Préty - Laurette Rocha - E-Book

Préty E-Book

Laurette Rocha

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Beschreibung

Préty, la fille de Maya et de Charles et petite fille de Raoul et d’Angély, va avoir un destin particulier, particulièrement après le décès de sa mère.

Elle sera élevée et orientée par Raoul et son épouse Poja qui l’aime tendrement, car Charles, son père passe la plupart de son temps dans les ministères, à Paris.

Elle fait des études de médecine “pour trouver une parade à la maladie qui a emporté sa mère”, et obtient des résultats excellents, qui se terminent par un doctorat en médecine et une maîtrise en virologie.

Mais le destin — comme pour sa mère et sa grand-mère — va changer, de façon radicale, le cours de sa vie.

À PROPOS DE L'AUTEURE

Laurette Rocha est née à Porto, au Portugal, en 1947. A l’âge de vingt ans, elle est venue en France et y épousa Alphonse.
Maintenant retraitée et passionnée par le cinéma indien, elle consacre une partie de ses loisirs à l’écriture de romans et termine la saga d’une famille indienne en France dont Un Amour Éternel est le premier et le plus court roman de cette quadrilogie qui raconte l’intégration de cette famille et l’amour impossible entre le fils aîné et la fille de la servante portugaise. Le Destin de Maya, Préty, l’héritière et La Vie Continue complètent cette saga.

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Seitenzahl: 433

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Laurette ROCHA

PRÉTYLa fille de Maya

Nous allons suivre, pas à pas, tout le long de ces pages l’adolescence et la jeunesse d’une jeune fille rémoise, issue d’une importante famille de la Ville des Sacres.

Maya, la mère de Préty décéda à la suite d’une maladie héréditaire – qu’elle avait réussi à cacher à tous, sauf à son mari et à sa mère –, le jour où sa fille fêtait ses vingt ans.

Le décès prématuré de la jeune femme causa une grande peine à Préty et déstabilisa Charles, son mari qui l’aimait à la folie et qui maintenant se trouvait seul avec sa fille… et son travail qui l’accaparait quotidiennement. Il pouvait, bien entendu, compter avec ses beaux-parents, Raoul et Poja, mais cela n’était pas suffisant pour amoindrir son immense chagrin.

La jeune Préty – fille de Maya – fut toujours une jeune fille sage et aimée de tous, non seulement par ceux de sa famille, mais aussi par ses amis.

Jusqu’à la mort de sa mère, elle vécut tranquillement avec ses parents, dans une totale harmonie, car ils formaient une famille très unie et respectée de tous.

Préty aimait ses parents, mais elle avait pour sa mère un amour très particulier, elle avait trouvé en elle une confidente toujours attentive et de bon conseil.

Sa tristesse fut énorme, car en perdant sa mère elle perdait en même temps sa confidente, celle qui était toujours à son écoute, la conseillait et partageait avec elle son expérience de la vie. Mais son chagrin ne s’arrêtait pas là : elle avait de la peine de voir son père, chaque fois qu’il revenait à la maison, toujours triste et inconsolable.

Préty souffrait et, de temps en temps, elle avait besoin de s’épancher, de parler de son chagrin à quelqu’un. Alors elle en parlait à Poja, sa grand-mère, chez laquelle elle vivait maintenant, elle lui demandait quelques fois :

⸺ Grand-mère, j’avais tellement besoin d’elle ! Que va devenir mon père, sans ma mère ? Malgré sa souffrance intérieure, il se montre fort : il aimait beaucoup ma maman…

⸺ Oui, ma chérie, qui n’aimait pas ta mère ?

Poja qui, ce jour-là ressentait, elle aussi une grande peine, chercha à esquiver les questions de sa petite-fille et lui dit :

⸺ Chérie, je vais te laisser un moment, car il me faut préparer le repas…

Préty resta seule dans sa chambre et continua à réfléchir sur l’état de son père qu’elle aimait tendrement, et comme si elle lui parlait, elle se disait à elle-même :

⸺ Je serai toujours à tes côtés, papa, tu peux toujours compter sur moi ! Je sais que tu m’aimes beaucoup, que tu m’adores ; crois-moi, c’est réciproque.

Les occasions dont disposait Charles pour rester avec sa fille étaient minces, à cause de son travail, mais il aimait Préty de tout son cœur et se sentait triste de ne pas être plus souvent avec elle. Il savait également que rien ne lui manquerait, car Raoul et Poja lui donneraient tout l’amour dont elle aurait besoin, même s’il était conscient que l’amour de sa mère lui manquerait, car entre elles existait une saine complicité.

La mort de son épouse fut la cause de son éloignement de la maison de Reims, car il lui était très pénible d’y entrer et de trouver la maison vide, pleine de souvenirs de sa défunte épouse.

Raoul et Poja s’étaient toujours occupés de leur unique petite-fille, Préty. Ils ressentaient envers elle un amour exclusif, que celle-ci rétribuait grandement, car elle aussi les aimait beaucoup et se sentait heureuse près d’eux.

Poja faisait tout ce qu’elle pouvait pour Préty, afin que la jeune fille ne ressente pas trop la disparition prématurée de sa mère, malgré la souffrance qu’elle-même endurait d’avoir perdu son unique fille, que le destin capricieux lui avait donnée et qui maintenant le lui enlevait.

Elle qui avait toujours été une personne très attentionnée envers sa fille Maya, lui accorda tout l’amour qu’une mère peut donner à une fille.

Quand Maya, à l’hôpital, lui avait demandé de veiller sur Préty comme s’il s’agissait de sa propre fille, sa douleur avait été immense en entendant ces paroles, comprenant alors, avec certitude, qu’elle allait perdre sa fille pour toujours.

Poja, dont la fierté était d’avoir adopté cette enfant et offrir à Raoul le fruit de son propre amour, resterait maintenant et à jamais inconsolable, avec les souvenirs du passé, depuis son impossibilité d’engendrer et la recherche d’une mère porteuse, et le destin avait voulu que ce fût le premier amour de Raoul, Angély.

L’attitude de Poja, pendant toutes ces années, peut paraître à beaucoup comme une faiblesse ou un manque de caractère, mais il n’en est rien : elle s’était fixé un but – ses origines indiennes l’exigeaient – tout faire pour garder son mari, même si pour cela elle aurait à faire de grands et surprenants sacrifices, que tous ne peuvent pas comprendre.

Combien de fois, seule dans sa chambre, elle demandait à Krishna de lui accorder la grâce d’être toujours aimée et chérie par Raoul comme celui-ci avait aimé Angély.

Une chose est certaine, toutefois : les personnes qui l’ont connue et la connaissent sont unanimes pour dire qu’elle a toujours été une personne très courageuse et très aimable et que toujours elle a cherché à faire le bonheur de ceux qui l’entouraient. Mais Poja gardait aussi dans son cœur un certain nombre de souvenirs dont elle ne parlait jamais, mais qui la faisait beaucoup souffrir intérieurement.

