Portraits de Delhi - Morgane Belloir - E-Book

Portraits de Delhi E-Book

Morgane Belloir

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Beschreibung

Découvrez Delhi à travers les yeux de ses habitants

Portraits de Delhi vous embarque dans un voyage sensoriel à travers la capitale indienne, au travers de 13 portraits de Delhiites d’origine ou d’adoption, tombés amoureux de la cité au premier voyage ou ayant dû y trouver leur place. Ils vous racontent leur histoire avec elle et vous livrent leurs secrets pour mieux l’apprivoiser. Enchanté depuis son enfance par Old Delhi, la ville ancienne, Sohail vous emmène en balade à travers le temps. Avec Meenakshi, la femme moderne indienne, ce sont les gratte-ciel et les centres commerciaux de Gurgaon, la ville nouvelle au sud-ouest de la capitale, qui émergent. Pascal, ce Français qui cherchait à donner « un sens à sa vie », dévoile une ville plus brutale, avec l’ONG qu’il a créée pour les enfants des bidonvilles. Naïna, franco-indienne de 27 ans, ne quitterait Delhi pour rien au monde, « cette ville magique » où elle croise depuis son enfance « des dromadaires, des chiens, des éléphants et des vaches sur la route ». Vous croiserez aussi la route de William, l’écrivain britannique, Amit l’avocat et intellectuel, le yogi Zubin, Alexandre l’entrepreneur français, un chauffeur de rickshaw...

Ce sont quelques-unes des 20 millions de vies qui se déroulent à Delhi et s’écrivent dans les pages de Portraits de Delhi. Suivez leurs pas dans ce livre de voyage, entre guide et récit de vies. De leurs quartiers à leurs restaurants favoris, en passant par les incontournables et les insolites des insiders (plus de 250 adresses testées et commentées par leurs habitués), vivez Delhi à travers leur regard et comprenez comment cette ville peut devenir si envoûtante.

Un guide à plusieurs voix rempli d'adresses utiles !

A PROPOS DE LA COLLECTION « VIVRE MA VILLE »

Vivre ma ville, ce sont des livres de voyage avec supplément d'âme. Ils donnent les clés, les conseils, les bonnes adresses, grâce à l'expérience de ceux qui vivent sur place, là où les autres guides se contentent d'auteurs professionnels de passage. Ils offrent aussi des histoires, une chair littéraire par les interviews-portraits d'une dizaine de personnes qui présentent leur lieu de vie. Chaque portrait est un roman. Chaque portrait a un enjeu : comprendre le choix de cette vie-là. Chaque portrait permet aussi au lecteur de s'identifier, et donc de choisir ses destinations en fonction de ses affinités, en fonction du personnage qui résonne le plus en lui.

LES ÉDITIONS HIKARI

Hikari Éditions est un éditeur indépendant, dédié à la découverte du monde. Il a été fondé par des journalistes et des auteurs vivant à l'étranger, de l'Asie à l'Amérique du Sud, souhaitant partager leur expérience et leurs histoires au-delà des médias traditionnels.

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Seitenzahl: 408

Veröffentlichungsjahr: 2017

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PORTRAITS DEDELHI

Morgane Belloir

PORTRAITS DE DELHI

par Morgane Belloir est un livre de la collection Vivre ma ville.

Directeur de la publication : Anthony Dufour.

Édition : Sandrine Harbonnier.

Maquette et mise en page : Katarina Cendak.

Imprimé en France par Printachats.

Distribution et diffusion : Les Belles Lettres DD & CED-CEDIF.

Couverture illustration originale © Katarina Cendak.

Photographies des portraits : © Morgane Belloir sauf © Nathalie Heydel (portrait de l’auteure)

© CC-by-sa Planemad/Wikipedia (plan du métro). Tous droits réservés.

