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Et si la paix naissait au cœur même de nos blessures ? Entre la Marseille libérée, les camps encore fumants et une Jérusalem déchirée, quatre destins s’entrelacent, portés par la foi, la douleur et l’espoir fou de réinventer le monde. Marie, infirmière au cœur brisé, Saïd, son compagnon silencieux, Eliana, rescapée en quête d’avenir, et Jalil, jeune Palestinien pris entre tendresse et colère, cherchent chacun leur lumière au milieu des ténèbres. Sous l’ombre troublante du tarot et de mystérieuses lettres venues d’outre-tombe, ils avancent, trébuchent, se relèvent. De la guerre à la prière, de la perte à l’amour, l’alchimie de leurs âmes forge un regard neuf, où le « Yeru » hébreu et le « Salam » arabe s’unissent enfin pour donner vie à la cité de la Paix.
À PROPOS DE L'AUTRICE
Sonia Van Houtte a grandi entre l’Europe, le Québec et le Maroc, cultivant l’amour des cultures, de la vie et des êtres. Psychothérapeute, elle se nourrit des rencontres et des paysages qui jalonnent son chemin, aux côtés d’une petite famille complice. Sa plume, vibrante de beauté et d’humanité, reflète ce regard sensible posé sur le monde.
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Seitenzahl: 262
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Sonia Van Houtte
Yeru salam
La cité de la paix
Roman
© Lys Bleu Éditions – Sonia Van Houtte
ISBN : 979-10-422-8315-5
Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant aux termes des paragraphes 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective et, d’autre part, sous réserve du nom de l’auteur et de la source, que les analyses et les courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
À tous les cœurs qui saignent encore de cette blessure…
Soudain, son corps se brisa dans un craquement de bois sec. Un gravier chaud mordit aussitôt ses genoux à travers le treillis, griffa la paume de ses mains. Rien ne pouvait plus l’atteindre. La grandeur du ciel, l’éclat de la mer glissant au pied de la falaise, le chant des cigales, rien n’avait plus d’importance. Autour d’elle, on ne percevait que le cri hurlant des moteurs essoufflés par la côte, les rapports des vitesses qui grinçaient en menaçant d’éclater, les fumées d’échappement, la chaleur écrasante et la fureur des hommes. C’est là, sur le promontoire où les touristes venaient jadis admirer un panorama de dentelle, que les années de guerre la foudroyèrent brusquement : la violence et la peur, le sang et le plomb, la gangrène et les larmes, la mort et ses voix d’enfants implorant une présence au moment du grand passage. Cet éclair d’horreur déchira son cœur brûlé. Au bout de cette douleur, une nausée incontrôlable lui fit vomir sa colère. Enfin, les sanglots éclatèrent, violents comme ces orages qu’on ne voit pas venir.
Grâce à Dieu, la vie retrouve toujours sa place. Après la crise, l’air revint, adoucit sa gorge, gonfla de lumière ses poumons. Le cœur entama de nouveau son chant de vie. Pourtant, elle restait paralysée par le poids de cette odieuse réalité.
Derrière elle, elle entendit ces phrases qu’on échangeait au-dessus des moteurs qui peinent à reprendre haleine. Saïd avait arrêté l’ambulance. Il l’attendait.
Marie ferma les yeux sur un léger sourire de gratitude. Saïd était là : il veillait en silence. Il ne s’imposait jamais, il n’expliquait rien, mais il savait et il comprenait avant elle. Il avait débarqué de son Maroc natal et de son paisible village pour suivre ses frères, ses cousins, son clan, pour être un homme fier comme les autres. Mais il n’était pas comme les autres. Depuis l’enfance, il dansait plus qu’il ne marchait sur une cheville qu’une mauvaise blessure avait soudée et figée. Comme tous ceux que le destin a marqués d’une différence, il avait vécu la réclusion, y avait développé un don d’observation et d’analyse infaillible : il voyait et il savait.
Ainsi, ce jour-là, il savait que Marie n’était pas malade et qu’elle n’était pas en danger. Il savait que derrière le dernier col, il y avait Marseille, cette ville natale qu’elle n’avait pas revue depuis cinq années. Il savait que dans ces maisons phocéennes, il y avait aussi ses parents, ceux qu’elle aimait et qu’elle n’avait croisés que dans quelques lignes d’un courrier retraçant difficilement un discours entrecoupé par des lettres perdues sous les bombardements. Mais bien avant cela, il savait que depuis le début du jour elle traversait des paysages inscrits dans les jours joyeux de l’enfance, qui s’entachaient à présent de sang et de fureur.
