Petits essais philosophiques - Jean-Michel Longneaux - E-Book

Petits essais philosophiques E-Book

Jean-Michel Longneaux

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Beschreibung

Approche philosophique de l’éthique clinique

Dans le monde de la santé, comme ailleurs, on justifie des décisions au nom de grands slogans (la liberté, la dignité, les droits de l’homme, etc.) sans savoir d’où ils viennent, ce qui les fonde et les justifie. N’est-ce pas vivre dans l’ignorance de soi-même que de revendiquer de tels principes sans jamais se demander si l’on a raison de les défendre… et parfois de les imposer ? Il appartient à la philosophie d’interroger, sans concession, nos évidences. L’enjeu est éminemment pratique : le chemin qui nous reconduit à nous-mêmes demande qu’on se détourne de ce qui empêche de penser.

Des réflexions faisant écho à chacun de nous, tels des voyages vers nous-mêmes

EXTRAIT

Le bonheur ? Il faut bien en convenir, l’évolution de la médecine actuelle laisse peu de place aux sentiments, aux émotions et, d’une façon générale, à l’humain. Certains jugeront peut-être le propos un peu sévère. Car l’intérêt grandissant pour l’éthique témoigne au contraire de ce souci d’humaniser les lieux de soins, précisément en rendant à l’humain – et donc à son souci légitime de bonheur – la place centrale qui lui revient : l’existence d’un comité consultatif de bioéthique pour le pays, l’obligation pour les hôpitaux d’avoir un comité d’éthique, l’apparition de cours d’éthique dans la formation des médecins et des infirmières, la multiplication des formations en éthique, des supervisions pour les professionnels, en sont autant de signes visibles.

A PROPOS DE L’AUTEUR

L’auteur de ce recueil est philosophe, professeur à l’Université de Namur, conseiller en éthique dans le monde de la santé et rédacteur en chef de la revue Ethica Clinica.

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Veröffentlichungsjahr: 2016

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Avant-propos

À huit reprises déjà, Jean-Michel Longneaux a introduit, par une approche philosophique, le thème du Printemps de l’éthique, colloque international qui rassemble chaque année à Libramont plus de 500 soignants de toutes professions.

Il le fait chaque fois à la manière d’un accompagnateur, qui invite joyeusement les participants à cheminer avec lui : ne dirait-on pas une randonnée en boucle, dont les cairns ont la forme de questions et dont les paysages font écho aux réponses proposées ? Au terme de chacune des balades, ce sont des marcheurs à la fois ravis et étonnés par leurs découvertes qui retrouvent, avec un tout autre regard, leur point de départ.

Mais ne nous y trompons pas : loin des curiosités touristiques qui attirent les grandes foules, l’auteur parie depuis toujours sur le développement durable : chacun des itinéraires qu’il propose constitue avant tout un voyage vers soi-même.

Il rejoint ainsi Socrate, un de ses illustres prédécesseurs : « Connais-toi toi-même et tu connaîtras l’univers et les dieux. »

À l’heure où rendez-vous est pris avec Jean-Michel Longneaux pour le 9e Printemps de l’éthique, il est temps de rassembler ses itinéraires, de les partager au plus grand nombre et d’exprimer ainsi toute notre amitié et notre gratitude à l’auteur.

Cécile Bolly

La nourriture que nous emportons au sommet a toujours poussé dans la vallée.

Z. Ziglar

Prendre soin et être heureux : mission impossible ?

L’«  éthiquette »

