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Et si demain s'effondrait aujourd'hui ? Dans un monde où chaque titre de presse semble annoncer un nouveau seuil franchi, climatique, social, économique, ce recueil vous invite à explorer les lignes de rupture de notre civilisation. À travers une mosaïque de récits, chaque nouvelle éclaire un visage possible de l'effondrement : brutal ou insidieux, global ou intime, spectaculaire ou presque silencieux. Des événements réels peuvent servir d'étincelles à ces fictions : une crise énergétique, une faille numérique, une révolte inattendue, un écosystème qui cède... Autant de points de bascule où le quotidien déraille, où le vernis de nos certitudes craque. Mais ces histoires ne parlent pas seulement de fin. Elles interrogent aussi ce qui demeure : les liens humains, les choix éthiques, la résilience, la peur, l'espoir. La collection Effondrements : Un miroir fictionnel reflétant notre époque, pour en explorer les failles... et peut-être deviner d'autres chemins.
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Seitenzahl: 283
Veröffentlichungsjahr: 2025
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CENDRES ATOMIQUES
L'ÉCHO DU SILENCE
LES GARDIENS DE L'AUBE
L'AUBE NOIRE
"Les civilisations ne meurent pas assassinées. Elles se suicident." — Arnold Toynbee
"Derrière chaque civilisation qui s'effondre, se cache une erreur de pensée." — René Guénon
À mon épouse,
pour ton amour,
ta patience,
et ta présence dans chaque mot que j’écris.
Le ciel avait cette teinte particulière, entre le vert pâle et le gris cendré, que Gaëtan avait appris à associer aux jours de forte radiation. Cinq ans après la catastrophe, son corps était devenu un baromètre plus précis que le compteur Geiger qu'il portait en permanence à sa ceinture. Une légère nausée, des picotements dans la nuque, une douleur sourde derrière les yeux — autant de signaux d'alerte que son organisme lui envoyait.
Il rajusta son masque respiratoire, vérifia l'étanchéité de sa combinaison et s'accroupit derrière ce qui restait d'un muret de jardin. Le village de Neuvic-sur-l'Isle, autrefois paisible commune du Périgord, se dressait devant lui comme un squelette urbain aux contours fantomatiques. L'explosion de la centrale nucléaire de Blayais, à près de cent kilomètres de là, n'avait pas détruit directement la région, mais les vents avaient transporté le nuage radioactif jusqu'ici, transformant ce coin de paradis en zone d'exclusion.
Une chose bougea soudain dans sa périphérie visuelle. Gaëtan se figea. La mutation qu'il avait aperçue ressemblait vaguement à un renard, mais son corps était disproportionné, sa fourrure clairsemée laissait apparaître une peau couverte d'excroissances, et ses yeux... ses yeux étaient trop grands, trop brillants, trop conscients. La créature le fixa pendant quelques secondes qui lui parurent une éternité, puis disparut dans les ruines d'une maison effondrée.
"Encore un changeur," murmura-t-il pour lui-même, utilisant le terme que les rares survivants avaient adopté pour désigner les animaux mutés par les radiations.
Gaëtan consulta sa montre — un vieux modèle mécanique qui avait survécu à l'impulsion électromagnétique ayant accompagné les frappes nucléaires tactiques lors du conflit éclair entre les grandes puissances. Il lui restait trois heures de lumière, tout au plus. Juste assez pour atteindre l'ancien hôpital et vérifier s'il restait des médicaments exploitables dans les décombres.
Le craquement d'une branche le fit sursauter. Cette fois, ce n'était pas un animal. La silhouette humaine qui se découpait à contre-jour portait elle aussi une combinaison de protection, mais plus rudimentaire que la sienne. Un scavenger — un fouineur, comme on les appelait maintenant — probablement à la recherche de la même chose que lui : des ressources.
Gaëtan porta instinctivement la main à son couteau tactique. Les rencontres humaines étaient devenues plus dangereuses que celles avec les changeurs. La pénurie avait transformé l'entraide en méfiance, puis la méfiance en hostilité. Il observa l'inconnu rôder entre les bâtiments, ramasser quelque chose au sol, l'examiner puis le jeter. À sa démarche, Gaëtan devina que l'étranger était épuisé, peut-être blessé.
Un dilemme familier se présenta à lui : éviter tout contact ou proposer son aide ? L'expérience lui avait appris la prudence, mais quelque chose dans la démarche de cet inconnu éveillait sa compassion. Un reste d'humanité qu'il n'avait pas encore réussi à étouffer, malgré tous ses efforts.
Le scavenger trébucha soudain et s'effondra. Gaëtan compta jusqu'à cent, observant si c'était un piège. L'étranger ne bougeait toujours pas. Avec un juron étouffé, il quitta l'abri du muret et s'approcha prudemment, tous les sens en alerte.
En s'approchant, il remarqua que la combinaison de protection de l'inconnu présentait une déchirure au niveau de la jambe. Une blessure mal protégée, exposée à l'environnement radioactif... Ce n'était pas bon. Pas bon du tout.