Heureusement, il savait aussi qu’elle était forte, qu’elle était portée par une foi solide ne l’ayant jamais vue tressaillir. Depuis qu’ils faisaient équipe, il l’avait vue plonger au creux des douleurs les plus violentes, faire face aux peurs irrationnelles et tenir la main des mourants avec la même ténacité afin de ramener un peu d’amour et de beauté dans ce chaos. Ainsi, tandis qu’il veillait, il remerciait également Dieu de faire équipe avec une telle infirmière. Il fut si naturel, alors, de lui accorder le temps d’être fragile.
Marie, elle, reprit son souffle et ses esprits. Doucement, elle ouvrit les yeux. Puis elle les referma aussitôt. Il était pénible d’être là tout à coup. Là, c’était la route de la Gineste entre Marseille et Cassis. Là, c’était la vue des calanques où elle passait ses dimanches après la messe avec sa famille. Là, c’était la joie et le soleil. Du moins, le croyait-elle. Là, c’était surtout un refuge de paix et de joyeuses couleurs. Une vie qu’elle conservait en elle pour y puiser la force et l’espoir. Lorsqu’elle s’ennuyait dans la grisaille parisienne où la Faculté de Médecine lui offrait son premier combat. Lorsque les bombes mirent fin au rêve et la firent fuir au bras de son époux vers la pluvieuse Angleterre. Lorsqu’elle comprit que Pierre avait disparu avec son avion dans le gris métallique d’un ciel de guerre. Au-delà de tout, il y avait eu la sérénité et la vivacité des calanques pour lui rappeler la beauté de la vie et la réchauffer un peu. Elle tenait debout dans l’enfer, bien enracinée dans ce paradis. Depuis qu’elle était engagée avec la Croix-Rouge, elle se consumait l’âme en sauvant des enfants qui se livraient combat avec de vraies armes.
Elle avait, jusque-là, puisé en elle la joie vivifiante de Marseille. Mais la folie était finalement arrivée jusqu’ici détruisant son refuge. Le paysage était désormais taché de sang, de feu et de trahison. L’espoir semblait s’évanouir. La Beauté était abîmée, salie, profanée. Le chant des cigales devenait indécent. Le calme de la mer devenait insultant. Dieu, le monde était perdu.
Alors, telle une réponse, un souffle s’insinua au creux de son âme et cria un « non ! » assourdissant. « Non… regarde… » fit le souffle plus tendre. « La mer, les cigales et le soleil continuent d’être au-delà de la folie des Hommes. La Vie est plus forte, tenace… il faut le leur rappeler… Debout ! »
Elle redressa la tête, frotta ses mains pour en extraire le gravier, rassembla son corps autour de cette pensée. Le pas inégal de Saïd bruissa en arrière. Il était debout près d’elle, lui tendait sa main dorée et solide, la releva, lui donna une gourde. L’eau y clapotait joyeusement encore fraîche et douce.
Il lui rendit son sourire puis lui ouvrit le chemin jusqu’à l’ambulance. C’était clair, sans bruit inutile. C’était comme ça entre eux.
Le convoi finissait de s’étirer : il fallait partir, rester avec le groupe. Elle reprit sa place. Saïd conduisait. Le moteur explosa, vrombit. Les pneus hésitèrent sur le gravier et s’expulsèrent du bas-côté, la route ondula à nouveau. Son âme trébuchait sur le paysage et constatait les dégâts : les nuages noirs s’échappant de la ville assiégée, les maisons calcinées, la montagne abîmée par les explosions. Puis, après un énième virage, la ville fut là, dans son berceau de collines, bordée par la mer. Une fumée sombre la recouvrait en conquérante morbide, remplaçant les embruns.
Marie sentit son cœur s’oppresser dans sa poitrine, chercher le « refuge ». La douleur s’invita à nouveau. Elle respira, tentant de reprendre le contrôle. La main de Saïd se posa sur la sienne, elle le regarda interloqué par ce geste inattendu. Il souriait, tranquille. Il savait.