Raoul, parfois, sans aucune arrière-pensée, faisait comprendre à son épouse qu’Angély était toujours présente dans sa pensée, Poja était convaincue qu’avec le temps son mari finirait par l’oublier. Mais Raoul ne pouvait pas s’empêcher de penser à celle qui lui avait donné Maya, fruit d’un amour impossible. Et en même temps, il ne pouvait non plus oublier il en était même convaincu, tout ce que Poja, généreusement, avait fait pour sa rivale.

Raoul aimait Poja et faisait tout ce qui était en son pouvoir pour la rendre heureuse, parce qu’il reconnaissait dans les actes et gestes de son épouse, une preuve d’amour, une manière, même si particulière, de lui montrer qu’elle l’aimait plus que toute autre chose et ne voulait, en aucune façon détruire le foyer que tous les deux avaient fondé. En effet, comment pouvait-il oublier ce que Poja avait fait pour Angély, à des moments bien particuliers de la vie de celle-ci.

Qui aurait eu le courage d’inviter une rivale au mariage de Maya ? Qui aurait eu le courage de payer les dernières traites du crédit de la maison où vivaient Maria et Angély ? Il fallait pour ça avoir un grand cœur, un cœur bien fort et un courage hors du commun. Et pourquoi l’a-t-elle fait ? Pour conquérir le cœur de son mari, pour se sentir aimée de lui et se sentir enfin heureuse, vraiment heureuse, car pour elle l’amour était plus fort que tout le reste.

Cette « conscience » de l’amour de Poja envers lui l’obligeait à se montrer amoureux, intentionné et câlin, ce qui le poussait à lui acheter de beaux cadeaux, à l’inviter souvent au restaurant, voyager avec elle, à chaque fois qu’il en avait le loisir.

Poja, depuis la mort de sa fille, se rendit encore plus présente auprès de Raoul, pour l’aider à traverser cette terrible période de souffrance. Mais Poja avait une autre préoccupation qui occupait aussi son cœur : l’avenir de Préty, car elle avait promis à sa fille de s’en occuper et de la combler d’autant d’amour qu’elle le pourrait.

Souvent lui venaient à l’esprit les paroles de sa fille peu avant de mourir :

⸺ Maman chérie, donne à Préty tout l’amour dont elle aura besoin, comme tu l’as fait pour moi !

***

Mais ce n’était pas Préty uniquement qui occupait l’esprit de Poja. Charles, qui maintenant se trouvait seul, sans quelqu’un qui puisse lui venir en aide, capable de l’encourager et de lui montrer un peu de tendresse, sauf la famille, était pour Poja un motif de préoccupations continuelles et d’interrogations fréquentes. Le cœur aimant et sensible de cette femme, toujours prêt à vibrer et à s’enflammer pour les « bonnes causes », souffrait du désarroi de son gendre et ne souhaitait autre chose que de pouvoir lui venir en aide, d’être un peu une lumière dans l’obscurité qu’il traversait, malgré lui.

Il est vrai qu’elle et Raoul faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour encourager leur gendre, pour le distraire, mais la souffrance restait et son cœur pleurait amèrement pendant les longues nuits passées dans cette grande maison, où seuls les arbres laissaient entendre les gémissements causés par le souffle du vent.

Bien souvent il se rappelait le voyage à Madère où Maya avait été victime des premiers symptômes de la maladie qui allait l’emporter. Il lui arrivait de se sentir coupable de ne pas avoir été plus exigent avec son épouse, car, se disait-il, une maladie prise en charge rapidement peut quelquefois être guérie. Puis, pour se donner un peu de courage et de baume au cœur, il se disait que rien n’aurait pu arrêter le sort, que c’était vraiment son destin de mourir de la sorte.

Il passait ainsi des nuits blanches et cauchemardesques qui n’étaient peuplées que par le souvenir de l’épouse qu’il avait tant aimé. Quelquefois l’idée du suicide effleura son esprit, mais aussitôt il la chassait, car il voulait vivre pour sa fille.

Puis, bien des fois, il « méditait » sur la maladie qui avait emporté son épouse et se disait à lui-même :

⸺ Terrible maladie que celle-là qui consume ses victimes si rapidement, si sournoisement… On ne s’en rend même pas compte au début, on ne décèle aucun symptôme, mais ensuite, tout s’accélère et la mort arrive si vite…

La douleur de Charles était permanente, car, devant ses yeux il avait toujours l’image de Maya, Maya qu’il ne pouvait pas oublier et qu’il aimait toujours d’un amour fou.

Quelquefois, dans les moments de calme, il se tournait vers Dieu et, dans le silence de son cœur, demandait :

⸺ Pourquoi, Seigneur, pourquoi m’as-tu pris l’amour de ma vie ? Elle n’a jamais commis le mal, bien au contraire, elle n’a toujours cherché qu’à faire du bien autour d’elle et toi, mon Dieu, tu m’en as privé… Mais, pourquoi ? Pourquoi ? Ne vois-tu pas comme elle me manque ainsi qu’à notre fille ?

Puis, d’autres fois, seul dans sa chambre il entretenait une conversation avec son épouse, comme si elle était présente, à côté de lui.

⸺ Maya, mon amour, combien tu me manques ! Combien tu manques à notre Préty !

À bout d’arguments ou de solutions, il décida de ne plus venir à Reims chaque fin de semaine, pour éviter de se trouver seul dans cette maison qui lui rappelait tant de bons souvenirs, mais aussi tant de peines, encore récentes et bien douloureuses.

Il en parla à Préty et lui expliqua la raison de sa décision. Préty qui vivait chez ses grands-parents, ne protesta pas et sembla comprendre le bienfondé de la décision de son père.

⸺ Je te téléphonerai toutes les semaines, ma chérie, mais j’ai besoin de changer d’air, non pas pour oublier ta maman, mais pour me donner un peu recul et essayer d’échapper à ce cauchemar qui me poursuit chaque nuit.

Préty ne commenta pas cette décision et sembla même l’approuver.

⸺ Ce que je veux, papa, c’est que tu te sentes bien !

Cette nuit-là Charles dormit encore chez lui et, comme toujours, sa pensée fut occupée par l’image de Maya.

Et des larmes abondantes coulaient sur son visage.

⸺ J’espère, mon amour, que tu es auprès de celle qui t’a donné la vie et que toutes deux vous puissiez vivre un amour que jamais je ne pourrai comprendre, mais qui certainement vous unit pour toujours…

Et, « dialoguant » de la sorte, Charles finit par s’endormir et se reposer un peu.

SOUVENIRS DOULOUREUX

La mort de Maya laissa dans le cœur de Raoul une blessure qui ne guérirait jamais. Bien souvent, Poja le trouvait dans son bureau, pleurant amèrement la perte de sa fille. Combien de fois elle l’entendait causer avec Maya, comme si celle-ci avait été présente à ses côtés.

