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La notion d’extrémisme est une notion confuse. Censée permettre une classification, elle est surtout une diabolisation de l’adversaire. Mais ce terme polémique oublie souvent de décrire ce qu’il considère comme le Mal absolu. Il faut donc s’efforcer de dissocier, dans le discours politique, les réactions passionnelles et les réflexes idéologiques des menaces objectives, ce qui n’est guère facile. Les incarnations de la condamnation pour extrémisme sont nombreuses — « radical », « ultra- », « fasciste », « populiste » — et permettent souvent à peu de frais de s’exonérer de la description politique elle-même. Pour reconstruire la catégorie d’extrémisme et la rendre opératoire dans l’analyse des attitudes et des comportements politiques contemporains, il faut supposer l’existence d’une connexion entre trois composantes :
1° la légitimation de la violence comme méthode de résolution des problèmes politiques ;
2° l’intolérance et le sectarisme ;
3° le fanatisme, impliquant l’intransigeantisme, le manichéisme et le jusqu’au-boutisme, qui supposent de placer la défense de la Cause au-dessus de tout. Alors peut-être pourra-t-on redéfinir un horizon politique désirable par-delà les extrémismes en tout genre qui brident nos libertés. Car on devrait pouvoir concevoir des limites légitimes et respectables en sortant du cercle des extrémismes.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Pierre-André Taguieff est un politologue, sociologue, historien des idées et directeur de recherche honoraire au CNRS. Il est principalement connu pour ses travaux sur le racisme, l’antiracisme, l’antisémitisme, la nouvelle droite et le populisme.
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Seitenzahl: 183
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Qui est l’extrémiste ?
Pierre-André Taguieff
Qui est l’extrémiste ?
Éditions Intervalles
Ce sont d’ordinaire les fripons qui conduisent les fanatiques, et qui mettent le poignard entre leurs mains1.
Voltaire, Dictionnaire philosophique, article « Fanatisme »
Il n’y a rien qui soit d’un seul bloc dans ce monde, tout y est mosaïque2.
Balzac
Comme ces animaux qui se gonflent pour effrayer, comme ces papillons qui montrent tout à coup, en se retournant, des yeux de chouette aux oiseaux qui les attaquent, les « intimideurs » prennent des airs terribles et se déguisent en Juges et en Inquisiteurs3.
Raymond Ruyer
Voltaire, Dictionnaire philosophique [1764], Paris, Éditions Garnier Frères, 1967, p. 198.
Honoré de Balzac, préface de 1839 à Une fille d’Ève.
Raymond Ruyer, Le Sceptique résolu… devant les discours intimidants, Paris, Robert Laffont, 1979, p. 9.
Introduction
La notion d’« extrémisme » est une notion confuse. Prétendument classificatoire, elle fonctionne principalement comme un mode d’illégitimation, voire de diabolisation de l’adversaire. Mais ce terme polémique, qui sert à disqualifier et à exclure du débat, renvoie à des réalités qui doivent être reconnues et analysées. Derrière le voile du Mal absolu qu’on suppose incarné par l’extrémiste désigné, il faut s’efforcer de dissocier, dans les phénomènes pris pour objets, les réactions passionnelles et les réflexes idéologiques des menaces objectives, ce qui n’est guère facile. L’extrémisme inquiétant qu’on attribue par exemple à « l’extrême droite » ne saurait se réduire à une position « à l’extrémité du spectre ». La vision typologique et classificatoire des droites, fondée sur des métaphores spatiales faisant défiler les partis d’une « extrémité » à l’autre4, est aussi impuissante à donner les bases d’une conceptualisation du phénomène que la conception généalogique, fondée sur la quête des origines et la reconstitution des filiations, à travers le jeu des « familles », « courants », « mouvances », « tendances », etc. Il en va de même avec les gauches. Si, comme le soulignait Pierre Milza, « il n’y a pas de “pur fascisme” des origines5 », il n’y a pas non plus de « pur communisme » des origines. Taxonomistes et généalogistes sont ici également impuissants, et voués à travailler avec des catégories conventionnelles, d’ordre topographique, empruntées paresseusement à leurs objets d’étude (droite, gauche, centre) ou imposées à ces derniers : extrême droite et extrême gauche, droite radicale et gauche radicale, ultra-droite et ultra-gauche – mais si l’on dénonce la « droite extrême », il n’en va pas de même pour la « gauche extrême », expression ne faisant pas partie du lexique politique de gauche. Aussi savants soient-ils, les classificateurs n’échappent pas à leurs préférences subjectives plus ou moins déterminées par leur position dans le système social et leurs convictions idéologiques, et ne peuvent guère qu’apporter leur caution à tel ou tel camp ou légitimer tel ou tel parti pris, alimentant ainsi des débats idéologiques aussi vains qu’interminables.