Bien sûr. Le vrai refuge, le souffle qui soigne, la force qui porte au-delà de tout, c’est la foi. C’était pour le rappeler qu’il était là, lui, le compagnon solide. Il l’avait expliqué un soir à ce sergent arrogant qui se moquait de sa démarche :
Le sergent s’était excusé. Tout le monde l’avait admiré. Saïd, lui, il avait continué ses soins, comme Marie, comme les autres.
Sa blessure à elle, elle ne se voyait pas. C’était un coup de rêve brisé, d’amour inachevé et de deuils interdits. C’était une plaie de solitude qu’elle recousait en prenant soin des autres. Elle se noyait dans le sang, y mêlait le sien afin qu’il se perde dans le flot, qu’il disparaisse. Aujourd’hui, sa blessure avait saigné de nouveau. Alors il fallait soigner, faire face encore à l’absurdité, prier. Oui, il fallait prier.
Prier pour trouver la force d’agir, prier pour poser les bons gestes et prier pour que la miséricorde de Dieu se répande à nouveau sur les calanques comme sur le monde !
Ils riaient ensemble de cette différence qui les rassemblait. Le monde est imbécile, il ne se comprend pas lui-même. Autant en rire avant que cela ne devienne plus pathétique encore. Ils entonnaient donc un « chant d’amour » appris en arabe, mais dont elle ne comprenait que la joie sacrée sans saisir le sens des mots.
« … La illa ha, il Allah
Yâ rabbi khudh bi yadi… »1
Mais non, mais non, elle n’était pas sacrilège. Non, Dieu ne l’excommunierait pas. Son cœur parvenait encore à rassurer sa raison trop peureuse pour reconnaître la foi. Dieu change de nom parce qu’il est multiple à l’image de Sa création. Elle Le reconnaissait dans la joie… et dans le bonheur qui naissait soudain sur Marseille.
Brusquement, ces pensées disparurent. Un homme visiblement affolé dégringolait la colline. Elle reconnut immédiatement les bras se voulant gigantesques afin d’être vus et qu’il agitait autour de lui. Elle le vit glisser sur les pierres, emporté par l’urgence de sa course. Par chance, son pied montagnard le sauvait de la chute. Tout ajoutait ainsi à l’état d’alerte.
L’ambulance à peine arrêtée, Marie courut à la rencontre de cet homme. Il lui tomba presque dans les bras. Saïd et les dernières équipes, contraints à l’immobilisme par l’étroitesse de la route, attendaient les informations afin d’adopter la bonne attitude à suivre. L’homme en détresse tomba assis dans la pente, à la fois épuisé et soulagé de ne plus être seul. Marie l’écouta puis revint. Elle parlait en même temps qu’elle se saisissait de la trousse d’urgence et d’une gourde.
Ce sont des résistants. Ils sont trois. Il y a deux blessés dans la combe juste au-dessus. J’ai besoin d’aide pour aller les chercher.
La voiture-balai arriva enfin. L’officier qui en descendit prit le pouls de la situation et confirma par radio que la destination était toute proche et que le parcours restant était sécurisé. Marie s’en moquait : elle était de nouveau près de l’homme et lui donnait à boire. Saïd, prêt à la rejoindre, détachait la civière portable. Une autre équipe se préparait à les supporter. Le militaire frustré hurlait des imprécations que peu entendaient encore. Le lieutenant possédant la radio confirma :
Tandis que les manœuvres vrombissaient afin de libérer la route, les infirmiers couraient dans la pente. Lorsqu’ils arrivèrent près des blessés, plus personne ne regretta la détermination de Marie. Elle était déjà près de l’homme inconscient. Elle auscultait, elle coupait du tissu, posait des questions auxquelles le second combattant répondait lentement, visiblement essoufflé par des côtes cassées. Saïd préparait la civière, passait la charpie, l’éponge. L’autre équipe agissait avec les mêmes réflexes, les mêmes habitudes. On aurait juré qu’ils se connaissaient depuis des années. En fait, la guerre, la nécessité, avait accéléré la puissance des liens créés. Si Marie et Saïd avaient déjà traversé le feu des campagnes africaines, pour les autres, il y avait à peine deux mois qu’ils travaillaient ensemble.
