Psychologie du deuil - Emmanuelle Zech - E-Book

Psychologie du deuil E-Book

Emmanuelle Zech

0,0

Beschreibung

Étude des impacts psychologiques provoqués par le travail du deuil.

La psychologie du deuil est un champ de la psychologie en constante évolution. Classiquement, on dit que les personnes endeuillées passent par une série d’étapes ou de stades de deuil, que le « travail de deuil » consiste essentiellement en une confrontation à la réalité de la mort, aux pensées et sentiments liés au défunt ou encore que, pour « faire son deuil », il faut forcément exprimer ses émotions et se détacher du défunt. La résolution ou la récupération serait à ce prix-là.

Une autre idée communément admise est que l’évitement des pensées et sentiments ou l’absence de réactions de deuil est un signe de pathologie. Les développements récents de la recherche ont amené à une remise en cause de ces conceptions classiques.

Par ailleurs, il existe actuellement des débats entre le développement d’une vision psychiatrique du deuil d’une part et de l’autre une vision mettant en avant la résilience et la croissance personnelle que les personnes en deuil peuvent démontrer. Ces débats reflètent deux positions tranchées sur les processus et réactions de deuil, l’une normalisante, l’autre plus individuelle.

Destiné aux professionnels, cet ouvrage liste différentes pathologies de la santé mentale occasionnées par la mort d'un proche et propose une approche thérapeutique pour surmonter cette épreuve.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Emmanuelle Zech est Docteure en psychologie. Elle enseigne la psychologie clinique et la psychologie de la santé à l’Université catholique de Louvain. Elle a également une pratique de consultations en psychologie clinique.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern

Seitenzahl: 515

Veröffentlichungsjahr: 2013

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



À David, Ghislaine, Guillaume et Imelda. À Marie-Renée et à Berot.

Remerciements

Je voudrais d’abord et avant tout remercier les personnes qui m’ont accordé leur confiance en consultation psychologique. Leurs témoignages, chaque fois uniques, m’ont énormément appris sur la confiance que l’on peut avoir dans le potentiel humain, dans sa possibilité de pouvoir arriver à accepter de découvrir mais aussi de vivre tant de sentiments et de changements permettant plus de liberté intérieure.

J’adresse également mes chaleureux remerciements à mes collègues de l’Unité de psychologie clinique: Émotion, cognition, santé de la Faculté de psychologie de l’UCL: Bernard Rimé, depuis le début, pour sa passion de la recherche scientifique qu’il m’a transmise pleinement, Philippe Godin, pour ses conseils judicieux, Guy Lories, pour son soutien académique, Pierre Philippot, pour son soutien tant vis-à-vis de ce projet de livre que par rapport au développement d’une psychologie clinique empirique moins exclusive, Nady Van Broeck, pour la vision partagée de la psychologie clinique, Éric Baruffol, pour le partage des cours de psychologie de la santé, Olivier Luminet et Pascal De Sutter pour les collaborations de recherche. Je voudrais aussi remercier Geneviève Duterme, pour sa disponibilité, son écoute et son efficacité. Un tout grand merci aussi à Ginette Herman pour les discussions riches et affectueuses et à George Liénard pour la guidance et la compréhension. Il ne fait aucun doute que j’ai eu, grâce à vous, beaucoup de chance de bénéficier d’un cadre de vie professionnel idéal pour pouvoir mener mes recherches. J’espère pouvoir rendre et contribuer au centuple ce qui m’a été offert.

Ce livre n’aurait jamais vu le jour sans la collaboration de recherche mais également l’amitié qui m’est tellement chère avec Maggie et Wolfgang Stroebe ainsi que celle de Henk Schut de l’Université d’Utrecht. Le premier séjour que j’ai effectué chez eux en 1994, suivi de nombreuses autres visites réciproques entre la Belgique et les Pays-Bas, a été le début d’une grande aventure professionnelle et humaine.

Ce livre a également vu le jour parce que j’ai continuellement été stimulée par les discussions avec des étudiants qui se sont intéressés à la psychologie du mourir et du deuil mais surtout à comprendre les personnes en deuil: Lise Coulange, Stéphanie Defosse, Sophie De Paoli, Nicolas Dessambre, Aurélie Dutilleux, Julie Laloo, Virginie Laloux, Nicolas Leroy, Sandra Marchal, Sophie Molens, Anne-Sophie Ryckebosch, Julie Vanpée et Jennifer Vercauteren. Merci de votre précieuse aide et de votre collaboration.

Enfin, je voudrais remercier mon compagnon de vie, Lionel, pour son extrême patience, son soutien et son amour inconditionnel, des attitudes qu’il a particulièrement bien mises d’application lors de ces longues et nombreuses soirées et ces longs week-ends de travail.

Introduction générale

À l’occasion du décès d’un proche, nombreuses sont les opinions courantes. On souligne les conséquences souvent pénibles pour l’entourage et on affirme qu’il faut «faire son deuil» de la personne défunte. Certains déclarent qu’il faut laisser aller les émotions et surtout ne pas s’empêcher de pleurer et d’autres avancent qu’on ne s’en remet jamais vraiment, qu’on ne peut rien faire et que seul le temps arrange les choses. Cependant, au-delà de ces opinions générales, de multiples questions restent ouvertes: comment définir l’impact psychologique qu’a le décès d’un proche? Comment et pourquoi l’ajustement s’opère-t-il? Quand peut-on dire que le deuil se complique? Comment définir le moment où la résolution aura lieu? Par quels moyens ou processus pourrait-elle être facilitée? Quelles interventions seraient efficaces?

Ce livre a pour ambition le développement de ces questions en entreprenant une étude théorique et empirique de la littérature scientifique sur le deuil, son impact et ses processus d’ajustement. Le motif social et humain qui sous-tend ce travail est de proposer une réflexion qui permette d’aider efficacement les personnes endeuillées d’un proche. Plus précisément, les recherches réalisées dans ce domaine ont commencé par décrire l’impact néfaste du décès d’un proche sur les personnes endeuillées. Elles les ont traitées surtout sous l’angle de la symptomatologie, c’est-à-dire l’ensemble des réactions psychologiques et somatiques qui surviennent à la suite du décès d’un proche. Les études plus récentes envisagent non seulement les symptômes ou indicateurs négatifs du deuil mais aussi des indicateurs positifs comme la résilience ou des indicateurs de croissance personnelle. Ces aspects d’impact du deuil feront l’objet du premier chapitre.

L’une des préoccupations à ce propos est de savoir s’il existe une période après laquelle des réactions de deuil doivent être considérées comme pathologiques ou si certaines réactions doivent en elles-mêmes être considérées comme pathologiques. Ces questions feront l’objet du deuxième chapitre qui examinera également les liens entre la symptomatologie de deuil et les diagnostics des troubles mentaux décrits dans les classifications internationales.

Quelles que soient les réponses à ces questions, il est important de savoir quels sont les facteurs de risque qui induiraient une probabilité accrue de développer des réactions extrêmes ou prolongées dans le temps. Le troisième chapitre fera l’objet d’une revue de littérature théorique et de vérification empirique des facteurs modérateurs et médiateurs des réactions de deuil.

