Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Et si demain s'effondrait aujourd'hui ? Dans un monde où chaque titre de presse semble annoncer un nouveau seuil franchi, climatique, social, économique, ce recueil vous invite à explorer les lignes de rupture de notre civilisation. À travers une mosaïque de récits, chaque nouvelle éclaire un visage possible de l'effondrement : brutal ou insidieux, global ou intime, spectaculaire ou presque silencieux. Des événements réels peuvent servir d'étincelles à ces fictions : une crise énergétique, une faille numérique, une révolte inattendue, un écosystème qui cède... Autant de points de bascule où le quotidien déraille, où le vernis de nos certitudes craque. Mais ces histoires ne parlent pas seulement de fin. Elles interrogent aussi ce qui demeure : les liens humains, les choix éthiques, la résilience, la peur, l'espoir. La collection Effondrements : Un miroir fictionnel reflétant notre époque, pour en explorer les failles... et peut-être deviner d'autres chemins. Ce recueil regroupe deux nouvelles : "Les racines sous l'eau" et "Tempête solaire"
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 302
Veröffentlichungsjahr: 2025
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Pour Pascale, qui habite mes mots avant même qu'ils n'existent, et fait de chaque effondrement une renaissance.
LES RACINES SOUS L’EAU
IMPULSION SOLAIRE
"La mer ne rend jamais ce qu'elle a pris."
— Proverbe breton
"Le soleil, avec toutes ces planètes qui gravitent autour de lui, peut encore faire mûrir une grappe de raisin comme s'il n'avait rien d'autre à faire."
— Galilée
Marie se réveilla en sursaut au bruit familier de l'eau qui clapotait contre les pilotis de sa maison. C'était plus fort que d'habitude. Elle consulta le baromètre accroché au mur de sa chambre — il indiquait une pression atmosphérique en baisse rapide. Une tempête approchait, encore une. La septième ce mois-ci. Elle se leva péniblement, son corps de soixante-huit ans protestant à chaque mouvement. Ses articulations lui rappelaient désormais l'humidité omniprésente, comme si elles servaient de second baromètre, plus intime et douloureux.
Par la fenêtre de sa chambre, elle contempla l'horizon. Le ciel avait cette teinte particulière, entre le gris et le vert, que les anciens bulletins météo n'avaient jamais eu besoin de nommer. Maintenant, tout le monde connaissait cette couleur — le prélude aux tempêtes de catégorie 6, ces monstres météorologiques qui n'existaient même pas dans les classifications d'avant l'effondrement.
Marie habitait ce qui restait du village côtier de Saint-Martin-sur-Mer. « Sur-Mer » — l'ironie ne lui échappait pas. Le village était désormais littéralement sur la mer, les maisons encore debout perchées sur des pilotis improvisés ou transformées en habitations semi-flottantes. Les rues étaient devenues des canaux, les places des lagunes. La mer avait progressé de deux kilomètres à l'intérieur des terres en moins d'une décennie.
Huit ans. Cela faisait huit ans que les digues avaient cédé lors de la Grande Submersion. Huit ans qu'elle vivait dans cette réalité aquatique, comme une Vénitienne non consentante du nouveau siècle.
Le matin commençait comme tous les autres dans son rituel immuable. Marie alluma le réchaud à alcool pour chauffer l'eau du café. L'électricité était intermittente, alimentée par les panneaux solaires sur son toit quand le soleil daignait apparaître. Elle gardait l'énergie pour les communications et la purification d'eau. Son regard s'attarda sur la photo encadrée de Clara, sa fille, partie vivre dans l'une des nouvelles cités de l'intérieur, ces agglomérations surpeuplées où s'entassaient des millions de réfugiés climatiques.
"Tu avais peut-être raison de partir," murmura-t-elle à la photo.
Le café avalé, Marie enfila sa combinaison imperméable et sortit sur sa terrasse surélevée. De là, elle pouvait contempler son domaine : un paysage amphibie où des toits émergaient de l'eau comme des îlots, où d'anciennes antennes servaient de perchoirs aux cormorans. Et au centre de tout cela, son obsession, sa folie, sa rédemption : son jardin flottant.
C'était un assemblage improbable de radeaux et de plates-formes, certains recyclés à partir de débris, d'autres construits spécifiquement. Sur chacun d'eux, Marie cultivait patiemment différentes espèces végétales – certaines comestibles, d'autres expérimentales. Des plantes halophiles côtoyaient des variétés génétiquement modifiées pour résister à la salinité. Au centre, telle une aberration à la fois absurde et majestueuse, s'élevait un olivier. Son olivier.
Pour atteindre son jardin, elle utilisait un petit canot amarré à sa terrasse. Chaque coup de rame était douloureux pour ses épaules, mais c'était une douleur à laquelle elle s'était habituée, presque comme une méditation quotidienne.
"Bonjour, mon ami," dit-elle à l'olivier en accostant au radeau central. "Une autre tempête arrive. On va devoir serrer les dents."
L'arbre ne répondait jamais, évidemment, mais Marie était convaincue qu'il l'écoutait. Il s'était développé contre toute attente, ses racines enfermées dans un système ingénieux qu'elle avait conçu pour filtrer l'eau salée. Un miracle quotidien.
Elle vérifia les attaches des radeaux, renforça certains liens avec la corde qu'elle gardait toujours dans son canot. Ce jardin était bien plus qu'une source de nourriture – c'était une archive vivante. Une banque de données génétiques des espèces qui s'adaptaient au nouveau monde.
