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Et si demain s'effondrait aujourd'hui ? Dans un monde où chaque titre de presse semble annoncer un nouveau seuil franchi, climatique, social, économique, ce recueil vous invite à explorer les lignes de rupture de notre civilisation. À travers une mosaïque de récits, chaque nouvelle éclaire un visage possible de l'effondrement : brutal ou insidieux, global ou intime, spectaculaire ou presque silencieux. Des événements réels peuvent servir d'étincelles à ces fictions : une crise énergétique, une faille numérique, une révolte inattendue, un écosystème qui cède... Autant de points de bascule où le quotidien déraille, où le vernis de nos certitudes craque. Mais ces histoires ne parlent pas seulement de fin. Elles interrogent aussi ce qui demeure : les liens humains, les choix éthiques, la résilience, la peur, l'espoir. La collection Effondrements : Un miroir fictionnel reflétant notre époque, pour en explorer les failles... et peut-être deviner d'autres chemins.
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Seitenzahl: 256
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Pour Pascale,
Pour toi, qui comprends mes silences et mes ratures,
qui lis entre les lignes,
et m’encourages
à toujours aller au bout de mes histoires.
FRAGMENTÉS
LE PROJET ATLAS
L'IMPACT
« La Terre fournit assez
pour satisfaire les besoins de chacun,
mais pas l’avidité de tous. »
— Mahatma Gandhi
Le soleil se couchait sur la vallée, projetant des ombres démesurées à travers les ruines de ce qui avait été autrefois une banlieue prospère. Alice ajusta son sac à dos et scruta l'horizon avec ses jumelles cabossées. À deux kilomètres au nord-est se dressait une colonne de fumée – signe de vie, mais aussi de danger potentiel. Elle nota la position sur sa carte mentale du territoire, puis reprit sa route vers l'ouest.
Six ans s'étaient écoulés depuis la Grande Rupture. Personne ne l'appelait l'effondrement ou l'apocalypse – ces termes appartenaient aux films, aux livres d'avant. La Grande Rupture décrivait parfaitement ce qui s'était produit : un déchirement brusque du tissu social, une cassure irréversible qui avait transformé un monde hyperconnecté en archipels humains isolés.
Alice marchait d'un pas régulier, ses bottes usées foulant l'asphalte fissuré d'une ancienne route nationale. La nature reprenait ses droits – des pousses vertes jaillissaient entre les lézardes du bitume, et la végétation avait déjà englouti les voitures abandonnées qui jalonnaient son chemin. À trente-deux ans, elle avait passé plus d'un cinquième de sa vie dans ce monde fragmenté. Parfois, quand elle fermait les yeux, elle peinait à se rappeler les détails de l'ancien monde.
"Territoire des Néo-Tech, encore six kilomètres," murmura-t-elle en consultant les annotations sur sa carte usée. Elle était cartographe, d'une certaine façon – l'une des rares personnes qui osaient voyager entre les poches de civilisation qui s'étaient formées après la Grande Rupture.
Tout avait commencé par une crise financière, suivie d'une pénurie d'énergie. Puis les infrastructures de communication s'étaient effondrées région par région. Sans Internet, sans téléphones, les distances physiques étaient redevenues des barrières infranchissables. Le système de transport mondial s'était arrêté. Les gouvernements, incapables de maintenir l'ordre sur de vastes territoires sans moyens de communication, s'étaient repliés sur les capitales et quelques grandes villes.
Et puis, la famine. Les chaînes d'approvisionnement brisées, les villes étaient devenues des pièges mortels. L'exode urbain avait été chaotique, sanglant. Des millions de personnes s'étaient dispersées dans les campagnes, formant spontanément des groupes basés sur la proximité géographique, les affinités idéologiques, ou simplement la nécessité de survie immédiate.
Alice se souvenait encore de ces jours terribles. Elle était étudiante en anthropologie à Lyon quand tout s'était écroulé. Ironie du sort – elle étudiait les mécanismes de cohésion sociale dans les sociétés traditionnelles quand sa propre société avait volé en éclats.
Un bruit de branche cassée la ramena brutalement au présent. Alice s'immobilisa, tous ses sens en alerte. Quelque chose – ou quelqu'un – se déplaçait dans le sous-bois à sa droite. Elle glissa lentement sa main vers le couteau dissimulé sous sa veste, mais n'eut pas le temps de le saisir.
"Pas un geste," lança une voix masculine. "Tu es sur le territoire des Fidèles. Identifie-toi."
Un jeune homme émergea des fourrés, un arc bandé pointé sur elle. Il ne devait pas avoir plus de vingt ans, mais son regard dur racontait une histoire bien plus longue que son âge. Un foulard écarlate noué autour de son cou portait un symbole qu'Alice ne reconnaissait pas – une flamme stylisée entourée d'un cercle.
