Passions d'Alain Bashung, volutes et variations. - Jocelyne Laplagne - E-Book

Passions d'Alain Bashung, volutes et variations. E-Book

Jocelyne Laplagne

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Alain : Volutes et Variations est une invitation au voyage dans les géographies mentales d'Alain Bashung. À travers 80 scènes théâtrales, les auteurs proposent une réserve de moments de vie, de dialogues d'outre-tombe et d'expériences sonores. De Gaby à Bleu Pétrole, de l'harmonica de l'enfance au Stetson de l'adieu, ce texte est un hommage aux mues successives d'un dandy du rock. Destiné aux metteurs en scène, aux comédiens, ou aux simples "résidents de la République" de Bashung, cet ouvrage est un laboratoire de mots et de silences. Un outil de création libre, pour que chaque troupe puisse composer son propre Bashung, entre volutes de fumée et variations infinies. "Osez l'archange, osez le dandy, osez Bashung." Alain n'aimait pas les lignes droites. Sa vie fut une suite de ruptures créatrices, de silences habités et de mélodies foudroyantes. Ce texte n'est pas une pièce de théâtre ordinaire : c'est un laboratoire de scènes, un hommage vibrant à l'homme qui a réconcilié la langue française avec le fracas du rock. De la ferme alsacienne de Wingersheim aux lumières d'Abbey Road, plongez dans l'intimité d'un artiste qui ne connaissait pas la crise, tant sa "petite entreprise" intérieure était riche de doutes et de génie. Un outil précieux pour les troupes de théâtre, une immersion poétique pour les lecteurs, et un salut fraternel à l'immortel soldat sans joie.

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Seitenzahl: 530

Veröffentlichungsjahr: 2026

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Ähnliche


Table des matières

PROLOGUE : LA LIGNE BLANCHE

Scène 1 : Le sombre lumineux, entre fragilité et puissance

Scène 2 : Le taiseux et la rose, jardin secret

Scène 3 : L'horizon sépia, création visuelle

Scène 4 : Le laboratoire des mots dans Bleu Pétrole

Scène 4 bis : La rencontre des solitudes, Manset

Scène 5 : Le roi des scélérats, vertige

Scène 6 : Les faux calmes (Ligne claire et vin nature), remise en jeu

Scène 7 : L’inventaire des masques (1966-1975), à effacer

Scène 8 : Le projecteur intérieur, passion cinéma

Scène 9 : Le visage de pierre, Alain acteur

Scène 10 : L’appel de l’ailleurs, les grands espaces

Scène 11 : Le sculpteur de voyelles, malaxage

Scène 12 : L'armure de verre et de cuir, fétichisme élégant

Scène 13 : La nuit je mens

Scène 14 : L’héritage des énigmes et le rôle de passeur

Scène 15 : Le blues du houblon (Elsass Blues), racines

Scène 16 : L'héritage à tête de chou, Gainsbourg

Scène 17 : Le miroir aux femmes, muses complices

Scène 18 : La brûlure du projecteur, Alain géant de scène

Scène 19 : Le pince-sans-rire, humour noir et autodérision

Scène 20 : Le silence entre les notes, retrait et vague à l’âme

Scène 21 : La garde noire (Troyes, 1981), passion musiciens

Scène 22 : Le laboratoire des vertiges, mutations

Scène 23 : La mariée des roseaux (L’apprivoisement), réécriture obsessionnelle

Scène 24 : Les enfants du vertige, régénération avec les jeunes

Scène 25 : La route bleue (Nashville - Palm Springs), fantasme géographique

Scène 26 : Les héritiers du Doppelgänger, Alain catalyseur de talents

Scène 27 : La bibliothèque des ombres, le refuge

Scène 28 : L'ami de l'ombre (Manset et Bashung)

Scène 29 : L'archéologue des fréquences, dans le studio de mixage

Scène 30 : Le carnaval des ombres, la passion pour la métamorphose

Scène 31 : Pigalle, à l’heure bleue, noctambulisme et observation

Scène 32 : Les chevaux du plaisir, passion des animaux

Scène 33 : Le diapason des solitudes (Alain et Christophe)

Scène 34 : L’école du langage indirect (Belin, Burger, Bashung)

Scène 35 : Le pèlerinage des séquoias imaginaires, évasion géographique et mentale

Scène 36 : Le sang et la lumière (Poppée), le père

Scène 37 : Madame Arthur ose Bashung, travestissement

Scène 38 : Les naufragés du Vauban (Alain et Miossec), écorchés vifs de la chanson

Scène 39 : Bliss (Félicité), Alain et Vanessa Paradis

Scène 40 : Le magicien d'ose (Corrine et Alain), queer

Scène 41 : Les propriétaires d'histoires, art de la réinterprétation

Scène 42 : Le colosse de paille, maladie et ultime tournée

Scène 43 : Le laboratoire des volutes (Le combat heureux), la mort des habitudes

Scène 44 : Le sommet des treize victoires, la passion de l'alchimie des contraires

Scène 45 : Le petit étranger de Wingersheim, tout commence là

Scène 46 : La précision du trait (Alain dessinateur)

Scène 47 : Le choc électrique (La naissance du rocker)

Scène 48 : La guitare au garde-à-vous (Le service militaire)

Scène 49 : Le tour de France des bals (L'apprentissage)

Autres passions

Scène 50 : L'objectif miroir (La passion du cinéma)

Scène 51 : L'alchimie du bidouillage (Le studio-laboratoire)

Scène 52 : Le bouquet final (Vers l'avenir)

II. Une pièce dans la pièce : Récapitulatif des chansons emblématiques où les passions d'Alain Bashung transparaissent le mieux

Scène : L'archéologue de soi-même (1966)

La « passion » qui anime l'album et le titre "Roman-photos" en 1977

Scène : 1979 : Roulette russe — "Bijoux, bijoux", "Toujours sur la ligne blanche" (L'affirmation rock)

1981 : Pizza — "Gaby oh Gaby", "Vertige de l'amour" (Le malentendu du succès).

1982 : Play blessures — "C'est la faute à pas de chance", "J'passe pour un mort" (La rupture avec Gainsbourg).

1983 : Figure imposée — "What's in a bird" (Le doute créateur).

1985 : Live Tour 85 — La vérité de la scène).

1986 : Passé le Rio Grande — "L'arrivée du Tour", "Hey Jœ" (La fuite vers le Sud et l'irréversible Hendrix).

1989 : Novice — "Bombez !", "Pyromane" (La naissance du son-matière).

1991 : Osez Joséphine — "Osez Joséphine", "Madame rêve" (La consécration et l'érotisme sonore).

1991 : I'm Your Fan (Album hommage) — "Suzanne" (L'entrée dans l'univers de Cohen).

1992 : Tour Novice — L'hypnose scénique.

1994 : Chatterton — "Ma petite entreprise", "À perte de vue" (L'objet sonore total).

Quelle passion dans ma petite entreprise ?

1995 : Confessions publiques — (La mise à nu).

1994 : J'passe pour une carpe — (Le mutisme comme stratégie)

1998 : Fantaisie militaire — "La nuit je mens", "Angora", "Sommes-nous" (L'apogée et le triptyque de la rupture).

1999 : Climax — (Le croisement des voix).

1999 : Climax — "Suzanne" (La version définitive, hantée et orchestrée).

2002 : L'Imprudence — "Faisons envie", "Comme un lego" (L'abstraction, le silence et l'influence de Reggiani).

2002 : Cantique des Cantiques (Hors-série avec Chloé Mons) — "Le Cantique des Cantiques" (L'union sacrée).

Scène 54 : Le cantique des cantiques (L'union sacrée)

2003 : Retrouvailles (Album hommage à Christophe) — "Les Mots bleus" (La prière nocturne et l'hommage à l'asile de 1968).

2004 : La Tournée des grands espaces — (L'immensité).

2008 : Bleu pétrole — "Résidents de la République", "Je t'ai manqué" (La lumière et l'ascension finale).

2008 : Bleu pétrole — "Comme un lego", "Je t'ai manqué" (L'incarnation du crooner au Stetson, l'élégance du détachement).

2009 : Dimanches à l'Élysée — (Le dernier rideau).