Les seuls critères permettant d’établir objectivement l’appartenance à « l’extrême droite » telle qu’elle est imaginée et absolument rejetée, c’est le recours effectif à la violence en vue de la prise du pouvoir, le projet explicite d’instaurer une dictature – sur les ruines de la démocratie pluraliste – et l’existence d’un programme comportant des mesures jugées xénophobes, racistes et antisémites, et, plus généralement, injustement inégalitaires et discriminatoires. Autant de caractéristiques qui, à la condition d’être coprésentes et empiriquement observables, définissent la figure anti-démocratique et anti-libérale de « l’extrême droite », si mal nommée. Car, répétons la question, en quoi cette figure idéologico-politique appartient-elle à « la droite » ?
Il est surprenant de voir les anti-essentialistes de gauche donner avec autant d’ingénuité et d’inconséquence dans l’essentialisme en postulant l’existence de « la droite », entité supposée une et homogène, voire, chez certains, fixe et anhistorique. Ne doit-on pas d’abord, parmi les droites observables, repérer et définir, dans un contexte déterminé, la droite censée « s’extrémiser » pour faire surgir telle ou telle « extrême droite » ? Or, les études empiriques et les analyses de cas montrent que, dans tous les contextes, ce ne sont pas les mêmes droites qui s’extrémisent, et aussi que les modes d’extrémisation sont irréductiblement multiples. Mais il faudrait commencer par définir ce qu’on entend par « extrémisation », instrument conceptuel aussi utilisé qu’indéterminé. Voilà qui incite à congédier les généralités sur « la droite » et « l’extrême droite », dont la seule justification est de servir d’outils ou d’armes dans le débat politique. Mais, derrière les imprécations lancées régulièrement contre « l’extrême droite », il y a la dénonciation litanique du « fascisme » ou du « néofascisme ». La grande peur d’un « retour du fascisme » se réveille à la moindre averse. Le spectre du fascisme n’a cessé, après la disparition des fascismes historiques, de hanter le monde imaginaire des Occidentaux.
On connaît le célèbre texte de Carl Schmitt, Der Begriff des Politischen(« Le concept de politique »), dont la première publication, sous la forme d’un article de revue, date de 1927. Il y introduit la « distinction ami-ennemi » comme « critère du politique6 ». Dans cette perspective, renoncer à la discrimination de l’ami et de l’ennemi, ce serait faire surgir le mirage d’un « monde sans politique7 ». Dès la première page de sa thèse sur « l’essence du politique » (1965), Julien Freund affirme à la suite de Schmitt : « Il n’y a point de politique sans un ennemi réel ou virtuel8. » Il clarifie plus loin cette proposition : « La politique porte en elle le conflit qui peut, dans les cas extrêmes, dégénérer en guerre. S’il en est ainsi, il ne saurait y avoir de décision politique objective au sens scientifique du terme. Elle est, elle aussi, inévitablement polémique. Cela veut dire que la guerre est toujours latente, non pas parce qu’elle serait une fin en elle-même ou le but de la politique, mais le recours ultime dans une situation sans issue. La possibilité de trancher en dernier ressort les conflits par la guerre définit justement l’existence politique d’une collectivité9. » Mais il ne faut pas confondre les deux catégories distinctes de l’ennemi, lexicalement différenciées en grec et en latin : d’une part, l’ennemi privé (ekhthros, inimicus) ; d’autre part, l’ennemi public (polemos, hostis)10. C’est de ce dernier qu’il est question dans la politique.