Ensuite, on ne peut faire l’économie d’examiner les processus à travers lesquels s’opère la gestion émotionnelle du deuil. Trois approches empiriquement fondées ont été proposées et seront exposées au chapitre quatre. La première est un modèle s’axant sur les relations d’attachement et de détachement entre les personnes (e.g., Bowlby, 1969/1978, 1973/1978, 1980/1984; Shaver & Tancredy, 2001; Klass & Walter, 2001), la deuxième considère la situation de deuil comme un stresseur (e.g., Holmes & Rahe, 1967; Lazarus & Folkman; 1984; Seligman, 1975), la troisième intègre les deux premières et envisage les processus d’adaptation au deuil comme un double processus s’axant d’une part sur des stratégies d’ajustement liées à la perte elle-même et d’autres part sur des stratégies d’ajustement liées aux stresseurs secondaires consécutifs à la perte (e.g., M. Stroebe & Schut, 1999; M. Stroebe, Schut, & Stroebe, 2005a).

Par ailleurs, la question se pose de savoir quelles stratégies d’ajustement naturelles sont ou ne sont pas efficaces dans les situations de deuil. Dans le domaine du deuil, cette question est généralement traitée comme une hypothèse — ou plutôt un présupposé — qu’il faut faire «un travail de deuil». Avant de conclure sur ce postulat, il s’agit d’examiner la littérature pertinente. Il s’agit notamment de savoir si la verbalisation ou l’expression des émotions dans le cadre d’un deuil peut être efficace, si certains types de pensées pourraient aider les personnes endeuillées et s’il est néfaste qu’une personne évite les pensées, les lieux ou les personnes liées au décès. Enfin, il est utile d’examiner si le soutien social des proches a un impact positif sur l’évolution du deuil. Ces questions seront examinées au chapitre cinq.

Un dernier chapitre examinera si les interventions qui ont été développées pour aider les personnes en deuil sont efficaces. On examinera donc les études qui ont été réalisées pour tester l’efficacité d’une intervention, qu’elle vise la prévention des complications de deuil (prévention primaire ou secondaire) ou la remédiation et donc être d’ordre (psycho)thérapeutique. On proposera ensuite des techniques concrètes permettant d’aider les personnes endeuillées en fonction des difficultés spécifiques qu’elles éprouvent.

Avant de tenter de répondre à toutes ces questions, il semble nécessaire de définir ce que l’on entend par notion de «deuil». Nous tenterons également de donner un bref aperçu historique de l’étude scientifique du deuil et nous tenterons de voir si on peut considérer ce livre sur la psychologie du deuil comme une base d’étude généralisable aux diverses populations du monde.

LES NOTIONS DE DEUIL

L’événement de vie qui sera ici étudié est celui de la perte d’un proche suite au décès de celui-ci. L’ensemble des théoriciens et praticiens sont d’accord pour dire qu’une perte inaugure une «période de deuil» (e.g., Mishara & Riedel, 1984, p. 205). Le deuil, dans son sens large, représente l’ensemble des réactions qui font suite à n’importe quelle «perte d’objet». Ce livre restreint la notion de perte à un décès et la notion d’«objet d’amour» à celle de personne proche, aimée ou significative. Il ne sera donc pas question d’autres types de pertes (par exemple, perte d’un travail, perte de liberté, perte de la jeunesse, perte d’un idéal, ou encore perte d’un animal). On peut cependant penser que les processus en cours à la suite de la perte d’une personne significative sont similaires lors d’autres types de pertes dans la mesure où c’est l’investissement affectif qui est initialement consacré à l’objet, que celui-ci soit concret ou abstrait, imaginaire ou réel, qui implique un travail ou un processus de deuil.

En français, le deuil comporte plusieurs significations qui sont distinguées en anglais par trois termes différents (Averill, 1968; Parkes, 1985; W. Stroebe & Stroebe, 1987). Tout d’abord, il y a la situation objective de deuil (bereavement) qui fait référence à la situation dans laquelle se trouve un individu qui a récemment perdu une personne significative à cause de son décès. En français, on dit que la personne «est en deuil». Cette situation est la cause des deux réponses de deuil. Il y a, d’une part, l’affliction (grief) qui est la réponse émotionnelle ou affective qui fait généralement suite à la perte par décès d’une personne proche. Celle-ci inclut un nombre de réponses psychologiques (cognitives, comportementales et affectives), physiques (physiologiques et somatiques) et sociales. L’affliction a été définie comme un syndrome émotionnel, c’est-à-dire comme un ensemble de symptômes qui surviennent ensemble de manière systématique (Averill, 1979; Lindemann, 1944). En français, on utilise généralement les termes «faire son deuil» lorsque l’on évoque ce concept. D’autre part, il y a les rites de deuil (mourning) qui font référence aux actes exprimant le deuil (grief). Ce sont les pratiques de deuil qui, dans une société ou dans un groupe culturel donné, mettent en forme et servent de guide de comportement pour les personnes endeuillées. Durkheim (1912/1968) a proposé qu’elles sont un devoir imposé par le groupe et qu’elles sont, en grande partie, indépendantes de l’état affectif de la personne endeuillée (grief). En français, on utilise les termes de «porter le deuil». Ces rites de deuil ou ces coutumes ont abondamment été étudiées par les anthropologues, les archéologues et les sociologues (e.g., Durkheim, 1912/1968; Huntington & Metcalfe, 1979; Radcliffe-Brown, 1922/1964). Il faut savoir que l’école psychanalyste anglophone utilise habituellement le terme de mourning pour parler des réponses émotionnelles de deuil, ceci pouvant porter à confusion en anglais. Cette utilisation provient de la traduction anglaise du chapitre de Freud Trauer und Melancholie en Mourning and Melancholia (Deuil et Mélancolie, 1917/1979). Le terme allemand Trauer comporte à la fois une signification expérientielle et une signification d’expression. Il est fort possible que Freud se référait à la composante du vécu plutôt qu’aux manifestations sociales et culturelles du deuil. Dans le cadre de ce livre, le deuil sera ici défini dans son sens restreint de réaction émotionnelle (grief). On n’abordera que très succinctement les réponses rituelles liées à la culture (mourning).

HISTORIQUE DE L’ÉTUDE DU DEUIL

De nombreuses données historiques et contemporaines montrent que l’événement qui consiste à perdre un être cher a toujours eu un impact sur la vie de ceux qui le subissaient. En effet, si l’on remonte à la découverte de l’Homo Sapiens Sapiens, on trouve déjà trace de l’importance de cet événement dans la vie des premiers hommes intelligents. Leur apparition sur Terre est liée à la découverte de tombes et de rites funéraires par les archéologues. Avec le début de l’écriture, les hommes n’ont cessé d’écrire l’importance de la mort des humains sur la vie de ceux qui leur survivent. La Bible, les premiers auteurs grecs puis latins, tous ont traité de ce sujet. Les Épicuriens, les Stoïciens et plus tard, les Romantiques, tous ont utilisé la mort comme nœud principal de leurs théories, poèmes ou romans.

De nos jours, un nombre impressionnant de livres de vulgarisation, d’articles de presse, de conférences, d’émissions télévisées et de films traitent de la mort et de son impact sur les survivants. Ces efforts de compréhension permettent probablement d’une part de briser un tabou de la mort et de ses conséquences dans notre société occidentale (Ariès, 1975) et d’autre part de mieux aider ceux qui ont à y faire face (e.g., Bacqué, 1992, 1997; Broussouloux, 1983; Hétu, 1989; Javeau, 1988; Kebers, 1989; Kübler-Ross, 1969/1985; Malherbe & Druet, 1983). Ces constats de la vie de tous les jours reflètent l’importance de la mort dans la vie des gens, que ce soit leur propre mort ou la mort de personnes proches. Les personnes qui sont confrontées au décès de leurs proches semblent être bouleversées par cet événement et laissent des signes de l’importance de celui-ci. Chacun en son temps utilise le moyen qui lui convient pour exprimer l’importance qu’il accorde à ses proches défunts: rites funéraires, écriture, parole, cinéma, chansons…

En dehors du sens commun qui manifeste l’importance de cet événement, l’étude et la compréhension du deuil provient de nombreuses sources. Ces sources peuvent être divisées en trois grands champs d’investigation: (1) les études sur les pertes et leurs conséquences, (2) les études sur les processus ou styles d’attachements entre personnes, notamment dans l’enfance et (3) les études sur les stresseurs ou traumatismes psychologiques (Parkes, 2001a). Il est intéressant de noter que les recherches menées dans un de ces domaines sont souvent réalisées sans tenir compte des recherches menées dans les deux autres domaines. Pour obtenir une vision complète des processus de deuil, il faut cependant intégrer les éléments de phénoménologie de deuil, de psychologie du développement et de psychologie et physiologie du stress. Colin Murray Parkes, psychiatre anglais travaillant au St Christopher’s Hospice de Londres, a retracé les grandes étapes de l’histoire de l’étude du deuil dans un récent chapitre (2001a) dont on s’inspire ici.

