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Ceux qui consultent familièrement le Yi Jing, trouveront dans ce livre des réflexions aussi originales que pertinentes. L’auteur nourrissait sa pratique quotidienne du Yi Jing par une réflexion profonde basée sur une culture très étendue comme : les philosophes occidentaux, les sagesses orientales, l’art roman, la parapsychologie, les contes, l’ornithologie, la chanson française, les classiques de la littérature, la bande dessinée ... Cherchant le pourquoi et le comment dans chacun de ces domaines, cet érudit les mettait en résonance pour essayer, en synergie, de trouver “L’Essentiel”. Cette démarche, Jean-Philippe Schlumberger l’applique au Yi Jing avec une rigueur teintée d’une sorte d’humour bienveillant et d’une grande chaleur humaine.
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Seitenzahl: 365
Veröffentlichungsjahr: 2020
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Édition, Conversion informatique et Publication par
NUMÉRILIVRE
Cet ouvrage est réservé strictement pour votre usage personnel.
Tous droits de reproductions, de traduction et d'adaptation sont réservés pour tous pays sous quelques formes que ce soit.
Copyright Numérilivre,
Juin 2012.
ISBN 978-2-36632-000-8
Je remercie profondément
Rose Marie et Michel Beckers
ainsi que Daniel Cosquer
qui ont déchiffré, organisé et corrigé
tous les derniers écrits de Jean-Philippe Schlumberger
afin d'aboutir à cet ouvrage.
Je remercie également
Henri Noël Fischer
pour m'avoir aidé à le relire, le corriger et l'achever.
Roger Langellier Bellevue.
J'espère qu'on ne sera pas gêné par une certaine façon d'être sérieux sans l'être. Il n'y a là aucune intention de moquerie. Il s'agissait plutôt de contrebalancer mes propres mutations.
A ce propos : j'ai généralement économisé les « peut-être », « sans doute », « on peut craindre que » et autres précautions verbales. J'espère que chacun les rétablira là où il juge nécessaire.
Une façon de ne pas être sérieux sur des sujets qui mériteraient qu'on le soit.
Jean-Philippe Schlumberger,
fin 2005.
Cette préface, retrouvée manuscrite, au milieu de textes écrits fin 2006, n'est manifestement pas terminée. Nous nous permettons de la diffuser telle quelle.
Sur les bords de Loire, Jean-Philippe Schlumberger vivait dans un domaine ombragé par la blanche falaise de grès, près d'une grotte, au milieu d'une centaine de plantes indigènes dont il connaissait chacune des intimités.
Il y vivait un peu retiré du monde, en anachorète souriant.
En 1987, il avait publié un premier ouvrage : « Yi King, Principes, pratique et interprétation » - Collection « Horizons spirituels » aux Éditions Dangles. Beaucoup de ses lecteurs lui écrivaient, lui posaient des questions et même l'incitaient à rédiger un deuxième livre.
En 2001, il accepta, selon son expression, « à sortir de sa thébaïde tourangelle ». Il se mit à partager ses questions et son savoir avec des groupes et des personnes intéressées par le Yi Jing, à Bruxelles, à Paris, à Nantes, à Bordeaux... La demande d'un deuxième livre se fit pressante.
Il sentait une attente. Une attente en phase avec ses propres méditations sur les fins et les moyens du Yi Jing.
Il rédigeait ces textes.
Lorsque le 2 avril 2005, il traversa le fleuve.
Son ami d'enfance, son complice, Roger Langellier Bellevue, se trouva en possession de ses archives et parmi celles-ci les documents de ce « deuxième livre ». Moralement chargé de transmettre cet héritage - en tant que légataire - il confia à moi-même et au Docteur Daniel Cosquer, le soin de les étudier.
A l'analyse, il s'avéra que ces textes sont incomplets. Ils ne constituent pas un livre proprement dit. Ce n'est pas terminé. Il manque un avant-propos, un plan général et, surtout, une finalité exprimée par écrit.
Nous avons décidé, Roger, Daniel et moi de publier ces textes et avons choisi comme titre du livre : PROPOS SUR LE YI JING.
Jean-Philippe Schlumberger écrivait sur une de ces petites machines à traitement de texte, intermédiaire entre la machine à écrire et l'ordinateur. Conclusion : il n'a pas laissé de document informatique utilisable mais quelques chemises remplies de feuilles A4, dactylographiées ou manuscrites, avec une pagination bien difficile à suivre !
Après un travail de reconstitution, j'ai retapé toutes ces pages, une à une. Avec passion.
Elles ont été relues avec soin par notre ami commun, Daniel Cosquer, familier de la pensée de Jean-Philippe et compétent en Yi Jing.
Les pages sont la transcription fidèle de celles de l'auteur, sans ajouts ni suppressions. J'ai aussi respecté la typographie (notamment dans l'usage des guillemets !).
Je me suis acquittée au mieux de ma tâche, celle-ci est dès lors achevée, je prie les lecteurs de la considérer, eux aussi, comme telle. Je ne peux donc, ni donner aucun renseignement complémentaire, ni répondre à aucune observation, si judicieuse soit-elle.
Bonne lecture et bon voyage dans « Propos sur le Yi Jing », de Jean-Philippe Schlumberger.
Rose-Marie Beckers.
