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« Derrière le conquérant, il y avait un homme. Et c’est cet homme que ce livre dévoile. »
Dans "Les Secrets Intimes de Napoléon : Le Quotidien Caché de l’Empereur", le docteur Augustin Cabanès ouvre les portes closes des appartements impériaux pour révéler un Napoléon méconnu : celui de la vie privée, des habitudes étranges, des faiblesses humaines et des passions secrètes. Loin des champs de bataille et des fastes de la cour, on y découvre l’Empereur au réveil, à table, malade, amoureux ou simplement las du pouvoir.
Grâce à des sources médicales, des correspondances et des témoignages rares, Cabanès livre une étude fascinante sur l’homme derrière le mythe : ses rituels obsessionnels, son hygiène minutieuse, ses colères, ses blessures physiques et morales. On y croise Joséphine, ses médecins, ses proches, et l’ombre des batailles qui hantent encore son esprit.
Un ouvrage captivant où l’Histoire rejoint l’intime, révélant le Napoléon secret, vulnérable et profondément humain. Pour les passionnés d’histoire impériale, de psychologie et de mystères historiques, une plongée rare dans les secrets du plus célèbre des empereurs.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Augustin Cabanès, né en 1862 à Gourdon et mort en 1928 à Paris, était médecin, journaliste et historien de la médecine français. Fondateur de la revue Chronique médicale en 1894, il fut l'auteur d'une soixantaine d'ouvrages et créateur du concept de médecine historique.
Spécialiste des rapports entre histoire et médecine, il élucida de nombreuses énigmes historiques grâce à son approche médicale originale. Ses livres, alliant rigueur scientifique et style accessible, demeurent des références pour comprendre les mystères de l'Histoire à travers la santé de ses grandes figures.
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Seitenzahl: 302
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Bruxelles - Paris
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ISBN : 9782390840510 – EAN : 9782390840510
Toute reproduction ou adaptation d’un extrait quelconque de ce livre par quelque procédé que ce soit, et notamment par photocopie ou microfilm, est interdite sans autorisation écrite de l’éditeur.
Augustin Cabanès
Les Secrets Intimes de Napoléon Le Quotidien Caché de l’Empereur
Il semble intéressant de développer comment a évolué la dynastie qu’a fondée Napoléon.
Nous avons dans cette dynastie, l’exemple typique d’une lignée d’arthritiques, dont on peut suivre les manifestations de génération en génération. Il n’y a pas que la médecine qui puisse tirer de cette étude de multiples enseignements : il y a aussi l’histoire, par les conséquences sociales qui en découlent. Il n’est plus à démontrer, en effet, que l’arthritisme compte parmi les facteurs les moins contestables de décadences des familles souveraines.
D’aucuns ont cherché à expliquer les instincts impétueux et déréglés de Napoléon par son ascendance. Taine (1828-1893) en fait le type du condottiere italien du XV e siècle, issu d’aventuriers du Moyen Âge, et qui tiendrait de ses ancêtres la violence de ses passions, lesquelles ne connurent ni frein, ni mesure.
Cette explication n’a d’autre mérite que de reposer sur le principe de l’hérédité, tout comme celle que nous nous proposons de fournir. On a pu dire que l’hérédité est un de ces arguments commodes que l’on emploie à volonté ou qu’on néglige et que ses lois ne sont pas établies d’une façon aussi scientifique et précise qu’il serait souhaitable. Il est cependant incontestable qu’on doit compter avec elle sous la réserve de ne pas la considérer comme un dogme intangible.
Napoléon était si persuadé du pouvoir de l’hérédité et, plus particulièrement, de l’hérédité morbide, qu’à son lit de mort, une de ses principales préoccupations fut de prémunir son fils contre l’affection à laquelle il succombait. L’Empereur prescrivit l’ouverture de son corps, afin qu’on pût y rechercher les causes de la maladie dont il mourrait pour en préserver le jeune prince issu de son sang, par des précautions appropriées. Il avait recommandé d’examiner avec soin l’estomac dans la conviction où il était que là, résidait le siège principal de son mal.
Rappelons, sans pour autant vouloir entrer dans les détails, que l’autopsie de Napoléon pratiquée à Sainte-Hélène, tant par les docteurs anglais que par le médecin d’origine corse qui l’assista dans sa dernière maladie ainsi que selon ces documents officiels, il résulte, en dépit de contradictions qui seront relevées le moment venu, que l’on retrouva, sur le corps de l’Empereur, les symptômes d’ulcération de nature cancéreuse visible surtout dans le voisinage du pylore.
Ceci a été moins remarqué, et n’est pas de moindre importance pour la thèse que nous nous proposons de défendre : le lobe supérieur du poumon gauche était parsemé de tubercules et de quelques petites excavations tuberculeuses. Le cas de Napoléon nous offre donc un exemple type de cette association du cancer et de la tuberculose qui a été longtemps niée, et qui, aujourd’hui, est à peu près partout acceptée.
Pour ce qui concerne l’hérédité, le professeur Raoul Brunon (1854-1929) écrivait ces lignes qui appellent nos méditations : « Dans des villages normands, les familles s’allient entre elles et forment des espèces de tribus sans alliance en dehors d’elles ; et c’est ainsi que les praticiens de la campagne expliquent qu’ils ont souvent l’occasion de voir jusqu’à trois générations successives de cancéreux… Il faut remarquer que les cancéreux n’habitaient pas nécessairement ensemble ; ils appartenaient même quelquefois à des villages éloignés les uns des autres ».