Scène 53 : L'amour-rupture (L'influence des trois piliers Chantal, Anne, Chloé)

III. Encore une autre pièce dans la pièce …

Dans la bibliographie sélective d’Alain

Scène 55 : L'équilibriste (Le vélo et l'harmonica)

Scène 55 b : La géométrie du ricochet (Le billard)

Scène 56 : L’homme à tête de chou (Le passage de relais)

Scène 57 : Le square et les rues, posthume (La géographie du souvenir)

Scène 58 : En amont (La chanson retrouvée)

Scène 59 : Les aventuriers (La confrérie du rock)

Scène 60 : Les sillons de l'éternité (Le Père-Lachaise)

Scène 61 : Le chantier de l'impossible (Bruxelles, 1993)

Scène 62 : Le sommet de la montagne (Fantaisie militaire)

Scène 63 : Le désert de Gaby (1982)

Scène 64 : Le cimetière des voitures (Le Jésus postapocalyptique)

Scène 65 : L'homme aux mille noms (La quête d'identité)

Scène 66 : Le gouffre et le roman-photo (1977)

Scène 67 : L'explosion Gaby (1980)

Scène 68 : Le bus d'acier et le pardon (1981)

Scène 69 : L'harmonica Rosebud (Wingersheim, 1952)

Scène 70 : Le choix du cancre (1965)

Scène 71 : Le transfert (Hey Jœ), Jimi Hendrix

Scène 71 b : La fuite vers le Sud, irréversible, Hendrix

Scène 72 : Les seigneurs de la route (2007), Renaud

Scène 72 b : La spirale de fumée (1991), Volutes

Scène 73 : L'architecte dans l'ombre (1973), Dick Rivers

Scène 74 : Le duel des maîtres, Alain Bashung et Serge Gainsbourg (Play Blessures, 1982)

Scène 75 : L'héritage des loups, l'interprétation (Bashung & Reggiani)

Scène 76 : La parenthèse enchantée, Hardy (2006)

Scène 77 : Les veilleurs de nuit (Les Mots Bleus), Alain Bashung et Christophe

Scène 78 : Le temps de la retraite (Nino & Alain)

Scène 79 : Le crooner de l'ombre (Bashung et Dean Martin)

Scène 79 b : La tour de la chanson (Bashung et Cohen)

Scène 80 : Les volontaires (Bashung et Noir Désir)

IV. Un parcours de métamorphoses et de mues

Les parts d’ombre d’Alain

Des scènes interstitielles pour les parts d’ombre d’Alain

Scène 33b : Le verre de trop (L'hôtel du doute)

Scène 33b : L'anesthésie (La période de glace, 1983)

Scène 41b : Le tyran des studios (La rupture avec Bergman, 1989)

Scène 61b : Le corps qui lâche (L'Imprudence, 2002)

Scène 61c : Le champ de ruines (L'heure des comptes)

Scène 61d : Le silence est une arme

Scène 64b : Le poids du dimanche

La souffrance des victimes

Conscience et regrets sur sa dureté

Scène 68b : Le téléphone muet

Scène 79b : Le fugitif (La mue perpétuelle)

La tragédie humaine d’Alain

Glossaire : Les mots de l’absent (Scènes 1 à 80)

Glossaire des fluides sonores d'Alain

Discographie : La trajectoire des mues, volutes et variations

ALAIN : VOLUTES ET VARIATIONS

Pièce à réserve de scènes, libre de droits

Résumé de la pièce : LES PASSIONS D’ALAIN BASHUNG : VOLUTES ET VARIATIONS

Quatrième de couverture

Mots-clés

Note d'intention

Remerciements finaux

Postface : évaluation critique de la pièce

Hyères, 16 janvier 2025. Contact : [email protected]

PROLOGUE : LA LIGNE BLANCHE

Lieu : Une scène plongée dans une pénombre bleutée. Au centre, un micro sur pied, solitaire. Une ligne blanche très nette traverse le plateau de part en part.

Son : Un souffle de vent lointain, mêlé au crépitement d'un vieux disque vinyle qui tourne à vide.

(ALAIN entre. Il ne marche pas vers le micro, il longe la ligne blanche, avec cette démarche chaloupée, un peu incertaine. Il porte son éternel blouson de cuir et ses lunettes noires. Il s'arrête, s'allume une cigarette. La fumée monte en volutes lentes sous un projecteur unique.)

ALAIN :(D'une voix grave, posée) On m’a souvent demandé pourquoi je ne m’arrêtais jamais. Pourquoi je changeais de visage avant même que le précédent ne soit sec. Les gens aiment les maisons, les fondations, les certitudes. Moi, je n’ai jamais trouvé le mode d’emploi de l’ordinaire.

(Il désigne la ligne blanche au sol.)

ALAIN : La ligne blanche… ce n’est pas seulement une route. C’est la frontière. Entre le succès qui vous embaume et la création qui vous déchire. Rester sur la ligne, c’est accepter le déséquilibre. Si je m’arrête, je deviens une statue. Et les statues, ça finit toujours par prendre la poussière dans un coin de mémoire.

(Il s'approche enfin du micro, mais il ne le saisit pas. Il lui parle comme à un confident.)

ALAIN : Vous allez voir des fragments. Des éclats de miroirs. On a essayé de me mettre en boîte, de me découper en scènes, en actes, en chapitres. Mais je ne suis pas un livre. Je suis une série de mues. Un serpent qui abandonne sa peau sur le bord du chemin pour pouvoir continuer à ramper vers la lumière.

(Un accord de guitare électrique, saturé et bref, déchire le silence.)

ALAIN : Ne cherchez pas la vérité. Elle n'existe pas. Il n'y a que des variations. Des moments de grâce, des verres de trop, des silences qui font mal et des mots que j’ai volés aux autres pour dire ce que je n’osais pas crier. Bienvenue dans mes vertiges1.

(Il expire une dernière bouffée de fumée. La lumière se réduit jusqu'à ne plus éclairer que le bout incandescent de sa cigarette. Noir.)

1 Le seuil du fugitif (Prologue) :

1. La ligne blanche : Ce n’est pas seulement une référence à sa chanson culte. C’est la métaphore de sa vie : un espace étroit entre deux gouffres. Pour la mise en scène, cette ligne doit être le seul repère stable du décor.

2. Le rituel de la fumée : La cigarette n’est pas un accessoire, c’est le sablier de la pièce. Les volutes de fumée représentent la pensée d'Alain : elles sont là, palpables, puis elles se dissipent. C’est l’esthétique de l’éphémère.

3. L'adresse au public : Alain ne joue pas, il prévient. Il brise le quatrième mur pour installer le contrat de la pièce : nous allons voir un homme qui se dérobe. L'acteur doit jouer cette scène avec une "distante proximité".

Intention de mise en scène : Le son du vinyle qui craque est essentiel. Il symbolise le temps qui passe et l'usure de l'homme. La voix d'Alain doit être amplifiée très légèrement, comme si elle venait de partout et de nulle part à la fois.

Scène 1 : Le sombre lumineux, entre fragilité et puissance

Transformer un moment de tension entre la fragilité physique et la puissance créatrice en un tableau théâtral. L'enjeu pour une troupe modeste est de suggérer l'immensité de la Fête de l'Huma tout en restant focalisé sur l'intime.

Source d'inspiration : Article de Clément Garcia, L’Humanité, 11 septembre 2025 (évoquant le concert de 2008).

Thèmes : La transmission, le combat contre la finitude, l'ancrage populaire.

Décor et ambiance

Le plateau :

Dépouillé. Au centre, un pied de micro vintage et une chaise haute (tabouret de bar).

Le fond :

Un grand rideau noir. Des projecteurs en contre-jour créent un halo de lumière crue, simulant la "Grande Scène".

Le son :

Un larsen léger et lointain, puis le bruit d'une foule immense qui gronde doucement, comme une mer.

Accessoire symbolique :

Sur le côté, une pile de journaux

L'Humanité

et une figurine de

Pif le Chien

posée sur un ampli

2

.

Personnages

ALAIN :

Silhouette longiligne, casquette cubaine, lunettes noires, veste sombre. Il doit dégager une force calme malgré une fragilité visible.

LE JOURNALISTE (voix off ou personnage dans l'ombre) :

Une présence bienveillante, représentant le lien avec le public.

LES MUSICIENS (2 ou 3) :

Silhouettes immobiles dans la pénombre, instruments en main.

Déroulement de la scène

(La lumière s'allume brutalement sur ALAIN, seul face au micro. Il réajuste sa casquette. Silence.)

LE JOURNALISTE (dans l'ombre) : Alain, on vous dit "sombre et lumineux"... ça vous ressemble ?

ALAIN (voix lente, un peu rauque) : C’est une question d’équilibre. (Il esquisse un demisourire) Si je penche d’un côté ou de l’autre sur cette scène, ce n’est plus moi. Je tomberais.

LE JOURNALISTE : Vous êtes ici chez vous, à la Courneuve.

