisant, un monstre, un démon. Cette série de mouvements lui avait rappelé quelque chose d’analogue, mais de bien réel qu’il avait déjà observé. Une fois, il était allé voir à Bercy un spectacle d’arts martiaux et avait assisté ainsi à un « kata » de karaté qu’un vieux maître de l’île d’Okinawa avait exécuté tout seul. Au départ, il n’avait pas compris l’intérêt de cette chorégraphie, même pas impressionnante, mais effectuée avec une concentration sans faille. Et puis le vieux maître avait montré les applications au combat de chaque mouvement avec un partenaire à vitesse lente puis rapide et là, tout le monde, auparavant sceptique, avait saisi et le silence avait régné dans la salle.
Voici ce que l’enluminure lui suggérait. Il s’était alors mis en quête d’un maître d’arts martiaux, mais…
Était-ce l’influence du « Monde des Elonirtes » ? Un heureux hasard qui lui fit voir la bonne affiche au bon moment ? Il réussit à éviter tous les clubs où l’essence de l’art martial s’était perdue au profit d’une transformation en sport. Dans ce dernier, il est question de gagner, d’être meilleur que l’autre tandis que dans un art martial, il est question de survivre en cas d’agression et de se perfectionner. La cible n’est jamais autre que soi, même si sport de combat et art martial peuvent se recouvrir à un moment, ils finissent immanquablement par diverger de par leur finalité différente.
La peur avait donc été à l’origine de sa recherche, mais maintenant, il en était à un stade où c’était le sentiment d’harmonie, de beauté, de justesse qui le tirait en avant. Oui, la peur avait été vite effacée et curieusement – était-ce parce qu’il dégageait une confiance nouvelle ? – il n’avait plus jamais été agressé de près ou de loin. Et la jeune fille lui avait dit avoir constaté le même fait. Il lui souhaitait maintenant de franchir cet autre palier dans la compréhension des arts martiaux.
Lila, sa fille venait de le tirer de ses réflexions et cela le fit sourire. Ce dernier camp d’été, qui se déroulait fin août, avait lieu dans un dojo Zen qui avait été construit il y a quelque temps en Auvergne.
Un dojo qui sentait bon le bois des poutres, des cloisons, du plancher verni. Le responsable du dojo, un bon ami qui partageait sa passion pour les arts martiaux, acceptait ainsi de lui louer le dojo pour des stages de quelques jours auxquels, d’ailleurs, des pratiquants habituels du Zen venaient se joindre.
Sa fille de 6 ans se plaisait beaucoup dans cet endroit en pleine nature. Des activités avaient été prévues pour les enfants des couples qui venaient participer aux stages. Elle s’était glissée sans bruit et voilà qu’elle l’avait surpris ! Christophe se disait que, vu la discrétion de ses déplacements, tel un chat, elle ferait une très bonne ninja ! Il plaisantait, mais en réalité il était sensible à l’intérêt que montrait sa fille pour la chose martiale.
Lila était le fruit merveilleux de son union avec sa femme chinoise. Autant Christophe pouvait aller loin dans l’abstrait, autant sa femme, avec toutes ses qualités de volontarisme, de courage et de douce folie, savait rester près des choses quotidiennes. La complémentarité pour leur couple n’était pas un vain mot. Et l’ouverture à la culture de l’autre non plus.
« Lila ! t’as pas honte de faire sursauter ton père ? » lui dit-il en riant. Comme si cela ne suffisait pas, son vieux maître d’arts martiaux arriva sur ses entrefaites et lui mit une bourrade dans le dos.
Le ton était sérieux, sans être trop grave, mais il sentit que quelque chose de nouveau se préparait pour lui. Christophe intima à Lila de rejoindre sa mère. Le maître reprit :
« Cela fait maintenant de nombreuses années qu’on se connaît. Et je sais quelles sont tes aspirations dans le domaine des arts martiaux. Ce n’est pas être champion du monde, ce n’est pas être meilleur que les autres, et ce n’est même pas être reconnu comme un expert qui t’intéresse.
— Effectivement, Maître, ce n’est pas ce que je recherche.