Le bonheur ? Il faut bien en convenir, l’évolution de la médecine actuelle laisse peu de place aux sentiments, aux émotions et, d’une façon générale, à l’humain. Certains jugeront peut-être le propos un peu sévère. Car l’intérêt grandissant pour l’éthique1 témoigne au contraire de ce souci d’humaniser les lieux de soins, précisément en rendant à l’humain – et donc à son souci légitime de bonheur – la place centrale qui lui revient : l’existence d’un comité consultatif de bioéthique pour le pays, l’obligation pour les hôpitaux d’avoir un comité d’éthique, l’apparition de cours d’éthique dans la formation des médecins et des infirmières, la multiplication des formations en éthique, des supervisions pour les professionnels, en sont autant de signes visibles. Néanmoins, il faut rester lucide. Chacune de ces initiatives pèse peu sur l’évolution réelle de la médecine : le comité consultatif produit des textes qui, sous couvert de promouvoir l’humain, exposent sur un même thème des positions contradictoires entre elles. Le premier avis rendu sur l’euthanasie est à ce titre exemplaire des avis qui suivront. Il proposait quatre pistes, déclarées toutes « éthiques », allant d’une libéralisation totale à une interdiction sans exception : comment s’y retrouver ? Quant aux comités d’éthique dans les hôpitaux, ils en sont réduits à vérifier des protocoles de recherche, et touchent peu les membres du personnel. Bien plus, ceux-ci ne semblent guère s’y intéresser, et parfois même en ignorent l’existence. En ce qui concerne les cours d’éthique, pour de trop nombreux étudiants, ils restent des cours de seconde zone, loin derrière les « gros » cours, ceux dits « techniques ». Et en ce qui concerne les formations et conférences, on constate que bon nombre de médecins s’y rendent moins par intérêt pour l’éthique que pour obtenir leurs points d’accréditation. Sans doute l’éthique est-elle de plus en plus présente, de plus en plus visible, mais, on doit bien l’admettre, elle reste marginale. Elle n’est encore qu’une « éthiquette2 ». Elle n’est pas investie comme une démarche qui peut rivaliser avec les véritables forces qui déterminent l’évolution de la médecine contemporaine, à savoir la technique, l’économique et le juridique. Si ce sont ces trois piliers qui supportent la médecine d’aujourd’hui, alors c’est de leur côté qu’il faut chercher le bonheur auquel on peut prétendre.

Le règne de la technique

Comment nier que la médecine se technicise de plus en plus ? On songe entre autres aux développements spectaculaires de l’imagerie médicale, de la microchirurgie, de la robotique (cf. ces robots qui viennent auprès des patients, tandis que le médecin-pilote reste dans son bureau, éventuellement dans un pays étranger). Toutes ces inventions modifient la manière de soigner. On ne s’en plaindra pas dans la mesure où le but recherché est l’efficacité. Mais le prix à payer est connu depuis longtemps : c’est la perte du sujet. En effet, le développement des techniques passe par la recherche scientifique. Or celle-ci a comme caractéristique principale l’objectivité. Il faut entendre par là le fait de réduire ce que l’on étudie au statut d’objet observable, placé en face de soi (ob-jectum, en latin, signifie ce qui est jeté là en face), visible pour tous (comme une image sur un écran d’ordinateur), et sur quoi on pourra agir. En ce qui concerne l’être humain pris dans un tel processus d’objectivation, cela signifie qu’il sera réduit à ce que l’on en voit, à ce que l’on peut en toucher, soit ce corps objectif qu’on a sous les yeux. La personne n’est plus qu’un patient, c’est-à-dire un organe malade, un ensemble de cellules ou de gènes en pyjama. Et de fait, la médecine a la prétention de soigner tous les malades, quels que soient leur état d’esprit, leur parcours de vie, leurs émotions ou leurs convictions. Après tout, cette vie subjective relève de la vie privée de la personne : elle ne doit pas concerner le professionnel du soin.

