Récits de la pire espèce - Pierre Godard - E-Book

Récits de la pire espèce E-Book

Pierre Godard

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Beschreibung

Les marchands de fourrure mis à part, personne n’aurait donné cher de la peau de la louve Anastasia, après ce qui lui était arrivé dans le Grand Nord canadien.
Oui, mais les idées ont le cuir plus dur que les corps de chair et d’os selon Platon. C’est donc l’image de la louve qui s’installa pour une durée indéfinie dans l’esprit du trappeur qui l’avait piégée. Une louve devenue abstraite, donc forte de son immortalité (selon Platon). Et qui plantait le regard paisible de ses yeux mordorés dans la mémoire, traumatisée par son forfait, du chasseur. 
Mais, les derniers seront les premiers, selon un disciple de Platon devant lequel tous se prosternèrent, plus tard.


À PROPOS DE L'AUTEUR


Ingénieur civil des Mines, conjugue penchant pour les sciences dures et passion pour la littérature. Auteur de nombreux romans, essais et nouvelles, dont : On a rogné les dents de la mort - roman - Thriller sur fond d’une catégorie philosophique rarissime en littérature (et aussi, paradoxalement, en philosophie) : l’égoïsme théorique.

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PIERRE GODARD

RÉCITS DE LA

PIRE ESPÈCE

Recueil de onze nouvelles

 

 

À mes filles Vanessa et Catherine

À ma compagne Michèle

 

1

LE SORT TRAGIQUE

DE LA LOUVE ANASTASIA

 

ON CONNAÎT LE ROMAN NOIR, personne ne parle de philosophie noire. C’est pourtant ce que j’eus le malheur de commettre, pour la première fois, avec mon roman à thèse Hasta lu’Ego, un vrai remède contre l’optimisme. Malheureusement encore, rien ne permettait de parler de fiction. En philosophie, tous les systèmes sont également vraisemblables, et depuis que les philosophes de tout poil en pondent, aucun ne s’est imposé. C’est là le problème. Qui sait si ce n’est pas le système le plus terrible, celui qui laisse le moins d’espoir aux hommes, qui leur promet même un destin épouvantable, avant ou après la mort, qui est vrai et qui s’appliquera ? Qui peut prouver le contraire ?

Personne. En philosophie, le pire n’est donc pas certain, mais il est possible.

Telles étaient mes préoccupations, à l’époque où j’ai écrit cette nouvelle. C’est dire qu’il n’y a pas de quoi s’amuser, avec mes écrits. Alors courage, buvons le calice jusqu’à la lie !

 

Le fou c’est moi, merci. Maintenant que les masques sont tombés, que sur nous les murs du mensonge s’effondrent (es caminándo, es caminándo 1), les images mentales se bousculent vers la sortie comme les spermatozoïdes pendant l’orgasme. Les sens se dérèglent. La métapsychologie triomphe et, dans ses bagages, le métalangage s’apprête à faire régner sa dictature illicite sur les mots. Le temps devient déraisonnable. Par le fer et par le feu, c’est ainsi que les hommes vivent. Ceux qui se relèvent d’entre les morts écartent les pierres de leurs tombeaux comme un poussin, les morceaux de sa coquille brisée, et jettent un regard effaré sur le monde nouveau qui s’offre à eux. Il y a, tout autour d’eux, des traces de leur passé mais elles sont indéchiffrables. Les feux de croisière des grands vaisseaux ne brillent déjà pas plus que des cataphotes de bicyclette. Il est donc vain de leur envoyer des messages. Être des naufragés, c’est ce à quoi ils sont destinés.

Le black-out est la loi, et…

 

Mise à l’épreuve pratique d’une théorie impie, mais vérifiée : le cas très édifiant de la louve Anastasia.