"Je m'appelle Alice Vernaud. Je suis messagère et cartographe. Je ne fais que traverser pour rejoindre les Néo-Tech." Elle parla calmement, les mains légèrement écartées du corps pour montrer qu'elle n'était pas une menace.
"Les Fidèles ne reconnaissent pas les Néo-Tech," répondit le jeune homme sans abaisser son arme. "Leur culte de la technologie est une abomination. Une répétition des erreurs qui ont mené à la Grande Rupture."
Alice retint un soupir. Les Fidèles – elle aurait dû se douter que leur territoire s'était étendu vers l'ouest. Ce groupe s'était formé autour d'un ancien pasteur évangélique qui prêchait que l'effondrement était un châtiment divin contre la société techniciste et ses péchés. Ils rejetaient toute technologie postérieure au XIXe siècle et vivaient selon une interprétation stricte de textes religieux mêlés à un culte de la nature.
"Je ne suis affiliée à aucune communauté," précisa Alice. "Je voyage entre les groupes, je cartographie les territoires, je porte des messages. Je suis neutre."
Le jeune archer plissa les yeux, méfiant. "Personne n'est neutre. Comment survivre sans appartenir ?"
"Justement, j'appartiens un peu à tous et à personne," répondit-elle avec un sourire calculé. "Chaque communauté a besoin de savoir ce qui se passe au-delà de ses frontières, non ? Je suis les yeux et les oreilles du monde extérieur."
Un deuxième homme, plus âgé, apparut derrière le premier. Il portait une barbe grisonnante et le même foulard écarlate. "Baisse ton arc, Jonas," ordonna-t-il avant de s'adresser à Alice. "Une cartographe, donc ? L'Ancien voudra te voir."
Alice savait qu'elle n'avait pas vraiment le choix. Résister signifierait au mieux être expulsée du territoire, au pire... Elle préféra ne pas y penser.
"Je vous suis," dit-elle simplement.
Le campement des Fidèles était plus vaste qu'elle ne l'avait imaginé. Une trentaine de structures – un mélange de tentes robustes et de petites cabanes en bois – formaient un cercle autour d'une place centrale où brûlait un feu perpétuel. Des hommes et des femmes vêtus simplement vaquaient à leurs occupations quotidiennes : tannage de peaux, réparation d'outils, préparation de nourriture. Des enfants jouaient, surveillés par des adolescents. La scène aurait pu sembler idyllique si ce n'était pour la tension palpable qui parcourait l'atmosphère à l'arrivée d'Alice.
Les activités cessèrent progressivement tandis qu'elle suivait ses guides vers une structure plus imposante que les autres – une ancienne maison de campagne partiellement reconstruite avec des matériaux récupérés. Sur la façade, peinte en rouge vif, la même flamme stylisée que celle des foulards.
"Attendez ici," ordonna l'homme barbu avant de disparaître à l'intérieur.
Alice resta seule avec Jonas, le jeune archer, qui la fixait avec un mélange de curiosité et de méfiance. "Comment c'est, de vivre sans communauté ?" demanda-t-il finalement, sa voix trahissant une curiosité sincère sous la rudesse.
"C'est... solitaire," répondit-elle honnêtement. "Mais libre aussi. Je vois comment chaque groupe a reconstruit un bout de monde à sa façon. Certains comme vous, en revenant à des traditions anciennes. D'autres en essayant de préserver la technologie. D'autres encore en inventant complètement de nouvelles façons de vivre."
"Et aucun ne te semble meilleur que les autres ?" insista Jonas, incrédule.
Alice choisit soigneusement ses mots. "Chacun répond à sa manière à la même question : comment survivre dans un monde brisé ? Pour l'instant, je préfère observer les réponses plutôt que d'en choisir une."
Avant que Jonas ne puisse répondre, la porte s'ouvrit, et l'homme barbu réapparut. "L'Ancien va te recevoir. Laisse ton sac et tes armes ici."
Alice obtempéra, retirant son sac à dos et déposant son couteau bien en évidence. Elle savait qu'ils fouilleraient ses affaires pendant l'entretien, mais elle n'avait rien à cacher – du moins, rien qu'ils pourraient comprendre ou utiliser.
L'intérieur de la maison était austère mais propre. Des bougies en cire d'abeille projetaient une lumière chaude sur des murs ornés de symboles religieux et de cartes dessinées à la main. L'homme qui l'attendait, assis dans un fauteuil usé, avait la soixantaine avancée. Ses cheveux blancs encadraient un visage buriné par le soleil et marqué par les années. Il portait une simple tunique de lin et le fameux foulard rouge.
