Pauline et le hussard - Sonia Van Houtte - E-Book

Pauline et le hussard E-Book

Sonia Van Houtte

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Beschreibung

La révolte du Piémont. Le carbonarisme entretient, depuis des années, une agitation endémique dans la péninsule italienne.

Pourchassé par l'Autriche, Angelo doit s'éloigner de ses terres.
Cette fuite le fera revenir par Marseille, Aix en Provence et Manosque où il retrouvera Pauline, devenue veuve.
Voici une promenade à travers la Provence de Giono... un rêve de sublime qui comble un vide, un silence, par un soupir.

Ce livre est un espace offert à Pauline et à Angelo afin qu'ils puissent s'écrire, vivre, continuer de rêver qu'ils se croisent, s'éloignent, se cherchent encore et toujours.

EXTRAIT

« Cher Angelo,
Je ne sais où vous êtes. J’envoie cette lettre à Turin, où votre mère – avez-vous dit – a sa maison. Son nom et son titre suffiront, je l’espère, comme adresse. Mais si la lettre lui parvient, saura-t-elle où vous trouver pour vous la donner ?
Tout le monde a parlé ici du soulèvement de Mantoue contre les Autrichiens. Faisiez-vous partie des insurgés ? J’en suis presque certaine. Les nouvelles qui arrivent maintenant parlent d’une vraie guerre qui semble s’étendre à tout votre pays. C’est ce qui me pousse à vous écrire... Vous êtes heureux, je le sais, dans cette révolution que vous avez tant attendue, mais les récits de batailles qui me parviennent me remplissent d’inquiétude. Ecrivez-moi, je vous en prie, que je sache au moins si vous êtes vivant… »


À PROPOS DE L'AUTEUR

Sonia Van Houtte est diplômée de l’école de psychologie clinique et homéopathe et place l’humain au cœur du soin.
Son parcours personnel l'a conduite de la France au Maroc puis jusqu'au Québec, où elle a eu la chance de faire de belles rencontres.

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Seitenzahl: 181

Veröffentlichungsjahr: 2017

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Avertissement

Jean Giono a créé des personnages passionnés dont on ne peut se détacher. Il dit lui-même avoir « donné naissance » à Angelo à Marseille… lui offrant ainsi un véritable état civil. Pauline est, à son avis toujours, un « révélateur », l’indispensable au caractère héroïque du Hussard. Inséparables, indissociables, et pourtant Pauline et le Hussard ne cessent de se chercher, de se croiser, de s’éloigner à travers les pages de quatre romans1 et d’autres récits.

Jean Giono, qui reconnaît bien volontiers avoir « volé un œuf » à Stendhal, avait le génie nécessaire pour se faire pardonner… Je n’ai pas son talent, mais j’espère qu’il me pardonnera d’être devenue dépendante de l’univers qu’il a créé au fil des pages dans le « cycle du hussard » et d’avoir usé de la liberté de l’auteur pour sortir des lignes ces personnages fantastiques. Ces personnages trop vivants, immortels, qui au-delà des tombes, sur les rayons des bibliothèques, dans les caisses des greniers, dans les poches des cartables, continuent de rêver qu’ils se croisent, s’éloignent, se cherchent encore et toujours. Ce n’est donc qu’un rêve, une possibilité au milieu d’un champ infini d’autres possibles, né d’une rencontre légendaire, de l’imagination et du Hasard…

1 Dans l’ordre de leur publication, les quatre romans du Cycle du Hussard sont : Mort d’un personnage (1949) - Le Hussard sur le toit (1951)

- Le Bonheur fou (1957) et Angelo (1958)

Pauline

« Cher Angelo,2

Je ne sais où vous êtes. J’envoie cette lettre à Turin, où votre mère – avez-vous dit – a sa maison. Son nom et son titre suffiront, je l’espère, comme adresse. Mais si la lettre lui parvient, saura-t-elle où vous trouver pour vous la donner ?

