Quatre pas sur un chemin sans issue - Claude Rizzo - E-Book

Quatre pas sur un chemin sans issue E-Book

Claude Rizzo

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Beschreibung

Hélène Zammit, une femme seule exilée à Malte, découvre qu'elle s'est construite sur un mensonge. Elle retourne en France pour enquêter sur ses racines...

Hélène Zammit est seule au monde. Ses parents se sont tués dans un accident de voiture alors qu’elle avait trois ans. Ses grands-parents, qui l’avaient recueillie, se sont éteints l’un après l’autre. Ce vide, s’ajoutant à une rupture douloureuse, la conduira à s’exiler sur l’île de Malte qui s’ouvre au tourisme. Hélène reprend son métier de guide dans ce pays qui fut celui de ses ancêtres. Bientôt, une nouvelle histoire d’amour lui promet ce bonheur paisible et durable auquel elle aspire.
La lettre d’un cabinet de généalogie vient rompre ce bel équilibre : Hélène apprend qu’elle hérite de sa mère décédée voilà quelques mois ! Cette nouvelle prend l’allure d’un séisme. Elle pousse Hélène à revenir en France afin de découvrir ce que cache cette invraisemblance. Les vérités, toutefois, se refuseront à elle et la promèneront d’une impasse à l’autre. L’enquête qu’elle entreprend alors mettra-t-elle en morceaux les certitudes sur lesquelles s’est bâtie son existence ?

Claude Rizzo est l’auteur de nombreux romans parus aux éditions Lucien Souny, dont Des Vérités écrites sur le sable, Le Vent s’en souvient encore, Le Gamin de la rue de la Croix, Le Sentier des aubépines, Au Temps du jasmin

Une nouvelle saga familiale au goût doux-amer signé par un auteur passé maître en la matière.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

C’est à nouveau un superbe saga que nous retrace Claude Rizzo ! Tout au long des pages, nous y suivons Hélène, le personnage principal, dans son cheminement incertain, à la recherche de ses véritables origines. C’est passionnant, bien écrit avec des mots justes adaptés à cette situation ! - Claude Robert Guiraud, luciensouny.fr

J’ai vraiment adoré. D’ailleurs je l’ai lu d’une traite. Un grand merci à l’auteur. - Agnès Laouar, luciensouny.fr

À PROPOS DE L'AUTEUR

Niçois d’adoption, Claude Rizzo est né à Tunis de parents maltais. Déjà enfant, il aimait raconter des histoires, à tel point qu’il s’était instauré conteur de sa bande de copains. Aujourd’hui, il continue à écrire des histoires, de celles qui semblaient émouvoir ses copains à l’âge des culottes courtes et qui régalent les lecteurs actuels. Dans chaque roman, l’auteur plaide sans relâche pour la fraternité, la générosité, l’amitié entre les hommes ou encore le combat contre l’ignorance et l’intolérance. Il vit aujourd’hui à Nice.

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Seitenzahl: 386

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Quatre pas sur un chemin sans issue