Napoléon appartient à une famille d’arthritiques. Si nous avons choisi cette famille de préférence à une famille obscure, est-il nécessaire d’en donner les raisons ? Ce n’est pas seulement, comme on l’a dit, parce que les malheurs des grands excitent toujours l’intérêt. C’est parce que nous voulons démontrer qu’il faut demander à la science la raison de la destinée des familles, parce qu’elle seule est capable de nous éclairer sur les causes de leur déchéance.
C’est de son père que Napoléon avait hérité ce tempérament arthritique dont il offre le type le plus achevé. On a trouvé, à Ajaccio, un registre sur lequel Charles Bonaparte avait commencé à inscrire les évènements journaliers, tout ce qui pouvait survenir – d’heureux ou de malheureux – dans sa famille. C’est à proprement parler, ce que nos ancêtres appelaient un livre de raison : nous n’en citerons que les premières lignes.
« 1780, mardi 19 septembre, moi, Charles Bonaparte, fils de feu Joseph, j’ai commencé ce registre pour noter tout ce qui arrivera, dans la journée, dans les affaires domestiques, et je prie mes enfants et les héritiers de ma maison de suivre la même méthode, parce que c’est une chose très utile pour le temps présent et le temps à venir. »
Beaucoup de feuillets de ce répertoire familial sont restés blancs et c’est regrettable. Il nous aurait été précieux de connaître les moindres fluctuations de la santé des divers membres de la famille Bonaparte, surtout de celui qui devait jeter tant d’éclat sur le nom qu’il portait. Heureusement, il nous sera aisé de remplir, en partie du moins, ces lacunes, en puisant dans d’autres sources.
Ce que nous espérions retrouver encore – et sur ce point, nous devons le confesser, nos espérances n’ont pas été comblées – ce sont des renseignements sur les aïeux de notre héros, renseignements qui nous eussent permis d’établir son casier sanitaire sur des bases plus élargies. Or, à ce jour, nous avons seulement pu découvrir que le grand-père de Napoléon serait mort, aux environs de la quarantaine, d’un cancer, comme son fils et son petit-fils, mais hâtons-nous de reconnaître que cette information n’est pas étayée d’un document assez probant pour qu’il soit permis d’en faire éclat.
Sur le père de Napoléon, Charles Bonaparte, nous sommes mieux renseignés. Nous décrirons d’abord son aspect physique. Quelqu’un qui entrevit M.et MmeBonaparte durant le séjour qu’effectua un de leurs enfants, Joseph, au collège d’Autun, nous le dépeint ainsi :
« M. de Bonaparte père était de haute taille, sec, maigre, un peu bourgeonné. Il portait une perruque en fer à cheval, avec une bourse et un double cordon de soie noire, qui en sortait et venait se rattacher au jabot, une épée et un habit de soie, passementée avec des brandebourgs. »
De même, on a pu constater chez lui des manifestations variées de l’arthritisme, qu’un lien de famille unit entre elles, bien que disparates, d’un point de vue superficiel. Nous verrons évoluer chez Napoléon, selon l’âge et les circonstances, se succéder, se remplacer, se substituer l’un à l’autre, et pour ainsi dire, par balancement, les symptômes d’une même diathèse, les branches d’un tronc commun, qui est l’arthritisme, syndrome caractérisé par un trouble permanent de la nutrition.
Certains observateurs ont constaté que l’hérédité paternelle a été plus fréquemment notée chez les arthritiques que l’hérédité maternelle. Chez Napoléon, nous en trouvons la vérification la plus nette : c’est de son père qu’il avait hérité ce tempérament arthritique dont il offre le type le plus achevé.
Charles Bonaparte se rend à Paris pour consulter la Faculté sur son propre état de santé. Ce voyage doit se placer à la seconde quinzaine de juin 1783, car on a noté qu’il rendit visite à Napoléon, à Brienne, le 21 du même mois. Pendant son séjour à Paris, comme il ressentait déjà les premiers symptômes du mal qui devait l’emporter, Charles Bonaparte consulta des médecins de la Cour, dont le traitement lui aurait procuré un soulagement momentané. Mais l’année suivante, la maladie montra des signes de nouvelles aggravations. Cédant aux instances des siens, Charles Bonaparte embarqua pour le continent, en compagnie de son fils aîné et de son beau-frère Fesch, le ٩ novembre 1784.
« La traversée fut pénible et les fatigues du voyage augmentèrent les souffrances, à tel point qu’au débarquement, il se vit obligé de renoncer à aller jusqu’à Paris retrouver le docteur Joseph Marie François de Lassonne (1717-1788). Il s’arrêta d’abord à Aix, où il devait laisser au séminaire son jeune beau-frère, qu’il ne se doutait pas qu’il revêtirait un jour la pourpre cardinalice… Là, il se mit entre les mains de l’un des meilleurs médecins de la Provence, le docteur Tournatoire (1736-1800), qui jugea son cas très grave, et lui conseilla vivement d’aller jusqu’à Montpellier, où il trouverait, comme à Aix, un climat assez semblable à celui de son île, et de plus grandes ressources au point de vue médical ». (Grasset-Morel 1900)
L’alimentation devint de plus en plus pénible, l’estomac rejetant toute nourriture. La maladie touchait à son terme : le 24 février 1785, Charles Bonaparte succombait à sa maladie, âgé à peine de quarante ans.