ALAIN : C’est ancré. Je revois mon prof de français... au pied de la cité. Il vendait l’Huma avec Pif le Chien. Tout ça faisait partie de la vie. Et là, aujourd'hui... fabriquer quelque chose, c'est ma façon de rester debout. Ne pas bouger, ce n'est pas la solution.

(Il s'approche du micro. Les musiciens commencent un rythme lent, lourd, hypnotique : l'intro de "Comme un Lego".)

ALAIN (s'adressant au public invisible) : On cherche un langage. Parfois, on ne comprend que quelques lignes. Vous m'expliquez mes propres chansons, et c'est très bien comme ça. Le mystère... je vis avec.

MISE EN SCÈNE : Alain ne chante pas encore. Il commence à dire le texte de Manset comme un poème, en s'appuyant sur le pied de micro comme sur une canne de combat.

ALAIN : "Voyez-vous ces automates... qui cherchent la sortie..."

(Soudain, il se redresse. La lumière passe du blanc cru au bleu pétrole profond.)

ALAIN : Ce n’est pas le tout de se dire : "Je vais vivre longtemps". Il faut servir à quelque chose. Jeter ses forces dans la dimension d'après.

(Il saisit le micro. La musique monte en intensité. Noir brutal, sauf un faisceau sur la casquette posée sur le tabouret.)

Notes pour la troupe (Mise en espace)

Économie de mouvement :

L'acteur jouant Alain doit bouger le moins possible. La puissance vient du regard (même derrière les lunettes) et de la diction.

Le contraste :

Jouez sur le contraste entre les rires évoqués (le souvenir de Pif le Chien) et la gravité du "marathon contre la mort".

L'astuce "modeste" :

Si vous n'avez pas de musiciens, utilisez une bande son minimaliste (basse/batterie uniquement) pour laisser toute la place au texte.

2 Les journaux et la figurine. Contexte historique et biographique : La présence de ces objets fait référence aux racines familiales et à l'environnement social d'Alain Bashung. Sa mère, Geneviève Hascoët, était une ouvrière bretonne chez Renault à Boulogne-Billancourt. Dans ce milieu ouvrier des années 50 et 60, le journal L'Humanité était un marqueur culturel et politique quotidien. La symbolique de Pif le Chien : La figurine de Pif le Chien (personnage fétiche du journal Vaillant, devenu Pif Gadget, édité par le Parti Communiste Français) renforce cet ancrage populaire. Pour l'enfant Bashung, c’était un lien entre l'imaginaire de la bande dessinée et la réalité sociale de ses parents. Poser cette figurine sur un ampli symbolise la fusion entre :

- L'héritage social : Le monde de l'usine, de la solidarité ouvrière et de l'enfance modeste.

- L'aspiration artistique : Le rock'n'roll, l'électricité et l'évasion par le son. Intention scénique : En plaçant ces accessoires "sur le côté", la mise en scène suggère que Bashung n'a jamais renié ses origines. Même devenu un dandy sophistiqué, son "socle" (l'ampli) repose sur cette histoire ouvrière. C'est le contraste entre la culture populaire du "gadget" et la haute exigence de sa musique.

Scène 2 : Le taiseux et la rose, jardin secret

Nous changeons radicalement d'atmosphère. Après le tumulte de la Fête de l'Huma, nous entrons dans le jardin secret de l'artiste. Cette scène traite de l'intimité, de l'enfance et de l'héritage.

Source d'inspiration : Entretien avec Chloé Mons par Christophe Levent, Aujourd'hui en France, 19 août 2021.

Thèmes : L'amour foudroyant, l'enfance alsacienne, la douceur paternelle, la transmission des archives.

Décor et ambiance

Le plateau :

Une ambiance "studio-appartement" chaleureuse. Au sol, quelques jouets (figurines Polly Pocket, dessins de fusées). Une table avec une vieille radio et une boîte d'archives (bobines, cassettes).

Le fond :

Une projection très douce, floue, évoquant des champs de fleurs ou un ciel d'été.

Le son :

Le riff de guitare de

La nuit je mens

, mais joué à la guitare acoustique, très doucement.

Personnages

CHLOÉ :

Environ 24 ans dans les souvenirs, plus mûre dans le récit. Lumineuse, énergique.

ALAIN :

Présent physiquement mais souvent de dos ou dans la pénombre, il dessine ou manipule des cassettes.

LE JOURNALISTE :

Une voix off qui ponctue le récit.

Déroulement de la scène

(La lumière est dorée. CHLOÉ est assise au sol, entourée de boîtes d'archives.)

LE JOURNALISTE (voix off) : Chloé, comment devient-on l'épouse d'un mythe ?

CHLOÉ : On ne rencontre pas un mythe. On rencontre un homme sur un nuage. J'avais 24 ans, c'était le tournage d'un clip... "La nuit je mens". On n'a pas parlé. On s'est frôlés. C'était électrique. Une évidence de peaux.

(ALAIN s'assoit près d'elle, de profil. Il ne la regarde pas mais pose sa main près de la sienne. Ils restent immobiles, un long silence s'installe.)

CHLOÉ : C’était un taiseux. Mais ses silences étaient extraordinaires. Des silences pleins de fusées, de rêves et de chevaux blancs.

LE JOURNALISTE (voix off) : Il vous parlait de l'Alsace ? De ce père qu'il n'a pas eu ?

CHLOÉ (se tournant vers Alain) : Souvent. L'enfance sans amour, c'est ce qui vous casse... mais c'est ce qui vous donne cette force inouïe. Il était à la fois animal et cérébral3. Il ne citait pas de livres, il ressentait les choses.

(ALAIN prend un carnet et commence à dessiner une fusée. Il murmure sans se retourner.)

ALAIN : "À l'arrière des Dauphine4, je suis le roi des scélérats..."

CHLOÉ : À la maison, c'était la douceur même. Pas de mondanités. Juste l'essentiel : l'amour et la création. (Elle ramasse une petite figurine Polly Pocket5 au sol) On emmenait Poppée en tournée. Il pouvait passer des heures à jouer avec elle, entre deux concerts à guichets fermés.

LE JOURNALISTE (voix off) : Il savait qu'il était devenu immense ?

CHLOÉ : Il regardait le succès avec prudence. Mais à la fin, quand le public l'a porté... là, il a senti qu'il passait dans une autre dimension. (Elle caresse une bobine de film dans la boîte) Il m'a dit : "Il y a plein d'archives, Chloé. Il faudra t'en occuper."

(ALAIN se lève lentement, laisse le carnet sur la table et s'éloigne vers l'ombre du fond de scène.)

CHLOÉ (seule face au public) : Entretenir sa mémoire, c'est entretenir notre amour. Il y a des chansons de ses débuts, des trucs de crooner, du rock des années 60... C'était déjà lui. C’était déjà presque du Bashung.

(Une lumière crue tombe sur le carnet de dessin resté sur la table. On entend un extrait très court et vintage d'une chanson rock des années 60.)

Notes pour la mise en scène (Troupe modeste)

La présence d'Alain :

Il n'est pas nécessaire que l'acteur ressemble trait pour trait à Bashung ici. Il doit surtout incarner cette "constance romantique" dont parle Chloé.

Le contraste :

Opposez la fragilité de la petite figurine Polly Pocket à la stature de l'artiste. C'est ce décalage qui rend le personnage humain.

L'astuce scénique :

Utilisez les archives comme fil conducteur. Chaque objet sorti de la boîte peut déclencher un son ou un souvenir.

3 "Animal et cérébral" : Cette note souligne le paradoxe Bashung. Bien qu'étudiant le dessin industriel et travaillant ses textes avec une précision d'horloger (cérébral), son rapport à l'art restait instinctif et sensoriel (animal). Chloé Mons souligne ici qu'il n'avait pas besoin de citer de grands auteurs pour être un poète ; sa culture était celle des sensations et de l'observation brute. Intention pour la mise en scène : Ces objets (la fusée dessinée, la Polly Pocket) servent de contrepoints visuels à l'image sombre du chanteur. Ils montrent que l'univers de Bashung, bien que souvent qualifié d'hermétique, était irrigué par une simplicité domestique et un amour profond pour ses enfants.

4 « À l’arrière des Dauphine… » renvoie explicitement à la chanson Osez Joséphine (1991). La Dauphine, voiture populaire emblématique des années 1950-1960, était produite par Renault à Boulogne-Billancourt, usine où travaillait la mère d’Alain Bashung. L’image du narrateur se disant « roi des scélérats » à l’arrière de ce véhicule peut se lire comme un nouage entre mémoire ouvrière, enfance marquée par la mobilité contrainte, et construction d’une mythologie personnelle faite de fuite, d’errance et de défi à l’ordre établi.

