Petit manuel d'écologie intérieure - Cécile Entremont - E-Book

Petit manuel d'écologie intérieure E-Book

Cécile Entremont

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Beschreibung

Psychologue installée dans un village de Bourgogne, Cécile Entremont observe les liens étroits entre ce que lui confient ses patients et les bouleversements actuels de nos sociétés. Elle constate une corrélation entre un fort sentiment d'angoisse et la nécessité d'affronter les grandes mutations en cours, climatiques notamment. Elle décèle aussi ce qui nous met en mouvement et qui peut nous aider à sortir de nos peurs. Pour ce faire, Cécile Entremont nous invite à solliciter des ressources intérieures inexplorées, par le biais du développement personnel, de la méditation ou du yoga par exemple. Et à nous engager dans des actions collectives, aussi modestes soient-elles. Dans une société fragilisée par l'individualisme, la superficialité et le fatalisme, ce petit manuel est avant tout une ode à la vie et à l'espoir. 


À PROPOS DE L'AUTEURE

Psychologue clinicienne, psychothérapeute et docteure en théologie, Cécile Entremont pratique également l'accompagnement spirituel, individuel et en groupe.

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Seitenzahl: 267

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Préface

Réunir les connaissances des écologistes, la sensibilité des thérapeutes et l’énergie des militants. Voilà comment, au milieu des années 1990, était décrit le mouvement de l’éco-psychologie, alors en voie de cristallisation. Une manière déjà de signifier la nécessaire articulation entre la tête, le cœur et les mains. Même si elle ne se présente pas explicitement comme éco-psychologue, Cécile Entremont – par sa formation, sa pratique et son approche – répond complètement à cette définition. Ce stimulant essai en témoigne. On y retrouve, dans un judicieux alliage de réflexions et de pistes d’action, trois des principales composantes de l’éco-psychologie comme émergence dans un temps de bouleversement systémique, dont la pandémie de Covid-19 nous rappelle la prégnance.

Premièrement, sa visée : contribuer à la transition socio-écologique au sens fort de l’étymologie latine « trans-ire », qui signifie « aller au-delà ». En l’occurrence, au-delà du paradigme dualiste, matérialiste et désenchanté à la racine du système croissanciste, productiviste et consumériste qui détruit la planète et épuise les êtres humains. Au-delà aussi du développement durable qui a montré, comme modèle, son incapacité à réenchâsser l’économique dans le social et ce dernier dans le cosmique, condition sine qua non pour respecter les limites de la planète. L’auteure affirme avec force et justesse que l’on ne pourra pas opérer ce changement de cap sans une transition intérieure, une métamorphose des cœurs et des consciences, une révision radicale de nos représentations du monde, de nos valeurs, de nos modes de penser et de vivre. Il s’agit en particulier de restaurer notre lien ontologique avec la nature – ancré jusque dans les tréfonds de notre psyché, mais si souvent oublié ou perdu.

Deuxièmement, son postulat : pour répondre en profondeur aux défis globaux actuels et œuvrer à la guérison conjointe de l’humanité et de la Terre, la psychologie et l’écologie ont besoin l’une de l’autre. Il s’agit, d’une part, de prendre en compte les composantes psychologiques et émotionnelles des problèmes environnementaux et de nos relations (souvent déséquilibrées) avec la nature. D’autre part, de replacer les souffrances et pathologies humaines dans leur contexte écosystémique, c’est-à-dire d’intégrer le monde naturel et les apports de l’écologie dans la compréhension de la psyché et les démarches thérapeutiques.

Troisièmement, sa perspective, qui est à la fois holistique, complexe, transdisciplinaire et pratique. Cécile Entremont tisse son propos en soulignant comment tout est lié. Elle le fait avec pédagogie, dans un langage simple et un sens remarquable de la synthèse. En même temps, elle ne se contente pas de théorie. Au-delà des nombreuses citations qui constituent autant de sources pour aller plus loin et s’inscrire dans une communauté de pensée, sa présentation repose sur une expérience personnelle et y invite. Elle offre à tout moment des illustrations concrètes et des pistes de mise en œuvre. On a là une belle illustration de cette praxis « radicale » dont parle l’éco-psychologue Andy Fisher, alliage de théorie et de pratique qui va à la racine des problèmes et constitue « un engagement profond, créatif et thérapeutique avec le processus de la vie elle-même »1.