Il ne faut pas non plus se tromper sur l’ennemi : s’il faut désigner l’ennemi, il faut désigner le véritable ennemi ou l’ennemi réel, et non une créature fantastique et répulsive sur laquelle nous projetons nos peurs et nos hantises. Or, c’est précisément ce que font les antifascistes dans la période postfasciste qui s’est ouverte en 1945 : ils dénoncent des revenants qu’ils baptisent « fascistes ». Souffrant de réminiscences et d’hallucinations, ils partent régulièrement en guerre contre des fantômes au nom de la morale, ou plus exactement de prétendues leçons morales de l’histoire. En quoi ils occupent le terrain de l’impolitique, qui consiste à substituer aux fins de la politique de tout autres fins, empruntées à la morale, à l’art, à la science, à l’économie ou à la religion. C’est le chemin qui, selon Freund, conduit à « faire la pire des politiques11 ». Parmi les « antifas », il y a ceux qui croient aux revenants et ceux qui n’y croient pas, mais font comme si. Une troisième catégorie d’« antifas » est parfaitement définie, l’auto-ironie en moins, par le mot célèbre de Madame du Deffand : « Je n’y crois pas, mais j’en ai peur. » Il faut distinguer deux variétés d’« antifas » : ceux qui ont peur de l’épouvantail fasciste et ceux qui font semblant d’en avoir peur. Les premiers sont des simples d’esprit, les seconds des stratèges cyniques.
Les deux grandes figures de l’extrémisme politique, au cours de la seconde moitié du xixe siècle, ont été le socialisme et le nationalisme, suivis, au xxe, par le communisme et le fascisme, qu’on peut considérer comme des variantes respectives des « ismes » précédents, qui partagent un même imaginaire révolutionnaire – autour de la représentation d’un avenir radieux – mais s’opposent sur les valeurs fondatrices et les idéaux à réaliser. On peut comprendre globalement la modernité révolutionnaire, post-1789, comme une époque de crise marquée par la concurrence des religions séculières qui, nées en Europe mais universellement exportées, prétendent apporter des solutions définitives aux problèmes d’un monde déchiré par le conflit insurmontable des valeurs. L’historien marxiste Eric J. Hobsbawm, dans L’Âge des extrêmes. Le Court Vingtième Siècle 1914-1991, ouvrage publié en 1994, a ainsi caractérisé le xxe siècle qu’il fait commencer en 1914 et finir en 1991 : « Le Court Vingtième Siècle a été une ère de guerres de religion, bien que les plus militantes et assoiffées de sang de ces religions aient été les idéologies séculières du xixe siècle, telles que le socialisme et le nationalisme, qui avaient remplacé les dieux par des abstractions ou par des hommes politiques vénérés comme des divinités12. »
Le xxe siècle a bien été l’âge des « dévotions séculières » et de leurs « extrêmes » respectifs, les « Églises universelles » ayant « éclaté en sectes rivales13 », selon le grand partage idéologique entre nationalisme-fascisme et socialisme-communisme. Mais Hobsbawm ne prend pas la peine de définir ce qu’il entend par « extrêmes », comme si le sens du terme allait de soi. Il se contente de multiplier les illustrations supposées de ces « extrêmes », en postulant que chaque « isme » a sa forme extrême. En outre, dans son histoire des tentations ou des dérives extrémistes, Hobsbawm, dont l’enquête s’arrête en 1991, n’a pu prendre en compte la vague islamiste (et sa variante islamo-gauchiste), ni la vague écoféministe, décoloniale et « wokiste », qui ont l’une et l’autre, non sans se croiser, déferlé sur l’Occident.