Photographies des adresses : tous droits réservés sauf © Bishmeet Kaur, p. 64 droite ; © Gautam Garg, p. 27 milieu ; © Harish Bhardwaj, p. 124 gauche ; © harshin2015, p. 53 milieu, p. 199 milieu ; © Home Centre, p. 25 haut ; © Kushan Mitra, p. 114 droite ; © Manan Datta, p. 21 gauche ; © Paul Hamilton, p. 131 gauche ; © Puneet K. Paliwal, p. 66 bas droite ; © Ritu Malho, p. 99 milieu ; © Salon Gupta, p. 117 milieu ; © Samrat Chakravorty, p. 117 gauche ; © Sarah Khan, p. 184 gauche bas ; © Sumit Sehgal, p. 124 milieu ; © Tanuj Sharma, p. 127 milieu bas ; © The Greedy-Guts !, p. 21 droite.

Hikari Éditions

4, avenue Foch, 59000 Lille (France).

www.hikari-editions.com

© Hikari Éditions, 2017.

ISBN 978-2-36774-086-7

ISSN 2430-4891

Dépôt légal : janvier 2017.

Toute reproduction partielle ou intégrale, faite sans l’accord préalable et écrit de l’auteur et de l’éditeur, est strictement interdite. Il en est de même pour la traduction, l’adaptation ou la transformation, l’arrangement ou la reproduction par un art ou un procédé quelconque (article L. 122-4 du Code de la Propriété intellectuelle). La copie sur support papier à usage privé de ces différents objets de droits est autorisée conformément à l’article L122-5 du Code de la Propriété intellectuelle. Aucun guide n’est parfait, des erreurs se sont peut-être glissées dans celui-ci malgré tout le soin apporté à la rédaction comme à l’édition. Des informations peuvent également avoir été modifiées entre l’écriture de ce guide et le moment où le lecteur le prend en main. Merci de nous suggérer toute correction utile que nous pourrions intégrer dans la prochaine édition en nous écrivant à [email protected].

SOMMAIRE

La collection Vivre ma ville, une galerie de portraits qui donnent les clefs de la ville

1. Meenaskhi Verma, ingénieur en informatique, 36 ans, indienne

2. Alexandre Zurcher, entrepreneur, 30 ans, français

3. Zubin Atré, professeur de yoga, 28 ans, indien

4. Julien Cinja, étudiant, 25 ans, congolais

5. Ranjana Kumari, militante féministe, 64 ans, indienne

6. Kishor Roop, conducteur d’autorickshaw, 47 ans, indien

7. Naïna de Bois-Juzan, restauratrice, 27 ans, franco-indienne

8. Tanuj Sharma, professeur de hindi et de français, 30 ans, indien

9. Josephine Alexandre, cuisinière et femme de ménage, environ 60 ans, indienne

10. Pascal Fautrat, directeur d’ONG, 45 ans, français

11. Manik Mahna, humoriste, 28 ans, indien

12. Sohail Hashmi, réalisateur et passionné d’histoire, 65 ans, indien

13. Morgane Belloir, journaliste, réalisatrice, 31 ans, française

Index des adresses par quartier

Cartes et plans

Delhi en un coup d’œil

Delhi pratique

Glossaire culinaire

VIVRE MA VILLE

Portraits de Delhi de la collection Vivre ma ville est un livre dans lequel ceux qui vivent dans la cité vous en donnent les clefs. Mieux qu’un guide de tourisme, nous allons dresser ici une douzaine de portraits à la première personne, dans lesquels vous découvrirez l’histoire de celles et ceux qui vivent ou qui ont choisi de vivre à Delhi.

Chaque voyage, chaque départ, a sa propre histoire. On s’exile ou l’on reste par amour, pour travailler, pour fuir, pour découvrir, parce qu’on a ce choix et parfois parce qu’il n’y a pas d’alternative. C’est une aventure permanente qui a un immense mérite pour celui qui la vit : ouvrir les yeux.

