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« De l’eau du bain romaine aux parfums du Second Empire : l’hygiène a une histoire aussi intime que révélatrice. »
Dans Petite Histoire de l’Hygiène : Mœurs Intimes et Vie Quotidienne de l’Antiquité au XIXᵉ Siècle, le médecin et historien Augustin Cabanès nous entraîne dans une exploration passionnante des habitudes corporelles, des croyances et des rituels de propreté qui ont façonné les civilisations.
Des thermes luxueux de Rome aux bains parfumés de Versailles, des remèdes médiévaux aux premiers savons modernes, chaque époque dévoile sa vision du corps et de la santé. On y découvre des pratiques surprenantes, parfois répugnantes ou ingénieuses, où se mêlent superstition, médecine et coquetterie. À travers anecdotes savoureuses et faits authentiques, Cabanès dresse un tableau vivant de la vie quotidienne, celle des rois, des courtisanes, des bourgeois et du peuple.
Un voyage à travers les siècles, aussi instructif que divertissant, où l’hygiène devient un miroir des mentalités et des mœurs.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Augustin Cabanès, né en 1862 à Gourdon et mort en 1928 à Paris, était médecin, journaliste et historien de la médecine français. Fondateur de la revue Chronique médicale en 1894, il fut l'auteur d'une soixantaine d'ouvrages et créateur du concept de médecine historique.
Spécialiste des rapports entre histoire et médecine, il élucida de nombreuses énigmes historiques grâce à son approche médicale originale. Ses livres, alliant rigueur scientifique et style accessible, demeurent des références pour comprendre les mystères de l'Histoire à travers la santé de ses grandes figures.
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Seitenzahl: 392
Veröffentlichungsjahr: 2025
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© CurioVox
Bruxelles - Paris
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ISBN : 9782390840602 – EAN : 9782390840602
Toute reproduction ou adaptation d’un extrait quelconque de ce livre par quelque procédé que ce soit, et notamment par photocopie ou microfilm, est interdite sans autorisation écrite de l’éditeur.
Augustin Cabanes
Petites Histoires des Habitudes de Nos Ancêtre
AVANT-PROPOS
Est-ce bien le procès du passé que nous instruisons ? Ce n’est pas, à tout prendre, son apologie que nous poursuivons. Nous entendons seulement le rattacher au présent par une chaîne ininterrompue, au lieu d’en faire table rase, comme certaines écoles aussi dédaigneuse, aussi injuste qu’elle est ignorante. Avant de parler de progrès, de civilisation, encore faut-il regarder en arrière et mesurer le chemin parcouru. Sans aller jusqu’à l’enthousiasme naïf de cet archéologue à qui échappait cette exclamation quelque peu présomptueuse : Nos modernes ont beau dire, ils veulent, par un excès de vanité, tirer toute la couverture à eux. Plus je vais et plus je vois que les anciens ont tout connu. Convenons que nombre de découvertes ne pouvaient naître que sous l’empire de la nécessité, le besoin, comme l’a dit Renan, étant la cause occasionnelle de l’exercice de toute faculté.
Nos pères avaient-ils moins de besoins que nous ? La réponse ne saurait être douteuse. Étaient-ils moins heureux, parce qu’ils avaient moins de bien-être ? Le bonheur consiste, on l’a dit avec raison, dans un état psychologique, qui n’est du ressort, ni de l’histoire, ni de la statistique. Il est certain que les commodités, les aises de la vie, à l’époque actuelle, comparées à ceux du temps passé, témoignent de nos exigences de plus en plus impérieuses, de plus en plus croissantes.
Voulez-vous avoir une idée de ce qu’était le confort dans les classes riches des principaux États de l’Europe au milieu du XVIIIe siècle ? Lisez ce passage d’un livre publié en 1764 : Allez dans les palais des seigneurs italiens, vous verrez... qu’ils ont des maisons immenses où les marbres, ainsi que la peinture et la sculpture, brillent de toutes parts et qu’ils n’ont ni un fauteuil commode pour s’asseoir ni un lit garni comme il doit être, ni des armoires ni des garde-robes. Vous verrez qu’au lieu de se servir de cheminées lorsque le froid se fait sentir, ce qui arrive souvent, ils font usage de réchauds... Vous verrez que leurs vastes escaliers ne sont jamais éclairés pendant la nuit, et qu’enfin les seigneurs, fastueux en apparence, ont des habits brodés, sans avoir une douzaine de chemises...
En Allemagne, on a des lits sans rideaux, chose aussi malpropre qu’indécente, des lits où l’on se perd dans le duvet et où l’on a des pyramides de plumes pour couvertures. Si nous considérons maintenant la manière de manger, quel sujet de censure ! Ici ce sont des fourchettes à deux pointes, plus propres à percer la langue qu’à porter des mets à la bouche ; là, c’est un rôti qu’on fait calciner et qu’on laisse tremper vingt-quatre heures dans l’eau fraîche avant de le présenter au feu.
Il n’y a pas plus d’ordre et de raison dans tout le reste. On ne connaît dans les cuisines que l’usage des potages et dans les appartements que celui des poêles... il serait sans doute plus simple d’avoir au moins une cheminée. Les pays du Nord étaient, si possible, encore plus mal partagés, sous le rapport de la propreté ; ce qui n’a pas trop lieu, du reste, de nous surprendre. En Suède et en Russie, il y a des nobles qui ne paraissent vivre en grands seigneurs que parce qu’on ne lève pas la toile qui cache le désordre et la malpropreté de leurs maisons. Ils ont des attelages dont tous les harnais sont usés, des tables couvertes de mets que l’on ne peut manger, des multitudes de valets dont la crasse et l’air misérable font horreur... Quelques cheminées sans pelles, sans chenets, sans écrans ; des cuisines qui semblent des cavernes, d’où des tourbillons de fumée s’exhalent continuellement... On y trouve des maisons qu’on appelle palais et où il n’y a pas de lieux secrets... des chaumières qui servent de cabanes et où l’on ne trouve souvent ni pain ni eau. On dit l’Espagne encore pire, mais que sera-t-elle donc ?
Il n’y a que la France qui trouve grâce aux yeux de notre critique vraiment trop prévenu pour que nous fassions état de son jugement. La vérité nous oblige à dire que, même sous le règne de Louis XVI, l’hygiène urbaine, autant que l’hygiène individuelle, était un mythe. Ceux qui prendront la peine de lire notre volume seront suffisamment édifiés ; nous ne voulons qu’ajouter quelques détails susceptibles d’éclairer, sinon d’un jour nouveau au moins d’une lumière plus crue, les mœurs d’une société qui passait pour la plus policée de son temps.