« Yi Jing » signifie « Classique du changement ». Les classiques sont les ouvrages de l'Antiquité chinoise dont l'étude était requise pour se présenter aux examens d'état par lesquels on recrutait les fonctionnaires. En Chine, cet ouvrage est également connu sous le nom de « Mutations des Zhou », ses divers éléments ayant été définis et classés une première fois au début de la dynastie royale de ce nom, au treizième siècle avant notre ère. Sous une forme proche de celle que nous connaissons, le Yi Jing existe donc depuis plus de 3.000 ans, mais les principes sur lesquels il se fonde sont bien plus anciens. Les premières traces connues des signes qui le composent sont des notations divinatoires, gravées sur des os ou des écailles de tortues à l'époque des Shang (moins 1700 à moins 1500). Elles ont certainement été précédées par des traditions orales, magiques et chamaniques, qu'il est impossible de dater avec précision.
Le livre qui nous est parvenu résulte d'une systématisation constante depuis l'Antiquité jusqu'au début de la dynastie Song - ce qui correspond à notre Moyen-âge. La forme canonique actuelle a été fixée à cette époque et n'a plus varié depuis.
Le « Classique des changements » se compose pour l'essentiel, de figures linéaires de six traits, appelés pour cette raison « hexagrammes » en Occident, accompagnées de textes qui leur ont été adjoints à diverses époques, et dont les plus anciens sont peut-être antérieurs à l'invention des figures. Les hexagrammes, au nombre de soixante-quatre, décrivent sous une forme synthétique et concentrée une série de situations types. Il est admis que l'infinité des événements particuliers peut être caractérisée par l'une ou l'autre de ces figures abstraites. Les textes suggèrent, de façon imagée, leur sens général, ainsi que les valeurs de présage issues des anciennes pratiques de divination. Des commentaires plus étendus, auxquels on accorde une source confucianiste, décrivent les origines mythiques du livre ainsi que la logique du système et la signification du changement. Cette partie comporte un certain nombre de citations attribuées à Confucius lui-même, bien qu'il n'ait probablement pas connu ni à plus forte raison utilisé le Yi Jing1.
La première fonction du Yi Jing est donc nettement oraculaire. Les cours royales de l'Antiquité chinoise font appel à des devins professionnels qui déterminent, par divers procédés, l'opportunité d'un sacrifice, d'une entreprise militaire ou politique. Sous sa forme élaborée, le vieux classique résulte de la fusion raisonnée de plusieurs méthodes divinatoires - craquelures obtenues par brûlage sur des os ou des carapaces de tortues, partage aléatoire de bâtonnets qui sont traditionnellement des tiges d'achillée, numérologie, éléments de cosmologie, etc.2 Cette diversité d'origines explique pourquoi le Yi Jing peut être considéré comme un modèle analogique de l'Univers (recréé à chaque usage par le rituel qui accompagne la consultation) et comme un manuel de philosophie pratique basée sur l'universalité du changement (Yi). La seule chose dont on peut dire qu'elle ne change ni ne changera jamais, c'est justement que tout change constamment3. Les concepteurs successifs du Yi Jing ont déterminé les lois de ce changement inéluctable : alternances d'activité et de repos, d'expansion et de retrait, mouvement continu, ce qui correspond approximativement à notre conception de l'histoire et du temps, ou cyclique comme la succession des heures de la journée, ou celle des saisons. Pour ne rien omettre, il fallait qualifier « l'absence de changement », ce qui introduit une des premières notions de relativité : un mouvement ne peut se définir que par rapport à un point de référence conçu comme immobile.
Voyons maintenant, très succinctement, comment le livre a été compris et utilisé au cours des âges.
En Chine Le Yi Jing n'a jamais cessé de nourrir la réflexion des lettrés qui en ont fait un outil de pensée spéculative ou pratique, négligeant le plus souvent l'aspect que nous qualifions de « divinatoire ». Parallèlement à cette position officielle, une utilisation magique se développe dans la religion populaire taoïste. Une double vocation - philosophique et oraculaire - fait que les éléments du Yi Jing se retrouvent à tous les niveaux de la culture chinoise. Les trois principales doctrines, Taoïsme, Confucianisme et Bouddhisme en ont fait usage, ainsi que la géomancie (feng shui), la médecine, l'astrologie, les arts martiaux et jusqu'aux usages de préparations culinaires. Cette tendance à rassembler les domaines les plus divers de la connaissance et de la vie en un système cohérent existe aussi dans nos civilisations, mais la Chine, du fait de son attachement aux sagesses anciennes, l'a pratiquée longtemps avec plus de constance.
En Occident C'est tout d'abord par l'intermédiaire des missionnaires - surtout jésuites - que le Yi Jing a été connu en Europe. On sait que le mathématicien et philosophe Leibnitz reçut, à la fin du dix-septième siècle, un schéma ordonné des soixante-quatre figures - il s'agissait sans doute de la disposition en cercle et en carré fréquemment reproduite de nos jours - et qu'il y reconnut les bases du système de calcul binaire dont il était l'inventeur4. Il y eut, au dix-neuvième siècle, diverses traductions conformes aux connaissances des érudits de l'époque. La pensée chinoise était difficile à assimiler pour ce siècle rationaliste et ces traductions modifient souvent le sens originel des textes pour les rendre cohérents selon les critères du temps. La fonction oraculaire du livre était naturellement considérée comme une superstition. La traduction du missionnaire allemand Richard Wilhelm, au début du vingtième siècle, marque un tournant. Elle est sans doute la première à inclure des commentaires d'interprétation originaux, sans doute proposés par le collaborateur chinois de Wilhelm. On y trouve souvent des notions et un vocabulaire d'inspiration chrétienne, ce qui s'explique aisément. Wilhelm était luthérien, mais les missionnaires jésuites n'avaient pas procédé autrement dans leurs lectures des classiques chinois. La version de Wilhelm fut retraduite par la suite dans la plupart des langues européennes. L'approbation du psychologue C.G. Jung, qui préfaça la première édition en langue allemande, contribua beaucoup au succès de ce livre dans la seconde moitié du XXème siècle.