⸺ Comment pourrai-je oublier, ma chérie, quand tu me souriais tendrement, quand tu me disais, accrochée à mon cou : « Papa, je t’aime » ? Si tu savais combien ces moments de tendresse me manquent ! Ma fille, quand ton mari t’a enlevée de mes bras, je pensais mourir – confessait-il avec émotion. Maintenant une seule consolation nous reste : nous occuper de Préty et voir en elle ton image, voir en elle ce que nous ne pourrons plus jamais voir en toi. Repose en paix…

Ce fut lors de l’un de ces monologues que Poja, entrant dans le bureau de son mari, lui demanda :

⸺ Raoul, que fais-tu ici tout seul ? À qui parlais-tu ?

⸺ Je regardais tout simplement la photo de notre Maya…

⸺ Tu sais, chéri, notre fille ne voulait pas te voir triste, et surtout pas dans cet état.

⸺ Je sais, Poja.

⸺ Tu sais que je t’aime, reprit Poja, et que j’ai encore besoin de toi ?

Raoul regarda tendrement son épouse, essuya les yeux du revers de la main, se leva et prenant Poja dans ses bras, l’embrassa et lui dit ensuite à l’oreille :

⸺ Tu es formidable ! Je ne sais pas comment tu fais pour avoir une telle énergie !

Puis, desserrant l’étreinte, il lui demanda :

⸺ Toi et Charles, vous le saviez depuis longtemps, n’est-ce pas ?

⸺ Oui, Raoul, mais elle nous avait demandé de ne pas te mettre au courant, toi et Préty : elle ne voulait pas vous voir souffrir, répondit Poja.

⸺ Elle a tout fait pour que je sois fier d’elle, jusqu’à sa mort, dit Raoul avec une certaine fierté. Mais, j’aurais préféré être mis au courant…

⸺ Tu sais très bien comment était notre Maya, mon chéri : sa joie et son bonheur étaient de te savoir heureux et de te voir sourire chaque fois que vous vous rencontriez. Elle a démontré une énorme force de caractère, en gardant toujours son sourire aux lèvres, afin que tu ne te rendes compte de rien, pour ne pas te montrer sa souffrance.

⸺ C’est vrai, Poja. Voilà pourquoi je n’ai jamais remarqué qu’elle était malade, mais maintenant je comprends parfaitement son attitude envers moi. Quelle preuve d’amour elle m’a donnée !

Poja ressentait aussi dans son for intérieur le vide que représentait l’absence de sa fille, mais elle le supportait en silence, afin que Raoul soit le moins atteint possible par le drame qui petit à petit se nouait autour d’eux. Elle pensait qu’en agissant ainsi, son mari aurait davantage de courage, en la voyant joyeuse. Elle en faisait de même vis-à-vis de Préty. Poja était persuadée que leur peine serait ainsi atténuée.

De temps en temps, le souvenir de ce qu’elle avait fait pour Angély venait également occuper sa pensée.

***

Raoul, lui aussi, quelquefois, comme pour conjurer le destin, qui semblait ne pas vouloir lui sourire, passait en revue certaines scènes du passé, celles qui avaient le plus marqué sa vie.

Il lui arrivait de penser à Maria, l’employée de maison de ses parents, qui avait tant compté pour lui et pour sa sœur Tina, et qui, par-dessus tout, était la mère d’Angély.

Il se rappelait aussi de la maison qu’Angély avait laissée au Portugal, pour Maya, là où il avait passé, avec Poja, quelques jours de plein bonheur… Puis le cercle se refermait et bientôt la mort de Maya venait hanter sa pensée, serrer son cœur et lui rappeler un passé encore bien proche.

C’était à ces moments-là que Poja devenait plus présente, plus aimante et attentive encore envers son mari, lui répétant calmement qu’il était nécessaire d’avoir de la patience et accepter ce que le destin leur avait réservé. Elle lui rappelait également qu’ils avaient la chance d’avoir Préty chez eux, qu’elle était pour eux le meilleur remède contre le chagrin et le désespoir.

⸺ Raoul, disait-elle, il nous faut être forts, il nous faut être courageux et accepter ce que le destin nous a réservé…

Quelquefois, elle ajoutait encore, comme pour convaincre son mari :

⸺ Nous ne pouvons pas oublier que nous avons promis à Maya d’aimer Préty, de l’aimer comme si elle était notre fille.

Poja avait toujours été une personne d’une grande bonté, d’une extrême charité, non pas une charité intéressée, mais cette charité qui est toujours remplie de tendresse, d’un vrai et sincère amour. Tout accepter pour que son mari se sente heureux, la seule chose qui comptait à ses yeux, même au prix de souffrances et de revers qu’elle cachait soigneusement au plus profond de son cœur honnête et sensible à l’extrême.

Raoul savait que Poja était capable de tout pour le rendre heureux, même des plus grands sacrifices. C’est pourquoi, pour lui monter cet amour et cette gratitude, il la serrait souvent dans ses bras et lui murmurait à l’oreille, comme s’il s’agissait d’une confidence :

Je sais, ma chérie, je sais que je peux compter sur toi, qu’auprès de toi j’aurai toujours le réconfort nécessaire pour vaincre les coups sournois du destin. Merci, chérie ! Je t’aime !

***

Poja venait de rentrer : elle était allée conduire sa petite-fille à l’université, car Préty avait préféré ne pas prendre sa voiture, ce qui arriverait bien souvent par la suite. D’autres fois, c’était Raoul qui la conduisait, mais, en ce moment, il ne se sentait pas en condition pour conduire une voiture, voilà pourquoi il avait préféré « déléguer » cette tâche à son épouse, qui en fin d’après-midi referait le même chemin et pour la même raison.

Charles, comme il a déjà été dit, après la mort de son épouse, se consacrait à cœur perdu à son travail, mais téléphonait fréquemment à sa fille.

Il avait du mal, en effet, d’entrer dans cette maison et de sentir la « présence » de son épouse, ce qui provoquait en lui une vague de souvenirs et le faisait souffrir.

Venir à Reims et se trouver face à ses beaux-parents lui faisait venir à l’esprit ces mêmes souvenirs, d’autant plus qu’il savait que Raoul devait être ménagé. Voilà pourquoi il prit la décision d’espacer ses allées et venues dans la ville des Sacres. Voilà pourquoi, également il préféra accepter des missions à l’étranger, même de longues et difficiles missions. Elles l’occupaient à plein temps.

Un soir, alors qu’ils étaient tous à table, le téléphone sonna.

Raoul dit à Préty :

⸺ C’est certainement pour toi, chérie.

Elle courut immédiatement, décrocha le téléphone, et sans même vérifier, s’exclama :

⸺ Papa !

⸺ Ma fille ! dit Charles entendant la voix de sa fille.

⸺ Comment vas-tu, papa ?

⸺ Cela peut aller, ma fille, j’ai beaucoup de travail actuellement, dit-il à Préty. Écoute, ne sois pas étonnée ni triste si tu ne me vois pas venir de si tôt…

⸺ Sois tranquille, papa, répondit-elle, avant que son père n’ait eu le temps de terminer sa phrase.

⸺ Je n’ai pas d’autre solution, ma chérie, continua Charles, avant de demander : Comment vont tes grands-parents ?