Ouvrons celle correspondance de la Palatine à qui nous avons fait maints emprunts, notamment en ce qui concerne le czar Pierre le Grand et les mœurs moscovites. La princesse se montre, à plusieurs reprises, fort indignée que le czar, comme elle l’appelle, se mouche dans ses doigts. Cela économise des mouchoirs, dit-elle en manière de raillerie. Et elle y revient avec insistance. Quand on se mouche avec les doigts, comme fait mon héros le czar, répète-t-elle ailleurs, on ne doit pas porter des moustaches, car le résidu reste en suspension et cela n’est guère appétissant, surtout à table. Elle trouve, en outre, le czar beaucoup trop familier avec les serviteurs : il tolère, quand il mange, que ceux qui se tiennent derrière lui prennent à même les plats, qu’ils en tirent des morceaux de viande avec les mains et qu’ils mordent après.
La belle-sœur de Louis XIV était, que l’on nous passe cette expression familière, mal qualifiée pour faire la petite bouche. Il n’y avait pas déjà si longtemps qu’à la cour du Grand Roi, on avait substitué à la fourchette primitive du père Adam l’instrument qui avait eu tant de peine à s’acclimater chez nous ; mais, chose singulière, dès le jour où son usage fut devenu courant, on ne se crut plus tenu d’avoir les mains propres.
Nous imaginons malaisément que dans ces boudoirs, qui semblent des nids d’amour, sur ces meubles si délicatement ajourés, où l’art semble s’être joué de toutes les difficultés, se soient prélassés tous ces seigneurs et ces belles dames dont les riches parures et les vêtements somptueux dissimulaient une aussi répugnante malpropreté. Les salles de bains, les cabinets de toilette existaient, certes, mais c’étaient des temples où prêtres et prêtresses n’officiaient qu’exceptionnellement.
Dans l’atmosphère sereine où vivait, sous le régime de la plus sévère étiquette la cour la plus rigoriste qui fût, on n’oserait croire possible une dérogation aux règles du savoir-vivre et au code des belles manières. Les nouvelles lettres de la Palatine, mises au jour en ces dernières années, dissiperaient, si on n’en avait mille autres témoignages par ailleurs, les dernières illusions. À l’exemple de sa tante, l’électrice Sophie de Hanovre, la mère du Regort, n’avait pas de plus plaisant divertissement que de se livrer à un sport que les scatologues seuls pourraient étiqueter et classer. C’était le règne, le triomphe de la chaise percée ; le trône où l’on siégeait à toute heure, où les plus qualifiés personnages donnaient leurs audiences aux courtisans toujours empressés à leur rendre hommage.
À voir ce qui se passait dans l’intérieur des résidences royales, on devine comment était assurée la propreté de la rue : il y eut presque une émeute, à la veille de la Révolution, parce que le directeur général des bâtiments du roi avait eu l’audace grande de faire abattre, aux Tuileries, une allée d’ifs qui servait de retraite discrète aux promeneurs tourmentés par de pressants besoins et parce qu’il avait fait construire à la place des latrines payantes !
Depuis que le peuple a conquis sa souveraineté, avons-nous le droit de nous larguer de plus de propreté ? Le spectacle que nous avons sous les yeux à Paris même, le Paris du XXe siècle, n’est pas pour nous enorgueillir. Le tableau que nous fait un de nos confrères, au retour d’un voyage à l’étranger retrouvant ses lares parisiens, n’est rien moins qu’enchanteur : reconnaissons, en toute humiliation, qu’il n’est que trop conforme à la désolante réalité.
Lorsque, revenant de Belgique, d’Allemagne ou des pays du Nord, on rentre à Paris, écrit le docteur Milian, on est désagréablement surpris par l’aspect des rues et des maisons. Tout est sale et poussiéreux. Sur la chaussée, du crottin vieux de plusieurs jours se dessèche, se réduit en poussière et, soulevé par l’auto qui passe, voltige vers nos narines et se pose sur nos lèvres. Sur les trottoirs, des papiers partout chiffonnés, en feuilles, en boulettes, blancs, noirs, rouges, pour tous les goûts.
Il est curieux qu’une question de latitude transforme d’une manière si opposée les résultats d’une opération : à Berlin, l’arrosage municipal nettoie les rues ; à Paris, il contribue à l’entretien de la malpropreté. À Berlin, quoi qu’on dise de la Sprée, et dans toutes les villes propres, il y a de l’eau en abondance, de quoi transformer les rues en torrents : l’arroseur municipal dispose ainsi d’une force contre laquelle aucun crottin ne résiste : il les pousse à l’égout comme des fétus de paille.
À Paris, l’eau manque au point que nos concierges surveillent nos goulettes avec avarice et montent à la cuisine fermer notre robinet d’eau douce, quand ils trouvent qu’il en coule depuis trop longtemps vers la rue. Ce petit fait domestique n’est qu’un point particulier de la question sociale du régime des eaux. Les tonneaux d’arrosage de nos rues arrosent le crottin ; ils n’inondent que le passant. Le passant récrimine, mais le crottin s’en trouve bien.
Nos maisons sont sales, et bien qu’Édouard VII leur ait récemment délivré un certificat public de blancheur, peut-être valable par comparaison avec celles de Londres, leurs façades sont noires. On les nettoie rarement. Les portes, surtout celles des bâtiments officiels (voyez celles de la Faculté de médecine, sur le boulevard Saint-Germain, ou mieux celles de la Sorbonne sur la rue des Écoles), sont couvertes d’une couche de poussière qu’on croirait accumuler depuis des siècles, si l’on ne savait que ces bâtiments sont de construction récente. Les persiennes, les garde-manger, les volets des maisons privées, tout cela est d’un noir d’encre. Cela n’a pas besoin d’être nettoyé, cela donne sur le grand égout collecteur, sur la rue !
Ce qu’il y a de plus triste, c’est que nous ne nous doutons pas de cette malpropreté. Nous y vivons sans la voir. Tout le réquisitoire est dans ce ton et, si nous le trouvons sévère, ne nous en prenons qu’à nous-mêmes, ou plutôt à ceux qui ont la charge de nous administrer. Dans un rapport, tout récent, relatif au matériel de l’administration centrale, on faisait cette remarque, aux moins piquantes, qu’au ministère de l’Intérieur, dans cette maison où l’on commande l’hygiène au pays tout entier, d’où l’on prescrit sans relâche la désinfection d’où partent enfin de si belles circulaires contre les contagions fâcheuses, on ignore encore les water-closets avec chasse d’eau et on emploie encore les tinettes mobiles.