Mais ce n’est pas tout. En abordant scientifiquement la maladie, on l’a aussi réduite à une question technique : à chaque problème sa solution efficace. Or ramener la vie à un problème technique à résoudre, c’est passer à côté de bien des enjeux qui, précisément, engagent la subjectivité : une maladie ? Pas de problème, on prescrit un médicament, on propose une opération chirurgicale, et ainsi on fait l’économie d’une réflexion sur le retentissement de cette maladie dans la vie du sujet. Un enfant est hyperactif ? Pas de problème : rilatine, et ainsi on fait l’économie d’une réflexion sur le sens de cette hyperactivité. Fatigue ? Pas de problème, il y a des vitamines, et ainsi on fait l’économie d’une remise en question de son style de vie. Rides déplacées ? Pas de souci, la chirurgie esthétique les efface, et ainsi on fait l’économie de devoir s’accepter vieillissant. Trop vieux ? Pas de problème, il y a les homes. Et ainsi on fait l’économie d’une réflexion sur la place de nos aînés dans notre société. En un mot, en réduisant les souffrances à un problème technique qui a sa solution technique, on fait l’économie de la position du sujet face à ces difficultés. On l’observe encore lorsque, dans une institution de soins, un patient « dérange », et refuse d’être un corps docile : cette subjectivité qui refait surface et déborde, qu’en font les soignants ? Face à ce nouveau problème technique, la consigne est de plus en plus fréquemment de s’en décharger au profit du « psy », le technicien attitré pour ce genre de situation. Bref, à chacun son morceau de patient. Enfin, dernière précision, avec cette « technicisation » de la médecine, on perd l’éthique comme lieu (parmi d’autres) où peut se déployer la liberté du sujet. Car la technique laissée à ellemême ne pose qu’une question : est-ce faisable ou non ? Si c’est « faisable », alors pourquoi ne pas le faire ? Or ce qui est « faisable » n’est pas forcément « bien », ou ne correspond pas toujours au choix du patient. Pire, le « faisable » peut parfois se révéler problématique. Ainsi, à titre d’exemple, lorsque le docteur Lejeune découvre le gène de la trisomie, il espère pouvoir soigner les enfants atteints. Toutefois, cela n’est pas « faisable ». Par contre, d’autres remarquent que ce qui est « faisable » avec la technique du docteur Lejeune, c’est de dépister ces fœtus pour avorter. Puisque cette solution, elle, est techniquement « faisable », au nom de quoi s’y opposer ? On élimine ce qui n’est qu’un problème génétique… sans voir que, derrière ce problème, il y a peut-être un sujet.

Bref, dans un tel univers technique, les soignants sont appelés à devenir de bons techniciens : on leur demande de bien faire ce qu’il y a à faire. Comme le revendique l’éthicien Julian Savulescu : « Les objections émises en raison de problèmes de conscience devraient être illégales. Il y a peu de place pour la conscience dans la médecine moderne. Les patients doivent recevoir les soins auxquels ils ont légalement droit. Si les gens ne sont pas préparés à offrir des soins légalement autorisés et efficaces en raison d’un conflit de valeurs et leur religion, ils ne doivent pas devenir médecins3. » Les sentiments, les émotions – et donc le bonheur – n’ont pas non plus leur place : pire, ce sont même des obstacles à l’efficacité. Les états d’âme peuvent distraire, ou conduire à des hésitations, voire à des remords ou de la culpabilité. Ce que l’on demande à un bon professionnel, c’est de « fonctionner ». Et de fait, la médecine, en se technicisant, s’organise pour que ça fonctionne, que les soignants soient heureux ou non.

Le règne de l’économique

Le monde médical est également soumis à des contraintes économiques. Depuis une trentaine d’années, le coût des soins de santé est placé sous contrôle. Restructuration, regroupement d’infrastructures, suppressions d’hôpitaux, créations de bassins de soins, manque de personnel aux étages, numerus clausus, ont pour effet de placer les médecins et les soignants dans un contexte d’incertitude. Ces mesures prises dans le but de faire des économies – à l’origine sans doute indispensables – se traduisent notamment par une surcharge de travail par manque d’effectifs, et un épuisement d’une bonne partie des prestataires de soins. Mais ces restructurations touchent aussi les patients. Le RCM (résumé clinique minimum) en est un bel exemple. Sur la base des données enregistrées en provenance des institutions de soins, on établit des moyennes nationales par pathologie : temps de séjour à l’hôpital, coût, etc. En théorie, en vertu du dogme scientifique énoncé ci-dessus, un cancer du foie étant identique dans le nord et dans le sud du pays, il n’y a aucune raison pour qu’un patient reste deux fois plus longtemps et coûte trois plus à la collectivité dans tel hôpital que partout ailleurs. On établit donc une moyenne des coûts et des temps de séjour à ne dépasser sous aucun prétexte, et on pénalise financièrement les hôpitaux qui franchissent cette ligne rouge. Il apparaît tout de suite que la question de la place du sujet se pose à nouveau : le patient est délibérément réduit à un profil standard, à une pathologie « générale » : sa situation particulière – tout ce qui en fait un sujet unique nécessitant, quant à lui, un accompagnement particulier – n’est pas prise en compte. Bien plus, cette prise en charge devient à présent un handicap pour l’hôpital, puisqu’il risquerait, en dépassant la moyenne (coût ou temps de séjour), d’être sanctionné. Bref, il s’agit aujourd’hui de soigner plus vite et au moindre prix. Quant aux patients à problèmes qui mettent l’hôpital en difficulté, leur sort est aujourd’hui devenu incertain : va-t-on les accueillir ou les envoyer ailleurs ? Mais il est encore d’autres contraintes économiques qui pèsent sur les professionnels. Par exemple, les médecins sont à présent tenus de prescrire un pourcentage de médicaments génériques et, de façon plus large, doivent justifier leurs prescriptions, voyant ainsi leur liberté thérapeutique mise sous contrôle. Autre exemple encore, les firmes pharmaceutiques, qui font du lobbying auprès des médecins et dans les hôpitaux, et qui, en fonction de leurs intérêts économiques, falsifient des études (qui leur seraient défavorables) ou enlèvent du marché des médicaments pourtant efficaces mais peu rentables. Plusieurs études donnent à penser que, depuis quelques décennies, les nouvelles molécules proposées ainsi que les nouvelles techniques mises à la disposition des médecins ont eu pour effet d’augmenter le coût des soins sans véritablement améliorer la qualité de la santé.