Promptement installés sur les civières, les blessés furent redescendus jusqu’aux ambulances. Dans la pente Saïd passa en avant pour supporter le poids du blessé. Si sa démarche était étrange, son pas était sûr et le choix de l’itinéraire idéal. Cependant, l’effort tétanisait déjà les bras de Marie. Elle déposa donc soulagée le brancard dans l’ambulance. L’homme valide la rejoignit et s’installa dans un coin. Pendant ce temps, elle s’activait autour du blessé. Elle nettoyait les plaies, aseptisait, suturait, posait une perfusion, injectait de la pénicilline pour enrayer l’infection. Son patient n’avait pas la moindre réaction, pas le moindre gémissement.
Les mots s’écorchaient sur les lames acérées de l’angoisse. Marie le regarda : sous sa barbe sale, il était si jeune. Elle ne lui mentirait pas. Elle ne le faisait jamais. Son frère était dans les mains de Dieu, elle faisait ce qu’elle pouvait. À présent, le blessé, c’était lui : cette âme d’enfant qui tremblait derrière un visage d’homme fatigué :
C’était vrai. Elle n’avait plus l’accent. En 1937, lorsqu’elle était entrée à la faculté de médecine à Paris, elle avait compris rapidement qu’être une femme demandait un effort d’intégration supplémentaire. Quant à l’accent de Marseille, il était, en ces lieux d’un régionalisme dégradant dont il fallait vite oublier le chant de soleil au risque d’être tout à fait discrédité. Elle l’avait donc gommé pour diminuer les difficultés. Son rêve valait bien ce sacrifice.
Elle expliqua donc succinctement son séjour à Paris, puis à Londres, puis l’Afrique du Nord. Ils échangèrent ensuite des souvenirs communs, ceux d’une enfance partagée autour du port et de la Canebière. L’homme-enfant se détendit sous l’effet d’images juvéniles et insouciantes. Ils arrivèrent finalement devant cette école réquisitionnée pour devenir l’hôpital. Saïd réapparut. Le blessé fut transporté sur un lit près d’une fenêtre barrée de persiennes peinant à repousser la chaleur du mois d’août. Tiguy vint s’installer près de son frère, il remercia puis retenta sa chance :
Saïd sourit, posa sa main réconfortante sur son épaule :
Déjà, d’autres blessés affluaient. Le combat était engagé depuis presque dix jours. La résistance et la population s’étaient jointes aux groumes2 et autres alliés qui avaient débarqué. Des tirs s’échangeaient un peu partout. Civils et soldats venaient donc remplir les lits de « l’hôpital » improvisé ne permettant aucune pause pour Marie et Saïd. Dans l’action, elle oublia Marseille et ses parents.
Au coucher du soleil, on ouvrit les volets pour tenter de rafraîchir un peu les dortoirs. Des teintes d’or vinrent couvrir les bandages de douceur. L’air s’allégea ensuite dans la pénombre. Marie était retournée au chevet de Charles, le frère de Tiguy. Il était réveillé. Il vivrait. Rassuré, le cadet avait disparu : il était parti prévenir leurs parents. D’ailleurs, elle en ferait autant dès qu’elle trouverait le temps d’aller voir les siens. Elle aurait voulu leur envoyer un message, mais un obus avait explosé et les victimes arrivaient encore. Pas le temps. Les Allemands se défendaient, résistaient, à leur tour poussés par le désespoir.
À l’aube, enfin, une accalmie lui offrit un thé trop fort et un peu de soupe. Elle marcha à l’extérieur et regarda le soleil réveiller la mer d’une caresse dorée. Oui. Oui, la vie était plus forte.
La voix tranquille de Saïd la sortit de sa méditation.
À côté de son collègue souriant, Tiguy ouvrait le chemin à deux invités gênés et impatients, qu’il était allé quérir en guise de remerciements. Les larmes vinrent avant le mouvement. Posant à la hâte sa tasse dans les mains de Saïd, elle tomba enfin dans les bras de ses parents. Elle retrouva la chaleur tendre de sa mère, le parfum sécurisant sur la peau de son père. Elle ne l’avait jamais vu pleurer. Ils se noyèrent ensemble dans la joie.
23 août 1944. Les combats s’intensifiaient. Saïd et Marie avaient rejoint un hôpital de guerre plus proche des lignes de feu. Ils y multipliaient les allers-retours en ambulance et y fournissaient sûrement plus de morts que de blessés. Des explosions régulières semblaient marquer le temps d’effroi mêlé d’espoir : avançait-on vers la libération de la ville ? Les heures s’écoulaient. Puis une nuit s’enfuit, emportant son lot d’âmes agonisantes. La cathédrale était en feu. Les Allemands s’y étaient retranchés : ils défendaient désormais plus leurs vies que leurs idées. Alors ils se battaient avec une ardeur désespérée et sans limite. Il y avait dû y avoir un autre jour. Marie ne se souvenait que du sang, de la chaleur et des cris.