Les premiers écrits scientifiques examinant le deuil et son impact ont traité de l’impact de la perte d’un proche sur la santé des personnes endeuillées. C’est au XVIIe siècle que l’on trouve les premières références scientifiques traitant de la perte d’un proche comme une cause potentielle de maladie physique ou mentale. Robert Burton (1621) propose dans «L’anatomie de la mélancolie» que le deuil ou le chagrin suite à la perte d’un proche est une des causes principales de la mélancolie, c’est-à-dire, en termes contemporains de la dépression sévère. On retrouve un peu plus tard, en 1657, une référence au deuil (griefe) comme une cause potentielle de mortalité (Herberden, 1657). Dans un ouvrage de 1703, Vogther propose l’idée que le deuil peut prendre une forme pathologique pour laquelle plusieurs types de médications peuvent être prescrites. Un siècle plus tard, Benjamin Rush (1835) avertit ses contemporains des dangers du deuil et leur conseille d’éviter les souvenirs liés à la perte et prescrit une consommation de doses «libérales» d’opium pour faire face au deuil (cité dans Parkes, 2001a, p. 26). Rush a également proposé que le deuil est une cause de mortalité: il est à l’origine d’examens postmortem de personnes endeuillées montrant que certaines de ces personnes sont décédées d’une rupture des auricules et ventricules, et que le décès est donc dû littéralement au «cœur brisé» (broken heart en anglais), expression passée dans le langage courant lorsque l’on perd un proche.

Il faudra cependant attendre le début du XXe siècle et la publication par Freud (1917/1979) du célèbre manuscript «Deuil et mélancolie» pour qu’une étude plus approfondie du deuil soit réalisée. Il y décrit les similitudes et les différences entre le deuil normal et la mélancolie (dépression) d’après ses observations cliniques de patients. Freud n’a pas développé de théorie spécifique du deuil, il était plus intéressé par les phénomènes pathologiques. Lorsqu’il a décrit le fonctionnement du deuil en 1917, son intérêt premier était de comprendre le mécanisme de la mélancolie et ce n’est que par cet intermédiaire qu’il a traité du deuil. Néanmoins, il s’agit d’une première modélisation des processus impliqués à la suite de la perte d’une personne significative et des mécanismes qui peuvent être impliqués dans la pathologie du deuil.

Selon la théorie freudienne, les individus développent un attachement ou un amour vis-à-vis des personnes qui sont importantes pour la satisfaction des besoins. Cet amour est conceptualisé comme un attachement (cathexis) de l’énergie libidinale à la personne aimée (objet) ou à tout ce qui y est associé. Quand un individu perd un proche, la réalité confronte la personne endeuillée à l’absence de son objet d’amour. Il en résulte des affects pénibles de terreur, d’angoisse, de honte ou de douleur psychique (notion de traumatisme psychique). Ces affects pénibles sont expliqués par un conflit. Il y a un conflit entre d’une part l’expérience, la représentation ou la sensation venant de l’extérieur, c’est-à-dire d’un monde sans le défunt, et d’autre part, le Moi de la personne qui reste attaché au défunt1. La réaction adéquate du sujet serait alors de laisser libre cours à ses affects par des pleurs, des plaintes et d’en faire part à autrui ou de se venger. Cette réaction est adéquate d’après Freud parce qu’elle permet la liquidation des affects pénibles. Cette liquidation des affects est ce qu’on appelle l’effet cathartique. L’évacuation du trop plein d’affects est essentielle parce que l’énergie libidinale est limitée. La cathexis doit donc être abandonnée afin que l’individu ait à nouveau l’énergie de créer d’autres liens affectifs. Le détachement (décathexis) se fait par un travail de pensée. Freud considère qu’il s’agit d’un travail parce que cela demande beaucoup d’énergie: il faut amener à la conscience tous les attachements refoulés par frustration, insister sur toutes les pensées concernant l’objet d’amour et recréer de nouvelles associations mentales. Ce travail se termine lorsque toutes les pensées, souvenirs ou espoirs ont été détachés de l’objet d’amour. Pour Freud, le travail de deuil est donc une activité psychique extrêmement précise. Dans cet article, Freud reconnaît que les situations de deuil peuvent induire de la dépression. Il propose cependant que ce type de cas reste rare et que cela se produit plutôt lorsque la personne défunte était aimée de manière ambivalente et que donc l’attachement au défunt était à la fois excessif et violent.

Dans le domaine du deuil, Freud aura une influence considérable sur les recherches et théorisations ultérieures. Il propose d’ailleurs dans cet article le terme de «travail de deuil» qui continue à être utilisé couramment aujourd’hui. Il postule que les personnes doivent faire un «travail» parce que cela nécessite une énergie psychique. Il propose aussi que ce travail est nécessaire: si la personne endeuillée le néglige, elle tombera malade (physiquement et/ou psychologiquement). Freud propose également que l’on peut aider les personnes endeuillées en leur demandant d’abandonner les évitements défensifs qu’elles entretiennent et en les confrontant à la réalité douloureuse de la perte.

On peut donc considérer que Freud a initié un mouvement de l’étude du deuil. Cependant, ses successeurs sont les auteurs qui ont réellement développé l’ensemble des connaissances scientifiques de ce domaine. Par exemple, on retrouve la notion d’attachement dans la théorie de John Bowlby (1980/1984) mais basée sur une définition provenant de l’éthologie des primates et l’observation des enfants séparés de leur mère. On trouve également la notion de détachement chez des théoriciens utilisant le modèle comportemental (e.g., Ramsay, 1979), mais revisitée à la lumière des recherches sur le déconditionnement. Plusieurs théories ont utilisé la notion de conflit, notamment les théories de Marris (1958), de Parkes (1972) et de Bowlby (1980/1984). Enfin, jusqu’il y a peu, l’invitation à exprimer ses émotions et à confronter en pensée l’idée de la perte se retrouve également dans presque toute la littérature du deuil. C’est ce qui sera plus tard appelé «l’hypothèse du travail de deuil» (e.g., Wortman & Silver, 1989) qui sera discutée au chapitre 5 traitant des stratégies de coping de deuil.

La première étude empirique du deuil et de ses conséquences a été réalisée dans les années 1940. Eric Lindemann (1944) publie en effet une étude sur la «symptomatologie et la gestion du deuil aigu» de 101 patients provenant de plusieurs échantillons: (1) des patients névrosés qui ont perdu un proche pendant leur traitement; (2) des proches de patients qui sont décédés à l’hôpital ; (3) des personnes qui ont cherché de l’aide à la suite de l’incendie du club de nuit Coconut Grove de Boston au Massachussets dans lequel plusieurs centaines de personnes périrent; et (4) des proches de membres des forces armées. Sa description détaillée des réactions de deuil aigu a influencé de manière significative la conception de ce que l’on considère actuellement être des symptômes «normaux» de deuil. Il y décrit également une forme de deuil déviant de la normale, un deuil «morbide», qu’il attribuait à la répression ou l’évitement des réponses émotionnelles de deuil. Il y suggère en conséquence que la thérapie de deuil consiste simplement à aider les personnes endeuillées à exprimer leur deuil.