— Ce que tu cherches, c’est l’aisance, c’est l’unité corps-esprit, celle qui te permet d’effectuer le geste juste au moment juste, celle qui te permet de vivre tes katas, les exprimer, leur donner leur densité.
— Et cela, je ne pense pas que tu pourras l’acquérir totalement en restant près de moi. Il te reste un palier à franchir, en fait, une porte à ouvrir. (Ils savaient tous les deux de quoi ils parlaient, mais il y a des choses qui ne peuvent s’exprimer par les mots).
— Alors tu ne connais pas tout et je connais un vieux maître, enfin mon maître qui peut t’aider. (Là un doute gagna Christophe, son maître était déjà fort âgé, quel âge avait donc ce vieux maître ?). Mais avant de le rencontrer, tu dois faire le vide, le grand vide. Et voyager… à pied.
« C’est une bonne question… Il habite sur une petite île, très peu connue en haut d’une montagne. Et pour l’atteindre cette île, il faut une carte que je vais te donner.
— Une île en haut d’une montagne ? Je ne suis pas sûr de comprendre…
— Quand tu seras arrivé, tu comprendras. Tu lui donneras la lettre d’introduction que voici. C’est un voyage qui devrait durer dans les 3 mois. Prends ton temps, le voyage est presque aussi important que le but. Mon maître t’apprendra un kata, on pourrait l’appeler le kata ultime, celui qui te permettra de fusionner corps et esprit. Mais pour qu’il te l’enseigne, il te faudra lui démontrer que tu le mérites. Je te conseille donc de choisir ton kata préféré et de le lui présenter. S’il estime que tu n’es pas encore prêt, il te refusera son enseignement. Penses-tu que tu vas pouvoir faire ce voyage ?
— Je vais en parler à ma femme, mais je ne pense pas qu’il y ait de problèmes. C’est étrange… je ne pensais pas que la fusion était liée à une technique particulière… un kata “ultime”… »
Le maître sourit devant les interrogations de son élève maintenant dans la force de l’âge et plein de maturité.
Christophe, le soir, parla à sa femme. Xiayu, ce qui veut dire « Pluie en été » en chinois, n’émit aucune objection à son aventure. La base de leur couple était d’en faire un lieu d’épanouissement et de liberté, ce qui n’autorisait pas n’importe quoi, mais permettait d’envisager des décisions que plus d’un couple hésiterait à prendre. Par exemple, une fois, Xiayu, pour sa carrière professionnelle, était repartie travailler 6 mois en Chine avant de revenir travailler dans une filiale de l’entreprise implantée en France.
Et c’est du fait même de cette liberté que leur couple durait, que leur complicité et confiance s’approfondissaient. Finalement leur vie n’était pas une autoroute tranquille, mais c’était ce qu’ils aimaient. Ils appréciaient d’autant plus les périodes calmes qu’ils savaient que des périodes plus mouvementées pouvaient advenir.
Cette nuit-là, ils firent l’amour avec une sorte de lenteur et gravité, intensité et volupté. Comme un symbole, car ils aimaient feuilleter le beau livre du Kama sutra, ils prirent plaisir à exécuter la position du lotus. Christophe assis les jambes en tailleur prenaient les fesses de sa femme et la faisait aller et venir le long de son membre dur. La peau du pénis tendu frottait contre les lèvres mouillées de cyprine de sa femme. Les pieds à plat sur le lit, elle s’asseyait puis remontait, ses seins effleuraient son torse et il gobait les tétons au passage. À d’autres moments, c’était Xiayu qui contrôlait le mouvement. Les longs cheveux noirs menaient une danse envoûtante. Elle sortit le pénis de sa grotte et le fit pénétrer dans son puits obscur. Les mains glissaient sur les peaux, les souffles se faisaient profonds, les corps se collent contre la peau. Elle gémissait de plus en plus fort et Christophe sentit le dragon l’emporter. Ils crièrent tous les deux.
Dans les profondeurs duquel les énergies de la terre errent.