A partir des années soixante, on voit se développer un intérêt nouveau pour les philosophies orientales, par suite de la diffusion du bouddhisme Zen (c'est une des conséquences paradoxales de la seconde guerre mondiale). C'est aussi vers cette époque que se diversifie, venant du Japon, la pratique des arts martiaux d'origine chinoise. Le mouvement Hippie, puis celui du New Age fleurissent aux USA, pratiquant un mélange syncrétique de toutes sortes de disciplines religieuses ou psychologiques, techniques de méditation et autres bio feed-backs. La notoriété actuelle du Yi Jing est grandement due à cette période. Des manuels de divination de qualités très diverses se sont multipliés en Amérique, et plus tardivement en Europe.
Dans le même temps, la connaissance de l'Orient s'affinait considérablement, en particulier grâce au travail d'intellectuels chinois écrivant directement dans les langues européennes. Les traductions se sont multipliées, ainsi que les études d'universitaires sinologues ou philosophes. Il est intéressant de noter que nos lettrés ont également privilégié l'aspect philosophique du Vieux Livre, alors qu'un public profane tend à s'intéresser davantage à son usage oraculaire.
Le Yi Jing était, pour les Chinois, l'un des ouvrages qui transmettait la sagesse des anciens. Il était admis, au moins par convention, qu'elle avait atteint une perfection inégalée à laquelle on devait tenter de revenir et qui méritait le plus grand respect. L'usage du livre s'entourait d'un certain nombre de rites. Ceux qui l'utilisaient comme oracle le supposaient porteur d'une vertu particulière issue du souffle ou « Qi »5 qui lui était propre. Pour la religion taoïste, il pouvait y avoir, entre ses lignes et ses caractères des « dragons cachés »6 qui imposaient une certaine prudence à ses utilisateurs.
Il ne faut pas se hâter de déconsidérer ces croyances comme de simples superstitions primitives. Ce sont des interprétations, conformes aux conventions de l'ancienne société chinoise, de phénomènes qu'on peut encore constater actuellement. Des coïncidences s'établissent entre la situation du consultant et les réponses de l'oracle qui ne sont pas toutes des effets de lecture. C'est ce qui avait retenu l'attention de C.J. Jung à qui revient le mérite d'avoir été l'un des premiers explorateurs de ces territoires inconnus à l'époque moderne. L'oracle du Yi Jing n'est pas le seul support possible de ces étrangetés dont l'explication exigerait une connaissance de la nature de conscience et du vivant que nous ne possédons pas encore. Ces coïncidences, que Jung nomme « synchronicités », ne sont peut-être pas ce qu'il y a de plus utile dans la pratique du Yi Jing, mais on ne peut pas non plus les ignorer. Le mieux serait de s'y habituer et de ne pas leur accorder une importance excessive. Le point de vue que j'adopte dans ce livre est que le Yi Jing est avant tout un révélateur et un support de l'intuition, une faculté généralement admise par nos psychologues, mais que j'utilise dans un sens plus étendu que dans les définitions classiques. Le Yi Jing révèle nos intuitions profondes lors d'une consultation oraculaire, mais aussi dans les lectures que nous en faisons par simple désir de connaître le système et de le comprendre. Il sert de support à cette intuition lorsque les figures et les textes éveillent en nous une imagination créatrice que nous possédons tous.
J'ai eu le plaisir, depuis une quinzaine d'années, de connaître de nombreuses personnes qui s'intéressaient au Yi Jing et le pratiquaient. Ce qui ressort de ces rencontres et de des partages qu'elles ont permis, c'est que le Yi Jing est, si je puis dire, « en pleine mutation ». La diversité des approches est très grande et l'utilisation pratique ou spéculative du vieux classique l'est également. Les définitions ne le sont pas moins, selon les penchants personnels de chacun ou les orientations des groupes d'interprétation ou de recherche. Le Yi Jing peut être vu comme un moyen de choix ou d'aide à la décision en cas d'incertitude, comme un guide pour les stratégies de l'action, une manière de comprendre de quoi sont faites les situations présentes (c'est le plus souvent ma propre option), un outil thérapeutique, une façon de prendre un recul salutaire vis-à-vis des problèmes que la vie nous pose, une pratique semi méditative pouvant rétablir des équilibres compromis, un fil d'Ariane à suivre avec prudence dans l'exploration intérieure, une incomparable réserve de matériaux pour la construction de modèles complexes (ceux de l'univers, ceux de la vie), un système de classement souple et mobile pouvant s'appliquer aux domaines de recherche les plus divers, une trame pour des expériences d'improvisation musicale, une base de spéculations métaphysiques ou simplement une façon de se regarder vivre et de mettre à jour une cohérence dans le déroulement de sa propre existence.