Quelques années plus tard, C. Anderson (1949) publie une autre étude sur 100 patients qu’il a eus en consultation pour des réactions de deuil morbide dans une unité de soins psychiatriques en Angleterre. Il y décrit que des réactions de deuil chronique, une forme sévère et prolongée de réaction au deuil, sont très fréquentes auprès de cette population. Il rapporte également que ces patients souffrent d’autres troubles psychiatriques qui ont été induits par le deuil, comme des états anxieux chez 59 % des patients et de la maniaco-dépression chez 15 % de ces patients.

Jusqu’en 1958, aucune étude systématique n’avait examiné des échantillons autres que ceux sélectionnés par l’intermédiaire de services d’aide psychiatrique. Ceci s’avère important puisqu’un biais pouvait avoir joué dans la sélection les personnes endeuillées présentant des symptômes particulièrement importants ou sévères ou encore des symptômes spécifiques aux personnes souffrant de trouble psychiatrique. L’étude réalisée par Peter Marris en 1958 sur 72 veufs et veuves de Londres est donc la première utilisant une autre stratégie d’échantillonnage. Comme on peut s’y attendre, il rapporte une incidence moins importante de beaucoup des symptômes qui ont été rapportés dans les échantillons de patients psychiatriques endeuillés. Ceci a donc jeté un doute au sujet de la normalité des réactions ou symptômes rapportés par des échantillons psychiatriques. Cependant, Marris rapporte que certains symptômes comme les hallucinations et le sentiment de sentir la présence du défunt étaient aussi communément rapportées dans l’échantillon de veufs et veuves non psychiatriques que dans des échantillons psychiatriques de personnes endeuillées. Ainsi, il devenait clair que ce type de symptôme ne pouvait simplement être considéré comme dû à une maladie psychiatrique.

Colin Murray Parkes et John Bowlby (1970) ont ensuite développé des recherches longitudinales qui ont permis de décrire les changements de réactions qui s’opèrent dans le temps et la séquence de ceux-ci. Alors que Bowlby travaillait sur les réactions d’enfants séparés de leurs parents, Parkes entreprenait un suivi longitudinal de veufs et veuves sur une période d’un an. Ils se sont rendu compte que les changements observés chez les enfants et les personnes endeuillées présentaient des similitudes importantes dans leur évolution. Ces observations seront à la source des modèles de deuil en étapes, en stades ou en phases: (1) une phase d’engourdissement ou de paralysie (numbness); (2) une phase de languissement (yearning) et de recherche avec de la colère; (3) une phase de désorganisation et de désespoir et (4) une phase de réorganisation. Cette classification a généré d’importants débats dans la littérature qui seront discutés au Chapitre premier.

Les études réalisées dans les années ‘70 visaient à expliquer la variabilité des réactions de deuil et des modes de coping. En d’autres termes, elles visaient à expliquer pourquoi certaines personnes endeuillées s’adaptaient visiblement bien au deuil et s’en sortaient grandies ou plus fortes, alors que d’autres personnes souffraient de manière très significative et sur des périodes très étendues, voire sans fin. Des études sur les facteurs de risque ont donc été entreprises. On trouve par exemple une étude longitudinale réalisée par Parkes alors qu’il travaillait dans l’équipe de Gerald Caplan, un pionnier de l’intervention de crise aux Etats-Unis, à Harvard, Massachusetts (Parkes & Weiss, 1983) et des études réalisées par David Maddison à Boston dans la même équipe puis à Sydney en Australie (Maddison & Viola, 1968; Maddison, Viola, & Walker, 1969; Maddison & Walker, 1967). Ces études ont permis d’identifier les facteurs de risque d’un deuil problématique qui pouvaient être présents chez les personnes avant ou au moment du décès (voir Chapitre 3 sur les facteurs de risque). Elles ont également permis de clarifier certains liens de causalité impliqués dans les réactions de deuil compliqué. En conséquence, ces recherches ont permis de commencer l’étude des interventions psychosociales et de leur efficacité. Ces études feront l’objet du chapitre 6 sur les interventions de deuil.

Au cours des vingt-cinq dernières années et particulièrement dans les dix dernières années, les avancées empiriques et théoriques dans le domaine du deuil furent considérables. Il existe actuellement plusieurs revues académiques et scientifiques traitant spécifiquement du deuil. On peut citer Death Studies et Mortality tous les deux publiés aux éditions Taylor & Francis et Omega: Journal of Death and Dying publié par Baywood Publishing Company. Plusieurs volumes de taille de plus en plus conséquente au fur et à mesure du temps ont traité des phénomènes et manifestations qui suivent les situations de deuil. Ils visent à produire une vision aussi complète que possible des approches théoriques et des développements scientifiques, en identifiant les controverses et en encourageant le débat scientifique. Ce travail éditorial et de synthèse a commencé au début des années 1980 et a été effectué notamment par Margaret S. Stroebe, Wolfgang Stroebe et Henk Schut de l’Université d’Utrecht, aux Pays-Bas et par Robert O. Hansson de l’Université de Tulsa, Oklahoma, aux États-Unis (Hansson, Stroebe, & Stroebe, 1988; W. Stroebe & Stroebe, 1987; M. Stroebe, Stroebe, & Hansson, 1993; M. Stroebe, Hansson, Stroebe, & Schut, 2001a). Le présent ouvrage est largement inspiré de ces synthèses de la littérature anglophone. On verra que la littérature des années 1990 et 2000 est remplie de débats sur la classification du deuil pathologique (chapitre 2) et sur les processus d’adaptation au décès d’un proche (Partie 2).

LE DEUIL, UNIVERSEL?

Dans le domaine du deuil, plusieurs auteurs se sont penchés sur la question de l’universalité de la réaction émotionnelle (deuil entendu ici en tant qu’affliction) à la perte d’un être proche. Pour ce faire, ils ont suivi deux courants principaux dans le domaine des émotions qui ont essayé de traiter de l’universalité des émotions en leur appliquant les données anthropologiques et ethnographiques, avec les différences de méthodologie et d’intérêt que cela implique (Rosenblatt, 1975).

La première position propose que le deuil n’est pas universel et qu’il existe des différences culturelles importantes. Ce sont les approchessocioconstructivistes de James Averill (1982) et de Hoschild (1979) qui considèrent que l’expérience émotionnelle de deuil est socialement déterminée et construite. Cette perspective postule que les normes et règles sociales dictent l’ensemble des réactions qu’une personne doit avoir (ou aura) dans une certaine situation. Le deuil est donc conçu comme une émotion socialement apprise et correspondant à un rôle social. Les émotions sont des constructions sociales reposant sur un système culturel de croyances et de valeurs, leur expression étant socialement déterminée. La culture peut rendre une séparation (définitive ou non) angoissante parce que cela serait une façon d’assurer la cohésion sociale, en incitant ô l’évitement de telles situations de séparation et en renforçant la création de nouveaux liens ou le maintien de liens préexistants.