"Hé," dit-il, gardant une distance de sécurité. "Tu m'entends ?"
La silhouette remua faiblement. Gaëtan s'accroupit et retourna délicatement le corps. Le masque à gaz artisanal cachait le visage, mais il distingua deux yeux écarquillés par la peur et la douleur.
"Je vais t'aider," dit-il, surpris par ses propres paroles. "Je connais un abri sûr à deux kilomètres d'ici."
Les yeux le fixèrent avec méfiance, puis l'inconnu hocha imperceptiblement la tête. Gaëtan l'aida à se relever. En le soutenant, il sentit que son corps était frêle sous l'épaisseur des vêtements de protection.
"Tu as un nom ?" demanda Gaëtan.
Une voix étouffée par le masque lui répondit : "Élise."
Une femme. Cela faisait des mois qu'il n'avait pas rencontré de femme survivante. Elles étaient devenues aussi rares que les zones non contaminées.
"Je m'appelle Gaëtan. Accroche-toi à moi. On va sortir de cette zone avant la nuit."
Ils avancèrent péniblement dans le paysage désolé. Autour d'eux, une nature méconnaissable avait repris ses droits : des vignes sauvages aux feuilles anormalement grandes s'enroulaient autour des lampadaires tordus, des champignons phosphorescents jaillissaient des fissures dans le bitume, et des arbres aux troncs noueux et aux branches contorsionnées formaient une canopée hallucinante.
"C'est beau, d'une certaine façon," murmura Élise à travers son masque.
Gaëtan ne répondit pas immédiatement. Il n'avait jamais considéré ce nouveau monde comme "beau". Dangereux, oui. Étrange, certainement. Mais beau ?
"C'est mortel, surtout," dit-il finalement. "Ne te fie pas aux apparences."
"Je sais," répondit-elle. "Mais nier la beauté ne rend pas le danger moins réel."
Cette réflexion le prit au dépourvu. C'était exactement le genre de chose que Claire, sa femme, aurait pu dire. Claire, qui avait succombé aux radiations la première année, tout comme leurs deux enfants. La douleur familière contracta sa poitrine.
En approchant de la lisière du village, Gaëtan aperçut la silhouette inquiétante d'une ancienne école primaire. Le bâtiment tenait encore debout, miraculeusement épargné par les éléments. C'était là qu'il avait établi son camp temporaire.
"On y est presque," dit-il. "Tu peux tenir encore un peu ?"
Élise acquiesça faiblement. Sa respiration était de plus en plus laborieuse, et Gaëtan craignait qu'elle n'ait inhalé des particules radioactives. Si c'était le cas, il ne pourrait pas faire grand-chose pour elle. Les médicaments anti-radiation étaient devenus aussi précieux que l'eau potable.
Le soleil déclinait rapidement, projetant des ombres démesurées sur le paysage dévasté. Les nuits étaient particulièrement dangereuses — non seulement à cause des changeurs nocturnes, mais aussi parce que certaines plantes mutantes libéraient des spores toxiques dans l'obscurité.
Ils atteignirent enfin l'entrée condamnée de l'école. Gaëtan déplaça soigneusement les planches qui masquaient l'accès à son refuge, aida Élise à se glisser à l'intérieur, puis remit les barricades en place.
À l'intérieur, l'air était plus respirable. Il avait installé un système de filtration rudimentaire et la structure intacte du bâtiment offrait une protection relative contre les particules en suspension. Gaëtan aida Élise à s'asseoir contre un mur, puis alluma une lampe à huile qui diffusa une lumière chaude dans ce qui avait été autrefois une salle de classe.
"Tu peux enlever ton masque ici," dit-il en retirant le sien. "Pas longtemps, juste pour reprendre ton souffle. L'air est filtré."
Élise hésita, puis défit lentement les attaches de son masque. Le visage qui apparut surprit Gaëtan. Malgré la crasse et l'épuisement évident, elle était jeune, peut-être la trentaine, avec des traits fins et des yeux d'un bleu intense qui semblaient absorber la lumière. Une cicatrice courait le long de sa joue gauche, vestige d'un passé violent dont il ne connaissait rien.
"Merci," dit-elle simplement. "J'étais perdue. Mon groupe... nous avons été séparés lors d'une tempête radioactive il y a trois jours. Je les cherchais."
Gaëtan hocha la tête sans poser de questions. Les alliances entre survivants étaient aussi fragiles que nécessaires. Les groupes se formaient et se dissolvaient au gré des circonstances, des ressources disponibles, des trahisons.
"Tu es blessée," constata-t-il en désignant sa jambe. "Il faut nettoyer ça avant que ça ne s'infecte."
Il sortit d'un sac à dos usé une trousse de premiers soins, vestige précieux de l'ancien monde. Les antiseptiques et les antibiotiques étaient rationnés comme des trésors. Chaque goutte comptait.
"Je peux ?" demanda-t-il en désignant sa jambe.
Élise acquiesça, et il entreprit délicatement de découper le tissu autour de la blessure. C'était une entaille profonde, probablement causée par du métal rouillé ou du verre brisé.