« Les médecins reconnurent que la grosse tumeur qu’il portait dans le bas-ventre avait son siège dans les tuniques de l’estomac, vers son orifice inférieur, et qu’il y avait lieu de croire que le pylore y était compris. Les médecins conclurent que ces vomissements étaient incurables et qu’ils termineraient les jours du malade. »
Signalons que le mot cancer ne figure pas dans ce document. Charles Bonaparte est mort à l’âge de quarante ans, ayant été lui-même orphelin à l’âge de 17 ans. L’oncle de Napoléon était foncièrement goutteux… son héritage du côté de la ligne paternelle est, comme on le voit, lourd de tares morbides.
Bonaparte possède un tempérament harmonique par conséquent : « sang groupe A »
Malheureusement, malgré l’aide précieuse de grands spécialistes, nous n’avons pu trouver le groupe sanguin de Bonaparte ni les traces authentiques de sang indispensables à l’analyse.
La famille Murat n’a pu nous faciliter la tâche. Les reliquaires de Marchand (valet de chambre de l’Empereur1791-1876) qui contiennent, entre autres, un lambeau du drap de l’autopsie se trouvent à Malmaison, mais la trace recherchée est de dimension minuscule. Nous n’avons donc pu soumettre, comme nous le souhaitions, des traces dûment authentifiées à des hématologues spécialisés, et déterminer par la chimie le groupe sanguin de notre sujet.
Par contre, toutes les autres analyses concordent pour indiquer que Napoléon avait un tempérament harmonique et par conséquent un sang du groupe A.
À ce titre, l’enfant Bonaparte a besoin de tendresse, de sécurité, d’attention. Or, que se passe-t-il au cours de sa première enfance ? Sa mère court les maquis, son père vit d’expédients, la révolution gronde en Corse, le petit Bonaparte est confié à une nourrice. Il vit donc une première partie d’enfance nettement contrariée.
La deuxième sera plus calme. De sept à quatorze ans, Bonaparte est boursier à l’école de Brienne. Le complexe du boursier est sans doute ancré à cet âge difficile où l’enfant est le plus terrible, le moins adaptable.
En 1785, la mort du père qui survient lorsqu’il a seize ans, en pleine puberté, l’a probablement fortement marqué. C’est l’époque où Bonaparte mène la vie de garnison, de quinze à vingt-deux ans. Ses angoisses d’adolescent ont été aggravées par l’annonce des évènements révolutionnaires, apportant une grave incertitude quant au début d’une carrière militaire. Dans ses petits logements provinciaux, Bonaparte consacre beaucoup de temps à lire, à emmagasiner de la littérature philosophique ou stratégique. Ici encore, il faut noter que l’adolescence de Bonaparte a été singulièrement marquée par les évènements politiques.
La jeunesse de l’officier corse est encore plus ouverte aux influences extérieures. Bonaparte montre un sens très vif d’adaptation. Peu de mois se passent pour qu’il se rallie aux idées révolutionnaires les plus excessives, celles des robespierristes, alors qu’il sort d’une école royale traditionnelle. Mais ce ralliement n’est pas l’expression d’une tendance profonde. Après thermidor (chute de Robespierre le 26 juillet 1794), il vire de bord et se dédouane en effectuant pour la Convention la peu reluisante besogne de « Vendémiaire » (le 13 vendémiaire, An IV [5 octobre 1795], eut lieu le pacte républicain, le liant à jamais à la Nation). En 1796, il épouse Joséphine qui contribue efficacement à lui obtenir le commandement en chef de l’armée d’Italie.
De vingt-huit à trente-cinq ans (1797-1804), Bonaparte saura s’adapter à presque toutes les circonstances. Il sait se faire oublier en Égypte et rappeler pour le coup d’État de Brumaire. Il accepte à ses côtés deux consuls encombrants dont il se débarrasse habilement. Il sait faire la paix avec l’Église et avec l’Angleterre et s’imposer à la France, tel un monarque apportant le calme et la lumière.
Fixisme
De trente-cinq à quarante-deux ans, l’Empereur voit son tempérament se durcir. Il triomphe à Austerlitz et après l’entrevue de Tilsitt, bâtit le système continental : la France de 130 départements. Cette harmonie fait de lui un créateur d’envergure exceptionnelle. Il brise les obstacles, mais il renonce peu à peu à ceux qui, devenus moins sûrs ou moins indispensables, lui ont apporté les ressources de leur expérience : Talleyrand, Fouché et même Joséphine sont écartés. Ce chef audacieux s’isole sans bien s’en rendre compte et se coupe de la réalité politique. En 1811, il ne dépend plus que de lui-même et par une tendance inquiétante de persécuté, il devient persécuteur. La quarantaine devient pour Napoléon une étape décisive dans sa vie privée et publique.
Après quarante-deux ans, Napoléon s’enracine dans ses habitudes. Il a conquis sa nouvelle épouse sur le champ de bataille, bâti un État européen qu’il veut préserver et léguer à son fils. Son inflexibilité est croissante et ses proches collaborateurs ne jouent plus que des rôles de figurants. C’est ce fixisme qui mènera Napoléon à Fontainebleau, puis à Waterloo.