Scène 3 : L'horizon sépia, création visuelle

Cette troisième scène explore la création visuelle et la force du symbole. Elle montre comment l'image de l'artiste se fige pour l'éternité à travers une pochette d'album, entre influence cinématographique et rêve américain délabré.

Source d'inspiration : Témoignage de Jérôme Wirtz par Patrice Bardot, Libération, 4 janvier 2025.

Thèmes : La création graphique, l'ambiguïté du regard, le "rêve américain" sombre, l'influence de Godard.

Décor et ambiance

Le plateau :

Divisé en deux espaces. À cour (droite), l'atelier de l'artiste (Jérôme) : une table encombrée de pinceaux, de tubes de peinture à l'huile "terre d'ombre", de feutres noirs et de croquis. À jardin (gauche), l'espace d'Alain : une chaise, le vide.

Le fond :

Un immense écran ou un drap blanc sur lequel sont projetées des images floues de puits de pétrole délabrés et de voitures américaines des années 50, traitées en sépia.

Le son :

Le son d'un pinceau qui frotte sur une toile, mêlé aux premières notes de

Résidents de la République

.

Personnages

JÉRÔME :

Graphiste passionné, un peu fébrile, vêtu d'un tablier taché.

ALAIN :

Une silhouette qui ne regarde jamais directement le public.

LE CHEF DE PROJET (Voix off) :

Autoritaire et pressé.

Déroulement de la scène

(JÉRÔME travaille avec frénésie sur un croquis au feutre noir. Il semble s'en moquer.)

LE CHEF DE PROJET (voix off) : Wirtz ! Barclay sort le nouvel album de Bashung. C'est du lourd. On fait un appel d'offres. Démerdez-vous, on veut des propositions pour demain !

JÉRÔME (au public, un pinceau à la main) : Franchement, j'y croyais pas. Je ne voulais pas m'investir dans un truc gratuit. Alors j'ai balancé des restes... un vieux dessin que j'avais fait pour un hommage à Godard. Une bouche de femme au feutre. Rien à voir avec Alain.

(Silence. On entend le clic d'un briquet dans l'ombre d'ALAIN.)

LE CHEF DE PROJET (voix off) : Incroyable, Jérôme. De tout ce qu'on lui a montré, Alain n'a retenu que ton croquis de femme. Il veut bosser avec toi. Le titre c'est : Bleu Pétrole.

(JÉRÔME change d'énergie. Il commence à peindre de grandes traînées de "terre d'ombre" sur un support.)

JÉRÔME : Là, ça devient sérieux. J'écoute l'album en boucle. C'est le rêve américain mais vu de travers. Un truc d'Apache. Des bagnoles mal dessinées, des puits de pétrole qui tombent en ruine. Je peins à l'huile, je veux que ça sente la terre.

(ALAIN se lève et vient se placer à la limite de la lumière de l'atelier.)

ALAIN (voix off ou murmurée) : Je veux qu'on ne sache pas... si je regarde le paysage ou si je refuse de le voir.

JÉRÔME : C'était ça l'idée. Ce plan de dos, ou de trois-quarts. Un homme face à l'immensité, mais peut-être qu'il ferme les yeux5. Le photographe râlait, il voulait faire son propre truc. Mais Alain a tranché. Chloé a dit : "C'est ça". (ALAIN tourne lentement le dos au public. Il se fige dans la posture exacte de la pochette de Bleu Pétrole. La projection au fond devient nette : le paysage sépia de Jérôme Wirtz s'aligne derrière lui.)

JÉRÔME (admiratif, s'arrêtant de peindre) : On dirait une vieille photo anthropologique. Un dernier voyage. C'est beau, c'est sombre... c'est lui.

(La lumière devient d'un bleu pétrole intense sur la silhouette de dos d'Alain, tandis que le reste du plateau sombre dans le noir.)

Notes pour la mise en scène (Troupe modeste)

La peinture :

Si l'acteur qui joue Jérôme peut réellement manipuler de la peinture sur scène (ou faire semblant avec conviction), cela donne une texture organique très forte à la pièce.

L'image :

La pochette de

Bleu Pétrole

est iconique. Il est important de recréer cette pose finale : l'homme qui semble regarder l'horizon tout en s'en extrayant.

Le son :

Utilisez les bruits de frottement (pinceaux, papier) pour souligner l'aspect artisanal de la création de Bashung, qui fuyait le "trop propre".

5 La figurine Polly Pocket : L'inclusion de ce jouet minuscule est un choix dramaturgique fort. Il symbolise la réalité de la vie de tournée de Bashung avec sa dernière épouse, Chloé Mons, et leur fille Poppée. Cela illustre le concept de "vie nomade en famille" : l'artiste ne séparait pas son rôle de père de celui de musicien. La figurine au sol, au milieu du matériel de concert, représente la vulnérabilité et la tendresse qui persistaient au cœur du tumulte des tournées.

5 La genèse visuelle de Bleu Pétrole :

1. Jérôme (Jérôme Witz) : Graphiste et illustrateur (agence Element-S), il est l'artisan de l'identité visuelle de l'album Bleu Pétrole (2008). Le choix d'Alain de ne retenir qu'un "croquis de femme" parmi ses propositions souligne son goût pour l'épure et sa capacité à déceler une émotion dans un détail inattendu.

2. "Terre d'ombre" et peinture à l'huile : L'usage de la peinture à l'huile pour un support de disque est une démarche rare à l'ère du numérique. Elle répond au souhait de Bashung d'un album "organique". La terre d'ombre évoque la boue, le pétrole et la patine du temps. Jérôme Witz a effectivement travaillé par couches, créant un univers visuel qui "sent la terre" pour accompagner les sonorités folk et boisées de l'album.

3. "Un truc d'Apache" : Référence à l'imagerie du Western moderne et à la figure du marginal, du "scélérat" qui traverse des paysages dévastés. L'Apache symbolise ici la résistance silencieuse et la dignité dans la démesure de l'Amérique (puits de pétrole, bagnoles).

4. Le plan de dos ou de trois-quarts : Note sur l'esthétique du refus. Sur la pochette finale, Bashung ne nous regarde pas de face. Il est tourné vers l'horizon, ou vers son propre intérieur. Comme l'indique le

Scène 4 : Le laboratoire des mots dans Bleu Pétrole

Pour cette quatrième scène, nous allons plonger au cœur du "laboratoire des mots". L'album Bleu Pétrole est le résultat d'une collision entre trois univers : la poésie hermétique de Gérard Manset, l'énergie rock de Gaëtan Roussel et la voix de Bashung qui doit lier le tout.

Source d'inspiration : Articles de L'Humanité et Libération (évoquant la collaboration avec Manset et Roussel).

Thèmes : La quête d'un langage, l'effort créatif, la métamorphose des textes d'autrui.

Décor et ambiance

Le plateau :

Un studio d'enregistrement minimaliste. Trois pupitres à musique disposés en triangle.

Les accessoires :

Des feuilles de papier éparpillées partout au sol, comme des feuilles d'automne. Un micro suspendu qui descend du plafond.

Le son :

Un battement de cœur sourd qui se transforme lentement en un rythme de batterie métronomique.

Personnages

ALAIN :

Au centre, face au micro.

L’OMBRE DE MANSET :

Une voix (ou un acteur restant dans le noir total), représentant la poésie pure, abstraite.

GAËTAN :

Jeune, enthousiaste, guitare en bandoulière. Il représente l'énergie vitale.

Déroulement de la scène

(ALAIN ramasse une feuille au sol. Il la lit dans le silence le plus total.)

ALAIN : "On ne sait pas si les maisons... sont faites de sable ou de vent." Manset... c'est beau, mais c'est un labyrinthe. Comment je fais sonner ça ?

L’OMBRE DE MANSET (voix d'outre-tombe) : Alain, ne cherche pas à comprendre. Évoque. Le langage est un mystère. On ne comprend que quelques lignes, le reste... c'est pour l'âme.

GAËTAN (entrant dans la lumière, jouant un accord vif) : Alain ! Il faut que ça bouge. Il faut que ça transpire ! On va prendre tes doutes et on va en faire du rock. On va mettre du pétrole dans le bleu.

ALAIN (se plaçant au micro) : J'essaie de trouver un langage. Les gens me donnent des explications sur mes chansons... des trucs que je n'aurais jamais imaginés. (Il sourit) C’est ça qui est bien. C’est le langage des autres qui finit par devenir le mien.

(Il commence à déclamer le texte de "Comme un Lego", les mots sortent avec effort, comme s'il les sculptait dans l'air.)

ALAIN : "Voyez-vous ces automates... sous leur dôme de verre..."