Mais cette présence de l’économique imprègne la relation de soins elle-même, pour en faire un bien de consommation comme n’importe quel autre. Ne faut-il pas s’étonner, en effet, de voir Test Achats (guide belge des consommateurs) rendre des avis sur les soins de santé, et par exemple publier des classements à propos des hôpitaux comme ils le font pour des yaourts ou des aspirateurs ? A qui la faute quand on lit, dans l’exposé des motifs de la loi belge sur les droits du patient, que ce dernier doit être considéré explicitement comme un consommateur et le prestataire de soins, comme celui qui offre un service. Que l’évolution des mœurs aille dans le sens d’une consommation des soins, c’est un fait indéniable, observable un peu partout dans les pays occidentaux. Il reste à prouver que la majorité des prestataires de soins s’en réjouit. Et même dans le cas où la réponse serait mitigée, voire positive, il convient encore de se demander s’il est opportun que la loi renforce ce processus en le cautionnant. Car cette vision de la relation de soins sape à la base l’esprit de solidarité, de confiance et de reconnaissance qu’on croyait devoir y trouver (et qui, soit dit en passant, est censée être à l’origine de la sécurité sociale qui finance en partie les soins de santé). Désormais, la personne qui me soigne ne m’aide plus, elle fait ce pour quoi elle est payée, et auquel j’ai naturellement droit. Pourquoi faudrait-il la remercier ? Dans un tel contexte, comment ne pas comprendre que le prestataire de soins se sent de plus en plus amené à pratiquer une médecine dans laquelle il ne se retrouve pas, et qui est de moins en moins source d’épanouissement ?

Le règne du juridique

Le monde des soins est également de plus en plus exposé au risque de poursuites en justice. La loi de 2002 sur les droits du patient avait pour but explicite de protéger tous ceux qui, fragilisés par une pathologie, doivent s’en remettre aux professionnels des soins. Il s’agissait, en quelque sorte, de rétablir un équilibre dans une relation par nature inégale : face à un médecin en bonne santé et seul détenteur du savoir, le patient souffrant et « ignorant » était condamné à faire aveuglément confiance. Toutefois, dans les faits, cette protection du patient se retourne parfois contre lui. Ainsi, face à la menace de poursuites en justice, et vu les primes d’assurance démesurées, certaines spécialités risquent d’être désertées. Afin de se protéger contre tout recours, les médecins auront aussi tendance à faire plus d’examens que nécessaire. Ou à pratiquer les techniques qui offrent le moins de risques, même si elles sont inutiles et plus chères : par exemple, le nombre de césariennes a augmenté considérablement ces dernières années pour cette simple raison que les gynécologues, menacés par d’éventuels recours en justice, n’ont plus suffisamment confiance en leur savoir-faire pour réaliser des accouchements où le risque zéro n’existe pas.