⸺ Comme nous… il suffit de les regarder pour deviner leur tristesse…

⸺ Préty, il faut que nous soyons patients. Combien j’aimerais t’offrir une autre vie, mais je ne le peux pas, pour le moment…

⸺ Ne t’en préoccupe pas, mon papa, je vais bien, je t’assure.

⸺ Veille bien sur eux. Fais ce que tu pourras, chérie, ils le méritent bien ! À bientôt, ma Préty. Embrasse-les de ma part, termina Charles très ému, avant qu’il ne tombe en larmes.

⸺ Bisous, papa et à bientôt… je vais embrasser papi et mamie de ta part, ajouta-t-elle à haute voix, de façon que ses grands-parents l’entendent.

Et elle raccrocha.

Après son court entretien avec sa fille, Charles ne résista plus et laissa couler ses larmes.

Il réfléchissait à sa vie d’homme seul, soumis à son travail et à ses souvenirs plus lointains qui lui rappelaient son ancien bonheur. Son épouse, avec qui il partageait tout, lui manquait atrocement, elle qu’il avait tant aimée. Sa fille lui manquait : il se sentait dans une profonde solitude qui ressemblait plutôt à désert aride qu’aux champs verdoyants de sa Champagne natale. Mais il lui fallait être fort, dépasser les difficultés du moment, afin que son travail ne s’en ressente pas, afin que personne ne se rende compte de sa souffrance intérieure.

Voilà ce qu’est sa vie depuis le décès de son épouse Maya !

***

Quand Préty revint vers ses grands-parents, après avoir parlé à son père, elle leurs présenta les filiales salutations que celui-ci leur adressait et leur dit qu’il les embrassait bien tendrement.

⸺ Comment va-t-il ? demanda aussitôt Raoul.

⸺ Il va bien, grand-père. Il m’a dit qu’il avait actuellement beaucoup de travail et ne rentrerait pas pendant quelque temps…

Dès que le repas fut terminé, Préty leur dit :

⸺ Si cela ne vous dérange pas, je vais dans ma chambre, car j’ai un exercice à préparer pour demain.

⸺ Vas-y, chérie, fais ce que tu as à faire et si tu as besoin d’aide, je suis à ta disposition.

⸺ Merci, grand-père. À tout à l’heure, répondit-elle.

Restés seuls, Raoul demanda à Poja :

⸺ Crois-tu que c’est à cause de son travail que Charles ne vient pas à la maison ?

⸺ Je crois deviner à quoi tu veux faire allusion… Mais peut-être est-ce la vraie raison, ou alors il n’ose pas rentrer chez lui et je le comprends, Raoul.

Poja cherchait à donner une explication plausible à son mari, afin qu’il ne poursuive pas son exploration des raisons qui empêchaient Charles de revenir à Reims. Elle lui dit encore :

⸺ Raoul, va regarder les actualités à la télé, j’arrive et nous continuerons notre conversation.

Raoul regarda son épouse, sourit, se leva de table et partit dans le salon, alluma la télévision et s’assit sur le canapé en attendant que Poja revienne et lui apporte son thé habituel.

***

Le lendemain, Tina téléphona pour dire qu’elle allait passer.

⸺ Viens, Tina, cela me fait plaisir, répondit Poja un peu plus rassurée.

Ayant remarqué dans la voix de sa belle-sœur que celle-ci paraissait un peu démoralisée, Tina se présenta rapidement chez elle et, comme à son habitude, la première question fut :

⸺ Où est mon frère ?

⸺ Il est sorti, faire son petit tour habituel.

⸺ Et il y va toujours seul ? demanda Tina.

⸺ Pas toujours, répondit Poja, de temps en temps je l’accompagne, mais aujourd’hui, sachant que tu allais venir, je l’ai laissé partir seul : ainsi nous pourrons bavarder un peu, toutes les deux…

⸺ Poja, tout à l’heure au téléphone tu m’as dit qu’il était un peu pensif… mais, cela est normal ! Tu sais combien il a été touché par la mort de Maya. Mais, dis-moi, mange-t-il normalement ?

⸺ Oui, comme d’habitude, ni plus ni moins…

⸺ Cela est bon signe, dit Tina calmement.

Elle allait continuer, mais Poja entendit les pas de Raoul et dit tout bas à sa belle-sœur :

⸺ Il arrive. Je vais le rejoindre pour lui dire qu’il a une visite surprise qui l’attend.

Poja se leva, alla jusqu’à la porte, aida Raoul à se défaire de son manteau et lui dit :

⸺ Chéri, tu as une visite qui t’attend dans le salon.

⸺ Qui est-ce, Poja ? demanda-t-il.

⸺ Entre et tu verras, Raoul.

Raoul entra dans le salon et, voyant sa sœur, l’embrassa tendrement et, posant sa tête sur son épaule, il commença à pleurer et à se lamenter.

⸺ Ma petite sœur, combien c’est douloureux pour moi de ne pas voir ma fille ! Quand elle venait chez nous, elle n’avait que des mots pleins de tendresse à notre égard ! Combien de fois elle me disait : « Papa, je t’aime » ! Maintenant, je ne peux plus écouter ces paroles… Combien elle me manque, Tina, combien ces mots me manquent !

⸺ À moi aussi, elle me manque, Raoul, mais il nous faut être forts et courageux. Souviens-toi, mon frère, ce qu’elle t’a demandé avec tant d’insistance, dit Tina cherchant à consoler son frère.

⸺ Je sais, Tina, et je ne l’oublierai jamais, mais c’est si difficile de supporter cette séparation, répondit Raoul alors que du revers de la main il essuyait les larmes.

⸺ Souviens-toi, Raoul, que tu as une charge importante que t’a confiée Maya : l’éducation de sa fille. Souviens-toi également que tu ne vis pas seul : tu as Poja qui t’aime et qui fait tout ce qu’elle peut pour toi…

Pendant ce temps, Poja était restée muette. Elle préféra aller dans la cuisine préparer le thé et les laisser parler tranquillement. Tina en profita pour dire à son frère :

⸺ Raoul, je sais que la vie n’est pas simple et que le moment que tu traverses – que nous traversons tous – est extrêmement douloureux, mais je te le répète, tu dois penser à Poja – elle n’est pas là pour nous entendre –, mais elle aussi souffre beaucoup, même si elle ne te le montre pas, car elle n’a pas le même caractère que toi, Raoul, mais je sais qu’elle souffre…

⸺ Je sais, Tina, mais c’est plus fort que moi, répondit Raoul, l’air attristé.

⸺ Je crois que tu dois penser aussi à ta petite-fille et à l’amour qu’elle attend de toi, comme tu l’as promis à sa mère. Préty a besoin de vous, elle a besoin de se sentir aimée et protégée et personne d’autre que vous ne pourra lui donner cet amour qu’elle est en droit de recevoir, car elle n’a plus celui de sa mère… Tu n’es pas sans savoir qu’elle a passé plus de temps avec vous qu’avec ses parents… Tu dois encore penser à Charles qui, à cause de son travail et de ses absences fréquentes, ne peut pas s’occuper de sa fille comme il le voudrait…

⸺ Je vais réagir, petite-sœur ! Il le faut absolument, pour le bien et le bonheur de tous et tout particulièrement pour Préty. Merci, Tina.

