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Et si demain s'effondrait aujourd'hui ? Dans un monde où chaque titre de presse semble annoncer un nouveau seuil franchi, climatique, social, économique, ce recueil vous invite à explorer les lignes de rupture de notre civilisation. À travers une mosaïque de récits, chaque nouvelle éclaire un visage possible de l'effondrement : brutal ou insidieux, global ou intime, spectaculaire ou presque silencieux. Des événements réels peuvent servir d'étincelles à ces fictions : une crise énergétique, une faille numérique, une révolte inattendue, un écosystème qui cède... Autant de points de bascule où le quotidien déraille, où le vernis de nos certitudes craque. Mais ces histoires ne parlent pas seulement de fin. Elles interrogent aussi ce qui demeure : les liens humains, les choix éthiques, la résilience, la peur, l'espoir. La collection Effondrements : Un miroir fictionnel reflétant notre époque, pour en explorer les failles... et peut-être deviner d'autres chemins.
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Seitenzahl: 263
Veröffentlichungsjahr: 2025
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À mon épouse,
compagne de route et de cœur,
sans qui ce livre serait resté une simple idée.
« Le changement climatique est le défi moral de notre génération. » — Al Gore
« La technologie est une réponse. Mais quelle était la question ? » — Cedric Price
« Un peuple qui est prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre. » — Benjamin Franklin
LES DEUX CRUES
LA MÉMOIRE DES MACHINES
L'OMBRE DU MUR
"Les Deux Crues" est née d'une réflexion profonde sur les cycles civilisationnels et la fragilité des équilibres entre l'humanité et son environnement. Ce qui m'a particulièrement frappé, c'est cette ironie historique saisissante : le Croissant fertile, berceau de l'agriculture et des premières grandes civilisations humaines, est aujourd'hui une région largement aride, en proie à la désertification et aux conflits pour l'eau.
Cette contradiction apparente contient en réalité une leçon fondamentale. Ces terres qui ont vu naître l'écriture, les premières cités-États, les premiers systèmes d'irrigation à grande échelle, portent dans leur sol même l'histoire de nos succès et de nos échecs. Le verdoyant Croissant fertile des manuels d'histoire est devenu, au fil des millénaires, une zone de stress hydrique extrême – non par accident, mais en partie à cause des pratiques mêmes qui avaient permis l'émergence de ces brillantes civilisations.
La déforestation intensive, la salinisation des sols par irrigation excessive, la surexploitation des ressources – ces problèmes que nous considérons comme "modernes" étaient déjà à l'œuvre il y a quatre millénaires. L'effondrement d'Akkad vers 2200 avant notre ère, longtemps attribué uniquement à des invasions ou à des causes politiques, révèle de plus en plus, à la lumière des recherches paléoclimatiques récentes, sa dimension environnementale.
En créant un pont narratif entre ce passé lointain et un futur proche plausible, j'ai voulu explorer cette continuité troublante. Les parallèles sont nombreux : déni initial des élites face aux signes avant-coureurs, accélération des crises, polarisation sociale, et finalement, effondrement des structures centralisées. Mais aussi, et c'est peut-être le plus important, capacité de certains groupes à préserver les connaissances essentielles, à les transmettre, à les adapter.
Le personnage d'Ur-Zababa représente cette conscience lucide qui émerge parfois au sein même des civilisations déclinantes – ces voix qui, bien que marginalisées, comprennent ce qui se joue et tentent désespérément de sauvegarder l'essentiel. Inès, son écho contemporain, incarne cette même conscience, mais enrichie par la connaissance historique qu'Ur-Zababa ne pouvait posséder.
La métaphore de l'eau, centrale dans ce récit, s'est imposée naturellement. L'eau qui nourrit, l'eau qui détruit, l'eau qui manque, l'eau qui revient "différemment" – elle symbolise à la fois les ressources dont dépendent les civilisations et la capacité d'adaptation, de transformation, de renaissance qui caractérise l'aventure humaine dans sa globalité.
Ce qui m'a particulièrement intéressé dans cette exploration, c'est l'idée que l'effondrement, aussi douloureux soit-il, n'est pas nécessairement une fin absolue, mais une transformation. Les structures sociales, politiques, économiques peuvent s'écrouler, mais le savoir, les techniques, les valeurs peuvent persister sous des formes nouvelles, adaptées aux réalités émergentes.
La collapsologie, telle que développée par Yves Cochet et d'autres penseurs, offre un cadre conceptuel pour appréhender ces transitions. Non pas comme une vision apocalyptique définitive, mais comme une analyse lucide des vulnérabilités systémiques de notre civilisation thermo-industrielle et des chemins possibles à travers et au-delà de son déclin probable.