Quand, à côté de celle constatation, nous rappellerons que les deux conditions de la salubrité des villes, reconnues essentielles par la science moderne : l’une, de fournir aux habitants de l’eau potable ; l’autre, d’éloigner rapidement des agglomérations les matières résiduaires, le peuple romain les avait réalisées depuis 2000 ans, peut-être sera-t-on moins autorisé à jeter l’anathème au passé et plus disposé à nous justifier de plaider en sa faveur les circonstances atténuantes.
COMMENT NOS AÏEUX SE GARANTISSAIENT-ILS DU FROID
Nous avons un travers dont nous ne nous défendons pas assez, celui de toujours calomnier notre temps. On nous embarrasserait fort cependant, si on nous demandait de nous accommoder de ce qui suffisait à nos pères. Nous avons aujourd’hui des vêtements douillets, pour nous garantir des rigueurs du froid ; des appareils de chauffage perfectionnés, qui nous permettent, pendant la saison inclémente, de rester calfeutrés dans nos appartements. Comme il était loin d’en être ainsi autrefois !
Sans remonter à la préhistoire, où les hommes marchaient nus ou simplement revêtus de feuillages grossièrement entrelacés et, plus tard, de la peau des bêtes qu’ils avaient abattues ; sans nous arrêter à l’époque où l’on tirait le feu de la pierre, et où l’on plaçait les bûches sur d’autres bûches, pour multiplier les points de combustion, donnons un aperçu sommaire, mais suffisant, des différents modes de chauffage aux temps primitifs, ne fût-ce que pour marquer les étapes et mesurer le chemin parcouru.
Le premier système de chauffage a consisté à faire brûler le combustible au centre des habitations : une ouverture était ménagée dans le plafond pour laisser échapper la fumée. Ce système antique figure encore dans le plan de l’abbaye de Saint-Gall, du neuvième siècle. Le chauffoir des monastères
était une grande salle chauffée, située sur une des faces du cloître, et dans laquelle, durant la mauvaise saison, les religieux passaient le temps qu’ils ne consacraient pas aux prières du chœur. À Saint-Gall existaient, outre le grand chauffoir commun, situé sous les dortoirs, des chauffoirs secondaires, particulièrement consacrés soit à l’infirmerie, soit à l’habitation des novices. Dans chacune de ces salles, quelle qu’en fût l’étendue, il y avait, vers l’une des extrémités, la cheminée et à l’autre extrémité, les tuyaux par lesquels s’échappait la fumée. Cette distance établie entre les deux ouvertures extrêmes du calorifère semble indiquer que la fumée et le calorique parcouraient un grand espace, soit sous le sol, soit dans de longs tuyaux de métal, situés à une certaine hauteur dans la pièce. Le feu s’allumait en dehors du chauffoir et la fumée sortait par une construction isolée et de forme carrée, comme les cheminées de nos usines.
De ce que Vitruve ne parle pas de cheminées, dans son livre sur l’Architecture, Perrault en a inféré que les anciens ne les connaissaient pas. En tout cas, ils avaient pensé à pratiquer dans leurs demeures un orifice d’échappement pour la fumée, témoin de nombreux passages tirés d’auteurs classiques. Homère parle d’Ulysse, dans la grotte de Calypso, souhaitant de voir au moins sortir la fumée des maisons de son île d’Ithaque. Aristophane introduit dans une de ses comédies le vieillard Polycléon, enfermé dans une chambre, d’où il cherche à s’échapper par la cheminée.
Virgile, dans une de ses Églogues, y fait nettement allusion. Horace, dans son ode onzième du livre VII, en parle également. Il exprime ailleurs l’avis que, pour chasser le froid, il faut mettre beaucoup de bois sur le foyer. Cicéron, à son tour, dans la quatrième de ses Epîtres, conseille à Trebatius d’entretenir un bon feu dans sa cheminée. Peut-être avons-nous eu tort de traduire caminus par cheminée, et pourtant on conçoit mal que les anciens, qui recherchaient tant la commodité, se soient passés de cheminées dans l’intérieur de leurs habitations.
Admettons, pour ne pas avancer d’hypothèses aventureuses, que le καμινος des Grecs et le caminus des Romains désignaient seulement un fourneau, un foyer, fixe ou mobile, au moins dans les premiers siècles, quand il n’y avait encore que des chaumières ou des cabanes couvertes de planches ; mais quand on construisit, à Rome, des maisons à plusieurs étages, on dut, certainement, recourir à un autre mode de chauffage.
À mesure que la capitale de l’Empire s’accrut en population, les foyers ou, si l’on veut, les camini, qui n’avaient qu’une ouverture au milieu du toit, furent particulièrement affectés au service des cuisines ; ils ne se trouvaient que dans des bâtiments sans étages et contigus aux maisons dont ces rez-de-chaussée faisaient partie. Mais comment se chauffait-on sans cheminées dans les divers appartements construits l’un sur l’autre dans le corps du logis ? On avait des sortes de fourneaux portatifs ; on allumait le charbon au-dehors, dans des fourneaux de toutes les formes, appropriés selon les lieux : ceux destinés à chauffer les viandes étaient évidemment de moindres dimensions que ceux qui servaient à chauffer la pièce dans laquelle on prenait les repas, le triclinium — car il n’y avait pas de cheminées dans la salle à manger.
Pendant l’hiver, lorsque Alexandre allait dîner chez quelque ami, celui-ci apportait un petit réchaud et le héros disait, en riant, qu’il fallait y mettre ou de l’encens ou du bois. Alexandre plaisantait sur la pauvreté de l’appareil, qui semblait plus propre à brûler de l’encens pour une offrande, qu’à le chauffer : ce qui prouve, apparemment, qu’on se servait plus souvent de charbon et de poussier que de bois pour le chauffage ; le bois était seulement employé pour le service des cuisines, des offices et surtout des étuves.