Le mot de l'éditeur

Bonus littéraire

Du même auteur

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Copyright

Il pleuvait sur Malte. Les orages se succédaient, violents, rageurs et brefs. L’armée de nuages, portée par des vents capricieux, tournait en rond au large de la Méditerranée occidentale. Elle arrosait ainsi la Sicile, les côtes tunisiennes, avant de revenir sur l’archipel. Des trombes d’eau vite absorbées par une terre avide et desséchée.
Hélène Zammit descendit du minibus qui s’était rangé sur le parking de l’aéroport de Luqa. Une bourrasque faillit emporter la casquette aux couleurs du tour-opérateur pour lequel elle allait œuvrer durant les dix jours à venir. Les premières gouttes, annonçant une nouvelle averse, vinrent alors mouiller son visage et la contraignirent à forcer le pas.
La jeune femme n’était pas sans savoir que ce temps maussade l’accompagnerait tout au long du circuit qui l’attendait. Elle savait aussi que la pluie représentait ici une richesse dont le ciel se montrait économe. Le manque d’eau apparaissant comme un problème auquel le pays faisait face sans grand espoir de le résoudre.
L’aéroport, désert et silencieux, apportait une nouvelle preuve que Malte ne figurait pas parmi les grandes destinations attirant les touristes d’hiver. Seuls des couples de retraités anglais, en longs séjours le plus souvent, permettaient aux hôtels de survivre en attendant la haute saison. Une injustice au regard des sites historiques et du patrimoine offerts par l’archipel. Un préjudice dû en grande partie à la politique menée à l’indépendance. Elle avait conduit le pays vers un nationalisme désuet. Il avait ainsi trouvé sa place parmi les nations « non-alignées », qui, sous couvert d’idées généreuses, prenaient fait et cause pour leur grand frère soviétique. Les nouveaux dirigeants semblaient à présent décidés à se rapprocher de l’Europe et à ouvrir ainsi leur île à un tourisme de qualité. Un projet ambitieux. Il exigeait la mise à niveau de structures ne répondant plus aux normes requises par la profession, de nouveaux équipements et un personnel plus compétent. Une chance pour Hélène Zammit. Sa formation, ses diplômes, lui avaient permis de prendre place parmi les acteurs attachés à ce défi.
Maria Muscat, l’une de ses collègues, une pancarte à la main, attendait face à la porte des arrivées.
— Je prends en charge un mini-groupe d’Italiens, lui apprit cette dernière. Quinze en tout ! La misère, comme tu vois. Enfin, il ne faut pas nous montrer difficiles en cette saison. On ramasse ce que l’on peut. Et toi ?
— Des Français ! Une vingtaine de retraités appartenant à la même association.
Des touristes comme Hélène en aurait voulu tout au long de l’année. Des gens paisibles et peu exigeants. Une clientèle qui, de plus, ne regardait pas à la dépense et laissait de belles recettes à la caisse des magasins proposant des produits de l’artisanat local. Des recettes sur lesquelles les guides bénéficiaient d’une petite commission.
— Ils sont là pour combien de temps, tes Français ?
— Dix jours !
— Et après ?
Hélène eut un geste de la main laissant supposer qu’elle connaîtrait le même sort que sa collègue dans les mois à venir. Une délicatesse qui appartenait à sa nature. Elle ne manquait pas d’ouvrage, à vrai dire. Des avantages qu’elle devait à ses années de travail sur la Côte d’Azur et aux quatre langues étrangères qu’elle pratiquait avec aisance. Des arguments qui lui donnaient de se voir proposer des missions qui, bien souvent, l’éloignaient de sa profession. Des emplois agréables ou rébarbatifs, qu’elle acceptait sans aucune réticence. Des hôtels, des tour-opérateurs, des acteurs du tourisme, lui demandaient de traduire brochures et catalogues réservés à la clientèle. Elle servait en outre bien souvent d’interprète, sollicitée par l’office du tourisme ou l’ambassade de France. Elle avait ainsi accompagné des personnalités politiques, des hommes d’affaires, des chanteurs en tournée à Malte. Le temps n’était pas encore venu pour elle de se consacrer à son projet. Elle ambitionnait en effet de créer un jour sa propre structure. « Un réceptif », suivant le jargon de son métier. Une entreprise inspirée de celles pour lesquelles elle avait œuvré en France. Elle fournirait à la clientèle des prestations d’une qualité encore ignorée sur cette île où le tourisme sortait à peine de son Moyen Âge.
Les premiers voyageurs, arrivant de Lyon par le vol Air Malta, se présentaient à la porte des arrivées. Hélène sortit la pancarte portant le nom de la compagnie qui l’avait chargée de cette mission.
L’homme poussait un chariot sur lequel était posée une valise. Il s’approcha d’elle, sourire aux lèvres.
— Jacques Imbert, dit-il en lui tendant une main chaleureuse et ferme. Je suis le président de l’association qui a organisé ce voyage. Je constate que l’agence nous a gâtés. Elle nous a offert en effet une accompagnatrice charmante et sympathique. Notre séjour n’en sera que plus agréable.
La jeune femme le remercia en lui rendant son sourire.
— Hélène Zammit, se présenta-t-elle ensuite. Votre guide durant votre circuit, comme vous l’avez compris.
— Vous parlez de plus un français sans aucun accent. Ce dont je vous félicite, mademoiselle !
— Je n’ai aucun mérite en l’espèce, cher monsieur. Je suis en effet française.
— Tiens, pourtant votre nom…
— Typiquement maltais, je vous l’accorde. Une curiosité qui appartient à l’histoire de cette île. Une histoire que j’aurai le plaisir de vous faire découvrir tout au long de votre séjour.
Le groupe était à présent rassemblé. Quand les bagages furent chargés et que ses clients eurent pris place dans le bus, Hélène, d’un geste de la main, donna au chauffeur le signal du départ. Une bonne demi-heure de route les attendait. La jeune femme brancha son micro et s’éclaircit la voix dans un petit toussotement. Après quelques paroles de bienvenue, elle se présenta, puis elle rappela le programme qui leur était proposé et qu’elle s’emploierait à rendre le plus agréable possible. Un hôtel situé à Bugibba, charmante station balnéaire, allait les accueillir. Un établissement rénové de fraîche date, offrant une piscine extérieure et des courts de tennis en terre battue.
— J’espère que vous n’avez pas oublié vos maillots de bain et vos raquettes, ajouta-t-elle, provoquant ainsi quelques rires dans l’autobus.