En imaginant ces "cités-arches" disséminées à travers un monde fragmenté, j'ai voulu explorer une forme de résilience décentralisée – non pas le fantasme d'une solution technologique globale qui préserverait miraculeusement le statu quo (bien que le personnage de Sarah représente cette tentation), mais un réseau adaptatif de communautés diverses, chacune répondant à ses défis locaux tout en maintenant une transmission des savoirs essentiels.
Le parallèle entre l'assèchement du Croissant fertile et nos crises climatiques actuelles nous rappelle que nous ne sommes pas les premiers à faire face à des transformations environnementales majeures, en partie auto-infligées. Mais nous sommes peut-être les premiers à disposer à la fois d'une compréhension historique de ces cycles et des outils techniques pour anticiper leurs conséquences.
La question reste ouverte : utiliserons-nous cette conscience historique et ces capacités prédictives pour éviter les erreurs du passé, ou sommes-nous condamnés à les répéter à une échelle encore plus vaste ? "Les Deux Crues" n'offre pas de réponse définitive, mais suggère que, même dans le scénario d'un effondrement, des voies de transmission et de renaissance demeurent possibles.
Comme l'écrit Ur-Zababa dans la nouvelle : "Ce qui importe n'est pas la permanence – rien n'est permanent, pas même les empires qui se prétendent éternels. Ce qui importe est la transmission." C'est peut-être là la sagesse la plus profonde que nous pouvons tirer de l'histoire du Croissant fertile et de sa transformation – la reconnaissance de notre fragilité collective, mais aussi de notre remarquable capacité à préserver et réinventer, à travers les âges, l'essentiel de ce qui fait notre humanité.
"Ce qui reste quand tout s'écroule"
La tempête de sable avait surgi de nulle part, comme toujours dans cette région devenue hostile. Une muraille ocre s'était dressée à l'horizon, avalant le ciel en quelques minutes. Les membres de l'équipe avaient à peine eu le temps de bâcher les équipements et d'ajuster leurs masques respiratoires avant que le monde ne disparaisse dans un tournoiement de particules brûlantes.
Inès Mercier contemplait désormais le résultat de cette fureur élémentaire. À quarante-deux ans, après deux décennies passées à fouiller les vestiges de civilisations disparues, elle aurait dû être blasée. Elle ne l'était pas. Surtout pas aujourd'hui.
— Regarde ce que la tempête nous a offert, Karim.
Son adjoint, Karim Al-Fahim, s'approcha du bord de la tranchée, essuyant la sueur qui perlait déjà sur son front malgré l'heure matinale. Son visage trahissait l'épuisement, mais ses yeux s'allumèrent devant la découverte.
— Une entrée intacte... après toutes ces semaines à creuser au mauvais endroit.
Le vent avait déblayé le sable comme aucune équipe humaine n'aurait pu le faire, révélant une ouverture dans la roche calcaire. Des marches s'enfonçaient dans l'obscurité, préservées de l'érosion pendant plus de quatre millénaires.
— Va chercher Sarah et prépare le matériel d'exploration, demanda Inès. Et n'oublie pas d'activer les balises de périmètre. Je ne veux pas que nos "protecteurs" américains s'en mêlent tout de suite.
Karim acquiesça silencieusement avant de remonter vers le campement. Inès savait ce qu'il pensait sans qu'il ait besoin de le dire. Chaque découverte pouvait être la dernière. Chaque jour sur ce site était volé au chaos qui gagnait inexorablement le monde.
Elle s'accroupit, passant sa main sur la pierre polie de l'entrée. Le thermomètre intégré à sa combinaison affichait 52°C, une température déjà insupportable bien que le soleil vienne à peine de se lever. Si le générateur lâchait encore, les systèmes de refroidissement s'arrêteraient et il faudrait évacuer le camp en urgence. Comme la semaine dernière. Comme le mois dernier.
Inès alluma sa lampe frontale et s'aventura sur les premières marches. L'odeur de renfermé la saisit – cette odeur particulière des lieux longtemps scellés. Un parfum d'histoire, de secret. Un parfum d'avant.
Un bref flash de mémoire la traversa – Paris, trois ans plus tôt. Les fontaines à sec, les camions-citernes escortés par l'armée, les files d'attente interminables sous une canicule meurtrière. Puis les premiers coups de feu, l'eau devenue plus précieuse que l'or, les quartiers s'affrontant pour quelques litres de survie. La décision de fuir vers le sud, puis la mort de sa fille, emportée par le paludisme qui avait profité du réchauffement pour conquérir l'Europe.
Elle chassa ces images. Inutile de ressasser. Comme elle le répétait souvent à son équipe : "Le passé nous parle. Encore faut-il l'écouter."