Dans l’enquête conceptuelle qui a abouti au présent ouvrage, j’en suis arrivé à congédier la question de l’essence, « Qu’est-ce que l’extrémisme ? », à laquelle on répond rituellement par la construction d’une définition, pour poser une série d’autres questions, qui permettent de cerner le problème : Qui est l’extrémiste ? Qui se dit extrémiste et pourquoi ? Qui est perçu comme extrémiste et selon quels critères ? Qui caractérise un individu, un groupe, une idéologie ou une pensée politique comme extrémiste ? Qui a le pouvoir d’identifier qui ou quoi que ce soit comme extrémiste ? Est-on crédible, par exemple, lorsqu’on s’efforce d’installer un face à face entre « progressistes » et « extrémistes » dans la France d’aujourd’hui, où l’on observe une « montée des extrêmes » ? Mais la position supposée raisonnable ou modérée, celle d’un centre qui se veut libéral et « progressiste », n’engendre-t-elle pas mécaniquement une « montée aux extrêmes » des oppositions de droite comme de gauche ? Le centrisme mi-droite mi-gauche incarné depuis 2016 par le macronisme n’a-t-il pas renforcé les adversaires radicaux du « système » ?
Risquons avant toute analyse une première réponse froide à ces questions. On peut identifier le plus simplement possible un extrémiste, tout d’abord, par son incapacité à tolérer l’ambiguïté, l’incertitude et le désordre qu’il perçoit dans la société imparfaite où il vit et, ensuite, par son désir de détruire cette dernière pour construire un ordre social qui réaliserait ses rêves de clarté, d’ordre et de perfection (selon un modèle hiérarchique ou égalitaire). Ce projet de rupture totale avec la société présente, jugée inacceptable, peut être dit révolutionnaire, même lorsqu’il est avancé par des groupes perçus comme réactionnaires, contre-révolutionnaires ou fascistes. Comme le note Mark Lilla, les réactionnaires « sont, à leur façon, aussi radicaux que les révolutionnaires, et aussi enivés par les mythes historiques14 ». Cette « radicalité » anti-système caractérise leur commune volonté de rupture avec le présent. L’aspiration utopique à une société « autre » se rencontre dans tous les camps. Mais, parmi ceux qui professent qu’« un autre monde est possible », chacun a son idée de cet « autre monde possible », comme chacun a son idée de la « barbarie » des temps présents ou du « déclin » censé caractériser l’époque qu’on rejette.
Oddbjørn Knutsen, « Expert Judgments of the Left-Right Location of Political Party: A Comparative Longitudinal Study », West European Politics, 21 (2), 1998, p. 63-94.
Pierre Milza, Fascisme français. Passé et présent, Paris, Flammarion, 1987, p. 60.
Carl Schmitt, La Notion de politique, suivie de Théorie du partisan, tr. fr. Marie-Louise Steinhauser, préface de Julien Freund, Paris, Calmann-Lévy, 1972, p. 65.
Ibid., p. 75.
Julien Freund, L’Essence du politique [1965], nouvelle édition, postface de Pierre-André Taguieff, Paris, Dalloz, 2003, p. 1.
Ibid., p. 446.
Carl Schmitt, La Notion de politique, op. cit., pp. 69-70 ; Julien Freund, L’Essence du politique, op. cit., pp. 442-444.
Julien Freund, La Décadence. Histoire sociologique et philosophique d’une catégorie de l’expérience humaine, Paris, Sirey, 1984, p. 386. Voir aussi Julien Freund, Politique et impolitique, Paris, Sirey, 1987, pp. 1-20.
Eric J. Hobsbawm, L’Âge des extrêmes. Le Court Vingtième Siècle 1914-1991 [1994], tr. fr. anonyme, Bruxelles, Éditions Complexe, & Le Monde diplomatique, 1999, p. 723.