GAËTAN : Plus de force, Alain ! Comme si tu jetais tes dernières forces.

ALAIN (plus fort, presque un cri retenu) : "Il faut vivre dans le créatif ! Fabriquer quelque chose ! Avoir l'impression de servir !"

(La musique s'arrête net. ALAIN s'appuie sur le pupitre, essoufflé. Il regarde une feuille de texte comme si c'était une carte routière.)

ALAIN : Manset me donne les mots, Gaëtan me donne l'élan. Et moi... je fais le pont. Je cherche l'équilibre. Sombre... et lumineux.

(Il commence à chantonner sans musique, d'une voix fragile mais juste.)

ALAIN : "Résidents de la République... les jours passent... les jours passent..."6

(Il lâche la feuille qui tombe au ralenti sur le sol. Noir complet.)

Notes pour la mise en scène (Troupe modeste)

La chorégraphie des papiers :

L'utilisation des feuilles volantes symbolise la masse de travail et d'archives mentionnée par Chloé Mons. À la fin de la scène, le plateau doit être jonché de textes.

Le jeu des voix :

La voix de Manset doit être enregistrée ou traitée avec de l'écho, pour marquer la distance, tandis que la voix de Gaëtan est très présente, "terrienne".

L'astuce "modeste" :

Utilisez un simple projecteur de poche pour suivre la feuille qui tombe à la fin, créant un effet dramatique à peu de frais.

dialogue, cette posture crée un mystère : l'homme contemple-t-il l'immensité ou se protège-t-il de la fin du monde ? C'est le portrait d'un homme qui, selon ses propres mots, "voyage en solitaire". Intention de mise en scène : Dans cette scène, le support que peint Jérôme doit devenir un écran pour le public. Les "grandes traînées de peinture" symbolisent le passage du temps et l'effacement de l'artiste. C'est le moment où la musique (l'album écouté en boucle) se transforme en matière solide.

6 La fabrique du langage en scène 4 :

1. La collision des trois astres (Manset, Roussel, Bashung) : Cette scène matérialise le rôle de "curateur" d'Alain. Gaëtan Roussel apporte la structure et l'élan (le "Pétrole"), tandis que Gérard Manset fournit la matière métaphysique et opaque (le "Bleu"). Bashung ne choisit pas entre les deux : il devient le point de fusion. La note souligne que pour lui, chanter le texte d'un autre est un acte de réappropriation physique.

2. "Le dôme de verre" (L’esthétique du lego) : Le texte de Manset, Comme un Lego, devient ici un objet scénique. La référence au dôme de verre fait écho à l'isolement d'Alain. La troupe doit traiter ce texte non comme une chanson, mais comme une incantation que Bashung "sculpte" en temps réel. C'est l'image de l'artisan qui lutte avec une matière brute et noble.

3. Le langage des autres comme miroir : "C’est le langage des autres qui finit par devenir le mien". Cette phrase est la clé de la méthode Bashung. Incapable parfois de nommer son propre désespoir, il utilise les mots des autres comme des prothèses d'âme. La note critique doit guider l'acteur vers cette idée : Alain ne chante pas, il "emprunte" des vérités pour se construire une identité temporaire.

4. L'équilibre "sombre et lumineux" : C’est la définition même de Bleu Pétrole. Alors que l'album est hanté par la fin du monde et la fatigue des "Résidents de la République", il dégage une lumière crépusculaire, presque apaisée. La mise en scène doit traduire ce paradoxe : un homme à bout de souffle (le colosse de paille) qui parvient pourtant à porter des mots d'une puissance universelle. Intention de mise en scène : La chute de la feuille à la fin de la scène est un geste de renoncement. Le plateau jonché de papiers symbolise le "chantier de l'impossible". Pour une troupe modeste, l'enjeu n'est

Scène 4 bis : La rencontre des solitudes, Manset

Gérard Manset est une figure mythique, un "vivant-invisible". Contrairement à Alain qui s'exposait sur scène, Manset ne fait pas de concerts, ne se montre presque jamais. Pour la mise en scène, cela crée un contraste saisissant : l'homme qui va mourir en 2009 (Alain) interprète les mots de l'homme qui refuse de paraître (Gérard). Adapter la scène pour souligner cette présence bien vivante, mais presque spectrale, de Manset.

Source d'inspiration : La collaboration réelle pour Bleu Pétrole (2008).

Note de mise en scène : Manset est présent, mais il incarne "l'exigence". Il est celui qui regarde Alain depuis un ailleurs.

Décor et ambiance

Le plateau :

Toujours le studio. Mais cette fois, une ligne rouge au sol sépare le plateau en deux.

Côté Alain :

Le micro, la lumière chaude, la sueur.

Côté Manset :

Un fauteuil de cuir tourné vers le lointain, une lampe de bureau tamisée. On ne voit que sa main ou le profil de sa cigarette (si le théâtre le permet).

Personnages

ALAIN :

En quête de souffle.

GÉRARD MANSET :

Vivant, impérial, calme. Une voix posée, sans artifice.

GAËTAN ROUSSEL :

Le médiateur, celui qui fait le lien entre les deux géants.

Déroulement de la scène

(Alain est au micro. Il peine sur une phrase. De l'autre côté de la ligne rouge, Manset est assis, immobile.)

ALAIN : Gérard... "Comme un Lego", c'est immense. Mais c'est trop pour un seul homme. C'est un bloc de granit. Comment je rentre dedans sans me casser les dents ?

MANSET (sans se retourner, d'une voix claire) : Tu n'as pas besoin de casser quoi que ce soit, Alain. Laisse le texte te traverser. Je te l'ai donné parce que tu es le seul à pouvoir porter ce poids-là. C’est une transmission. Moi, je reste dans l’ombre. Toi, tu vas dans la lumière pour nous deux.

ALAIN (à Gaëtan) : Tu entends ? Il dit ça comme si c'était simple. Mais chaque mot pèse une tonne. "Voyez-vous ces automates..."

GAËTAN : Il a raison, Alain. On va l'alléger. On va mettre des guitares qui volent autour. On va faire en sorte que ce granit devienne un nuage.

MANSET : Ne l'allégez pas trop. Il faut que l'on sente le mystère. Si on comprend tout, on ne comprend plus rien.

ALAIN (s'adressant directement à la silhouette de Manset) : C'est ça que j'aime chez toi, Gérard. Tu es vivant, tu es là, mais tu es déjà une archive. Tu écris pour l'éternité pendant que moi, je cours après les minutes.

(Alain se remet face au micro. Manset lève lentement la main, un geste de salut ou de bénédiction, sans mot dire.)

ALAIN (chantant presque) : "Il n'y a personne qui sache... s'il faut en rire ou en pleurer..."7

Note :

1. Respect de la réalité : Manset est bien vivant, mais sa "présence-absence" est sa signature.

2. Le thème de la transmission : On voit le passage de témoin d'un créateur à un interprète.

3. Économie de moyens : Pour la troupe, l'acteur jouant Manset n'a presque pas besoin de bouger. Tout passe par la voix et l'autorité naturelle.

pas de reconstituer un studio, mais de rendre palpable l'effort de la parole. Le son du battement de cœur doit être le seul lien organique qui subsiste entre les trois pôles du triangle (Manset, Roussel, Alain).

7 La transmission spectrale (Scène 4 bis) :

1. Le "vivant-invisible" : Gérard Manset représente l’antithèse d'Alain. Alors que Bashung s’est brûlé aux projecteurs, Manset a bâti son œuvre sur le retrait total (absence de scène, rareté médiatique). La note doit guider l'acteur jouant Manset vers une économie de mouvements absolue. Il n'est pas un fantôme, mais une "autorité de l’ombre". Sa force réside dans son immobilité, contrastant avec la "quête de souffle" d'Alain.

2. La ligne rouge. La Frontière du Sacré : La séparation scénique par une ligne rouge matérialise l'impossibilité de fusionner totalement deux univers. Côté Alain, c'est l'incarnation, la sueur et le micro; côté Manset, c'est l'intellect, le fauteuil de cuir et la distance. Le dialogue montre que Bashung est le seul autorisé à franchir cette ligne par la voix, devenant le "véhicule" d'une poésie qui refuse de s'exposer.

3. Le granit et le nuage : La métaphore du texte de Comme un Lego comme un "bloc de granit" est essentielle. Manset écrit pour l'éternité (le temps long), tandis qu'Alain, en 2008, sait que son temps est compté (la course après les minutes). La troupe doit faire ressentir cette tension : comment rendre "aérien" un texte d'une telle densité métaphysique ? C'est le rôle de Gaëtan Roussel, le médiateur, de transformer cette matière lourde en "nuage" sonore.