Tout le monde a parlé ici du soulèvement de Mantoue contre les Autrichiens. Faisiez-vous partie des insurgés ? J’en suis presque certaine. Les nouvelles qui arrivent maintenant parlent d’une vraie guerre qui semble s’étendre à tout votre pays. C’est ce qui me pousse à vous écrire… Vous êtes heureux, je le sais, dans cette révolution que vous avez tant attendue, mais les récits de batailles qui me parviennent me remplissent d’inquiétude. Ecrivez-moi, je vous en prie, que je sache au moins si vous êtes vivant…

Vous le savez sans doute : ici, il a fallu presqu’une année pour que le choléra disparaisse, comme il était venu. Il est monté jusqu’à Paris et on a craint un moment qu’il ne gagne la France entière. L’été dernier je suis retournée à Aix : tout y a l’air comme avant, et pourtant rien n’est comme avant. La maladie y a fait des ravages plus que dans toute autre ville. On ne peut s’empêcher d’y penser dans les rues où les gens semblent de nouveau si insouciants. Où étaient-ils pendant l’épidémie ? Qui ont-ils perdu ?

Où habitiez-vous quand vous étiez à Aix ? Vous ne me l’avez pas dit. Vous dites si peu de choses… Vous avezsimplement parlé d’un endroit, quelque part, derrière l’archevêché. Cela va vous paraître étrange, mais je crois avoir retrouvé la maison… »

Le regard de Pauline se perd un instant dans le ciel flou qui illumine le pavillon où elle aime s’installer pour lire, écrire ou laisser libre cours à sa rêverie. Dans l’azur qui lui parvient, elle redessine la maison derrière l’archevêché et cette fenêtre, sous les toits, encadrée de persiennes vert-de-gris. Ce jour-là, le soleil pesait chaudement sur ces épaules, comme le châle le fait à présent. Malgré cet air lourd, elle était restée longtemps sous la fenêtre, l’imaginant vivre au-delà des carreaux, remplissant les lieux de son parfum, de sa présence, de sa chaleur. N’avait-elle pas espéré qu’il y apparaisse, portant un petit cigare à ses lèvres, détendu, avec l’air faussement soucieux qu’il donne à ses songes ? Mais Angelo n’était plus là. Il était sorti de sa vie comme il y était entré : tombant du ciel, il avait été son chevalier servant, son ange-gardien, son guérisseur, la guidant à travers la folie hystérique de l’épidémie, combattant pour éloigner d’elle l’emprise du choléra avant de s’envoler, au terme de leur voyage, vers sa précieuse Italie. Ce pays en guerre dans lequel son âme passionnée devait se nourrir de bonheur dans un quotidien héroïque. Pensait-il encore à elle parfois ? Se souvenait-il de cette nuit où la force et la chaleur de ses mains avaient rendu la vie à ce corps bleui de cyanose par la maladie ? Pauline frissonna de sentir toujours la trahison de son corps sous l’influence du choléra, cette douleur si intense, comme cette présence si puissante à ses côtés…

Enfin, tout cela n’était que minauderie ridicule ! Elle s’empressa de chasser ses souvenirs et ses pensées, qui l’assaillaient trop souvent et contre lesquels elle se défendait encore si mal. C’était indigne d’elle. L’important était simplement de savoir s’il était vivant et de calmer son cœur inquiet… le reste n’était qu’une illusion dont elle devait se défier avec autorité.

Elle acheva donc sa lettre rapidement avec cette maladresse des émotions impatientes, qui ne manqueraient pas d’espérer une réponse aussitôt le cachet fermé et de l’attendre nerveusement dès le pli envoyé.

Pourtant, lors de la première veillée après l’envoi de sa lettre, elle avait cru trouver un espace de tranquillité. Elle était parvenue, en effet, à broder sans perdre le fil, sans suspendre son geste pour se figer dans des pensées tournoyantes autour de ses angoisses. Non, ce premier soir, le regard appuyé et tendre de Laurent n’avait pas surpris son trouble. La main chaude de Céline n’avait pas replacé le châle qui s’oubliait en glissant de ses épaules sans qu’elle ne le remarque. Lors de cette veillée, elle avait pu, elle aussi, remplir le silence de sa véritable présence, enfin. Retrouvant sa dignité d’épouse sans avoir à se surveiller sans cesse, elle partagea même de francs sourires avec cet homme tendre et mystérieux qu’elle n’avait cessé d’aimer sincèrement, mais auquel elle ne parvenait plus à offrir l’exclusivité de son âme. Il n’était pas dupe, elle le savait, de cette fable que l’on servait en société pour excuser « ses rêveries » et autres « absences ». C’est vrai, le choléra l’avait changée, marquée – il avait marqué et changé tout le monde – mais Laurent connaissait le monde et sa femme… Que n’avouait-il pas en fait, lorsqu’il lui pardonnait si généreusement de « s’inquiéter pour ce frère, pour l’honnête colonel, qui l’avait guidée à travers l’épidémie ? »