Lorsqu’elle avait chancelé de fatigue sous le poids du brancard, Saïd était reparti sans elle. Il avait trouvé un autre infirmier pour l’accompagner, après avoir pris le temps de la rassurer :
Elle n’avait pas pu se reposer. Les dortoirs débordaient. On installait les moribonds sur des matelas dans les couloirs. Les blessés plus légers se serraient sur des lits de camp installés sous les tentes dans la cour. Elle était une abeille parmi d’autres, dans une ruche affolée par une attaque indistincte.
Combien de jours étaient passés avant qu’elle ne puisse dormir un peu, recroquevillée sous un platane ? Elle s’était réveillée surprise d’être au milieu de tant d’autres dormeurs : médecins, infirmières, cantiniers étaient autour d’elle. Des Êtres épuisés venus chercher le réconfort rafraîchissant d’un large feuillage. Du vivant pour se remettre de la souffrance. Du vert pour oublier le sang noir des hémorragies.
De la soupe et du pain furent encore avalés trop vite. Puis elle se remit à l’ouvrage. Lorsque le jour se leva, elle ferma de nouveau les volets. À ce moment, elle décida qu’il était temps de sortir de ce cloître et de rejoindre son ambulance. Un premier équipage revint. Elle s’informa pour organiser son changement de quart :
Elle continua donc à vaquer à des occupations légères afin de pouvoir quitter rapidement les lieux. Elle servit la soupe à l’extérieur en guettant les allées et venues des véhicules. Une ambulance arriva, puis une seconde, puis une troisième… un état d’alerte éclata :
Marie courut. Elle les connaissait tous. Puis le choc la frappa comme une balle en plein cœur. Saïd, le visage plein de sang, le bras ouvert sur toute la longueur, était transporté inconscient. Elle hurla son nom, se fraya un chemin vers lui :
Il n’y eut pas de réponse. C’était la guerre. C’était stupide comme ça. C’était tout. Un bras la retint. C’était la règle : on ne soigne pas son co-équipier. Mais comme pour tous les proches croisés, l’affolement la poussait vers les mêmes doutes :
Alors la même réponse intolérable arrivait, cinglante :
Elle avait suffoqué. Pour la première fois, elle avait pris la fuite. Elle avait couru loin des blessés. Elle avait caché ses larmes dans des ruelles vides et étroites. À bout de souffle, elle avait senti un cri impossible réveiller des fantômes en elle. La blessure sur son cœur s’était agrandie dans un flot de panique et de colère. Et puis un vent de révolte l’avait rassérénée. Elle était revenue aussi vite vers l’hôpital : non, Saïd ne pouvait pas mourir. Pas ici. Pas maintenant.
Ensuite, elle avait patienté, fébrile, dans le couloir. Puis, il était apparu : un peu pâle, tenant un bras bandé en écharpe, titubant sur sa cheville fatiguée, le front barré de points de suture. Il est parvenu à lui sourire. Elle s’était jetée contre lui, elle avait permis à un bras valide de la serrer, elle s’était laissé bercer un peu, elle s’était imbibée d’un parfum de peau délicatement épicé. Puis elle s’était reprise en passant son épaule sous le bras valide qui ne la lâchait pas. Elle avait ainsi soutenu leur marche fébrile jusqu’au platane où ils s’étaient installés :
La stupéfaction mit fin à sa colère et à sa peur. Quelle égoïste faisait-elle ! Lui aussi, il avait eu peur. Obéissante, studieuse, elle sortit délicatement le bras de l’écharpe. Elle observa, mobilisa avec délicatesse les doigts, l’épaule. Saïd subit l’examen derrière un masque d’impassibilité effrayant.
Il sourit à son tour et l’attira à nouveau contre lui. Elle ne bougea pas, parce qu’elle était bien contre ce cœur flamboyant, parce qu’elle savait également qu’il devait ainsi lui cacher des larmes trop riches de contradictions.
« Marseille est libérée ! »
Les cloches des églises rebondissaient sur la joie qui explosait. Les rues se remplissaient de fête. Marie courait, se laissait happer par la foule. C’était une danse de la Vie qui l’emportait. C’est ici, chez elle, qu’elle devait savourer la libération pour la première fois. Dieu soit loué. C’est aux côtés de ses parents, dans son église, qu’elle rendrait grâce à l’espoir d’être revenu dans son paradis.