4. L'éthique de l'archive : "Tu es déjà une archive". Cette réplique souligne le respect immense de Bashung pour Manset. Pour Alain, Manset est un classique vivant. La note critique souligne ici le thème de la transmission : Manset donne ses mots car il sait que Bashung leur donnera une chair que lui-même refuse d'offrir au public. C'est un acte de confiance absolue entre deux géants solitaires. La vibration rock bluesy :

5. L'atavisme Blues : Bien que le texte de Manset soit d'une abstraction européenne, la note critique souligne l'exigence de Bashung d'y insuffler un « rock bluesy ». Pour Alain, le blues n'est pas un genre, c'est une température. C'est ce qui permet d'humaniser le granit de Manset. L'acteur et les musiciens doivent chercher ce son "racine", un peu sale, un peu traînant, qui vient de Nashville mais qui s'est perdu dans les brumes d'Europe.

6. Le "groove" du désespoir : Le contraste entre la voix spectrale de Manset et le rythme rock bluesy insufflé par Gaëtan Roussel crée une tension unique. C’est le blues du "résident de la République" : une mélancolie qui n'est pas larmoyante, mais électrique. La mise en scène sonore doit privilégier une basse profonde et une guitare aux accents terreux pour ancrer la métaphysique dans le corps. Intention de mise en scène : La main levée de Manset à la fin de la scène doit être traitée comme un geste liturgique. C'est une bénédiction laïque. Pour une troupe modeste, l'utilisation d'une lampe de bureau pour Manset permet de sculpter son profil sans jamais révéler totalement son visage, préservant ainsi le mythe du "vivant-invisible". Le contraste entre la lumière chaude d'Alain et le clair-obscur de Manset crée une profondeur de champ qui symbolise la dualité de l'album Bleu Pétrole.

Cette scène 4 bis est le pendant intellectuel de la scène 4 (le laboratoire). Elle montre que derrière la technique du studio se cache un pacte spirituel.

Scène 5 : Le roi des scélérats, vertige

Cette scène plonge dans la période charnière où Bashung, après quinze ans de "loose professionnelle", bascule vers le succès sans pour autant perdre ses démons. C'est la scène du vertige, au sens propre comme au figuré.

Sources d'inspiration : Article de Sylvain Siclier, Le Monde, 30 août 2021 ; Vidéoclip d'épouse de Jean-Baptiste Mondino (1991).

Thèmes : La "galère" alsacienne, le traumatisme des origines, la bascule vers le succès massif, la peur du bonheur.

Décor et ambiance

Le plateau :

Une piste de cirque stylisée par un cercle de lumière blanche au sol. Au centre, deux chaises de bar dos à dos.

Le son :

Un mélange de sons de fête foraine lointaine et le rythme saccadé d'une boîte à rythmes des années 80 qui ralentit pour devenir un tempo rock bluesy

8

.

Les accessoires :

Une guitare électrique, une casquette alsacienne, une bouteille de bière vide.

Personnages

ALAIN (L'artiste) :

Lunettes noires, cuir. Il semble toujours être sur le point de tomber.

BORIS BERGMAN / JEAN FAUQUE (Un acteur jouant les deux paroliers):

Il change d'accessoire (une écharpe, un chapeau) pour représenter les deux mentors.

EDITH (La musicienne) :

Présence calme, à la guitare.

Déroulement de la scène

(ALAIN est assis sur une chaise au centre du cercle, la tête basse. EDITH gratte quelques notes d'"Elsass Blues".)

ALAIN (voix traînante) : Quinze ans. Quinze ans à être un "loser professionnel". À me foutre dans des drogues... plus ou moins dures. À Paris, on voulait me façonner, me mettre des costumes trop larges ou trop étroits. Mais moi, j'avais l'Alsace dans les bottes et un père fantôme dans la tête9.

BORIS (s'approchant, avec l'accent parisien) : Alain, on n'a plus une thune. Barclay nous regarde de travers. C'est la "dernière chance". On sort Gaby ?

ALAIN (se levant brusquement) :Gaby... Je ne sais pas si je me tourne vers le public ou si je fuis le paysage. J'ai très peur du bonheur béat, Boris. Je ne suis pas fait pour ça.

(La musique s'accélère. Rythme de "Vertige de l'amour". ALAIN commence à tourner autour des chaises, comme le cheval du clip.)

EDITH : Il voyageait en lui, toujours... Il réfléchissait tout le temps.

JEAN FAUQUE (prenant la place de Boris) : Regarde, Alain ! On est en 1991. Tu es sur une piste de cirque. Mondino filme. Le rock français existe enfin parce que toi, tu n'as pas peur de tes failles.

ALAIN (s'arrêtant net face au public) : "À l'arrière de la Dauphine... je suis le roi des scélérats." (Il rit jaune) Un pas en avant pour le succès, un pas en arrière pour ne pas me répéter. Osez Joséphine, Madame rêve... C'est la décennie merveilleuse, Jean. Mais pourquoi j'ai toujours l'impression que le sol va se dérober ?10

EDITH : Parce que tu es un équilibriste, Alain. Si tu ne vacilles pas, tu ne chantes pas.

(ALAIN et EDITH se mettent dos à dos au centre du cercle. Ils lèvent leurs guitares comme des armes. La lumière devient rouge sang, puis blanche comme un flash de photographe.)

ALAIN : J'peux pas descendre plus bas... ça veut dire que j'peux peut-être remonter.

(Noir brutal. On entend le bruit d'un galop de cheval qui s'éloigne.)

Notes pour la mise en scène (Troupe modeste)

La dualité :

L'acteur doit jouer sur le contraste entre la timidité de l'homme en interview et l'arrogance magnétique de l'homme en cuir sur scène.

L'espace circulaire :

Utilisez le cercle de lumière pour symboliser à la fois la piste de cirque, la "roulette russe" de ses débuts, et le disque qui tourne.

L'astuce "modeste" :

Pour le cheval, nul besoin d'image. Un simple bruitage de sabots et un projecteur qui tourne rapidement autour des acteurs suffisent à créer l'illusion du mouvement.

8 Le rock bluesy chez Bashung :

1. Une température plus qu'un rythme : C’est un son « poisseux » et ralenti. Contrairement au rock nerveux des débuts, le rock bluesy de Bashung est une musique de l'espace et de l'attente. C’est la sensation d'une guitare électrique qui résonne dans un hangar vide.

2. L'os et la chair : L’aspect Blues : C'est la racine, le cri sourd, la mélancolie. C’est ce qui donne à la voix d'Alain cette humanité fatiguée, presque animale. L’aspect rock : C'est l'électricité, la tension, le "vampirisme" sonore. Il sert à empêcher le blues de devenir trop triste ou trop traditionnel.

3. Le son "organique" : Sur scène, cela se traduit par un son de guitare avec beaucoup de "tremolo" ou de "reverb". C'est un son qui semble venir du sol (le pétrole) pour monter vers le ciel (le bleu). C'est la musique du voyageur qui ne rentrera jamais chez lui. Intention pour la troupe : Quand Gaëtan Roussel joue ce "rock bluesy", il ne doit pas chercher la virtuosité, mais la vibration. La guitare doit "pleurer" sans être pathétique, elle doit "cogner" sans être agressive. C'est le son du destin qui marche.

9 Cette note de bas de page traite du poids du passé et de la construction de l'identité pendant la "période noire" d'Alain Bashung (1966-1980). Les racines et l'errance (1966-1980) :

1. "Quinze ans à être un loser professionnel" : Cette phrase souligne la longévité exceptionnelle de la "traversée du désert" de Bashung avant le succès de Gaby oh Gaby (1980). Pendant cette période, il enchaîne les 45 tours sans succès, les pseudonymes et les rôles de compositeur pour les autres. Le terme "loser" n'est pas ici une insulte, mais le constat d'un décalage permanent entre ses propositions artistiques et les attentes du marché de l'époque.

2. "Des drogues... plus ou moins dures" : Référence sans fard à la période de dérive liée à l'échec commercial de l'album Roman-photos (1977). Bashung a souvent évoqué cette phase de désillusion profonde où les paradis artificiels servaient de refuge face à une industrie qui ne le comprenait pas.

3. "L'Alsace dans les bottes" : Métaphore de son ancrage terrien et de son éducation chez sa grand-mère à Wingersheim. Malgré le look de dandy parisien, Bashung a toujours conservé une certaine "lourdeur" alsacienne, un sérieux, une pudeur et un sens du travail manuel (héritage de la boulangerie et du dessin industriel). C’est ce qui l'empêchait de devenir une "star de variétés" superficielle.