Certains de celles et ceux que vous allez découvrir dans les prochaines pages sont des personnalités delhiites, d’autres, de parfaits inconnus dans la ville. Pour ce livre, nous avons pris le temps d’écouter leur histoire. Au travers d’elles, ce sont les contours de la ville qui se précisent, la mosaïque des portraits dessine Delhi.

L’objet littéraire qui suit est donc hybride : entre le récit et le guide pratique, c’est un livre de voyage. Il s’adresse aux visiteurs, aux touristes et à ceux qui veulent vivre à Delhi. Il parle à celles et ceux qui sont curieux et veulent trouver des idées dans les parcours de leurs semblables.

Ce livre a été écrit en toute indépendance. Les lieux proposés dans ces pages sont ceux des invités des auteurs, ceux qu’ils partagent avec le lecteur dans la plus grande liberté, en toute subjectivité.

Je dédie ce précis de Delhi à mes parents, Auguste et Jacqueline Belloir, pour m’avoir transmis, sans modération, l’amour des voyages et de la différence.

«J’ai deux villes de cœur, Prague et Delhi. Prague, j’y ai passé mon adolescence. En 1998, mon père, commercial pour la marque L.U., a été muté en République tchèque ; ma mère, ma sœur, mon frère et moi l’avons alors suivi.

Nous y avons vécu quatre ans, des années hyper marquantes ! J’étudiais au lycée français mais la majorité de mes amis étaient des natifs. Je prenais des cours de tchèque et traînais dans les bars locaux. Déjà, à l’époque, il me semblait important d’être connecté à la culture du pays dans lequel je vivais. Il y a un côté de moi qui aimerait encore habiter à Prague, ça ne me quittera jamais. J’y ai vécu mon adolescence, une période pendant laquelle j’ai vraiment beaucoup changé, et ce, dans un cadre extraordinaire. Je pense que c’est l’une des plus belles villes au monde.

Delhi, elle, je l’ai découverte lors de ma troisième année d’études à Sciences Po, qui se déroule obligatoirement à l’étranger en stage ou à la fac. J’avais le sentiment que c’était la dernière fois de ma vie où je pouvais faire ce que je voulais ; je n’avais pas du tout envie de penser à ma carrière en cherchant un stage dans une ambassade de France ou dans un grand groupe aux États-Unis. J’étais dans une dynamique de construction personnelle et je voulais me prendre des claques. Tout s’était toujours bien passé dans ma vie, tout avait été facile, je voulais voir ce que j’avais dans le ventre. J’ai cherché à partir le plus loin possible : j’étais très attiré par l’Afrique, mais une amie de ma grande sœur étudiait à Delhi à la Jawaharlal Nehru University (JNU). Elle racontait que son campus se situait dans la jungle : j’imaginais des cocotiers, des palmiers et des bananiers. Cette image me plaisait, alors j’ai commencé à me renseigner sur l’Inde. J’ai découvert qu’il y avait plus de 1 500 dialectes et une vingtaine de langues officielles, dont l’anglais. Je savais qu’il y régnait une grande pauvreté et, en même temps, le pays se développait à grande vitesse. Je me suis donc dit que, avec un campus au bout du monde dans un pays que les gens décrivaient souvent comme « impossible », face à « un choc des civilisations et une culture prétendument très différente de la nôtre », le cahier des charges était parfait si je voulais me prendre une claque !