Les vases dans lesquels les Grecs mettaient le feu de charbon s’appelaient escharia, mot qui signifie brasier : c’est le brasero, appareil dont on fait encore usage dans certaines contrées d’Espagne et d’Italie. Dans notre pays, les braseros ont servi, au Moyen Âge et même plus tard, à chauffer de vastes édifices, mais c’étaient des braseros roulants. Il y en avait un semblable dans la cathédrale de Beauvais, un autre à l’Hôtel Saint-Pol, un autre enfin à l’Hôtel-Dieu de Paris, au XVe siècle.
Millin a donné le dessin de l’un de ces chauffe-doux roulants. Ce chariot-brasier servait au chauffage de l’église de la Commanderie de Saint-Jean-en-l’Ile, près de Corbeil. On remplissait ce chariot de braise et de cendres chaudes et il portait la chaleur partout où il passait. Dans le Compte des dépenses de la reine Isabeau de Bavière, on trouve, mentionné à deux reprises, un chariot de fer pour mener le long des galeries de l’ostel Saint-Pol, à Paris, pour salles eschauffer. On se servait également de ces chauffe-doux dans les buanderies pour sécher le linge. En 1298, les écrivains d’Orléans firent construire un chauffoir public, pour abriter pendant les mois d’hiver les malheureux qui ne savaient où loger. Ne pourrait-on voir là l’origine de nos asiles de nuit ?
Les brasiers ou braseros étaient en usage aux XVIe et XVIIe siècles, mais ils étaient considérés comme des objets de luxe, autant que de nécessité. Un grand seigneur moderne, doublé d’un collectionneur émérite et d’un amateur de goût, le baron Davillier, conte avoir vu, au cours d’un voyage en Espagne, des braseros du XVIe siècle, revêtus d’une plaque d’argent et d’un travail très soigné. Même dans les hôtelleries, il n’y avait pas de cheminées, en Espagne, à la fin du XVIIe siècle. Il était impossible de se chauffer au feu des cuisines sans étouffer ; certaines cuisines n’avaient pas non plus de cheminées. Il en était de même de toutes les maisons que l’on trouvait sur la route : on faisait un trou au haut du plancher et la fumée sortait par là. Force était donc de recourir aux braseros ; ceux-ci étaient plus ou moins ouvragés, selon la qualité de la personne à qui ils appartenaient. Coulanges rapporte, dans ses Mémoires, qu’on lui fit voir, chez le marquis de Grillio, qui venait tout fraîchement d’être fait grand d’Espagne, et pour de l’argent, un brasier de ce métal, du poids de vingt-deux mille escus.
Mme de Sévigné parle aussi, dans une de ses lettres, des braseros qui avaient fait l’admiration de tous, à la noce de Mlle Louvois, où ils avaient servi à chauffer les appartements. Ces braseros pouvaient à la rigueur suffire dans les pays où les hivers sont de courte durée. Dans les régions froides, ou même sous nos climats plus ou moins tempérés, il devint de bonne heure nécessaire de recourir à des systèmes moins imparfaits.
Le chauffage par l’air chaud est un des plus anciens qui aient été employés ; il fut en usage chez les Romains, et les Grecs ne l’ont sans doute pas ignoré. Il consistait à chauffer l’air dans la partie inférieure d’un édifice, et à le laisser ensuite s’élever et se distribuer dans les étages supérieurs, en le faisant passer dans des tuyaux logés dans l’épaisseur des murs. Ces tuyaux faisaient circuler une chaleur partout égale ; on les appelait des hypocaustes. Pline le Jeune avait un hypocauste pour chauffer en hiver sa maison de campagne.
On n’employait à Rome que du bois pour alimenter le feu ; ce bois se vendait soit à la mesure, soit au poids, et pour qu’il ne fumât pas en flambant, on avait soin, au préalable, de le tremper dans l’eau et de le faire longtemps sécher ; puis on l’imprégnait de marc d’huile. On en consommait des quantités relativement considérables, les hypocaustes servant à conduire l’air chaud dans toutes les maisons, ou dans tout l’édifice s’il s’agissait d’un palais ou d’un établissement public, comme les thermes. Ces appareils étaient, en somme, assez analogues à nos calorifères, à cette différence près que le combustible employé était toujours du bois.
Les Gaulois, qui ont tant emprunté aux Romains, auraient eu garde de ne pas les imiter sur ce point, comme sur tant d’autres. Chez les paysans de la Gaule, on trouvait parfois comme une sorte de cheminée. Le plus communément, la fumée du foyer central sortait par un trou de la toiture. Dans les demeures des personnes aisées, il y avait des hypocaustes semblables à ceux que nous venons de décrire : on ménageait, sous trois pavés, un espace dans lequel la chaleur du foyer extérieur circulait, pour monter ensuite verticalement par des tuyaux carrés en terre cuite et sortir par des bouches latérales. Les appartements royaux se partageaient en chambres d’été et chambres d’hiver. Voulait-on les rafraîchir, on mettait de l’eau froide dans les tuyaux ; pour les réchauffer, on recourait aux hypocaustes. Mais il y avait aussi des chambres pourvues de cheminées, les epicaustoria, où l’on s’enfermait, quand on voulait se faire oindre, devant le feu, d’onguents ou d’essences aromatiques.
Les palais des Francs étant pourvus de thermes de même que les maisons gallo-romaines, on s’était appliqué à y réaliser le mode de chauffage le plus pratique, c’est-à-dire celui dont se servaient les Romains. Mais nos ancêtres semblent avoir également connu le chauffage à la vapeur, que nous devions mettre un si long temps à retrouver. Sidoine Apollinaire a montré, d’une manière très précisé, bien qu’il se soit exprimé en vers, comment, à l’aide de tuyaux habilement disposés, on faisait arriver de la vapeur d’eau chaude dans toutes les pièces du magnifique castel d’un certain Paulinus Leontius.
Vers le même temps, de pauvres moines, vivant dans un pays barbare, s’étaient avisés de construire de véritables calorifères à vapeur. Avec l’eau des sources bouillantes du Groenland, ils avaient fait, pour le chauffage, ce que les Chinois faisaient, pour l’éclairage, avec leur gaz naturel : ils emprisonnaient dans des conduits la vapeur brûlante et la faisaient circuler à travers les cellules de leurs cloîtres. On n’en était pas encore à chauffer des îlots de maisons, comme a voulu le faire récemment une Compagnie industrielle, dans une petite ville de l’État new-yorkais ; mais, pour l’époque, c’était un progrès notable.