4. "Un père fantôme dans la tête" : Allusion poignante à ses origines. Alain est né d'une liaison entre sa mère bretonne et un homme kabyle qu'il n'a jamais rencontré. Ce "père fantôme", dont il ne connaissait que l'absence, a infusé toute son œuvre d'un sentiment d'exil et d'une recherche perpétuelle d'identité. C'est ce vide originel qui donne à sa voix cette mélancolie unique. Intention de mise en scène : L'acteur jouant Alain doit ici laisser transparaître la fatigue de celui qui a "trop marché". Sa voix "traînante" n'est pas une affectation, mais le poids de ces quinze années de lutte. Le contraste entre le costume (l'image publique) et les bottes (la réalité intérieure) est le pivot de cette scène.

10 La décennie merveilleuse (1980-1991) :

1. "Tourner autour des chaises, comme le cheval du clip" : Référence directe au clip de Vertige de l'amour (1981), réalisé par Bernard Conein. Dans cette vidéo culte, Bashung déambule de manière hypnotique, parfois accompagné d'un cheval blanc dans un appartement. Cette gestuelle circulaire symbolise le sentiment d'enfermement que le succès a provoqué chez lui : une "roue de hamster" médiatique dont il cherchait à s'extraire.

2. Mondino et la piste de cirque : Allusion au célèbre clip d'Osez Joséphine (1991) réalisé par Jean-Baptiste Mondino. Le tournage dans un manège circulaire, avec Bashung en costume de dandy sur un

Scène 6 : Les faux calmes (Ligne claire et vin nature), remise en jeu

Cette sixième scène explore la rencontre entre deux générations de "faux calmes". Elle met en lumière une passion commune à Bashung et Gaëtan Roussel : la remise en jeu permanente. On y découvre un Bashung "gourmand de promenades" et un Roussel qui cherche à ne pas se laisser dévorer par son propre succès.

Sources d'inspiration : Entretien de Gaëtan Roussel par Patrice Bardot, Libération, 6 mars 2021.

Thèmes : La curiosité insatiable, le sport comme métaphore, le refus de la "recette", la transmission du risque.

Décor et ambiance

Le plateau :

Un espace hybride entre un studio de répétition et un terrain de sport. Une ligne blanche (type ligne de touche de football) traverse le plateau.

Les accessoires :

Un ballon de foot, une bouteille de vin du Jura (vin rouge léger), un verre, un point d'interrogation géant suspendu au-dessus du micro.

Le son :

Le rythme répétitif et hypnotique des Talking Heads

11

qui se fond dans le son d'un ballon que l'on drible.

Personnages

GAËTAN :

Environ 40-45 ans, dynamique, guitare acoustique. Il porte un point d'interrogation en pendentif.

ALAIN :

Plus âgé, protecteur, observant Gaëtan avec un sourire énigmatique.

LA VOIX DU SUCCÈS :

Une voix de stade, tonitruante, qui hurle des chiffres :

"3 millions d'exemplaires !"

.

Déroulement de la scène

(GAËTAN est sur la ligne blanche, il fait rebondir un ballon de foot au rythme de sa guitare.)

GAËTAN (au public) : Avant la musique, il y avait le ballon. Rodez, la Ligue 2, l'entraînement à l'aube. Le sport, c'est comme la scène : une petite mort à chaque fois qu'on s'arrête. On dit que les sportifs sont trop payés, qu'ils ont la grosse tête... mais personne ne demande de contrôle antidopage à la sortie d'un concert.

(ALAIN sort de l'ombre, il observe le ballon.)

ALAIN : Tu es un faux calme, Gaëtan. Je le vois dans ta manière de dribbler les notes. C'est un compliment, tu sais.

GAËTAN : Venant de vous, Alain... (Il s'arrête de jouer) J'ai peur que le succès bouffe l'émerveillement. Avec Louise Attaque, on ne faisait plus de la musique, on faisait "un disque". On ne voulait plus jouer la chanson que tout le monde attendait. On avait l'impression qu'elle cachait le reste.

ALAIN : Il ne faut pas maltraiter ses succès. Il faut juste les remettre en jeu. Regarde-moi : depuis Play Blessures, je ne fais que ça. Je prends des chemins pas faciles, je me promène là où on ne m'attend pas. Parfois, on rafle la mise. Parfois, on cherche juste la sortie12.

(ALAIN prend la bouteille de vin et sert un verre à GAËTAN.)

GAËTAN : Un vin du Jura. Nature. Quelque chose de léger mais avec du caractère. C'est comme ça que je veux mes chansons maintenant. Une "ligne claire". Simple, accessible, mais qui cache des poupées russes à l'intérieur.

ALAIN : Est-ce que tu sais que huit jours, ça fait 11 520 minutes ?

GAËTAN (étonné) : À la seconde près. Comment vous savez ça ?

ALAIN (mystérieux) : Je ne sais pas. Je préfère susciter des interrogations que d'amener des mauvaises réponses. C’est ça, la liberté : être une porte ouverte, pas une vérité.

(GAËTAN se remet à jouer de la guitare, un rythme folk direct. ALAIN s'éloigne en jonglant avec le ballon de foot, avec une aisance surprenante.)

GAËTAN : Ce qui reste de lui, c’est cette gourmandise. Cette envie de ne jamais tomber dans la recette. Est-ce que tu sais qu'au bout des doigts poussent des armes ?13

(Noir. On n'entend plus que le rebond régulier du ballon sur le sol.)

Notes pour la mise en scène (Troupe modeste)

La métaphore du sport :

Ne négligez pas le ballon de foot. Il représente l'enfance de Gaëtan (Rodez) et la discipline physique que Bashung admirait. C'est un objet de transmission simple et efficace sur scène.

Le point d'interrogation :

Il peut être un élément visuel fort, un mobile qui tourne au-dessus des têtes, symbolisant le doute créatif nécessaire à l'artiste.

L'analogie du vin :

Utilisez le moment du verre partagé pour créer une pause intime, une respiration dans le bouillonnement de la pièce.

cheval, est devenu une image iconique du rock français. Le "cirque" représente ici à la fois la mise en scène de sa propre légende et la répétition infinie de la performance artistique.

3. Édith (Édith Fambuena) : Musicienne et réalisatrice de génie (membre du duo Les Valentins). Elle a joué un rôle crucial dans la "sculpture" du son de Bashung, notamment sur Fantaisie Militaire et l'album posthume En amont. Sa remarque "Il voyageait en lui" souligne que malgré les tournées mondiales, l'essentiel du voyage de Bashung restait intérieur, introspectif et solitaire.

4. "Un pas en avant... un pas en arrière" : Cette métaphore illustre la stratégie de carrière de Bashung. Chaque succès commercial (Osez Joséphine) était immédiatement suivi d'une prise de risque plus sombre ou expérimentale (Chatterton), pour éviter l'étiquette de "chanteur à tubes" et préserver sa liberté de création.

5. "Le sol va se dérober" : Témoignage de l'anxiété chronique de l'artiste. Même au sommet (la "décennie merveilleuse"), Bashung restait hanté par le syndrome de l'imposteur ou la peur de la panne créative. Pour lui, le confort était l'ennemi de l'art ; il avait besoin de cette sensation de déséquilibre pour écrire. Intention de mise en scène : Le mouvement de l'acteur doit être physique et répétitif. La "course" autour des chaises doit traduire l'urgence. Le passage du témoin entre Boris Bergman (l'ère de Gaby) et Jean Fauque (l'ère de Joséphine et Madame rêve) doit se faire de manière fluide, presque chorégraphiée, pour montrer la continuité du génie de Bashung malgré le changement de collaborateurs.

11 L'influence des Talking Heads (et de David Byrne) sur le travail de Bashung et le travail avec Gaëtan Roussel.

1. Le groove cérébral : David Byrne et les Talking Heads ont inventé un rock qui se danse mais qui se réfléchit. Pour Bashung, c’est l’art d’allier la tension nerveuse (le "staccato") à une rythmique implacable. L’énergie de Gaëtan Roussel doit insuffler ce côté "funk blanc" et saccadé, typique des Heads, qui vient bousculer la solennité de Manset.

2. L'esthétique de la "Big Suit" : L'influence est aussi visuelle. Comme Byrne dans Stop Making Sense, Bashung utilise le costume (cuir, Stetson, manteau long) pour créer un personnage plus grand que nature, presque architectural. C’est l’idée que l’artiste est une silhouette en mouvement dans un espace vide.