Deux heures plus tard, l'excitation était palpable malgré l'air raréfié du souterrain. Sarah Chen, jeune paléoclimatologue envoyée par le Consortium Scientifique International, filmait méthodiquement chaque recoin de la salle qu'ils venaient de découvrir.
— Incroyable, murmurait-elle. Une chambre funéraire intacte. C'est un miracle qu'elle ait échappé aux pilleurs pendant tout ce temps.
La pièce était modeste par ses dimensions, mais extraordinaire par son contenu. Des fresques aux couleurs étonnamment préservées couvraient les murs, illustrant des scènes de vie quotidienne, d'agriculture et de rituels. Au centre, un coffre de pierre noire scellé avec du bitume attirait tous les regards.
— Qu'en penses-tu, Inès ? demanda Karim, ajustant les lumières LED alimentées par leur générateur portatif.
— Je pense que nous avons affaire à quelque chose de différent d'une simple sépulture, répondit-elle lentement. Regarde la disposition, les symboles. Ce n'est pas un roi ou un noble qui est honoré ici... C'est un scribe. Un gardien de la connaissance.
Elle s'approcha du coffre, examinant avec précaution les sceaux qui le maintenaient fermé. Des cuneiformes jalonnaient son pourtour, profondément incisés dans la pierre.
— "Pour ceux qui viendront quand tout aura disparu", traduisit-elle à voix haute. "Quand l'eau reviendra différemment."
Sarah s'immobilisa : — Qu'est-ce que ça signifie ?
— Je ne sais pas encore, répondit Inès. Mais nous allons le découvrir.
Avec des gestes précis, hérités d'années de pratique, elle commença à documenter chaque aspect du coffre avant toute tentative d'ouverture. Le drone de cartographie 3D planait silencieusement au-dessus d'eux, enregistrant la moindre donnée pour les archives numériques dispersées à travers le monde – une précaution contre l'effondrement informationnel qui menaçait désormais toute découverte scientifique.
— Le scanner moléculaire détecte des matières organiques à l'intérieur, annonça Sarah. Probablement du papyrus, du cuir, ou...
— Des tablettes d'argile, compléta Inès. Probablement enduites de cire d'abeille pour les préserver.
Un grésillement dans leurs écouteurs interrompit la conversation. La voix du lieutenant Parker, responsable du détachement militaire "protégeant" leur mission, résonna dans leurs oreilles :
— Docteur Mercier, nous avons détecté votre incursion souterraine. Vous devez remonter immédiatement. Le secteur n'est pas sécurisé et nous avons des mouvements suspects à dix kilomètres au nord.
Inès échangea un regard avec ses collègues. Ils savaient tous ce que cela signifiait. Les fameux "mouvements suspects" – euphémisme pour les milices locales, les réfugiés climatiques, ou simplement des villageois désespérés cherchant de l'eau – servaient systématiquement de prétexte pour interrompre leurs recherches lorsqu'elles devenaient trop prometteuses.
— Nous finissons les relevés préliminaires, Lieutenant, répondit-elle fermement. Trente minutes.
— Négatif, Docteur. Vous remontez maintenant ou nous venons vous chercher.
Elle coupa la communication d'un geste sec.
— Karim, combien de temps pour ouvrir ce coffre sans l'endommager ?
— Avec l'équipement que nous avons ici, au moins deux heures.
— Et pour le transporter à la surface ?
— Impossible sans risquer de le briser. Il doit peser plus de cent kilos.
Inès prit une décision en quelques secondes :
— Sarah, continue la documentation visuelle, capture tout. Karim, aide-moi.
Avec une détermination que seule l'urgence pouvait justifier, elle s'attaqua aux sceaux millénaires, utilisant des outils chirurgicaux pour préserver au maximum l'intégrité archéologique de l'artefact. C'était contraire à tous les protocoles, mais le temps des protocoles était révolu. Le monde s'effondrait autour d'eux – certains savoirs ne pouvaient attendre.
À sa grande surprise, le couvercle céda plus facilement que prévu, comme si les artisans d'Akkad l'avaient conçu pour être ouvert rapidement en cas de besoin. Une odeur âcre, mélange d'huiles anciennes et de cire, s'éleva de l'intérieur.
— Mon dieu, souffla Sarah.
Dans le coffre, protégées par un lit de fibres végétales imprégnées de résine, s'alignaient des dizaines de tablettes d'argile. Pas les fragments auxquels ils étaient habitués, mais des tablettes complètes, parfaitement conservées, couvertes d'une écriture cunéiforme dense et régulière. Au sommet de la pile, une tablette plus petite que les autres.