Cette liste ne prétend pas tout recenser. Je ne doute pas que la diversité des usages ne me réserve encore des surprises et je n'ai pas mentionné, car ce sont des domaines qui me sont un peu étrangers, les études logiques et mathématiques ni les rapprochements avec d'autres systèmes traditionnels. Ce qui me frappe dans toute cette variété, c'est qu'il s'établit très souvent un rapport intense avec le livre, que certains personnalisent avec un respect digne des Chinois d'autrefois ou une affection complice comme on peut en avoir à l'égard d'un ami. C'est un jeu et, comme tous les jeux, il sert à apprendre. Notre implication dans la recherche ou la consultation finit véritablement par faire du Yi Jing une part de nous-mêmes. Il se peut que le livre, sur son étagère, émette un flux permanent de « qi » mais il est tout à fait certain que les formes et les rapports intérieurs de l'ouvrage se mettent à vivre lorsque nous ouvrons ses pages pour y chercher ce qui nous préoccupe ou nous intéresse. L'intuition qui fait surgir le sens lors d'une lecture des formes et des textes n'est pas dans le livre, mais en nous. C'est la rencontre de cette intuition avec le système inspiré du vieux classique qui fait la richesse de la pratique.
Reste le plus important, ce qui me paraît justifier un usage sensible et attentif de ce court traité chinois. Le Yi Jing est unique en son genre. C'est un concentré de sagesse pratique, une sorte de grille de décryptage qui permet d'ordonner la complexité du monde, un système mobile dont tous les éléments sont connectés les uns aux autres, une image de l'univers qui nous implique entièrement.
Un bon utilisateur du livre n'est pas en position d'observateur. Après un temps d'apprentissage, le Yi Jing se vit de l'intérieur et la subtilité de ses concentrés de sens, de ses mouvements, des rapports mutuels qui font sa cohérence deviennent, si nous le voulons bien, une part de nous-mêmes. Cela nous vient d'autant plus naturellement que ce système nous ressemble, ou que nous lui ressemblons à un niveau tout à fait simple - celui du corps, de l'action quotidienne, autant que dans des régions plus rarement explorées de notre être.
La sagesse n'est pas une chose, un objet que l'on peut s'approprier, mais une manière de vivre. Nos philosophes nous le disent depuis longtemps. Ils nous décrivent un comportement idéal, nous proposent un cadre établi d'avance en nous recommandant de nous y conformer. C'est aussi vrai de la plupart des doctrines chinoises, mais elles furent relativisées par un sens aigu de ce qui ne peut pas se dire mais que l'expérience peut néanmoins connaître.7 L'originalité du Yi Jing, création collective de toute une culture, est qu'il nous met en mouvement mais ne nous impose rien. En définitive, nous décidons librement de ce qu'il signifie pour nous à tel moment particulier, et pourtant il y a un sens profond, non précisé, que l'intuition est capable de reconnaître au travers des signes et des images.
On ne doit pas se laisser intimider par ce que les uns et les autres disent ou écrivent au sujet du Yi Jing (y compris l'auteur de ces lignes). Le rapport personnel qui s'établit pour chacun avec le vieil oracle est unique et irremplaçable ; il évolue aussi avec le temps, à mesure qu'on acquiert une pénétration plus fine de ses contenus. Cette assimilation peut être inconsciente ou recherchée sciemment, peu importe, en fait, car ce qui compte est un changement d'attitudes et de manières de voir qui ne dépend que secondairement de la pensée ordinaire, celle qui tourne sur elle-même avec des mots, inconsciente de l'immense arrière-plan non verbal qu'elle utilise.
Le Yi Jing est à tout le monde. C'est un système de notations abstraites et de commentaires imagés, cohérent et subtil, mais à la différence d'un manuel pratique (« L'ordinateur en vingt leçons ») ou d'une notice d'appareil électrique (incompréhensible, bien que rédigée en quinze langues), l'efficacité du Yi Jing est due, pour une bonne part, à son utilisateur. Rien d'étonnant, vraiment, si l'on y pense. Il y a une automobile dans le corps et une sensibilité de la plupart des conducteurs au point que certains d'entre eux souffrent d'une éraflure comme s'il s'agissait de leur propre peau. Notre rapport avec le Yi Jing, cependant, diffère notoirement de ce genre d'identification en ce qu'il s'établit souvent dès le premier essai, pour des personnes qui ignorent totalement ce qu'est le livre et comment on s'en sert : C'est le côté « dragons cachés ». Cette particularité oblige à prendre en compte les phénomènes dits parapsychologiques. Dans le cas d'un débutant absolu, il y a des chances pour qu'il effectue son premier essai avec l'aide de quelqu'un qui a déjà pratiqué. Nos occultistes - ceux, du moins, qui utilisent encore l'ancien langage du magnétisme mesmérien - diront que le « fluide » passe par l'intermédiaire de cette autre personne. Pour ma part, je suppose un rapport « télépathique », (ce qui fait moins ancien mais n'explique rien) et je n'exclus pas la possibilité de quelque « milieu psychique » comparable à l'inconscient collectif de C.J. Jung, mais connaître ces phénomènes, y croire ou en douter, ne semble pas avoir d'effet positif ou négatif sur le rapport efficace qui s'établit avec le vieux livre. J'ai vu des personnes très sceptiques se fâcher parce qu'une réponse trop adéquate à leur question de pure convention prenait leurs convictions à rebours.