"Sois la bienvenue, voyageuse," dit-il d'une voix étonnamment douce. "Je suis Simon, l'Ancien des Fidèles. On me dit que tu es cartographe ?"
Alice s'inclina légèrement, par respect. "Oui. Je cartographie les territoires, les routes sûres, et je porte parfois des messages entre les communautés qui acceptent de communiquer."
Simon lui fit signe de s'asseoir sur un tabouret face à lui. "Une noble mission. Mais aussi dangereuse. Comment as-tu survécu seule toutes ces années ?"
"Justement en restant neutre," expliqua Alice. "Je ne représente une menace pour personne. J'apporte des informations, parfois des objets précieux difficiles à trouver. Je soigne parfois aussi – j'ai quelques connaissances médicales."
L'Ancien hocha la tête, pensif. "Les Écritures parlent des messagers, tu sais. Des anges qui traversaient les frontières entre les mondes." Il sourit devant l'expression surprise d'Alice. "Oh, ne t'inquiète pas, je ne te prends pas pour un ange. Mais ta fonction est ancienne et nécessaire."
Il se leva et s'approcha d'une carte épinglée au mur. Alice reconnut la région – l'ancienne Bourgogne – mais fut surprise par la précision du tracé et les nombreuses annotations.
"Notre territoire," expliqua Simon en désignant une zone colorée en rouge. "Il s'est effectivement étendu vers l'ouest comme tu l'as deviné. Nous sommes maintenant près de deux cents fidèles." Il se tourna vers elle. "Que peux-tu nous dire des autres communautés ?"
Alice savait que ces informations étaient sa monnaie d'échange. "Les Jardiniers au sud se portent bien. Leur dernière récolte a été abondante. Les Néo-Tech ont réussi à maintenir un réseau électrique local grâce à des panneaux solaires. La Commune de l'Est a souffert d'une épidémie de grippe l'hiver dernier, mais la situation est stabilisée."
Simon écoutait attentivement, hochant occasionnellement la tête. "Et qu'as-tu entendu à notre sujet ?"
Question piège. Alice savait que les rumeurs sur les Fidèles n'étaient pas toutes flatteuses. Certains les décrivaient comme des fanatiques dangereux qui n'hésitaient pas à convertir par la force. D'autres racontaient qu'ils enlevaient des enfants pour grossir leurs rangs.
"Que votre communauté est autosuffisante et disciplinée," répondit-elle prudemment. "Que vous refusez les technologies modernes par conviction spirituelle. Certains craignent votre expansion territoriale, d'autres respectent votre cohésion."
Simon la fixa intensément, comme s'il cherchait à lire en elle. Puis il sourit à nouveau. "Une réponse diplomatique. Je comprends mieux ta longévité." Il retourna s'asseoir. "Tu pourras repartir demain à l'aube. Ce soir, tu seras notre invitée."
Alice savait reconnaître quand une invitation était en réalité un ordre. "C'est très généreux, merci."
"Jonas te montrera où tu pourras te reposer. Mais avant..." Simon se pencha en avant, son regard soudain plus intense. "J'aimerais que tu nous parles des Veilleurs."
Alice sentit un frisson parcourir son échine. Les Veilleurs. Comment Simon pouvait-il être au courant ? Cette communauté secrète, dont l'existence même était considérée comme une rumeur par la plupart des groupes, opérait dans l'ombre, recueillant et préservant les connaissances de l'ancien monde.
"Je... ne connais que des rumeurs," répondit-elle, tentant de masquer sa surprise. "Certains disent qu'ils cachent des bibliothèques entières, d'autres qu'ils ont préservé Internet d'une certaine façon. Mais je n'ai jamais rencontré quelqu'un qui admette en faire partie."
Ce n'était pas techniquement un mensonge. Les Veilleurs n'admettaient jamais leur affiliation. Ils se reconnaissaient entre eux par des signes subtils, des phrases codées.
Simon sourit mystérieusement. "Bien sûr. Des rumeurs." Il fit un geste de la main. "Tu peux disposer maintenant. Nous parlerons davantage ce soir, autour du feu."
Jonas conduisit Alice vers une petite tente à la périphérie du campement. "C'est modeste, mais tu auras un toit," dit-il, toujours aussi brusque.
"Merci, c'est parfait," répondit Alice en examinant l'intérieur spartiate : une natte de paille recouverte d'une couverture tissée, une cruche d'eau, une bougie.
"Le repas communautaire commence au coucher du soleil," expliqua Jonas. "D'ici là, tu es libre de te reposer, mais ne t'éloigne pas du campement."