La veille de cette ultime bataille, Dominique Larrey rend visite à Napoléon dans la ferme du Caillou. Ce chirurgien de grande expérience avait sauvé bien des vies humaines sur les champs de bataille et sa connaissance des hommes était remarquable. Il avait installé son ambulance dans les granges du Caillou et va passer quelques instants avec l’Empereur pour s’entretenir des blessés de la veille et des dispositions à prendre pour le lendemain. Le chirurgien observe son interlocuteur auquel l’attache une fidélité inébranlable : Napoléon se confie à l’homme pour lequel il ressent une grande admiration et une vive amitié. Le professeur Treue fait état de cet entretien, mais nos recherches et celles du dernier biographe de Larrey, le Dr André Soubiran, n’ont pas permis de retrouver le récit de l’entretien et surtout les observations qui auraient été d’une valeur inestimable.
Hémorroïdes et fatigues
Napoléon n’aborde pas le champ de bataille avec une mentalité de vainqueur. Il a quitté Paris, fatigué, las de devoir engager à nouveau le combat contre les coalisés. Le 15 juin, au soir, à Charleroi, il était épuisé. Le matin du 17, il a donné des signes de fatigue en quittant Fleurus.
Le soir du 17, au Caillou, il est dans un état de grande lassitude. Il se couche à vingt-deux heures et se lèvera vers deux heures du matin, n’ayant donc dormi que quatre heures. Plus tard dans la matinée, vers onze heures, alors que la bataille va s’engager, Napoléon somnole, assis à cheval sur une chaise, la tête appuyée sur les mains. Pendant quelque temps, il va rester assis sur une chaise placée sur un tertre devant une petite table où sont étalées les cartes. À plusieurs reprises, il va même tomber de sommeil sur les cartes déployées. Ainsi le voit le lieutenant-colonel Élie de Baudus, aide de camp du maréchal Soult ainsi que Conrobert.
La fatigue est-elle la seule explication ? Le docteur Cabanès a établi par des recoupements de témoignages que Napoléon souffrait d’une crise hémorroïdale qui lui rendait fort pénible l’exercice du cheval. Il réduira donc au minimum ses déplacements à cheval, ne se rendant qu’aux endroits où sa présence paraît la plus nécessaire, au lieu-dit Trimotia où fut construite la ferme de la Belle-Alliance. À cet endroit, les hommes et les chevaux pouvaient s’y désaltérer et y trouver un cabaret. Inutile d’insister sur le fait que durant la bataille le tenancier précédent avait abandonné son exploitation.
Cette crise hémorroïdale n’est évidemment pas la cause de la défaite de Waterloo ; même si pour les grands personnages de l’Histoire, de petites causes peuvent avoir de grands effets. Mais elle éclaire singulièrement le diagnostic que Larrey a pu établir de Napoléon en cette soirée historique.
Reste une question : Napoléon avait-il, à Waterloo, la pleine possession de ses moyens ?
Sa santé physique était-elle entière ?
En présence de témoignages multiples et contradictoires, l’historien s’interroge, le philosophe médite, le physiologiste reste hésitant.
Les causes de la défaite de Napoléon seraient plus lointaines qu’on ne l’enseigne généralement. Dès 1809, la vision de Napoléon n’est plus aussi nette que par le passé. Un nuage d’orgueil s’est interposé entre lui et les objets. Il voit ses propres objets démesurément grands, et ceux de l’ennemi lui apparaissent infimes. Un tel défaut d’optique qui, en grandissant, deviendra une des causes de sa ruine définitive est imputable à l’orgueil et aussi à la part sans cesse croissante qu’il donnera aux facteurs moraux… L’imagination et l’orgueil l’emportent sur le caractère ; en d’autres termes, il y a rupture de l’harmonie si nécessaire entre les qualités intellectuelles et les qualités morales.
« L’Empereur est fou, tout à fait fou, il nous jettera tous, tant que nous sommes, cul par-dessus tête, et tout cela finira par une épouvantable catastrophe ». Grâce à sa prodigieuse vigueur physique autant qu’intellectuelle, Napoléon avait pu suffire, jusqu’à Wagram, aux exigences d’un commandement unique et absolu. Jusque-là, tout était pensé et ordonné, ne laissant à personne le droit de réviser ses ordres, de modifier ses instructions. « Tenez-vous-en strictement aux ordres que je vous donne !mandait-il à son major général le 14 février 1806. Exécutez ponctuellement mes instructions, moi seul je sais ce que je dois faire… »
Duc Degrès
Plus tard, quand le surmenage eut produit dans son organisme un affaiblissement, non de l’intelligence, mais des facultés d’attention et de prévoyance, et quand, sous l’action dissolvante de l’orgueil, son imagination ardente ne connut plus de frein, on vit se produire des lacunes dans l’envoi des ordres impériaux, et ceux-ci devinrent de moins en moins indiscutables… Si l’on ajoute la suspicion des troupes à l’égard des maréchaux et généraux, résultant des évènements politiques de 1814 et des premiers mois de 1815, il faut admettre que l’armée française entrée en Belgique le 14 juin 1815 était un organisme atteint de nombreuses tares, et pourtant c’était une armée qui, dans son ensemble, n’a jamais été plus ardente, plus enthousiaste, plus confiante dans le succès.