Marie se souvenait encore du jour où tout avait basculé. Ce n'était pas un moment unique, comme dans les films où une vague géante submerge tout en un instant dramatique. C'était plutôt une série d'érosions, chacune grignotant un peu plus la normalité.
Elle revoyait la réunion municipale huit ans et demi plus tôt. Le maire, un homme habituellement jovial, avait le visage grave.
"Les prévisions sont formelles," disait-il, pointant des graphiques incompréhensibles. "La montée des eaux va s'accélérer. Les digues ne tiendront pas éternellement."
"Mais les travaux de renforcement..." avait commencé quelqu'un.
"Ne suffiront pas," avait tranché le maire. "Nous devons envisager une relocalisation progressive du village."
Des murmures indignés avaient parcouru l'assemblée. Relocaliser Saint-Martin ? Un village vieux de huit siècles ? Impossible. Inimaginable.
Marie se souvenait avoir pris la parole, sa voix étrangement calme : "Et si nous adaptions nos maisons ? Des pilotis, des structures flottantes..."
Les regards s'étaient tournés vers elle avec cette expression particulière, entre pitié et agacement, réservée aux idéalistes déconnectés.
"Marie, toujours dans les nuages," avait commenté le pharmacien. "Nous ne sommes pas aux Pays-Bas ou à Venise !"
Elle avait baissé les yeux. À l'époque, son idée semblait effectivement fantasque.
Trois mois plus tard, la première grande tempête avait frappé. Les digues avaient tenu, mais de justesse. Les caves s'étaient remplies d'eau salée. Le débat n'était plus théorique.
Et puis, il y avait eu cette nuit, sept mois après la réunion. La combinaison mortelle d'une tempête exceptionnelle, d'une marée de vives-eaux et d'un système de basse pression. Les digues avaient cédé à trois endroits simultanément. L'eau s'était engouffrée dans les rues comme un prédateur affamé.
Marie revoyait encore les phares des véhicules d'évacuation, les visages terrifiés éclairés par intermittence, les pleurs des enfants. Elle entendait le rugissement de l'eau mêlé aux cris des habitants.
Les secours avaient évacué la majeure partie du village. Beaucoup étaient partis sans rien, pensant revenir quelques jours plus tard. Mais il n'y avait pas eu de retour possible, pas vraiment. L'eau ne s'était jamais retirée complètement. Et deux mois après, une nouvelle brèche avait définitivement transformé Saint-Martin en cité lacustre involontaire.
"Marie ! Marie !" Une voix la tira de ses souvenirs. C'était Jérémie, ce jeune homme de vingt-trois ans qui avait choisi, comme elle, de rester. Son bateau à moteur électrique approchait rapidement.
"Tu as vu les alertes ?" cria-t-il par-dessus le bruit du vent qui se levait. "Catégorie 6 confirmée ! Il faut évacuer !"
Marie secoua la tête. "Jamais de la vie. Je reste avec mon jardin."
"Ton foutu jardin !" s'exclama Jérémie, exaspéré. "C'est la troisième tempête majeure ce trimestre ! Celle-ci pourrait tout emporter !"
"Comme les deux précédentes ?" répliqua Marie avec un sourire tranquille. "On a survécu."
"Par miracle," insista le jeune homme. "Le centre d'évacuation temporaire a été installé au gymnase de Hauteville. Ils ont de l'eau chaude, de l'électricité stable."
Marie regarda son jardin, puis l'horizon menaçant. "Tu devrais y aller, toi. Tu es jeune. Moi, je suis exactement là où je dois être."
Jérémie soupira profondément. C'était un dialogue qu'ils avaient déjà eu maintes fois, avec de légères variations.
"Tu es la personne la plus têtue que j'aie jamais rencontrée," dit-il finalement.
"C'est ce qui m'a maintenue en vie jusqu'ici," répondit-elle simplement.
Jérémie s'approcha pour l'aider à vérifier les amarres du jardin flottant. Malgré leurs désaccords, il respectait cette femme qui avait d'abord été perçue comme folle par les quelques habitants restants, puis progressivement reconnue comme visionnaire. Son système de jardins flottants avait inspiré d'autres "aquapioniers", comme les appelaient maintenant les médias.
"Tu sais," dit Marie en serrant un nœud, "les tempêtes font partie de l'adaptation maintenant. Ce n'est plus une anomalie, c'est notre nouvelle normalité."
"Justement," argumenta Jérémie, "s'adapter, c'est aussi savoir quand se mettre à l'abri."
Marie sourit. Le jeune homme n'avait pas tort. Mais il ne comprenait pas. Personne ne comprenait vraiment.
Plus tard, alors que Jérémie était parti — promettant de revenir avec des renforts si elle ne changeait pas d'avis — Marie s'assit dans son salon. La tempête n'arriverait pas avant plusieurs heures. Elle sortit son vieux journal, un cahier épais aux pages jaunies par l'humidité.
Elle l'avait commencé le jour où les digues avaient cédé. Un témoignage, une chronique de la fin d'un monde et de la naissance d'un autre.
16 mars 2035 - Jour 1 L'eau est entrée partout. Je me suis réfugiée à l'étage. Les secours évacuent le village. J'ai refusé de partir. Ils m'ont fait signer une décharge. Clara est furieuse. Je ne peux pas abandonner la maison. Pas comme ça.
