Pèlerinage à Compostelle - Didier Ramon - E-Book

Pèlerinage à Compostelle E-Book

Didier Ramon

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Beschreibung

Arnaud a 18 ans, il vient de perdre son père. 10 ans qu'il n'avait plus de contact avec lui. Ce dernier lui lègue un carnet de route, celui qu'il a écrit lors de son pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle. Arnaud à son tour se lance dans cette aventure humaine. Peut-être arrivera-t-il à découvrir quel homme était son père ? Son pèlerinage sera fait de rencontres et de découvertes sur la nature humaine. Chaussez vos chaussures et accompagnez Arnaud dans son périple.

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Seitenzahl: 291

Veröffentlichungsjahr: 2015

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À tous ceux que j'ai pu croiser un jour au détour d'un chemin et avec qui j'ai discuté, qui m'ont raconté une histoire, leur histoire et qui m'ont inspiré l'écriture de ce roman.

À Pascale, mon épouse, qui m'a encouragé et soutenu dans l'écriture de ce livre et avec qui j'ai fait la majeure partie des rencontres de ce roman.

Que nous puissions arpenter les chemins pendant encore très longtemps.

Avant-propos

Pour écrire ce roman, je me suis servi de mes expériences de randonnées. La marche est un vecteur extraordinaire pour entrer en communication avec « l'Autre ». Dans notre société, essentiellement urbaine, il est difficile de créer des occasions pour discuter. Discuter du temps qu'il fait, du chemin, d'une direction à prendre, du travail de l'autre... en randonnée, c'est quelque chose de naturel.

Nos modes de déplacement actuels ne nous permettent plus de communiquer. Alors lacez vos chaussures de marche et allez à la rencontre de votre voisin... vous verrez c'est quelqu'un d'extraordinaire !

Les personnages de ce roman sont fictifs ou inspirés de personnage réels. Dans le second cas, les lieux, les prénoms, les noms ont été modifiés pour être intégrés dans cet ouvrage.

Bon voyage.

Didier RAMON

Table des matières

Chapitre I La révélation

Chapitre II Le projet

Chapitre III Le départ

Chapitre IV Les motivations de François

Chapitre V Anne et Rémi

Chapitre VI Veillée scoute

Chapitre VII Visite guidée

Chapitre VIII Marie et Jo

Chapitre IX Xavier

Chapitre X Alain

Chapitre XI Lætitia

Chapitre XII Catherine, Janine, Edwige, Anne-Carole

Chapitre XIII Pierre

Chapitre XIV L'accident

Chapitre XV L'hôpital

Chapitre XVI Le décès

Chapitre XVII Mathilde

Chapitre I

La révélation

Le sac à dos, trop lourd, lui broie les épaules, lui casse les reins. Il est épuisé. Cette côte n’en finira-t-elle donc jamais ? Ses chaussures de marche se sont transformées en chaussures de plomb. Chaque pas puise un peu plus dans ses réserves. Le soleil, au zénith, écrase tout sur ce chemin. La sueur lui coule dans les yeux, troublant sa vision. Il n’arrivera jamais en haut. Le marcheur qui le précède, et qu’il discerne dans le brouillard de son regard, semble, lui, ne pas souffrir de la déclivité. Comment pourrait-il le rattraper ? Chacun des pas de l’autre l’éloignant un peu plus de lui, incapable de progresser. Appuyé de sa main droite sur son bâton afin de garder un semblant d’équilibre, il tend sa main gauche vers cette silhouette qui fuit là-haut dans la côte. Un cri lui échappe : « Papa ! Attends-moi ! ».

Arnaud se réveilla, couvert de sueur, le souffle rapide, le bras gauche tendu devant lui, encore tout imprégné des sensations de son rêve. Celui-ci était revenu fréquemment ces derniers temps. Arnaud se préparait à réaliser un grand voyage. Mais pour ce type de voyage, pas d’agence où retirer un billet et se laisser porter et guider au sein d’un groupe. Le voyage qu’il allait entreprendre est de ceux où l'on se retrouve seul avec soi-même. Arnaud allait entreprendre un pèlerinage, celui de Saint-Jacques de Compostelle. Ce n’était pas qu’Arnaud fût religieux. Non, ce n’était pas la raison fondamentale qui le poussait à partir ainsi sur le Camino. Ce qui poussait Arnaud à partir, c’était son père. Ou plutôt l’absence de son père.

Arnaud avait dix-huit ans. Ça faisait dix ans qu’il n’avait pas vu son père et dorénavant il n’aura plus l’occasion de le voir.