Les données qui soutiennent une vision socioconstructiviste du deuil sont basées sur les comparaisons historiques, ethniques ou interculturelles de différents symptômes, de rites présents ou non, de durée de deuil et de présence de phases de réactions à la perte (e.g., Bowlby, 1980/1984; Rosenblatt, 2001; Rosenblatt, Walsh, & Jackson, 1976; W. Stroebe & Stroebe, 1987). Les études montrent que beaucoup des processus de deuil humain ne sont pas constants. Les processus de deuil varient de manière très significative en fonction des endroits, des temps, des groupes étudiés, en fonction de comment, quand et même dans quelle mesure les émotions reflétant le deuil sont exprimées, dans quelle mesure les personnes endeuillées semblent être préoccupées par la mort et dans quelle mesure la mort modifie les routines et les interactions quotidiennes. Les cultures varient également pour ce qui est de la compréhension de ce qu’est la mort, la possibilité d’une réunion future avec le défunt, la signification des diverses formes d’émotions ressenties après la mort, et donc les formes de réactions déviantes du groupe, les choses que l’on doit se dire ou dire aux autres après un décès et les croyances au sujet de l’après-vie (Rosenblatt, 2001).

Cette perspective argumente également que les scientifiques qui travaillent et écrivent au sujet du deuil sont limités et leur compréhension restreinte par les termes de bases utilisés, puisque les termes et le langage utilisés sont également construits socialement. Chaque terme — la mort, le deuil, les émotions, la culture, la société, etc. — devrait systématiquement être défini puisqu’il peut prendre des significations et nuances différentes en fonction des individus, des moments ou des endroits dans lesquels ils sont utilisés. Rosenblatt (1993a, 1993b) affirme d’ailleurs que «nous ne comprendrons jamais les personnes dont le langage et la culture sont différents des nôtres si nous traduisons ce qu’ils disent en nos propres termes et assumons la réalité transcendante de ces termes» (p. 14).

Un moyen d’échapper à l’ethnocentrisme serait d’utiliser le modèle cognitif des émotions de Mesquita et Frijda (1992), établi spécifiquement pour comparer les émotions entre cultures. À chacune des dimensions d’analyse de ce modèle [événements antécédents, codage de l’événement, appraisal (évaluation), patterns de réactions physiologiques, tendances à l’action, comportement et régulation], il est possible de trouver des similitudes et des différences en fonction des cultures étudiées. Les similitudes ou différences pour une dimension étant indépendantes d’autres similitudes ou différences pour une autre dimension du modèle. Ainsi, la perte d’un être cher (première dimension du modèle: événement antécédent) initie dans toutes les cultures une situation de deuil (bereavement), mais le codage ou la perception de cet événement peuvent être différents inter-culturellement. En effet, la perception de ce qui est perdu lorsqu’un proche décède est très variable culturellement. Par exemple, Leavitt (1995) rapporte qu’un jeune homme Bumbita Arapesh (Papou de Nouvelle Guinée) en énumérant ce qu’il avait perdu au décès de son père rapportait ceci: la perte d’un mentor lui permettant de réellement devenir un homme, de l’aide afin de trouver une épouse, la force qu’un jeune homme dans cette culture est sensé pouvoir tirer de son père et l’opportunité de pouvoir montrer à son père qu’il peut travailler. Ces types de pertes ne sont typiquement pas ce que les jeunes hommes en Europe ou en Amérique du Nord rapporteraient après le décès de leur père. De plus, il est probable que les termes anglais utilisés dans l’article de Leavitt changent au moins partiellement ce que ce jeune homme vit. De même, la probabilité que cet événement survienne peut varier inter-culturellement (e.g., au vu des chiffres de mortalité infantile, la probabilité que des parents provenant de pays pauvres perdent leur enfant est jusqu’à 60 fois plus grande que celle de parents provenant de pays développés; elle peut dépasser les 300 pour 1 000 dans les pays les plus pauvres, contre environ 5 pour 1 000 dans les pays développés, Chiffres rapport mondial de la santé, OMS, 2003).

La signification de la perte peut également varier culturellement parce que la manière dont est perçue la relation entre le défunt et les survivants diffère. Beaucoup de personnes aux États-Unis continuent une relation avec leurs proches décédés de diverses manières (Rosenblatt, 2000). Le fait de continuer une relation avec les défunts semble être une donnée commune à beaucoup de cultures (Rosenblatt et al., 1976). Cependant, même si la continuité de ces liens est courante, les formes et les significations de cette continuité peuvent être affectées par le contexte culturel. Ainsi, les Toraja d’Indonésie ne sont pas sensés être préoccupés par les pensées du défunt ou s’appesantir longuement sur celui-ci. Pourtant, le défunt reste en relation avec les vivants et peut communiquer avec eux au moyen des rêves, rêves qui devraient prédire de la prospérité. Ce type de rêve est culturellement attendu et encouragé (Hollan, 1995; Rosenblatt, 2001; Wellenkamp, 1991). Chez les Européens ou les Américains, la continuité des liens avec les défunts peut prendre la forme d’un sentiment de présence du défunt, des conversations intérieures, des contacts en prière ou par des rêves que l’on considère apporter un message ou une signification, mais pas une prédiction de prospérité (voir Rosenblatt, 2001).

Toutes les dimensions du modèle cognitif des émotions pourraient ainsi être analysées mais cela ferait l’objet d’(au moins) un chapitre. Comme cette problématique sort du sujet de ce livre, il n’en sera plus question. Il faut pourtant retenir qu’une réaction à la perte d’un être proche et des rites funéraires existent inter-culturellement mais que les réactions spécifiques psychologiques (cognitives, comportementales et affectives), physiologiques et sociales examinées dans différentes cultures seront différentes ou similaires en fonction des dimensions et sous-dimensions étudiées.

Ceci étant dit, il reste que les auteurs occidentaux et anglo-saxons en particulier (qui sont aussi ceux qui ont établi des théories du deuil) arrivent souvent à la même conclusion. Bien que les rites ou coutumes, les symptômes, la durée, les phases, la signification de la perte, les moyens mis en œuvre (comme le soutien social) par les sociétés pour diminuer l’impact de la perte soient extrêmement divers d’une culture à une autre, la réaction émotionnelle (grief) telle que définie par le monde occidental est vécue par l’ensemble des peuples de la Terre et serait donc universelle (Bowlby, 1980/1984; W. Stroebe et Stroebe, 1987). Par exemple, on peut penser que dans certains cas, comme lorsque des soldats meurent en héros, l’absence d’expression d’affliction serait le résultat de la pression sociale contre l’expression publique de deuil. Ce ne serait donc pas l’indifférence à la mort qui mènerait dans certaines situations ou certaines cultures à l’absence d’affliction exprimée mais le conformisme à des patterns culturellement déterminés. Autrement dit, le deuil (grief), bien qu’il ne s’extériorise pas dans certains cas, serait vécu en latence par la personne.

Cette deuxième position propose donc que la réaction de deuil est universelle. En quelques mots, ce deuxième courant théorique fait référence à la théorie proprioceptive de James-Lange (James, 1890/1950; Lange, 1885/1922). Ce courant se trouve à l’autre extrême du continuum nature-nurture, c’est-à-dire du continuum allant d’explications sur base du biologique vs du culturel. Ce modèle conçoit l’expérience émotionnelle comme provenant de la perception des modifications expressives, corporelles et physiologiques. Ceci signifierait que la réaction émotionnelle de deuil n’est pas influencée par les normes sociales. Cette perspective postule donc que la réaction de deuil est déterminée par des processus essentiellement biologiques. Les données qui soutiennent cette position seront exposées plus loin lorsque l’impact du deuil (bereavement) sur la santé sera discuté au Chapitre 1. En effet, toute théorie du deuil prétend que l’affliction est principalement la même chez tous les hommes, même si une immense variabilité de nuances existent en fonction des cultures, familles et individus.