"Comment c'est arrivé ?" demanda-t-il tout en nettoyant la plaie.
"Une embuscade, à quinze kilomètres d'ici. Un groupe de pillards. Ils ont tué deux des nôtres avant qu'on puisse s'échapper." Sa voix était détachée, comme si elle relatait un événement banal.
Gaëtan n'insista pas. La violence était devenue une constante de ce nouveau monde. Il appliqua un antiseptique sur la blessure, provoquant un sifflement de douleur chez Élise, puis la banda soigneusement.
"Tu as de la chance," dit-il. "Ça n'a pas touché d'artère, et ça ne semble pas infecté. Mais il faut surveiller. Les bactéries aussi ont muté."
Un silence s'installa entre eux, ponctué seulement par le bruit du vent qui s'infiltrait à travers les fissures du bâtiment. Gaëtan se leva et alla vérifier les barricades des fenêtres, une habitude née de la paranoïa justifiée qui avait assuré sa survie jusqu'ici.
"Tu vis seul," dit Élise. Ce n'était pas une question.
Gaëtan se figea un instant, le dos tourné. Les souvenirs affluèrent, aussi vifs que douloureux. Claire, souriante, préparant le dîner dans leur cuisine ensoleillée. Léo, six ans, jouant au foot dans le jardin. Emma, quatre ans, dessinant des formes imaginaires avec ses crayons colorés.
"Oui," répondit-il simplement. "C'est plus simple comme ça."
"Personne ne survit seul très longtemps," observa-t-elle.
"Je suis toujours là," répliqua-t-il plus sèchement qu'il ne l'aurait voulu.
Élise n'insista pas. Elle fouilla dans sa propre sacoche et en sortit une barre protéinée, vestiges des rations militaires distribuées dans les premiers temps après la catastrophe. Elle la cassa en deux et lui en tendit la moitié.
"Je ne peux pas accepter," dit Gaëtan. "Tu en as plus besoin que moi."
"Ce n'est pas de la charité," répondit-elle fermement. "C'est un échange. Tu m'as soignée, je partage ma nourriture. C'est comme ça que ça marche maintenant, non ?"
Gaëtan hésita, puis accepta la moitié de la barre. Le goût synthétique lui rappela les premiers jours après l'effondrement, quand les survivants s'entassaient dans des camps de fortune, attendant une aide gouvernementale qui n'était jamais vraiment venue.
Dehors, le vent se mit à hurler, comme animé d'une conscience malveillante. Les tempêtes nocturnes apportaient souvent des pics de radiation. Gaëtan savait qu'ils étaient piégés ici jusqu'au matin.
"Tu devrais dormir," dit-il à Élise. "Je prendrai le premier tour de garde."
Elle hocha la tête, visiblement épuisée, mais ses yeux restaient méfiants. La confiance était un luxe que personne ne pouvait se permettre de gaspiller.
"Je ne vais pas te voler tes affaires ni te trancher la gorge dans ton sommeil," ajouta Gaëtan avec un petit sourire désabusé. "Ça ne me servirait à rien."
"Ce n'est pas ça," répondit-elle. "C'est juste que... dormir, c'est comme... baisser sa garde. Je n'ai pas baissé ma garde depuis très longtemps."
Gaëtan comprenait. Les cauchemars étaient souvent pires que la réalité, et c'était dire quelque chose.
"Je monterai la garde," promit-il. "Dors. Demain, on cherchera ton groupe."
Élise finit par s'allonger sur une couverture de survie, le dos contre le mur, une main toujours proche de ce que Gaëtan devinait être une arme cachée dans ses vêtements. Il respectait cette prudence — c'était la même qui l'avait maintenu en vie.
Alors qu'il s'installait près de la fenêtre, scrutant l'obscurité à travers une fente dans les planches, Gaëtan réalisa qu'il venait de parler plus en quelques heures qu'en plusieurs mois. La solitude, qu'il s'était imposée comme une protection, lui apparut soudain sous un jour différent, comme un poison à action lente qui le consumait de l'intérieur.
Il jeta un regard vers Élise, dont la respiration s'était apaisée dans le sommeil. Pour la première fois depuis longtemps, il n'était plus seul face à ce monde dévasté. Et cette pensée, aussi dangereuse soit-elle, lui apporta un étrange réconfort.
Dehors, une lueur verdâtre illumina brièvement le ciel nocturne, accompagnée d'un grondement sourd. Une aurore radioactive, phénomène inquiétant devenu courant depuis la catastrophe. Gaëtan resserra sa main sur son couteau et attendit que la nuit passe, bercé par le souffle régulier d'Élise et les hurlements du vent toxique.
L'aube se levait paresseusement, teintant le ciel d'un rose malsain. Gaëtan n'avait pas dormi. Les nuits de veille étaient devenues une seconde nature, un rituel qui maintenait à distance les fantômes du passé. Il observa Élise qui dormait encore, recroquevillée sur elle-même comme un animal aux aguets même dans son sommeil. Sa respiration semblait moins laborieuse que la veille, ce qui était bon signe.