Ibid.
Mark Lilla, L’Esprit de réaction [2016], tr. fr. Hubert Darbon, Paris, Desclée de Brouwer, 2019, p. 21.
I. Concepts, contextes, problèmes d’interprétation
« extrêmes » et « extrémismes »
Nul ne se dit favorable à « l’extrémisme », surtout s’il s’agit d’un « extrémisme de droite ». S’il y a des partis de droite et de gauche ainsi que des partis centristes, il n’y a pas de partis extrémistes. « Extrémisme » est une hétéro-désignation, à quelques exceptions près. En règle générale, les militants comme les groupes politiques rejettent le qualificatif « extrémiste »15. Depuis longtemps, les nationalistes refusent d’être classés à « l’extrême droite », aux côtés des néo-nazis. Il en va de même pour les royalistes et les catholiques traditionalistes. À droite comme à gauche, on dénonce les « extrémistes de tous bords », ce qui suppose que la droite comme la gauche ont leurs « extrémistes ». L’évitement des extrêmes est le mot d’ordre des partisans du « juste milieu », qui s’inspirent – souvent sans le savoir – de la pensée grecque. Chez Aristote, dans l’Éthique à Nicomaque, la vertu ou la valeur morale (aretê) réside dans le milieu (meson) ou le médian (mesotes) entre un trop (hyperbole) et un trop peu (elleipsis), définis comme les extrêmes (akra) du continuum de l’action humaine16. L’excès et le manque, voilà ce qu’il s’agit d’éviter. Dans les Politiques, Aristote cite en l’approuvant Phocylide de Milet (né vers 560 avant J.-C.) : « En beaucoup de domaines le meilleur est dans la moyenne, dans la cité je veux être au milieu17. » Aujourd’hui, dans le champ politique, ce qui est condamné au nom du « juste milieu » ou de la modération, c’est le trop à droite et le trop à gauche. L’héritage de Platon et d’Aristote est ainsi toujours présent : nous croyons toujours que les extrêmes sont mauvais et conduisent à telle ou telle forme de barbarie18. Mais l’identité des « extrémistes » est aussi floue que variable, dépendant des critères inévitablement subjectifs qu’on sollicite pour la définir. C’est ainsi que les militants classés à « l’extrême gauche », s’ils acceptent d’être ainsi étiquetés, ne se présentent surtout pas comme des « extrémistes ». À les suivre, ils seraient simplement des insoumis, des résistants (au « Nouvel ordre mondial ») ou des révolutionnaires anticapitalistes. Certains d’entre eux se disent les seuls représentants de la « vraie gauche » ou de la « gauche de gauche », c’est-à-dire d’une gauche non contaminée par la droite. Tel est le mystère ou l’énigme : l’extrême gauche n’aurait rien à voir avec « l’extrémisme ». Il est clair que « l’extrémisme » n’est assumé par personne. Il est toujours attribué à l’adversaire, transformé ainsi en ennemi redoutable et haïssable. On pourrait en conclure que « l’extrémisme » n’existe pas, ou qu’il est insaisissable, ou encore qu’il constitue un phénomène ultra-marginal. Mais, plus profondément, c’est sa définissabilité qui est en question19. Il faut souligner une difficulté supplémentaire. La posture du « juste milieu », qui prétend incarner la « normalité » en politique, pathologise toute opposition et instaure la tyrannie douce des pseudo-modérés. C’est ainsi qu’on peut identifier un « extrémisme du centre20 », dont les expressions politiques sont diverses. Si même ceux qui se disent « centristes » ou « modérés » peuvent se révéler « extrémistes » à leur manière, alors l’extrémisme semble indéfinissable et rejoint le domaine des fausses idées claires.