Je suis arrivé à Delhi en juillet 2005, à 19 ans. J’étudiais les relations internationales et la sociologie à la fameuse Jawaharlal Nehru University, considérée comme la meilleure université de sciences humaines et sociales d’Inde. Les études y sont gratuites ou très peu chères quoique les concours d’entrée sont très durs. Un système de quotas existe pour les classes défavorisées comme les Intouchables ou les populations tribales. J’ai très vite senti que je me trouvais dans une grande université, car les gens autour de moi, les professeurs comme les élèves, étaient brillants. JNU est aussi connue pour être une fac communiste. Les étudiants défendent leurs idées sur les grandes places du campus et organisent des marches et des manifestations. Il paraît que la police est interdite d’entrée dans la faculté sans la permission de l’université, et ce, afin d’assurer la protection intellectuelle des étudiants. Des personnes recherchées par les autorités à cause de leurs idées s’y réfugient parfois. Sur les murs du campus, partout, sont dessinées des fresques de Che Guevara, de personnages communistes ou au contraire de dessins de l’ABVP, le syndicat rattaché à la droite conservatrice au pouvoir en Inde. Les étudiants revendiquent chaque jour leur liberté de pensée. C’est un environnement très politisé, on parle de marxisme, d’anarchie… Moi, je n’avais pas à prendre position, simplement à regarder, écouter et me laisser bercer. Je vivais sur le campus. Autour des facultés se trouvent des « hostels », les logements pour étudiants. Ce sont des bâtiments en briques rouges, généralement non mixtes, qui portent chacun le nom d’un fleuve ou d’une rivière indienne. J’habitais Jhelum, l’hostel le plus vieux du campus. Je partageais ma chambre de 10 mètres carrés avec Juned, un Indien cachemiri rencontré dès mon arrivée et rapidement devenu un très bon ami.

Les chambres étaient équipées de deux planches en bois en guise de lits. Nous devions acheter nos matelas en mousse à 5 euros au marché de Munirka, le quartier en face de la fac. Les toilettes à la turque et les douches étaient communes et souvent dégueulasses. Il n’y avait de l’eau que deux heures par jour le matin, ce qui était difficile pour moi qui aime faire la grasse matinée, mais mon pote Juned se montrait très cool et me mettait toujours un seau d’eau de côté, sauf pendant la mousson lorsque l’eau était disponible quasiment toute la journée. On se lavait à l’indienne, c’est-à-dire avec un grand seau rempli d’eau et un tout petit seau à bec verseur pour puiser l’eau et la verser sur le corps. Cette technique est très adaptée parce que l’eau chaude n’est pas si fréquente en Inde. Il est donc plus simple de se jeter de l’eau froide d’un coup plutôt que de grelotter sous un filet d’eau gelée. En hiver, quand elle était vraiment trop glacée, on mettait directement une résistance dans le seau pour la réchauffer. Même si les conditions étaient un peu rudes, c’était le paradis sur terre. Sur le campus, il y avait un petit marché, un barbier, des restaurants… on pouvait vivre en autarcie. Tout autour de nous se trouvait cette fameuse jungle, mais pas du tout celle que j’avais imaginée avec ses cocotiers et ses manguiers ; c’était plutôt une vaste forêt avec une végétation typiquement delhiite, aride, sèche et cassante, très mystérieuse et envoûtante. Je faisais des marches au cœur de cette jungle dense et sauvage. Selon les saisons, il fallait faire attention aux serpents, c’était super ! En grandissant, on a souvent cette drôle d’impression que les années passent de plus en plus vite. C’est en tout cas mon sentiment. Sauf lors de cette année passée à JNU. Le temps s’est comme arrêté et j’ai la sensation que ces quelques mois ont en fait duré quatre ans. Je n’avais aucune obligation, pas d’horizon, je recevais 400 euros par mois de mes parents, ce qui me suffisait pour vivre, manger, voyager. Ma seule préoccupation était de savoir où j’irais boire des thés le soir. Je ne prévoyais rien, je vivais à l’indienne, le temps s’était complètement dilaté, c’était sensationnel ! Je n’éprouvais aucun stress quant à l’avenir. Les Indiens se montraient très accueillants et je trouvais les professeurs bienveillants. Ils n’étaient pas très regardants sur notre attention en cours, ils comprenaient qu’on développait un attachement à leur pays et qu’on vivait une expérience humaine incroyable, ce qui était sans doute l’essentiel.