Inès la saisit avec révérence, l'approchant de sa lampe. Ses yeux exercés parcoururent les signes, traduisant automatiquement :
"Je suis Ur-Zababa, scribe royal devenu témoin de la fin. J'écris alors que notre monde s'achève. Que les dieux permettent que quelqu'un lise ceci quand le monde renaîtra. Que notre chute serve d'avertissement. La grande soif est venue deux fois – d'abord trop peu d'eau, puis trop, au mauvais moment. Les signes étaient là. Nous avons refusé de les voir."
Un frisson parcourut son échine malgré la chaleur étouffante. Ces mots traversaient quatre mille ans pour résonner avec une actualité saisissante.
Des bruits de bottes résonnèrent dans l'escalier. Les militaires venaient les chercher.
— Emballez autant de tablettes que vous pouvez dans les conteneurs étanches, ordonna-t-elle. C'est maintenant ou jamais.
Tandis qu'ils s'exécutaient fébrilement, elle prit une photo de la fresque principale avec son appareil personnel. Elle représentait un homme – probablement Ur-Zababa lui-même – écrivant sous un soleil implacable, pendant qu'autour de lui une cité s'effondrait. Au premier plan, un canal asséché et craquelé ; à l'arrière-plan, des silhouettes fuyant avec leurs maigres possessions.
Une scène du passé. Ou une vision de leur propre avenir ?
En remontant à la surface, les bras chargés de leur précieux fardeau, ils furent accueillis par la lumière aveuglante d'un soleil impitoyable et par le visage sévère du lieutenant Parker.
— C'est la dernière fois que vous désobéissez à un ordre direct, Docteur Mercier. Washington réévalue l'utilité de cette mission. Les ressources sont limitées et les priorités ont changé.
Inès ne répondit pas immédiatement. Son regard se porta vers l'horizon, où une nouvelle tempête se formait déjà. Puis vers le coffre qu'ils avaient dû abandonner, et dont le contenu pourrait bien receler la voix d'une civilisation disparue – une voix qui tentait de leur parler à travers les âges.
— Vous avez raison, Lieutenant, dit-elle finalement. Les priorités ont changé.
Ce soir-là, dans la tente climatisée qui lui servait de laboratoire, tandis que le vent charriait des tonnes de sable contre les parois renforcées du campement, Inès commença à traduire la première tablette complète d'Ur-Zababa. À la lueur bleutée de son écran, l'ancien scribe d'Akkad prenait vie. Sa voix traversait les millénaires pour raconter comment une grande civilisation, maîtresse de l'eau et de la terre, avait sombré face aux mêmes défis que l'humanité affrontait aujourd'hui.
Le passé et le présent se rejoignaient, dans un dialogue à travers le temps dont dépendait peut-être l'avenir.
"La voix d'Ur-Zababa"
Le jour se levait sur le campement, baignant les tentes de recherche d'une lueur orangée. Inès n'avait pas quitté son laboratoire de fortune depuis vingt heures. Les tablettes, disposées avec précaution sur des supports anti-vibrations, occupaient chaque surface disponible. Elle avait passé la nuit à traduire, à comprendre, à s'immerger dans une voix venue du fond des âges.
— Tu devrais te reposer, dit Karim en entrant avec deux tasses de café synthétique. Même les archéologues acharnés ont besoin de sommeil.
Inès lui sourit faiblement, acceptant la tasse avec gratitude. Ses yeux étaient rougis par la fatigue et l'air sec.
— Comment puis-je dormir, Karim ? Ces tablettes... ce n'est pas juste une découverte archéologique. C'est un message. Un message qui nous était destiné.
Karim jeta un œil aux traductions préliminaires affichées sur les écrans.
— Tu as beaucoup avancé, constata-t-il.
— J'ai identifié l'ordre chronologique. Ur-Zababa a numéroté ses tablettes. Une précaution inhabituelle pour l'époque.
Elle fit défiler les images sur son écran jusqu'à une tablette particulière, marquée de symboles distincts.
— Regarde. Il indique ici qu'il était scribe royal à la cour de Shar-Kali-Sharri, l'un des derniers rois d'Akkad. Il dit avoir commencé à consigner ces événements quand il a compris que sa civilisation courait à sa perte.
Au-dehors, le sifflement des systèmes de filtration d'air s'intensifia. Une nouvelle tempête approchait.
"Année 27 du règne de Shar-Kali-Sharri, mois de Kislimu.
Je consigne ces événements pour la postérité, bien que je doute qu'il reste quelqu'un pour les lire. L'Empire d'Akkad, qui s'étendait jadis de la mer inférieure à la mer supérieure, se contracte comme une peau exposée trop longtemps au soleil.