Prenons le Dictionnaire de l’extrême droite publié en 2007 chez Larousse21. On y cherche en vain une définition de ladite « extrême droite ». Tout se passe comme si la définition était absente parce qu’elle allait de soi. Et pourtant, elle apparaît hautement problématique. Le malaise conceptuel est perceptible chez les historiens et les politistes qui, par exemple, s’efforcent de distinguer l’« extrême droite » de la « droite extrême » et celle-ci autant du « néo-fascisme » que du « national-populisme » ou de l’« ultra-droite populiste »22. L’expression « ultra-droite » est employée ordinairement pour désigner des néo-nazis ou des suprémacistes blancs décidés à recourir à la violence pour réaliser leurs objectifs racistes. Il en va ainsi des groupes censés incarner l’« ultra-droite accélérationniste » en Europe comme aux États-Unis, dont les militants visent, par des attentats, à susciter le chaos dans les relations interethniques pour déclencher un grand soulèvement des Occidentaux de souche, les Blancs23. Il est remarquable que nul commentateur ne prenne la peine de justifier l’emploi du préfixe « ultra » plutôt qu’« extrême ». Faut-il comprendre qu’un individu classé à l’« ultra-droite » est plus « extrémiste » qu’un individu classé à « extrême droite » ? Mais pourquoi donc ?
Le même embarras se rencontre chez un historien israélien qui, après avoir publié en 1984 un livre sur « la tentation néo-fasciste en France de 1944 à 1965 », choisit en 1989 d’intituler une étude qui en forme la suite « l’extrême droite en France de 1965 à 1984 »24. On ne saura pas pourquoi la « tentation néo-fasciste » s’est transformée en « extrême droite » à partir de 1965 : la valse des désignations ne reflète pas des changements dans la conceptualisation du phénomène. L’anti-démocratisme reste cependant le critère le plus communément avancé pour définir l’extrémisme en tant que danger politique. Prenons par exemple le rapport du CERA (Centre Européen de Recherche et d’Action sur le Racisme et l’Antisémitisme), publié en 1997, sur les « mouvements extrémistes opposés à la démocratie parlementaire » en Europe25. Ces mouvements politiques « mettant en danger la démocratie » sont caractérisés par diverses orientations idéologiques. Ceux qui relèvent du champ des « droites radicales » sont dits par exemple « racistes, antisémites et intégristes », ou encore « ultra-nationalistes », « populistes » ou « xénophobes ». Mais le rapport du CERA mentionne aussi les « mouvements d’extrême gauche qui prônent le renversement de la démocratie », bien qu’ils soient jugés, conformément à la doxa dominante, moins dangereux que les précédents. Car l’extrémisme par excellence est celui de « l’extrême droite », dont la logique serait celle du fascisme, quels que soient ses « nouveaux habits »26.
Analysant en 1996 la littérature internationale sur l’extrémisme de droite, le politiste Cas Mudde avait repéré 26 définitions de cette notion avec 58 critères définitionnels différents27. Dans le langage polémique antifasciste, ou plutôt néo-antifasciste, la question est réglée en faisant l’économie de toute analyse conceptuelle et de toute critique historique : les expressions « l’extrême droite » et « les fachos » ont la même référence28. Être « radicalement » contre « l’extrême droite », c’est donc être « antifa ». On connaît la formule de l’anarchiste espagnol Buenaventura Durruti dont les « antifas » ont fait leur slogan : « On ne débat pas du fascisme, on le détruit29. » Ce qui est nié, c’est le droit à l’existence des fascistes. On trouve un semblable appel à l’extermination dans un encart publicitaire paru au printemps 1933 dans L’Avenir socialiste, journal de la fédération socialiste du Rhône : « Contre le fascisme, il faut lutter, par des moyens puissants […] de même que contre les punaises ! Les dangereuses bestioles seront détruites avec leurs œufs grâce au terrible insecticide “Le Bourreau”30. » Les fascistes sont ordinairement métaphorisés par les antifascistes des années 1930 comme des insectes nuisibles à éliminer par tous les moyens disponibles.