Mais à côté de ces dérives, deux autres problèmes méritent d’être relevés. La première difficulté nous place en amont des droits du patient. Quelle est leur origine ? En vérité, ils s’inscrivent dans la lignée du Code de Nuremberg (1947), qui sera suivi par la Déclaration universelle des droits de l’homme, un an plus tard. D’autres déclarations suivront, qui toutes prolongent ou affinent les deux premiers textes, sans jamais les démentir. Or on sait que ces textes furent élaborés en réaction à des atrocités commises : le Code de Nuremberg contre les expérimentations nazies pratiquées dans les camps de concentration (on découvrira ultérieurement que les Américains n’ont pas fait mieux dans les années 60) et la Déclaration universelle des droits de l’homme contre les régimes totalitaires et toutes les formes possibles d’aliénation de l’homme. Cette origine des droits du patient suffit à indiquer de quelle conception de la médecine on part : on laisse entendre que l’univers du soin est potentiellement le lieu de l’aliénation de l’homme, de son non-respect, voire de sa destruction. Et de fait, comme on l’a vu, la technicisation de la médecine ainsi que les contraintes économiques de plus en plus lourdes relèguent bien souvent au second plan, quand elles ne l’occultent pas définitivement, la dignité de la personne. Le patient en est réduit à n’être plus qu’une « pathologie qui rapporte des sous ». Bref, loin d’apaiser, les droits du patient accentuent un climat de méfiance et de suspicion. On comprend mieux, alors, le malaise des soignants. Comment prendre soin d’une personne qui aurait toutes les raisons de se méfier d’eux ? Comment aussi ne pas douter de soi, des gestes pratiqués, de leur utilité, de leur valeur ? Sous couvert de pratiquer une médecine moderne de pointe, est-on certain de toujours respecter le patient (cf. ce que nous évoquions à propos des césariennes) ?

La seconde difficulté nous place en aval des droits du patient. Quelle conception de la médecine proposent-ils ou, à tout le moins, ratifientils, qui serait censée humaniser la médecine ? Plus précisément, quel type de relation entre le prestataire de soins et le patient est consacré par de tels droits, qui empêchera le monde médical de se rendre à nouveau complice de l’horreur ? Manifestement, ce processus d’humanisation prend la forme d’une relation de soins placée sous tutelle judiciaire, réduite à un strict « rapport juridique ». On a le sentiment que les relations de soins se ramènent désormais à de simples procédures à suivre, sous peine, pour le soignant, d’être traîné en justice. Fini la spontanéité et surtout la capacité de s’adapter aux situations toujours particulières et évolutives du patient, qui conduisent parfois les personnes concernées hors des sentiers battus. On peut sérieusement douter que les prestataires de soins se sentent « libérés » ou aient la nette impression qu’ainsi, leur profession s’humanise.

Bonheur impossible, bonheur manipulé

Les professionnels de la santé travaillent dans un univers à trois dimensions : le technique, l’économique et le juridique. Dans cet univers-là, y a-t-il une place pour le bonheur ? La réponse s’impose d’elle-même : non. Précisons : pourvu qu’elle soit laissée à elle-même, chacune de ces dimensions suit sa ligne droite, s’emporte selon sa propre logique, comme par inertie : toujours plus d’efficacité, toujours plus de rentabilité ou d’équilibre, toujours plus de procédures à respecter. Le maillon faible, dans un tel système ? C’est évidemment l’être humain, toujours susceptible de commettre une erreur de jugement : comment admettre qu’au nom de son bonheur, tel patient ou tel médecin renoncent à un soin « faisable » qui pourrait rendre au premier la santé telle qu’elle est définie par la médecine ? Le maillon faible, c’est aussi l’être humain susceptible de perdre son temps : le temps, c’est de l’argent, et le temps passé à hésiter, à discuter, à rire, à se réjouir, c’est du temps perdu pour les soins – à moins que l’on arrive à prouver qu’il est rentable d’être heureux au travail. Le maillon faible, c’est enfin l’être humain susceptible, à la différence des machines, de ne pas suivre des procédures, de s’en détourner par distraction ou par choix, ou encore de les mettre en échec en faisant surgir de l’imprévisible et du désordre.