Ses parents avaient divorcé lorsqu’il avait trois ans. De son côté, il accepta, dès le début, assez bien et avec beaucoup de philosophie la situation. Il pouvait ainsi partager pleinement les moments passés avec chacun de ses deux parents. Sa mère, quant à elle, n’avait jamais admis l’affront du divorce, la perte de son statut social. Jamais, elle n’avait cherché à en comprendre les raisons. Un égo surdimensionné résumait la situation par un “Mon mari a tort, un point c’est tout !”. Jamais elle n’avait envisagé avoir une part de responsabilité dans la situation. Elle souffrait de la relation entre le père et le fils. Ou plus exactement, elle l'enviait. Elle avait alors entrepris de couper le lien qui les reliait.

Cette période restait floue dans les souvenirs d’Arnaud. Il se souvenait de sa mère très critique envers son père, de sa mère, cherchant à copier ce que le père faisait avec son fils. Manquant d’imagination et surtout de volonté de partage, elle ne faisait pas grand-chose avec lui. Dans les souvenirs d’Arnaud, ça se résumait à des sorties McDo et encore, ne partageait-il pas pleinement ce moment avec elle puisque, invariablement, après quelques minutes, elle sortait afin de “griller” une de ses sempiternelles cigarettes. Arnaud se souvenait du jour – il devait alors avoir quatre ou cinq ans – où son père lui avait acheté un vélo et lui avait appris à rouler sans passer par la phase “petites roulettes”. En rentrant chez sa mère, le petit garçon s’était bien évidemment vanté de son exploit. Sa mère, lui avait alors, également, acheté un vélo. Probablement, afin de pouvoir dire à son entourage que c’était elle qui lui avait enseigné l’art de la petite reine. En y repensant cette nuit-là, Arnaud en était malade. Il se souvenait de la joie qu’il ressentait à lui expliquer, dans les moindres détails, comment il avait appris. Il se souvenait également de sa réaction, cherchant absolument à rabaisser son père.

À partir de ce moment, Arnaud avait commencé à se refermer sur lui-même et à avoir deux comportements très différents : l’un, épanoui et heureux, lorsqu’il était avec son père, l’autre, morose et renfermé, lorsqu’il était avec sa mère. Arnaud se souvenait des retours au domicile maternel, en voiture avec son père, les dimanches soirs, et de l’effort qu’il devait faire afin de se remettre dans la peau du deuxième Arnaud. Tristes retours !

Un jour, il y avait une dizaine d'années de cela, sa mère lui annonça que son père était décédé. Dix ans, sans la présence de son père. Dix ans, à vivre dans la proximité de sa mère.

Cette annonce avait bien évidemment été un choc pour lui. Le choc de la perte d’un être cher à jamais disparu, avec qui il ne sera plus possible de partager des moments complices. Ce choc avait été double lorsqu’il avait vu la jubilation sur le visage de sa mère lors de cette annonce. Il sut désormais qu’elle était mauvaise, qu’elle personnifiait une forme de méchanceté. Il en conçut des rapports différents. Au moment où sa mère pensait que la disparition du père allait lui permettre de prendre l’ascendant sur Arnaud, ce dernier commença un long processus de détachement. Pendant dix ans, ils avaient cohabité. Elle continuait à fumer cigarette sur cigarette et à se droguer de médicaments et d’alcool. Lui, s’était muré dans sa scolarité et était devenu un excellent élève. Il avait peu de copains et surtout ne les ramenait jamais chez lui étant donné la honte et le dégoût qu’il éprouvait envers sa mère.

À ce jour, il venait de terminer les épreuves du bac, il était majeur et ne vivait plus au domicile de sa mère.

Six mois auparavant, le facteur avait sonné à la porte. Il s’en souvenait, c’était pendant les congés du mois de février, il en profitait pour réviser le bac. Sa mère étant absente, partie encore une fois faire la tournée de quelques bars, c'était lui par conséquent qui ouvrit. Le facteur annonça qu’il avait un “recommandé”. Lui de répondre que sa mère était absente. Le facteur le rassura en lui indiquant que le courrier lui était adressé. Surpris, il signa le récépissé et décacheta l’enveloppe. Le courrier émanait d’un notaire qui faisait mention du décès de son père. Arnaud ne comprit pas pourquoi dix ans après sa mort, un notaire lui écrivait. Il relut le début du courrier... il devait y avoir une erreur, il était indiqué que son père était décédé un mois auparavant. Il prit son téléphone portable et appela le notaire au numéro présent sur le courrier.

- Étude de Maître Favre, bonjour. Que puis-je pour vous ?

La jeune femme au bout du fil avait un timbre de voix exceptionnel, envoûtant. Subjugué, pendant un instant, il ne savait plus pourquoi il appelait. Il bredouilla :

- Allô ! Bonjour, je suis Arnaud Laplace. Je souhaiterais parler à Maître (toujours troublé par le son de la voix de son interlocutrice, il dut regarder le courrier)... Favre, s’il vous plaît.