La jeune femme entreprit d’ouvrir le carnet de voyage par une présentation de Malte. L’un des plus petits pays que compte l’Europe, couvrant une surface de trois cent seize kilomètres carrés, représentant environ dix pour cent de l’étendue de la Belgique. Un État minuscule sans doute, mais une position de choix en Méditerranée occidentale. Situé à quatre-vingts kilomètres de la Sicile, à deux cent trente kilomètres des côtes tunisiennes, l’archipel fut l’objet de convoitises et de querelles conduisant à nombre de conflits sur lesquels elle se promit de revenir. « Qui tient Malte tient la Méditerranée occidentale ! » Une phrase appartenant à la légende, que bien des envahisseurs semblaient avoir retenue, offrant ainsi à cette île une histoire riche et colorée, où se côtoient les influences de la douzaine d’occupants qui s’y étaient succédé.
Le bus se dirigeait à présent vers la ville de Marsa et s’approchait de La Valette. Les embouteillages apportèrent une nouvelle preuve de la densité de l’île. Les distances, ici, ne se calculaient pas en kilomètres, mais en temps passé sur des nationales aux allures de routes départementales. Dès lors, nul ne s’étonna qu’il fallût plus d’une demi-heure pour parcourir les quinze kilomètres les séparant de leur hôtel.
— La monnaie utilisée ici est la livre maltaise, reprit la guide en ouvrant un autre chapitre. Une livre maltaise vaut environ seize francs. La plupart des commerçants acceptent aussi d’être payés en livres anglaises et en francs. Mais certains d’entre eux profiteront de l’occasion pour appliquer des taux plus élevés que ceux des banques. Je vous conseille donc de changer vos francs et de régler vos achats dans la monnaie du pays. Je signale, à ceux qui désirent rapporter quelques souvenirs, que nous aurons l’occasion de visiter des ateliers et des magasins proposant des produits de l’artisanat local. Vous aurez ainsi la garantie de l’authenticité et vous bénéficierez de prix étudiés au plus près.
Le bus avait traversé Mosta, la seconde ville du pays, et se dirigeait vers le nord de l’île. La route, moins surchargée, traversait à présent une région de terre rocailleuse, aux couleurs rose et ocre. Une terre austère et aride, où seuls quelques arbustes accrochaient leurs racines parmi les ronces et les chardons. Puis, de temps à autre, sillonné de murets de pierres sèches, apparaissait un carré de verdure aménagé en jardin potager.
Ils avaient parcouru quelques kilomètres d’une campagne encore préservée. L’arrivée sur la côte leur offrit à nouveau un tissu urbain compact et dense, bâti de petits immeubles et de maisons individuelles, où les faubourgs et les villes, encastrés les uns dans les autres, formaient une vaste agglomération, rappelant ainsi que l’île comptait plus de mille quatre cent quarante habitants au kilomètre carré.
Suivant la route du bord de mer, se dirigeant vers San Pawl il-Bahar, l’autocar fut pris à nouveau dans une circulation où régnait le plus grand désordre. Des camions, livrant les hôtels et les restaurants, embouteillaient la chaussée. Des automobilistes abandonnaient leurs véhicules en double file, le temps de faire leurs achats ou de boire un café dans l’un des bars ouvrant sur la mer. Une confusion qui ne semblait éveiller aucune mauvaise humeur. Chacun subissait le laisser-aller ou le manque de courtoisie sans révolte, dans une sérénité où apparaissait un fatalisme, telle une nouvelle preuve de l’influence orientale, héritage des deux siècles de domination arabe.
Ils arrivèrent à Bugibba. L’hôtel qui attendait le groupe rappelait l’époque où Malte représentait la destination préférée des Anglais en voyage de noces. Sa rénovation avait su préserver cette touche très british tout en offrant le confort exigé par l’évolution du tourisme.
— Récupérez les clés de vos chambres et installez-vous en prenant votre temps.
Après avoir jeté un regard vers l’extérieur, Mlle Zammit ajouta :
— Je constate que le soleil est de retour. Ceux qui le voudront pourront faire un tour afin de découvrir la ville. Le dîner sera servi à vingt heures trente. Rendez-vous au restaurant.
***
Hélène s’était installée sur la terrasse ouvrant sur la mer. L’armée de nuages qui avait arrosé l’archipel tout au long de la journée avait immigré vers les côtes de la Sicile. L’île de Gozo, petite sœur de Malte, laissait voir ses falaises de roches colorées et des criques au fond desquelles se devinaient des villages rassemblés autour de leur clocher.
— Je ne vous dérange pas dans votre travail ?
Jacques Imbert s’était approché de la table.
— Pas le moins du monde ! Je vous en prie, asseyez-vous !
— J’attends un appel téléphonique de mon épouse. Les gens de l’accueil m’ont proposé de patienter en prenant le soleil. Ils me préviendront, m’ont-ils dit.
— Votre femme ne vous accompagne pas lors de vos voyages ? s’étonna Hélène.
Elle se reprit, se rendant compte que sa question pouvait paraître indiscrète.
Jacques Imbert eut un sourire sans joie. Rien d’inavouable ne se cachait derrière cette atteinte aux traditions dont il comprenait qu’elle puisse surprendre. Cette association, dont il partageait l’intendance avec son épouse, représentait une récréation dans leur existence. La seule d’ailleurs qu’ils s’accordaient. La fatalité leur imposait bien d’autres épreuves.
— Nous avons un fils handicapé, mademoiselle, ajouta-t-il d’une voix sans timbre. Notre enfant souffre en effet d’une maladie des plus rares, à laquelle la médecine a donné le nom de « polyhandicap ».
Le regard du président se perdit durant un instant sur la Méditerranée qui, à leurs pieds, venait caresser les galets de la plage en vaguelettes tendres et langoureuses.
— Avez-vous déjà entendu parler de cette maladie, mademoiselle ?
Hélène avoua qu’elle ignorait tout à ce sujet. Elle devait apprendre ce jour-là que le terme « polyhandicapés » désigne des êtres présentant des déficiences cognitives et motrices auxquelles peuvent parfois s’ajouter des déficiences sensorielles.
— Et notre fils est touché par la forme la plus grave de cette saloperie, reprit Imbert. Durant des décennies, ma pauvre épouse a porté seule le poids que représente un handicapé que l’on ne peut quitter des yeux bien longtemps. À présent à la retraite, je la seconde autant qu’il m’est possible, ce qui lui permet d’échapper à un quotidien où ses plaisirs se limitaient à la lecture, à la musique et à quelques émissions de télé. Elle assume désormais une réunion sur deux de notre association, et nous partons en voyage avec le groupe chacun à notre tour.
— Que faisiez-vous avant de prendre votre retraite ? demanda Hélène dans sa volonté de changer de sujet, prise par la certitude que sa question avait conduit ce brave homme à retrouver son chemin de croix, alors que ce voyage lui permettait sans doute de fuir son purgatoire durant quelques jours.
— J’étais clerc de notaire. Et figurez-vous que je n’ai connu qu’un seul employeur tout au long de mon existence. Recruté par une étude de Vaison-la-Romaine après l’obtention de mes diplômes, je n’en suis sorti qu’avec ma retraite. Vous constaterez, ma chère, que vous n’avez pas à vos côtés un grand aventurier.