23 mars 2035 - Jour 8 L'électricité est revenue par intermittence. Internet fonctionne. Les nouvelles sont catastrophiques. Ce n'est pas seulement Saint-Martin. Toute la côte est touchée. Les images de Marseille sont apocalyptiques. Le gouvernement parle de "retrait stratégique du littoral". Ils abandonnent.
7 avril 2035 - Jour 23 J'ai eu cette idée folle aujourd'hui. Si l'eau ne recule pas, nous devons avancer sur l'eau. J'ai commencé à dessiner des plans pour transformer le toit du garage en plate-forme flottante.
Elle feuilleta le journal, ces centaines de pages qui documentaient sa métamorphose de simple retraitée en pionnière de la survie post-effondrement. Il y avait des croquis de ses premières tentatives de jardins flottants, des notes sur les espèces qui résistaient à l'eau salée, des observations météorologiques précises.
2 septembre 2037 - Jour 901 Premier succès avec les tomates hybrides ! Leur goût est différent, plus intense. Le système d'irrigation à l'eau de pluie fonctionne parfaitement. Clara a appelé. Elle veut encore que je vienne vivre à Nouvelle-Lyon. Je lui ai envoyé des photos de mes tomates. Elle a cessé d'insister.
14 janvier 2039 - Jour 1400 L'olivier a survécu à son deuxième hiver ! Les experts m'avaient tous dit que c'était impossible, qu'un olivier ne supporterait jamais ces conditions. Ils avaient tort. La vie trouve toujours un chemin.
8 mai 2040 - Jour 1880 La communauté des aquapioniers s'agrandit. Nous sommes maintenant douze à Saint-Martin. Jérémie est arrivé hier. Un jeune biologiste qui veut étudier notre écosystème. Il dit que nos méthodes intéressent des chercheurs jusqu'au Canada.
Marie reposa le journal. Huit ans de lutte, d'adaptation, d'échecs et de victoires. Elle n'était plus la même femme. Physiquement diminuée, certes, mais mentalement plus forte qu'elle ne l'avait jamais été.
Son téléphone sonna — le satellite captait encore malgré les conditions météorologiques dégradées.
"Maman ? C'est Clara. Ils annoncent une super-tempête sur toute la côte."
"Je sais, ma chérie."
"Tu vas évacuer, cette fois ? S'il te plaît ?"
Marie ferma les yeux. Sa fille unique, devenue experte en planification urbaine dans une des cités résilientes de l'intérieur, qui n'avait jamais compris son obstination à rester.
"J'ai tout préparé," mentit Marie. "Jérémie passe me chercher bientôt."
Un silence au bout de la ligne. Clara n'était pas dupe, mais elle n'avait pas la force de se disputer avec sa mère, pas aujourd'hui.
"Tu promets ?"
"Je te rappelle demain," répondit Marie, évitant soigneusement la question. "Je t'aime, Clara."
"Je t'aime aussi, maman."
Marie raccrocha, le cœur lourd. Les mensonges à sa fille étaient la partie la plus difficile de sa résistance. Mais comment expliquer à Clara que partir serait une forme de trahison ? Une capitulation ?
Elle se leva pour vérifier ses réserves. Eau potable, nourriture déshydratée, médicaments, batteries, tout était prêt pour tenir plusieurs jours isolée. Elle avait même un petit générateur à hydrogène pour les urgences, un cadeau de la communauté scientifique qui étudiait ses techniques de culture.
Le vent se renforçait à l'extérieur. Marie enfila sa combinaison imperméable et sortit une dernière fois pour s'assurer que son jardin était aussi bien arrimé que possible.
Sur le radeau central, elle s'attarda auprès de l'olivier.
"On en a vu d'autres, toi et moi," murmura-t-elle en caressant l'écorce rugueuse.
Plantée à côté de l'olivier, à moitié enfouie dans le substrat artificiel, une petite plaque métallique gravée captait la lumière mourante du jour : "Robert Dufresne, 1958-2035". Son mari, emporté lors de la première année après l'effondrement. Non pas par les eaux, mais par une crise cardiaque alors qu'il tentait de sauver leurs affaires. C'était pour lui, aussi, qu'elle restait. Pour honorer son effort final, sa dernière bataille contre les éléments.
"Tu es complètement folle," lui avait dit Robert quelques jours avant sa mort, quand elle avait commencé à transformer leur jardin en pépinière expérimentale. "On devrait partir avec les autres."
"Et aller où ?" avait-elle rétorqué. "Devenir des réfugiés climatiques ? Vivre dans un centre d'hébergement temporaire qui deviendra permanent ? Non merci."
Robert avait secoué la tête, mais il était resté. Par amour pour elle. Et maintenant, ses cendres nourrissaient l'olivier impossible, l'arbre qui n'aurait jamais dû survivre dans l'eau salée.
"Cette tempête est pour toi, Robert," dit-elle à voix haute. "Je vais la traverser et je vais te raconter."
La nuit tomba rapidement, précipitée par les nuages menaçants. Marie s'installa dans ce qui était devenu sa routine de tempête. Elle déplaça son lit loin des fenêtres, vérifia que ses affaires les plus précieuses étaient dans des conteneurs étanches, et prépara sa "trousse d'abandon" — un sac à dos contenant l'essentiel si elle devait finalement quitter les lieux en urgence.