L’auteure reprend donc et décline les grands principes de l’éco-psychologie en les intégrant dans la dynamique de la transition. Mais elle ne s’arrête pas là. Un point essentiel de son ouvrage, qui en fait la force, c’est qu’il inclut et développe deux dimensions qui restent souvent marginales, périphériques ou ignorées de l’éco-psychologie : la spiritualité et l’engagement militant. Deux conditions pour, en toute responsabilité, parvenir à transformer le « temps de la fin » – avec ses effondrements en cours et à venir – en un (re)commencement, personnel et collectif.

Cécile Entremont propose ni plus ni moins qu’une spiritualité de la Vie. Rien d’étonnant quand on sait qu’elle n’est pas seulement psychologue et psychothérapeute, mais aussi théologienne et formatrice en accompagnement spirituel. Sa vision est résolument laïque, ouverte et plurielle – en-deçà et au-delà des religions, sans pour autant rejeter leurs apports. Elle éclaire la spiritualité sous divers angles au fil de l’ouvrage et en donne plusieurs définitions qu’on pourrait synthétiser par cette formule : un voyage intérieur pour aller vers le Soi – l’être transcendant et immanent, plus grand que soi et au-delà du moi – dans une ouverture au mystère sacré qui nous dépasse, animé par le Souffle originel de l’univers. L’expérience de cette dimension, Source même de l’être, de la vie, de la conscience et de l’amour, donne force et confiance dans la quête humble de sens, d’identité et de cohérence. Cécile Entremont apporte ainsi une contribution importante au chantier ouvert par Patricia Hasbach et Peter Kahn quand ils érigent le « transcendantal » – l’ouverture à la métaphysique et à la spiritualité – en orientation majeure pour l’éco-psychologie du futur2.

Quant à l’engagement militant pour des sociétés qui soutiennent la vie, il est pour l’auteure indissociable d’une critique du système qui la détruit. Point capital, tant les affects humains et les comportements irresponsables qui en découlent sont aussi des effets des structures socio-économiques qui vivent en nous ainsi que des politiques et agissements non durables des grands acteurs comme les gouvernements et les entreprises. Gare donc à ne pas sur-psychologiser les problèmes socio-écologiques et à déplacer tout le poids de la responsabilité sur les épaules des seuls individus. Transformer les consciences et transformer le système vont de pair, comme deux démarches nécessaires et indissociables. Il y a donc aussi du travail « politique » à effectuer, à l’intérieur et à l’extérieur de soi. Au sens non pas de la politique politicienne, mais, pour reprendre l’appel de l’éco-psychologue jungien James Hillmann, de soutenir la maturation des « conditions subjectives » – en termes de conscience, de motivation et de capacité d’agir – nécessaires à la transition vers des sociétés écologiques.

Fort de toutes ces dimensions, l’ouvrage constitue, à sa manière, un véritable petit traité du méditant-militant. Il en propose un chemin existentiel à travers plusieurs étapes dont il expose les tenants et aboutissants. On peut le résumer en cinq moments, présents à différents endroits du livre, qui se répondent et forment un tout :

Entrer dans la lucidité pour sortir du déni et acquérir une compréhension systémique des problèmes globaux et multidimensionnels auxquels nous sommes et serons confrontés.

Accueillir ses émotions et les « composter » pour faire le deuil du système écocide, accepter notre finitude et notre vulnérabilité, dépasser la peur, la tristesse et l’impuissance qui sont souvent des facteurs d’inertie et entravent notre capacité d’avancer comme êtres responsables et agissants.

Initier une dynamique de recentrage, de reconnexion et de reliance profonde à soi-même, aux autres humains, à la Terre et à tous les êtres qui l’habitent. Afin d’en prendre soin, mais aussi – dans la conscience acérée de qui nous sommes et de nos interdépendances avec le vivant – d’accroître nos capacités de résilience, de compassion et de coopération.

Pour reprendre la belle expression du psychiatre Christophe André qu’elle cite à propos de la spiritualité, inscrire sa vie dans « les trois vertiges que sont l’infini, l’éternité et l’absolu ». Cela, à travers une nouvelle naissance à la Vie vivante, dans l’énergie d’amour universelle.

Incarner la responsabilité intégrale qui découle de ce processus – étendue dans l’espace à tous les êtres vivants et dans le temps aux générations futures – dans des engagements à tous les niveaux, en particulier au plan local. Les actions peuvent prendre des formes très diverses, de l’ordre de la résistance et de la création d’alternatives.