En conclusion, soulignons que ce livre se base sur la littérature exclusivement publiée dans les ouvrages scientifiques du monde occidental. Il est possible que les concepts, symptômes, mesures ou critères d’évaluation repris ici ne soient pas applicables dans une autre culture. Par contre, sachant cela, il paraît légitime de suivre les courants théoriques et les données empiriques existant dans le monde occidental afin de les décrire.

1 Notons que cette notion de conflit a évolué dans la théorie freudienne. Par la suite, Freud l’a définie comme un conflit entre deux pôles intrapsychiques, la pulsion et la censure. Suite au développement de la conception structurale du psychisme (la seconde topique — le Moi, le Ça et le Surmoi), c’est le Ça qui entrera en conflit avec le Moi et le Surmoi.

Première partie

L’IMPACT DU DÉCÈS D’UN PROCHE

Chapitre 1

Les conséquences du deuil sur la santé

Un jour ou l’autre, la plupart des individus sont confrontés à la perte d’un être cher, souvent à plusieurs reprises au cours d’une vie. Comme le rappelle Josée Jacques (1998), «de l’origine de l’humanité jusqu’au XVIIIe siècle, la mort était pour l’être humain une compagne de tous les jours: on mourait jeune et on voyait mourir les gens autour de soi. En fait, une personne, quel que fût son âge, n’avait toujours qu’une chance sur deux d’être encore en vie 15 ans plus tard. Jusqu’à l’aube du XIXe siècle, on estime que trois quarts des gens mouraient avant l’âge de 35 ans et que la durée moyenne du mariage n’était que de 12 ans. Au XIXe siècle, avec l’industrialisation, les conditions d’hygiène se sont considérablement améliorées, en bonne partie grâce à l’aménagement des aqueducs et des égouts, et des vaccins ont été mis au point»(p. 26). Cette évolution a induit deux modifications majeures. Premièrement, les causes de décès ont fortement évolué dans le temps (cf. Tableau 1.1). Aujourd’hui, les maladies cardio-vasculaires et les cancers représentent de loin les causes principales de décès aux États-Unis (cf. Tableau 1.2) et ces statistiques sont similaires dans les pays européens. Il faut cependant savoir que dans nos sociétés, les personnes de moins de 40 ans, meurent plus fréquemment de morts violentes comme les accidents (notamment de la route), les suicides et les homicides.

L’évolution des conditions de vie et d’hygiène a eu une deuxième conséquence: l’espérance de vie a plus que doublé au cours des deux derniers siècles. Ainsi, actuellement, ce sont surtout les personnes âgées qui meurent. À titre d’exemple, le Tableau 1.3 montre que l’espérance de vie à la naissance en Belgique a continué d’augmenter au cours du siècle dernier. Cette évolution est similaire au sein des pays de l’Union Européenne (espérance de vie à la naissance en 2002 pour les 25 pays: 74,8 années pour les hommes et 81,1 années pour les femmes).

Tableau 1.1—Les 10 plus grandes causes de décès aux États-Unis en 1900, 1940 et 1980

Source: Matarazzo (1984).

Tableau 1.2—Mortalité et principales causes de décès aux États-Unis en 1990

Source: United States National Center for Health Statistics (1990).

Tableau 1.3—Évolution de l’espérance de vie à la naissance (E(0)) de 1980 à 2003 en Belgique

Source: Service Public Fédéral, Direction générale Statistique et Information économique (2004). Brochure Population et ménages. Taux de mortalité disponible sur le site http://statbel.fgov.be (accès le 24/01/2006).

Dans ce chapitre, on examine l’impact du décès d’un proche en terme d’évaluation des conséquences sur la santé physique, psychologique et sociale. Ensuite, on examine les symptômes rapportés par les personnes endeuillées. Enfin, on présente les instruments de mesures empiriquement validés qui sont habituellement utilisés pour évaluer l’intensité des réactions de deuil.

LA SITUATION DE DEUIL COMME FACTEUR DE RISQUE POUR LA SANTÉ

Le deuil a longtemps été invoqué comme un facteur de risque dans l’apparition de maladies, en particulier des accidents cardio-vasculaires, des cancers ou des complications psychiatriques, des suicides ou des accidents. Cette idée populaire a fait l’objet de nombreuses synthèses (Bacqué, 1997; Hall & Irwin, 2001; M. Stroebe & Stroebe, 1993; W. Stroebe & Stroebe, 1987).

Cette section est structurée en fonction du concept de santé tel que défini par l’Organisation Mondiale de la Santé. Selon l’OMS, la santé est un concept impliquant trois dimensions: les aspects physiques, psychologiques et sociaux. La santé physique réfère au degré avec lequel une personne fonctionne correctement physiquement. Elle peut être évaluée subjectivement comme lorsqu’une personne rapporte des symptômes physiques ou une maladie (e.g., maux de tête, rhume) et objectivement lorsqu’on évalue le fonctionnement du système nerveux autonome (e.g., rythme cardiaque, pression sanguine), la fonction immunitaire (e.g., le nombre de lymphocytes ou leur activité) ou des mesures biologiques (e.g., le poids corporel, le niveau de cholestérol). La santé psychologique ou mentale réfère au degré avec lequel une personne fonctionne adéquatement ou correctement psychologiquement. Elle peut être évaluée au moyen de variables comme le bien-être subjectif, l’estime de soi ou encore la récupération émotionnelle d’un événement. Finalement, on peut appeler «santé sociale» le degré avec lequel une personne fonctionne correctement socialement. La santé sociale peut être évaluée par des variables comme l’intégration sociale ou le nombre de contacts sociaux satisfaisants. Le deuil peut avoir des conséquences sur chacune de ces dimensions de la santé. On examinera ci-après d’une part les postulats d’impact et les arguments qui les sous-tendent et, d’autre part, les résultats de recherches démontrant ces effets ou infirmant les idées préconçues.

Santé physique et effets physiologiques

D’après Hall et Irwin (2001), l’impact du décès d’un proche «n’est pas trivial, ni limité aux effets sur le bien-être émotionnel ou sur le fonctionnement social» (p. 473). La situation de deuil serait donc à l’ origine de problèmes de santé physique. Ainsi, les personnes endeuillées devraient présenter de moins bonnes performances sur toute une série de dimensions de la santé physique. Elles pourraient mourir plus précocement, pourraient être plus enclines à souffrir de maladies physiques, pourraient rapporter ou présenter plus de symptômes physiques, pourraient aussi présenter des taux d’incapacité plus importants et pourraient utiliser plus souvent les services médicaux que des personnes non endeuillées.

Mortalité

Comme cela a été exposé précédemment, l’étude scientifique du deuil a commencé par l’intérêt de savoir si le deuil augmentait le risque de mortalité chez les personnes endeuillées. Farr, en 1858/1958, a conduit la première étude menant à la conclusion que les veufs et les veuves avaient un taux de mortalité plus élevé par comparaison avec personnes célibataires et aux individus mariés. Des études longitudinales plus récentes ont confirmé ces résultats (pour une revue complète de cette littérature, voir W. Stroebe et Stroebe, 1987 et M. Stroebe, Stroebe, & Hansson, 1988).