Et Céline ? De Théus à la Valette, Céline l’avait si peu quittée en plus d’un an, veillant sur sa jeune belle-sœur, comme sur sa fille en éternelle convalescence, ne concédant son absence qu’aux chaleurs estivales d’Aix-en-Provence, qu’elle exécrait. Que gardait cette femme dans les secrets de son cœur, depuis ce long discours partagé presque toute la nuit avec Angelo lors de leur arrivée à Théus ? Qu’avait saisi son expérience de femme indépendante face aux confidences fières et naïves du hussard passionné et sincère ? Elle n’en avait jamais parlé, ni même rien évoqué, mais ses yeux semblaient parfois se reculer auprès du cœur, comme pour éviter de voir un point de rupture si attendu. Puis son regard réapparaissait, saluait le courage ferme de la jeune femme, souriait quelques tendresses maternelles et se masquait à nouveau de malice pour faire face au monde sans rendre vulnérable cet immense amour qui habitait cette âme.

« Ces gens sont nobles et généreux, et je les aime. » pensait Pauline avant de se fustiger de ne pas être digne d’eux en leur offrant la seule passion qu’ils méritaient… Mais Angelo était là… ou plutôt, il était si brutalement absent, qu’il remplissait ses jours de souvenirs, de besoins et d’impatiences. Quant à ce temps… Ce temps qui devait se faire allié et qui ne faisait rien. La sagesse populaire répétait sans discontinuer « que le temps pouvait tout » ; « que le temps effaçait tout »… Cela paraissait fonctionner, en effet, pour le reste du monde : la violence, la peur, les stigmates de l’épidémie semblaient oubliés. Pourquoi ne le pouvait-elle pas ? Elle avait survécu, certes. Mais le choléra l’avait rendue bien faible…

Enfin, pour quelques nuits et une poignée de jours, l’écriture de sa lettre lui offrit un court repos. Déchargée de ce qu’elle brûlait de dire, elle s’ouvra à nouveau à la vie, légère et presque naïve. Elle redécouvrit le plaisir frais de chevaucher auprès de Laurent, sans guetter le pas d’un autre cheval. L’air vif de la vallée éclaboussait cette lumière franche jusque dans ses os, si bien qu’au terme d’un galop revigorant, son rire explosait pour la première fois depuis un an. Laurent sourit devant ce miracle et baisa la main gantée de sa femme, cédant à l’impulsion de la gratitude. Ce geste avait la chaleur d’une promesse de bonheur retrouvé. Elle rit, forte d’y croire et s’envola vers d’autres folles cavalcades. Des instants de joie pure pétilleraient en elle jusqu’à sa marche sous les grands peupliers. Ces branchages la conduisaient en frémissant chaque fin d’après-midi dans le pavillon d’invités où elle vivait quelques heures de rêveries paisibles.

La fin de l’hiver et ses fraîches soirées les rassemblaient dans le petit salon autour de la grande cheminée, qui ne tenait sa majesté qu’à l’étroitesse de la pièce. Ici, Céline, Laurent et Pauline mélangeaient leurs souffles heureux, comme ils reliaient leurs âmes à l’éternité de chaque présent. Tout pouvait s’achever ici, à chaque seconde et tout aurait été parfait, dans cette fausse immobilité des cœurs qui dansent. Mais la saison blanche et la solitude ne durent jamais.

Avec l’éclosion du printemps, Pauline dessina et tailla des vestes plus légères. On ouvrit les fenêtres et les portes, les oiseaux chantèrent quelques séduisants concerts et les invités remplirent les salons. Vinrent les sourires, les révérences et les compliments, jouant la séduction du monde, faisant tomber les carapaces de l’hiver et les boucliers d’illusions avec…

Tandis que Laurent intriguait en silence et provoquait d’un seul mot grave les discours politiques à sa table, Céline jouait les entêtées-savantes et enflammait les esprits. Lorsque soudain, l’oraison redoutée débuta :

« - … Ne craignez-vous donc pas de débordements fâcheux de vos voisins en guerre ? demande un invité stupéfait de la confiance de Laurent à battre seul les chemins vers des rencontres nocturnes mystérieuses et rebelles.