Pour la quatrième année consécutive, l'Euphrate n'a pas atteint son niveau habituel. Les grands canaux que nos ancêtres ont creusés restent à moitié vides. Les champs jaunissent avant même que les grains n'aient mûri. Dans les villages, les enfants ont le ventre gonflé par la faim.
Aujourd'hui, j'ai assisté au Conseil. Le roi a écouté les rapports des gouverneurs provinciaux, tous plus alarmants les uns que les autres. Le Sud est particulièrement touché — la salinité des sols y augmente année après année, rendant les terres autrefois fertiles aussi stériles que le désert.
Que fait notre grand roi face à cette calamité ? Il ordonne la construction d'un nouveau temple à Enlil, encore plus grandiose que les précédents. 'Pour apaiser la colère divine', disent les prêtres. 'Pour renforcer son prestige', murmurent les conseillers quand ils pensent n'être pas entendus.
Je ne suis que scribe, gardien des mots et des nombres. Mais les nombres racontent une histoire que personne ne veut entendre. J'ai comparé les registres des récoltes sur vingt années. La tendance est claire, inexorable : chaque saison apporte moins que la précédente, tandis que la population des villes continue de croître.
Un marchand venu de l'est m'a confié aujourd'hui que les caravanes évitent désormais les routes du nord. Les Guti, ces barbares des montagnes, deviennent plus audacieux. Ils sentent notre faiblesse comme les vautours sentent la mort approcher."
Inès releva la tête de sa traduction lorsque la porte du laboratoire s'ouvrit à nouveau. Sarah Chen entra, son ordinateur portable sous le bras. Malgré sa jeunesse, la paléoclimatologue possédait une acuité intellectuelle qui forçait le respect.
— J'ai analysé les échantillons prélevés hier, annonça-t-elle sans préambule. Les couches sédimentaires confirment une anomalie climatique majeure correspondant exactement à la période de l'effondrement d'Akkad.
Elle posa son ordinateur sur la table et afficha une série de graphiques.
— Une sécheresse de trois siècles, Inès. Trois cents ans d'aridité extrême, commençant vers 2200 avant notre ère. Probablement déclenchée par un changement dans les courants océaniques, puis amplifiée par la déforestation massive pratiquée par les Akkadiens pour leurs constructions et leur métallurgie.
Inès sentit un frisson la parcourir.
— C'est exactement ce que décrit Ur-Zababa dans ses tablettes.
— Mais ce n'est pas tout, poursuivit Sarah, le regard grave. J'ai comparé ces données avec nos modèles climatiques actuels.
Elle fit glisser son doigt sur l'écran, superposant un nouveau graphique.
— Voici les projections pour notre région sur les trois prochains siècles, basées sur les émissions de carbone déjà réalisées. Même si nous arrêtions toute émission aujourd'hui — ce qui n'arrivera pas — nous sommes engagés sur une trajectoire similaire.
Les deux courbes se superposaient presque parfaitement. Passé et futur, unis dans une même spirale descendante.
— L'histoire se répète, murmura Inès.
— Avec une différence majeure, précisa Sarah. Notre effondrement sera beaucoup plus rapide. Nous avons des technologies plus avancées, mais aussi une population bien plus nombreuse, des systèmes plus interconnectés et une dégradation environnementale déjà bien entamée.
Karim, qui avait écouté silencieusement, intervint :
— Avons-nous reçu les nouvelles du monde extérieur ?
Sarah hocha la tête, son expression s'assombrissant encore.
— La Bourse de Shanghai a suspendu ses activités après une chute de 60% en trois jours. L'Arabie Saoudite a annoncé l'épuisement de son dernier grand aquifère. Et l'Égypte... l'Égypte est en guerre civile. Le barrage d'Assouan est devenu une forteresse militaire.
Inès se tourna vers les tablettes, soudain consciente de la résonance vertigineuse entre les mots d'Ur-Zababa et leur propre réalité.
— Continuons la traduction, dit-elle simplement. Il y a d'autres tablettes à déchiffrer.
"Année 28 du règne de Shar-Kali-Sharri, mois de Nisannu.
Les réfugiés des campagnes affluent vers Akkad. La ville, conçue pour cinquante mille âmes, en abrite désormais plus du double. Les canalisations ne suffisent plus ; les déchets s'accumulent dans les rues étroites. Les maladies se propagent. Hier, j'ai vu des cadavres qu'on n'avait pas encore emportés près du marché aux grains.
Le palais s'isole de cette misère. Une nouvelle muraille a été érigée autour des quartiers nobles. Les marchands spéculent sur les dernières réserves de grain. Le prix de l'orge a quintuplé en deux lunes.