Faut-il alors se résigner : ou le bonheur est impossible, ou il est récupéré par le « système » qui va désormais l’organiser au profit de la rentabilité, de l’efficacité et de l’ordre ? On doit en effet s’alarmer de voir par exemple certains responsables des services des ressources humaines (R.H.) suivre cette seconde voie et affirmer, sans rire, que « pour avancer en maintenant le bon cap, les sociétés ont besoin d’une boussole éthique. Elle va contribuer à construire une conscience professionnelle de l’entreprise, et, à terme, à avoir un réel impact sur ses résultats, comme l’ont démontré différentes études4. » Le bien-être des travailleurs devient ainsi, à travers des stratégies dites « éthiques », l’objet de toutes les préoccupations, via coaching, etc., pourvu que cela profite aux actionnaires. Et si cette rentabilité est mise en péril ou n’est plus à la hauteur des ambitions des dirigeants, les mêmes responsables affirment, toujours sans rire, qu’il conviendra de licencier « éthiquement5 ».

Le bonheur comme résistance passive

Bonheur impossible, bonheur manipulé : n’y a-t-il pas d’autre issue ? Et si les moments de bonheur vécus par les soignants n’étaient rien d’autre que des moments de résistance dans un univers médical qui n’en a que faire ? On ne peut nier ces bonheurs qui nous surprennent, tels que le merci d’un patient revenu sur les lieux de son hospitalisation pour saluer le personnel, ou les adieux dignes d’une personne qui va décéder, ou encore le quiproquo qui fera rire tout le monde : autant de moments inattendus qui s’invitent par effraction, suspendent la routine, surprennent et touchent d’autant plus qu’ils arrachent chacun au rôle convenu qui lui revient (être soignant, médecin ou patient) pour le reconduire à ce qu’il y a de plus humain en lui. Ces instants de grâce, volés sur les heures de travail, ces précieuses minutes gaspillées en pure perte6 sont une forme de résistance – soudain, nous ne sommes plus un simple rouage dans une mécanique bien huilée –, mais une forme de résistance qu’on dira passive puisqu’elle nous surprend plus que nous ne la provoquons.

De la servitude volontaire

Il faut cependant rester lucide. Tous ces bonheurs fugaces sont fragiles, et bien trop rares. Cette résistance-là, passive, se révèle rapidement vaine et illusoire, tant l’organisation des soins de santé obéit à une logique implacable, qui n’en a que faire. Les contraintes reprennent le dessus, le désespoir guette, l’usure s’installe et, bientôt, ces petits moments qui éclairaient la vie ne suffisent plus à donner la force de poursuivre son métier. Le combat semble donc perdu d’avance… à moins qu’on prenne conscience que la logique de l’organisation des soins n’a rien d’implacable. Ou, plus exactement, qu’elle paraît implacable seulement parce que nous la croyons telle. La science, l’économie et la justice ne sont, en vérité, que des inventions humaines. Mais, comme l’aurait dit La Boétie, l’ami de Montaigne, c’est parce que nous leur accordons tout pouvoir, certes sans en avoir véritablement conscience, que nous nous y soumettons comme à une fatalité. Le premier acte de résistance que nous pouvons opposer pour sortir tous ensemble de cette servitude volontaire consiste en une prise de conscience.