« MA MÈRE ME MANQUE !…  »

⸺ Voici votre thé, dit Poja en revenant de la cuisine. Vous m’excuserez, mais il faut que j’aille chercher Préty.

Surprenant son épouse et sa sœur, Raoul dit :

⸺ Poja chérie, reste avec ma sœur, je vais chercher notre petite-fille.

Il se leva immédiatement et, sans aucune autre explication, sortit rapidement. Surprise, Poja, dès que son mari fut parti, se tourna vers Tina et lui demanda :

⸺ Que lui as-tu dit pour qu’il ait envie d’aller chercher Préty aujourd’hui, ce qu’il ne faisait plus depuis longtemps ? Serait-ce à la suite de votre conversation ?

⸺ Oui, je le pense. Ce n’est pas ce que tu voulais ?

⸺ Oui, Tina, répondit Poja, avant d’ajouter : La preuve c’est qu’il s’est proposé pour aller chercher Préty. Quand elle va voir que c’est son grand-père qui vient la chercher, elle va être toute heureuse !

⸺ Sois tranquille, Poja. Je suis persuadée qu’avec le temps tout va rentrer dans l’ordre. Je pense que vous devez vous souvenir, aussi bien l’un comme l’autre que vous avez la charge de Préty : cela vous aidera…

Poja se leva et embrassa tendrement sa belle-sœur. Tina, se sentant plus à l’aise, demanda à Poja :

⸺ Dis-moi, Poja, Préty vous parle de sa mère ?

⸺ Non, Tina, mais j’ai l’impression qu’elle ne nous en parle pas pour ne pas nous faire de peine. Mais je lui en parle de temps à autre, quand je vais la chercher à l’université. Parfois ton frère l’aide à préparer ses exercices, quand il s’agit d’une matière plus difficile et ils en parlent quelquefois. Après le repas elle va dans sa chambre. Je la laisse seule pendant un certain temps puis je la rejoins et nous parlons un peu. Je lui ai déjà fait comprendre qu’une mère est irremplaçable. Nous cherchons, aussi bien l’un que l’autre, à tout faire pour qu’elle se sente heureuse. Préty est tout pour nous, Tina.

⸺ Je n’en ai pas le moindre doute, Poja.

⸺ Dis-moi, Tina, tu crois qu’elle se sent bien chez nous ? Tina réagit aussitôt :

⸺ Pourquoi cette question, Poja ? Tu en doutes ? Je pense que tu n’as aucune raison pour penser une chose pareille : Préty vous aime sincèrement, de tout son cœur. Oublie ces idées-là ! N’oublie pas que ce fut ta propre fille qui t’a demandé de t’occuper de Préty et si elle te l’a demandé c’est parce qu’elle avait une grande confiance en vous.

Et d’un air amusé, elle demanda à sa belle-sœur :

⸺ Peut-être aurais-tu préféré qu’elle me le demande à moi !

Poja regarda Tina d’un air interrogatif, ce qui n’échappa pas à Tina, qui lui dit :

⸺ Tu peux me regarder… ta question n’a pas de sens… Veux-tu que je te rappelle la phrase de ta fille dont je me souviens comme si c’était aujourd’hui ? « Maman, donne-lui tout l’amour, comme tu m’as donné à moi ». Ceci ne te semble pas une grande preuve d’amour ?

Poja, très émue, embrassa Tina et commença à pleurer.

Pendant qu’elles étaient encore enlacées, Tina lui dit :

⸺ Préty est très bien avec vous et je sais que vous faites tout pour elle… et ce n’est pas seulement maintenant !

⸺ Mais à ce moment-là elle avait encore sa mère, argumenta Poja.

Avant de prendre congé, Tina demanda à Poja :

⸺ Charles est-il revenu chez lui ?

⸺ Pas encore, Tina, et si j’ai bien compris, il n’y reviendra pas de sitôt, selon ce qu’il aurait dit à Préty. Il doit appréhender de se trouver tout seul chez lui, ce qui peut se comprendre… Cela ne va pas être simple pour lui, ce qui veut dire que nous devrons l’aider, répondit Poja avant d’ajouter : Je ne sais pas comment Raoul va réagir quand il reverra Charles !

⸺ Tout se passera bien, sois tranquille, Poja.

Avant que Tina ne sorte, Poja lui demanda encore :

⸺ Quand viendras-tu avec Bruno ? Je crois savoir que ton frère veut lui parler.

⸺ À quel sujet ? demanda Tina.

⸺ Je crois te l’avoir déjà dit : ta mère, avant son décès, lui avait demandé de résoudre une affaire importante, et s’il ne l’a pas encore fait, c’est un peu de ta faute, Tina : tu n’es jamais venue nous le présenter.

⸺ Bien, Poja, je vais voir avec lui et je te téléphonerai ensuite…

⸺ Merci pour ta visite. C’est toujours pour moi un grand plaisir de te recevoir et de parler avec toi…

Peu après Raoul arriva avec Préty.

⸺ Ma sœur est déjà repartie, chérie ?

⸺ Oui, Raoul, elle vient de partir…

⸺ Qui est partie depuis peu ? demanda Préty.

⸺ Ta tante Tina…

⸺ Quel dommage ! Pourquoi n’a-t-elle pas attendu un peu ?

⸺ Parce qu’elle était pressée, chérie…

⸺ J’aurais tant aimé la voir !

⸺ Mais, chérie, rien ne t’empêche de lui rendre visite. Je sais que cela lui fera plaisir. Autre chose : je crois que bientôt elle viendra avec Bruno.

Raoul, un peu surpris, par cette bonne nouvelle, demanda :

⸺ Quand viendront-ils, Poja ?

⸺ Tina m’a dit qu’elle téléphonerait…

⸺ J’espère que cela ne durera pas un an, dit Raoul en souriant.

⸺ Rassure-toi, Raoul, cette fois-ci je vais vraiment m’en occuper…

⸺ Grand-mère, je vais dans ma chambre faire mes devoirs… Tu m’appelleras ?

⸺ Bien entendu, chérie. À tout à l’heure.

Une fois seuls, Poja demanda à Raoul :

⸺ Veux-tu un Porto ?

⸺ Oui, Poja. M’accompagnes-tu ?

⸺ Bien entendu, Raoul, avec plaisir !

Préty entendit ce qu’ils disaient et cria depuis sa chambre :

⸺ Moi aussi, je bois un Porto, grand-père !

Raoul et Poja se regardèrent et demandèrent à Préty :

⸺ Depuis quand tu bois du Porto ?

⸺ Mais, ce ne sera pas la première fois que j’en bois ; grand-père !

⸺ Tu m’en diras tant !

⸺ Vous semblez oublier que j’ai presque vingt-et-un ans ! Raoul, pour taquiner sa petite-fille, lui dit :

⸺ Et, après le Porto, vas-tu parvenir à faire tes devoirs ? Poja et Raoul se mirent à rire. Alors Préty réagit :

⸺ Oui, oui, c’est à mourir de rire ! Ah ! Ah ! Ah !…

Poja remarqua que Raoul était de bonne humeur ce soir-là. La conversation avec sa sœur paraissait l’avoir transformé. Pendant que tous les trois étaient dans le salon, buvant un Porto, Poja, fit semblant d’aller chercher quelque chose dans la cuisine et téléphona à sa belle-sœur.