Au Conseil, j'ai osé prendre la parole. J'ai présenté les archives des années précédentes, montrant comment la déforestation des collines du nord pour alimenter nos fours à briques avait modifié le régime des pluies. J'ai rappelé les avertissements des anciens concernant la salinisation des terres irriguées sans repos. J'ai suggéré des mesures — limiter les constructions monumentales, rationaliser l'usage de l'eau, replanter les zones déboisées.
Je n'aurais pas dû parler. Le grand prêtre d'Enlil m'a accusé de blasphémer, prétendant que j'attribuais aux actions humaines ce qui relevait de la volonté divine. Le roi m'a retiré mon titre de scribe royal. Seule l'intervention de mon ancien maître, qui a plaidé ma folie temporaire, m'a épargné un châtiment plus sévère.
Demain, je quitterai le palais. Mon cœur est lourd, mais ma résolution est prise. Je continuerai à écrire, à consigner, à témoigner. Si les dieux permettent que ces tablettes survivent, peut-être d'autres civilisations éviteront-elles nos erreurs."
— Inès, viens voir.
Karim se tenait à l'entrée du laboratoire, son expression indéchiffrable. Le jour déclinait déjà ; elle avait perdu la notion du temps, absorbée par son travail de traduction.
— Que se passe-t-il ?
— Je préfère te montrer.
Elle le suivit à l'extérieur, vers le point culminant du campement. La chaleur était toujours écrasante malgré l'heure tardive, mais ce n'était pas le pire. L'air sentait le soufre et la poussière — une odeur de monde exténué.
Du haut de leur position, ils pouvaient voir jusqu'à l'horizon. Karim pointa du doigt vers le nord.
— Regarde là-bas.
Inès plissa les yeux. Au loin, des colonnes de véhicules avançaient lentement dans le désert. Certains étaient clairement militaires, d'autres semblaient être des camions civils.
— Les "Gardiens de l'Eau", expliqua Karim à voix basse. Ils se rapprochent.
— Comment peux-tu en être sûr ?
Il hésita un instant.
— J'ai... des contacts. Des gens qui m'informent. Ils ne sont pas ce que les Américains prétendent — pas seulement des terroristes ou des pillards. Certains sont des universitaires, des ingénieurs, des médecins. Des gens qui ont compris avant les autres ce qui arrive.
Inès l'examina attentivement. Elle travaillait avec Karim depuis cinq ans, mais réalisait soudain qu'elle connaissait peu sa vie en dehors de l'archéologie.
— Ta famille... commença-t-elle.
— Cultivateurs depuis douze générations dans la vallée du Tigre, compléta-t-il. Jusqu'à ce que les barrages turcs et iraniens réduisent le débit à presque rien. Jusqu'à ce que les puits s'assèchent un à un. Jusqu'à ce que le gouvernement réquisitionne les dernières terres irrigables pour les méga-corporations agricoles.
Son regard se durcit.
— Les "Gardiens" vont attaquer le site, n'est-ce pas ? demanda Inès.
— Pas exactement. Ils viennent chercher quelque chose — ou quelqu'un. Les Américains ne sont pas ici pour protéger nos recherches, Inès. Ils surveillent les dernières nappes phréatiques de la région. Des études géologiques suggèrent qu'un aquifère profond existe sous ce site.
Inès repensa à la présence constante des militaires, à leur insistance pour "sécuriser" certaines zones, à leurs drones qui cartographiaient le terrain bien au-delà du périmètre archéologique.
— Pourquoi ne m'as-tu rien dit ?
— Parce que jusqu'à hier, je n'étais pas sûr que tu comprendrais. Mais maintenant...
Il désigna les tentes où les tablettes étaient conservées.
— Maintenant tu lis les mots d'Ur-Zababa. Tu vois les parallèles, n'est-ce pas ? Tu comprends que nous vivons la même histoire ?
Inès ne répondit pas immédiatement. Son regard parcourut le campement — la vingtaine de tentes scientifiques, les installations militaires plus imposantes, les antennes satellite, les générateurs bourdonnants. Tout ce déploiement technologique semblait soudain fragile, dérisoire face à l'immensité du désert qui gagnait du terrain jour après jour.
— Combien de temps avons-nous ? demanda-t-elle finalement.
— Trois jours, peut-être quatre. Les militaires sont déjà en alerte. Ils parlent d'évacuation.
— Pas question. J'ai besoin de plus de temps pour les tablettes.
Karim hocha la tête.
— Je vais voir ce que je peux faire. Mais prépare-toi à partir rapidement si nécessaire. Ces tablettes... elles doivent survivre.
Alors qu'ils redescendaient vers le campement, Inès s'arrêta brusquement.
— Attends. Ur-Zababa a mentionné quelque chose dans sa dixième tablette. Quelque chose à propos d'une cache...