Ainsi, nous tenons pour vrais les discours scientifiques, puisque nous sommes convaincus que les chercheurs découvrent progressivement la vérité du monde. Les applications technologiques ainsi que les développements de la médecine suffisent à nous en persuader : « Puisque ça marche, c’est que c’est vrai ! » Et pourtant, à l’exception de quelques positivistes extrémistes, les scientifiques eux-mêmes, depuis le début du XXe siècle, admettent qu’ils ne font que proposer des interprétations provisoires du monde. En voici quelques exemples. Un médecin – un chirurgien par exemple – va faire abstraction de la subjectivité de son patient pour l’opérer. On lui demande de connaître l’anatomie et de maîtriser son art. Le reste importe peu. Cependant, découper ainsi dans la réalité, mettre entre parenthèses une partie de ce qu’est un être humain, dans le but d’être le plus efficace possible, c’est précisément proposer de l’homme un savoir qui n’est plus qu’une interprétation forcément limitée. Contrairement à ce que la presse a pu écrire, la génétique ne nous dira jamais ce qu’est la vie : elle est une nouvelle théorie, qui remplace celles qui précèdent du fait de sa supériorité supposée en termes d’efficacité (d’où son intérêt économique potentiel), et qui, tôt ou tard, sera à son tour remplacée par une autre vision du monde, encore plus opérationnelle. Certains, confondant discours scientifique et réalité, déduisent des difficultés que rencontrent les physiciens pour concilier les physiques de l’infiniment grand et de l’infiniment petit que nous vivons dans deux univers séparés. En réalité, comme le confirme l’expérience, le monde est un ; ce sont les théories qui sont inconciliables entre elles. Bref, il apparaît clairement que la vérité à laquelle peuvent prétendre les sciences n’est pas une vérité adéquate à la réalité, mais une vérité opératoire, c’est-à-dire qui vise moins à dire ce que sont les choses qu’à en proposer une interprétation qui permettra une action efficace. Et pourtant nous prenons cette interprétation pour la vérité elle-même et nous nous y soumettons aveuglément. Comment nier que l’économie, qui vise la gestion des ressources, structure notre vie avec une force de conviction sans pareille ? Nous subissons les lois de l’économie (libérale) comme une fatalité… un peu comme nous subissons la force gravitationnelle, c’est-à-dire comme si c’étaient là des lois de la nature inévitables. Concrètement, tous nos échanges en dépendent ainsi que notre accès (ou non) aux biens de consommation. Le travail, le chômage, le pouvoir d’achat, les contraintes budgétaires auxquelles sont soumises les institutions de soins, etc. sont autant de réalités « économiques » au sens large, intangibles. Pourtant, l’économie n’est qu’une construction humaine, qu’une croyance qui ne traduit aucune réalité mais produit bien plutôt du sens. L’histoire des théories économiques en témoigne : les modèles se succèdent, se discutent, évoluent, sans pouvoir jamais être satisfaisants. Nombre d’économistes admettent aujourd’hui, et à juste titre, qu’ils ne décrivent pas des lois qui préexistent, mais qu’ils produisent des modèles « théoriques ». Par exemple, le libre-échange repose sur des postulats totalement irréels, comme celui d’une société composée d’acteurs entièrement rationnels, maîtrisant l’ensemble des informations relatives au marché, ce qui, on en conviendra sans peine, ne s’est jamais rencontré nulle part. De même, la valeur d’un bien est conventionnelle. La loi de l’offre et de la demande ne suffit pas à la justifier. Dans la même perspective, on ne peut que dénoncer les discours qui laissent entendre que la mondialisation est inévitable : elle est le résultat de décisions prises et de rapports de force entre groupes ou multinationales. On pourrait multiplier les exemples qui indiquent que l’économie est effectivement une construction humaine. Celle-ci n’est pas totalement arbitraire puisque, de fait, les ressources ne sont pas illimitées. Il n’empêche que les lois que l’on met en place pour gérer ces ressources limitées, pour faire circuler les marchandises, ne reposent sur aucune « loi de la nature ».

Enfin, les lois positives d’un pays, les lois européennes, les droits de l’homme ou les droits des patients sont tous considérés comme des réalités intangibles. Ces lois permettent la vie en commun. Il nous suffit d’être privé d’un droit pour mesurer à quel point celui-ci est important pour nous et influence le cours de notre vie. Pourtant, comment ne pas voir que le droit n’est à son tour qu’une construction humaine ? Ici aussi, l’histoire suffit à nous en convaincre. Les lois changent en fonction des circonstances, des rapports de force, ou de l’évolution des mœurs. En effet, pourquoi certains actes autrefois répréhensibles (comme l’euthanasie ou l’avortement) ne le sont plus aujourd’hui ? Ou l’inverse : pourquoi certains comportements acceptés autrefois sont aujourd’hui condamnés ?