- Un instant, je vous prie.

Une musique d’attente électronique succéda à la voix de déesse.

- Maître Favre.

Une voix grave, caverneuse, prit le relais de la musique irritante.

- Arnaud Laplace. Bonjour Maître.

- Bonjour Monsieur Laplace. Avez-vous reçu le courrier que je vous ai adressé ? Attaqua directement le notaire.

- Oui, justement je viens d’en prendre connaissance à l’instant et je pense qu’il y a une erreur.

- Une erreur ? À quel sujet ?

- Vous indiquez que mon père est décédé il y a un mois. Je pense qu’il doit y avoir une coquille sur l’année. Mon père est mort il y a plus de dix ans.

- Je vois, le notaire marqua une pause... Je suis désolé de vous l’apprendre de cette façon mais la date que j’ai indiquée dans mon courrier est la bonne. Votre père vient de décéder dans un accident de voiture, il marqua une nouvelle pause, comprenant la portée de ses mots... Je dois dire que je connaissais bien votre père. Nous étions amis. Son accident a été un grand choc pour moi. Il avait évoqué la possibilité dont vous êtes en train de me parler. Il soupçonnait votre mère d’avoir, disons, “orchestré” son décès. Il n’en était pas sûr puisqu’il n’y avait plus de contact avec votre mère ni avec vous.

- Mais pourquoi ce silence ? Arnaud était abasourdi.

- Je pense que les réponses à vos questions doivent se trouver dans les documents que je dois vous remettre dans le cadre de la succession.

- Des documents ? Quels documents ?

La conversation était de plus en plus mystérieuse.

- Je pense que nous devrions poursuivre cette conversation dans mon bureau. Quand êtes-vous libre ?

Arnaud avait pris rendez-vous pour le début de l’après-midi. Une foule de questions se bousculaient dans sa tête. Comment était-il possible que son père eût été vivant pendant toutes ces années ? Pourquoi sa mère lui avait-elle menti ? Il attendit le rendez-vous de l’après-midi dans un état second. Sa mère avait, encore une fois, préféré ne pas rentrer pour déjeuner. C’était probablement mieux ainsi. Il n’aurait pas pu se maîtriser face à ce monstre.

À treize heures cinquante, il était à l’étude de Maître Favre. L’assistante qui le reçut avait toujours cette voix envoûtante. Dommage que son physique participait à rompre le charme. Il en fut un peu déçu. Il avait imaginé se retrouver devant une jeune femme d'une vingtaine d'années, comme la voix le laissait supposer, à la beauté exceptionnelle. Il se retrouva face à une femme d’âge mûr, avec, néanmoins, beaucoup de prestance, souriante et agréable dans sa façon de mettre à l’aise son interlocuteur.

Le notaire le reçut tout de suite et l’introduisit dans son bureau. Celui-ci était meublé de magnifiques meubles, patinés par les ans. Un tapis occupait le centre de la pièce étouffant le bruit de leurs pas sur le plancher de chêne ciré. Maître Favre indiqua une chaise à son jeune interlocuteur et s’installa à côté de lui, dédaignant le fauteuil de l’autre côté de son bureau qu’il aurait utilisé avec tout autre client. L’assistante entra dans le bureau portant un plateau sur lequel étaient disposées une cafetière de porcelaine et des tasses.

- Merci Mathilde.

La voix de déesse s’appelait donc Mathilde. Le notaire attendit que la porte soit refermée et demanda à Arnaud :

- Un café ?

- Volontiers, merci. Arnaud se sentait un peu mal à l'aise dans ce bureau.

- Je suppose que notre discussion de ce matin a dû être un choc pour vous ?

- Un choc énorme, renchérit Arnaud. Imaginer que mon père était accessible pendant tout ce temps me révolte.

- Il vous faudra certainement du temps avant d’intégrer tous ces éléments, dit-il avec de la gentillesse dans la voix malgré les sonorités très graves. Si je puis me permettre, et c’est l’ami qui parle, votre père était quelqu’un de bien. Il a beaucoup souffert de votre séparation mais il s’y était résigné, votre mère ayant suffisamment bien manipulé son entourage pour réussir à créer un climat de suspicion à son encontre. Votre père a même subi une garde à vue pour atteinte à la pudeur sur mineur. Vous êtes probablement au courant puisque vous avez peut-être été interrogé à l’époque.