En fait, les données issues des statistiques de mortalité fournissent la preuve la plus consistante que le veuvage constitue un facteur de risque important pour la mortalité. En Belgique, sur 10 309 725 habitants recensés au 1er janvier 2002 au Registre National, 105 642 personnes sont décédées1 (52 436 hommes et 53 206 femmes). Il y avait donc un taux de mortalité de 10,25%o. Même s’il y a un nombre de décès plus important au sein de la population des personnes mariées ou divorcées, la répartition du taux de mortalité en fonction de l’état civil est très défavorable aux personnes veuves. Ainsi, on voit au Tableau 1.4 que le taux de mortalité est six fois supérieur pour les personnes veuves que pour la population générale, que ce soit par rapport aux personnes mariées ou divorcées. Le sexe est également un facteur modérateur important. En effet, le taux de mortalité est particulièrement accru pour les hommes veufs (85,81 pour mille, donc 8 fois plus important que pour la population générale). Ces chiffres belges sont de manière très générale confirmés dans la littérature internationale. De plus, les statistiques nationales de mortalité indiquent également des taux de mortalité plus élevés chez les veufs que chez les veuves. En comparaison avec des personnes qui ne sont pas endeuillées, les personnes jeunes et veuves ont également des risques légèrement plus élevés de mortalité.

Les études longitudinales ont trouvé que le risque de mortalité était plus élevé lors des périodes rapprochées du décès. Par exemple, Young, Benjamin et Wallis (1963) ont examiné les taux de décès auprès d’un échantillon de 4 486 veufs anglais et gallois de plus de 55 ans. Ils ont observé un excès de mortalité par rapport au groupe contrôle d’hommes mariés mais uniquement au cours des 6 premiers mois de veuvage. Pendant cette période, le taux de mortalité a augmenté de 40% chez les veufs en comparaison au taux des hommes mariés. Plusieurs études ont confirmé ces résultats (e.g., Cox & Ford, 1964). II y a donc un risque accru de mortalité lors des premiers mois de deuil (M. Stroebe et al., 1988). En somme, il s’avère que le veuvage constitue un facteur de risque pour la mortalité des personnes.

Tableau 1.4—Décès et taux de mortalité selon l’état civil et le sexe en Belgique en 2002

Source: Service Public Fédéral, Direction générale Statistique et Information économique (2004). Brochure Population et ménages. Mortalité. Disponible sur le site http://istatbel.fgov.be (accès le 24/01/2006).

La question reste de savoir si cet excès de taux de mortalité pour les personnes veuves peut effectivement être imputé à la perte du conjoint. En effet, ce constat ne démontre par exemple pas par quel(s) mécanisme(s) l’impact se produirait. II faut encore démontrer que le décès du conjoint détériore effectivement l’état de santé physique ou mentale de la personne endeuillée. II se peut aussi bien que ce soient les personnes qui sont en mauvaise santé physique, mentale ou sociale, qui après le décès de leur conjoint ne se remarient pas. Dans cette hypothèse, l’état de santé serait le déterminant du maintien du veuvage plutôt que la conséquence du veuvage. Une étude de Helsing, Szklo et Comstock (1981) a en fait trouvé que le taux de mortalité des veufs qui se sont remariés était moins élevé que celui des veufs qui ne se sont pas remariés. II est possible que cet avantage soit dû au soutien social procuré dans le remariage mais il est aussi possible que ceux qui ont retrouvé un conjoint étaient en meilleure santé.

Une autre hypothèse qui se situe à l’encontre d’un effet direct du décès sur la mortalité du conjoint est que d’autres facteurs extérieurs, en particulier les facteurs environnementaux et les comportements de santé, détermineraient la mortalité et non le décès du conjoint. En d’autres termes, des variables explicatives alternatives du taux de mortalité pourraient être prises en considération. Par exemple, puisque les conditions de vie comme le niveau socio-économique (ex. condition de pauvreté) ou les comportements de santé ou à risque (par exemple, alimentation, sommeil, tabagisme, consultations médicales) sont des facteurs qui influencent la famille, il est possible que le conjoint survivant, faisant lui aussi partie de l’environnement du défunt, soit également influencé par ces conditions de vie ou ces comportements à risque. L’excès de taux de mortalité des personnes veuves pourrait partiellement aussi être expliqué par les accidents de la route, particulièrement dans la population jeune, où une personne veuve ne survivrait en fait que de quelques heures à son conjoint. La part de variance explicative de ces diverses causes alternatives de mortalité chez les personnes veuves n’a pas été évaluée jusqu’à présent. II est possible que l’excès de mortalité dû à l’effet de la perte chez les personnes veuves soit réduit si les statistiques les prenaient en compte. Cependant, on peut douter que ces facteurs suffisent à réduire totalement la différence de ratio observée plus haut.

De plus, à l’appui de l’effet perte, il est important de souligner que l’excès en taux de mortalité s’avère particulièrement important au cours des six premiers mois qui suivent le décès du conjoint (Ekblom, 1963; McNeill, 1973; Mellström et al. 1982; Niemi, 1979; Young et al., 1963). Les données longitudinales de Parkes, Benjamin et Fizgerald (1969) ont montré que le taux de mortalité des personnes veuves après les six premiers mois était similaire et parfois même devenait inférieur au groupe contrôle d’hommes mariés. La proximité des décès des conjoints pourrait donc être un indice que la perte du conjoint a effectivement un impact sur la santé. Les sections suivantes examineront divers autres indicateurs de santé physique et mentale, ce qui permettra d’établir s’il existe des processus par lesquels cet effet pourrait se produire. Avant d’examiner ces effets cependant, il est utile d’examiner plus précisément les causes de mortalité qui ont été évoquées comme liées à l’effet perte. On examinera successivement dans quelle mesure le deuil d’un proche ou d’un conjoint peut-être considéré comme un facteur de risque dans l’apparition de maladies, en particulier des accidents cardio-vasculaires, des suicides, des cancers et des accidents.

Cause de mortalité: Maladies cardio-vasculaires

L’hypothèse romantique du cœur brisé est-elle une métaphore ou représente-t-elle une réalité? En d’autres termes, les personnes veuves ou endeuillées présentent-elles plus de maladies cardio-vasculaires que les personnes mariées ou des groupes contrôles? Une des manières de tester cette hypothèse est d’examiner les chiffres des études épidémiologiques examinant les causes de décès chez les personnes veuves versus chez les personnes mariées. Une étude comparative publiée par le US National Center for Health Statistics en 1970 rapporte ces chiffres. II est intéressant de noter que les trois causes principales de décès chez les personnes mariées et les personnes veuves sont les mêmes: il s’agit d’abord des maladies cardio-vasculaires, ensuite des crises cardiaques et en troisième lieu des cancers des organes digestifs et du péritoine. Ces résultats tendraient à infirmer l’hypothèse du cœur brisé. Par contre, si on examine les ratios comparant les taux de mortalité chez les personnes veuves par rapport aux personnes mariées, des causes de décès particuliers aux personnes endeuillées peuvent être identifiés. Comme on le voit au Tableau 1.5, il ne s’agit pas des maladies cardio-vasculaires, en ce inclut l’artériosclérose des artères du cœur ou les lésions vasculaires du système nerveux. Chez les femmes veuves, les maladies coronariennes et les lésions vasculaires suivent les morts violentes comme les accidents, les suicides et les homicides. Chez les hommes veufs, les maladies cardio-vasculaires sont également précédées des causes de mortalité telles que l’homicide, la cirrhose du foie, le suicide, les accidents de la route et les autres types d’accidents et la tuberculose. Suivent ensuite des ratios de mortalité excessive chez les hommes veufs par divers types de cancer.

Tableau 1.5—Ratios standardisés de mortalité entre les personnes veuves et mariées en fonction des causes de décès principales par ordre décroissant d’excès pour les personnes veuves

Source: Données états-Unis, 1959-1961, United States National Center for Health Statistics, 1970 (d’après W. Stroebe & Stroebe, 1987,p. 164).