Montaigne, qui connaissait ses auteurs, se divertit un jour à écrire contre les cheminées de son temps et contre les poêles, à chaleur croupie et à mauvaise senteur, qu’il avait vus au cours de son voyage en Allemagne, une plaisante diatribe, qui se terminait par cet éloge des calorifères en usage dans la Rome antique : Que n’imitons-nous, s’écriait-il, l’architecture romaine ! Car on dit, qu’anciennement, le feu ne se faisoit en leurs maisons que par le dehors et au pied d’icelles ; d’où s’inspiroit la chaleur à tout le logis, par des tuyaux practicquez dans l’espais des murs, lesquels alloient embrasant les lieux qui debvoient estre eschauffez ; ce que j’ai veu clairement signifié, je ne sçay où, en Senecque.
Eh bien ! L’auteur des Essais était mal informé ; car les hypocaustes antiques furent en usage chez les étuvistes ou, pour nous mieux faire entendre, dans les établissements de bains, jusqu’au XVIIIe siècle. Dans ses Mémoires historiques sur Troyes, au chapitre des Bains, Grosley parle d’une étuve de femmes, dans laquelle on avait établi un système de tuyaux distribuant partout la chaleur, en serpentant à travers les murs et sous les planchers. Hâtons-nous d’ajouter que c’était une exception ; car on se chauffait depuis longtemps, dans les habitations privées, par le rayonnement direct du feu provenant de foyers ouverts : un conduit, ménagé dans les murailles, conduisait la fumée au-dessus du toit de la maison.
Il semblerait que la cheminée, cet objet de première nécessité, ait dû toujours exister telle qu’elle est ; or, nous venons de le démontrer, la cheminée, avant d’être devenue ce qu’elle est de nos jours, a passé par des modifications variées. D’abord, il n’y a pas eu de cheminées dans tous les pays ; et les anciens Grecs ou Romains, qui, malgré la douceur de leur climat, avaient pourtant des jours d’hiver où le feu n’était pas du superflu, semblent n’avoir jamais employé, même quand le besoin s’en faisait le plus sentir, ce mode de chauffage, qui nous paraît si commode et si simple.
Une autre preuve que les anciens n’avaient pas de cheminées, c’est que leurs auteurs se plaignent de la fumée d’une façon très caractéristique, et qu’un de leurs plus grands architectes, Vitruve, recommande dans ses ouvrages de ne pas suspendre de tableaux dans les chambres où l’on fait du feu, et de n’y mettre que des corniches et des moulures sans ornements pour éviter les dépôts noirs et fumeux qui se font sur tout ce qui est en saillie. Il est bien évident qu’il ne ferait pas cette recommandation si la fumée n’eût été qu’un accident et non pas une habitude normale.
Un fait bien frappant aussi, c’est que, dans les nombreux dessins des artistes de Pompéi, on ne voit aucune construction, au sommet d’une maison ou d’un édifice quelconque, ayant le plus léger rapport avec une cheminée.
Nous n’avons, quant à nous, constaté l’existence de cheminées que dès le IVe siècle. Ce n’est qu’à partir du XIe siècle qu’on a fait en France usage des cheminées dont le foyer était placé contre une muraille. Le fond de la cheminée, ou cœur, fut maçonné de bonne heure en tuiles posées à plat, afin de mieux résister à la flamme. La cheminée primitive était fort simple : elle consistait en une niche prise dans l’épaisseur du mur, arrêtée et encadrée de chaque côté par deux pieds droits et surmontés d’un manteau ou hotte faisant un peu de tirage, et sous lequel s’engouffrait la fumée.
Les cheminées du XIIe siècle ne sont pas si larges que celles du siècle suivant : aussi le manteau est-il droit et formé d’une plate-bande d’un ou quelquefois deux morceaux. Vers la fin du XIIe siècle, comme la cheminée s’élargit, on emploie l’arc dans la construction du manteau. On introduit peu à peu d’autres perfectionnements : le fond de la cheminée se maçonne en tuileaux, ou se garnit d’une plaque de fer pour résister au feu ; l’âtre est recouvert d’une couche de briques.
La cheminée, au XIIe siècle, est rarement adossée aux murs intérieurs ou transversaux. On la place de préférence sur les murs de face, entre deux croisées. Si le mur n’était pas assez épais, le fond de la cheminée s’avançait en encorbellement ou reposait sur la saillie de la porte d’entrée. Tout en se chauffant, on voulait voir dans le manteau : aussi pratiquait-on souvent une petite fenêtre d’un côté dans le fond de la cheminée.
La construction des véritables cheminées ne date, en réalité, que de la fin du XIIIe siècle et on n’a commencé à s’en servir que dans le cours du XIVe. À cette époque, la famille était pleinement reconstituée, le monde revenait peu à peu à des goûts pacifiques, à des habitudes d’intérieur. L’hiver était la saison de l’année où le guerrier quittait les camps, où le marchand retournait au logis, où le laboureur abandonnait les champs pour la cabane.
Le foyer domestique devint un centre naturel de réunion ; c’est là que, dans les manoirs seigneuriaux, le chef s’asseyait, entouré de sa nombreuse famille et de ses principaux serviteurs, pour entendre son chapelain lire les histoires des temps passés et son page chanter des ballades guerrières ou des romances ; c’est là que le bourgeois contait, pendant la longue veillée, ses voyages et ses périls. L’architecte dut dès lors donner à la cheminée une forme appropriée à sa destination ; il la fit large et haute pour que la famille du maître pût s’y asseoir tout entière.
On avait alors de grands foyers, parce qu’on avait besoin de faire de grands feux pour chauffer de grandes salles. C’est autour de ces immenses foyers, où brûlaient des troncs d’arbres, que se réunissaient tous les membres de la famille et non seulement les maîtres, mais encore les serviteurs, et la lueur de ces feux suffisait à éclairer le travail des femmes qui tricotaient, cousaient ou filaient.
Le type actuel des cheminées ne remonte guère qu’à la fin du XVIIe siècle ; cependant, il a existé au Moyen Âge de petites cheminées pour de petites pièces, telles que les chambres de l’hôtel de Bourgogne, à Paris. Jusqu’au XIVe siècle, il est à remarquer que les cheminées des châteaux, aussi bien que celles des maisons de bourgeois, sont considérées comme objets de pure nécessité et qu’on les construit avec une grande simplicité. On ne déploie de luxe que pour les peintures, les boiseries et les tentures. À partir du XIVe siècle, le goût de la décoration s’applique aussi aux manteaux de cheminées, qui se couvrent de sculptures, de moulures, de bas-reliefs de toutes sortes. La décoration des cheminées est souvent fort riche, même chez les bourgeois ; seulement, comme la sculpture sur pierre était chère et que beaucoup de personnes songeaient plutôt à paraître qu’à être, beaucoup de cheminées d’habitations privées étaient recouvertes de plâtre sculpté et mouluré imitant la pierre.