Le vent hurlait maintenant, un son aigu et insistant qui s'infiltrait par les moindres interstices. La maison, pourtant solidement modifiée avec des matériaux résistants, tremblait comme un animal effrayé.
Marie s'assit près de la fenêtre, observant la danse chaotique de son jardin flottant dans la tempête naissante. Les radeaux se soulevaient et s'abaissaient, mais tenaient bon. Les systèmes d'ancrage qu'elle avait conçus avec l'aide d'un ancien ingénieur naval prouvaient encore leur efficacité.
La première vague de forte pluie frappa les vitres comme des milliers de petits projectiles. L'eau n'était plus simplement un élément, c'était devenu une force consciente, un adversaire intelligent qui cherchait la moindre faiblesse, le moindre passage.
Marie se rappela soudain la vieille phrase de son grand-père, pêcheur de profession : "L'océan te laisse gagner parfois, pour mieux te dévorer quand tu baisses ta garde."
Elle n'avait jamais baissé sa garde depuis huit ans. Et elle ne commencerait pas ce soir.
La nuit avança, interminable. La tempête atteignit son paroxysme vers trois heures du matin. Marie, incapable de dormir, observait par intermittence les dégâts à la lueur de sa lampe étanche. Une partie de sa terrasse avait cédé. L'eau montait dangereusement autour des pilotis renforcés de sa maison. Mais le plus inquiétant était son jardin flottant, maintenant presque invisible dans les ténèbres agitées.
Un craquement assourdissant la fit sursauter. Un des grands arbres morts encore debout près de l'ancienne place du village venait de s'effondrer. L'impact envoya une vague qui fit tanguer dangereusement sa maison.
Marie s'agrippa au montant du lit, le cœur battant. Pour la première fois depuis longtemps, une peur viscérale l'envahit. Et si c'était la tempête de trop ? Celle qui effacerait définitivement les dernières traces de Saint-Martin-sur-Mer ?
Elle pensa à Clara, à la promesse qu'elle n'avait pas faite d'évacuer. À Jérémie qui avait tant insisté. À tous ceux qui lui avaient dit que son entêtement la tuerait un jour.
"Pas aujourd'hui," murmura-t-elle, se redressant. "Pas comme ça."
Elle s'approcha de la fenêtre, scrutant désespérément l'obscurité. Un éclair déchira momentanément le ciel, révélant un spectacle qui lui glaça le sang : plusieurs de ses radeaux s'étaient détachés. Ils dérivaient vers le large, emportant des mois de travail, des espèces uniques, des expériences irremplaçables.
Mais le radeau central, celui qui portait l'olivier et les cendres de Robert, tenait toujours. Il dansait follement sur les vagues, mais ses amarres principales, renforcées spécialement pour cette tempête, résistaient encore.
Une détermination farouche s'empara de Marie. Ce n'était plus seulement son jardin qui était menacé, c'était toute la mémoire de ce qu'elle avait accompli, la preuve que l'adaptation était possible.
Sans réfléchir davantage, elle enfila sa combinaison de tempête, un équipement coûteux qu'elle avait acquis grâce à la vente de ses données botaniques à une université. C'était une seconde peau étanche, avec un système rudimentaire de flottaison intégré et une balise de détresse.
"C'est de la folie," se dit-elle en attachant le casque. Mais n'était-ce pas de la folie depuis le début ? Rester quand tous partaient ? Planter quand tout se noyait ?
Elle descendit prudemment les escaliers menant à sa terrasse inférieure, où son canot de sauvetage était attaché. L'eau bouillonnait tout autour, noire et menaçante. Le vent était si fort qu'il faillit la renverser plusieurs fois.
Détacher le canot fut une épreuve, chaque mouvement rendu difficile par les bourrasques et les vagues. Une fois à bord, elle alluma la petite lampe frontale intégrée à son casque et démarra le moteur électrique — une modification récente, plus fiable que les rames par ce temps.
Naviguer vers le jardin central était comme traverser un labyrinthe mouvant d'obstacles. Des débris flottaient partout, portés par les courants violents. Marie manœuvrait avec une concentration absolue, chaque fibre de son corps tendue vers un seul objectif : atteindre son olivier.
Un bruit sourd, métallique, résonna soudain au-dessus du vacarme de la tempête. Marie leva les yeux juste à temps pour voir un panneau solaire arraché de son toit, tournoyant dans les airs comme une feuille morte avant de s'écraser quelque part dans l'obscurité.
"Pas grave," marmonna-t-elle. "On réparera."
Enfin, après ce qui sembla une éternité, elle atteignit le radeau central. L'amarrer à son canot fut presque impossible, mais elle y parvint, ses doigts engourdis par l'effort et le froid agissant par automatisme, guidés par des années d'expérience.
Marie escalada péniblement le radeau, qui tanguait dangereusement sous son poids ajouté. L'olivier était toujours là, sa silhouette torturée se découpant à chaque éclair. Mais quelque chose n'allait pas. Une des amarres principales avait commencé à céder, et le radeau entier dérivait lentement, retenu seulement par deux points d'ancrage sur les huit d'origine.
"Non, non, non," répéta Marie, sortant frénétiquement des cordes de rechange de son sac étanche.
Attacher de nouvelles amarres dans ces conditions était pratiquement impossible, mais elle devait essayer. Elle rampa jusqu'au bord du radeau, cherchant à l'aveugle les points d'ancrage restants.