- Oui, je me souviens d’être allé une fois à la gendarmerie. Arnaud se replongeait dans une époque douloureuse pour lui. Je dois dire que je n’ai pas vraiment compris ce qui se passait. Ma mère insistait pour je dise des choses sur mon père que je ne comprenais pas. Je comprends tout, cependant, aujourd’hui. Je me souviens d'un dimanche soir, mon père me ramenait chez ma mère. J’étais tout content du week-end que nous venions de partager. Le ton est monté entre ma mère et mon père, ou plutôt et comme à son habitude ma mère a monté le ton et a dit à mon père « de toute façon, tu ne le verras plus ! ». Ça se passait au moment du décès de ma grand-mère maternelle. Une bonne occasion pour ma mère, pour refuser de me donner à mon père week-end après week-end. Puis, elle a commencé à dire que papa ne voulait plus me voir, qu’il n’avait rien à faire de moi. J’étais désespéré. C’est quelque temps après qu’elle m’a annoncé son décès !

- Oui, la justice est quelque fois mal faite. Il n’y avait pas de preuves contre votre père et votre père ne pouvait rien prouver. Je vous le dis, la justice est parfois mal faite, le juge a persisté en laissant la garde à votre mère. Elle avait préparé son action depuis longtemps, avait réuni quelques témoignages, faux au demeurant, ça a été suffisant pour le juge. Votre père était anéanti, mais pour vous préserver, il a préféré se mettre en retrait. Il craignait que multiplier les actions en justice pouvait avoir un effet désastreux sur vous. Il a continué à payer les pensions...

- Vous voulez dire, l’interrompit Arnaud, que pendant toutes ces années, il a versé à ma mère des pensions ?

- Oui, et je suis bien placé pour le savoir puisque votre père me demandait d’assurer la gestion des versements afin que tout soit acté.

- Et je n’ai jamais vu la couleur de cet argent. Ma mère se plaignant perpétuellement de son manque de moyens. La colère d’Arnaud montait graduellement. Imaginez, dit-il au notaire, je suis obligé de me trouver des petits boulots afin de payer mes fringues et le forfait de mon téléphone. Ma mère ne me donne même pas d’argent de poche et depuis quelques années déjà. Je comprends que cet argent part dans l’alcool, les cigarettes et la drogue.

- Je conçois votre peine face à tous ces mensonges.

Le notaire attendit quelques instants en observant Arnaud avant d'enchaîner...

- Je dois, cependant, vous en montrer un nouveau. Votre père n’a pas cessé de garder le contact avec vous. Il vous écrivait régulièrement. Là aussi, c’est moi qui envoyais les lettres en gardant une copie dans votre dossier. Elles sont toutes là, vous pourrez essayer de rattraper le temps en les lisant.

- Ça veut dire que ma mère a dû les détruire au fur et à mesure qu’elles arrivaient. Arnaud était de plus en plus scandalisé.

- Probablement.

Le notaire s'arrêta quelques instants afin de laisser le temps à Arnaud d'assimiler toutes ces informations. Il continua :

- Il faut que nous parlions dorénavant de la succession et si vous le permettez... le notaire fit un effort pour se lever en prenant appui sur le bord de son bureau et eut une grimace lorsqu’il fut debout, l’arthrose, dit-il pour se justifier et reprit, je vais passer de l’autre côté du bureau afin de reprendre votre dossier.

Maître Favre, fit le tour du bureau et s’installa, avec un soupir de satisfaction, dans son large fauteuil de cuir dans lequel il avait dû passer un nombre incalculable d’heures. Arnaud était reconnaissant envers le notaire d'avoir choisi cette proximité afin de lui livrer quelques bribes de la vie de son père. Il porta la tasse à ses lèvres et but d’un trait le café corsé qu’avait préparé Mathilde.

Le notaire ouvrit une chemise. Et commença :

- Votre père n’avait pas rédigé de testament. Il avait jugé la démarche inutile puisque vous êtes son seul héritier. Votre père n'avait plus de famille et pas d'autre enfant. Outre les courriers dont on a parlé, vous êtes le bénéficiaire d’un capital décès d’une assurance-vie et d’un bien immobilier situé dans les Pyrénées. C’est une ancienne bergerie d’altitude où votre père se retirait afin de se ressourcer et pouvoir s’adonner à sa passion : la randonnée. Elle est perdue dans la montagne et on ne peut y accéder qu’à pied.

- Je me souviens que, quand j’étais petit, nous allions souvent marcher. Des images de forêt revenaient à l'esprit d'Arnaud.

- Effectivement et il a toujours continué. Surtout, n’imaginez pas le grand luxe dans cette bergerie, c’est extrêmement sommaire et rustique. Les marmottes viennent jusque devant la maison, ajouta le notaire avec un large sourire.

- Je comprends qu’on puisse se ressourcer dans ces conditions. Combien représente le capital décès.