Sur lui s’érige la Tour, vestige d’anciennes guerres.
l’esprit s’ouvre à l’imaginaire et le possible enfer.
Sur le fleuve de mon âme, je prends la noire galère. »
Par les chemins inconnus et invisibles, Sefour marchait. Les herbes s’écrasaient avant qu’il n’ait mis le pied dessus, les arbres écartaient leurs branches pour l’inviter à suivre le tracé d’une route qui se découvrait au fur et à mesure. La veille, il avait feuilleté au hasard le livre « Iliade et portes », pour s’arrêter sur l’illustration de la silhouette du Mont Perdu. Sur la page de gauche se dessinait l’impressionnant promontoire surmonté de l’ancienne forteresse et sur la page de droite, le poème écrit en runes gravées.
La vision de ce lieu tourmenté évoquait immédiatement des associations d’idées funestes aux relents chargés de suie. Il savait qu’en ce lieu reculé vivait un Elonirte qui possédait un savoir terrifiant. On dit que tout se paye. Cette loi valait aussi dans le monde des Elonirtes. Le maître du Mont Perdu, Eljhad, payait son immense savoir de lumière, mais aussi d’obscurité d’un retrait éternel et d’un silence quasi permanent. Comment Eljahd aurait pu entretenir des relations communes même avec des Elonirtes, lui à qui le savoir ainsi que la connaissance noire des choses imposaient un mode d’existence qui pourrait faire frémir même les esprits les plus ouverts. Oui, on disait des choses chez les Elonirtes. Et le reflet d’Elhadj avait inspiré bien des images et personnages dans les différents univers. Parfois, la nature porte un masque terrifiant fait de cruauté, de vices, de sauvagerie. On veut croire que c’est un autre, que c’est Lucifer, prince des ténèbres, on le rejette, mais en fait, c’est bel et bien en nous. Eljhad avait sondé les profondeurs et sa connaissance était comme un globe parfait. Mais la solitude était son châtiment et sa réputation sentait le soufre.
Cependant, Sefour ne se laissait pas arrêter par des rumeurs alors que son cœur lui indiquait assez bien que le chemin passait par cette rencontre. Il observait avec acuité et anxiété des changements s’opérer en lui. L’inquiétude était aussi un sentiment nouveau pour lui. Lorsqu’il marchait, l’herbe ne se relevait plus après son passage, les branches des arbustes pouvaient se casser. Or, il était connu qu’un Elonirte ne laissait pas de trace, que son pas était plus léger que les volutes d’un nuage, et son corps aussi ondoyant que la brise du printemps. Que se passait-il ?
Bientôt, à la forêt luxuriante, succédèrent la bruyère et les brouillards, Sefour avançait sans s’arrêter. Le ressac de la mer grondait, des falaises en calcaire blanc dressaient leur silhouette majestueuse et presque féerique. Sefour s’arrêta et inspira l’air de la mer, laissa l’instant et les cris des goélands envahir sa conscience. Son regard erra sur la dentelle de craie.
Il descendit sur la plage pour vérifier ses observations. Ses pas laissaient des marques bien visibles dans le sable alors qu’auparavant les empreintes s’effaçaient aussitôt. Dans le reflet de l’océan, il observa son corps qui devenait dense, charnel.
Sur la plage, il décida de s’arrêter et ainsi contempler le mouvement de l’eau, regarder la nuit étoilée s’installer, la brillance des astres. Assis, son esprit erra hors du temps et de son corps, visita les corridors spatio-temporels, croisa des âmes en quête de lumière, comme des photons perdus. Ces âmes, il les guidait à l’aide d’indices, d’objets, de situations, autant de petits cailloux qu’il laissait soin aux consciences en éveil de recueillir comme le petit Poucet l’avait fait avant eux pour retrouver le chemin de la maison perdue. Quelqu’un quelque part cherchait, il lui répondait.
À l’aube, il reprit conscience de ses orteils, de ses pieds, ses mollets, genoux, cuisses, bassin, fesses, sexe, ventre, poumon, omoplates, épaules, colonne vertébrale, cou, tête. Il perçut les sons, ressentit le sable sous lui, respira l’air iodé, goûta sa salive et enfin ouvrit les yeux.