À quoi serait donc dû, aux dires du critique dont nous venons de reproduire l’argumentation, le revers de Waterloo ? Aux fautes, peu nombreuses, mais graves, que Napoléon aurait commises durant la campagne de 1815 ; fautes qui semblent devoir être attribuées à une certaine lassitude, s’accompagnant d’une diminution de l’énergie objective et d’un moindre souci des détails que par le passé ; d’un manque absolu de sévérité à l’égard des soldats indisciplinés ; enfin au défaut de confiance dans le succès final.
« Durant la campagne de ١٨١٥, Napoléon s’est montré médiocre stratégiste dans la préparation de la bataille, médiocre tacticien, en la livrant. Depuis plusieurs années, ses facultés intellectuelles avaient baissé. Il s’était condamné lui-même quand il avait dit à Austerlitz : “ Le général Ordener est usé ; on n’a qu’un temps pour la guerre. J’y serai encore bon six ans ; après quoi, moi-même, je devrai m’arrêter ” »
Lieutenant-colonel Grouard
Arthritisme, rhumatisme, entérite, hémorroïdes…
Napoléon était un arthritique, né dans une famille d’arthritiques. De là, ses tendances au rhumatisme, à l’entérite, aux hémorroïdes. Au cours de son enfance, des témoins ont remarqué son teint jaune, sa maigreur, ses maux d’estomac. Au siège de Toulon, il attrape une gale qui se développera en terrain favorable chez cet arthritique, d’autant que les remèdes de l’époque n’avaient pas la force et l’efficacité des nôtres. Toute sa vie, il se plaindra d’une « gale rentrée » qui était vraisemblablement un eczéma chronique.
Bonaparte supportera bien les chaleurs de la campagne d’Égypte, mais à son retour, ses proches le trouvent toujours fort maigre et très jaune.
Le 18 brumaire (18 novembre), l’homme dominé par l’émotion, a de la peine à se ressaisir. Il s’égratigne la peau du visage, lacère de ses ongles les boutons qui le couvrent et se montre à ses soldats avec une apparence de blessure à la face.
C’est à trente-cinq ans, avec l’avènement de l’empire, que l’homme va changer en peu d’années. Son teint blanchit, le crâne se dénude, la figure se bouffit, le corps s’épaissit. L’expérience lui a démontré que le bain et l’exercice sont nécessaires pour combattre son arthritisme croissant.
Napoléon va donc passer un temps de plus en plus long à prendre des bains très chauds, qui se prolongent parfois plusieurs heures. Quant à l’exercice, outre ses longues courses équestres, il faut noter son goût pour la marche et son besoin d’agitation presque perpétuel. Le but de tout ce mouvement est de provoquer une transpiration abondante, soulagement classique des arthritiques.
Crise de larmes et tentative de suicide
De 1802 à 1806, il se porte bien, mais ses maux d’estomac le reprennent à partir de 1809. Joséphine doit subir son mauvais caractère, ses sautes d’humeur. Il envisage de se rendre aux eaux d’Arène, pour guérir de ses maladies de peau qui semblent avoir réapparu.
En 1812, Napoléon souffre d’insomnie, de migraines et même d’angoisses. Il est très sensible à l’influence atmosphérique, aux incidences morales. Lorsque son estomac est irrité, il tousse nerveusement pendant des heures. La succession ininterrompue d’éléments défavorables au cours de la campagne de Russie vient à bout de la santé de l’Empereur, qui donnera plusieurs fois des signes d’abattement. Pourtant rien ne subsiste de cette dépression lorsqu’il prend le chemin du retour. Il aura cependant quelque peine à se remettre d’une indigestion au cours de la bataille de Leipzig (18 octobre).
Que faut-il penser de la tentative de suicide de 1814 à Fontainebleau ? Il s’agit vraisemblablement d’un paroxysme dans une période d’anéantissement physique et moral.
Napoléon passe ensuite dix mois de repos à l’île d’Elbe. Sa santé s’améliore constamment. Il reste cependant préoccupé moralement et la pensée de l’impératrice et du roi de Rome ne le quitte pas.
Les Cent-Jours le verront, après le retour triomphal à Paris, connaître des somnolences fréquentes. Des témoins constatent sa tristesse, la fréquence de ses pensées lointaines. Un jour, même Carnot le surprend en larmes devant le portrait de son fils.
Napoléon fait usage de café pour vaincre sa somnolence et combattre ses maux d’estomac. À Waterloo, Napoléon n’était plus l’homme des campagnes d’Italie.
Dans son rôle maternel, sans doute en souvenir de son enfance passée auprès d’une « mamma » corse
Napoléon est un homme qui a franchi assez mal l’étape de la quarantaine. En 1807, avant cette quarantaine névralgique, Napoléon a deux morphologies, fait remarquer le docteur Corman. « Si, de la main on cache le cou, la nuque, l’angle mandibulaire et l’oreille, l’on obtient le visage pur au front magnifique de Bonaparte. Quand on retire la main, s’y ajoute l’embonpoint acquis par l’Empereur ».