Cette vision zoomorphique de l’ennemi se rencontre à la même époque dans la littérature produite par le camp adverse, celui des « fascistes » (nazis et pro-nazis compris), par exemple dans le deuxième pamphlet antisémite de Céline, L’École des cadavres, publié en novembre 1938, où l’écrivain pronazi ne cache pas son rêve d’une élimination totale des Juifs : « On veut se débarrasser du juif ou on ne veut pas s’en débarrasser. Qui veut la fin veut les moyens, et pas les demi-moyens […] Si vous voulez dératiser un navire, dépunaiser votre maison, vous n’allez pas dératiser à demi, dépunaiser seulement votre premier étage ? Vous seriez certains d’être envahi dans un mois, par dix fois plus de rats, vingt fois plus de punaises31. » Détruire totalement les créatures nuisibles pour nettoyer et purifier la société : tel est le programme commun des frères ennemis32. Dans l’œil des antifascistes, les « bêtes immondes » que sont les fascistes, objets de peur et de dégoût, sont soit des insectes répugnants, soit des rats qui grouillent et souillent, dévorent et infectent33. Dans son étude éclairante sur « le dégoût », publiée en 1929, le philosophe hongrois Aurel Kolnai (1900-1973) traite notamment des « bêtes dégoûtantes », dont les insectes sont les plus illustres représentants. Kolnai ajoute judicieusement : « Mieux vaudrait d’ailleurs parler de bêtes rampantes, pour faire ressortir le motif principal du dégoût qui s’attache à elles34. » On ne s’étonne pas de voir les antifascistes, emportés par leur imaginaire de l’épuration, appeler à en finir avec la « vermine fasciste ».
À cet égard, les antifascistes se montrent de bons disciples de Lénine qui appelait à détruire les « parasites », ennemis du socialisme, dans le cadre d’un vaste programme révolutionnaire de « nettoyage » ou d’épuration. Dominique Colas a dressé la liste des termes employés par Lénine pour désigner les ennemis de la révolution : « parasites », « poux », « punaises », « buveurs de sang », « vampires », « scorpions », « sangsues », « insectes nuisibles », « cabots », « fauves », « rapaces », « salauds », « pilleurs du peuple », « fripouilles », « renégats », « traîtres », « saboteurs », « briseurs de grève », « agents de la bourgeoisie », « déserteurs », « hystériques », « infecte machine bureaucratique […] de la saloperie ! », « fumier moyenâgeux », « merde »35. « Dékoulakiser » la terre russe après la révolution et la liquidation des « insectes nuisibles » du régime tsariste et de l’Église orthodoxe, c’était pour Lénine continuer de la « dépunaiser »36. Comme il l’affirme dans sa lettre à Staline du 22 juillet 1922 : « Nous épurerons la Russie pour longtemps. » Une affiche de novembre 1920 montrant Lénine juché sur le globe terrestre et muni d’un balai est ainsi légendée : « Le camarade Lénine purifie la terre de la vermine37. »
Cet imaginaire léniniste de l’épuration a été hérité par les antifascistes au cours de l’entre-deux-guerres puis réactivé dans l’après-guerre sous orchestration communiste avant de se rencontrer récemment, sous d’autres formes – le « prolétariat » ayant été remplacé par les « minorités » et le « fascisme » par le « racisme », le « sexisme » et l’« homophobie » –, dans le mouvement « woke », qui pratique la censure, interdit de débattre avec les mal-pensants, appelle à la destruction d’œuvres ou de textes jugés offensants et lance des chasses aux sorcières38. Le terrorisme intellectuel s’est transformé en une forme de dictature hyper-morale puisant dans l’indignation victimaire – le raisonnement des indignés-offensés pouvant être ainsi résumé : « nous, en tant que x, nous nous sentons blessés, offensés et traumatisés par y ou z, dont nous exigeons la disparition ».