L’écume des vagues se confondait avec le gris du ciel. Il reprit le chemin et pénétra dans une forêt d’arbustes rabougris, certainement la conséquence d’un incendie récent. Quelques rares chants d’oiseaux étaient audibles. Le vent souffla. Il sentit une masse d’énergie se condenser non loin de lui. Au milieu de la végétation aux couleurs vertes et marrons, une charmante démone de rouge érotique lui faisait face, un filet à une main et un trident dans l’autre.
Succomber au succube était bien tentant par définition. Sa Voie, à Sefour, était différente et pas moins attirante. Il détendit ses muscles qu’il sentait pleins d’une nouvelle vitalité, presque animale. Les pieds écartés, le bassin légèrement en avant, il leva les mains et les abaissa en signe d’apaisement. Une sphère rouge et violette était apparue entre eux deux, territoire chaud et magnétique induit par leur interaction. La démone très souple et sensuelle répondit à son geste en s’asseyant sur sa cuisse droite et en tendant sa cuisse gauche certainement prête à bondir à la moindre faille.
Il admirait ses seins qui se soulevaient à un rythme régulier, ne trahissant aucune tension. Il avança prudemment d’un pas et fit une passe de mains comme si, à distance, il la prenait en ciseau entre ses bras et épaules qui formaient un arc gracieux.
La démone frémit de plaisir. La sphère de couleur prit une teinte rouge-orange irisée de flammes jaunes. Il ne s’agissait pas d’un combat à proprement parler entre eux deux, plus d’une cérémonie rituelle et énergétique entre deux pôles complémentaires qui s’attiraient inexorablement. La démone ramena sa main armée d’un filet avant de le lui lancer. Dans la continuité du mouvement, la main droite de Sefour s’abaissa vers le sol, le bras gauche se leva vers le ciel, dessinant une sorte d’équerre, et repoussa sans peine le filet psychologique. Il avança d’un pas encore vers ce rétiaire à la plastique voluptueuse. Respiration calme, il détendit son bras gauche, son bras droit monta en protection, puis le bras gauche se tendit pour libérer la poussée énergétique. La démone ouvrit grand ses yeux à la pupille fendue, lui fit un sourire de ses lèvres vermeilles et disparut.
Sefour s’interrogea sur cet incident. Normalement, pour la venue d’un démon quelconque, il fallait qu’un Elonirte-mage intervienne et chante une incantation. En effet, les auras des Elonirtes, c’est-à-dire le reflet de leur évolution spirituelle, faisaient que nul démon ne se sentait incité à venir les défier. À quoi bon tenter un être au-delà de la morale et de l’immoral ? De plus Euphoria, le royaume originel des démons, se situait sur un plan très éloigné du royaume d’Armor.
Serait-ce que Sefour commençait à abriter en son for intérieur des graines sensibles au parfum de la tentation, aux sentiers de la dépravation, du vice coupable, de la colère, du désespoir ? N’avait-il pas été sensible au balancement sensuel du corps du succube ? Sefour sourit : oui, il s’était senti aguiché avec un désir de posséder, cela aussi était nouveau et pas désagréable. Et peut-être avait-il créé en son sein la matière même nécessaire à la venue de cette démone.
Il reprit sa progression et se retrouva devant l’antique forteresse du Mont Perdu. Il sentait les esprits des morts d’une race, disparue il y a bien longtemps, vibrionner autour de lui. Les pierres, les gargouilles et le temps hivernal s’accordaient parfaitement pour faire de ce lieu un endroit mélancolique et frissonnant. La mer retirée au loin, il marcha sur la digue qui l’amena à la porte d’entrée. Celle-ci s’ouvrit dans un soupir. Il monta par des venelles étroites et obscures avec le sentiment constant que pas une pierre n’était vierge d’une histoire terrible.