Comme on rebâtit de grandes salles sur des proportions encore plus grandes que les anciennes, on a besoin d’y mettre deux cheminées ou même plus et la décoration, dans ce cas, devient une nécessité : la nudité des cheminées aurait fait un contraste trop désagréable avec l’entourage. On voit, en outre, un usage intelligent s’établir. Les cheminées, à force de s’agrandir, étaient devenues tellement larges que le vent pouvait et devait rabattre la fumée, à cause du mauvais tirage. On inventa de diviser les tuyaux et le foyer : la cheminée conserve son grand aspect, mais il y a plusieurs conduits plus étroits ; par conséquent, le tirage est plus fort.
Un des exemples les plus remarquables de cette disposition est la cheminée de la grande salle du palais des comtes de Poitiers. Elle a 10 mètres de large sous le manteau et 2 mètres 30 de profondeur ; c’est un véritable édifice ; aussi cette cheminée monumentale est-elle divisée en trois foyers. Pour chauffer de très grandes salles, il n’était pas rare qu’on accolât deux ou trois cheminées, comme il en existait à l’hospice de Fougères, dans la grande salle du palais de Poitiers et dans celle du palais de Bourges. Dans les cuisines des vastes habitations, il y en eut même un plus grand nombre. L’abbé Lebeuf affirme avoir vu, dans le donjon de Montlhéry, une cheminée qui chauffait jusqu’à quatre chambres.
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Les cheminées du Moyen Âge étaient disposées pour brûler du bois ; mais, dès le XIe siècle, on employa la tourbe. Dans les pays de production, on brûla de la houille : à Douai, en 1350, on en alimentait le four à chaux épiscopal. Dans les habitations privées, on arriva de bonne heure à en faire usage et l’on se servit, à cet effet, de petites grilles mobiles, analogues à celles qu’on vend dans nos bazars.
Sous le règne de Louis XIII, on fit à Paris l’essai de boules combustibles, dont le secret ne devait être retrouvé que cent ans plus tard. Ces boules étaient à base de tourbe, de sciure de bois, de houille desséchée ; on réduisait le mélange en poussière et on en faisait une sorte de pâte qu’on roulait en boules. Ce sont, apparemment, ces boules, dont parle Gui Patin dans une de ses lettres, datées du 27 novembre 1666. Le malicieux chroniqueur en attribue la paternité à un Italien. Il y a ici, écrit-il, unItalien qui dit avoir été mandé tout exprès pour un certain secret, qui est d’une terre composée qui eschauffe incontinent une chambre, sans odeur, sans fumée. Plusieurs ont esté nommez pour en avoir l’épreuve, dont il y a deux médecins, sçavoir M. Mathieu et moi. MM. Blondel, Guénaut, Brayer et Morisset s’y sont aussi trouvez. Nous avons signé que ces boules de terre faisoient un feu beau et clair, sans fumée et sans aucune mauvaise odeur. Sans fumée !
Les contemporains de Gui Patin ne surent pas en apprécier l’avantage, car le même désagrément subsista pendant plus d’un siècle. Bien mieux, des ordonnances de 1712 et de 1723 édictèrent que les cheminées devraient avoir trois pieds de largeur sur dix pieds de profondeur : les cheminées fumèrent ainsi de par la loi. Cela dura jusqu’à Rumford, qui fit à peu près cesser cet inconvénient, en rétrécissant l’orifice de communication avec le tuyau, en diminuant le foyer en hauteur, largeur et profondeur ; enfin, en imaginant les parois latérales inclinées. La cheminée de Rumford a servi de type à un grand nombre de systèmes qui lui sont postérieurs et qui en dérivent plus ou moins indirectement : cheminées-poêles, cheminées prussiennes, cheminées hollandaises, etc.
Il fut un temps où on mettait des cheminées partout : dans les sacristies ; dans les clochers qui servaient de tours de guet et de refuges ; dans les chapelles seigneuriales ; dans celles des fonts baptismaux, où les rites obligeaient de déshabiller les enfants ; et jusque dans les églises. Les architectes s’appliquaient à donner aux cheminées des dimensions en rapport avec leur destination. Dans les manoirs féodaux, elles sont larges et hautes, pour que la famille puisse se grouper autour de son chef pendant les longues veillées d’hiver. Ces vastes cheminées chauffaient, du reste, très mal. On avait beau feutrer les joints des fenêtres ou mettre des tambours devant les portes, l’air frais du dehors s’introduisait malgré tout.
De plus, les vitres étaient loin d’exister partout, à preuve ce qui se passait au Collège de Genève en 1564. Les fenêtres y étaient dépourvues de verres et les élèves, placés près des fenêtres, se plaignaient du froid et du courant d’air. Le recteur sollicita le contrôleur de faire faire verrières aux classes basses. Le Conseil répondit : Arresté qu’on n’y en fasse point, mais que les escoliers les fassent de papier. Et les vitres ne furent placées que bien des années après.
En Suisse, puisque nous parlons incidemment de Genève, la maison n’avait souvent que la cheminée de la cuisine, laquelle, il est vrai, pouvait compter pour deux ou pour trois. Dans les autres pièces, on se servait, le plus souvent, de brasiers portatifs, de réchauds : déjà en 1416, le mercredi après Pâques, plusieurs, comme des boulangers, des meuniers, des hôtes, sont mandés au cloître, parce qu’ils ont des maisons mal munies de cheminées. En 1429, on fait une nouvelle crie, interdisant à qui que ce soit de faire du feu en un lieu où ne se trouve pas une bonne cheminée.