- Je dois dire que sur mes conseils, votre père avait très bien négocié avec la compagnie d’assurances. Il se déplaçait beaucoup pour son travail, il y avait une clause particulière pour les accidents liés aux transports. Malheureusement, elle s'applique dans le cas présent de plein droit. Vous êtes donc à l’abri pour très longtemps si vous gérez votre capital avec prudence.

- J’ai plusieurs questions...

Arnaud était en train de bâtir un scénario dans son esprit.

- Je vous écoute.

- La première : en combien de temps puis-je disposer de l’argent ?

- Ça va aller très vite, tout est en règle. Il suffira de savoir sur quelle banque virer les fonds.

- La deuxième : en tant que notaire, vous devez disposer de biens immobiliers à vendre ?

- Effectivement. Le notaire ne s'attendait pas à cette question, il attendit la suite.

- Trouvez-moi un logement.

Le notaire fut un peu déconcerté par la demande d’Arnaud. Il enchaîna :

- N’est-ce-pas un peu précipité ?

- Non. Il faut me comprendre, je ne pourrai pas rester plus longtemps sous le même toit que ma mère. Par ailleurs, je souhaiterais que vous continuiez à gérer mes intérêts, comme vous l’avez fait pour mon père.

Le notaire reconnut la façon d’agir de son ami qui ne s’embarrassait pas de longues réflexions

- Bien entendu.

Arnaud continua dans ses réflexions :

- Ma mère sait-elle que mon père est décédé ?

- Je ne lui ai pas appris. J’ai stoppé cependant les versements des pensions dès le décès.

- Très bien. Ne précipitez rien. Elle l’apprendra en temps et en heure... lorsqu’elle n’aura plus d’argent sur son compte pour régler ses ardoises.

- Je suivrai vos instructions. Le notaire regroupait les différents documents éparpillés devant lui. Ah ! J’oubliais. Parmi les documents, vous trouverez un carnet de route.

- Un carnet de route ? Arnaud était surpris. De quoi s’agit-il ?

- Votre père avait parcouru il y a quelque temps les Chemins du pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle. Il a consigné par écrit ses impressions de voyage dans un carnet de route. D’ailleurs, il avait réussi à m’entraîner avec lui sur une étape de quelques jours. J’avais particulièrement apprécié ces moments passés à ses côtés. Au souvenir de cette marche, le notaire semblait rajeunir, envolée l'arthrose.

- Encore la marche.

- Oui, c’était vital pour votre père.

Arnaud se leva. Maître Favre lui tendit la chemise contenant les courriers et le carnet de route. Arnaud secoua la tête dans un signe de négation :

- Non Maître. Prendre ces documents aujourd’hui serait trop dangereux, ma mère pourrait tomber dessus par hasard et je risquerais de les perdre à nouveau. Trouvez-moi un logement le plus rapidement possible afin que je puisse y commencer la lecture. Par ailleurs, puis-je faire adresser tout mon courrier, je n'en ai pas beaucoup, ici à votre étude ?

- Bien entendu.

- Merci Maître. Contactez-moi uniquement sur mon portable. Arnaud serra la main que Maître Favre lui tendait.

- Malgré les circonstances, j’ai été ravi de faire enfin votre connaissance. La voix grave du notaire était cependant chaleureuse et surtout laissait transparaître l’amitié qu’il avait eue pour son père. Je vous tiens très rapidement au courant. Voyez Mathilde, s’il vous plaît, en sortant afin qu’elle note votre numéro.

- A très bientôt, Maître.

Arnaud sortit du bureau et se dirigea vers Mathilde qui semblait l’attendre. Il lui donna son numéro qu’elle renseigna dans son ordinateur. Elle leva les yeux vers lui et lui dit :

- Je suis heureuse, malgré les événements, de faire enfin votre connaissance, Arnaud. Depuis le temps que je vous envoie des courriers, il me tardait de vous connaître.

- Moi de même. Bien que, comme vous le mentionnez, les circonstances soient un peu particulières. Il est vrai, par ailleurs, que, malgré le soin que vous avez pris pour envoyer ces courriers, je ne les ai jamais reçus. Heureusement que vous avez gardé les doubles, je vais pouvoir enfin en prendre connaissance. Dorénavant, je vais passer régulièrement à l’étude. J’ai demandé à Maître Favre de réceptionner mon courrier. Nous serons appelés à nous revoir. À bientôt. Il lui tendit la main, qu’elle serra chaleureusement et dit :

- À bientôt, Arnaud. Je vous appelle dès que Maître Favre m’aura donné ses instructions.