Une silhouette noire lui saisit la main sans qu’il l’ait sentie venir. « Ne t’inquiète pas, Sefour, c’est moi Eljhad ». Sefour perçut bientôt une chaleur amicale se diffuser dans son corps. Eljhad portait un long manteau charbon qui le faisait ressembler à un grand corbeau. « Viens, entre dans mon humble masure en ruine » ajouta-t-il, ironique, en le faisant rentrer dans un grand donjon au toit délabré.
Ils se retrouvèrent dans une pièce imposante avec un feu de cheminée qui crépitait. Sefour contempla Eljhad vêtu de son ample cape. Normalement, aucun Elonirte ne portait de vêtement puisqu’ils considéraient qu’ils n’avaient rien à cacher et, de plus, ne pouvaient souffrir ni de la chaleur ni du froid. Eljhad lui en portait, Sefour regarda ses mains et observa leur texture charnelle. Eljhad suivit son regard et sa pensée.
« Oui, je me suis transformé… Tu comprendras bientôt, car c’est ton destin. Je vois déjà que des altérations de ta structure se sont produites. »
Sefour ne put qu’incliner la tête en signe d’assentiment.
« Mais comment cela se passe-t-il donc ? demanda Sefour.
— Je ne peux te le révéler, cela rendrait l’épreuve terrible que tu vas passer, inefficace, et par là même, tu ne pourrais suivre la roue de la Loi. »
Tous les deux laissèrent respirer le silence entre eux. Leur échange était spirituel et non verbal comme la transcription scripturale oblige à le laisser penser. Les voûtes élevées et remplies d’obscurités abritaient l’échange entre les deux êtres.
« D’autres Elonirtes ont franchi ce pas, Sage. Je suis le seul à être revenu dans un même cycle. En cela, je suis devenu un guide dans le monde des Elonirtes ce qui est tout à fait inhabituel. »
Sefour sentait qu’il y avait beaucoup de non-dits. Cependant, ce manque d’explication n’était pas fait pour le pénaliser, ce sont des choses à vivre et non à mettre en mots. Le lendemain il partirait pour un voyage dont il ne connaissait toujours pas la finalité.
Christophe marchait dans la forêt. En ce début de matinée, il pouvait humer à pleins poumons l’odeur humide des pins. Des volutes vaporeuses s’échappaient de sa bouche tandis qu’il inspirait par le nez. Il adorait ces moments où il se trouvait tout seul dans la nature généreuse de l’Auvergne. Il jeta un coup d’œil sur la carte que lui avait donné son maître.
C’était une carte approximative et visiblement ancienne qui n’aurait pas dépareillé dans « Le monde des Elonirtes ». Elle reprenait une partie d’un tracé multicentenaire qui est le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle. Certains disaient que parcourir le Chemin, c’était comme parcourir la voie lactée… Voilà une image qui le faisait sourire et rêver en même temps. Ce qui est sûr, c’est que Compostelle veut dire champ d’étoiles… Mais dans cette nature si vivifiante, il se sentait lavé et près de la terre…
Cela faisait une semaine qu’il marchait ainsi six à huit heures par jour, des étapes de vingt kilomètres dans cette moyenne montagne qu’il aimait tant, à traverser la Margeride et l’Aubrac.
L’Auvergne était sa terre d’adoption. Et la carte lui indiquait le tronçon déjà assez long entre Le Puy-en-Velay et Saint-Jean-Pied-de-Port. Au Puy-en-Velay, il avait déambulé dans la ville et pénétré dans la cathédrale de pierres noires, il s’était recueilli quelques instants devant la figure énigmatique de la vierge noire. À cette époque-là, rares étaient les pèlerins sur le chemin. En effet, les intempéries étaient fréquentes et si la pluie convient aux escargots, elles ne conviennent pas aux marcheurs qui portent leur maison sur leur dos.
Mais pour Christophe, toute condition climatique était la bienvenue, car il avait le désir de se noyer dans la nature, de s’y dissoudre, de la ressentir par tous les pores de sa peau quand bien même il se retrouverait trempé jusqu’aux os… Tant pis ! Il avait tout son temps, et si son linge refusait de sécher vite, alors il prendrait le temps de s’arrêter dans les différents lieux qui parsemaient le parcours.