Souvent, le soir, j’allais avec mes amis indiens et iraniens au Ganga Dhaba, la cantine à côté de la porte nord du campus. Nous y refaisions le monde jusqu’à 2 h du matin. Les gens de JNU ont souvent des histoires incroyables, tout le monde se mélange et, du haut de mes 19 ans, je pouvais côtoyer des étudiants de 35 ans, ce qui était très enrichissant. Il n’y avait aucune vente d’alcool sur le campus, nous repensions donc le monde à coups de chai. C’est la boisson nationale ou en tout cas emblématique du nord de l’Inde. On y met du thé noir, du lait, beaucoup de sucre et des épices qui varient en fonction des régions : cannelle, cardamome, clous de girofle…

Mon année à JNU a complètement changé la personne que j’étais. J’ai appris et découvert tellement, fait des rencontres si enrichissantes… C’est d’ailleurs certainement grâce à cette première année que j’aime autant Delhi, que je me sens autant ancré dans cette ville. Très vite, je me suis senti hyper à l’aise dans cette université. C’était simplement le bonheur. Je me demandais alors d’où viendrait la claque, le challenge que j’étais venu chercher. J’ai dû attendre deux mois après mon arrivée en Inde pour avoir une sorte de révélation. Avec des potes français, nous étions partis pour le week-end sur les vallées autour de Jaipur. Assis à l’arrière d’une moto, j’ai éprouvé une sensation de liberté extraordinaire. J’avais l’impression de vivre dix fois plus le pays de cette façon, sans rien manquer des chemins que l’on prenait. On profitait de chaque bout de route ; on pouvait s’arrêter à tout moment pour discuter avec les gens, reprendre le guidon et créer notre histoire à notre rythme avec le pays. La moto est devenue le challenge que je cherchais alors que je n’avais jamais conduit de deux-roues à moteur de ma vie. En rentrant de ce week-end-là, j’étais décidé à faire le tour de l’Inde à moto !

Jawaharlal Nehru University

JNU, la Jawaharlal Nehru University, du nom du premier Premier ministre de l’Inde, fut créée en 1969. Spécialisée en sciences sociales, elle est considérée comme l’une des meilleures universités du pays. Son campus situé au sud-est de Delhi s’étale sur les Aravalli, l’une des plus vieilles chaînes de montagnes d’Inde, et s’étend sur plus de 4 kilomètres carrés. JNU compte plus de 7 000 étudiants et de 400 enseignants représentant la diversité culturelle et sociale de l’Inde. 22,5 % des admissions sont réservées aux élèves issus des castes et des ethnies défavorisées et 10 % des étudiants sont des étrangers. Cette université, souvent décrite comme un bastion communiste, occupe un rôle de premier plan dans la formation des élites indiennes. L’activisme politique et social étudiant y est très présent. Des meetings et débats politiques y sont organisés quasiment chaque jour.

En octobre 2005, j’ai ainsi acheté ma première moto. Des têtes de mort et des flammes étaient dessinées dessus. C’était une Royal Enfield, une petite cylindrée de 350 centimètres cubes, très légère et maniable, considérée en Inde comme la Harley locale. Pendant un mois, comme j’avais un peu honte de ces têtes de mort et que je ne savais pas la conduire, je sortais de nuit sur le campus, de 22 à 3 h du matin. Je passais des heures entières à la redémarrer quand elle calait parce que l’ancien propriétaire l’avait trafiquée. Au bout d’un mois, j’ai commencé à rouler dans les rues de Delhi. Mes amis me disaient que j’étais fou ; même moi, au début, j’avais la trouille. Avec du recul, j’ai l’impression qu’il a été beaucoup plus facile pour moi d’apprendre à conduire une moto en Inde plutôt qu’en France parce que, ici, les gens avancent beaucoup moins vite. Tu roules à Delhi comme tu marches sur un trottoir à Paris : tu regardes devant toi, pas derrière, tu ne fais jamais de mouvements brusques et quand tu doubles quelqu’un, tu donnes un petit coup de klaxon pour le prévenir. Les véhicules se déplacent en harmonie, tous ensemble. Comme dans une foule, il y a une adaptation naturelle des uns aux autres. Quand tu marches sur le trottoir plein de monde des Champs-Élysées, tu ne heurtes quasiment jamais l’épaule de quelqu’un d’autre ; eh bien, à Delhi, la circulation est pareille ! Tant que tu roules doucement et que tu ne fais que frôler un véhicule, rien n’est grave : on regarde vite fait, puis on repart, ce n’est qu’un petit touche-touche, pas bien méchant.