— Monsieur Imbert, ce ne sont pas les grands aventuriers qui rendent leurs épouses heureuses, mais les honnêtes hommes, aux vertus un peu moins glorieuses. Ceci dit, nous aurions pu être voisins. Je suis née en effet non loin de Vaison-la-Romaine. Un petit village du Vaucluse, Sablet, si vous connaissez. J’y ai passé les premières années de ma vie. Mais je n’en garde, à vrai dire, aucun souvenir.
— Je connais très bien Sablet. Ma femme et moi nous y sommes arrêtés des dizaines de fois à l’époque où les dimanches nous voyaient partir en excursion à travers notre département. Un département que je considère, sans aucun chauvinisme, comme l’un des plus beaux de France. Nous nous sommes rendus bien souvent à Sablet, le temps d’un déjeuner ou pour nous approvisionner à la cave coopérative. Comme vous devez le savoir, le vignoble de Sablet produit un vin rouge d’excellente qualité. Je vous parle d’une époque où sans doute vous n’étiez pas encore née. Depuis, hélas…
Le réceptionniste arriva à cet instant. Imbert se leva en s’excusant. Il aurait grand plaisir à reprendre cette conversation après son coup de fil, si Mlle Zammit le permettait.
— Je ne bougerai pas d’ici jusqu’à l’heure du dîner, si le soleil me l’autorise. Vous me trouverez dans le salon dans le cas où les nuages qui semblent se rapprocher nous servaient un nouvel orage.
Hélène revint à l’ouvrage qui la tenait avant l’arrivée du président de l’association. La correction d’un document proposant la visite d’un atelier de verre soufflé. Une traduction mot à mot à partir de l’anglais, dont certaines tournures la portaient à sourire, qu’elle avait à transcrire en un français recevable.
M. Imbert était revenu s’asseoir près d’elle. Il lui apprit que le Midi de la France n’échappait pas au mauvais temps qui semblait affecter tous les pays bordant la Méditerranée occidentale.
— Et je crains que nous ayons à subir cette maussaderie tout au long de notre séjour, ajouta-t-il.
— Avec malgré tout de belles éclaircies entre deux giboulées, comme il est coutume sur cette île.
— Nous avons chacun notre parapluie dans nos bagages. Et nous ne permettrons pas à quelques gouttes de pluie de gâcher notre séjour.
Le président eut un geste de la main, semblant ainsi abandonner le ciel à ses caprices.
— Donc, vous êtes née dans le Vaucluse, où vous n’avez pas séjourné durant bien longtemps, si j’ai bien compris ?
Hélène avait en effet quitté Sablet à la mort de ses parents, tués dans un accident de voiture, alors qu’elle avait un peu moins de trois ans. Elle avait ensuite été recueillie par ses grands-parents qui habitaient Nice. C’est dans cette ville qu’elle avait passé sa jeunesse, son adolescence et les premières années de sa vie d’adulte.
— Vous avez des frères et des sœurs ?
— J’avais une sœur. Elle est décédée elle aussi trois ans après ma naissance, alors qu’elle allait sur ses dix-sept ans. La pauvre petite souffrait d’une maladie incurable.
— Eh bien, je constate que le destin vous a infligé à vous aussi votre part de malheur !
La jeune femme aurait pu admettre que le ciel n’avait pas été tendre à son endroit. Elle eût ainsi porté atteinte à la mémoire de ses chers grands-parents. Près d’eux, elle avait connu la jeunesse la plus heureuse qui soit offerte sur cette terre. Sa grand-mère avait en elle toute la chaleur de son pays. Elle avait quitté l’Italie pour épouser son grand-père qu’elle avait rencontré lors d’un voyage sur la Côte d’Azur. Papy André, comme l’appelait Hélène, appartenait à ces hommes qui méritent le titre d’humanistes des temps modernes. Elle lui devait son goût pour l’histoire et la géographie. Deux matières qui éveillèrent, à l’évidence, sa vocation et la conduisirent à choisir une école de tourisme après son passage à la faculté de lettres et de langues.
— Mon grand-père avait un don qui n’est pas offert au premier venu, reprit-elle en souriant. Les sujets les plus rébarbatifs devenaient dans sa bouche des histoires passionnantes, truffées de rebondissements, qui me tenaient en haleine bien plus que les livres de contes pour enfants dont j’avais parcouru les pages bien avant mon entrée à l’école primaire. C’est par contre à ma grand-mère que je dois la ferveur que je porte aux langues étrangères. Son père était anglais et sa mère italienne. Je peux donc dire que j’ai eu trois langues maternelles. Nous sautions en effet de l’une à l’autre tout au long des journées, quelquefois au cours de la même discussion, chacun choisissant celle qui lui paraissait la plus adaptée au propos.
— Et le maltais ?
Hélène répondit en hochant la tête. Ce fut effectivement la langue de ses ancêtres qui se laissa capturer avec le moins d’aisance. Elle parvenait à présent, après plus d’un an passé sur cette île, à dialoguer avec ses habitants tout en reconnaissant que ces derniers devaient faire preuve de bonne volonté pour la comprendre.
— Ce qui me conduit à vous poser une question qui, je suppose, doit revenir bien souvent : qu’est-ce qui vous a décidée à quitter la France pour vous installer à Malte ?
L’échange glissait pas à pas vers des confidences intimes. Mlle Zammit hésita durant un instant. Elle se rendait bien compte que cette conversation représentait une atteinte à la déontologie de sa profession. Un guide se doit en effet d’apparaître comme un être disponible et avenant. Le métier lui enseignera par contre qu’il lui faudra garder ses distances en toutes circonstances, pour éviter des familiarités de nature à entamer son prestige. Hélène n’ignorait pas qu’un circuit, durant lequel un groupe cohabite dans un espace clos, ne peut aller à son terme sans quelques anicroches. Les mouvements d’humeur, les querelles portant sur des détails insignifiants, les conflits quelquefois, peuplaient son quotidien comme celui de tous les guides touristiques. Elle avait eu, par le passé, à intervenir bien souvent afin de calmer les esprits. Ce rôle de conciliatrice, de censeur de temps à autre, exigeait une neutralité à laquelle des rapports privilégiés avec l’un ou l’autre pouvaient porter atteinte.
Le groupe que Mlle Zammit avait à conduire rassemblait des amis de longue date, à n’en pas douter, qui s’offraient un voyage tous les ans, d’après ce qu’elle avait cru comprendre. La présence de leur président ajoutait à la certitude qu’un circuit serein et sans problème l’attendait. En outre, cet homme assis près d’elle lui rappelait son cher papy André, dont le souvenir guidait ses pas dans l’existence. Le même regard, une âme ouverte aux quatre vents, il appartenait à ces êtres qui portent à la confidence.
Ce fut le désir de découvrir l’île de ses ancêtres qui conduisit Hélène à entreprendre son premier voyage. Elle s’était alors offert un tour de Malte en autobus, semblable en tout point à celui qui attendait son groupe.