3. La scansion et l'urgence : Les Talking Heads, c'est la voix qui "parle-chante" avec une forme d'urgence intellectuelle. On retrouve cela dans la manière dont Alain scande les textes de Bleu Pétrole : ce n'est plus du chant pur, c'est une déclamation rythmée, une "transe urbaine" qui empêche le rock bluesy de s'endormir.

Intention pour la troupe : Le rythme des Talking Heads doit servir de métronome interne à la scène. Cela signifie de la précision, de la raideur dans les mouvements et une électricité constante. Si le rock bluesy est la chair, le style Talking Heads est le système nerveux de la pièce.

12 La remise en jeu (Bashung et Gaëtan Roussel) :

1. Gaëtan (Gaëtan Roussel) : Leader du groupe Louise Attaque, dont le premier album (1997) détient toujours le record de ventes pour un album de rock français (plus de 3 millions d'exemplaires). En 2008, Bashung lui confie la réalisation et une partie de l'écriture de son dernier album studio, Bleu Pétrole. Roussel y apporte une énergie brute et des guitares acoustiques nerveuses.

2. "Rodez, la Ligue 2, l'entraînement à l'aube" : Avant d'être musicien, Gaëtan Roussel a failli devenir footballeur professionnel. Il a notamment joué au club de Rodez en deuxième division. Cette note souligne le parallèle entre le sport de haut niveau et la musique : la discipline, la peur de l'échec et l'adrénaline de la performance publique.

3. "Depuis Play Blessures, je ne fais que ça" : Référence au tournant radical pris par Bashung en 1982. Après le succès colossal de Gaby et Pizza, il a "remis en jeu" sa carrière en sortant un disque sombre, expérimental et anti-commercial co-écrit avec Gainsbourg. C'est la leçon qu'il transmet ici à Gaëtan : le succès ne doit pas être une prison, mais un capital que l'on brûle pour rester libre.

4. "Dribbler les notes" : Bashung utilise une métaphore sportive pour décrire le style d'écriture de Roussel (phrasé saccadé, répétitions rythmiques). Il reconnaît en lui ce mélange de tension et de retenue ("faux calme") qui caractérisait son propre travail.

5. "Rafler la mise ou chercher la sortie" : Bashung résume ici sa philosophie de "joueur". Il n'a jamais cherché le succès tiède. Soit il visait le chef-d'œuvre total (comme Fantaisie Militaire), soit il acceptait l'échec d'une expérimentation trop complexe (comme Chatterton ou Novice). L'essentiel étant de ne jamais cesser de chercher.

Intention de mise en scène : Le ballon de football devient ici un accessoire métonymique. Il représente à la fois la jeunesse de Gaëtan et le destin d'Alain. Le geste de "remettre en jeu" doit être physique : Gaëtan pourrait lancer le ballon à Alain, ou Alain le poser au centre de la scène comme on pose un premier accord de guitare. Le dialogue doit être empreint d'un profond respect mutuel, presque filial.

13 La respiration de l'ordinaire (scène 4 suite) :

6. La "ligne claire" et le vin nature : L'évocation du Jura et du vin nature n'est pas anecdotique. Elle symbolise la quête de pureté de l'album Bleu Pétrole. Après les orchestrations denses et sombres des années 2000, Alain cherche une musique "sans intrants", une folk organique. La "ligne claire" (empruntée à l'esthétique d'Hergé) représente ici la simplicité retrouvée : une mélodie accessible qui, comme le vin, révèle ses couches de complexité (les "poupées russes") à mesure qu'on l'écoute.

7. La mathématique du temps (11 520 minutes) : Cette précision obsessionnelle du calcul temporel montre un homme qui compte les minutes qui lui restent. C'est le paradoxe de Bashung : un être flottant, aérien, mais hanté par la scansion implacable du temps. Pour la troupe, cette réplique doit être dite avec une neutralité presque effrayante, comme si Alain lisait le cadran d'une horloge interne.

8. Le ballon de foot : L’élégance du geste pur : Le ballon est l'objet de liaison entre les générations. Il rappelle l'enfance de Gaëtan Roussel à Rodez et le goût d'Alain pour la discipline athlétique. Jongler sur scène symbolise l'équilibre précaire de l'artiste : si le mouvement s'arrête, la chute est inévitable. C'est aussi une forme de politesse envers le tragique : "on s'amuse" pour ne pas montrer qu'on a peur de la fin.

9. L'éthique du point d'interrogation : "Être une porte ouverte, pas une vérité". Cette phrase résume le refus de Bashung de devenir un "maître à penser". Il préfère laisser l'auditeur terminer la chanson dans sa propre tête. La note critique doit inviter l'acteur jouant Alain à garder une part d'indisponibilité, à ne jamais trop en dire, pour préserver ce rôle de "porte ouverte".

Scène 7 : L’inventaire des masques (1966-1975), à effacer

Cette septième scène s'aventure dans les "tiroirs interdits". Elle met en scène ce que l'artiste a voulu effacer : ses années de métamorphoses ratées, ses pseudonymes et ses "bluettes" de crooner, pour montrer que le génie n'est pas inné, mais le fruit d'une survie acharnée.

Sources d’inspiration : Article de Bruno Lesprit, Le Monde, 25 septembre 2023. Thèmes : Le droit à l'erreur, le reniement de soi, la recherche d'identité, la "lose" créative. Décor et ambiance

Le plateau :

Un encombrement de costumes et d'accessoires disparates : une perruque de Robespierre, un Stetson, une fourrure sans manches, une barbe postiche de hippie.

Le fond :

Une projection de la première pochette : un jeune homme avec un "c" à son nom (Baschung), en équilibre instable sur deux cubes.

Le son :

Un collage cacophonique qui passe du sifflement à la Bacharach

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à une ouverture de Wagner, pour finir sur un rock'n'roll poussif.

Personnages

ALAIN (Mature) :

Il observe la scène avec sévérité, tentant de "bloquer" les souvenirs.

LE JEUNE BASCHUNG (L'avatar) :

Un acteur qui change de chapeau ou de veste à chaque nouvelle tentative musicale.

CHLOÉ :

Elle tient une boîte étiquetée "Archives" et exhume les objets.

Déroulement de la scène

(ALAIN est assis dans l'ombre, les bras croisés. CHLOÉ commence à sortir des vêtements d'une malle.)

ALAIN (voix d'outre-tombe) : Non. Pas ça. J'avais dit non. J'ai passé ma vie à effacer ces traces. Ces chansons-là, c'étaient des errements. Des impasses.

CHLOÉ (douce mais ferme) : Alain, quand un artiste s'en va, tout devient intéressant. On veut comprendre comment l'enfant de l'OTAN est devenu l'homme de L'Imprudence. Il faut montrer les tâtonnements pour apprécier les sommets.

(Le JEUNE BASCHUNG entre en scène, en équilibre sur deux cubes de bois. Il porte sa veste en fourrure sans manches.)

LE JEUNE BASCHUNG (chantonnant d'une voix de crooner un peu forcée) : "Que votre Frank Sinatra, à côté de Louis de Funès... Même vos chutes du Niagara ne valent pas nos vespasiennes !"

ALAIN (se cachant les yeux) : Mon Dieu... Pourquoi rêver des États-Unis ? Je voulais être Dylan, je n'étais qu'un cancre alsacien.

(Le JEUNE BASCHUNG enfile une perruque poudrée et brandit une cocarde.)

LE JEUNE BASCHUNG : Appelez-moi Robespierre ! Ou David Bergen ! Ou Hendrick Darmen ! Je peux même chanter en italien s'il le faut ! Ho gli occhi chiusi !

ALAIN : J'étais un loser professionnel. Je me cachais derrière Dick Rivers pour des compils à deux balles. J'imitais Polnareff, j'imitais Jœ Cocker... J'étais un corps à louer15.

(Une mélodie siffle doucement : "La Paille aux cheveux". Le JEUNE BASCHUNG s'arrête de s'agiter. Il retire sa perruque.)

CHLOÉ : Regarde celle-là. 1970. Tu erres encore sans boussole, mais Boris Bergman est déjà là, dans l'ombre du texte. La graine est plantée.

ALAIN (se levant lentement) : Il a fallu dix ans. Dix ans de guimauve et de variétés ringardes pour que le "c" de Baschung tombe enfin. Pour que je comprenne qu'on ne naît pas Bashung. On le devient à force de rater.

(ALAIN s'approche de son double jeune, lui retire son chapeau ridicule et lui pose sa main sur l'épaule. La musique de "Wagner" au piano devient soudainement très pure, puis s'éteint.)

ALAIN : On a le droit à une deuxième chance. Toujours.

Notes pour la mise en scène (Troupe modeste)

Le changement de costumes :