Arnaud sortit. Une foule d’idées se télescopaient dans sa tête. Il n’avait pas encore assimilé toutes les révélations que lui avait faites le notaire. Arnaud avait apprécié cette première rencontre. Il avait trouvé un homme sincère, sympathique et surtout qui connaissait son père. Ils avaient été suffisamment proches pour qu’Arnaud puisse recevoir de sa part quelques informations, cela lui permettra de remplir quelques trous dans sa vie sans pouvoir, cependant, les combler totalement. Mathilde pourra aussi se révéler précieuse dans la compréhension de son passé. Il avait senti chez elle beaucoup de gentillesse et de douceur. Et il se sentait apaisé d’avoir rencontré ces deux personnages. Dans l’immédiat, il devait se remettre à ses révisions et attendre la suite des événements. Il se demandait comment il allait pouvoir maintenant supporter sa mère.

Chapitre II

Le projet

Les jours qui suivirent, Arnaud ignora sa mère. D’ailleurs, elle était tellement peu présente et dans un état d’hébétude telle, lorsqu’elle l’était, qu’Arnaud n’avait pas eu besoin de faire d’efforts : elle continuait d’elle-même à s’isoler. Pendant ce temps, Arnaud avait commencé à faire quelques recherches sur Saint-Jacques de Compostelle. Il avait découvert que c’était, après Rome, l’un des grands pèlerinages de la chrétienté qui avait eu son apogée pendant le Moyen-âge. Des millions de pèlerins avaient parcouru les chemins en provenance de toute l’Europe afin d'aller se recueillir sur le tombeau de l'apôtre Jacques, en Galice. Le pèlerinage avait repris de la vigueur au cours des dernières décennies et aujourd’hui encore les marcheurs se retrouvaient sur ces chemins maintes fois foulés.

Au Moyen-âge, les pèlerins partaient de chez eux à pied et faisaient le retour à pied également. Aujourd’hui, il est rare de voir des pèlerins partir de chez eux. Ils préfèrent rallier les grands points de départ français que sont Vézelay, Le Puy-en-Velay, Tours, Paris, Arles... ou encore partir de Roncevaux afin de ne parcourir que la partie espagnole du chemin et les huit cents kilomètres jusqu’à Saint-Jacques. Le retour ne se faisant que très rarement à pied.

Arnaud, dans la proximité de sa mère, n’avait jamais pratiqué la marche. Bien qu’il eût quelques souvenirs de son père marcheur, il n’avait pas eu vraiment le temps de pratiquer. Cependant, la lecture des sites internet traitant de Compostelle, et notamment les carnets de route des pèlerins, commençait à l’attirer. Il se disait que ce devait être une expérience assez unique que de marcher dans les pas des millions de pèlerins qui étaient passés avant lui. Une idée commençait à prendre forme : il pourrait peut-être lui aussi partir sur ces chemins, après ce qu’il venait d’apprendre, ce serait l’hommage qu’il pourrait rendre à son père.

Il commença par analyser le matériel dont il avait besoin en surfant sur des sites spécialisés et des forums : chaussures, sac de couchage, tente... Avec son esprit très analytique et cartésien, il sut rapidement ce qu’il lui fallait : le strict nécessaire et la légèreté !

Sa décision était prise. Il éprouvait le besoin de se retrouver seul sur les chemins empruntés par son père, marcher dans ses pas. Il avait hâte de pouvoir tenir entre ses mains le carnet de route et d’en commencer la lecture. Il était perdu dans ses pensées lorsque son téléphone sonna. Il le prit et décrocha :

- Allô ?

- Bonjour. Étude de Maître Favre. Mathilde à l’appareil. Comment allez-vous ?

La voix de Mathilde faisait toujours le même effet sur Arnaud.

- Bonjour. Je vais très bien, merci et vous-même ?

- Très bien, je vous remercie. Maître Favre souhaiterait vous rencontrer aujourd’hui, est-ce possible ?

- Oui sans problème.

- Début d’après-midi, comme la dernière fois, ça vous convient ?

Arnaud étant toujours en congé, il pouvait se permettre d’adapter sans problème son emploi du temps... et ce n’était pas sa mère qui chercherait à savoir où il allait.

- Parfait, à tout à l’heure.

- J’informe Maître Favre, à tout à l’heure.

Il raccrocha. Les choses probablement allaient évoluer.

Il fut accueilli à l’étude par Mathilde et son magnifique sourire chaleureux. Elle l’introduisit dans le bureau du notaire immédiatement. Effectivement, tout s’enchaînait. L’argent était viré et le notaire avait un petit studio à lui proposer. Ce dernier se situait juste en face de l’étude et appartenait à une vieille dame dont le notaire suivait les affaires depuis de nombreuses années. Il savait que ce studio était inhabité depuis longtemps. Il avait donc appelé sa cliente pour lui faire une proposition. Connaissant le grand cœur de la dame, il avait juste eu besoin de lui donner les grandes lignes de l’histoire et elle avait craqué ! L’appartement nécessitait un bon rafraîchissement mais le coût global restait très raisonnable pour le quartier. Et d’une certaine façon, la vente de ce bien rendait service à sa vieille cliente. Elle n’aurait plus besoin de s’en occuper, plus à participer aux travaux décidés par la copropriété. Le notaire avait les clés et proposa de visiter immédiatement.