– Il faut ajouter que j’étais déjà dans le métier. C’est ainsi que je me suis rendu compte qu’il y avait beaucoup à faire dans ce pays qui s’ouvrait alors au tourisme.
Imbert avait compris. Attirée par un marché encore vierge, elle était venue s’y installer et elle ne semblait pas le regretter.
— Pas de suite ! C’est trois ans plus tard, après la mort de mes grands-parents, que j’ai décidé de me lancer dans cette aventure.
— Pauvre petite, vos grands-parents ont disparu eux aussi. Avez-vous d’autres parents, à Nice ou à Sablet ?
Hélène eut un sourire sans joie. Sa famille s’était effritée à la suite de problèmes d’héritage qui avaient donné lieu à des affrontements et à des procès. Des événements survenus avant sa naissance, qu’elle tenait de la bouche de son grand-père, qui répondait ainsi à ses questions sans jamais s’attarder sur un sujet qui devait éveiller chez lui bien des rancœurs.
— Je dois bien avoir des oncles, des tantes et des cousins, poursuivit-elle. Mais qui sont-ils ? Où vivent-ils ? Je l’ignore, et je ne le saurai sans doute jamais.
— Vous n’avez donc plus d’attache en France, si je comprends bien ?
— J’y ai quand même gardé quelques amis, des collègues pour la plupart, auxquels j’écris et qui me répondent. Il est vrai que le nombre s’amenuise avec le temps. Plus rien à partager, l’oubli s’installe et vous éloigne pas à pas de votre passé. C’est là une vérité à laquelle personne ne peut échapper.
Une vérité qui appartenait à l’un des épisodes les plus douloureux de son histoire. Une plaie ouverte, dont elle pensait bien avoir à souffrir jusqu’à son dernier souffle. L’oubli, à nouveau, avait joué son rôle en éteignant l’une après l’autre les flammes que le drame avait allumées. La plaie s’était refermée. La cicatrice qu’elle laissait derrière elle s’estompait un peu plus chaque jour.
Pas un seul instant Mlle Zammit n’avait pourtant regretté la décision qu’elle eut à prendre voilà plus d’un an.
Gérard poursuivait ses études de médecine tandis qu’elle faisait ses premiers pas dans le métier de guide. Deux années durant lesquelles leurs rencontres avaient un parfum de vacances. Une aventure soumise à l’emploi du temps d’un interne, dépendant des jours de repos dont Hélène bénéficiait entre deux circuits. Ils se rejoignaient alors dans le studio que Gérard avait loué près du C.H.U., gourmands l’un de l’autre, connaissant ainsi des retrouvailles au goût de nuits de noces.
Gérard avait été au bout de son internat. Il était temps pour lui de choisir l’endroit où il aurait à accrocher sa plaque. Les villes de la Côte, où les généralistes se bousculaient, offraient à un débutant peu de chances de se créer une clientèle. Il avait fini par opter pour Puget-Théniers, un bourg de l’arrière-pays, où manquait un médecin, d’après les informations fournies par la profession.
Gérard lui faisait part de ses projets en de longues tirades laissant voir qu’il n’avait négligé aucun détail. Hélène avait ainsi appris qu’ils auraient à se marier sans attendre. « Un médecin célibataire jure en effet dans le décor. Un homme ayant à ses côtés une épouse avenante et vertueuse rassure bien plus la clientèle », avait-il ajouté. Une maison était à vendre dans le village où il comptait pratiquer. Et celle-ci, à l’entendre, réunissait toutes les qualités entrant dans ses plans. Le rez-de-chaussée converti en cabinet et en salle d’attente. Les quatre pièces, à l’étage, leur offriraient un appartement des plus convenables. Un bonheur conjugal sans nuage se dessinait alors. Hélène à l’accueil des malades, gérant ses rendez-vous, tenant sa comptabilité et prenant en charge la paperasserie exigée par la Sécurité sociale.
« Et mon métier ? lui avait-elle demandé après l’avoir écouté. Il ne te viendrait pas à l’esprit qu’il me tient autant à cœur que celui que tu vas exercer ? » Gérard avait souri. Il était temps pour eux de quitter l’adolescence pour entrer dans l’âge adulte. L’activité, dont elle parlait, était de celles qui ne peuvent occuper qu’une mince partie de l’existence d’un être conscient de ses devoirs. Un passe-temps au goût de grandes vacances, dont elle devait bien se rendre compte qu’il représentait la négation du statut d’épouse, et plus encore de celui de mère.
Hélène fut contrainte d’admettre que Gérard reprenait là des vérités que nul n’ignorait dans sa profession. Et nombre de ses collègues avaient eu à quitter le métier, ayant connu en leur temps le dilemme qui la déchirait à présent. Elle avait fermé les yeux durant quelques instants, imaginant à la fois la vie sans Gérard et le quotidien que celui-ci lui promettait. Elle avait vu alors apparaître les années de souffrance dans le vide que laisserait cet homme dont la présence à ses côtés lui était devenue aussi précieuse que l’air qu’elle respirait. Elle eut ensuite l’image d’une femme enfermée à perpétuité dans une cage sans air ni soleil, un arbuste privé de sève, ne retrouvant un brin de lumière que dans les souvenirs que lui vaudrait une vocation enterrée à tout jamais, dont elle porterait le deuil jusqu’à son dernier souffle.
Gérard était parti sans elle à Puget-Théniers. Hélène avait alors vendu l’appartement que lui avaient légué ses grands-parents, plaçant cet argent sur un compte d’épargne sans intention d’y toucher. Le dernier geste qui l’attachait encore au passé. Elle emportait avec elle la seule richesse à laquelle elle tenait : les images d’un bonheur qu’elle devait à son cher papy André et à sa bonne grand-mère. « Naître une seconde fois, sur l’île de mes ancêtres », s’était-elle dit alors que l’avion se préparait à décoller.
— Je pense que je viens de vous imposer un voyage dans votre passé, déclara Imbert qui avait respecté son silence.
— Vous ne vous trompez pas !
— De bons et de mauvais souvenirs, j’imagine ?
— N’est-ce pas là l’image de la vie ?
Jacques Imbert eut un sourire amusé. Cette réflexion appartenait aux gens de son âge, et non pas à une jeune fille qui venait à peine de mettre le nez dehors.
Elle lui rendit son sourire, s’abstenant de lui rétorquer que les plaies de l’âme n’ont pas d’âge. Elle avait connu les siennes.
— Je pense qu’il est temps de passer à table, dit-elle en consultant sa montre.
— Vous avez raison ! Nous avons même bavardé cinq minutes de trop. Mes ouailles doivent m’attendre avec impatience, pressées sans doute de découvrir les spécialités maltaises. Rien ne vaut en effet un changement d’air pour ouvrir l’appétit. Ajoutons que pour nombre de ceux qui m’accompagnent les joies de la table représentent l’un des seuls plaisirs qui leur soit encore accordé.