⸺ Chère Tina, je te téléphone pour te mettre au courant : ton frère est en pleine forme…

⸺ Tant mieux !

⸺ Là, dans l’immédiat, il boit un Porto avec Préty. Cela fait déjà bien longtemps que je ne l’ai vu en aussi bonne forme.

⸺ Je m’en sens heureuse, Poja !

⸺ Excuse-moi de t’avoir dérangée, mais il fallait que je te le dise. Maintenant je vais les rejoindre. À demain.

⸺ À demain, Poja, merci de m’avoir téléphoné.

Après avoir raccroché, Poja les appela à table.

⸺ Allons dîner, tout est désormais prêt, dit-elle.

Pendant qu’ils étaient à table, Préty, s’adressant à son grand-père lui dit :

⸺ Papi, cela fait bien longtemps que je ne t’ai vu aussi joyeux. J’avoue que je préfère te voir ainsi ! Je veux aussi te remercier d’être venu me chercher à l’université. Tu ne peux pas imaginer le plaisir que cela m’a procuré !

⸺ Je sais, chérie. Je te promets qu’à partir de maintenant, je serai comme avant, non seulement vis-à-vis de toi, mais aussi de tous les autres.

Le dîner terminé, ils s’installèrent dans le salon. Préty s’approcha de Poja, se mit à genoux et posa sa tête sur les jambes de sa grand-mère. Poja regarda Raoul et sourit. Puis elle caressa tendrement la tête de sa petite-fille et lui demanda :

⸺ Chérie, as-tu fini tes devoirs ?

⸺ Non, grand-mère, mais je ne vais pas tarder à y retourner.

Poja était heureuse de ce geste plein de tendresse de sa petite-fille, ce qui ne l’empêcha pas de la rappeler à ses obligations.

Préty se leva et dit à sa grand-mère :

⸺ Tu me rejoindras dans ma chambre un peu plus tard ?

⸺ Bien entendu, ma chérie, je viendrai.

Quand ils furent seuls, Raoul dit à son épouse :

⸺ Son idée de venir poser sa tête sur tes genoux…

⸺ Elle a besoin d’amour, répondit Poja. Tu en as eu la preuve, quand nous étions à table…

⸺ Oui, Poja, je le reconnais et c’est justement pour cela que je lui ai promis de changer…

⸺ Je l’espère bien, Raoul, car je n’aimais pas du tout ta façon de vivre ces derniers temps…

⸺ Chérie, je ne m’en rendais même pas compte, je l’avoue. Mais tu peux être rassurée, à partir d’aujourd’hui, tout cela changera !

⸺ Ta décision me comble, Raoul, même si je peux comprendre ta souffrance.

⸺ Je regrette de t’avoir causé de la peine, Poja, je te demande de m’en excuser.

⸺ N’en parlons plus, Raoul. Je vais te laisser quelques instants, le temps de rejoindre Préty et de lui souhaiter une bonne nuit.

⸺ Vas-y, Poja, mais avant d’y aller, viens là, tout près de moi…

Poja s’approcha de Raoul. Il se leva, l’enlaça et l’embrassa tendrement, avant de lui dire :

⸺ Embrasse Préty pour moi.

Poja commença à monter pour aller voir Préty. Dans son visage brillait le bonheur de constater le changement qui s’était opéré en son mari depuis la venue de Tina.

Quand elle arriva dans la chambre de Préty, celle-ci regardait les photos de sa mère. Entendant la porte s’ouvrir, elle chercha à les cacher, mais, trop tard, Poja s’en rendit compte. S’asseyant sur le bord du lit elle dit à sa petite-fille :

⸺ Chérie, ne pouvons-nous pas les regarder ensemble ?

⸺ Bien sûr, grand-mère, répondit Préty, dont les joues étaient devenues rouges.

Elle retira les photos de dessous la couverture du lit et commencèrent à les regarder. Mais bientôt l’émotion les envahit et elles finirent par avoir les larmes aux yeux. Puis, comme prise par une vague de nostalgie, Préty tomba dans les bras de sa grand-mère et lui dit :

⸺ Combien elle me manque, grand-mère !

⸺ Je n’en doute pas, ma chérie et je le comprends…

⸺ Ce n’est pas juste, mamie, elle était encore si jeune pour mourir !

⸺ C’est vrai, ma chérie, mais c’était son destin… C’est douloureux, j’en conviens, mais souviens-toi qu’elle ne voulait pas que tu pleures…

Poja, avant de la quitter, l’embrassa et lui dit :

⸺ Chérie, je vais descendre, car ton grand-père m’attend. Bonne nuit. Dors bien…

Après avoir entendu les plaintes de Préty, Poja avait besoin de s’épancher, d’évacuer l’émotion qui devenait de plus en plus angoissante.

Avant de descendre pour rejoindre Raoul qui, dans le salon, regardait une émission à la télévision, Poja passa par la salle de bain, pour s’asperger le visage d’eau froide, afin que son émotion et les signes de ses larmes s’effacent, ou soient moins perceptibles, afin d’éviter toute question qui pourrait la gêner.

Après s’être essuyée le visage, elle regarda dans la glace, afin de vérifier que tout allait bien.

Ce faisant, et comme si elle parlait encore à Préty, elle se dit :

⸺ Jamais je ne t’abandonnerai, ma chérie !

Avant de quitter la salle de bain, et cette fois-ci s’adressant à Maya, comme si celle-ci était présente, Poja lui dit :

⸺ Si tu avais vu ta fille, il y a un instant !… Cela m’a fait de la peine de l’entendre dire que tu lui manquais ! Et pourtant, ma chérie, nous faisons tout pour elle… Mais il est normal qu’elle ait mieux aimé t’avoir à ses côtés… tu es sa mère ! Tu étais un rayon de soleil, comme le disait ton père.

Raoul qui l’attendait dans le salon et trouvait le temps long, se leva et vint jusqu’à la porte de la salle de bain et demanda :

⸺ Chérie, tu en as encore pour longtemps ?

Poja, sans ouvrir la porte, répondit :

⸺ J’arrive, Raoul. Peux-tu préparer un thé, s’il te plaît ?

⸺ Bien sûr, Poja, mais ne tarde pas.

Avant de quitter la salle de bain, Poja vérifia encore ses yeux, pour être sûre qu’ils ne la trahiraient pas, quand elle rejoindrait Raoul.

⸺ Tu en as mis du temps, ce soir… y a-t-il un problème ?

⸺ Non, Raoul, tout va bien, Préty avait seulement envie de parler un peu avec moi…

Poja se serra contre Raoul, posa sa tête sur son épaule, sans dire un mot.

Passé un long moment de silence que seule la télévision interrompait, Raoul proposa :

⸺ Et si nous allions au lit ?