Ce parcours n’obéit pas à des recettes. Il représente un chemin existentiel d’empowerment3, auquel chacun et chacune donnera des couleurs et des formes propres, correspondant à son unicité, son histoire, ses potentialités et ses contraintes. Plusieurs ingrédients sont cependant cruciaux. Il s’agit en particulier, nous dit Cécile Entremont, de retrouver certaines dimensions essentielles de notre être : le pouvoir du corps comme clé pour habiter authentiquement la Terre ; la puissance du rêve et de l’imaginaire pour dessiner des horizons d’avenir désirables ; la capacité d’agir, démultipliée quand elle s’inscrit dans des collectifs animés par des formes de gouvernance partagée.

Telle est, en très grandes lignes, la transformation personnelle et collective tracée par Cécile Entremont. L’enjeu est non seulement d’amortir les ondes de choc de la disruption civilisationnelle en cours, mais de passer de l’Anthropocène au Symbiocène. Autrement dit, écrire ensemble un nouveau chapitre de l’aventure humaine, fondé non plus sur l’exploitation démesurée du système Terre mais sur la symbiose retrouvée avec le vivant. Une voie exigeante et profonde pour laquelle – avec une belle énergie et un enthousiasme contagieux – l’auteure transmet l’élan de vie, la motivation d’agir, les éléments de sens, de lien, d’identité et de considération nécessaires à son accomplissement.

« C’est mon métier de protéger la vie, de la libérer de ses entraves et de lui permettre de s’épanouir selon le chemin de chacun », écrit Cécile Entremont. Cinq années après S’engager et méditer en temps de crise, touchée plus que jamais par les clameurs de la Terre et les cris des pauvres, mais aussi par les appels des jeunes dans la rue et le développement du mouvement de la transition, l’auteure a ressenti à nouveau le « besoin d’apporter sa petite impulsion supplémentaire au concert des voix qui s’élèvent ». On ne peut que s’en réjouir. Elle le fait dans la lumière de la joie profonde qui embrasse, éclaire et transcende toutes les ombres et difficultés.

Michel Maxime Egger

Sociologue, éco-théologien, auteur d’ouvrages sur l’éco-psychologie et l’éco-spiritualité

1. Andy Fisher, Radical Ecopsychology, New York, Suny Press, 2012.

2. Patricia H. Hasbach & Peter H. Kahn Jr (éd), Ecopsychology: Science, Totems, and the Technological Species, Cambridge (États-Unis), MIT Press, 2012.

3. Voir au chapitre deux la définition (Nde).

Je suis lac, je mélèze,

je raquette, je harfange,

je portage, j’épinette,

je boucane, je castore,

je saumone, je traineaude,

j’omble, je truite, j’ourse,

j’orignale, je mirone,

je hurone, je rondine,

j’érablise, je québèque,

le cœur en fête, je marche :

là est le Sud, aussi.

En marchant vers le Mont Tremblant, p. 117Frédéric Jacques Temple

Aux chercheurs de Sens

Aux amoureux de la Vie,

Pour agir ensemble.

Introduction

Depuis la sortie en 2016 de mon premier essai S’engager et méditer en temps de crise - Dépasser l’impuissance, préparer l’avenir, j’ai continué à observer ce qui évolue, ce qui change dans les comportements et les réflexions des personnes que je côtoie ou que j’accompagne. J’ai continué aussi à lire les ouvrages et les articles des scientifiques concernant les menaces environnementales et sociales de notre ère anthropocène, et ceux des anthropologues ou philosophes, qui essaient de « penser » ce qui se passe dans notre monde bien chahuté. Et je me suis tenue informée des décisions prises au plus haut niveau politique pour faire face à ce bouleversement.

Quatre ans après, je me remets à la tâche de l’écriture pour un deuxième volet appuyé sur mon expérience de psychologue-psychothérapeute et d’accompagnante spirituelle. Oui, je m’y remets car tout ce que j’avais écrit en 2016 se confirme malheureusement. Non seulement les contributions de spécialistes, les avertissements d’experts, mais aussi les constats visibles dans la nature autour de nous, et au plan de la santé humaine, physique et psychique : partout, on y est ! Pas seulement dans l’annonce de la catastrophe, mais dans les manifestations déjà visibles de l’effondrement global, écologique, social, économique du système actuel croissance-consommation-mondialisation. Nous sommes entrés dans le changement d’ère civilisationnelle pressenti depuis deux ou trois décennies. L’épidémie du coronavirus4 est venue le confirmer.