Pourquoi ajouter un ouvrage de plus au foisonnement des publications actuelles ? C'est qu'un aspect essentiel de la pratique du vieux classique me paraît absent des exégèses comme des manuels de toutes sortes. Le Yi Jing exerce un aspect formateur, non seulement au plan des idées mais aussi sur notre manière de vivre notre propre mouvement. Il nous apprend à changer, à « entrer » dans notre changement personnel, à le « suivre » sans trop le bousculer par des interventions ou des disciplines mal adaptées ; il nous enseigne, par exemple, qu'il est des équilibres trop stables qui finissent par nous épuiser et que compensent des « porte-à-faux » générateurs de souplesse et d'éveil. Cela nous vient peu à peu, avec naturel, sans qu'il soit nécessaire de s'imposer, par conviction morale, des règles strictes qui nous paralysent plus qu'elles ne nous aident à progresser. Ce qu'on appelle la connaissance de soi change de nature. On se dit habituellement « je suis comme ceci ou comme cela, je n'y peux rien » ou « il vaudrait mieux que je sois autrement » ; cette attitude très fréquente n'est pas très utile parce qu'on se regarde alors comme une chose, un être définitif et fixe qu'on peut manipuler, comme on répare une mécanique passive. Le vrai changement ne se fait pas ainsi, mais en accompagnant, en « allant avec », sans se séparer artificiellement de soi. C'est en quoi il ressemble à l'espace entre les choses qu'on ne remarque pas, bien que la perception d'objets séparés dépende absolument de leur existence. Le changement, de ce point de vue, c'est un espace « étendu » dans le temps, un vide en voie d'évolution. D'où l'importance de ce « sens du mouvement » qui est un des apports les plus précieux de notre Vieux Livre.
Parlons aussi du sens des rapports. Le Yi Jing en est en fait autant que de changements.8 Ce sont des rapports mutuels qu'on apprend à considérer comme un espace unique reliant deux êtres ou deux événements sans qu'il appartienne plus particulièrement à l'un ou à l'autre. Le rapport est une sorte d'intervalle invisible unissant des objets que nous séparons par nécessité pratique en une totalité vibrante. Nous avons là une loi universelle qui se manifeste aux niveaux les plus simples sans que nous y prenions garde.
Voici un exemple tiré du Yi Jing : l'hexagramme 19, « Approche », dont la dynamique peut se traduire par « Recevoir - Etre reçu ». On comprend aisément qu'il s'agit de la même chose, ce n'est pas un échange, c'est une identité de situation à laquelle participent deux êtres dont les points de vue sont différents. Nous sommes plus habitués à cela qu'on ne le pense. Un « hôte » est pour nous quelqu'un qui reçoit des hôtes, l'identité du rapport a fini par confondre les deux pôles de ce rapport.
Ce qui unit l'usage oraculaire du Yi Jing à la connaissance de son réseau est tout à fait de cette nature. Nous pouvons étudier le Yi Jing en tant que système interconnecté ou le pratiquer comme oracle. Ces deux usages se nourrissent et s'enrichissent mutuellement. L'apparition des symboles par le tirage et leur élucidation nous conduisent, si nous sommes attentifs, à la compréhension des ensembles, à celle des rapports généraux que notre question rend vivants en les intégrant à notre existence. En sens inverse, la connaissance de toutes sortes de connexions et de séries propres à la logique du Yi Jing va influer sur la forme que prendront nos demandes : elles seront plus ouvertes et aussi plus adéquates parce qu'elles tiendront compte de facteurs qui dépassent l'étroitesse d'un horizon strictement personnel. Je pense que notre intégration de la philosophie, de la sagesse du vieux livre, aura, au moment du tirage, un effet déterminant sur les résultats produits par le hasard.
Il s'agit en définitive de comprendre - de « prendre en soi » - le système du Yi Jing, d'intégrer des notions aussi étrangères à notre culture actuelle que la résonance mutuelle des contraires, la coexistence de significations différentes dans un même événement, l'adhésion, sensible plus que volontaire, aux rythmes et aux cycles que nous recevons de la nature ou qui se manifestent spontanément dans ce que nous appelons une destinée. Quand faut-il suivre, quant faut-il retenir, quand faut-il s'abstenir ? A quel moment pouvons-nous infléchir ce qui arrive, comment nous adapter vaillamment à ce qui ne peut être autrement ? Comment lâcher prise de ce qui nous attache au passé sans renoncer à la continuité, comment utiliser dès maintenant ce qui pourrait advenir, comment accueillir l'inattendu ?
Il y a cela aussi : l'entraînement. La « culture physique », comme on disait autrefois, assouplit et affermit le corps, mais ce n'est pas sans créer de nouveaux territoires, de nouvelles associations de cellules dans notre cerveau. Le corps acquiert par l'exercice des possibilités accrues de rapidité, de force, d'habileté tandis que le cerveau apprend à organiser ces potentiels nouveaux pour répondre mieux et plus vite aux nécessités de la vie matérielle. A mesure qu'on l'approfondit, l'usage du Yi Jing produit un effet analogue. Neurones et synapses s'organisent à certains niveaux, formant des ensembles qui agissent sur notre sensibilité, sur notre perception du monde.
Nous gagnerons aussi une meilleure compréhension et de ce fait un meilleur usage de notre faculté intuitive. Nous n'avons à l'éduquer car elle nous est donnée toute entière dès notre plus jeune âge, mais nous en retrouvons le seuil, débarrassé de tout un encombrement de notions apprises et de craintes inutiles. On a pu dire du Yi Jing qu'il est le « garde-fou de l'intuition », car il nous invite bien souvent à ne pas prendre les vessies de nos désirs pour des lanternes de vérité. C'est surtout un révélateur, il rend plus évidente cette part essentielle de notre être qui, le plus souvent, demeure invisible. Il faut un temps de pratique pour que cette évidence se dévoile, pour qu'elle apparaisse dans la justesse de certaines réponses et la soudaine vision de ce qu'on ne croyait pas savoir mais qui paraît curieusement familier, comme si on l'avait toujours su et qu'on venait seulement de s'en apercevoir. L'accès de l'intuition passe aussi par une autre forme d'entraînement à laquelle le Yi Jing se prête fort bien. Apprendre à « ressentir en soi », à vivre le changement à plein, dans la sensation intérieure de son corps.