Le studio était au quatrième étage sans ascenseur. Arnaud se dit que pour s’entraîner pour son grand voyage, quatre étages ce pourrait être intéressant ! La visite fut rapide... l’appartement étant tout petit, mais suffisamment grand pour héberger un couple. Il fut reconnaissant au notaire que ce dernier ne lui proposa pas quelque chose de plus luxueux et surtout de plus coûteux. Il lui semblait que Maître Favre devait gérer les biens de ses clients en bon père de famille. Au demeurant, ce studio correspondait parfaitement aux attentes d’Arnaud : proche de l’étude, proche du lycée et surtout éloigné du domicile maternel.

- Alors, qu’en pensez, Monsieur Laplace ? demanda le notaire.

- Vous savez, Maître Favre, je préférerais que vous m’appeliez par mon prénom.

- D’accord, je pense aussi que je préfère. Alors, Arnaud, votre sentiment sur le studio ?

- Ça répond à mon cahier des charges, dit-il après un coup d’œil circulaire à l’appartement et avec un grand sourire de satisfaction. Par contre, vous avez dit, et je le constate, qu’il va falloir rafraîchir. Comment vais-je pouvoir faire sans être sur place et sans donner de soupçons à ma mère... et tout en bossant mon bac ?

- L’étude est juste en face. Mathilde et moi-même pouvons gérer les travaux. D’autant qu’un de mes amis a une entreprise qui pourra s’en charger. Voulez-vous que je le contacte ?

Pour Arnaud, cet homme était vraiment la providence. Agissait-il ainsi avec tous ses clients ou bien était-ce parce que son père était son ami ?

- Oui, s’il vous plaît. Il marqua une pause puis enchaîna. Je vais vous paraître un peu naïf, mais je n’ai jamais acheté de bien immobilier. Quelle est la procédure et quand pourrai-je prendre possession du studio ?

- Ne vous inquiétez pas, ça va être très simple. Il n’y a pas de financement, pas d’inscription au bureau des hypothèques, de plus je connais très bien la vendeuse. Nous allons rédiger l’acte aujourd’hui même à l’étude, vous signerez et je rendrai une petite visite à ma cliente pour qu’elle puisse signer de son côté. Je vais, dès demain faire passer mon ami entrepreneur et demander à Mathilde de rétablir à votre nom les différents contrats : eau, électricité, etc., et lui demander de contracter une assurance. Étant donné les travaux à réaliser, essentiellement de la peinture, ça ne prendra pas trop de temps. Par contre, il va falloir songer à vous meubler. J’imagine que vous n’avez rien ?

Arnaud soupçonnait le notaire d’avoir, depuis leur dernière rencontre, réfléchi absolument à tous les aspects de son installation. Il était même persuadé que l’ami-entrepreneur avait déjà visité les lieux.

- Effectivement, je ne vais pas emmener beaucoup de choses et surtout pas de meuble. Je n'emmènerai que mes affaires personnelles, mes cours, mes livres. Je n'ai pas de souvenir à emmener... ajouta-t-il tristement.

- Bon. Je pense que Mathilde va se faire une joie d’aller faire, disons, du... shopping, avec vous. Qu’en pensez-vous ?

- Je pense tout simplement que vous êtes réellement extraordinaires tous les deux. Vous me simplifiez la vie et aplanissez tous les problèmes que je pourrai rencontrer.

- Vous savez, Arnaud, ce n’est absolument pas une charge pour nous. Au contraire même, c’est un immense plaisir que de pouvoir vous aider ainsi après toutes les épreuves que vous avez endurées. Et n’oubliez pas que votre père était notre ami, qu’il aurait fait autant pour nous et même peut-être plus.

Le notaire, à l’évocation du père d’Arnaud, avait les yeux qui brillaient.

- Tout de même, je vous en suis vraiment reconnaissant.

Lui aussi avait les yeux qui commençaient à briller. Il enchaîna :

- Vous pensez que ça ne dérangera pas Mathilde ?

- Comme je vous l’ai dit, elle s’en fera une joie. Retournons à l’étude. L’acte de vente est prêt à signer, Mathilde l’a préparé ce matin, ajouta-t-il avec un petit sourire malicieux. Il mit une main paternelle sur son épaule et dit avec une voix pleine de tendresse : alors prêt pour une nouvelle vie ?

Arnaud lui sourit :

- Oui...