Ce virus, avec le confinement de la population qu’il a rendu nécessaire, a été tout à la fois « une loupe, un projecteur, un révélateur, un accélérateur, un avertissement, une répétition générale » selon les termes que j’ai entendus. On a assisté à un foisonnement de réactions, de réflexions, de textes échangés sur internet. J’ai bien réalisé moi-même5 qu’il s’était passé quelque chose dans les consciences. Conscience de la finitude humaine, de la fragilité de l’économie mondiale ; conscience des inégalités, du besoin de solidarité et de relations humaines. Conscience aussi qu’en arrêtant notre vie habituelle, la vie naturelle – des « autres-que-nous » – revenait : le bleu du ciel, le silence dans les rues, les oiseaux qui semblaient redoubler leurs chants, et les fleurs, leurs lumières de couleur. Le printemps était magnifique et dans les hôpitaux c’était la course contre la mort. Quel paradoxe ! Beaucoup ont ressenti ce changement tant il mettait en évidence l’empreinte humaine sur le vivant de tout notre milieu.

Prises de conscience, certes, mais qu’allons-nous en faire ? Je comprends bien qu’il faut du temps pour transformer tout un système complexe, surtout à une échelle planétaire. Qu’il nous faudrait une motivation profonde pour changer nos comportements et nos modes relationnels. Mais il y a une telle urgence pour la vie ! Les forêts, les animaux sauvages, l’eau, les terres cultivables : tout met la vie de la planète en danger, et celle de l’humanité avec. Depuis au moins quarante ans, les risques et les défis qui nous attendaient, et qui se concrétisent aujourd’hui, étaient connus. Pourtant, tout au long de ces années, des voix se sont fait entendre pour alerter. Combien de militants écologistes de par le monde se sont fait violenter ou tuer pour leur combat pourtant légitime ?

Faut-il, encore une fois, être au pied du mur pour réagir ?

Tout cela peut donner l’impression que rien n’avance, et cela en devient désespérant : il faut de l’énergie pour continuer ! Mais pour ma part, il m’est impossible de ne pas le faire : en tant que psychothérapeute, je suis attentive à la vie. C’est mon métier de la protéger, de la libérer de ses entraves et de lui permettre de s’épanouir selon le chemin de chacun. Aussi, je ne peux pas me replier tranquillement, quand je vois la vie attaquée de la sorte ! J’avoue mon besoin d’apporter ma petite contribution supplémentaire au concert des voix qui s’élèvent : il faudrait tant que tout le monde se lève ! Comme on ne croit plus aux miracles qui viendraient d’en haut, c’est à chacun maintenant de contribuer au changement indispensable.

Alors je vais revenir sur la question de nos passivités, personnelles et collectives, pour essayer d’approfondir la réflexion sur le versant des causes possibles mais aussi sur celui de leurs conséquences, en particulier sur nos vies psychiques, et sur des manières possibles d’y remédier. L’objectif premier serait de prendre davantage conscience de ces véritables souffrances pour prendre les moyens de les affronter et de les surmonter. Ensuite, il s’agirait de retrouver notre dignité et nos capacités humaines : ressentir, penser, agir, individuellement et collectivement.

Être acteur, prendre soin des liens, à nous-mêmes, aux autres, à la société et à la « Mère nature ». Ces liens essentiels nous aident à lutter avec confiance et détermination contre les destructions en cours, à redéfinir le sens de notre vie, le sens de La Vie sur cette planète Terre – vie des humains et vie de tous les autres êtres vivants. C’est une voie active de transformation personnelle et collective. Elle est nécessaire car nous sommes tous concernés, et à tous les niveaux, par l’urgence d’un vrai changement. Le contexte de la crise globale que nous traversons est lourd et nous empêche d’imaginer un avenir. Soigner l’humanité et la Terre, c’est le défi immense auquel nous sommes appelés.

Nous y mettre nous aidera à nous préparer aux secousses qui arriveront encore et à établir une vision d’un autre monde, plus « humain » en quelque sorte, plus solidaire, plus en phase avec nos aspirations profondes et davantage en osmose avec le Cosmos.