⸺ Tu as raison, Raoul. Allons-y !

Ils se levèrent : Raoul arrêta la télévision, pendant que Poja rangeait, dans la cuisine, les tasses à thé. Puis ils montèrent dans leur chambre.

Le lendemain Raoul se leva tôt et se prépara pour surprendre sa petite-fille, en la conduisant à l’université. Son intention était de l’interroger et savoir ce qui s’était passé la veille au soir entre elle et Poja. Préty fut, en effet, surprise de voir son grand-père déjà debout à cette heure matinale.

⸺ Bonjour grand-père, tu t’es levé bien tôt, aujourd’hui !

⸺ Oui, ma chérie, je vais te conduire à l’université.

⸺ Merci, papi. Tu ne peux pas imaginer le plaisir que cela me fait !

Après le petit-déjeuner ils partirent. Pendant le parcours, Raoul demanda :

⸺ Tu as bien dormi ?

⸺ Oui, papi, comme un petit oiseau, répondit Préty avec grâce.

Raoul voulait en savoir davantage : ce qui s’était passé la veille au soir aiguisait sa curiosité, car il avait bien remarqué que Poja ne lui avait pas dit la vérité.

Quelques instants après il dit à l’adresse de sa petite-fille :

⸺ Préty, j’aimerais te dire quelque chose qui me semble important : les personnes qui nous quittent pour toujours nous manquent toujours, mais nous devons savoir aussi qu’elles nous ont laissé le meilleur d’elles-mêmes : leur amour. C’est cela que tu dois penser, ma chérie et garder dans ton cœur. Souviens-toi toujours de l’amour que ta mère a partagé avec toi.

La jeune fille fut surprise par cette argumentation inespérée de son grand-père. Elle s’approcha de lui et l’embrassa tendrement puis lui demanda :

⸺ Si je comprends bien, grand-mère t’a parlé de notre conversation d’hier soir ?

⸺ Non, chérie, elle ne m’a rien dit…

⸺ À ce moment-là ils arrivèrent à l’université de Reims.

⸺ À tout à l’heure, Préty.

⸺ À tout à l’heure, papi.

Raoul retourna à la maison, espérant que cette fois-ci Poja lui expliquerait ce qu’il voulait comprendre.

Quand il arriva, toute la maison était plongée dans le silence et il en déduisit que son épouse était encore au lit, c’est pourquoi il alla dans son bureau et commença à lire le journal. Peu après, Poja arriva dans le bureau.

⸺ Te voilà, chéri. Je ne t’ai même pas entendu rentrer : j’étais dans la salle de bain…

⸺ Comme tu vois, je suis déjà là et content d’avoir conduit Préty à l’université. Poja, continua-t-il, j’aimerais que tu me parles de ce qui s’est passé hier dans la chambre de Préty entre elle et toi…

⸺ Que veux-tu que je te dise ? demanda-t-elle un peu embarrassée. Si tu me poses cette question, c’est parce qu’elle t’a dit quelque chose.

⸺ Oui, j’ai cherché à savoir, mais elle ne m’a rien dit. Poja, je te connais bien et le fait qu’hier soir, après être allée dans la chambre de Préty, tu viennes poser ta tête sur mon épaule, sans rien me dire, c’était le signe que quelque chose te préoccupait, n’est-ce pas ?

Sa question posée, Raoul se leva, s’approcha de son épouse, l’embrassa et lui dit ensuite :

⸺ Chérie, je veux être au courant de tout ce qui se passe chez nous : c’est la seule manière qui me permettra d’aider les uns et les autres pendant ce moment difficile que nous traversons. Es-tu d’accord avec moi ?

⸺ Oui, Raoul, tu as raison. Tiens, je vais me préparer un café et je viens aussitôt m’asseoir à côté de toi et je te raconterai ce qui s’est passé hier soir.

Pendant qu’elle était seule dans la cuisine, Poja réfléchissait à ce qu’elle allait dire à son mari, de façon qu’il ne fût pas peiné, surtout maintenant où tout semblait aller bien mieux pour lui, après sa rencontre avec Tina. Peu après, portant deux tasses de café, Poja revint dans le salon où Raoul l’attendait. Elle s’assit à côté de lui et lui dit calmement :

⸺ Raoul, hier soir, quand je suis entrée dans la chambre de Préty, elle regardait les photos de sa mère. Quand elle m’a vue entrer, elle les a cachées. Mais, comme je m’en suis rendue compte, je lui ai proposé de les regarder avec elle, ce qu’elle a accepté.

Peu après elle s’est accrochée à moi et en pleurant m’a dit :

⸺ Combien elle me manque, grand-mère ! Ce n’est pas juste, mamie, elle était encore si jeune pour mourir ! Que devais-je répondre, Raoul, si moi-même je ressentais la même douleur ?

Raoul regarda Poja et lui dit avec tendresse et conviction :

⸺ Chérie, je sais que c’est douloureux pour nous tous, et je suis persuadé qu’elle souffre beaucoup à cause du décès de sa mère, même si elle essaie de nous le cacher, pour nous préserver. Nous devons lui montrer notre amour et lui montrer surtout notre courage, comme si nous voulions lui donner un exemple à suivre… Comprends-tu, Poja ?

⸺ Raoul, mais c’est ce que nous faisons déjà tous les jours !

⸺ Je suis d’accord avec toi, Poja, mais nous devons être encore davantage actifs, davantage joyeux, davantage expansifs, de manière à ce qu’elle, nous voyant et nous sentant heureux, elle se sente heureuse aussi.

⸺ Tu peux compter sur moi, chéri : je ferai tout pour qu’il en soit ainsi. Maintenant, dis-moi une chose : quand tu l’as conduite à l’université, semblait-elle en forme ?

⸺ J’ai eu l’impression qu’elle se sentait bien et tranquille… C’est pourquoi j’ai essayé de savoir un peu ce qui s’était passé la veille au soir. J’ai même profité pour lui dire : « Préty, j’aimerais te dire quelque chose qui me semble important : les personnes qui nous quittent pour toujours, nous manquent toujours, mais nous devons savoir aussi qu’elles nous ont laissé le meilleur d’elles-mêmes : leur amour. C’est cela que tu dois penser, ma chérie et garder dans ton cœur. Souviens-toi toujours de l’amour que ta mère a partagé avec toi. »

Poja écoutait attentivement son mari, sans même penser l’interrompre. Quelques instants après, elle lui dit :

⸺ Regarde comment sont les choses : sans savoir de ce que nous avions parlé hier, tu as vu juste… je comprends qu’elle t’ait demandé si je t’en avais parlé. Je suis heureuse que tu lui aies parlé ainsi, car cela me semble important dans la situation actuelle.

⸺ Mais, « mademoiselle Poja », dit Raoul d’un air amusé, dorénavant, plus de cachoteries, plus de petits secrets entre nous… je veux être informé de tout ce qui se passe ici…

⸺ Sans aucun problème, Raoul, il en sera ainsi.

Poja embrassa son mari et s’en alla dans la cuisine.

TONY

Quelques heures passèrent. Préty rentra de l’université et trouva ses grands-parents dans le salon.