Une vague particulièrement violente souleva soudain l'ensemble de la structure. Marie fut projetée contre la base de l'olivier, l'impact lui coupant momentanément le souffle. Elle s'agrippa au tronc, attendant que le radeau se stabilise, mais le mouvement s'accentua.
Avec horreur, elle réalisa que les dernières amarres venaient de céder. Le radeau était maintenant libre, à la merci des courants.
"Pas comme ça," gémit-elle, serrant l'olivier comme on étreindrait un vieil ami. "Pas maintenant."
Marie perdit toute notion du temps. Le radeau, devenu vaisseau fantôme, était ballotté sans direction, parfois frôlant d'autres débris, parfois semblant sur le point de se retourner complètement. Elle restait agrippée à son arbre, son esprit oscillant entre une terreur pure et une étrange sérénité.
À un moment, son canot, toujours attaché au radeau, fut arraché par une vague particulièrement violente. Elle le regarda partir sans émotion, comme si elle observait un film dont elle n'était pas la protagoniste.
L'aube finit par arriver, un éclaircissement timide plus qu'un véritable lever de soleil. La tempête s'était quelque peu calmée, mais la mer restait déchaînée. Marie, épuisée, trempée malgré sa combinaison, réalisa qu'elle avait dérivé loin de Saint-Martin. Elle ne reconnaissait plus le paysage submergé autour d'elle.
Sa balise de détresse clignotait faiblement, sa batterie presque épuisée. Elle n'avait aucun moyen de savoir si le signal avait été capté par qui que ce soit.
Étrangement, elle n'avait pas peur. Une fatigue infinie l'envahissait, mais aussi une forme de paix. Elle avait lutté jusqu'au bout. Elle n'avait pas abandonné.
"On a fait du bon travail, toi et moi," dit-elle à l'olivier, sa voix à peine audible au-dessus du bruit des vagues. "Qu'importe où on finit."
Elle ferma les yeux, laissant le balancement du radeau la bercer.
Un bruit de moteur la tira de sa torpeur. Ouvrant péniblement les paupières, elle distingua une forme sombre qui approchait. Un bateau. Puis une voix, portée par le vent.
"Marie ! Marie Dufresne !"
Jérémie. C'était Jérémie sur un bateau des garde-côtes.
"Ici !" cria-t-elle, sa voix se brisant. "Sur le radeau !"
Le bateau s'approcha prudemment. Des visages inquiets apparurent. Des mains se tendirent.
"Bon sang, Marie," s'exclama Jérémie en l'aidant à monter à bord. "Tu es complètement folle ! On te cherche depuis des heures !"
Marie ne répondit pas immédiatement, regardant son radeau, son olivier, cette partie d'elle-même qu'elle allait devoir abandonner.
"Mon arbre..." commença-t-elle.
Jérémie suivit son regard. "On ne peut pas remorquer ça, c'est trop instable. Il faut rentrer maintenant. La tempête pourrait reprendre."
Marie hocha lentement la tête. "Je comprends."
Elle savait qu'il avait raison. L'olivier avait joué son rôle. Il avait été un symbole, un acte de défiance, une preuve que l'adaptation était possible. Mais il avait aussi été une ancre, la maintenant prisonnière du passé.
Tandis que le bateau s'éloignait, elle garda les yeux fixés sur le radeau qui s'éloignait, devenant peu à peu un point à l'horizon.
"Tu sais," dit-elle finalement à Jérémie, "j'ai les graines de cet olivier. Et toutes mes notes. On pourra recommencer. Différemment."
Le jeune homme lui serra l'épaule en silence.
Marie pensa à Clara, à qui elle allait pouvoir tenir sa promesse de survivre, après tout. À tous ces aquapioniers inspirés par son exemple. À toutes ces adaptations encore à inventer.
L'effondrement n'était pas une fin, réalisa-t-elle. C'était une transformation. Et elle n'était pas seulement une survivante — elle était l'architecte d'un nouveau commencement.
"Vers où allons-nous ?" demanda-t-elle alors que Saint-Martin apparaissait au loin, méconnaissable après la tempête.
"Hauteville pour le moment," répondit Jérémie. "Ensuite, c'est toi qui vois."
Marie sourit malgré l'épuisement. La tempête avait emporté son passé, mais l'avenir restait à écrire. Sur la terre ferme ou sur l'eau, peu importait. Les racines les plus fortes, après tout, n'étaient pas celles qui s'accrochaient au sol, mais celles qui s'adaptaient à n'importe quel substrat.
"L'intérieur des terres ne me réussit pas," dit-elle finalement. "Je pense que je vais rester près de la côte. Il y a encore tant à apprendre de la mer."
Le bateau avançait lentement dans ce qui avait été autrefois des rues familières. Marie observait ce paysage transformé non plus avec nostalgie, mais avec curiosité. Chaque bâtiment partiellement submergé, chaque nouvel écosystème émergent racontent une histoire d'adaptation, de résistance et de renaissance.
L'eau n'était plus l'ennemi. C'était simplement le nouveau contexte de la vie humaine. Et là où il y avait de la vie, il y avait de l'espoir.
FIN
Le soleil se levait derrière la brume matinale, projetant une lumière diffuse sur les champs qui entouraient Haven. Éléonore Vasquez s'arrêta un instant pour observer le ciel, scrutant l'astre comme on surveille un vieil ennemi. Sept ans après l'Impulsion, cette habitude persistait chez tous les survivants. Le soleil, autrefois source de vie, était devenu dans leur inconscient collectif un prédateur en sommeil.