Il vit émerger de la verdure le clocher de la cathédrale de Conques qui se trouvait en contrebas. Ne trouvant plus de place dans les gîtes, qui pour certains étaient fermés à cette époque de l’année, il fut finalement accueilli par une communauté catholique. La religion chrétienne, ou plutôt le dogme chrétien n’étaient pas son fort, mais il apprécia l’atmosphère généreuse et sobre de la communauté tournée vers quelque chose qui les dépassait. Le lendemain matin, il partit assez tôt et entra dans la forêt. Dans la fraîcheur et le silence de la nature à peine éveillée, il marcha quelque temps, puis déposa son sac à dos contre un chêne. Curieusement, le tronc de cet arbre avec ses nœuds évoquait le profil d’un visage humain. Il enleva ses chaussures de montagne, sa veste puis sa polaire. Il prit une position debout confortable, ferma les yeux et détendit ses épaules. Il commença à enchaîner les gestes lents et gracieux du taï-chi. Son esprit en harmonie avec son corps s’apaisa et se fondit dans le silence. Dans l’apprentissage du taï-chi, son maître chinois lui avait fait découvrir tout d’abord le schéma externe puis, petit à petit, avec beaucoup de patience, l’avait acheminé vers l’appréhension de sensations internes lorsqu’il exécutait les mouvements.
Fluidité, silence, comme une rivière d’énergie qui fait lit dans son corps. Voilà, il se trouvait dans l’état d’esprit désiré… Maintenant il prit une attitude plus guerrière, debout immobile, il était prêt à extérioriser l’énergie, à la libérer sous la forme de son kata de karaté préféré. Le combat imaginaire commença contre des ennemis invisibles, où les mouvements, les déplacements, les frappes et les esquives se succédaient en une chorégraphie hallucinée et hallucinante.
À la fin, il reprit sa position immobile, souffla, détendit son corps et son esprit puis salua en s’inclinant devant l’assistance invisible des immortels qui le guettait, attentive à la moindre faille. Deux cris puissants avaient déchiré l’air, la nature et les élémentaires écoutaient. Souriant, il remit tranquillement sa veste et continua sa randonnée. Après plusieurs heures de marche entrecoupées d’une pause, il atteignit le prochain gîte. C’était une tour construite au Moyen Âge qui avait été aménagée pour servir de refuge aux randonneurs. Quelques marcheurs qu’il retrouvait parfois le soir étaient là.
Un Hollandais, un couple de Français, une jeune Allemande. Curieusement, entre eux, ils ne parlaient jamais de religion, mais ils étaient dans une sorte de communion tacite et taiseuse, centrée vers l’existentiel, le retour à la simplicité. Les pèlerins, après avoir expédié les tâches courantes, comme prendre une douche, étendre le linge, faisaient leur popote évidemment tout ce qu’il y a de plus rustique… Le plat préféré de Christophe était ainsi des pâtes aux sardines à l’huile, celles-ci ayant l’immense avantage d’éviter d’avoir à beurrer les pâtes.
Christophe lisait un peu, écrivait divers textes et puis se couchait tôt, tout comme ses compagnons de route, rompus qu’ils étaient par la marche de la journée. Leur esprit ainsi coupé de tout contact avec l’extérieur, le téléphone, internet, la vie sociale et mondaine, leur esprit se décantait naturellement… et se gavait de petits bonheurs simples dont le spectacle de la nature n’était jamais loin. C’est là qu’on se rend compte que pour se sentir bien, il suffit de pas grand-chose. Même un café lyophilisé chaud prend une saveur incroyable à 6 heures du matin.
Il traversa l’Aveyron et ses gorges verdoyantes à la roche de calcaire, le Béarn, le Gers, la Gascogne pour attaquer les flancs des Pyrénées. En ce début d’automne, prendre de l’altitude dans les contreforts magnifiques du massif montagneux demandait de la persévérance. Mais le corps de Christophe, après toutes ces journées, de marche était rodé et il ne sentait même plus le poids de son sac. Il est un fait qu’il avait un bon souffle et qu’il prenait plaisir à sentir son corps en parfaite santé. Il ne forçait pas son rythme, il marchait à la cadence que la montagne lui suggérait. De temps en temps, il faisait une pause et appréciait le paysage.