 

… la vitesse de la lumière qui est la vitesse limite de transmission des signaux y pourvoit. Rien à faire, l’espace-temps se dilate encore plus vite. Les paysages dantesques des satellites de Jupiter offrent de faibles dérivatifs à la détresse. Le monde est en ébullition. La vérité philosophique longtemps cherchée vient juste d’être imposée, par le plus fort comme il se doit… et c’est la fête, si l’on peut dire.

Les mines d’or de Io, les mines de diamant de Ganymède, les mers gelées d’Europa, la vue panoramique sur Jupiter et sa Grande Tache Rouge qui n’en finit pas de tourbillonner… depuis des siècles… Ils donneraient tout pour quelques artefacts à la place de ces minéraux précieux, mais toujours vierges de travail humain, de ce ballet cosmique implacable, les desperados… La vraie richesse est ailleurs, mais il fallait y penser plus tôt. La bague de mariage de la grand-mère, qui leur ressemblait tant, avec sa fossette quand elle riait, ses accès de colère quand sa grand-mère à elle prenait sa sœur, et non elle, dans ses bras. Comme c’était drôle, la jalousie, comme ça faisait souffrir, et maintenant, il faut souffrir encore plus, mais de ne plus l’éprouver, et d’un sentiment archaïque mais tenace, comme la nostalgie, que les fusées à propulsion ionique n’ont pas abolie.

Et creuser, pour trouver quelques pépites que les hommes échangent contre de l’aquastar dans les bouges du cœur de Io évidé comme un gruyère. Le monde est de plus en plus froid, au fur et à mesure qu’il se dilate, c’est le règne du dollar, les femmes se déshumanisent, elles ne sourient plus qu’aux portefeuilles. Si beau, si dur, si froid… la température de l’espace est descendue à - 270 °C ; c’est la météo cosmique qui l’annonce, et cela se répercute sur l’humeur, sur les mœurs, sur les lois.

Les designers s’étaient pourtant donné du mal, pour reproduire l’atmosphère d’un tripot du début du XXe siècle. Ça reposait les hommes de l’atmosphère oppressante des ordinateurs, des machines intelligentes, des robots qui communiquaient entre eux par télépathie. Ici, ils étaient proscrits, tout était Arts déco, les murs lambrissés en lames d’érable mal équarries, avec pour tout ornement, accrochées au mur, des capsules géantes de Coca-cola, un miroir aux bords biseautés, des tables et des chaises en sapin massif, un flipper à l’effigie de Jane Mansfield en bikini, et un juke-box d’époque antédiluvienne qui marchait avec des disques en vinyle. Des lampes à incandescence avec abat-jours en tôle émaillée, suspendues au plafond, créaient une ambiance d’une pauvreté largement affectée. Seule fausse note, le disque de Jupiter, dont plus de la moitié était dans l’ombre, qui ne cadrait pas vraiment avec le décor et qui inscrivait sa silhouette solennelle directement derrière l’œil-de-bœuf à entourage de laiton, seule ouverture de la taverne. À l’instant où se situe ce récit, l’alignement des cinq lampes pointait presque exactement vers le centre invisible du disque, comme si elles le visaient.

Malgré sa taille colossale, Jupiter n’était pas le personnage principal de cette histoire ; sa présence écrasante relativisait les querelles, les passions, les soucis des hommes.

 

Mais en bas, au fond d’une mine, un homme qui cherchait un diamant englué dans sa gangue a déterré un portrait.

Il le montre autour de lui, essaye d’attirer l’attention. Un portrait, enseveli au fond d’une mine, dans les entrailles de Io vieux de quatre milliards d’années, c’est curieux, non ? L’Ego vagabond aurait-il laissé par mégarde une trace d’une existence passée ?

L’homme laisse tomber sa pioche, prend le monte-charge qui le ramène à la surface, en serrant son trésor sur son cœur.