"On dirait qu'il sera clément aujourd'hui," murmura-t-elle pour elle-même, ajustant le foulard qui protégeait sa nuque.
De son poste d'observation à la lisière du village fortifié, elle pouvait embrasser du regard l'ensemble de la communauté qu'elle avait contribué à bâtir sur les ruines du monde d'avant. Une cinquantaine de structures hétéroclites — maisons récupérées, abris construits avec des matériaux de fortune, quelques serres improvisées — formaient un cercle protecteur autour des champs cultivés. Au centre, l'ancien gymnase municipal servait désormais de lieu de rassemblement et d'entrepôt. C'était peu, comparé aux métropoles d'autrefois, mais c'était leur refuge, leur Haven.
Le crissement d'un pas sur le gravier la fit se retourner.
"Tu es matinale," observa Mathias Kovic en la rejoignant, légèrement essoufflé par sa montée jusqu'au poste de garde. Sa jambe gauche le faisait visiblement souffrir ce matin.
"Je pourrais te retourner le compliment," répondit Éléonore avec un demi-sourire.
Mathias s'appuya contre la rambarde de fortune. À quarante-deux ans, l'ancien professeur d'histoire portait dans son regard la mélancolie des bibliothèques perdues. Sa barbe poivre et sel soigneusement taillée constituait sans doute son dernier attachement aux conventions du monde disparu.
"J'ai terminé la transcription des témoignages de la famille Rodriguez," dit-il en lui tendant un cahier relié à la main. "Leur récit du voyage depuis Madrid est... remarquable."
Éléonore prit le cahier mais ne l'ouvrit pas immédiatement. Les archives que constituait Mathias étaient précieuses, mais elles ravivaient toujours des souvenirs qu'elle préférait tenir à distance.
"Tu devrais déléguer davantage ce travail," suggéra-t-elle. "Noah a une bonne mémoire et une écriture lisible."
"Noah est plus utile comme éclaireur," objecta Mathias. "Et puis, j'ai besoin de m'occuper l'esprit."
Un silence s'installa entre eux, rempli par le bourdonnement des insectes et les bruits distants du village qui s'éveillait. Le monde était devenu plus silencieux depuis l'Impulsion. Plus de moteurs, plus de musique diffusée, plus de sonneries incessantes des appareils électroniques. Certains jours, Éléonore trouvait ce silence apaisant. D'autres fois, il lui semblait assourdissant.
Dans le réfectoire communautaire, Sophia Okafor distribuait les tâches de la journée, son carnet usé à la main. Ses dreadlocks grisonnantes étaient nouées en un chignon serré, dégageant son visage concentré. Les brûlures sur ses avant-bras, vestiges d'un incendie lors de l'Impulsion, luisaient sous la lumière matinale qui filtrait à travers les fenêtres.
"L'équipe de rotation nord s'occupera des cultures extérieures," annonça-t-elle de sa voix posée mais ferme. "L'équipe sud est affectée aux serres et à la maintenance. Les chasseurs partent dans une heure." Elle leva les yeux vers l'assemblée. "Des questions ?"
Un homme d'une trentaine d'années leva la main. "Les réserves d'eau commencent à baisser. La sécheresse..."
"Nous sommes au courant," coupa Sophia, son ton trahissant une inquiétude qu'elle tentait de masquer. "Viktor travaille sur une solution pour améliorer la récupération d'eau de pluie."
Alors que l'assemblée se dispersait, Noah Chen resta en retrait, attendant que la foule s'éclaircisse. À dix-neuf ans, il faisait partie de ceux qu'on appelait les "enfants de l'Impulsion" — trop jeunes pour avoir pleinement connu l'ancien monde, mais suffisamment âgés pour en porter le deuil confus.
"Je pars plus tôt aujourd'hui," dit-il à Sophia lorsqu'elle l'aperçut. "J'ai repéré une zone commerciale à l'est qui n'a peut-être pas été entièrement pillée."
Sophia fronça les sourcils. "C'est au-delà du périmètre habituel."
"Je serai prudent," promit Noah avec ce sourire qui désarmait souvent les objections. "Et je ne serai pas seul. Diego m'accompagne."
"Tu as prévenu Éléonore ?"
"Je comptais le faire maintenant."
Sophia le fixa un instant, puis hocha la tête en soupirant. "Prends une radio. Et sois rentré avant la nuit."
Noah acquiesça et sortit du réfectoire. Dehors, la vie de Haven suivait son cours réglé par le soleil plutôt que par les horloges devenues majoritairement inutiles. Des enfants transportaient des seaux d'eau vers les jardins communautaires. Deux anciens mécaniciens s'affairaient autour d'un tracteur modifié pour fonctionner sans électronique. Plus loin, une femme enseignait le tressage de cordes à un groupe d'adolescents.
Cette normalité précaire avait été durement acquise. Noah se souvenait vaguement des premières années après l'Impulsion — la faim, la peur, les déplacements constants. Haven existait depuis quatre ans maintenant, fondée par Éléonore et quelques autres après avoir trouvé cette vallée relativement préservée, suffisamment éloignée des centrales nucléaires qui avaient transformé de vastes régions en zones mortelles.
En chemin vers le poste d'observation, Noah croisa Viktor Petrov qui sortait de son atelier, le visage marqué par une nuit sans sommeil. L'ingénieur russe portait toujours la même combinaison bleue délavée, comme un uniforme d'une époque révolue.