Une fois seule, Alice s'assit sur la natte et ferma les yeux. La mention des Veilleurs par Simon l'inquiétait. Comment avait-il eu vent de leur existence ? Et pourquoi s'y intéressait-il, lui qui prônait le rejet de la connaissance moderne ?
Elle glissa discrètement la main sous son t-shirt et toucha le pendentif caché qu'elle portait autour du cou – un minuscule disque dur crypté contenant des gigaoctets de connaissances scientifiques et culturelles. L'un des nombreux "fragments de mémoire" que les Veilleurs avaient dispersés pour préserver le savoir humain.
Car bien sûr, Alice n'était pas qu'une simple cartographe. Sa mission de messagère était réelle, mais servait de couverture à sa véritable fonction : identifier les personnes présentant des aptitudes et des valeurs compatibles avec la mission des Veilleurs, et évaluer les dynamiques des différentes communautés.
Elle soupira profondément. Les Fidèles étaient plus nombreux et mieux organisés qu'elle ne le pensait. Et leur intérêt pour les Veilleurs n'augurait rien de bon. Elle devrait se montrer extrêmement prudente ce soir.
À travers l'ouverture de la tente, elle observa le soleil qui déclinait à l'horizon. Dans quelques heures, elle serait assise autour du feu avec des gens qui considéraient peut-être sa mission comme une hérésie. Un test de plus dans ce monde fragmenté où chaque rencontre pouvait être la dernière.
Alice ferma les yeux et se concentra sur sa respiration, se préparant mentalement pour la soirée à venir, tout en sachant que quelque part, à des kilomètres de là, d'autres Veilleurs attendaient son retour et les précieuses informations qu'elle rapporterait.
Le soleil avait presque disparu quand Jonas réapparut pour l'escorter vers la place centrale. Le feu crépitait déjà, illuminant les visages des Fidèles qui s'assemblaient en cercle. L'air s'était rafraîchi, et Alice resserra sa veste autour d'elle.
"Tu t'assiéras près de l'Ancien," indiqua Jonas en la guidant vers Simon, qui occupait une place d'honneur sur un siège surélevé.
Simon lui sourit et lui désigna un coussin à sa droite. "Notre invitée a droit à une place d'honneur ce soir."
Alice s'assit, consciente des regards curieux qui la suivaient. Certains étaient méfiants, d'autres simplement intrigués par cette rare visiteuse du monde extérieur.
Une femme âgée s'approcha, portant un grand plat en terre cuite rempli d'un ragoût fumant qui dégageait une odeur délicieuse. "Notre chasse a été bonne aujourd'hui," expliqua Simon tandis que la nourriture était servie dans des bols en bois. "Le Créateur pourvoit à nos besoins."
Le repas fut servi dans un silence quasi religieux, puis Simon se leva, tenant son bol levé vers le ciel étoilé. "Nous remercions le Créateur pour ces dons, pour la clarté qu'Il nous a offerte à travers la Grande Rupture, et pour le chemin qu'Il nous montre chaque jour."
"Nous remercions le Créateur," répétèrent les Fidèles à l'unisson.
Alice observa silencieusement ce rituel, fascinée malgré elle par la façon dont cette communauté avait construit tout un système de croyances autour de l'effondrement. Comme anthropologue, elle aurait trouvé cela passionnant dans une autre vie.
Le repas se déroula dans une ambiance étrangement conviviale. Les enfants mangeaient en petits groupes, surveillés par des adolescents. Les adultes discutaient à voix basse, jetant occasionnellement des regards vers Alice.
"Ils sont curieux," expliqua Simon en suivant son regard. "Peu d'entre eux ont rencontré des voyageurs comme toi. Beaucoup sont nés après la Grande Rupture ou étaient trop jeunes pour s'en souvenir clairement."
"Combien d'entre vous viennent d'avant ?" demanda Alice, sincèrement intéressée.
"Moins d'un tiers maintenant," répondit Simon avec un sourire nostalgique. "Nous vieillissons, et la nouvelle génération n'a jamais connu la corruption du monde technologique. Ils sont purs."
Une jeune femme s'approcha timidement, portant un petit bol de baies sauvages qu'elle offrit à Alice. "Pour notre invitée," dit-elle doucement. "Ce sont les premières de la saison."
Alice la remercia chaleureusement, touchée par ce geste. "C'est très gentil."
"Sarah est notre herboriste," expliqua Simon après que la jeune femme se fut éloignée. "Elle connaît chaque plante de la forêt, leurs propriétés médicinales, leurs dangers. Un savoir précieux."
"Vous ne rejetez donc pas toute connaissance ?" demanda Alice prudemment.