L’arrivée à Saint-Jean-Pied-de-Port se précisait et il était curieux de découvrir cette « île en haut de la montagne ». Après avoir découvert les maisons pittoresques et anciennes de la petite ville, il profita de ce goût d’aboutissement pour savourer le moment et se commander un grand café et un croissant au beurre à la terrasse d’un bar. La carte lui montrait un chemin qui déviait du chemin de Saint-Jacques. Il se renseigna un peu auprès du cafetier sans toutefois lui révéler sa destination précise ; celui-ci lui dit que les gens n’aimaient pas à s’aventurer de ce côté, car le brouillard et les nuages vous empêchaient de voir correctement et même, d’après certains anciens, vous faisaient vivre des hallucinations. Et il arrivait bien souvent qu’après des heures de marche, volontairement ou involontairement, on se retrouvât au point de départ… quand on avait de la chance, finit le cafetier avec un clin d’œil.
Le regard de Christophe, à ces anecdotes, brilla : il aimait ce parfum d’étrange et de légende qui venait souvent le titiller dans sa vie, sans doute parce que son tempérament s’y prêtait. Après le petit pont qui enjambe la Nive, il se dirigea vers un sentier à la pente escarpée. Au départ, il fut dans les sous-bois et puis peu à peu, la montagne se dénuda et des filaments de brumes commencèrent à l’entourer. Difficile de se repérer, et le chemin était de moins en moins marqué. Des formes vaporeuses se dessinèrent, certaines curieusement voluptueuses d’autres, plus inquiétantes ; quoi qu’il en soit, il continua de monter même si le terrain se faisait de plus en plus accidenté, rocailleux et glissant. En contrebas, il entendait le bruit assourdi d’un torrent. Dans ces conditions, il lui était difficile de maintenir un rythme de marche uniforme et il se retrouva bientôt haletant et le corps presque plié en deux de peur de perdre l’équilibre. Il se demanda un bref instant ce qu’il faisait là. Puis la situation le fit sourire : il vivait pour ce genre d’instant hors norme.
La purée de pois commença à se déchirer et il retrouva du même coup le sentier qui se faufilait entre des rochers et qui continuait de monter, c’était à se demander si ce lieu existait sur les cartes IGN tant il semblait mener vers un autre monde. L’entrée du sentier était gardée par deux roches aux formes déchiquetées qui inspiraient une angoisse diffuse. Il fallait franchir le pas. Il continua et bientôt se retrouva sur un promontoire herbeux où broutaient quelques chèvres. Plus loin, il aperçut une maisonnette en pierre avec un toit en bois. Il se retourna et contempla les vagues de nuages en dessous. « L’île en haut de la montagne », l’expression prenait son sens… Il déchiffra une pierre gravée d’une inscription : « L’esprit l’emporte sur la technique ». Christophe comprit alors qu’il était arrivé à destination. Quand il approcha de l’habitation, les chèvres bêlèrent, le maître des lieux fit son apparition. Celui-ci n’avait rien d’impressionnant, taille moyenne, regard ouvert et chaleureux.
Devant cette simple question, Christophe se sentit un peu bête, puis se reprit.
« Bonjour, je l’espère… En fait, je pratique les arts martiaux, et je sens que quelque chose me manque… Mon professeur m’a envoyé vers vous… Je marche maintenant depuis bientôt un mois… Mais j’ai adoré faire ce voyage. »
Christophe, malgré sa maturité se sentait stupide. Était-ce le lieu qui dégageait une certaine force et simplicité qui excluaient tout doute existentiel et même le rendait ridicule ou bien était-ce la présence du maître qui rayonnait ? Il regarda plus attentivement son interlocuteur. Celui-ci semblait paisible, empreint d’une vigilance profondément détendue, décontractée, comme une rivière… Oui, c’était cette vibration qu’il captait.