Bonheur suprême, elle obtint deux jours de congé. D’autorité, elle trouva un cheval et donna les rênes d’une carriole à son père, avant de s’asseoir avec sa mère et Saïd dans la remorque : direction le cabanon du grand-père au pied des calanques.
La mer était douce et rieuse. L’eau jouait entre ses chevilles et emprisonnait ses jambes. Marie avançait d’un pas dans une vague, puis une autre, continuait le jeu. Finalement, elle plongea. Elle goûta le sel, se laissa laver de l’horreur par le courant qu’elle traversait, se purifia dans le retour à la vie. La guerre était loin, elle n’avait jamais existé. Marie nagea un moment dans ce bonheur avant de rejoindre Saïd et ses parents sur la terrasse. Elle vit alors les bandages de son ami, le teint fatigué de son père, le doute qui creusait le front de sa mère : non, la guerre n’était pas si loin. De plus, elle avait déjà laissé des traces. Pourtant, pour quelques heures encore, elle choisit la joie pure et s’amusa.
La dernière veillée s’étirait dans la nuit. On retenait l’instant où il faudrait revenir dans une réalité plus pénible. Marie se laissait bercer dans les bras de sa mère. L’infini les enveloppait, décoré par le scintillement des étoiles. Pourquoi ces moments ne pouvaient-ils durer toujours ? Fallait-il vraiment de l’impermanence pour donner une valeur à la vie ? Fallait-il vraiment la guerre ? Il aurait suffi d’un craquement de branche pour briser la paix. Cette paix si chèrement acquise demeurait bien fragile. Finalement, le silence mourait afin que le dialogue renaisse. Alors, mère et fille ouvrirent leur cœur et leurs doutes :
Marie se leva, choquée. Ainsi, ses propres parents étaient perclus de ces peurs et de ces préjugés qui avaient créé la guerre !
Quelques jours plus tard, Marie reçut sa nouvelle affectation. Saïd, lui, restait à Marseille pour soigner son bras. Il espérait la fin de la guerre avant sa guérison. Alors, il retournerait enfin chez lui. Il n’avait plus rien à prouver. Mais pour le moment, le cœur était lourd de cette séparation. Les deux coéquipiers marchaient ensemble un instant sur la plage de la « Pointe rouge ».
L’humour ouvrait des portes, mais ne dissimulait pas l’intention. Elle remerciait, une fois de plus, pour la finesse de cette âme mise sur sa route. Un grand cri de joie explosait dans son cœur, passait du baume sur ses plaies, mais la réalité donnait à la raison un pouvoir absolu. La guerre n’était pas finie. Quelle promesse pouvait-on faire dans ce contexte ? Marie ne savait pas mentir… et pourtant :
Alors il la serra contre lui, caressa ses cheveux. Elle écouta le rythme franc du cœur contre lequel elle se débattit pour ne pas pleurer, pour ne pas hurler. En vain. Lorsqu’elle l’entendit murmurer une réponse, la digue lâcha et elle laissa les larmes s’échapper.
Puis il se mit à chanter doucement en la berçant :
« La illah ha, il Allah,
Yâ rabbi khundh bi yadi…
Wa taghnimi lwaqta
Wa hdar dâ-iman ma’ahum
Wa’lam bi-anna rridhâ
Ya khussu man hadhârâ…. »3
Marie ramassa son sac pour prendre le train, en partance vers d’autres souffrances. C’est là qu’elle remarqua l’enveloppe dont le coin dépassait de la poche avant, comme une main tendue à travers la foule. Intriguée par cet objet qu’elle ne connaissait pas, elle l’extirpa à la hâte : aucune inscription, pas de nom. Une simple enveloppe fermée et vierge de toute écriture. Elle l’ouvrit en marchant vers son wagon et en sortit d’abord une carte de jeu. Jaunie, usée, elle l’identifia pourtant comme appartenant à ce jeu de tarot que les bohémiennes alignaient devant les désespérés pour prédire un avenir hypothétique. La lame de ce tarot mystique représentait un homme pendu par un pied entre deux arbres bardés d’épines, qui semblait s’amuser des circonstances : « Le Pendu ».