Simon rit doucement. "Nous ne sommes pas des ignorants, contrairement à ce que certains racontent. Nous rejetons la technologie qui a corrompu l'âme humaine, qui nous a déconnectés de notre vraie nature. Mais le savoir ancien, la connaissance qui nous rapproche de la création plutôt que de nous en éloigner – cela, nous le chérissons."
Après le repas, tous se rassemblèrent plus étroitement autour du feu. Un homme d'âge moyen sortit une flûte taillée dans du bois et commença à jouer une mélodie douce et mélancolique. D'autres se joignirent à lui avec des instruments rudimentaires – un tambour, des maracas improvisées.
"La musique est notre lien," murmura Simon à l'oreille d'Alice. "Elle nous rappelle notre humanité commune."
Alice se laissa bercer par la musique, observant les visages éclairés par les flammes. Ces gens avaient trouvé une forme de paix dans leur rejet du monde moderne. Étaient-ils plus heureux que ceux qui, comme les Néo-Tech, s'accrochaient désespérément aux fragments de technologie ? Ou que les pragmatiques de la Commune de l'Est qui tentaient de reconstruire une version simplifiée de l'ancienne société ?
Chaque communauté représentait une réponse différente au traumatisme de l'effondrement. Chacune croyait avoir trouvé la voie juste. Et pourtant, toutes restaient isolées, méfiantes les unes envers les autres, incapables d'imaginer un nouveau tout à partir des fragments.
La musique s'arrêta, et Simon se leva à nouveau. "Ce soir, nous avons une invitée qui a vu de nombreuses communautés, de nombreuses façons de vivre dans ce monde nouveau. Peut-être voudrait-elle partager une histoire avec nous ?"
Tous les regards se tournèrent vers Alice. Elle comprit que c'était un test – de sa sincérité, de ses valeurs, peut-être même de sa loyauté potentielle. Elle se leva lentement, cherchant dans sa mémoire une histoire qui pourrait résonner avec eux sans trahir ses propres convictions.
"Je vais vous raconter une histoire que j'ai entendue lors de mes voyages," commença-t-elle, sa voix portant clairement dans le silence attentif. "L'histoire d'une femme qui a perdu tout ce qu'elle avait pendant la Grande Rupture, mais qui a trouvé une nouvelle façon de voir le monde..."
Tandis qu'elle parlait, racontant l'histoire fictive mais vraisemblable d'une survivante qui avait redécouvert la beauté du monde naturel après avoir tout perdu, Alice observait les réactions. Les enfants l'écoutaient, captivés. Les adultes hochaient la tête avec compréhension. Même Jonas, le jeune archer méfiant, semblait absorbé par son récit.
Elle conclut son histoire sur une note d'espoir prudent – pas assez optimiste pour paraître naïve, pas assez sombre pour sembler défaitiste. Un équilibre délicat.
Un silence respectueux suivit ses derniers mots, puis des murmures approbateurs s'élevèrent. Simon applaudit doucement. "Une belle histoire, et bien racontée. Tu as un don pour les mots, Alice."
"Merci," répondit-elle simplement. "Chaque communauté a ses histoires. Les partager est l'une des raisons pour lesquelles je voyage."
"Et ces histoires, les consignes-tu quelque part ?" demanda soudain Simon, son regard perçant fixé sur elle.
La question semblait innocente, mais Alice sentit le piège. "Ma mémoire est mon principal outil," répondit-elle prudemment. "Mais parfois, je les note dans mon journal. Pour ne pas les oublier."
Simon hocha la tête, apparemment satisfait. "La mémoire humaine est faillible. L'écrit a sa place." Il se leva. "Il se fait tard, et notre invitée doit être fatiguée. Nous nous retrouverons demain matin pour la prière de l'aube, puis Alice pourra reprendre sa route."
La réunion se dispersa progressivement, les familles regagnant leurs abris pour la nuit. Jonas s'approcha d'Alice pour la raccompagner à sa tente.
"Ton histoire..." commença-t-il avant de s'interrompre, comme s'il cherchait ses mots.
"Oui ?" l'encouragea Alice.
"Elle ressemblait à celle de ma mère. Elle aussi a dû tout recommencer après avoir tout perdu." Il hésita. "Est-ce que... est-ce que tous ceux qui ont survécu ont des histoires semblables ?"
Alice considéra sa question. "D'une certaine façon, oui. Nous avons tous perdu l'ancien monde. Mais chacun a trouvé des façons différentes de vivre avec cette perte."
Jonas acquiesça lentement. "Bonne nuit, Alice la voyageuse."
"Bonne nuit, Jonas le Fidèle."