En attendant son réveil, Gaëtan sortit de son sac un petit carnet à la couverture élimée. C'était le journal de Claire, sa femme. Il l'avait trouvé dans les ruines de leur maison lorsqu'il était retourné y chercher des objets utiles, trois mois après l'évacuation d'urgence. À l'époque, il n'avait pas encore compris que "évacuation temporaire" signifiait en réalité "exil permanent".
17 mars - Les nouvelles sont contradictoires. Les autorités parlent d'un incident maîtrisé, mais les réseaux sociaux sont remplis de vidéos inquiétantes. Gaëtan dit que ce n'est probablement rien de grave, mais j'ai préparé un sac d'urgence pour les enfants, au cas où...
Gaëtan passa plusieurs pages. Ces mots ravivaient trop douloureusement sa propre naïveté d'alors. Comme tant d'autres, il avait cru aux communiqués rassurants, aux promesses de retour à la normale.
22 mars - Les militaires nous ont ordonné de quitter la ville. Nous sommes dans un gymnase à Périgueux avec des centaines d'autres. Les enfants sont terrifiés, mais Gaëtan leur raconte des histoires pour les distraire. Il est si fort, toujours. Je ne sais pas comment il fait. J'ai peur qu'il s'effondre quand nous ne regarderons pas.
Un mouvement attira son attention. Élise s'éveillait, grimaçant lorsqu'elle tenta de bouger sa jambe blessée. Gaëtan rangea précipitamment le journal.
"Bien dormi ?" demanda-t-il, conscient de l'absurdité de cette question dans leur situation.
"Mieux que je ne l'espérais," répondit-elle en se redressant. "Tu n'as pas dormi."
Ce n'était pas une question. Gaëtan haussa les épaules.
"Je n'en ai pas besoin."
"Tout le monde a besoin de dormir," dit-elle doucement. "Même les fantômes comme nous."
Cette remarque le frappa par sa justesse. Des fantômes — c'était exactement ce qu'ils étaient. Des résidus du monde d'avant, errant dans les ruines de la civilisation.
"Comment va ta jambe ?" demanda-t-il pour changer de sujet.
"Elle tiendra," dit-elle simplement en vérifiant le bandage. "J'ai connu pire."
Gaëtan hocha la tête. Il n'en doutait pas. Survivre dans ce monde nécessitait une tolérance à la douleur que peu possédaient avant la catastrophe.
"On devrait se mettre en route," dit-il. "Tu as parlé d'un groupe ? Dans quelle direction devrions-nous chercher ?"
Élise sembla hésiter, un conflit intérieur se lisant sur son visage.
"Nord-est," dit-elle finalement. "Nous avons un point de ralliement au barrage de Mauzac. S'ils sont encore en vie, c'est là qu'ils iront."
"Mauzac ? C'est à une journée de marche, au moins. Et la zone entre ici et là-bas est fortement contaminée."
"Tu n'es pas obligé de venir," répondit-elle, un défi dans le regard. "Je ne t'ai rien demandé."
Gaëtan se surprit à sourire. Cette combativité lui rappelait Claire, toujours prête à l'affronter quand il devenait trop protecteur.
"Je n'ai pas dit que je ne venais pas," précisa-t-il. "Juste que ce sera dangereux. Il nous faut un plan, des itinéraires alternatifs si on rencontre des zones trop irradiées. Et il faut économiser l'autonomie de nos filtres à air."
Élise l'observa avec un mélange de surprise et de méfiance.
"Pourquoi m'aiderais-tu ? Tu ne me connais pas."
La question était légitime. Dans ce monde nouveau, l'altruisme était généralement soit une façade pour une trahison future, soit une faiblesse mortelle.
"Je ne sais pas," répondit-il honnêtement. "Peut-être que j'en ai assez de ne parler qu'aux murs. Ou peut-être que j'essaie de me racheter pour... d'autres occasions où je n'ai pas aidé quand j'aurais pu."
Il ne s'attendait pas à formuler cette dernière partie à voix haute. Les mots avaient jailli, portant avec eux le poids de la culpabilité qu'il portait depuis des années.
Le soleil était déjà haut quand ils quittèrent l'abri de l'école. Gaëtan avait partagé avec Élise ses maigres provisions — quelques conserves, des barres énergétiques et, le plus précieux, deux litres d'eau purifiée. Elle avait protesté, mais il avait insisté : pour le voyage jusqu'à Mauzac, ils auraient besoin de toutes leurs forces.
Ils progressaient lentement, Élise boitant malgré ses efforts pour cacher sa douleur. Le paysage autour d'eux témoignait de la transformation radicale que les radiations avaient imposée à la nature. Des plantes aux formes impossibles poussaient à travers le béton fissuré de l'ancienne route départementale. Des vignes luminescentes s'enroulaient autour des carcasses rouillées de voitures abandonnées. Au loin, une forêt arborait des teintes bleutées et violacées qui n'existaient pas dans le monde d'avant.