"Salut, Viktor," lança Noah. "Tu travailles sur quoi cette fois ?"
Le vieil homme leva les yeux, semblant mettre quelques secondes à le reconnaître. "Un purificateur d'eau plus efficace," répondit-il avec son accent prononcé. "Les filtres classiques ne suffisent plus avec les nouvelles particules dans l'atmosphère."
Noah hocha la tête, fasciné comme toujours par les connaissances de Viktor, même s'il ne comprenait pas la moitié de ce qu'il expliquait. L'homme était une énigme — apparu à Haven il y a deux ans, irradié mais vivant, portant un sac rempli de documents techniques et d'outils précieux. Éléonore lui avait immédiatement accordé sa confiance, ce qui était suffisamment rare pour être remarqué.
"Je pars en mission d'exploration aujourd'hui," dit Noah. "Besoin de quelque chose de spécifique si je trouve une quincaillerie ?"
Viktor réfléchit un moment. "Des tuyaux en cuivre. Et des filtres à charbon si tu en trouves." Il hésita, puis ajouta plus bas : "Et regarde s'il y a des médicaments contre les radiations. Des comprimés d'iode."
Noah tiqua. "Tu as vu quelque chose ? Des signes de contamination ?"
"Non, non," le rassura Viktor en agitant la main. "Simple précaution. Toujours bon d'avoir des réserves."
Noah n'était pas convaincu, mais il n'insista pas. Viktor avait ses raisons d'être prudent. Après avoir survécu à l'enfer d'une centrale en fusion, on ne prenait plus les risques à la légère.
Éléonore et Mathias descendaient du poste d'observation quand Noah les intercepta. Le soleil était maintenant pleinement levé, diffusant une chaleur déjà oppressante malgré l'heure matinale.
"Je pars en mission aujourd'hui," annonça-t-il directement. "À l'est, vers l'ancienne zone commerciale."
Éléonore l'étudia un instant. Noah avait cette impatience caractéristique de sa génération — ceux qui avaient grandi dans les décombres et pour qui l'exploration était à la fois une nécessité et une quête identitaire.
"C'est à plus de quinze kilomètres," objecta-t-elle. "Et nous n'avons pas beaucoup d'informations sur cette zone."
"C'est précisément pourquoi j'y vais," répondit Noah. "Diego a trouvé une vieille carte qui montre un centre médical à proximité. Ça pourrait valoir le détour."
Mathias et Éléonore échangèrent un regard. Les médicaments étaient l'une des ressources les plus précieuses dans ce nouveau monde. Même périmés, ils pouvaient être inestimables pour Sophia.
"Prenez des masques," concéda finalement Éléonore. "Et n'entrez dans aucun bâtiment qui montre des signes de contamination. À la moindre lecture suspecte sur le compteur Geiger, vous faites demi-tour."
"Compris," acquiesça Noah avec un sourire reconnaissant. "On sera de retour avant le crépuscule."
Alors qu'il s'éloignait, Mathias soupira. "J'étais comme lui à son âge. Persuadé que chaque coin inexploré cachait un trésor."
"C'était à l'université, pas dans un monde en ruines," rappela Éléonore, mais sans agressivité.
"Justement. Son monde a toujours été en ruines. Pour lui, chaque découverte est une victoire sur la destruction."
Ils reprirent leur marche vers le centre du village. Partout autour d'eux, Haven vibrait d'une activité méthodique — le résultat de la discipline qu'Éléonore avait instaurée dès les premiers jours. Une discipline qui avait sauvé des vies quand d'autres groupes de survivants s'étaient déchirés dans le chaos.
"Tu as vu Viktor ce matin ?" demanda-t-elle.
"Brièvement," répondit Mathias. "Il avait l'air préoccupé."
"Il l'est depuis la dernière réunion du conseil. La sécheresse l'inquiète plus qu'il ne veut l'admettre."
Ils atteignirent l'ancien gymnase qui servait désormais de quartier général. À l'entrée, une carte de la région était affichée, parsemée d'annotations : zones sûres, points d'eau, territoires hostiles, zones radioactives. Une géographie nouvelle, dessinée par la catastrophe.
À l'intérieur, plusieurs personnes s'affairaient déjà. Une femme réparait un filet de pêche dans un coin, tandis qu'un homme enseignait la lecture à un groupe d'enfants à l'aide de vieux manuels scolaires récupérés. Dans une salle adjacente transformée en infirmerie, Sophia préparait des décoctions médicinales.
"Comment vont nos stocks ?" demanda Éléonore en la rejoignant.
"On tiendra jusqu'à l'automne," répondit Sophia sans lever les yeux de son mortier. "À condition qu'aucune épidémie ne nous frappe."
Éléonore hocha la tête, habituée à ce genre d'évaluations pragmatiques. Sans électricité ni chaîne du froid, la médecine moderne avait régressé à une version hybride mêlant antibiotiques récupérés et remèdes traditionnels que Sophia avait appris auprès de sa grand-mère au Nigeria.
"Noah part explorer la zone commerciale à l'est," informa Éléonore. "Il espère trouver un centre médical."
Sophia leva enfin les yeux, une étincelle d'espoir traversant son regard habituellement impassible. "S'il trouve des antibiotiques ou des antidouleurs..."
"Je lui ai dit d'être prudent," coupa Éléonore. "Mais s'il revient les mains vides, nous devrons envisager un voyage plus long avant l'hiver."