***
Hélène s’éveilla en sursaut. Son front était couvert de sueur, et son pyjama, humide et collant, lui imposait les mêmes désagréments qu’une pattemouille appliquée sur sa peau. Elle frissonnait à présent, prise par le froid de cette fin de nuit. Elle retourna l’oreiller et tira la couverture sur ses épaules. Des gestes bien inutiles. Elle savait qu’elle ne dormirait plus.
Le cauchemar qui la poursuivait depuis quelque temps lui avait à nouveau donné rendez-vous. « Tu es l’enfant du malheur ! » Une phrase qu’elle avait entendue des dizaines de fois, qui la troublait au-delà de toute raison.
Sa chère et tendre grand-mère perdait la tête, rongée par la maladie d’Alzheimer qui l’éloignait chaque jour un peu plus du monde des vivants. Papy André avait refusé de la placer dans une institution spécialisée. Une décision contre l’avis du médecin de famille. L’avancée de la maladie, à écouter celui-ci, leur réservait un quotidien aux couleurs du purgatoire.
Hélène, à présent bien éveillée, fut reprise par les images d’une époque qui avait perdu ce goût de miel qui l’accompagnait depuis l’enfance. Elle eut une pensée pour son pauvre grand-père, enfermé dès lors dans une existence qui le privait de tous les plaisirs qui peuplaient sa retraite. Il avait abandonné le bridge, oublié les amis de son club, et il n’avait plus assisté à une pièce de théâtre jusqu’à sa mort.
Sa grand-mère s’en était allée par un beau matin de printemps. Papy André l’avait rejointe l’hiver suivant, sans avoir vu le soleil depuis le début de la maladie de son épouse.
« Tu es l’enfant du malheur ! Ceux qui t’ont donné leur nom avaient bien raison de le dire ! » répétait sa grand-mère dans l’incohérence de ses propos. Celle-ci se mettait ensuite à larmoyer, évoquant le sort de son pauvre fils, mis dans la tombe de son vivant. Un fils qu’elle voyait encore, mais qu’elle ne pouvait plus caresser. Elle s’en prenait ensuite à cette sacrée vitre qui l’empêchait de toucher son tout-petit et de le serrer dans ses bras.
Papy André tentait de l’apaiser, lui parlant comme on s’adresse à un enfant. Il lui rappelait que leur fils et leur belle-fille étaient morts dans un accident de voiture. Sa grand-mère acceptait quelquefois la nouvelle, se perdant alors dans un chagrin laissant croire qu’elle venait d’apprendre le trépas de leur enfant et de son épouse. Elle se rebellait en d’autres occasions, le traitant de menteur, hurlant et s’agitant, le menaçant même, prête à le frapper.
Hélène trouvait refuge sur le balcon, quelques larmes mouillant ses joues. Elle maudissait alors cette maladie qui avait foudroyé leur bonheur et les avait précipités dans un drame dont ils ne pouvaient ignorer le dénouement.
Hélène éclaira la chambre et regarda sa montre. Il n’était que six heures. Certaine de ne plus pouvoir trouver le sommeil, elle quitta son lit, ouvrit les rideaux. Le jour se levait sur un matin maussade et pluvieux. Le ciel et la mer se confondaient dans un gris sans espoir. L’île de Gozo, improbable derrière un crachin appartenant à d’autres horizons, semblait avoir pris le large, tel un vaisseau de haute mer.
Hélène demeura un long moment face à la fenêtre ouverte. Ce mauvais rêve, qui revenait de temps à autre, avait le pouvoir de la bouleverser plus que de raison. Il lui donnait de voir apparaître, derrière les divagations d’un esprit à la dérive, toutes les cruautés d’un destin qui avaient jalonné son existence de pierres noires. L’accident qui lui avait dérobé ses parents. La disparition de son aînée, que sa grand-mère évoquait quelquefois, lui offrant alors le visage d’un ange. Un ange tombé du ciel, qui éclairait par sa beauté et sa douceur quelques arpents de ce monde trop souvent perdu dans l’obscurité. Ses grands-parents étaient partis à leur tour, la privant de leur présence à une époque où elle aurait eu tant besoin de leur tendresse et de leur soutien. Gérard venait de déménager pour Puget-Théniers, laissant derrière lui un désert de sable et de cailloux. Un désert qu’elle n’était pas près de peupler à nouveau. Elle savait à présent que son métier ne lui permettrait jamais de vivre une autre belle histoire. Une histoire qui la conduirait un jour à se pencher sur un berceau. Elle n’ignorait pas non plus que sa nature la portait peu vers des aventures sans lendemain. Le monde, dans lequel elle pratiquait, offrait bien des occasions de se laisser aller à quelques amourettes furtives et sans conséquence. Elle enviait quelquefois celles de ses collègues, butineuses avérées, capables de reprendre leur route au matin, oubliant derrière elles des visages qui déjà s’estompaient. Hélène, quant à elle, ne voyait l’amour qu’à travers des images où se mêlaient perfection et plénitude. Des images qui la renvoyaient à Gérard, lui rappelant le désespoir de la séparation et l’engagement qu’elle avait pris à cette occasion. Un serment qui la tenait toujours et qui se résumait en peu de mots : ne plus jamais permettre à un homme de lui infliger tant de souffrance.
Elle avait pris une douche et s’était coiffée. En peignoir de bain, elle avait ouvert l’armoire de la chambre et elle choisissait ses vêtements. L’expérience, acquise sur la Côte d’Azur, lui rappelait qu’un guide se doit de changer de tenue chaque jour. Des tenues classiques et sans fioriture, comme image du bon goût et de la simplicité. Elle se décida pour une jupe droite et un chemisier blanc écru, oubliant pour l’occasion ses ensembles « veste et pantalon ». Cette première journée de circuit devait en effet les conduire à La Valette, où ils auraient à visiter la cathédrale Saint-Jean. Hélène n’ignorait pas qu’aucune Maltaise n’oserait entrer dans une église en pantalon.
La salle de restaurant était encore aux mains des femmes de ménage. Il y flottait une odeur où se mêlaient un parfum de viennoiseries à peine sorties du four et les effluves de produits ménagers. Bien que l’heure du petit déjeuner n’eût pas encore sonné, Mlle Zammit se vit offrir un café accompagné d’un croissant. L’une des faveurs que l’on accordait aux guides dont les hôteliers cherchaient à s’attirer la sympathie. Leur avis pesait dans le choix des établissements figurant dans leurs circuits.
Dans un coin de la salle encore vide, tout en buvant son café, Hélène reprit la correction du document qui lui avait été confié.
Le minibus avait quitté le parking de l’hôtel. Mlle Zammit brancha le micro. Elle fut à nouveau victime du petit pincement au cœur qui accompagnait ce geste. Un instant de trac qui lui rappelait ses interros et ses examens. Élève studieuse et appliquée, elle fut pourtant abonnée aux félicitations et elle n’avait pas connu un seul échec, de l’école maternelle à sa sortie de l’université. Des montées d’adrénaline dont elle ne s’était jamais défaite malgré la centaine de groupes dont elle avait eu la charge. Un parcours qui lui donnait d’avoir connu la plupart des situations et des incidents qui perturbent un voyage organisé.