4. « Covid » est l’acronyme formé à partir de la contraction des mots « coronavirus » et « disease ». On ajoute « -19 » car l’année de sa découverte est 2019. L’Académie française a statué le 7 mai 2020 : « Covid » est au féminin car « disease » signifie « maladie » qui est au féminin en français. On devrait donc dire « la Covid ». Mais, dans le langage courant en France, le masculin s’est imposé car « Covid », commençant par « co », est associé au « coronavirus ». La lexicologue Sandrine Reboul-Touré explique l’usage du masculin car il donne du sens : « Pour le commun des mortels, le “Covid-19”, c’est la même chose que le virus et pas la maladie. » (Cf. France-Culture le 18 mai 2020). Dans cet essai, j’utiliserai la formule la plus entendue dans la période : « le Covid-19 ».

5. En ce qui concerne l’écriture de cet essai, j’ai pu voir concrètement qu’un événement important avait eu lieu entre l’été 2019, où j’avais commencé à écrire, et le printemps 2020, où j’ai pu m’y remettre. D’ailleurs j’ai dû reprendre des pages « d’avant le Covid » pour y tisser mes réflexions « d’après le Covid ». J’espère que la lecture globale du livre ne s’en ressentira pas trop.

Chapitre Un

Maintenant nous savons et nous en souffrons

« L’humanité se trouve face à des défis immenses : ­défis économiques, écologiques, spirituels ! Au jeu ­mortifère qu’elle joue, elle pourrait perdre la vie et son âme. J’ai la naïveté de croire que les hommes retrouveront le sens du sacré, non pas pour massacrer ceux qui ne pensent pas comme eux, mais pour respecter la vie sous toutes ses formes et dans son infinie variété. »

Leili Anvar, 2012

Maintenant nous savons tous

Nous sommes informés

En 2015 déjà, la tenue de la COP 216 à Paris fut l’occasion de nombreux articles et émissions grand public. En France, on s’est félicité de l’adoption de l’Accord de Paris, engageant tous les pays du monde en lutte contre le changement climatique « à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre et maintenir le réchauffement sous la barre des 2 ° d’ici 2100 »7. Mais, n’étant pas contraignant, cet accord n’a fait que poser un principe, comme l’ont démontré les COP suivantes.

Au niveau national, deux événements en 2018 ont ensuite représenté selon moi une augmentation et une aggravation des informations concernant le défi écologique et le réchauffement climatique. La démission de Nicolas Hulot, ministre de la Transition écologique et solidaire, le 28 août, et la publication du 5ème rapport du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat)8, le 8 octobre.

La démission de Nicolas Hulot a provoqué une secousse chez certains : « Il faut se prendre en main au niveau des citoyens sans tout ou trop attendre des gouvernants, coincés par la pression des lobbies. » Peu de temps après, le rapport du GIEC enfonçait le clou en quelque sorte : l’heure est grave, une hausse supérieure de 1,5 ° engendrera des problèmes écologiques et des conséquences dramatiques en chaîne sur l’économie, l’alimentation, la santé9. Et l’on sait que cette limite sera dépassée.

Sur le terrain, dans mon pays entre la Saône et le Jura, j’ai aussi entendu la réaction des autochtones à l’été trop chaud et sec de 2018 (en 2019 ce fut la même chose avec deux épisodes de canicule successifs, et l’été 2020 marque le record de sécheresse en France). Ils ont été abasourdis de constater que la rivière du Doubs avait disparu sur 30 km, malheureux d’avoir à nourrir leurs bêtes dans certaines zones du Jura car l’herbe était jaune, tandis que d’autres souffraient de rester enfermés dans leurs maisons à cause de la chaleur, ou de ne rien pouvoir récolter dans leurs jardins.

Alertés par le forfait de Nicolas Hulot, par l’alerte du GIEC à ne pas dépasser les 2 ° de hausse de température, ou par ce qu’ils ont vu et ressenti, je constate comme d’autres que tous nos concitoyens savent maintenant que le réchauffement climatique n’est plus remis en question. D’ailleurs, on peut l’évoquer, comme ça, chez le boulanger du coin, à l’agence postale du village : oui, il va falloir s’y faire, on n’y croyait pas mais maintenant c’est sûr. Depuis 2018, les médias ont augmenté la diffusion de ces informations, de ces constats et de ces alertes, aussi bien dans la presse spécialisée que dans les quotidiens régionaux et les chaînes de télévisions populaires, apportant du crédit aux questions environnementales mises à la portée de tous. À des échelles différentes, chacun est amené aujourd’hui à prendre la question de l’avenir de la planète au sérieux, en constatant le réchauffement, les extrêmes climatiques, tornades ou inondations par exemple, et toutes les pertes de biodiversité.