- Ils sont très occupés à repousser les Autrichiens et à faire leur révolution d’un même élan… pourquoi passeraient-ils les Alpes ? »

Le « vieux loup » ne répondait pas, il laissait la conversation se faire. Il posait sa main chaude et protectrice sur les doigts fins de sa jeune femme. Geste tendre et discret dont personne ne tenait compte tant il était habituel entre ces époux, mais qui maintenait Pauline dans sa présence souriante et figée. Pourtant, le vrai soutien venait du regard de Céline, qui lui faisait face. Au-delà des jeux et des rondeurs qu’elle offrait à tous, elle permettait à ses yeux de n’être qu’à Pauline. Cette dernière s’y accrochait avec gratitude, les laissait entrer en elle et y bâtir un pilier solide.

« - Les soldats piémontais perdent des hommes chaque jour, mais gagnent du terrain… l’Autriche n’est déjà plus chez elle », renchérissent les convives.

Pauline retint un tremblement, se maîtrisa avec autorité : depuis combien de temps sa lettre était-elle partie ?

« - … mais s’ils obtiennent l’union de l’Italie, quelle influence prévoyez-vous sur la France ? demanda cette jeune femme élégante dont les yeux intelligents se plissaient déjà sous les coups neufs de l’expérience.

-… à se battre dans tous les sens, y a-t-il autre chose à espérer que la mort ? Conclut un autre.

- La passion italienne pourrait soulever des montagnes, s’amusa Céline. Mais revenons chez nous un moment : prendrions-nous le dessert au salon ? »

L’enthousiasme répondit d’aise à l’idée du confort, l’Italie s’évapora dans les gestes doux que l’on mit à quitter la table. Grâce à Dieu, Laurent donna le bras à Pauline. Ce bras solide et prévenant qui la conduisit loin du carnage sachant pourtant que le mal était fait et que rien n’arrêterait plus les images terribles naissant déjà dans l’esprit inquiété de la jeune femme.

C’est fort de cette connaissance qu’il osa frapper à la porte de sa chambre après avoir raccompagné les derniers invités.

« - Je vous réveille ? S’enquit-il en entrant, une veilleuse à la main.

- Je suis heureuse de vous voir, répondit-elle ravie de cette lumineuse chaleur qui venait briser sa solitude frileuse. Entrez donc, je vous en prie.

- Comment vous sentez-vous ? fit-il en l’entourant de ses grands bras.

- Bien, maintenant que je ne suis plus seule, avoua-t-elle en se serrant contre son large torse. J’avais un peu froid.

- Les nuits sont fraîches encore, c’est vrai. Vous devriez fermer les fenêtres.

- J’aime entendre la nuit… Rien ne me rassure comme d’entendre cette vie en faux sommeil.

- Avez-vous besoin d’être rassurée ? demanda-t-il en posant un baiser sur son front.

- Toujours, quand vous n’êtes pas près de moi, joua-t-elle, presqu’espiègle. Partirez-vous longtemps ?

- Une semaine ou deux… Ensuite, il me faudra aller à Aix. M’accompagnerez-vous ?

- A Aix… Oui. Bien entendu. Laurent ? Savez-vous bien comme je vous aime ?

- Oui, chère ange, je le sais. Aussi ne craignez pas de m’inquiéter et n’exigez pas de votre cœur qu’il cesse de battre… il est généreux, libre et fort. Ne l’emprisonnez pas. Il est légitime de se soucier de ses amis, et surtout, pour les plus particuliers. »

Apaisée par les propos de Laurent, Pauline passa deux semaines confortables à observer le printemps flamboyer. Puis le « vieux loup » revint et ils quittèrent Céline pour courir vers Aix-en-Provence où le vicaire attendait son vieil ami. Ils profitèrent de l’été, des concerts, des bals, pour briller. Le temps agissait-il finalement ? La paix déposait-elle enfin sa lumière voluptueuse sur son esprit brûlé par l’épidémie ? Pour s’en assurer, elle décida un jour de retourner sous la fenêtre aux volets vert-de-gris.