Je ne suis jamais arrivé à séparer nettement le mouvement et le changement. Y a-t-il des changements immobiles ? Changements d'état, par exemple, avoir sommeil puis s'endormir. Mais on dit « passer » de la veille au sommeil, c'est un verbe de mouvement et j'ai appris, plus tard, que ce n'était pas faux. Toute une animation microscopique détermine, dans le système nerveux, l'insaisissable instant où change soudain notre manière de fonctionner. Y a-t-il, à l'inverse, des mouvements sans changement ? Non, bien sûr, tout ce qui bouge change d'endroit, change de place.
Le Yi Jing a donc raison de donner la primauté au changement ; quant au mouvement, c'est une attitude relative, un déplacement ne peut se connaître que par rapport à autre chose, témoin cette impression trompeuse et étrange de ne pas avancer quand on descend à ski une pente neigeuse dans le brouillard. On sait qu'on bouge à cause du vent et de subtiles sensations à l'intérieur du corps, mais, faute de repères, on ne se voit pas bouger.
Qu'en est-il de ces changements continus qui ne reviennent jamais sur eux-mêmes, ceux qu'on dit irréversibles. Du temps où je réfléchissais intensément à ces choses, j'ai toujours eu du mal à les distinguer nettement du temps circulaire ou cyclique. Changement d'état : la chenille devient papillon, aucun papillon ne se transforme jamais en chenille. Vraiment ? Tous les papillons deviendront des chenilles, ils sont même faits pour cela. Ils s'accouplent, pondent, et leurs œufs éclosent...
Prenons alors, ce mouvement qui est en moi, entre naître et mourir (si je n'ai pas de descendance). Oui, sans doute, sauf que tout ce qui me constitue physiquement sera recyclé et finira probablement, à force de transformations chimiques et de voyages au long des chaînes alimentaires, par constituer, au moins partiellement, la substance d'un être humain. Sans parler d'éventuelles réincarnations, s'il y en a.
Mais le changement cyclique prédomine. Le plus bel exemple est celui du fleuve, toujours nouveau, que nous voyons pourtant comme un être unique et permanent, familier si nous vivons près de ses rives. Nous pensons rarement à le situer dans la grande boucle continue qu'on appelle le cycle de l'eau. On y voit alterner majestueusement les changements d'état et les changements de lieu. L'océan s'évapore, les nuages naviguent sur les vents dominants, rencontrent la montagne, se changeant en pluie. L'eau ruisselle et s'infiltre donnant naissance à d'innombrables sources dont l'une a la réputation d'être celle du fleuve parce qu'elle est la plus éloignée de l'embouchure. Quand le ruisseaux dévalent les pentes, ce n'est pas sans emporter un peu de la substance des monts.
Rien ne nous paraît plus fixe qu'une montagne. Les nuées inconsistantes se brisent sur les arêtes en un combat sans fin avec le roc dont elles auront raison, à la longue. Quand on marche ou grimpe là-haut par mauvais temps, on voit bien que la montagne s'en va par morceaux, grosses pierres et cailloux, sur le chemin desquels il vaut mieux ne pas se trouver au moment où commence leur voyage en bondissant le long des pentes. C'est même cela, l'érosion, qui a sculpté ce que nous appelons « montagne ». Les pics et les crêtes ne sont que ce qui reste dans les vallées creusées par les eaux et les glaces. De grands vides occupent la place de ce qui s'en est allé au fond des océans pour y former de quoi construire, dans quelques millions d'années, de nouvelles chaînes de montagnes. L'immobilité apparente du Cervin ne tient qu'à la brièveté de nos vies ?
C'est une chose que de se représenter un événement ou un processus à partir de notions apprises, ou même d'expériences passées, c'en est une autre que de vivre pleinement les sensations d'un moment présent. Quand nous disons « sensations », oublions, si nous le pouvons, qu'on peut, quand elles sont modérées, les observer objectivement, ce qui consiste à se diviser en deux parts, l'une qui ressent, l'autre qui regarde ce qui se passe. Si j'entre dans le fleuve, je suis assailli soudain par tout un essaim de sensations nouvelles nées de ce changement de milieu. Elles se passent très bien de ma pensée et surtout d'évaluations abstraites de ce qui m'arrive. C'est un changement pris sur le vif ; j'ai froid, il me faut bouger autrement, l'eau me porte, je sens le massage tout particulier d'un courant sur ma peau ; j'aime ou je n'aime pas.
Si je peux vous parler de tout cela, c'est qu'une part de mon être sensible reconstitue les touchers et les mouvements qui correspondent à cette expérience. Il s'agit de l'imagination sensorielle, une faculté de notre cerveau qui dépasse d'assez loin la simple évocation de la mémoire. Si je veux, je peux faire, tout éveillé, une sorte de rêve dans lequel je suis en train de nager, de lutter peut-être avec le courant ou les vagues. Ce qui sert de base à ces représentations, se situe davantage dans les sensations tactiles à la surface de la peau et aussi, pour le mouvement, à l'intérieur du corps, que dans les sens qui renseignent à distance, comme la vue, l'ouïe ou l'odorat.