Au printemps 2018, les annonces chiffrées de la diminution du nombre d’oiseaux (un tiers en dix-sept ans) ou d’insectes (80 % en trente ans) en Europe ont frappé les esprits : serait-ce vraiment la sixième extinction massive des espèces10 ? Naturalistes, chasseurs, apiculteurs, pêcheurs, et même toute personne consciente de la disparition de centaines d’espèces d’oiseaux, ou (bonne illustration) de l’absence d’insectes écrasés sur les parebrises des voitures : tous peuvent constater cette diminution. Ce fut un sujet de conversation souvent entendu ainsi que celui des causes de ces effondrements. Pas seulement le réchauffement climatique, mais aussi la pollution des océans et des rivières, celles des sols cultivés et de l’air des villes ; la chimie agricole (insecticides, désherbants, engrais), les plastiques omniprésents... Les constats sensibles, les chiffres incontestables, les documentaires orientent l’intérêt sur cette part du monde vivant qui disparaît.

Sur le plan social aussi, la prise de conscience d’une injustice insupportable se généralise. Deux exemples : la maltraitance au travail avec une quasi-épidémie de « burn-out », et le mouvement des Gilets jaunes commencé en novembre 2018. J’entends des patients qui ne se sentent pas respectés : qui subissent une augmentation de leur charge de travail, qui reçoivent leurs planning et horaires au dernier moment (la veille, parfois), qui n’ont jamais d’entretien professionnel, qui redoutent de s’engager syndicalement par crainte d’en payer le prix, ou tout simplement qui supportent et se taisent pour garder leur emploi. Quelle violence !

La crise est globale, et requiert une lecture systémique pour en saisir ensemble tous les aspects : écologique, économique, financière, alimentaire, sanitaire, migratoire. Cet aspect systémique a été mis encore davantage en évidence avec la pandémie. « Tout est lié », répète le pape François dans son encyclique Laudato si’. Non seulement nous avons été directement touchés par l’interdépendance des individus, mais également en ce qui concerne le plan économique (masques, distribution alimentaire, pièces industrielles) par la mise en évidence du risque d’une rupture d’approvisionnement des chaînes. La crise qui suit la paralysie économique des pays touchés par la pandémie est devenue mondiale aussi, et l’on sait que la montée conjointe des menaces écologiques – même si elles seront temporairement mises à l’écart – et des inégalités sociales – devenues plus visibles – peut constituer un puissant cocktail de révolte.

Donc, la prise de conscience des problèmes actuels reliés au désordre climatique visible se généralise, socialement la colère gronde, les mouvements d’indignations et de revendications convergent, des alternatives émergent, mais cela ne concerne encore pas toute la population ni tous les aspects de la crise, et dans les faits, les résultats sont encore bien faibles par rapport aux enjeux. Pourquoi cet immobilisme, cette absence de motivation, cette impuissance ?

Mais nous ne pouvons pas tout voir, tout réaliser

Les climato-sceptiques sont désormais minoritaires ou prennent cette position de manière intentionnellement provocatrice. Il reste néanmoins un certain nombre de responsables qui craignent un certain catastrophisme démobilisateur de l’exposé de l’état réel de la situation – en tout cas dans le domaine climatique – avec des projections pessimistes. Ils préfèrent relativiser l’impact des données ou espérer dans des solutions apportées par des innovations techniques.

Le choc face à une réalité difficile et complexe

Je vais considérer ici que nous sommes tous avertis, mais que nous ne pouvons généralement pas en mesurer l’effondrement actuel dans sa complexité et dans son ampleur. Je remarque un premier signe de cette limite dans nos relations courantes : autant il semble admis que nous allons vers des problèmes environnementaux, comme dans l’exemple évoqué des épisodes répétés de canicule intervenant dans les conversations courantes, autant l’échange s’arrête souvent assez vite au stade du constat (sauf entre scientifiques ou militants impliqués dans le domaine).

Je prendrai le deuxième signe dans mon expérience personnelle : j’étais investie au niveau écologique et informée des dangers encourus pour la planète depuis quasiment cinquante ans. J’étais aussi mobilisée dans une critique du libéralisme économique et témoin de ces méfaits dans la société et le monde du travail. Je suivais les actualités géopolitiques, et les risques des guerres pour le contrôle des ressources énergétiques. Mais je compartimentais probablement chacun de ces secteurs – pour me protéger de la réalité – et je n’avais pas encore réuni tous les morceaux du puzzle dans ma représentation mentale des mutations en cours. Quand j’ai fait le lien entre les différents maillons de la chaîne, quand cette étape est intervenue – il fallait s’atteler à de nombreuses lectures scientifiques et avoir des échanges approfondis avec d’autres –, j’ai vécu Le choc !