"C'est la troisième génération de mutations," expliqua Gaëtan, remarquant le regard d'Élise sur les plantes étranges. "La première a tout tué. La deuxième était difforme et fragile. Celle-ci... elle s'adapte. Elle prospère. Parfois je me demande si la Terre n'attendait pas que nous disparaissions pour réinventer la vie."
"Tu crois qu'on va disparaître ?" demanda Élise.
Gaëtan réfléchit un instant.
"Je crois que l'humanité telle que nous la connaissions a déjà disparu. Ce qui reste... c'est autre chose. Une transition, peut-être. Vers quoi, je ne sais pas."
Ils marchèrent en silence pendant un moment, économisant leur souffle et l'énergie de leurs filtres respiratoires. Le compteur Geiger à la ceinture de Gaëtan émettait un crépitement régulier, mais pas alarmant. Ils étaient dans une zone moyennement contaminée, supportable pour quelques heures d'exposition.
"Tu faisais quoi, avant ?" demanda soudain Élise, brisant le silence.
La question le prit au dépourvu. Rares étaient ceux qui s'intéressaient encore au "avant" — c'était trop douloureux, trop inutile.
"J'étais ingénieur en environnement," répondit-il après une hésitation. "Ironie du sort, je travaillais sur des solutions de décontamination des sols après des accidents industriels."
Un rire amer lui échappa.
"Et maintenant, me voilà, marchant dans le plus grand site contaminé de l'histoire européenne. Je devrais mettre mon CV à jour."
Élise sourit faiblement à cette tentative d'humour noir.
"Et toi ?" demanda-t-il.
"Infirmière aux urgences," dit-elle. "Ce qui s'est avéré utile, je suppose."
Gaëtan hocha la tête. Certaines compétences traversaient les âges et les catastrophes. Soigner, construire, réparer — c'était ce qui restait quand tout le superflu avait été balayé.
Ils approchaient d'un village dont Gaëtan avait oublié le nom. Les panneaux routiers avaient depuis longtemps été récupérés pour renforcer des abris ou fabriquer des armes improvisées.
"On devrait l'éviter," dit-il en désignant le village. "Les lieux habités sont souvent des pièges, soit à cause des radiations concentrées, soit à cause d'autres survivants."
"Ou on pourrait y trouver des médicaments, des conserves..." suggéra Élise.
"Trop risqué. Les endroits évidents ont été pillés il y a des années."
Mais même en prononçant ces mots, Gaëtan se surprit à hésiter. Il avait établi des règles strictes pour sa survie, et les suivre religieusement lui avait permis de rester en vie quand tant d'autres avaient succombé. Dévier de ces règles pour quelqu'un qu'il connaissait à peine était irrationnel.
Pourtant, quelque chose chez Élise éveillait en lui un sentiment qu'il croyait mort depuis longtemps : l'espoir. L'espoir absurde, illogique, que peut-être, juste peut-être, ce monde brisé contenait encore des fragments à rassembler.
"D'accord," céda-t-il finalement. "On va jeter un œil, mais rapidement. Au premier signe de danger, on part. Sans discuter."
Élise acquiesça, une lueur de victoire dans le regard.
Ils s'approchèrent prudemment du village, choisissant un chemin qui les menait à travers un petit bois pour rester à couvert. Les arbres ici avaient développé une écorce épaisse et squameuse, comme si la nature avait créé sa propre version d'une combinaison de protection.
À la lisière du bois, ils s'accroupirent pour observer le village. Une cinquantaine de maisons, une église, une place centrale... Un village typique de la région, désormais abandonné. Aucun mouvement visible, mais cela ne signifiait rien. Le danger pouvait prendre de nombreuses formes.
"On se concentre sur la pharmacie si elle existe encore, et le petit supermarché," murmura Gaëtan. "On entre, on prend ce qui est utile, on sort. Quinze minutes maximum."
Élise hocha la tête. Ils attendirent encore quelques minutes, scrutant le moindre mouvement, puis s'avancèrent à découvert, traversant rapidement la route principale pour se faufiler entre les bâtiments.
La pharmacie était dans un état surprenant de préservation, sa croix verte encore visible bien que ternie par le temps et les intempéries. La porte avait été fracturée depuis longtemps, mais Gaëtan fut étonné de constater que de nombreuses étagères contenaient encore des boîtes et des flacons.
"Les gens ont pris les antidouleurs et les antibiotiques en premier," expliqua Élise en examinant les étagères. "Ils ont laissé beaucoup de choses utiles."
Elle sélectionnait avec expertise différents médicaments, les examinant à la lumière filtrée qui pénétrait par les fenêtres sales.
"Certains sont encore bons," dit-elle en glissant plusieurs boîtes dans son sac. "Les dates de péremption sont souvent très conservatrices."
Gaëtan montait la garde près de l'entrée, son compteur Geiger émettant un crépitement légèrement plus insistant. Quelque chose dans ce village le mettait mal à l'aise, mais il n'arrivait pas à identifier quoi.
"Dépêche-toi," dit-il à Élise. "On a déjà passé huit minutes ici."
Elle acquiesça, fourrant une dernière poignée de médicaments dans son sac avant de le rejoindre à l'entrée.