Cette forme d'imagination est naturelle et constante dans notre vie. Elle nous sert à préparer les actions que nous allons peut-être entreprendre, mais que nous pouvons aussi retenir si c'est préférable. Cette préparation, ou cette prévision, intervient toujours quand il ne s'agit pas de purs réflexes. Il arrive aussi qu'on ne sache pas quoi faire, ni ce qui nous attend. C'est un moment de silence. L'imagination s'arrête au profit d'une interrogation tout ouverte, inquiète, ou simplement curieuse. Jamais nous ne sommes proches de l'innocence animale que dans ces moments-là.
L'aptitude à vivre ce qui n'est pas encore arrivé est nécessaire à l'accomplissement de toute forme de mouvement, y compris ceux que nous croyons purement psychologiques. Il n'est pas de geste mental qui ne soit accompagné de sensations. Lorsque cela devient conscient, on peut y souscrire volontairement, entrer dans le courant de sa propre vie. Pas tout le temps, bien sûr, il est des moments où l'on est distrait ou préoccupé, mais quand on s'y donne, c'est surprenant, un peu déroutant, comme si on avait perdu des repères familiers. Puis, on s'aperçoit avec un certain bonheur que c'est absolument juste. Ce sentiment d'authenticité est notre façon de reconnaître qu'en vérité nous vivons tout le temps ainsi, au-dessous d'une construction mentale ajoutée qui paraît, par comparaison artificielle. Même quand je souffre moralement, il y a ce courant profond que je ne ressens pas, étant tout occupé à repousser la souffrance.
Le « Tout est changement » du Yi Jing peut se comprendre, dans un sens philosophique, comme une certaine idée qu'on se fait de l'existence. Nous croyons que cette opinion nous aide à supporter vaillamment les difficultés, sans s'attarder à regretter les bonheurs passés. Tout cela est excellent, et ce n'est pourtant qu'une attitude un peu vaine tant que c'est seulement pensé. On peut être persuadé, en surface, que ce monde est impermanent, qu'il faut s'y faire, ou même s'écarter de ses attraits avec un scepticisme modéré, et demeurer pourtant coincé à l'intérieur, réduit à un assemblage de mécanismes autonomes d'attachement à ce qui n'est plus, de crainte et de refus envers ce qui sera. Que faire ? Je n'ai pas accès à ces embrouilles aveugles qui me déterminent malgré moi et dont je ne soupçonne l'existence que par leurs effets. Je ne vois pas comment le Yi Jing pourrait m'aider à les mettre en lumière.
Le Yi Jing ne fera rien de tel, c'est certain, mais nous pouvons nous en servir autrement qu'en lui demandant de résoudre nos problèmes. Nous avons en main un grand cycle de changements, concentrés en une série de situations-types de valeur très générale. Aucun de ces moments n'est fixe, chacun est fait de mouvements contrastés ou solidaires. On apprend tout cela, c'est un travail, mais dès que l'on commence à se familiariser avec ce labyrinthe, on s'aperçoit que le système se prête admirablement à l'éveil de l'imagination sensorielle. Comprendre, ressentir les dynamismes animant chaque figure permet d'en saisir le sens très vite, « dans le mouvement », avant de commencer les analyses et les comparaisons.
J'ai longtemps été un marcheur au long cours. C'est lent, c'est continu, tous les rythmes sont à longue amplitude. Au début, on sait qu'on a beaucoup marché, on se souvient de tel paysage, de telle rencontre. Puis, un jour, tout change, d'une manière aussi peu dramatique que possible. Le mouvement de la marche vous a pris et vous ne pensez plus à ce qui est en arrière, vous n'êtes plus très curieux de ce que vous allez découvrir. Ce qui est là pour le moment suffit entièrement à cet infiniment paisible.
Les grands cycles du changement naturel sont dénués de conscience. C'est pour cela, disent les taoïstes, qu'ils sont parfaits ; ce sont des expressions directes, non interprétées, du Dao. Vivre par le dedans le mouvement de notre être, participe de la même spontanéité, tant que le jugement humain n'intervient pas.
Chez Confucius, on sera à peu près d'accord, mais on objectera que laisser advenir ne suffit pas. L'homme, entre Ciel et Terre, participe des deux. A ce titre, il est la norme de l'univers. Il est libre d'apprendre et de comprendre, de se perfectionner sans cesse. Le sage, l'« être accompli » qui s'est mis en accord avec les lois du Ciel-Terre contribue, pour cette raison même, à soutenir et à maintenir l'harmonie naturelle en y apportant la dimension de son humanité et celle d'une Société équilibrée à tous ses échelons par le respect des rites.
Ajouter une volonté de perfectionnement moral à ce qui « de soi-même » est déjà harmonieux, ne fait que perturber l'ordre des choses, rétorquent ceux qui se veulent nageurs dans le courant du Dao (ou, peut-être le laissent-ils seulement entendre par leurs abstentions, car ils se méfient des paroles). Plus tard, les maîtres du Bouddhisme Chan parleront d'ajouter une seconde tête à celle qu'on a sur les épaules.
Les confucianistes rénovés font alors le point ; Vous n'avez pas tort, disent-ils, au plan des énergies, mais ce n'est qu'une part de la vérité. On ne peut séparer l'esprit du Dao de celui de l'homme, mais ce dernier n'est rien sans le Principe directeur qui lui vient du Ciel.