L’instant de trouble était passé. Ses moyens retrouvés, la jeune femme annonça que la météo prévoyait une matinée pluvieuse et un retour du beau temps en début d’après-midi.
— Je me rends compte que le ciel veille sur vous, ajouta-t-elle. Notre programme comprend en effet des visites de lieux où vous serez à l’abri. Des visites qui nous conduiront jusqu’à midi. Nous déjeunerons aujourd’hui dans un restaurant du centre-ville où vous aurez droit à une cuisine traditionnelle. Vous disposerez ensuite de votre après-midi. Vous pourrez ainsi vous promener à la découverte de La Valette en oubliant vos parapluies dans l’autobus. Voilà pour le programme de la journée ! Une question à présent : qui peut me dire qui a donné son nom à la capitale de l’île de Malte ?
Chacun dans le groupe connaissait la réponse. Jean Parisot de La Valette, noble provençal et grand maître de l’ordre, avait entrepris la construction de la ville après la victoire du « grand siège » remportée sur les Ottomans en 1565.
— Une cité conçue par des militaires qui en firent un bastion imprenable, précisa Mlle Zammit. Je vous conseille, cet après-midi, d’aller jeter un coup d’œil sur les remparts et de découvrir ainsi le système de défense de la ville. Vous verrez, c’est impressionnant ! En attendant, ce matin, nous irons visiter quelques-unes des merveilles laissées par les chevaliers. Nous commencerons par le palais des Grands Maîtres avant de nous rendre à la cathédrale Saint-Jean, un chef-d’œuvre de l’art baroque, où vous aurez l’occasion d’admirer de remarquables pierres tombales en marqueterie. Une autre question, si vous le permettez. Savez-vous par qui les chevaliers dont nous parlons furent chassés de cette île ?
— Par Napoléon, lui fut-il répondu.
— Qui n’était alors que Bonaparte. Celui-ci n’a séjourné ici que durant six jours avant d’embarquer pour l’Égypte, laissant derrière lui une garnison qui devait accumuler maladresses et spoliations. Deux ans plus tard, une révolte de la population, soutenue par la Grande-Bretagne, mettait fin à la domination française. Les Anglais occupaient l’île à leur tour. Ils n’en partiront qu’en 1964, date de l’indépendance. Pour la première fois de son histoire, Malte fut reconnue comme un pays à part entière, décidant désormais de son destin.
L’établissement de Walter Caruana représentait l’un des restaurants qu’Hélène Zammit prenait souvent en exemple, tant pour la qualité de sa table que pour celle de son service. Situé non loin du fort Saint-Elme, il offrait une salle équipée de l’air conditionné et un jardin ombragé. Un confort apprécié dès que l’été imposait à l’archipel une fournaise où les quarante degrés à l’ombre appartenaient au quotidien. Le décor avait été soigné et le personnel ne manquait pas de savoir-faire.
Walter Caruana, comme de coutume, s’était approché des tables occupées par le groupe. Il était dans ses traditions d’échanger quelques phrases avec chacun de ses clients.
— Soyez les bienvenus dans notre pays et dans ma modeste auberge. Je vous souhaite un bon séjour parmi nous. Vous êtes très heureux pour avoir avec vous la meilleure guide du pays, dit-il dans un français improbable, à l’accent indéfinissable.
— Toujours aussi flatteur, Walter, le reprit Hélène en maltais.
Puis elle ajouta, à l’intention de la tablée :
— M. Caruana apprend notre langue à l’Alliance française. Et je suis certaine qu’il est capable maintenant de nous présenter les spécialités du jour sans commettre la moindre erreur.
Le restaurateur eut un sourire. Un exercice d’autant plus aisé qu’il avait appris sa carte ligne par ligne, et qu’il pouvait la réciter en anglais, en français, en italien et en espagnol. Il s’initiait à présent au japonais. Les Nippons, nouveaux maîtres du monde, prouvaient qu’ils ne manquaient pas de clairvoyance et de bon goût. Ils étaient en effet de plus en plus nombreux à fréquenter son restaurant.
Le groupe fut ainsi invité à goûter à ses pastizzi, chaussons fourrés à la ricotta et aux petits pois. On leur servit ensuite quelques bragiolis, émincés de bœuf, préparés avec une farce où se mêlaient œufs, olives, mie de pain, et mijotés dans une sauce au vin. Un plat que l’on voulut léger, afin de faire honneur à la spécialité maltaise figurant au tableau d’honneur : le lapin en sauce accompagné de raviolis à la brousse.
***
Hélène avait abandonné le groupe après avoir répondu à toutes les questions et donné quelques conseils permettant à chacun de tirer le meilleur de cet après-midi de libre.
Un quart d’heure de marche la séparait de Merchants Street, une rue populaire située en plein centre-ville. Hélène occupait, dans un immeuble ne datant pas d’hier, un appartement de poupée qu’elle partageait avec Agata Xuereb, une jeune Maltaise originaire de Gozo.
Les logements, minuscules pour la plupart, rappelaient à nouveau la densité du pays et plus encore celle de La Valette, enfermée entre la mer et ses banlieues, sans qu’il lui soit donné de s’étendre davantage. Les loyers, par voie de conséquence, atteignaient des sommets, contraignant bien souvent parents et enfants mariés à cohabiter durant de longues années.
Agata travaillait comme secrétaire au ministère des Finances situé à Floriana, à deux arrêts de bus du centre-ville. Elle avait pris ses fonctions tandis qu’Hélène arrivait à Malte. Les deux jeunes femmes avaient été mises en rapport par une agence immobilière qu’elles avaient consultée le même jour. La colocation semblait la seule solution offerte à une fonctionnaire débutante et à une étrangère aspirant à se faire une place dans l’univers du tourisme. Un rêve inaccessible aux yeux de l’agent immobilier qui les avait reçues.
Suivant une tradition désormais établie, Hélène découvrit un appartement où régnait le plus grand désordre. Le bol du petit déjeuner se trouvait encore sur la table qui n’avait pas été nettoyée. La vaisselle de la veille avait été lavée, mais n’avait pas été essuyée ni rangée. Hélène jeta un coup d’œil au minuscule réduit sans fenêtre servant de chambre à Agata, et elle ne fut pas surprise de constater que celle-ci avait quitté les lieux sans avoir refait son lit.
Hélène s’était vite rendu compte que sa colocataire n’appartenait pas aux maniaques du balai-brosse et de la serpillière. Elle avait ainsi fait siens l’entretien et la mise en ordre du logis. Agata prenait à sa charge les courses et les repas. Chacune abandonnant à l’autre les tâches qu’elle considérait comme des corvées. Hélène n’avait plus qu’à se mettre à table en rentrant chez elle les soirs où elle travaillait à La Valette ou revenait de l’aéroport après avoir bouclé l’un de ses circuits. La jeune Maltaise pouvait se laisser aller à son goût pour le désordre, n’ignorant pas que ses affaires retrouveraient leur place par les bons soins d’Hélène.