Le droit ne dit pas ce qui est bien ou mal dans la réalité, mais déploie un monde de conventions historiques. Considérons encore l’exemple des peines : quel rapport y a-t-il entre un méfait et une peine ? En vérité, aucun. Il n’y a pas de raison objective pour qu’un crime soit puni par la réclusion à perpétuité : ce ne sont, une fois encore, que des conventions. Même les droits de l’homme ne renvoient à aucun fondement : ils sont une déclaration qui n’entend pas dire ce qu’est l’homme dans la réalité, mais comment on souhaite qu’il soit considéré. Les droits de l’homme ouvrent un monde de sens, culturellement orienté. Enfin, on peut évoquer le fait déroutant pour les citoyens que la justice ne prétend jamais retrouver la vérité : elle se contente de la vérité judiciaire qui en est une simple interprétation dans le jargon du droit, selon ses propres modalités.

Le bonheur comme résistance active

Prendre conscience que les sciences, l’économie et la justice ne sont que des constructions humaines (certes non arbitraires), c’est rendre à la recherche du bonheur toute sa pertinence. Encore faut-il éviter un écueil. La tentation serait grande, en effet, de conclure que, pour être heureux, il faut se libérer de tous ces discours qui nous contraignent et nous asservissent. Être heureux, ce serait être libre. Alors pourquoi se soumettre docilement à ce qui n’est que chimères ? En vérité, l’homme ne peut se passer de ces discours. Sans eux régnerait le chaos. Par exemple, sans discours scientifique, le monde redeviendrait imprévisible, inintelligible, et l’on serait incapable de soigner un patient ; sans règles pour distribuer entre tous les ressources limitées du monde, seuls les plus forts ou les plus opportunistes auraient une chance de s’en sortir, au détriment des plus faibles. En réalité, dire que l’économie, les sciences et la justice sont des inventions humaines, c’est se rappeler que c’est nous, les êtres humains, qui les inventons non par plaisir mais par nécessité. C’est se rappeler aussi que d’une part ces conventions créées par des hommes aux capacités limitées sont inévitablement imparfaites, mais que d’autre part nous avons prise sur elles. Dès lors, plutôt que de s’y soumettre comme s’il s’agissait là de lois naturelles, nous avons le devoir de les humaniser toujours davantage. Leur fonction, il ne faut jamais l’oublier, est d’aider à vivre et non d’asservir l’homme.

Du coup, il apparaît clairement que le bonheur, qui reste le moteur de l’existence de chacun, est une tâche, un but vers lequel tendre volontairement, précisément parce que le contexte des soins s’y oppose ou du moins n’y contribue pas naturellement. En d’autres termes, le bonheur devient synonyme de combat. Vouloir être heureux envers et contre tout, c’est résister activement.

Concrètement, comment mener ce combat ? À vrai dire, nous n’avons aucune excuse, car de nombreuses possibilités s’offrent à nous pour agir collectivement. Il y a la politique qui a pour noble tâche de gérer le vivre ensemble en régulant les trois piliers de notre société. Si nous ne pouvons nous engager nous-mêmes dans cette voie, au moins pouvons-nous agir lors des élections. Il y a aussi les diverses associations qui constituent la société civile, et qui, chacune à sa façon, tentent de promouvoir des valeurs jugées importantes en faisant pression sur les décideurs politiques ou économiques. Ici aussi il faut bien constater qu’il ne nous est pas toujours possible de nous investir dans ce genre de démarche. Toutefois, par un soutien financier, ou en devenant membre de ces associations, on contribue indirectement à la défense et au respect de certaines idées jugées importantes. De nombreux médecins et soignants s’investissent dans ces deux premières voies. Sur le terrain des soins, les professionnels peuvent encore avoir recours à l’éthique, dont nous disions, pour commencer, qu’elle était malheureusement si peu investie. Que ce soit en sollicitant les comités d’éthique de leurs institutions, ou que ce soit en se regroupant au sein d’un service ou d’un étage, ils peuvent réfléchir aux enjeux de leur profession, aux valeurs qu’ils entendent défendre dans les situations concrètes qu’ils rencontrent, et enfin aux stratégies qui peuvent être suivies pour que ces valeurs soient respectées et pour qu’ainsi, chacun puisse retrouver du sens à son travail.