"Le supermarché maintenant ?" suggéra-t-elle.
Gaëtan hésita. Son instinct lui criait de partir, mais ils avaient fait tout ce chemin...
"D'accord, mais on fait vite."
Ils traversèrent la place centrale, déserte et envahie par une végétation aux teintes iridescentes. Le supermarché se dressait de l'autre côté, ses grandes vitres brisées depuis longtemps.
C'est alors que Gaëtan comprit ce qui le dérangeait. Le silence. Un silence total, pas même le chant d'un oiseau mutant ou le bruissement du vent dans les plantes étranges. Comme si la nature elle-même retenait son souffle.
"Élise, on devrait—"
Il n'eut pas le temps de finir sa phrase. Une détonation retentit, suivie immédiatement du sifflement caractéristique d'une balle passant près de son oreille. Par réflexe, il poussa Élise derrière une fontaine en pierre, la seule protection disponible sur la place.
"Sniper," murmura-t-il, son cœur battant à tout rompre. "Sur le clocher de l'église, je pense."
Élise, le souffle court, hocha la tête. Ils étaient piégés, exposés, sans issue évidente.
"Pourquoi ne pas avoir tiré pour tuer ?" chuchota-t-elle.
C'était une bonne question. Un sniper compétent n'aurait pas dû les manquer à cette distance.
"Ils veulent nous capturer vivants," répondit Gaëtan, une sueur froide coulant le long de son dos. "Probablement les Fils de Prométhée."
Élise pâlit visiblement à la mention de ce nom. Les Fils de Prométhée, une secte née après la catastrophe, croyait que les radiations étaient un don divin, une purification nécessaire pour transformer l'humanité. Ils capturaient des survivants pour les exposer à des doses contrôlées de radiation, observant les mutations qui en résultaient comme d'autres observeraient une expérience scientifique ou un rituel religieux.
"Il faut qu'on bouge," dit Gaëtan, analysant frénétiquement leurs options. "Vers les bâtiments à l'est. Si on se sépare, on augmente nos chances."
Élise secoua vigoureusement la tête.
"Non. On reste ensemble. Je ne pourrai pas courir assez vite avec ma jambe, et tu le sais."
Elle avait raison, bien sûr. Mais rester ici revenait à attendre que les Fils les encerclent.
"J'ai une idée," dit soudain Élise. Elle fouilla dans son sac et en sortit un petit objet métallique que Gaëtan ne reconnut pas immédiatement. "Grenade aveuglante. Mon groupe en a récupéré dans un ancien dépôt militaire."
Les yeux de Gaëtan s'élargirent de surprise. Ces objets étaient rares et précieux.
"Ça ne nous donnera que quelques secondes," prévint-il.
"C'est tout ce dont on a besoin," répliqua-t-elle. "À mon signal, cours vers ce bâtiment en briques rouges, là-bas. Il semble avoir un passage arrière."
Gaëtan acquiesça, impressionné par son sang-froid. Élise dégoupilla la grenade, attendit un battement, puis la lança en direction du clocher. La détonation fut suivie d'un flash aveuglant et d'un son assourdissant.
"Maintenant !" cria-t-elle, et ils s'élancèrent à travers la place, zigzaguant pour compliquer la visée du tireur.
Gaëtan atteignit le bâtiment en premier et se retourna pour voir Élise qui boitait désespérément, encore trop exposée. Sans réfléchir, il revint sur ses pas, l'attrapa par la taille et la porta pratiquement jusqu'à l'abri relatif du mur en briques.
Des coups de feu éclatèrent autour d'eux, mais étonnamment imprécis. La grenade avait fait son effet.
Ils se précipitèrent à l'intérieur du bâtiment, une ancienne boulangerie à en juger par les vestiges de comptoirs et de fours. Comme Élise l'avait prédit, une porte arrière donnait sur une ruelle étroite.
"Par là," dit Gaëtan, guidant Élise qui boitait de plus en plus. Sa blessure s'était probablement rouverte dans leur course.
Ils s'enfoncèrent dans un dédale de ruelles, mettant autant de distance que possible entre eux et leurs poursuivants. Les voix et les cris de leurs assaillants s'estompèrent progressivement, mais ils ne ralentirent pas.
Ce n'est qu'après avoir atteint la périphérie du village, à l'abri dans un petit bois, qu'ils s'autorisèrent enfin à s'arrêter pour reprendre leur souffle.
"Comment savais-tu pour la porte arrière ?" demanda Gaëtan entre deux respirations laborieuses.
Élise, adossée à un arbre, la main pressée contre sa jambe ensanglantée, mit un moment à répondre.
"Tous les villages de cette région ont à peu près la même architecture. Les commerces du centre ont souvent des accès arrière pour les livraisons."
Gaëtan la fixa, pas tout à fait convaincu par cette explication. Il y avait quelque chose d'autre dans sa connaissance du village, quelque chose qu'elle ne disait pas. Mais ce n'était pas le moment d'insister. Il s'agenouilla pour examiner sa blessure.
"Il faut refaire le bandage," dit-il. "Tu saignes beaucoup."