Il y aurait beaucoup à dire de ses petites mains. Les muscles durs de la main de Bonaparte. Les doigts restent carrés, les dernières phalanges sont arrondies, les ongles fins et translucides. Ce sont des mains de passionné. La main de Napoléon note l’absence du signe de Mars. Ces indications font admettre que l’homme était admirablement doué et que la guerre n’était pas son but.
Les trois zones du visage ont évolué différemment. Si le front de Bonaparte, bossué, dominateur, l’emportait sous le Consulat, celui de l’Empereur surplombe toujours sans attirer toutefois la première perception. Ce n’est que le masque mortuaire qui restituera à ce front toute son importance, constante dans la vie de Napoléon. Autre signe typique, les cheveux châtain-brun, abondants à la vingtaine, clairsemés à partir de la quarantaine restent toujours plantés bas, laissant le frontal dénudé.
L’évolution se dessine dans la partie centrale du visage : si le nez d’importance moyenne demeure droit de Milan à Sainte-Hélène, les narines sont légèrement plus ouvertes après ١٨٠٩. Les sourcils restent en barre droite, rapprochés des yeux bleus, mais ceux-ci se sont encaissés. Les paupières sont toujours aussi fines, mais les iris se sont assombris. La bouche ne s’est pas élargie, mais la lèvre inférieure est devenue plus charnue.
C’est surtout l’étage inférieur qui traduit une grande évolution : l’angle droit de la mâchoire de Bonaparte s’est arrondi en 1809, et s’il réapparaît dans le masque mortuaire, l’authenticité de cette partie de l’objet est plus que douteuse… nous en reparlerons. La saillie du menton par rapport à la bouche s’est adoucie, sans marquer de proéminence.
Dominer et se dominer
De cet examen, les morpho-psychologues tirent plusieurs conclusions : l’étage inférieur, étroit et rétracté, s’est arrondi, Napoléon tient compte du milieu, des contingences, plus que Bonaparte. La bouche moins hermétique de Napoléon marque une diminution de la maîtrise de soi, un contrôle étroit de l’intérêt personnel. Le peu d’importance de l’étage inférieur du visage est signe d’instincts modérés et de spiritualisation, même si cette zone faciale est plus grande chez Napoléon que chez Bonaparte. L’étage moyen, plus encaissé chez l’homme mûr, fait état d’une vive sensibilité et la saillie du nez indique l’impulsivité. Mais le nez de 1809 se confond mieux avec la face antérieure que celui des campagnes d’Italie. Le regard moins brillant marque une réduction sensible de l’ardeur passionnelle, les pommettes moins saillantes dénotent une moins grande tendance à l’action enthousiaste. Mais la rétraction des ailes du nez, restée constante, dit que l’homme continue à se discipliner très étroitement.
La « dominante cérébrale » est l’essentiel de cette analyse morphopsychologique. Un don de mémoire et d’assimilation, un grand sens pratique et concret apparaissent sur le front large et dégagé de Napoléon. Mais la personnalité intellectuelle ne s’est pas affermie, le sens critique s’est réduit. L’homme s’applique de plus en plus à se dominer et à dominer, plutôt qu’à développer sa personnalité propre.
C’est sans doute dans son effort d’adaptation au milieu ambiant que Napoléon a perdu beaucoup de l’individualité de Bonaparte. Il a gagné en sociabilité ce qu’il a abandonné en originalité et en maîtrise d’un « moi » impulsif et violent. C’est un rétracté qui s’est progressivement dilaté.
Les instincts de Napoléon : l’Amour
Tous les morphopsychologues sont d’accord : nous nous trouvons d’Arcole à Sainte-Hélène devant un type très caractéristique de passionné accentué.
La veille de la bataille de Waterloo, Napoléon est un homme seul. Sa première épouse, Joséphine, dont il s’est séparé en 1809, lors de la crise de la quarantaine, est morte le 29 mai 1814. Une semaine plus tôt, le 21 mai 1814, son épouse légitime, Marie-Louise, est rentrée en Autriche. Napoléon ignorera qu’à la suite des intrigues de Metternich, la « bonne Louise » a pris pour amant le comte de Neipperg le 25 septembre 1814.
À l’île d’Elbe, il a attendu trois cents jours l’arrivée de Marie-Louise. La chambre de l’épouse était prête, mais l’Empereur a compris que le cabinet autrichien mettait obstacle à sa venue et s’efforçait de l’ajourner.
Lorsque la sentimentale Marie Walewska, la seule femme qui l’ait sans doute vraiment aimé inconditionnellement, lui rend visite à l’île d’Elbe, le 2 septembre 1814, l’Empereur a pris soin de dissimuler à tous, les liens qui l’unissent à cette femme. Il a cédé sa chambre à l’amante polonaise, il s’est officiellement couché dans une tente dressée face à sa résidence. Les mameluks dorment également sous la tente. La jeune sœur de Marie dort avec celle-ci dans la maison.
N’a-t-il pas appris le même jour par le frère de Walewska, agent secret dépêché d’Elbe aux eaux d’Aix où se trouvait Marie-Louise, porteur d’un message personnel de l’impératrice, que celle-ci est étroitement surveillée et aspire à gagner l’« heureuse île » ? Le séjour de Marie Walewska a surtout permis à Napoléon de s’occuper des intérêts de son fils naturel le jeune Alexandre Walewski. Et l’Empereur s’est montré soucieux de la rumeur publique.