Elle retourna précipitamment au laboratoire et parcourut ses notes jusqu'à trouver le passage :
"J'ai confié des copies de mes premières tablettes à des marchands voyageant vers l'ouest, vers l'est, vers le sud. Mais pour l'essentiel de mes écrits, j'ai préparé une chambre secrète, protégée par des matériaux qui résisteront au temps. J'y placerai ces témoignages quand la fin sera proche, avec des instructions pour les générations futures. Si notre sagesse peut renaître des cendres d'Akkad, peut-être notre chute n'aura-t-elle pas été vaine."
— Karim, je crois comprendre ce qui s'est passé ! s'exclama-t-elle. Cette chambre que nous avons découverte, ce n'était pas une sépulture ordinaire. C'était une capsule temporelle, délibérément créée pour préserver un savoir. Ur-Zababa savait que sa civilisation s'effondrait, mais il voulait que les leçons survivent.
Karim considéra cette idée un moment.
— Alors il a échoué pendant quatre mille ans... jusqu'à aujourd'hui.
— Jusqu'à nous, corrigea Inès. Et maintenant, nous avons la responsabilité de faire ce qu'il n'a pas pu faire — s'assurer que ce message atteigne ceux qui peuvent encore agir.
Cette nuit-là, tandis que les vents du désert hurlaient autour du campement, Inès continua sa traduction, plongeant plus profondément dans le récit d'Ur-Zababa. Les mots du scribe akkadien semblaient parfois s'adresser directement à elle, comme si le temps n'était qu'une illusion, comme si leurs deux civilisations au bord du gouffre se tenaient la main à travers les millénaires.
"Année 29 du règne de Shar-Kali-Sharri, mois de Tebetu.
La situation se détériore plus vite que je ne l'aurais imaginé. Les Guti ont franchi nos frontières nord. Nos troupes, affaiblies par le rationnement et démoralisées, n'ont opposé qu'une faible résistance.
Dans les tavernes, on raconte que certains généraux ont délibérément laissé passer l'ennemi, ayant perdu confiance dans le roi. Je ne sais si c'est vrai, mais le simple fait que de telles rumeurs circulent montre combien l'autorité royale s'est érodée.
J'ai établi un petit cercle de disciples — d'autres scribes, des astronomes, des ingénieurs hydrauliques. Nous nous réunissons en secret pour partager nos observations et consigner nos connaissances. Nous avons commencé à rédiger un compendium des savoirs essentiels d'Akkad — techniques d'irrigation économes en eau, méthodes de construction adaptées au climat changeant, systèmes de gouvernance à échelle réduite.
Hier, un phénomène étrange s'est produit. Après trois années de sécheresse, une pluie violente s'est abattue sur la cité. Mais au lieu d'être accueillie comme une bénédiction, elle a provoqué la catastrophe. Les canaux d'irrigation, mal entretenus, ont débordé. Les rues se sont transformées en torrents. Les fondations de nombreux bâtiments, fragilisées par la sécheresse, ont cédé.
Le grand prêtre y a vu un signe favorable d'Enlil, annonçant le retour des bonnes récoltes. Mais ceux qui comprennent les cycles de l'eau savent que cette pluie soudaine après tant d'aridité n'est qu'une autre manifestation du dérèglement. C'est ce que j'appelle la 'double crue' — d'abord trop peu d'eau, puis trop, au mauvais moment.
Les palmiers-dattiers qui entouraient la cité sont presque tous morts. Leurs racines n'ont pas pu supporter l'alternance brutale entre dessèchement et inondation. Sans eux, les vents du désert soufflent directement sur nos champs, apportant toujours plus de sable.
Dans les provinces, des cultes étranges apparaissent. Des prophètes errants annoncent la fin du monde. Certains prônent des sacrifices humains pour apaiser des divinités oubliées. D'autres prédisent qu'Akkad disparaîtra sous les sables, comme une punition pour son orgueil.
Je crains qu'ils n'aient raison, non par intervention divine, mais par notre propre aveuglement."
À l'aube, Inès fut réveillée par une agitation inhabituelle dans le campement. Elle s'était assoupie à son bureau, vaincue par l'épuisement. Des voix s'élevaient à l'extérieur, mêlées au ronronnement des moteurs.
Elle sortit précipitamment pour découvrir une scène de chaos ordonné. Les soldats américains chargeaient leur équipement dans des véhicules blindés. Le lieutenant Parker supervisait l'opération, donnant des ordres brefs par radio.
— Que se passe-t-il ? demanda-t-elle en l'approchant.
— Évacuation, Docteur Mercier. Nous avons reçu l'ordre de nous replier sur la base de Bassora. Vous et votre équipe devez être prêts dans deux heures.
— Deux heures ? C'est impossible ! Nous avons des centaines d'artefacts à conditionner pour le transport, des données à sauvegarder...