Une cohabitation harmonieuse avait engendré une amitié faite d’attentions et de petits gestes. Hélène permettait à Agata d’utiliser sa garde-robe autant qu’elle le souhaitait. Une garde-robe que sa grand-mère avait enrichie plus que de raison. Acheter des vêtements pour sa petite-fille représentait, avant sa maladie, l’un des plaisirs dont elle se privait peu. Celle de sa colocataire, issue d’une famille d’ouvriers agricoles, tenait peu de place dans leur armoire. Agata s’était, quant à elle, instituée enseignante. Une enseignante exigeante, à qui Hélène devait en grande partie ses avancées dans la langue du pays.
« Je dormirais bien durant une heure ou deux », se dit Hélène après avoir rangé et récuré un appartement qui, avec ses quarante-cinq mètres carrés, n’exigeait pas qu’elle y passât la journée. Une heure ou deux de sommeil afin d’oublier une nuit en pointillé et de se remettre ainsi dans le sens de la marche.
Les deux lettres étaient posées sur son lit. Elle reconnut l’écriture de Delphine Gaglio sur l’une des enveloppes. Sa chère amie d’enfance ne laissait jamais passer un mois sans donner de ses nouvelles. Hélène entreprit la lecture de la seconde. Une lecture qui lui inspira bien plus que du scepticisme. Elle lui était adressée par un cabinet de généalogie successorale situé à Carpentras. Celui-ci lui apprenait qu’un héritage, présentant un solde positif, l’attendait chez un notaire qui n’était pas nommé. Un contrat de « révélation de succession » était joint à la missive. Un contrat par lequel le rédacteur lui proposait, après signature, de lui dévoiler l’identité de la personne dont elle devait hériter et de la mettre en relation avec le notaire du défunt. L’intervention de ce cabinet lui serait facturée à hauteur de vingt-cinq pour cent de la valeur de l’héritage en question. Une somme qui serait payée au dit cabinet par le notaire à la signature des actes.
Hélène s’assit sur son lit, plus dubitative encore. Qui pouvait lui avoir laissé un héritage en ignorant qu’il lui reviendrait ? De qui aurait-elle pu hériter en dehors de ses grands-parents ? Ces derniers représentaient sa seule famille connue, mis à part tantes et oncles vivant en Italie. Elle chercha dans ses souvenirs un indice qui lui révélerait un visage. Elle écarta la piste italienne, celle-ci ne la conduisant nulle part. Un seul élément lui parut de nature à l’éclairer un brin. Cette lettre lui avait été adressée par un cabinet situé dans le Vaucluse, non loin de Sablet, là où ses parents s’étaient mariés et avaient habité avant leur terrible accident. Le village où elle était née et avait vécu pendant quelques années. Elle savait aussi que sa mère était originaire de cette région et qu’elle y avait de la famille. Une famille qui s’était éparpillée à la suite d’une sombre histoire d’argent. Un différend dont elle ignorait les causes. Ses grands-parents ne s’étaient jamais montrés bavards à ce sujet. Sans doute voulaient-ils oublier des chamailleries sordides auxquelles leur fils et leur belle-fille étaient mêlés.
Mlle Zammit eut un nouveau regard sur le contrat posé sur son lit. Devait-elle le signer ou le refuser ? Ne risquait-elle pas, en l’acceptant, de se trouver prise dans une affaire au goût d’escroquerie ?
— Suis-je bête ! dit-elle à haute voix.
Elle venait de se souvenir que Jacques Imbert, le président de l’association avec lequel elle menait le groupe, avait occupé un poste de clerc de notaire tout au long de sa vie professionnelle. Elle disposait ainsi, sans avoir à chercher plus loin, d’un conseiller disponible et désintéressé. Elle enferma lettre et contrat dans leur enveloppe qu’elle mit dans son sac.
Elle regarda sa montre. Elle avait deux heures devant elle avant le rendez-vous avec ses chers touristes. L’idée de s’octroyer une sieste n’était plus de saison. Le trouble, causé par cette affaire, ne lui permettrait plus de trouver un sommeil qui, chez elle, ne s’imposait pas dès qu’elle fermait les yeux.
Elle ouvrit la lettre de Delphine Gaglio. Un voyage dans ses souvenirs de jeunesse, aux côtés de cette amie d’enfance, avec laquelle elle avait partagé tant de bons moments. Une rencontre qui remontait à son arrivée à Nice et lui accordait les premières images qui lui restaient à l’esprit. Elles avaient fait connaissance dans les jardins de la copropriété, là où se retrouvaient les gosses des immeubles, et elles avaient cheminé de concert tout au long de leur scolarité. Le baccalauréat, des vocations remontant à l’enfance, les avaient vues prendre des directions différentes sans les séparer toutefois. Delphine avait ainsi suivi des études de médecine qui l’avaient conduite vers la spécialité qui lui tenait à cœur. Elle pratiquait à présent à l’hôpital Pasteur, au sein de l’équipe de dermatologie.
Mlle Delphine Gaglio épousait ce jour-là l’un de ses collègues. La réception qui suivit le passage à l’église rassemblait toutes les gammes que comptait la médecine : des chefs de service auréolés de leurs titres aux internes timides et hésitants. Gérard, deux années d’internat derrière lui, voyageait alors entre ces deux mondes. Quelques jours plus tard, Hélène s’offrait au seul homme avec lequel elle avait partagé sa couche jusqu’à ce jour.
L’époux de Delphine bouclait ses valises dix-huit mois après son mariage, pris par une vocation inattendue qui le conduisit à s’engager au sein d’une O.N.G.
« Ce n’est là que le constat d’un échec dont l’un et l’autre étions conscients, avait alors confié Delphine à son amie en lui apprenant la nouvelle. Je lui serais presque reconnaissante d’avoir accéléré le cours du destin et de nous éviter ainsi les horreurs qui conduisent au divorce. Quand un couple n’a rien à partager le jour, quand les nuits n’ont aucune saveur, ne reste plus qu’à déchirer le contrat de mariage et à repartir chacun de son côté. »
Hélène et Gérard partaient eux aussi chacun de leur côté le mois suivant, alors qu’ils avaient tant à partager le jour et que leurs nuits leur offraient des heures au goût de miel.
Il était écrit en outre que les vents contraires refuseraient aux deux amies le bonheur d’un amour qui leur accorderait une croisière vers des ports aux eaux tranquilles.
Hélène reprit la lecture de la lettre. Deux pages de confidences où l’humour et l’ironie se partageaient l’espace. L’univers de la médecine ne semblait pas dégager plus de noblesse que celui du tourisme. Mesquineries, jalousies et coups tordus ne manquaient pas à l’appel, ici comme ailleurs. Delphine concluait en rappelant à son amie sa promesse de venir passer une quinzaine de jours chez elle.