Seule dans sa tente, Alice réfléchit à sa journée. Les Fidèles n'étaient pas exactement ce qu'elle avait imaginé. Moins fanatiques, plus humains. Mais l'intérêt de Simon pour les Veilleurs restait troublant. Que savait-il exactement ? Et que comptait-il faire de cette connaissance ?
Elle s'allongea sur sa natte, épuisée mais l'esprit en alerte. Demain, elle reprendrait la route vers les Néo-Tech. Là-bas, peut-être pourrait-elle envoyer un message codé aux autres Veilleurs pour les avertir.
Pour l'instant, elle devait se reposer et rester vigilante. Dans ce monde fragmenté, les frontières entre ami et ennemi étaient aussi floues que celles entre les territoires des communautés isolées.
Le chant d'un coq réveilla Alice avant l'aube. Elle se redressa sur sa natte, momentanément désorientée avant de se rappeler où elle se trouvait : dans le campement des Fidèles. À l'extérieur, elle entendait déjà des bruits de pas et des voix basses – la communauté s'éveillait avec le soleil.
Elle sortit de la tente pour trouver Jonas qui l'attendait, portant un bol de porridge fumant et une pomme.
"L'Ancien a dit que tu devrais manger avant de partir," expliqua-t-il en lui tendant le petit déjeuner. "La route jusqu'aux Néo-Tech est longue."
"Merci," répondit Alice, sincèrement reconnaissante pour ce geste. La nourriture restait une préoccupation constante dans ce monde post-effondrement, et ce don n'était pas anodin.
Le porridge était simple mais nourrissant, préparé avec des flocons d'avoine et des baies sauvages. Alice mangea en silence, observant le campement qui s'animait progressivement. Les Fidèles se rassemblaient au centre, près du feu rallumé, pour leur prière matinale. Un rituel qu'ils avaient créé de toutes pièces, mélange de diverses traditions religieuses adaptées à leur nouvelle réalité.
"Tu ne te joins pas à eux ?" demanda-t-elle à Jonas qui restait à ses côtés.
"L'Ancien m'a chargé de t'escorter jusqu'à la frontière de notre territoire," répondit-il. "Nous partirons dès que tu auras fini."
Simon apparut alors, marchant vers eux d'un pas lent mais assuré. "J'espère que tu as bien dormi, Alice."
"Très bien, merci pour votre hospitalité."
Simon hocha la tête, puis lui tendit un petit sac en toile. "Pour ton voyage. Quelques provisions et des herbes médicinales préparées par Sarah."
Alice accepta le cadeau avec surprise. "C'est très généreux..."
"Les routes sont dangereuses," répondit simplement Simon. "Et les messagers sont précieux, quelle que soit la communauté qu'ils visitent." Il marqua une pause, puis ajouta : "J'ai une dernière requête avant ton départ."
Alice se tendit imperceptiblement. "Bien sûr."
"Quand tu arriveras chez les Néo-Tech, transmets ce message à leur Conseil : les Fidèles proposent une rencontre à mi-chemin, lors de la prochaine pleine lune. Une rencontre pacifique, pour discuter des ressources et des territoires."
Alice ne put cacher sa surprise. "Je croyais que vous ne reconnaissiez pas les Néo-Tech ?"
Simon sourit légèrement. "Les temps changent, même après la Grande Rupture. Nous avons nos différences, mais aussi des ennemis communs. Les Récolteurs s'approchent de nos territoires respectifs."
Les Récolteurs. Alice connaissait ce groupe nomade violent qui pillait les communautés établies, prenant leurs ressources, enlevant parfois leurs membres. Une menace grandissante pour toutes les poches de civilisation.
"Je transmettrai votre message," promit-elle.
Simon inclina la tête en signe de remerciement. "Que ton chemin soit sûr, Alice la voyageuse. Et si tu repasses par notre territoire, sache que tu seras toujours la bienvenue."
Sur ces paroles, il la laissa aux soins de Jonas, retournant vers le cercle de prière où l'attendaient ses fidèles.
"Prête ?" demanda Jonas en vérifiant son arc.
Alice hocha la tête, récupéra son sac à dos que les Fidèles lui avaient rendu (fouillé, bien sûr, mais rien de compromettant n'y avait été trouvé), et suivit le jeune archer vers la lisière ouest du campement.
Ils marchèrent en silence pendant près d'une heure, traversant d'anciennes terres agricoles maintenant retournées à l'état sauvage. Des vestiges de clôtures et quelques structures en ruines rappelaient l'ancien monde, progressivement effacé par la nature.
"Quel âge avais-tu lors de la Grande Rupture ?" demanda soudain Jonas, brisant le silence.