Une seule idylle en un an
Au retour de l’île d’Elbe, en mars 1815, Mmede Pellapra, conquête facile lors de l’entrée à Lyon de 1806, se retrouve sur la route de Napoléon. Il sait qu’une fille lui est née de cette idylle rapide. Déguisée en paysanne, elle a couru sur la route de Grenoble pour distribuer des cocardes tricolores aux soldats de LouisXVIII. Le soir de l’entrée à Lyon, Émilie de Pellapra tombe dans les bras de l’Empereur retrouvé. Mais cette amoureuse de printemps ne va guère retenir Napoléon, à présent fourbu et pressé de regagner Paris.
Dès son arrivée aux Tuileries, le 20 mars, celui-ci a vu revenir à lui les femmes qui lui ont voué une adoration sincère. Parmi elles, MlleGeorge, l’actrice du Français, une beauté majestueuse et indolente qui fit naguère, sous le Consulat, une vingtaine de visites à Napoléon, à raison de deux par semaine pendant deux mois. Elle fait savoir à l’Empereur qu’elle a réuni des papiers compromettants pour Fouché. Le souverain s’inquiète de savoir si l’actrice a également demandé de l’argent et sur une réponse négative, il lui fait remettre 20000 francs. Mais Napoléon ne la reverra point.
Aux Tuileries, il y a aussi Walewska, accourue de Naples, portant un message de Murat et quelques autres amoureuses de moindre importance. Mais l’Empereur reste chaste. À l’exception incertaine de la brève rencontre avec Émilie de Pellapra à Lyon, il faut remonter à près d’un an pour le trouver incontinent. Encore ne s’agissait-il que des dames d’honneur de sa sœur, la princesse Pauline, nerveuse, frivole qui, à l’île d’Elbe, s’employait à chasser ses tendances mélancoliques.
Pourtant Napoléon est préoccupé. Il parle à ses intimes de l’impératrice et du roi de Rome. De Grenoble, de Lyon, il écrit à Marie-Louise :
« Viens me rejoindre avec mon fils ». Des Tuileries, il a réitéré l’appel : « Sois à Strasbourg, avec mon fils le 15 ou le 20 ».
Mais l’impératrice refuse de rentrer et le 7 mai, elle fait demander la séparation. Souvent encore, jusqu’à sa mort, mais seulement devant ses fidèles, Napoléon prononcera le nom de Marie-Louise.
À plusieurs reprises, ses collaborateurs le trouveront prostré, incapable de se faire à l’idée de ne plus revoir sa femme et son fils. À cette époque, il connaît probablement déjà son infortune et se réfugie dans la mélancolie, coutumière aux passionnés.
Protéger la mère et l’enfant
Le 11 juin, à huit heures du soir, à la veille de partir pour Waterloo, il a convoqué Marchand, son valet de chambre. Il l’a chargé de porter deux paquets volumineux : l’un chez MmeWalewska et l’autre chez Mmede Pellapra. Il n’a pas oublié les mères de ses deux enfants, Alexandre Walewski, futur ministre de NapoléonIII et Émilie de Pellapra, future princesse de Chimay.
Et l’on voit ainsi apparaître ses tendances profondes. Depuis l’enfance passée auprès de la « mamma »corse, élevant difficilement ses huit enfants, Napoléon a respecté avant tout, dans la femme, son rôle maternel. Fils d’un nobliau prodigue et paresseux mort prématurément, à trente-neuf ans, il a appris à respecter et aimer les mères de famille. Il le dira tout net à Mmede Staël qui lui demande quelle est la femme qu’il estimerait le plus : « celle qui ferait le plus d’enfants, Madame ».
Il a connu Joséphine lorsqu’Eugène de Beauharnais est venu demander au « général vendémiaire », l’autorisation de conserver l’épée de son père. À son retour d’Égypte, il reprend Joséphine, infidèle, parce qu’Eugène et Hortense joignent leurs voix et leurs larmes à celles de leur mère, envers qui Bonaparte se montrait intraitable.
Plus tard, il aura la même tendresse, la même inclination à pardonner la mère du roi de Rome. C’est ce désir de pardonner la mère et l’enfant qui transparaît dans ses interventions au cours de la préparation du Code civil : il met fin à l’égalité démocratique voulue par la Révolution et rétablit l’autorité du père pour protéger la famille.
Peu d’hommes ont fait l’objet d’un examen aussi minutieux de leur vie sentimentale et sexuelle que Napoléon. La moindre parole rapportée, parfois déformée, a été commentée cent fois. La plus petite allusion intentionnelle a été traduite en décision, en acte réfléchi. Nombreux historiens ont fait le bilan de la vie sexuelle de Napoléon et à quelques unités près, on reste au-dessous de la douzaine d’aventures sans lendemain, en deçà des doigts d’une main en matière de liaisons suivies. Ce passionné est bien resté maître de son instinct de reproduction.
Et lorsqu’on lit ses célèbres lettres d’amour écrites à Joséphine au cours de la campagne d’Italie, on s’étonne certes de l’exaltation sentimentale de cet amoureux passionné, mais, quelle surprise aussi de constater que ce jeune général de trente ans reproche presque uniquement à son épouse, son aînée de quatre ans, sa froideur et son indolence sexuelle ! Bonaparte n’est pas conscient du fait qu’il ait choisi Joséphine parce qu’elle synthétisait ses trois aspirations : une épouse plus âgée remplaçant la « Mamma » lointaine, la sécurité matérielle (Joséphine était riche) et un appui dans ses ambitions professionnelles.