C’était l’heure de la sieste, la ville était au ralenti, seul son pas sec et décidé résonnait sur le pavé. Les fontaines murmuraient de nouveau leur ondée fraîche et saine, sans que plus personne ne craigne leur débit. Finalement, elle glissa sous l’ombre doucereuse des platanes et parvint jusqu’à la maison : rien n’avait changé. Rien n’avait bougé. Rien ne bougeait…

Heureusement, la raison sait museler le cœur avec des fards merveilleux. La vie mondaine de l’été en ville avait su anesthésier cette pesanteur qui oppressait son cœur. D’ailleurs, Laurent était là, toujours tendre, sachant se faire discret, mais offrant toujours sa solide présence. Il rassurait de tout, même de l’absence, même du silence… car les mois passaient et aucune réponse ne lui parvenait, ni à Aix, ni au domaine de la Valette où ils retrouvèrent l’automne et une calme solitude. Céline était au château de Théus et semblait décidée à y passer l’hiver, laissant sa « chère enfant » seule pour la première fois depuis sa traversée de l’épidémie. Laurent lui avait-il signifié que son épouse semblait plus sereine ? Elles s’écrivaient pourtant, se faisaient de belles déclarations d’amitié, s’invitaient tour à tour sachant que la plus vieille prétexterait de « laisser un peu d’espace au merveilleux couple… » Alors que de son côté, Pauline userait de mille excuses pour éviter un retour à Théus, fuyant ainsi le souvenir de sa convalescence et de son arrivée au bras d’Angelo.

« … il faudra bien, cependant, revenir à Théus, osa écrire la vieille marquise. Il n’est plus temps de fuir les vieux fantômes. Je vous sais assez forte et courageuse pour faire face à une ombre sans trembler. »

Deux semaines plus tard, Pauline gravissait seule et « sans trembler » les marches du château de Théus. La guérison était-elle donc complète ? Elle pensa à Laurent en se couchant, ce mari qu’elle avait cherché avec passion à travers l’épidémie, à sa présence parfaite, à son amour compréhensif.

Malheureusement, les rêves de l’aurore ramenèrent le visage jeune et grave du colonel tant espéré, tant attendu. Décidée à reprendre sa vie dans la joie et la gratitude, elle s’éveilla, enfila ses culottes de cuir, oublia de déjeuner et partit au galop sur les lieux mêmes de sa maladie.

Le vide l’accueillit. Le froid aussi. Plus une trace ne subsistait de leur passage. La moindre cendre de ce feu qui l’avait maintenue en vie cette nuit-là avait été ensevelie par le temps. Avait-elle espéré autre chose ? Elle serra les dents sur l’assaut des larmes et réussit à déclarer avec foi : « Terminé ! ». Elle s’éloigna ensuite tranquillement, laissant son cheval choisir le pas contemplatif pour ce retour de dégustation, durant lequel les montagnes, les sous-bois et le ciel lui chantèrent un doux « Te Deum » d’automne fané.

Apaisée, elle retrouva donc son hôtesse qui l’attendait près du feu dans le petit salon attenant à la salle à manger.

« - J’ai demandé qu’on nous serve le repas ici, s’excusa Céline. L’humidité de cette saison est cruelle avec ma vieille carcasse, je n’envisage pratiquement plus de vivre dans une autre pièce.

- J’apprécie autant cette chaleur et l’intimité que nous offrent ces lieux, convint Pauline.

- Je te vois ce soir une fermeté de regard que je n’ai pas croisée depuis longtemps… Je suis heureuse de constater cela… me permettrai-je, cependant, de sonder ton cœur ?

- Il vous a toujours été ouvert, et ce, avec toute la sincérité de l’amour que je vous porte.

- Pourtant, tu ne m’as jamais parlé de son absence…

- M’avouer cette seule pensée m’était déjà si douloureux.

- Qu’en est-il à présent ? Insista le regard perçant de Céline.

- Je suis en colère de mon manque de maîtrise. Je me suis illusionnée et j’ai sombré dans une mièvrerie dégoulinante, au mépris de l’amour que j’ai pour vous et pour Laurent.

- Te voilà bien injuste envers celle que j’aime comme une fille… Il n’y avait aucune illusion dans tes souffrances. Et si j’avais pu, comme une mère l’aurait dû, c’est à Angelo Pardi que j’aurais donné ta main…

- Pourquoi me dire cela ? Réagit Pauline blessée. N’oubliez-vous pas un peu vite que j’aime Laurent ?

- Laurent est un vieux garçon, qui a épousé une bien jeune femme dont il se veut avant tout le protecteur ! Il sait, comme moi, que tu es un être passionné, qui ne peut aimer qu’entièrement et sans condition… Il se sait aimé, mais ne te retiendrait jamais d’aimer plus encore. Vous avez, mon frère et toi, reconnu l’un chez l’autre cette âme généreuse au-delà de toute limite, prête à l’impossible tant qu’elle peut puiser sa force dans sa liberté et son indépendance. Il ne te possède pas et d’ailleurs ne le désire pas. Vous vous aimez si parfaitement tels que vous êtes, que tout le monde reconnaît votre sincérité… cet amour-là est assez grand pour percevoir et respecter la passion.