Note. Un, ratio de 2 signifie que, en comparaison aur personnes mariées, les personnes endeuillées ont un taux de mortalité deux fois plus important.

Ces données tendent donc à infirmer l’hypothèse romantique du cœur brisé. Cependant, l’excès pour les causes de mortalité qui sont mises en évidence dans ce tableau ne contribuent en fait que peu au nombre total de décès observés. De plus, l’influence du stress sur les causes plus rares de mortalité (comme les suicides ou les homicides) peut plus facilement être observée que sur des causes comme les maladies cardio-vasculaires ou le cancer qui sont très fréquents dans la population générale. Ainsi, bien que l’excès de mortalité chez les hommes veufs par homicide, cirrhose du foie et suicide soit plus de deux fois celui des hommes mariés, ces trois causes de mortalité ne contribuent que peu à la différence totale de mortalité entre personnes veuves et mariées (W. Stroebe & Stroebe, 1987).

À l’appui de l’hypothèse du cœur brisé, plusieurs études longitudinales ont été réalisées sur l’excès de maladies cardio-vasculaires chez les personnes endeuillées. La première, réalisée par Colin Murray Parkes et ses collègues (1969), a observé que les maladies cardiaques et circulatoires étaient responsables de deux tiers de l’augmentation de la mortalité observée chez les personnes endeuillées au cours des six premiers mois de deuil. Kaprio et Koskenvuo (1983) ont également trouvé que les maladies coronariennes étaient particulièrement fréquentes pendant le premier mois de deuil. Enfin, dans une étude comparant la mortalité due au cancer et aux maladies cardio-vasculaires, Jones, Goldblatt et Leon (1984) ont également constaté que les personnes récemment endeuillées étaient à plus haut risque de maladie cardio-vasculaire que de cancer. Les auteurs notent cependant que cette comparaison est hasardeuse parce que la plupart des cancers se développent à la suite d’une période de latence qui dure plusieurs années. II serait donc nécessaire d’effectuer des observations sur de plus longues périodes pour examiner le lien potentiel entre deuil et cancer.

En résumé, les études longitudinales et cross-sectionelles tendent de soutenir l’hypothèse que les maladies cardiovasculaires sont en grande partie responsables de l’excès de taux de mortalité chez les personnes veuves. L’hypothèse romantique est globalement confirmée par les données scientifiques: perdre son conjoint brise le cœur.

Cause de mortalité: suicide

Bien que le nombre de décès par suicide ne représente qu’une petite partie de la différence de taux entre personnes veuves et mariées, cette cause de décès mérite une attention particulière parce qu’elle reflète particulièrement bien le désespoir qui peut être ressenti au décès du conjoint. De plus, il faut savoir que l’excès de taux de mortalité par suicide entre personnes veuves et mariées est le plus important. II y a plus d’un siècle, en 1897, Durkheim (1897/1999) démontrait que le taux de suicide était bien plus important auprès des personnes veuves que des personnes mariées. Ce résultat a été confirmé par les statistiques plus récentes (cf. Tableau 1.5 et 1.6).

Tableau 1.6 — Ratios de taux de mortalité (personnes veuves/personnes mariées) pour cause de suicide en fonction de l’âge et du sexe

Catégorie d’âgeHommesFemmes25-299,822,4830-346,282,7035-396,301,9340-444,061,7545-193,171,8550-542,861,6555-592,391,7160-642,331,59

Source: Données Gove, 1972 (d’après W. Stroebe & Stroebe, 1987, p. 164).

Note. Un ratio de 2 signifie que, en comparaison aux personnes mariées, les personnes veuves ont un taux de mortalité deux fois plus important.

En fait, la différence due au sexe des taux de suicide observés dans la population générale se retrouve également chez les personnes endeuillées (cf. Tableau 1.6). Le ratio de mortalité en fonction du veuvage/mariage est particulièrement défavorable pour les hommes veufs par rapport aux femmes veuves. Les résultats du Tableau 1.6 montrent également que cet excès de mortalité par suicide est près de 10 fois supérieur pour les hommes veufs de 25 à 29 ans par rapport aux hommes du même âge mais mariés!

Pour chaque personne qui se suicide, on estime qu’il y a 6 à 10 personnes proches de la personne suicidée (American Association of Suicidology, 1999; Colt, 1991). Si le suicide devait être utilisé comme un indicateur du niveau de détresse, le risque de suicide des personnes endeuillées devrait être le plus élevé au cours de la période qui suit immédiatement le décès. Cette hypothèse a été confirmée par plusieurs études longitudinales (e.g., Bunch, 1972; Kaprio & Koskenvuo, 1983; MacMahon, & Pugh, 1965). En particulier, l’étude de Kaprio et Boskenvuo (1983) a établi que l’excès de taux de suicide était 66 fois plus important pour les veufs et 9,6 fois plus important pour les veuves au cours de la première semaine de deuil. Cette étude confirme un lien direct entre la durée du deuil et le facteur de risque qu’est la perte: le risque suicidaire chez les personnes veuves est le plus important immédiatement après la perte.

Cause de mortalité: cancer

Les études qui concernent le lien entre le deuil et le cancer sont peu nombreuses. L’étude de Jones et al. (1984) citée plus haut avait indiqué que les maladies cardio-vasculaires étaient responsables de plus de taux de mortalité que les cancers chez les personnes veuves. Dans une autre étude par contre, les cancers et les maladies cardio-vasculaires étaient de manière équivalente responsables de l’excès de mortalité chez les personnes veuves. Quoi qu’il en soit, il semble que les taux de mortalité dus au cancer chez les personnes veuves sont plus importants que chez les personnes mariées. En fait, comme pour les autres causes de mortalité, l’excès de mortalité des personnes endeuillées se présente surtout dans les premiers mois de deuil. Il reste que l’hypothèse que le deuil influence également le développement du cancer nécessiterait des études longitudinales particulièrement longues au vu de la période de latence qui est impliquée dans le développement des cancers.

Handicap et incapacité de travail

Dans cette section, on examine un autre indicateur de santé physique, celui des taux de handicap ou d’incapacité à la suite de la perte d’un proche. Des données existent mais sont assez anciennes sur les taux comparatifs de handicap: ceux-ci se sont avérés plus élevés auprès des personnes veuves que des personnes mariées dans une enquête de santé menée en 1971-1972 auprès de 88 000 ménages (US National Center for Health Statistics, 1976). Le handicap était évalué de deux manières différentes: d’une part, par l’incapacité à court terme, définie par le nombre de jours au cours desquels l’activité de la personne a été restreinte pour cause de maladie ou de blessure et d’autre part, par l’incapacité à long terme, définie comme l’incapacité de réaliser les activités principales que l’on réalise généralement dans son groupe d’âge et de sexe (par exemple, travailler, activités ménagères, aller à l’école). La comparaison de ce type de mesure qui contrôle pour l’âge et le sexe montre que les personnes veuves ont des taux de handicap à court et à long terme plus importants que les personnes mariées. Cependant, ce type d’enquête ne permet pas de déterminer la ou les causes du handicap. Il est donc possible qu’une partie de cette différence soit due à des différences de santé mentale plutôt que de santé physique. À l’heure actuelle, il est donc difficile de conclure quant à l’effet direct du deuil sur le handicap ou l’incapacité de travail.

Consultations médicales

Un autre type de mesure de santé physique que les taux de mortalité consiste à examiner les taux de maladie (morbidité) physique objective. Ces mesures réfèrent souvent aux données obtenues par l’intermédiaire des médecins ou des centres de santé (planning familial, centre psychomédicosocial, etc.) mais elles peuvent aussi être rapportées par les personnes endeuillées elles-mêmes (autoévaluation).