Surprise, la jeune femme retourna la carte pour comprendre et faire face à la peur qui l’envahissait soudain. Au dos, une phrase était inscrite à la main : « Voir les choses autrement »…
S’arrêtant, étrangement prise de panique, comme paralysée par une intuition effrayante, elle dégagea encore deux feuilles de l’enveloppe. Le premier mot, court, découpé dans une feuille épaisse, lui coupa le souffle. Le sac à dos tomba à terre, des larmes envahirent ses yeux qu’elle essuya pour relire afin de s’assurer qu’elle n’était pas devant une hallucination.
« Parce que je t’aime… »
Elle chercha un fantôme sur le quai. Improbable. Incroyable. Dieu pouvait-il permettre un tel phénomène ? Les mots, l’écriture étaient ceux de son mari perdu en mer. Le papier était issu de ce journal, qu’il écrivait religieusement presque chaque soir. Son nom s’échappa de ses lèvres déjà coupables de vouloir y croire : « Pierre… »
Un collègue s’approcha inquiété par son attitude et demanda si tout allait bien. Elle prit quelques secondes, comme pour refaire surface dans une réalité perdue. Soudain consciente de l’incongruité de ce qui se passait, elle répondit vaguement qu’elle croyait avoir reconnu quelqu’un, ramassa son sac et le suivit pour s’engouffrer dans le wagon. Enfoncée dans son siège comme réfugiée dans un ermitage, elle vérifia par la fenêtre que le monde continuait sa course sans elle et déplia l’autre lettre. Un texte y était recopié d’une écriture tenue et ample à la fois, mais parfaitement inconnue cette fois :
La mort n’est rien, je suis seulement passé de l’autre côté,
Je suis Moi, tu es Toi.
Ce que nous étions l’un pour l’autre, je le suis toujours.
Donne-moi le nom que tu m’as toujours donné,
Parle-moi comme tu l’as toujours fait,
N’emploie pas un ton différent,
Ne prends pas un air solennel ou triste,
Continue à rire de ce qui nous faisait rire ensemble.
Prie. Souris. Pense à moi. Prie pour moi.
Que mon nom soit prononcé à la maison comme il l’a toujours été :
sans emphase d’aucune sorte, sans une trace d’ombre.
La vie signifie toujours ce qu’elle a toujours signifié,
Elle reste ce qu’elle a toujours été : le fil n’est pas coupé.
Pourquoi serais-je hors de ta pensée ? Simplement parce que je suis hors de ta vue ?
Je t’attends, je ne suis pas loin, juste de l’autre côté du chemin…
Tu vois, tout est bien…
Ne pleure pas si tu m’aimes !
Si tu savais le don de Dieu et ce qu’est le ciel !
Si tu pouvais d’ici entendre le chant des anges et me voir au milieu d’eux !
Si tu pouvais voir se dérouler sous tes yeux les horizons et les nouveaux sentiers où je marche !
Si un instant, tu pouvais contempler comme moi la Beauté devant laquelle toutes les beautés pâlissent !
Crois-moi, quand la mort viendra briser tes liens comme elle a brisé ceux qui m’enchaînaient, et quand, un jour que Dieu seul connaît, ton âme viendra dans ce ciel où l’a précédée la mienne… ce jour-là, tu me reverras et tu retrouveras mon affection purifiée.
À Dieu ne plaise qu’entrant dans une vie plus heureuse, je sois fidèle aux souvenirs et aux vraies joies de mon autre vie et sois devenu moins aimant.
Tu me reverras donc, transfiguré dans l’extase et le bonheur, non plus attendant la mort, mais avançant, d’instant en instant avec toi, dans les sentiers nouveaux de la Lumière et de la Vie !
Alors… essuie tes larmes, et ne pleure plus…
Si tu m’aimes !
St Augustin
Effondrée, Marie reprit les mots de Pierre en tremblant puis laissa son regard se perdre dans le paysage qui commençait à défiler sur les premiers mouvements du train. Quel que soit l’étrange messager, il venait de lui donner la certitude de la mort de Pierre, brisant ainsi les derniers espoirs auxquels elle s’accrochait. Le train siffla pour saluer son départ. Elle se laissa porter vers cet ailleurs désormais inconnu que constituait le deuil.
Ce n’est que quelques jours plus tard, lorsqu’un second billet lui parvint qu’elle s’inquiéta réellement du jeu auquel on la forçait à jouer.