Elle acquiesça silencieusement, son visage crispé par la douleur.
Tandis qu'il nettoyait et pansait la blessure avec les fournitures médicales fraîchement acquises, Gaëtan se surprit à revivre un souvenir similaire, enfoui sous des années de traumatismes.
*****
Cinq ans plus tôt.
"Tiens bon, Emma," murmurait Gaëtan, nettoyant la coupure sur le genou de sa fille. "Papa va arranger ça."
La petite fille de quatre ans mordillait sa lèvre inférieure pour ne pas pleurer, ses grands yeux fixés sur son père avec une confiance absolue. Ils étaient dans le gymnase transformé en centre d'évacuation, entourés de centaines d'autres familles déplacées. L'air était lourd, chargé d'anxiété et de désespoir mal dissimulé.
"Ça fait mal," dit doucement Emma.
"Je sais, ma puce. Mais tu es courageuse, hein ? Comme les princesses guerrières dans tes histoires."
Un sourire tremblotant apparut sur le visage de l'enfant.
"Comme Mulan ?"
"Exactement comme Mulan," confirma Gaëtan. "Et regarde, j'ai presque fini."
Il appliqua délicatement un pansement sur la blessure, puis déposa un baiser sur le genou de sa fille.
"Voilà. Guéri par le baiser magique de Papa."
Emma gloussa, momentanément distraite de la situation chaotique qui les entourait. Claire s'approcha, Léo endormi contre son épaule.
"Comment va notre cascadeuse ?" demanda-t-elle avec un sourire forcé.
"Elle survivra," répondit Gaëtan. "Comment va Léo ?"
"Fiévreux," dit Claire, l'inquiétude assombrissant son regard. "Les médecins disent que c'est probablement juste un rhume, mais avec tous ces gens entassés ici..."
Elle ne termina pas sa phrase, mais Gaëtan comprit. Les maladies se propageaient rapidement dans ces conditions. Et les médicaments commençaient déjà à manquer.
"J'ai entendu dire qu'un nouveau convoi arrivait demain," dit-il pour la rassurer. "Avec plus de fournitures médicales."
Claire hocha la tête, mais ses yeux disaient qu'elle n'y croyait pas vraiment. Les promesses des autorités sonnaient de plus en plus creux à mesure que les jours passaient.
Un militaire passa près d'eux, distribuant des rations. Gaëtan se leva pour en récupérer pour sa famille. C'était toujours la même chose : barres énergétiques, conserves, eau en bouteille. À peine suffisant pour tenir une journée.
"Quand est-ce qu'on rentre à la maison ?" demanda Emma lorsqu'il revint.
Le cœur de Gaëtan se serra. Comment expliquer à une enfant de quatre ans que leur maison se trouvait désormais dans une zone que les autorités appelaient "temporairement inhabitable" ? Comment lui dire que cette "temporalité" pourrait s'étendre sur des décennies ?
"Bientôt, ma puce," mentit-il. "Dès que les docteurs auront nettoyé l'air dehors."
Emma accepta cette explication avec la foi innocente de l'enfance. Claire, elle, détourna le regard, les larmes aux yeux.
Cette nuit-là, alors que les enfants dormaient enfin, blottis sur un matelas de fortune, Claire et Gaëtan parlèrent à voix basse.
"Ils ne nous disent pas tout," chuchota Claire. "J'ai entendu un médecin parler avec un militaire. La situation est bien pire qu'ils ne l'admettent."
Gaëtan soupira. Son métier d'ingénieur environnemental lui donnait une compréhension plus claire de ce qui se passait. Les radiations émises par l'explosion de la centrale nucléaire de Blayais étaient massives, bien au-delà de ce que les médias rapportaient.
"Je sais," admit-il. "Mais que veux-tu faire ? On ne peut pas partir d'ici sans autorisation. Et même si on pouvait, où irions-nous ?"
Claire prit sa main dans la sienne, la serrant fort.
"On trouvera. Pour les enfants, on trouvera."
Gaëtan voulait la croire. Il voulait être l'homme qu'elle croyait qu'il était — fort, résolu, capable de protéger sa famille contre n'importe quelle menace.
Mais au fond de lui, la peur grandissait, insidieuse. La peur de ne pas être à la hauteur. La peur d'échouer à sauver ceux qu'il aimait le plus au monde.
*****
"Gaëtan ?"
La voix d'Élise le ramena brutalement au présent. Elle l'observait avec curiosité, son bandage maintenant changé.
"Désolé," dit-il. "J'étais... ailleurs."
"Je vois ça," dit-elle doucement. "Tu avais ce regard. Celui que nous avons tous parfois, quand le passé nous rattrape."
Gaëtan rangea méthodiquement les fournitures médicales dans son sac, évitant son regard.
"On devrait continuer," dit-il. "Les Fils ne vont pas abandonner si facilement. Ils croient que nous sommes... des catalyseurs, des porteurs de mutations précieuses."
Élise frissonna visiblement.