"Vingt-six ans," répondit Alice. "J'étais étudiante."
"Tu te souviens bien de l'avant, alors," constata-t-il avec une pointe d'envie dans la voix. "Moi, j'avais quatorze ans. Mes souvenirs sont... incomplets."
Alice le regarda avec un intérêt renouvelé. À vingt ans, Jonas appartenait à cette génération charnière, celle qui avait connu l'ancien monde mais avait grandi dans le nouveau. "Qu'est-ce qui te manque le plus ?" demanda-t-elle, curieuse.
Jonas réfléchit un moment. "Les livres," dit-il finalement. "Ma mère était bibliothécaire. Notre maison était pleine de livres. Quand tout s'est effondré, nous avons dû fuir rapidement, n'emportant que le strict nécessaire."
"Les Fidèles n'ont pas de livres ?" s'étonna Alice.
"Quelques-uns. La Bible, principalement, et quelques autres textes religieux que l'Ancien considère comme acceptables. Mais rien de... d'autre."
Il y avait une nostalgie dans sa voix qui toucha Alice. "Tu aimais lire," dit-elle doucement. Ce n'était pas une question.
Jonas acquiesça, puis se referma brusquement, comme s'il regrettait d'en avoir trop dit. "Nous y sommes presque," annonça-t-il en changeant de sujet. "Au sommet de cette colline, tu verras la vallée. Le territoire des Néo-Tech commence à la rivière, en contrebas."
Ils atteignirent le sommet, et Alice put effectivement apercevoir une vallée verdoyante traversée par une rivière sinueuse. Au loin, elle distinguait de petites structures qui devaient être les habitations des Néo-Tech, et ce qui ressemblait à des panneaux solaires reflétant la lumière matinale.
"Je te laisse ici," dit Jonas en s'arrêtant. "Notre accord avec les Néo-Tech est de ne pas approcher à moins d'un kilomètre de la rivière."
Alice se tourna vers lui. "Merci pour l'escorte."
Jonas hésita, puis sortit un petit objet de sa poche. "Tiens," dit-il en le lui tendant. "J'ai trouvé ça lors d'une expédition de récupération. Je ne sais pas ce que c'est exactement, mais ça semblait... important."
Alice prit l'objet et sentit son coeur manquer un battement. C'était une clé USB, un modèle ancien mais potentiellement encore fonctionnel. Pour les Veilleurs, un tel objet était inestimable – il pouvait contenir des données précieuses de l'ancien monde.
"Tu ne l'as pas montré à l'Ancien ?" demanda-t-elle, stupéfaite.
Jonas secoua la tête. "Quelque chose me disait de le garder secret. Et maintenant, je pense que tu sauras mieux quoi en faire que nous."
Alice serra la clé USB dans sa main, profondément émue par ce geste de confiance. "Merci, Jonas. C'est... c'est très précieux."
Il hocha simplement la tête. "Bon voyage, Alice la voyageuse. Peut-être nos chemins se recroiseront-ils."
"Peut-être," répondit-elle. Et pour la première fois depuis longtemps, elle espérait sincèrement revoir quelqu'un qu'elle avait rencontré lors de ses pérégrinations.
Jonas tourna les talons et repartit vers le territoire des Fidèles, sa silhouette se découpant sur l'horizon alors qu'Alice le regardait s'éloigner. Puis elle glissa la clé USB dans une poche intérieure de sa veste et entama la descente vers le territoire des Néo-Tech.
Le contraste entre le campement des Fidèles et l'installation des Néo-Tech était saisissant. Là où les premiers vivaient dans une simplicité quasi médiévale, les seconds avaient créé un avant-poste technologique impressionnant avec les vestiges du monde déchu.
Alice fut arrêtée à la rivière par une patrouille équipée de talkies-walkies fonctionnels et de lunettes de vision nocturne reconverties en dispositifs de surveillance diurne. Deux femmes et un homme, tous portant des vêtements pratiques mêlant tissu et éléments techniques récupérés.
"Identifiez-vous," ordonna l'une des femmes, une main sur ce qui ressemblait à une arme improvisée à impulsion électrique.
"Alice Vernaud, cartographe et messagère. Je suis attendue par le Conseil des Néo-Tech." Ce n'était pas tout à fait vrai, mais Alice savait que mentionner le Conseil accélérerait les procédures.
La femme parla brièvement dans son talkie-walkie, attendit une réponse, puis hocha la tête. "Vous pouvez me suivre. Les autres continueront la patrouille."
Alice traversa la rivière sur un pont rudimentaire mais solide, puis suivit son escorte vers le coeur de l'installation des Néo-Tech. Contrairement aux Fidèles qui rejetaient l'ancien monde, les Néo-Tech s'efforçaient de le préserver, récupérant et réparant toute technologie fonctionnelle qu'ils pouvaient trouver.