— Deux heures, répéta Parker implacablement. Après quoi, nous partirons avec ou sans vous. La situation sécuritaire s'est dégradée.
— Les "Gardiens de l'Eau" ?
Une brève expression de surprise traversa le visage du militaire.
— Les détails sont classifiés. Rassemblez votre équipe et vos affaires essentielles. Priorité aux personnes, pas aux cailloux.
Il s'éloigna avant qu'elle puisse protester davantage. Inès courut vers les tentes de recherche, où elle trouva Sarah déjà occupée à emballer son matériel d'analyse.
— Tu es au courant ?
— Karim m'a prévenue il y a dix minutes, répondit Sarah sans lever les yeux de son travail. Il n'est pas avec toi ?
Inès réalisa soudain qu'elle n'avait pas vu son adjoint.
— Je le cherche justement. Nous devons organiser l'évacuation des tablettes.
Sarah s'immobilisa, l'expression grave.
— Inès... Les Américains ne vont pas s'encombrer de nos découvertes. Ils prendront peut-être quelques échantillons pour la forme, mais pas l'ensemble des tablettes.
— Alors nous les transporterons nous-mêmes.
— Dans quoi ? Avec quels véhicules ?
Inès allait répondre quand son téléphone satellite vibra. Un message de Karim, étrangement cryptique : "Chambre 2. Urgent."
La chambre 2 était leur code pour désigner la seconde salle de stockage, utilisée pour les artefacts moins prioritaires. Intriguée, Inès s'y rendit rapidement.
Karim l'y attendait, fébrile mais déterminé.
— J'ai peu de temps, dit-il immédiatement. Écoute-moi attentivement. Les Américains ne nous emmèneront pas à Bassora.
— Comment ça ?
— C'est une évacuation militaire, pas humanitaire. Ils ont reçu des informations sur une attaque imminente. Une fois leurs précieux équipements de forage et d'analyse hydraulique évacués, ils se moquent bien de ce qui nous arrivera.
Inès accusa le coup. Elle avait toujours su que la protection militaire était intéressée, mais pas à ce point.
— Qu'allons-nous faire ?
— J'ai un plan, mais tu dois me faire confiance.
Il baissa encore la voix :
— J'ai des contacts parmi les "Gardiens". Ce ne sont pas les terroristes dépeints par la propagande occidentale. Certains groupes au sein de ce mouvement tentent de préserver le savoir face à l'effondrement. Ils ont établi des refuges, des communautés autonomes.
— Tu proposes que nous les rejoignions ? Avec les tablettes ?
— C'est notre meilleure chance. J'ai négocié un passage. Un véhicule viendra nous chercher à deux kilomètres à l'est du campement, dans trois heures.
Inès hésita. Tout son instinct de survie lui criait d'accepter cette bouée de sauvetage, mais la scientifique en elle résistait.
— Comment puis-je être sûre qu'ils ne veulent pas simplement s'emparer des tablettes ? Qu'ils ne les détruiront pas comme les talibans ont détruit les bouddhas de Bâmiyân ?
Karim sortit une tablette électronique de sa poche et lui montra une vidéo. On y voyait une installation souterraine, visiblement bien organisée, où des dizaines de personnes travaillaient à cataloguer et préserver des livres, des œuvres d'art, des bases de données.
— C'est leur centre principal dans les montagnes d'Anatolie. Ils l'appellent "l'Arche". Ils préservent tout ce qu'ils peuvent de notre patrimoine culturel et scientifique. Ils se préparent pour l'après.
— L'après quoi ?
— L'après-effondrement. Ils ont compris, comme Ur-Zababa, que notre civilisation ne survivra pas dans sa forme actuelle. Mais contrairement à lui, ils ont le temps de sauvegarder l'essentiel.
Inès fixa longuement l'écran, puis le visage de Karim. Elle avait travaillé avec lui pendant des années, lui avait confié sa vie dans des situations périlleuses. Pouvait-elle lui faire confiance sur ce coup désespéré ?
Un souvenir lui revint — Paris en flammes, sa fille mourante dans ses bras, les hôpitaux débordés refusant de les accueillir. Le système s'était déjà effondré là-bas. Combien de temps avant que le processus ne devienne mondial ?
— D'accord, dit-elle finalement. Mais Sarah vient avec nous. Et nous prenons toutes les tablettes que nous pouvons transporter.
Karim acquiesça, soulagé.
— Je vais tout préparer. Fais tes bagages, le strict minimum. Et Inès...
Il hésita :
— Il y a autre chose que tu dois savoir. Je ne t'ai pas tout dit sur mes liens avec les "Gardiens".
— Je t'écoute.