C’est à mettre en parallèle avec les comportements observés au moment de l’annonce de la pandémie et du confinement de la population : un choc aussi ! De la sidération, de l’incrédulité (« Je me crois dans un film », ai-je souvent entendu), de la panique, et la peur d’attraper le virus. Puis sont venus les doutes engendrés par les apports contradictoires des scientifiques ; la remise en question des prévisions allant jusqu’aux thèses complotistes qui pouvaient circuler sur internet. Mais rapidement aussi, des liens ont été établis entre la pandémie et les questions d’écologie et de justice sociale11. La perte d’espaces vierges pour les animaux sauvages qui se trouvent de ce fait vivre trop rapprochés des humains serait à l’origine du virus. L’augmentation de la population humaine et ses déplacements dans le monde favorisent la propagation de ce type de virus. L’impact de la pandémie de Covid-19 a été reconnu plus fort sur les populations les plus pauvres, que ce soit dans les pays européens ou dans les pays du Sud, ce qui sera également le cas à l’avenir sur le plan climatique. C’était aussi une évidence : la pandémie comme le climat montrent la nécessité de concertation mondiale – si difficile à obtenir.

Mon expérience évoquée plus avant – le choc de réalité quand tous les éléments du problème se sont rassemblés à ma conscience – me permet de bien comprendre qu’il faut du temps, de la curiosité et des connaissances, et aussi des partenaires pour faire ce chemin. Je vais reprendre la question du déni, qu’il est devenu courant d’évoquer à cet endroit. Je pense qu’il y a différents degrés de déni, différentes étapes de prise de conscience et différents niveaux de deuils à faire. Il ne s’agit pas de la même démarche pour une aide-ménagère, un smicard, un intellectuel, c’est-à-dire des personnes « anonymes », et d’un autre côté pour des personnes en responsabilité : élus, gouvernants, dirigeants.

Sans trop catégoriser, mais pour l’illustrer simplement, le chemin n’est pas le même, pour les politiques informés d’un risque d’effondrement mondial depuis le rapport Meadows de 1974, que pour le Français moyen qui prend conscience du problème depuis quelques petites années. Nous sommes tous responsables, nous avons tous – du moins la majorité dans nos pays du Nord – bénéficié d’un niveau de confort très appréciable, mais nos responsabilités se situent à des degrés différents : ceux qui sont dans les sphères du pouvoir politique, économique et financier, ont des leviers d’actions plus importants que les citoyens consommateurs.

J’entends justement la colère de Fred Vargas12, l’appel d’Aurélien Barrau13 à l’endroit des responsables politiques : que font-ils ? Alors qu’ils savent depuis longtemps ce qui nous attend, on peut avoir l’impression qu’il y a chez cette « classe dirigeante » un déni conscient, volontaire peut-être, pour ne pas prendre les décisions nécessaires. Est-ce par intérêt, financier ou électoral ? Par faiblesse face aux pressions des acteurs économiques ? Pour maintenir le plus longtemps possible un état de paix à l’intérieur du pays ? Et maintenir aussi un équilibre géostratégique ? Leur place et leur rôle ne sont pas faciles, certes, mais les conséquences de leurs non-choix en faveur de la vie pèsent et vont peser sur tout le monde dans les années qui viennent, car nous ne sommes pas en avance dans la course à la survie. La pandémie de Covid-19 en a accentué l’urgence.

Pour en revenir au citoyen lambda et à ses degrés de prise de conscience, que ce soit à un rythme et dans un ordre différent, ils passeront par les différentes composantes de sa personne : corporelle, émotionnelle, psychique, intellectuelle, relationnelle. Concrètement, mes voisins obligés de donner du foin à leurs vaches à la saison où elles sont habituellement à l’herbe des champs perçoivent, avec leur sens et leur expérience paysanne, que ces canicules signalent le dérèglement climatique dont on parle à la télé. Mais ils ne peuvent pas encore défier le conseiller agricole qui leur impose le type de céréales à semer et la quantité d’intrants associés : la relation n’est pas faite entre le réchauffement climatique, l’industrialisation agricole, la financiarisation des récoltes cotées sur les marchés et la dégradation de leur niveau de vie. Ce serait une remise en cause énorme !