La médecin acquiesça gravement. Les expéditions longues comportaient leurs propres risques — plus on s'éloignait de Haven, plus on risquait de rencontrer d'autres groupes. Et tous n'étaient pas aussi bienveillants que leur communauté.
Midi approchait quand Noah et Diego franchissaient la limite est du territoire connu, équipés de sacs à dos presque vides qu'ils espéraient remplir de trésors du passé. Diego, un ancien étudiant en géologie de vingt-trois ans, consultait régulièrement sa boussole et la carte annotée qu'ils avaient préparée.
"Selon mes calculs, nous devrions atteindre la zone commerciale dans deux heures," annonça-t-il.
"Si le terrain reste praticable," nuança Noah, scrutant l'horizon où une route autrefois asphaltée disparaissait sous la végétation envahissante.
Le monde sans humains omniprésents se régénérait à une vitesse surprenante. Des arbustes perçaient le béton, des vignes s'enroulaient autour des poteaux électriques inutiles, et la faune proliférait dans des espaces autrefois urbains. Cette renaissance avait quelque chose de beau et d'inquiétant à la fois — comme si la planète célébrait discrètement la chute de son plus grand prédateur.
Ils avançaient en silence, économisant leur souffle et leur eau dans la chaleur grandissante. Le compteur Geiger accroché à la ceinture de Diego émettait parfois de légers cliquetis, mais rien d'alarmant. Cette région avait été épargnée par les retombées radioactives majeures, la direction des vents ayant poussé les particules les plus dangereuses vers d'autres territoires.
Après une heure de marche, ils firent une pause à l'ombre d'un ancien panneau publicitaire renversé. "Tu penses qu'ils étaient vraiment comme ça ?" demanda soudain Diego en pointant l'image à moitié effacée d'une famille souriante devant une voiture rutilante.
Noah contempla le visage joyeux de ces fantômes figés dans un bonheur commercial. "Mathias dit que c'était une illusion. Que même avant, les gens n'étaient pas vraiment heureux."
"Mais ils avaient tout," objecta Diego. "Nourriture, eau courante, électricité, médecine..."
"Et ils se plaignaient quand même, apparemment."
Ils rirent doucement, partageant cette incrédulité commune à leur génération face aux récits du monde d'avant. Un monde d'abondance qui s'était montré si fragile face à la colère du soleil.
Leur pause fut interrompue par un bruit métallique au loin. Les deux explorateurs se figèrent instantanément, tous les sens en alerte. Dans ce nouveau monde, un bruit inattendu signifiait généralement un danger.
"Animal ou humain ?" murmura Diego, la main déjà sur son couteau de chasse.
Noah fit signe de se taire et tendit l'oreille. Le bruit ne se répéta pas immédiatement, puis vint à nouveau — un claquement métallique suivi d'un gémissement qui était indéniablement humain.
"Quelqu'un est blessé," conclut Noah.
"Ou c'est un piège," contra Diego, la méfiance évidente dans son regard.
Noah savait qu'il avait raison d'être prudent. Des groupes hostiles utilisaient parfois des appâts humains pour attirer des proies naïves. Mais l'éthique de Haven exigeait d'aider ceux qui souffraient quand c'était possible.
"On s'approche prudemment," décida-t-il. "Si c'est une embuscade, on se replie immédiatement."
Ils progressèrent avec précaution vers la source du son, évitant les zones découvertes et les bruits de pas. Derrière un amas de voitures rouillées qui avaient jadis formé un embouteillage figé dans le temps, ils aperçurent une silhouette recroquevillée contre un lampadaire renversé.
C'était une femme, peut-être la trentaine, les cheveux châtains courts et sales. Sa jambe droite semblait coincée sous une plaque de métal, et du sang séchait sur son front. À côté d'elle, un sac à dos éventré témoignait d'une lutte ou d'une chute.
Noah et Diego s'observèrent, communiquant silencieusement leur évaluation de la situation. Aucun signe d'autres personnes dans les environs, mais la prudence restait de mise.
"On dirait qu'elle est seule," chuchota Noah.
"Pour l'instant," répondit Diego, scrutant les alentours. "Je vais faire un périmètre de reconnaissance. Toi, tu restes à distance jusqu'à ce que je revienne."
Noah acquiesça, et Diego s'éloigna furtivement. Resté seul, il observa la femme plus attentivement. Sa veste militaire usée mais bien entretenue suggérait qu'elle n'était pas une simple vagabonde. Elle portait également une arme — un pistolet dans un holster visible — mais ne semblait pas en état de l'utiliser pour le moment.
La femme gémit à nouveau, tentant de se dégager sans succès. Pris de compassion mais restant sur ses gardes, Noah décida de signaler sa présence.
"Je peux vous aider," annonça-t-il d'une voix assez forte pour être entendue sans crier.
La réaction fut immédiate. La femme se figea, puis sa main se dirigea instinctivement vers son arme, mais la douleur lui arracha une grimace.
"Qui... qui est là ?" demanda-t-elle, la voix rauque.
"Je m'appelle Noah. Je viens d'une communauté pacifique." Il fit un pas en avant, les mains visibles. "Je peux vous aider à vous dégager, mais je dois savoir si vous êtes seule."
La méfiance se lisait dans les yeux de la femme, le même regard que portaient tous les survivants lors d'une première rencontre. "Je