Joséphine se dépêtre de son fougueux amant en lui annonçant une grossesse imaginaire, car elle connait son désir de paternité. Elle ne sait pas encore que dix ans plus tard, il la quittera parce qu’elle se révèlera incapable d’enfanter l’héritier dynastique. L’exaltation de Bonaparte retombera d’ailleurs très vite. L’amour-sentiment fera place chez lui à l’amour-pulsion physiologique. La déception amoureuse de Bonaparte dès la campagne d’Italie, accélèrera le transfert de sa passion du mariage vers la carrière. « Ma maîtresse, c’est le pouvoir », dira-t-il un jour.
Il est doux et réservé avec celles qui passent dans son lit, mais il n’a guère le temps de s’attarder à l’érotisme. Il ne se préoccupe pas d’amours compliquées à la Werther, de recherches sensuelles morbides comme Rousseau. Il se contente d’obéir aux pulsions impérieuses et place sans doute sur un autre plan, supérieur celui-là, le mariage dont le but unique est la procréation. La femme de ses rêves, c’est la mère. Celles qu’il distingue, qu’il choisit, qu’il retient sont grandes, elles ont des formes généreuses, une taille creusée, un bassin large.
Il y aurait sans doute beaucoup à dire de l’influence qu’a exercée Napoléon sur la mode féminine impériale. Les robes, en tout cas, avantageaient les femmes correspondant au « type féminin » de Napoléon : gorge « pigeonnante », taille haute, hanches effacées sous les longs plis étirant la silhouette.
À la Malmaison, à la veille de partir pour l’exil sans espoir de retour, Napoléon reçoit trois femmes: Hortense (sa fille adoptive), Walewska et son fils ainsi que Pellapra et sa fille. D’autres qui sollicitent une entrevue, une dernière entrevue, seront écartés. Et celle qui voudra l’accompagner sera éloignée, avec ménagement, comme l’a demandé l’Empereur. Abandonné par le plus grand nombre, éloigné des femmes qui l’ont rendu père, l’exilé de Sainte-Hélène, gagné par l’ennui, se laissera aller. Il donnera deux enfants à une nerveuse, peut-être à demi hystérique, Mmede Montholon. Celle-ci quittera le rocher en 1819, après avoir semé la discorde entre les compagnons de l’Empereur et non sans tirer de cette aventure de substantiels profits matériels. Conclusion triste et décevante d’une vie sexuelle entièrement dominée par des préoccupations cérébrales.
En congé pendant la Révolution
Si Éros ne tenaillait pas l’Empereur, Thanatos le tracassait assez peu. Son instinct de conservation était aussi discipliné que son instinct de reproduction.
Bonaparte s’était vite familiarisé avec la lutte pour la vie. Son père, Charles Bonaparte, par des intrigues diverses, s’était fait délivrer un certificat d’indigence, ce qui lui permit de solliciter des bourses pour l’éducation de ses enfants. Élisa fut « casée » à Saint-Cyr, Joseph dans une école militaire et Napoléon à l’école de Brienne. Il lui fallut pourtant payer la pension de Lucien à Brienne, parce que le règlement ne permettait pas que deux frères fussent boursiers en même temps dans cette école. Notre cadet du roi dut entendre bien souvent que son état privilégié lui donnait des devoirs envers ses frères et sœurs.
Cette position de boursier le plaçait également en état d’infériorité par rapport à ses condisciples et les contemporains ont souvenir de rages contenues, de colères rentrées à ce propos par le jeune Bonaparte.
À seize ans, quelques mois après que son père ait succombé à Montpellier du cancer qui le rongeait, il passe avec succès l’examen de lieutenant d’artillerie. Sa mère est désormais seule à devoir faire face aux charges familiales et aux dettes paternelles. Letizia s’acharnera longtemps aussi à dégeler quelques créances, pour la plupart irrécupérables.
Après dix mois de service, Bonaparte prend un an de congé, avec solde, en Corse et se préoccupe d’obtenir des subventions pour la petite exploitation agricole de sa mère. À l’expiration du délai, il fait prolonger son congé d’un semestre, sans solde cette fois, et vient à Paris faire le siège des bureaux administratifs pour décrocher la manne attendue à Ajaccio.
Il fit preuve de beaucoup d’insistance, pour peu de résultats. En juin 1788, il rejoint son régiment à Auxonne, où il reste lieutenant en second jusqu’en 1789, mais à l’été de la Bastille, le voilà reparti en Corse avec un nouveau congé de six mois, solde payée d’avance. Il restera à Ajaccio seize mois, en échappant ainsi au plus gros de la tourmente révolutionnaire. Il tentera cependant de profiter du mouvement paoliste d’indépendance de la Corse, mais il sera écarté, mortifié, par le vieux leader autonomiste. Il regagnera la France pour prendre garnison à Valence.
Son objectif : l’avancement
La situation financière de Letizia s’est améliorée par un héritage longtemps disputé et la succession d’un oncle. Cet argent servira partiellement à acheter les voix qui permettront d’élire Bonaparte lieutenant-colonel en second, du deuxième bataillon de volontaires corses.