⸺ Bonsoir, papi, bonsoir, mamie. Vous allez bien ? Et, sans transition elle ajouta :

⸺ J’ai une demande à vous faire : samedi prochain l’un de mes amis organise une petite fête pour son anniversaire et il m’a invitée…

⸺ Et qui est cet ami ? demanda aussitôt Raoul.

⸺ C’est un camarade de l’université, papi.

⸺ Et tu y vas avec qui, chérie ? continua Raoul.

⸺ J’y vais toute seule, grand-père. Je prendrai ma voiture.

⸺ Mais, chérie, tu sais bien que nous n’aimons pas que tu sortes toute seule la nuit.

⸺ Papi, je ne vais pas être toute seule la nuit : à vingt heures je serai de retour à la maison, argumenta Préty.

⸺ Si c’est comme ça, il n’y aucun problème, ma chérie. Je croyais que la fête allait avoir lieu la nuit, c’est pourquoi j’ai parlé de la sorte…

⸺ Grand-père, tu ne m’as même pas laissé t’expliquer… dit Préty en souriant.

⸺ Tu as raison, chérie… Oui, va à cette fête et amuse-toi !

Mais Raoul qui se préoccupait toujours de savoir qui sa petite-fille fréquentait essaya, pendant le dîner, d’en savoir un peu plus sur cet ami et sur sa famille, c’est pourquoi il l’interrogea :

⸺ La famille de ton jeune ami serait-elle l’une des familles que je connais ? Tu sais bien que je connais beaucoup de familles rémoises…

⸺ Grand-père, je ne sais pas grand-chose sur eux. Je sais seulement que sa mère ne travaille pas et que son père est ingénieur dans une grande entreprise de la région… c’est tout ce que je peux te dire.

⸺ Et ton ami, qu’a-t-il choisi comme profession, une fois ses études terminées ? continua d’interroger Raoul.

⸺ Après ses études, je crois qu’il va opter pour une carrière politique, comme papa.

⸺ Bonne idée, répondit Raoul.

Préty comprit que la préoccupation de son grand-père était de savoir s’il s’agissait d’une simple amitié ou bien de quelque chose de plus sérieux, alors elle lui dit, un peu amusée :

⸺ Grand-père, tu peux être tranquille : il ne s’agit que d’amitié entre nous, rien d’autre…

Raoul la regarda, sourit et ne posa plus de questions.

Après le dîner, Raoul et Poja, comme à leur habitude, s’installèrent dans le salon pour y prendre leur thé et Préty monta dans sa chambre.

Se trouvant seuls, Poja interpella son mari et lui dit :

⸺ Tu ne crois pas que tu es allé un peu loin ?

⸺ Non, chérie, il me semble normal de chercher à savoir où elle va et qui elle fréquente, car nous en sommes responsables et c’est notre devoir de la protéger.

⸺ Je sais que tu as raison, Raoul, mais nous devons agir avec calme, elle a déjà vingt-et-un ans, donc responsable, elle aussi…

Quelques instants après, Poja se leva et dit à Raoul :

⸺ Je reviens de suite : je vais lui parler.

Et ce disant, elle monta dans la chambre de Préty.

⸺ Quand celle-ci vit entrer sa grand-mère, elle lui dit en souriant : Tu arrives à point nommé, mamie, j’ai besoin de ton avis : quels vêtements dois-je mettre samedi ?

⸺ Chérie, tu as la robe de ton anniversaire qui te va très bien, ou alors la robe noire… Toutes te vont bien, de toute façon… À moins que tu souhaites que nous allions demain faire un tour en ville et t’en trouver une qui te plaise. Qu’en penses-tu ?

⸺ Tu crois que nous avons encore le temps ?

⸺ Mais bien sûr, ma chérie, nous avons encore deux jours, dit Poja calmement.

⸺ Mais, demain je ne peux pas, mamie…

⸺ Alors nous irons vendredi, chérie.

⸺ Si tu veux, grand-mère…

⸺ Nous pourrons commencer notre petit tour par un déjeuner au restaurant et ensuite nous irons faire du « lèche vitrine »… Qu’en dis-tu ?

⸺ Cela me semble simplement une excellente idée, grand-mère… Tu me sembles bien enthousiaste…

⸺ Un peu, chérie. Mais je veux que tu saches que chaque fois que tu auras besoin de moi, je serai toujours à ta disposition. Tu n’as pas besoin d’attendre que ton père revienne, pour acheter quelque chose…

⸺ D’accord, mamie chérie, je sais que je peux toujours compter sur toi, et je t’en remercie.

⸺ Et en même temps tu fais plaisir à ton grand-père, tu sais ! Il est toujours prêt à tout faire pour toi, ainsi que moi, d’ailleurs.

Et Poja embrassa sa petite-fille.

⸺ Merci, grand-mère. Je sais que vous m’aimez beaucoup… sachez que c’est réciproque.

Poja regarda Préty, l’embrassa une fois encore et lui dit :

⸺ Je vais te laisser dormir, maintenant. À demain, dors bien.

Poja descendit et vint rejoindre Raoul dans le salon.

⸺ Je commençais à croire que tu t’étais endormie avec

Elle, dit-il en regardant son épouse.

⸺ Mais non, Raoul, la preuve c’est que je suis là… Nous avons tout simplement essayé de choisir une robe pour samedi…

⸺ Et laquelle a-t-elle choisie ? demanda Raoul avec curiosité.

⸺ Aucune, Raoul. Vendredi nous allons déjeuner ensemble et ensuite nous irons en choisir une…

⸺ C’est très bien ; non seulement j’approuve ton idée, mais je dois te dire que j’en suis vraiment heureux…

Poja regarda son mari et se demanda un instant s’il parlait sérieusement ou s’il la taquinait. Raoul le comprit et lui dit :

⸺ Viens là, assieds-toi à côté de moi, il faut que je t’embrasse, car tu le mérites bien…

Dès que Poja s’assit, Raoul l’attira vers lui, l’embrassa longuement et lui murmura à l’oreille :

⸺ Combien je t’aime, Poja ! Tu as toujours été une épouse formidable. Excuse-moi, ma chérie, car je ne t’ai pas toujours montré mon amour envers toi… Cela aussi je veux le changer : je veux être encore plus près de toi, te montrer davantage mes sentiments les plus profonds.

Et il l’embrassa de nouveau tendrement.

Poja resta stupéfaite en entendant cette déclaration d’amour : elle n’en croyait pas ses oreilles, car c’était inespéré, mais tellement agréable à entendre. Ses yeux brillaient et scintillaient comme des milliers d’étoiles. Elle ne réussissait pas à articuler un seul mot, tant elle était émue.

Les émotions passées, elle finit par lui poser une question qui n’avait plus rien à voir dans les circonstances présentes, mais qui la travaillait depuis quelques jours :

⸺ Raoul, souffrirais-tu plus que moi ?

Surpris par la question inattendue de son épouse, il la regarda fixement et lui dit :

⸺ Mais, Poja, qu’est-ce que cette question ? Je ne comprends pas…