Le son de sa voix indiquait qu'il ressentait une certaine appréhension à se retrouver au seuil de l'inconnu.

Tout était prêt effectivement. La relecture et la signature ne prit que dix minutes... et Mathilde était prête pour l’emmener vers ses achats de mobiliers. Surprenant, puisque le notaire n’avait rien dit en arrivant. Ils s’étaient bien préparés tous les deux : l'acte rédigé, Mathilde prête, l'entrepreneur prêt à intervenir... Arnaud eut un élan de tendresse envers ces deux inconnus qui partageaient avec lui dix fois plus que sa mère et lui avaient pu partager depuis longtemps et surtout ils semblaient ne rien attendre en retour. Il comprenait de mieux en mieux les rapports très forts qui les liaient à son père.

Les achats avec Mathilde se passèrent rapidement. Elle l’emmena voir un brocanteur, ami du notaire. Arnaud s’attendait à se rendre dans une grande surface vendant du mobilier. Il fut donc particulièrement surpris de se retrouver dans cette caverne d’Ali-Baba. Mathilde fit les présentations et Arnaud exposa ses besoins, simples au demeurant étant donné la taille du studio. Le brocanteur les entraîna dans l'arrière-boutique qui n’avait rien à voir avec le capharnaüm de la première salle. Là, étaient réunis, les quelques meubles dont avait besoin Arnaud... y compris un matelas neuf, les draps et même les quelques éléments d'électroménager nécessaires à son installation dans leur emballage d'origine ! Les deux amis avaient bien préparé leur opération. Lit, table, chaises, bureau, bibliothèque, armoire, commode... Les meubles anciens, magnifiques, avaient été parfaitement restaurés et patinés, ils sentaient l’encaustique et devaient être d’un prix particulièrement élevé. Arnaud ne savait pas quoi dire. Le brocanteur, avec un petit sourire, lui demanda :

- Alors, jeune homme, vous trouvez votre bonheur ?

- Ces meubles sont vraiment magnifiques. Ils doivent coûter une fortune ?

- Vous savez, ils prennent de la place dans ma boutique... ça me débarrasse, dit-il sur un ton badin.

- Très bien, Quand pouvez-vous me livrer ?

- Quand ça vous arrangera. Vous m’avez dit que vous alliez faire des travaux, je vous livre, si vous le souhaitez, dès que c’est terminé. Qu’en pensez-vous ?

- Ce sera parfait.

Arnaud était sur un petit nuage. Ils prirent congé du brocanteur et Mathilde l’entraîna dans un magasin afin d’acheter de la vaisselle et les ustensiles de cuisine nécessaires à l’équipement de son studio. Finalement, ils avaient pensé à tout. Il y avait longtemps qu’Arnaud n’avait pas ressenti une telle générosité. Il avait affaire à deux êtres réellement exceptionnels.

Ils rentrèrent à l’étude. Le notaire les accueillit avec un grand sourire malicieux :

- Alors, Arnaud, avez-vous trouvé votre bonheur ?

- Oui. Ces meubles sont vraiment exceptionnels.

- Je pensais bien que ça vous plairait. Ils auraient plu à votre père.

- Comment pourrais-je vous remercier de tout ce que vous faites pour moi, vous et Mathilde ?

- Laissez cela. Nous n’attendons rien en échange. Votre père nous a tellement donné quand il était là, que ce que nous faisons aujourd’hui est bien peu de choses. En plus, ça nous fait plaisir de pouvoir vous aider.

Arnaud ne savait pas quoi répondre, il était bouleversé par une vague d’amitié qu’il n’avait jamais pu ressentir dans le voisinage de sa mère. Il enchaîna cependant :

- Vous m’appelez demain pour me tenir au courant des travaux ?

- Très bien, faisons ainsi. Je vais ce soir chez ma cliente pour signer l’acte. Dès demain, les travaux commencent, j’ai eu mon ami au téléphone pendant votre absence. Il met la priorité sur votre studio, il m’a dit qu’en quatre ou cinq jours, ce devrait être fini. Je vous tiens au courant.

Il tendit sa main qu’Arnaud serra chaleureusement.

- Merci, dit-il simplement.

Arnaud se dirigea vers Mathilde et lui tendit la main également.

- Merci, Mathilde, pour tout ce que vous avez fait.

- Ce n’est pas grand-chose, Arnaud, et franchement cet après-midi a été un grand plaisir pour moi.

Elle étreignit la main d’Arnaud. Sa voix de déesse avait les éclats de la tristesse et des larmes commençaient à voiler ses yeux. Elle libéra la main d’Arnaud et entreprit de chercher quelque chose dans son sac. Elle en sortit un mouchoir. Arnaud laissa les deux amis, secoué par ce qu’il venait de vivre.