- Qui vous parle de passion ? S’insurgea encore la plus jeune.

- Ton cœur… et celui d’Angelo… sourit Céline.

- Angelo ?.. »

Pauline avait voulu questionner, comprendre, sortir de l’emprise de ce regard affûté qui traversait sa conscience pour lire au-delà d’elle, mais lorsque le nom naquit sur ces lèvres, il avait déjà la saveur voluptueuse d’un baiser… Ce contact infidèle qui n’avait jamais eu lieu, mais dont elle se défendait de ressentir même le désir.

« - Brisons là, fit Pauline en rassemblant quelque courage. Nous parlons d’un rêve, d’une idée, de rien en somme. J’ai envoyé une lettre en Italie, il y a presqu’un an. Aucune réponse n’a été faite. Nous donnons sans doute une importance trop grande à une affaire passée.

- Tu es une enfant convaincante… ou presque ! Sourit Céline en tendant les bras avec tendresse. Viens près de moi, j’ai froid… et j’ai des douceurs à te dire, qu’on ne peut que murmurer en dégustant les frissons du cœur. »

Elle lui parla ensuite de cette nuit passée à écouter le hussard lors de leur arrivée à Théus. Elle parla longuement de passion, de naïveté, d’honneur, de liberté et d’amour. Elle expliqua que les plus subtiles intelligences, même alliées aux plus fortes raisons et au plus grand respect ne peuvent rien contre les persévérances du cœur. Elle confirma que ni le temps, ni la distance n’arrangent rien et que l’âme qui s’est reconnue dans son alter ego ne peut plus s’en détacher… sous aucun prétexte. Elle lui offrit les mots qu’Angelo lui avait confiés, la laissant pleurer des larmes tièdes et silencieuses sur la sincérité cristalline qu’elle reconnaissait comme une signature. Pauline pleura donc doucement en obtenant la certitude d’avoir été choisie… puis oubliée sans doute. Enfin, elle ferma les yeux pour déguster cet instant offert près de l’âme d’Angelo, une dernière rencontre, un dernier soir avant que la vie ne les sépare. Une nuit pour s’accorder le droit de l’aimer et y puiser la force nécessaire pour le quitter.

Ce pèlerinage avait donc eu sa raison d’être : elle salua Céline de Théus avec gratitude et prit son envol pour retrouver Laurent, pleine de reconnaissance pour la sage patience et la sereine compréhension qu’il lui avait toujours offertes. Ainsi l’hiver arriva et s’installa au creux de cette paix retrouvée.

Pauline reprit ses activités de saison, imaginant des coupes prodigieuses aux vestes qu’elle taillait, brodant en silence chaque soir près de son époux, retrouvant ses obligations charitables et ses devoirs d’engagement politique accompagnant son état de marquise, magnifiant sa personne, faisant d’elle celle que tout le monde aime, tant elle savait poser sur tout de fines parcelles d’amour.

La neige avait déposé son voile scintillant de silence sur le monde. Elle faisait craquer son pas contemplatif dans l’allée blanche que bordaient les peupliers dénudés. Elle jouait tranquillement comme on danse avec la beauté du jour. Jusqu’à ce que la course nerveuse de leur employé se dirigeant vers elle la mit en état d’alerte par son incongruité. Dès qu’il fut assez proche pour se faire entendre sans avoir à élever la voix, ce dernier expliqua :

« - Excusez-moi madame… monsieur dit que c’est urgent : une lettre vient d’arriver pour vous. »

Une lettre ? Urgente ? Les mots avaient rebondi dans son esprit sans trouver un écho raisonnable. Elle avait enterré son passé… elle se fit surprendre. L’enveloppe en main, elle vit d’abord l’écriture ample et subtile, les boucles et les jambages ronds de poésie, les barres fermes et droites d’un sabreur accoutumé aux tailles franches, les points indépendants… Et puis, le nom de l’expéditeur s’inscrivit : Angelo Pardi.

2 Lettre extraite du film « Le Hussard sur le toit » Jean-Paul Rappeneau

- 1995