En dépit de ces interdictions, on continuait, tant en Allemagne qu’en Suisse, à se chauffer au poêle. Quelle que soit la misère du lieu, il y a, dans toutes les hôtelleries, un poêle, c’est-à-dire un édifice, haut comme la salle, avec un enfoncement, où les femmes se tapissent et se grillent pendant l’hiver ; et des cordes disposées pour la dessiccation du linge autour de ce monument. Érasme, qui écrivait ses Colloques en 1527, n’a pas manqué de noter cette particularité, qui distinguait les auberges allemandes de celles de notre pays. Après avoir loué l’urbanité de la nation française, qui va jusqu’à une galanterie licencieuse dans des hôtelleries où tout le service est fait par des femmes, et parlé de la gravité allemande, qui va jusqu’à la rudesse, dans des hôtelleries où le service est fait par des hommes, il poursuit : En France, il y a des chambres spéciales pour se déshabiller, se chauffer et même se reposer, si l’on veut. En Allemagne, rien de semblable. Dans le poêle, vous ôtez vos bottes, vous mettez vos souliers, vous changez de chemise, si vous voulez ; vous suspendez près du poêle vos vêtements mouillés de pluie et vous vous en approchez pour vous sécher. Vous avez de l’eau toute prête pour vous laver les mains ; mais elle est ordinairement si propre qu’il faut ensuite chercher une autre eau pour laver cette ablution.
Montaigne devait faire la même remarque cinquante ans plus tard et cependant, l’hôtel où il était descendu peut être considéré comme de premier ordre, puisqu’il ne comprenait pas moins de 170 lits, 17 poêles, 11 cuisines : de quoi nourrir par jour trois cens bouches. Cet hôtel, par une exception confirmant la règle, avait quelques chambres séparées, mais, ajoute notre voyageur, ces chambres sont bien chétifves. Il n’y a jamais de rideaus aux liets, et tousjours trois ou quatre liets tous joingnans l’un l’autre, et une chambre. Nulle cheminée ; et ne se chauffe-t-on qu’en commun, et aus poiles: car ailleurs nulles nouvelles de feu, et treuvent fort mauvais qu’on aille en leurs cuisines. Estans très mal propres au service des chambres: car bien heureux qui peut avoir un linceul blanc ; et le chevet, à leur mode, n’est jamais couvert de linceul, et n’ont guière autre couverte, qu’une d’une coite, cela bien sale.
Parlant, par comparaison, des deux modes de chauffage usités en France et en Allemagne, Montaigne, s’y attendrait-on, n’hésite pas à se prononcer pour les poêles. Car, dit-il, depuis qu’on a avalé une certaine odeur d’air qui vous frappe en entrant — le demurant c’est une chaleur douce et égale. Au moins on ne s’y brûle ny le visage ni les botes et est-on quille des fumées de France. Aussi là où nous prenons nos robes de chambre chaudes et fourrées, entrant au logis, eus au rebours se mettent en pourpoint et se tiennent la teste découverte au poile, et s’habillent chaudement pour se remettre à l’air.
Calvin, au contraire, ne pouvait supporter les poêles, qui lui donnaient la migraine. Hier, écrit-il à Bèze, le 17 novembre 1561, je suis monté à cheval pour aller dîner. J’ai trouvé le poêle chauffé. Dès mon entrée, on m’a remis tes lettres précédentes. Pendant que j’étais occupé à les lire, la vapeur m’a porté au cerveau. La nourriture a arrêté les éternuements : toutefois, rentré à la maison, j’ai senti le mal s’aggraver.
En France, où on ne se servait pas de poêle, on pouvait éviter, de ce chef, la migraine, mais c’était pour retomber dans un mal pire. La dimension des ouvertures était encore telle à la fin du XVIIe siècle que, grâce aux courants d’air, onétait le plus souvent grillé d’un côté, tandis qu’ongelait de l’autre : la Princesse palatine, à la tabledu roi, trouvait le moyen d’avoir à la fois unecongestion et un rhume.
On peut dire que ce n’est guère qu’à notre époque qu’on a véritablement compris la science du chauffage. Les souverains eux-mêmes n’arrivaient pas, au temps jadis, à se chauffer convenablement. L’usage des lambris ne s’explique pas autrement que par l’humidité contre laquelle il fallut de bonne heure se défendre ; mais comme les lambris coûtaient cher et que leur construction demandait un certain temps, on se contentait ou de tendre des tapisseries, ou plus modestement des nattes qui en remplissaient l’office.
En 1364, quand Charles V vient s’installer au Louvre, le nattier Regnaut Lançon reçoit l’ordre de garnir de nattes la plus belle chambre du palais pour le roi, ainsi que celle de la reine, mesurant dix toises et demie. En avril 1416, on fait natter, au château de Vincennes, la chambre de la reine, et au mois d’octobre de la même année, sa chambre de l’Hôtel Saint-Pol. Les chambres ainsi tendues passaient pour être particulièrement chaudes. En 1440, le nattier Evrard, de Trye, fournit de nattes pendant l’hiver, d’octobre à la fin d’avril, les deux pièces où la municipalité de Paris tenait ses séances.
En 1571, les cheminées étaient si rares dans certaines maisons de Paris, que Charles IX, qui aimait beaucoup à jouer à la paume et fréquentait surtout l’établissement situé rue de la Poterie des Halles, dut y faire construire une cheminée, afin d’éviter des refroidissements dangereux. Un siècle plus tard, on ne trouvait pas encore de cheminées dans les châteaux et demeures seigneuriales. Richelieu, alors évêque de Luçon, ne pouvant faire du feu dans aucune pièce du palais qu’il habitait, à cause de la fumée, y frissonnait sans se plaindre.
La civilité voulait qu’en entrant chez le monde, on ôtât ses galoches. Voiture, dit Tallemant des Réaux, était quelquefois si familier, qu’on l’a vu quitter ses galoches en présence de Mme la Princesse, pour se chauffer les pieds. Encore y avait-il du feu chez la princesse à qui Voiture rendait visite. Chez Mme de Sablé, qui avait une aversion marquée pour le grand feu, on devait s’attendre à grelotter : aussi, son médecin, M. Esprit, avait-il la précaution de porter du papier dans ses poches, pour rallumer le feu toujours prêt à s’éteindre. Il est juste d’ajouter que la bonne dame, dans la persuasion qu’on pouvait lui apporter du dehors des germes d’un mal contagieux, faisait donner, aux personnes qui venaient chez elle, des manteaux et autres vêtements, qui pouvaient, dans une certaine mesure, les garantir du froid.
C’est à cette période que se rapporte l’anecdote rapportée par Retz. Le trop fameux cardinal, étant allé voir au Louvre la reine d’Angleterre, la trouve dans la chambre de sa fille, plus tard devenue Madame, duchesse d’Orléans.
—Vous voyez, lui dit-elle, je viens tenir compagnie à Henriette. La pauvre enfant n’a pu se lever aujourd’hui faute de feu.