En décembre 2005, pendant les vacances de JNU, j’ai mis ma moto dans le wagon à bagages du train et je suis parti avec une amie à l’autre bout du pays. Trimballer son deux-roues en train est un grand classique en Inde. Il faut d’abord aller à la Old Delhi Railway Station, vider toute l’essence de la moto et la faire empailler pour la protéger. Après cinquante-quatre heures de trajet, pendant lesquelles j’ai célébré mes 20 ans, nous sommes arrivés à Trivandrum, l’un des points les plus au sud de l’Inde. De là, nous avons progressivement remonté le pays à moto par la côte ouest. On mangeait et on se logeait pour 6 euros par jour. La diversité des paysages nous coupait le souffle. Après avoir longé le bord de mer et les lagunes, on a pris de l’altitude pour découvrir les plantations de poivre et les champs de caoutchouc du Kerala. Plus haut encore, on s’est retrouvés au milieu des champs de thé. Le sentiment de liberté que j’ai éprouvé était bien plus fort que tout ce dont j’avais rêvé. Ce voyage d’une trentaine de jours a été sensationnel, il a changé ma vie. C’est à ce moment-là que j’ai décidé de monter mon entreprise.

Cette idée m’est venue grâce à Sanjay, un ami indien. Il avait entendu dire que des Allemands organisaient des voyages à moto à travers l’Inde, un concept qui n’existait pas pour le public français. Ensemble, nous avons donc créé Vintage Rides. Au début, il s’agissait plus d’une histoire de passion que d’entrepreneuriat : j’avais envie de partager mon goût pour le voyage à moto. Créer cette agence était aussi une façon pour moi de prolonger l’aventure indienne. Entre 2006 et 2011, j’ai effectué des allers-retours entre l’Inde et la France. J’avais décidé de poursuivre mes études pour renforcer mes connaissances entrepreneuriales. Après avoir fini mes quatre années de Sciences Po à Lille, j’ai suivi un master spécialisé dans l’entrepreneuriat à HEC. J’ai donc passé quatre ans à mi-temps entre les études et la gestion de Vintage Rides. À chaque fois que j’avais des vacances ou des stages à faire, je me retrouvais dans un avion en partance pour l’Inde. L’été, je guidais des groupes de touristes français dans le Ladakh, la région indienne située dans l’Himalaya avec des paysages montagneux et arides à perte de vue. Entre les études et le travail, mon quotidien était intense mais j’étais nourri par la vie d’entrepreneur. Je commençais à découvrir cette passion du développement de projet.

En 2011, après plusieurs années passées entre l’Inde et la France, je suis revenu m’installer à Delhi à plein temps. J’habitais dans un « DDA flat », les appartements de la Delhi Development Authority gérés par la municipalité. Ces logements sont assez carrés et comprennent deux ou trois pièces aménagées autour d’un petit salon, avec une salle de bain et souvent une toiture-terrasse. Des sortes d’H.L.M. qui ont mieux réussi à Delhi qu’en France. Grâce au développement de la ville, les gens qui ont acheté ces appartements dans les années 1990 se sont enrichis et représentent aujourd’hui la classe moyenne aisée de la capitale. En quelques années, le loyer d’un « DDA flat » a été multiplié par trois, passant de 150 euros par mois environ à plus de 450 euros aujourd’hui. Delhi devient de plus en plus chère. Entre mon arrivée en 2005 et aujourd’hui, elle a beaucoup évolué.

Durant son expansion au fil du XXe