Le débat durait alors depuis plus de quinze siècles. Il n'est pas prêt de se terminer.
Nature-culture, spontanéité-élaboré, diminuer-accroître. Oter le superflu pour revenir à l'essentiel, ou s'améliorer sans cesse pour accéder à l'idéal. Ce n'est pas une de ces oppositions irréductibles dont ils ne peuvent naître que des conflits. Plus que des opinions ou des doctrines opposées, ce sont deux forces vives de la pensée qui vont de pair. Le jeu des différences et des accords sépare et rassemble dans la tension, dans le doute créateur. C'est ce qui fait avancer, ce qui produit le mouvement.
Laisser faire à l'excès se perd dans l'inconsistance ou l'anarchie, contrôler absolument ne fait que bloquer et corrompre, seul un moyen terme est juste à condition qu'il bouge, qu'il ne s'enlise pas dans le milieu parfait de la géométrie. Qu'on le veuille ou non, on avance, mieux vaut le comprendre et s'y adapter en souplesse. C'est ce qu'enseigne le vieux Classique, c'est ce qui fait que toute la pensée chinoise a pu se tisser dans sa chaîne jusqu'à ce qu'on la déclare achevée, puis dépassée. Mais c'est une fausse sortie. Le débat n'est pas clos.
Dialogue :
— Tout cela est bien abstrait. « Concrètement », qu'est-ce que je dois faire ?
— Dis plutôt « pratiquement » si tu veux qu'on se comprenne.
— Bon « pratiquement », la philosophie ne sert à rien.
— Mets-toi au Yi Jing, tu verras que c'est vrai. Elle ne sert à rien si elle ne nous rend pas plus sages.
— Mais prouve-moi d'abord que c'est utile. Tu dis que c'est un travail, je veux savoir à quoi je m'engage si je m'y mets.
— Qu'est-ce qui ressemble au Yi Jing dans ta vie (ou qu'est-ce qui ressemble à ta vie dans le Yi Jing, ce qui revient au même). Tu ne peux le savoir qu'en essayant.
— Est-ce que c'est vraiment nécessaire. Il doit bien y avoir des approches plus directes ?
— Bien sûr que oui, mais celles que je connais sont les miennes. Il vaudrait mieux que tu en inventes pour toi.
— Dis toujours.
— Tu l'auras voulu. Prenons donc le mouvement. Tu es en ville, tu marches dans la rue. Essaie de regarder avec attention tout ce qui est là et surtout de le nommer au passage. Ne te contente pas de voir. « Dis » ce que tu vois dans ta pensée : les bords du trottoir, les grilles et les arbres, les bouts d'allumettes, les crottes de chien, les tickets de bus, tout ce qui est exposé dans les vitrines, tous les panneaux, les publicités, le détail des immeubles, automobiles, deux-roues, camions - ne pas oublier les immatriculations - et surtout les personnes. Essaie de n'en manquer aucune, de ne pas omettre les vêtements, les chaussures, les sacs, les bijoux, la forme des nez et des oreilles, la couleur des yeux et des cheveux, l'impression générale que chacun te laisse après cet examen. Fait comme si il était absolument vital de n'oublier aucun passant et de savoir le plus de choses possibles à son sujet. Je pense qu'au bout d'assez peu de temps tu en auras assez. Continue encore un peu, pour les besoins de l'expérience, jusqu'à ce que ça commence à devenir vraiment insupportable. A ce moment, lâche tout, subitement. Ne regarde plus rien, ni personne, ne t'arrête plus à rien, marche et laisse défiler autour de toi en vivant simplement le mouvement de ton corps. Il est plus que probable que tu seras soulagé, que tu te sentiras libéré de quelque chose qui n'était pas naturel, qui t'empêchait de vivre normalement. Il faut - c'est vraiment nécessaire - faire abstraction de la plus grande part de ce qu'on perçoit. Maintenant, regarde : la manière dont le monde se présente à toi a changé. C'est une sorte de milieu coloré, mouvant, qui s'écoule de part et d'autre de ton avance. Cela oscille légèrement de bas en haut et de haut en bas au rythme de ta marche. Et comment accueilles-tu cette nouveauté, quelque part au milieu de la poitrine, dans cette zone centrale où nous avons l'habitude de juger ce qui nous arrive ? Pour le moment, c'est tout à fait neutre. Il y a foule, bruits, couleurs, odeurs, tout cela vient à ta rencontre et même en sachant que tu avances, tu as l'impression d'être stable, tranquille et vide, sans préférences. Puis cela commence à te plaire et c'est fichu, tout bouscule, tu émerges dans l'habituel, dans l'ordinaire. Tu vois ce que je veux dire ?
— A peu près... Mais je ne comprends pas ce qu'on y gagne.
— Rien, justement, tant que tu sépares les deux moitiés. Mais tu n'arriveras jamais à les réunir volontairement. Tu seras toujours d'un côté ou de l'autre, jusqu'à ce que tu t'aperçoives que c'est cela, cette tension, cette impossibilité, qui est ta vie personnelle.
— Et après ?
— Après ? Il n'y a pas vraiment d'après. Ou ça te désespère, ou ça t'est égal, où tu décides que ça te plaît bien. La troisième attitude n'est pas une solution de ton problème. C'est simplement comprendre que de ce côté là, c'est plus en accord, plus près de ce qui te paraît vrai, sans que tu saches pourquoi.
— Et le Yi Jing dans tout cela ?
— Quoi, le Yi Jing ? Est-ce que je t'ai parlé d'autre chose ?