Pour une autre personne par exemple, la perspective de ce futur lui est trop pénible : penser que ses petits-enfants ne verront pas l’environnement de nature dont elle a bénéficié au cours de sa propre vie est inenvisageable. Un couple de quarantenaires que je recevais, très travailleurs tous les deux pour payer maison, voiture et les études aux enfants : le père avait du mal à comprendre que les jeunes ne suivaient pas la même voie ; la mère pouvait davantage évoquer l’incertitude des années à venir : « Oui, pour eux l’échéance est trop proche, ils n’ont pas de perspective pour l’avenir. »

Ces quelques témoignages montrent à quel point la prise de conscience totale de la réalité est une question complexe et délicate. Le déni est un mécanisme de défense de l’inconscient contre l’angoisse. Si l’on peut admettre des pertes matérielles, d’argent ou de confort, la perte de l’avenir dans le monde tel qu’on l’a connu jusque-là est d’un tout autre ordre. D’abord, même si le changement fait partie de la vie, l’accélération actuelle bouleverse les repères. Les phénomènes climatiques extrêmes, la sixième extinction des espèces animales, les fragilités sanitaires, économiques, politiques et financières, l’invasion numérique du quotidien : tout cela engendre de la déstabilisation et de l’inconnu. Donc, de l’inquiétude. L’avenir, tel que l’imaginaient nos parents pour nous, et que nous l’imaginions pour nos enfants – c’est-à-dire meilleur pour la génération qui nous suit que pour la nôtre –, ne sera pas celui-là.

L’angoisse de mort

Allons plus loin que le deuil de l’avenir tel qu’on le concevait depuis soixante-dix ans (fin de la Seconde Guerre mondiale), dans une progression avantageuse pour la condition humaine, matériellement et psychologiquement. Si l’emballement destructeur de l’écologie et de la vie humaine continue, combien pourront survivre et comment ?

2030 est annoncé déjà comme un seuil critique avec des risques sanitaires importants, et encore davantage 2050, avec des pertes de population. La pandémie justement est venue concrétiser ces craintes.

C’est donc de la mort qu’il est question. Une planète « finie » – dans le sens où on ne peut plus l’exploiter et la polluer indéfiniment – et une humanité en danger.

L’idée de notre mort est proprement humaine et a permis civilisations, cultures et religions, créations et organisations. C’est elle qui donne l’horizon à nos vies, et lui donne sens aussi. Si l’on peut affronter et préparer notre propre mort – et encore, cela demande du travail intérieur ! –, cela devient impensable pour celle des autres, de nos proches, famille, enfants, amis, concitoyens, des générations présentes et futures, et des vivants de toutes les espèces de notre belle planète bleue. L’angoisse palpable qu’a générée le Covid-19, avec son taux de contagion, peut donner une idée de la difficulté de se confronter à la finitude, à la mort.

Je comprends le voisin paysan, influencé par la FNSEA, faisant le déni sur une partie du problème, je comprends tous ceux qui ne peuvent encore embrasser la globalité des conséquences de l’effondrement en cours et l’importance des défis à relever. Ces types de déni partiel sont protecteurs pour les individus et leur évolution.

Notre vie psychique a ses limites, notre capacité de conception aussi. J’avoue par exemple qu’il m’est difficile de concevoir comment évoluera le monde sur le plan des échanges économiques, et au niveau des ententes et conflits entre pays ou blocs. De même, contrairement aux auteurs de science-fiction, j’ai du mal à imaginer comment vivrait ma région avec des restrictions de ressources en eau, de sources d’énergie, de moyens de transport, de canaux de communication, de centres de soins.

Comme il est difficile de penser aujourd’hui un avenir inconnu ! Il ne s’agit pas de tout maîtriser, mais de rester en capacité d’avancer, et même de vivre ce présent en sachant se préparer à un lendemain différent. C’est d’ailleurs un des aspects complexes de notre vie actuelle : essayer de concevoir le présent en fonction du futur annoncé.

Les dissonances cognitives

Dans le concret de tous les jours, il est justement parfois impossible de vivre comme on le souhaiterait pour préparer ce futur. Prenons l’exemple de la voiture automobile pour illustrer deux cas différents de dissonance cognitive, c’est-à-dire agir différemment de ce que l’on sait et que l’on sait qu’il faudrait faire.