« Je suppose que votre professeur vous a donné une lettre d’introduction ? »
Christophe lui tendit la lettre que le maître ouvrit… Un sourire illumina son visage. Puis il tendit la lettre à Christophe. La lettre était vierge de toute écriture.
« Votre professeur et moi, nous nous connaissons très bien. Vous vous appelez Christophe, n’est-ce pas ?
— Vous savez… les cybercafés existent à Saint-Jean-Pied-de-Port ! » Et il éclata de rire.
Décidément, il était vraiment stupide, il était temps qu’il se secoue.
« Christophe, il faut savoir… Si vous acceptez de vivre ici pour un certain temps, ça demande un engagement total. Il est capital que vous me fassiez confiance. Je sais ce qu’il vous faut et je sais comment vous y amener. Je peux vous montrer le chemin, mais marcher, voire danser dessus, ça dépend de vous.
— Oui, je suis très motivé, je ne vous connais pas, mais vous m’êtes conseillé par mon maître. Je suis là pour ça.
— Bien, je m’appelle André. Tout ce que vous ferez ici sera très simple. »
André lui fit faire le tour du propriétaire, l’enclos des chèvres, la grange et la cave où il conservait ses fromages, le potager. Est-ce utile de préciser que l’ensemble était très rustique et vétuste, mais qu’il s’y dégageait une impression d’activité saine et paysanne. André lui montra la petite chambre qu’il allait occuper sous la mansarde. Ils mangèrent un bout de gras, Christophe fit la vaisselle, André sortit prendre l’air puis le regarda faire.
« Je sens que votre esprit est déjà bien reposé, c’est un régal de vous regarder faire la vaisselle. »
Voilà un compliment qu’on n’avait jamais fait à Christophe !
« Pourtant vous pourriez améliorer votre position, les muscles en bas des lombaires, arrêtez de les pincer, voilà… le bassin un peu plus vers l’avant, pas trop… Voilà… Comme au taï-chi… Quand vous lavez les assiettes, les épaules, les avant-bras, les coudes détendus… Voilà… Vous vous sentez bien ? »
Cette question le fit sourire et il opina de la tête. En fait, comme au taï-chi, il sentait ses membres extrêmement légers et les mouvements faciles. Il se demandait s’ils allaient s’entraîner après la vaisselle.
« Si vous voulez bien, nous allons faire une sieste et ensuite nous allons nous entraîner, je pense que vous attendez ça » ajouta-t-il avec un sourire malicieux.
Après la sieste, ils se retrouvèrent sur un terre-plein avec un peu de gazon.
« J’aimerais que vous me montriez votre kata préféré. »
Christophe se mit en position, prit deux trois respirations, son esprit se calma et il fit son kata sous l’œil d’André. André le remercia puis lui proposa de descendre vers un banc qui se trouvait à côté d’une petite cascade. Ils s’assirent, le bruit de l’eau, le chant des oiseaux, l’odeur de l’humus et le souffle du vent dans les arbres, tout cela, André l’incitait à le sentir, à le savourer, à s’y attarder. Christophe se sentait de mieux en mieux. André lui demanda alors de recommencer son kata. La sensation était totalement différente comme si une eau bienfaisante inspirait ses gestes et lui faisait cracher le feu à certains moments bien précis. Il vivait le kata et le faisait vivre.
« Il faut te connecter à l’univers. Quel que soit l’endroit, mais avouons que près de la nature c’est plus facile. Sinon, imagine… Bien, maintenant on va faire quelques exercices de “mains collantes” »
Christophe, qui pratiquait souvent des exercices d’arts martiaux chinois, savait très bien en quoi consistaient les mains collantes. Deux partenaires, les paumes en contact avec les avant-bras de l’autre, cherchaient à se déséquilibrer. Ce jeu était basé sur la perception très fine des intentions de l’autre et la souplesse de réaction. Quand ils commencèrent, Christophe eut l’impression très étrange de devoir déséquilibrer une colonne d’eau, André n’offrait aucun point de résistance et s’adaptait immédiatement à ses manœuvres. Christophe se retrouva bientôt le nez dans le gazon, projeté par la force que lui-même avait employée contre André.