Leur campement était centré autour d'un ancien complexe de recherche agricole, dont les bâtiments avaient été réaménagés et renforcés. Des panneaux solaires couvraient les toits, alimentant un réseau électrique local. Des serres improvisées entouraient les bâtiments, abritant des cultures diverses. Au centre, une grande antenne parabolique pointait vers le ciel, vestige futile d'une connectivité perdue ou tentative d'en recréer une, Alice n'aurait su le dire.
"Attendez ici," ordonna son escorte en la laissant dans ce qui ressemblait à une salle d'attente. "Le Technicien en Chef va vous recevoir."
Alice s'assit sur une chaise renforcée avec des pièces d'automobile recyclées et observa son environnement. Les murs étaient couverts de schémas techniques, de cartes, et de ce qui semblait être un inventaire détaillé de pièces électroniques. Une ampoule LED brillait au plafond – luxe inouï dans ce monde post-rupture.
La porte s'ouvrit après quelques minutes, révélant une femme d'une cinquantaine d'années, aux cheveux gris coupés court et au regard vif derrière des lunettes rafistolées. "Alice ! Quelle bonne surprise !"
Alice sourit, reconnaissant Marianne Chen, l'actuelle Technicienne en Chef des Néo-Tech, et, bien que peu le savaient, une Veilleuse de longue date.
"Bonjour, Marianne," répondit-elle en se levant pour serrer la main que la femme lui tendait.
Marianne ferma soigneusement la porte derrière elle. "Tu arrives plus tôt que prévu. Tout va bien ?"
"Pas vraiment," admit Alice. "J'ai passé la nuit chez les Fidèles."
Marianne haussa les sourcils. "Les fanatiques anti-tech ? Comment as-tu survécu ?"
"Ils sont moins extrêmes que leur réputation le suggère," expliqua Alice. "Mais leur leader, Simon, a mentionné les Veilleurs. Il sait des choses, Marianne."
Le visage de la Technicienne en Chef s'assombrit. "C'est... préoccupant. Viens, allons dans mon bureau. Nous y serons plus tranquilles."
Elle guida Alice à travers un dédale de couloirs jusqu'à une pièce remplie d'équipements électroniques divers, certains fonctionnels, d'autres en cours de réparation. Une grande fenêtre offrait une vue sur les serres et l'activité bourdonnante de la communauté.
"Les autres membres du Conseil sont en patrouille ou aux serres," expliqua Marianne en fermant la porte. "Nous pouvons parler librement."
Elle activa un petit dispositif posé sur son bureau – un brouilleur de fréquences rudimentaire mais efficace. Une précaution peut-être excessive, mais caractéristique de la paranoïa justifiée des Veilleurs.
"Raconte-moi tout," demanda-t-elle en s'asseyant face à Alice.
Alice lui fit un compte-rendu détaillé de son séjour chez les Fidèles, de l'intérêt de Simon pour les Veilleurs, et du message concernant une potentielle alliance contre les Récolteurs.
"Cette proposition de rencontre est surprenante," commenta Marianne, pensive. "Les Fidèles ont toujours considéré notre mode de vie comme une hérésie."
"Les Récolteurs représentent une menace suffisamment grande pour transcender les différences idéologiques, apparemment," suggéra Alice.
Marianne tapota son bureau du bout des doigts. "Le Conseil devra en discuter. Cette alliance pourrait être bénéfique, mais aussi risquée. Les Fidèles pourraient profiter de cette proximité pour saboter nos installations."
"Oui, mais ils ont aussi beaucoup à offrir. Leur connaissance des plantes médicinales, leurs compétences en chasse et en artisanat traditionnel..."
"Tu sembles impressionnée par eux," remarqua Marianne avec un sourire légèrement moqueur.
Alice haussa les épaules. "Ils ont survécu, comme nous tous. Chaque stratégie d'adaptation mérite d'être respectée, même si elle diffère de la nôtre."
"Tu parles comme une anthropologue," rit doucement Marianne.
"J'en étais une, dans une autre vie," rappela Alice avec une pointe de nostalgie.
Le sourire de Marianne s'effaça progressivement. "Et donc Simon a mentionné les Veilleurs... A-t-il donné des indications sur ce qu'il savait exactement ?"
"Non, c'était plus une sonde, je crois. Il cherchait à voir ma réaction."
"Tu penses qu'il soupçonne ton affiliation ?"
Alice réfléchit un instant. "Difficile à dire. Il est... perspicace. Mais j'ai été prudente."