—Henri IV, ô, mon roi, s’écrie le cardinal, c’est ta petite-fille qui, dans ton palais du Louvre, ne se lève point faute d’un fagot !
La vérité est que la pension était en retard et que les marchands, peu respectueux, refusaient tout crédit. Par suite, il n’y avait pas un fagotin de bois dans le palais. Retz représenta au Parlement la honte de cette situation : celui-ci accorda 20 000 livres ; mais, dans la crainte d’offenser Anne d’Autriche, il ne fut pas donné suite à la délibération. Quatre ans après cet incident, en 1652, la grande Mademoiselle, s’étant réfugiée à Saint-Fargeau, se logeait provisoirement dans la chambre de son secrétaire, pendant le temps qu’on perçait une cheminée dans la pièce qui lui était destinée. Huit ans plus tard, de passage à Perpignan, elle constate, avec mélancolie, que les maisons y sont construites à l’espagnole, et qu’il n’y a pas de cheminées ailleurs qu’à la cuisine ; comme elle aimait fort le feu, elle en fut très incommodée.
Mais la province est toujours en retard et ce n’est qu’à la longue que les usages de la capitale y pénètrent. À Paris, il y avait longtemps déjà que les cheminées de chambre étaient répandues, quand, dans les campagnes, on les ignorait. Sous Louis XIV, on les multiplia dans les châteaux royaux : n’en inférez point qu’on y eut plus chaud dans les appartements. Pour se préserver du froid, on recevait dans son lit. À l’époque de la marquise de Rambouillet et des Précieuses, le salon de réception n’est autre que la chambre à coucher ; et, comme les visiteurs craignent les courants d’air, ils demandent et obtiennent d’être admis dans la ruelle, c’est-à-dire dans l’espace libre ménagé entre le lit et la muraille : d’où le nom de coureurs de ruelles qui leur est resté.
C’est au lit que les nobles dames reçoivent les personnages les plus considérables. C’est dans le lit qu’elles se trouvent le mieux à l’abri du froid, surtout quand ce lit est recouvert de fourrures ou même de couvertures bouclées au matelas sur lequel on dort, suivant les recommandations de la Faculté.
Faisait-il vraiment plus froid autrefois que de nos jours ? Après ce qu’on a lu, la réponse n’est pas douteuse ; nous sommes à coup sûr favorisés et, sous ce rapport, la comparaison entre le temps passé et le temps présent est tout à l’avantage de celui-ci. Sans doute, le XIXe siècle a connu des hivers rigoureux ; mais le XVIIe a eu plusieurs grands hivers, notamment celui de 1608, que L’Estoile et Mezeray n’ont pas omis de mentionner ; ceux de 1623, 1659, etc. Le début du siècle suivant fut aussi marqué par un hiver particulièrement rude. En 1709, le froid prit subitement la veille des Rois et, selon l’expression de Saint-Simon, fut prés de deux mois au-delà de tout souvenir. La violence du froid fut telle, que l’eau de la reine de Hongrie, les élixirs les plus forts et les liqueurs les plus spiritueuses cassèrent les bouteilles dans les armoires de chambres à feu et environnées de tuyaux de cheminées, dans plusieurs appartements du château de Versailles. Saint-Simon confirme ce que disent d’autres chroniqueurs, de la rigueur de la température qui régnait à Versailles ; ce que nous savions déjà par Madame et par Dangeau. Même au cœur de l’été, un garçon de fourrière venait, chaque matin, faire du feu dans la chambre du roi pour son lever, et remettre du bois dans la cheminée, si c’était en hiver.
Saint-Simon ne force-t-il pas la note, quand il nous conte que, soupant chez le duc de Villeroy, dans sa petite chambre à coucher, les bouteilles sur le manteau de la cheminée, sortant de sa très petite cuisine où il avait grand feu et qui étoit de plain-pied à sa chambre, une très petite antichambre entre-deux, les glaçons tombaient dans les verres ? Le noble duc a tout l’air de nous en faire accroire ; n’oublions pas qu’il rédigeait ses souvenirs trente ans après les événements dont il nous a conservé le récit.
Il est certain, toutefois, qu’à la table même du roi, Madame éprouvait un froid atroce devant la cheminée, dont le terrible feu lui donnait la migraine sans guérir sa toux. Louis XIV, qui ne ressentait pas plus cette température glaciale que la grosse chaleur, n’en continuait pas moins ses promenades en plein air ; mais, par compassion pour les courtisans, gens de service et gardes obligés de le suivre, il se décida à les suspendre pendant quelques jours.
À Paris, pendant ce fameux hiver de 1709, les spectacles cessèrent aussi bien que les procès. Plus de réunions mondaines, plus de fêtes. Les collèges, les ateliers étaient fermés. Dans le bureau de nouvelles de la marquise d’Huxelles, son copiste s’arrêtait au milieu d’une lettre écrite le 14 janvier : l’encre était gelée ! Le bois faisant défaut, d’Argenson fut chargé d’en faire distribuer aux pauvres. Un magistrat parisien, écrivant sur cette époque, rapporte que le pain geloit sur la table à mesure qu’on le mangeait. Le vin même geloit dans la cave. Une bouteille de vin de Champagne se trouva toute gelée, à l’exception d’un demi-verre qui était resté dans le centre de la bouteille, qui était tout l’esprit-de-vin et qui se trouva plus fort que l’eau-de-vie. Le même narrateur conte avoir vu deux pauvres petits savoyards morts, gelés de froid, au coin d’une porte où ils s’étaient cantonnés et embrassés l’un l’autre pour se réchauffer. On trouva plusieurs personnes mortes dans les chemins ; d’autres, même aisées, mortes dans leur lit. La plupart des enfants nouveaux nés succombaient le jour ou le lendemain de leur naissance ; très peu en réchappèrent.
Toute la nature souffrit de ce terrible hiver : les fruits gelaient dans les fruitiers ; les grains se ressentirent aussi de la rigueur du froid. Une grande quantité d’oiseaux furent trouvés inanimés dans la campagne ; les lièvres, les perdrix mouraient par milliers. Certaines rivières, comme l’Eure, étaient gelées, presque jusqu’au sable et les moulins ne pouvaient plus tourner. Les boulangers vinrent à manquer de farine et il s’en suivit une cherté excessive du pain. Tandis qu’au commencement de 1709, il valait plutôt au-dessous qu’au-dessus de l’ordinaire, il arriva progressivement au chiffre de 51 sous les 9 livres.