"J'ai rencontré certaines de leurs victimes," murmura-t-elle. "Ce qu'ils leur ont fait... aucun être humain ne mérite ça."
Gaëtan l'aida à se relever, soutenant une partie de son poids alors qu'elle testait sa jambe.
"Tu peux marcher ?"
Elle acquiesça, grimaçant légèrement.
"Ça ira. J'ai connu pire, je te l'ai dit."
Ils reprirent leur route, évitant les chemins évidents, s'enfonçant plus profondément dans la campagne transformée. Le soleil entamait sa descente vers l'horizon, projetant une lumière dorée sur le paysage muté, lui conférant une beauté alien et mélancolique.
Gaëtan réalisa qu'il observait ce monde différemment en présence d'Élise. Seul, il n'y voyait que danger et désolation. Avec elle, il commençait à percevoir autre chose — une étrange renaissance, un nouveau commencement pour la vie elle-même, si ce n'était pour l'humanité.
"Pourquoi restes-tu avec moi ?" demanda soudain Élise. "Tu pourrais avancer plus vite seul. J'aurais pu rejoindre mon groupe par mes propres moyens."
La question était franche, directe, sans l'habituel vernis de politesse qui avait autrefois régi les interactions humaines.
Gaëtan réfléchit un moment avant de répondre, cherchant lui-même à comprendre ses motivations.
"Peut-être que je suis fatigué d'être seul," dit-il finalement. "Ou peut-être que j'ai besoin de me rappeler pourquoi survivre a encore un sens."
Élise le fixa intensément, comme si elle cherchait à lire au-delà de ses paroles.
"Et qu'as-tu trouvé ? Un sens à tout ça ?"
Gaëtan observa l'horizon, où les ruines d'un autre village se découpaient contre le ciel rougeoyant.
"Pas encore," admit-il. "Mais pour la première fois depuis longtemps, j'ai envie de chercher."
Cette réponse sembla satisfaire Élise, qui hocha silencieusement la tête. Ils continuèrent à marcher côte à côte, deux silhouettes solitaires dans un monde transformé, liées par une fragile promesse d'humanité partagée.
Le soleil descendait inexorablement, et avec lui venait la dangereuse beauté de la nuit radioactive et ses aurores verdâtres qui, comme un cruel rappel, illuminaient les cendres de leur civilisation perdue.
La nuit était tombée lorsqu'ils atteignirent les ruines d'une ancienne ferme, suffisamment isolée pour leur offrir un abri temporaire. La structure principale s'était effondrée, mais une dépendance en pierre tenait encore debout, son toit partiellement intact. C'était plus que ce que la plupart des survivants pouvaient espérer trouver.
"On devrait pouvoir passer la nuit ici," dit Gaëtan, balayant l'intérieur de sa lampe à LED — une de ses possessions les plus précieuses, alimentée par un petit panneau solaire qu'il portait fixé à son sac à dos.
Élise s'effondra sur une caisse renversée, épuisée. Sa jambe avait visiblement empiré au cours de leur marche forcée. Le bandage était de nouveau taché de sang.
"Tu es sûr qu'ils ne nous ont pas suivis ?" demanda-t-elle, le souffle court.
"Aussi sûr que possible," répondit Gaëtan. "J'ai brouillé nos traces plusieurs fois. Et l'orage radioactif qui approche devrait effacer le reste."
Il désigna l'horizon où s'amoncelaient des nuages d'un vert malsain, illuminés de l'intérieur par d'occasionnels éclairs violacés. Les tempêtes radioactives étaient l'une des manifestations les plus terrifiantes de ce nouveau monde — des phénomènes météorologiques chargés de particules radioactives, capables de tuer en quelques minutes quiconque s'y exposait sans protection.
"Il faut consolider cet abri," dit-il, examinant les murs fissurés. "La pierre nous protègera des radiations, mais il y a trop de trous."
Ils travaillèrent ensemble, en silence, colmatant les fissures avec des débris et des bâches trouvées dans les décombres. Gaëtan admirait l'efficacité d'Élise malgré sa blessure. Elle se déplaçait avec l'économie de mouvements caractéristique de ceux qui ont appris que chaque geste superflu pouvait coûter de l'énergie précieuse... ou la vie.
Une fois l'abri sécurisé, Gaëtan alluma un petit réchaud à alcool — un autre luxe dans ce monde dévasté. La chaleur était minimale, mais suffisante pour réchauffer une boîte de ragoût, leur premier vrai repas de la journée.
"C'est presque comme au restaurant," plaisanta faiblement Élise en acceptant sa portion.
Gaëtan sourit. L'humour, même dérisoire, était une autre forme de survie.
"Je t'avoue que le service laisse à désirer," répondit-il. "Et le chef n'a qu'un menu très limité."
Ils mangèrent en silence, savourant chaque bouchée de ce festin improbable. Dehors, le vent commençait à hurler, annonçant l'arrivée imminente de la tempête.
"Comment vous vous êtes rencontrés, ton groupe et toi ?" demanda finalement Gaëtan, brisant le silence.
Élise prit son temps pour répondre, comme si elle pesait soigneusement ses mots.