Il le montre à la cantine (il y a du poulet aux hormones et des épinards au menu), le portrait passe de main en main. Chacun cherche à savoir s’il n’est pas un descendant de cet ancêtre. Les spéculations vont bon train. L’homme veut récupérer son portrait, se lève, trébuche. Les quolibets pleuvent. Le soleil se couche sur Io, les dépôts de soufre volcanique flamboient sous ses derniers rayons, on allume les lampes-tempêtes, les ombres et les lumières sont contrastées à l’excès comme sur un téléviseur mal réglé.

Mais la nuit n’est pas complète. N’est jamais complète.

Un immense croissant de Jupiter barre le ciel en diagonale, et les plus blasés ne peuvent s’empêcher d’éprouver une contraction à l’estomac, quand ils lèvent les yeux vers cet échantillon vertigineux de mécanique céleste. L’air fraîchit, les objets deviennent poisseux d’humidité. Les hommes se penchent avec des demi-têtes, l’autre est mangée de barbe ou de ténèbres, avides de se découvrir un lien avec le passé.

Un homme empoigne son harmonica et joue l’air de Il était une fois dans l’Ouest.

Peu à peu, le portrait devient une vedette. Les hommes l’installent sur une sorte de piédestal avec des cierges de chaque côté et le contemplent religieusement. Un culte s’instaure. L’harmonica cesse de jouer sa déchirante mélodie. Même les prostituées éprouvent du respect. Leur peau dorée, leurs cheveux cuivrés s’harmonisent avec les bruns et les rouges de Jupiter comme dans un tableau du Caravage. Il y a même une Vierge à l’enfant pour compléter la similitude, ou plutôt une prostituée enceinte qui promène placidement son ventre rond parmi les tables de poker. Elle se sent en famille, il y a partout des pères pour son enfant. Un garçon ? Une fille ? Les joueurs ont les mots enfant de putain au bord des lèvres, mais un minimum de respect les retient. Après tout, chacun d’eux est peut-être le père de l’enfant, et sur sa ressemblance future avec l’un ou avec l’autre, les spéculations vont bon train. La future mère – Lorene – sait qu’en jetant son dévolu sur celui-ci, ou celui-là, elle déclenche une salve de plaisanteries sur le sujet aux frais de l’élu, du genre : Lucky met de l’argent de côté pour acheter une layette, ou : Nikita, j’ai un landau à vendre, veux-tu l’acheter ? ce qui fait crouler la table de rire. C’est toujours un joueur avec carré de figures qu’elle choisit, et cette façon délicate d’émettre des prétentions sur une pension alimentaire est approuvée par tous : l’enfant aura un père, le temps d’une partie de poker : ce sera le gagnant.

Le gagnant a une quinte en mains. Ses joues creuses sont mangées par une barbe blonde naissante. Il porte un T-shirt Coca-cola XXL et un jean délavé trop court, des mocassins en daim troués au gros orteil, mais il garde une attitude impassible. Il abat son jeu, ramasse la mise, se lève et annonce qu’il abandonne la partie. Les autres, mécontents, gardent un silence pesant et la tension augmente d’un cran à la table de poker et dans toute la taverne. Le hasard fait qu’à ce moment, Jupiter présente sa grande tache rouge aux regards, en plein centre du disque. C’est un tourbillon qui dure depuis la Révolution Française, mais c’est un spectacle banal, sur Io. Le gagnant n’en finit pas de se déplier, il fait au moins deux mètres, Lorene lui vient à peine à hauteur de la poitrine. C’est lui, Nikita. Un Russe à bord de cette station cosmopolite. Il profite de l’atmosphère congelée pour faire signe à Lorene de le suivre dans une de ces cabines aux cloisons de fer et aux rivets à grosse tête ronde, comme il y en avait dans les steamers qui sillonnaient les océans terrestres. C’est ce mélange de futurisme et de tradition qui fait le charme de la vie sur Io, en fait. Les mœurs, aussi, datent du Far-West. Le joueur qui a tout perdu se lève aussi, et c’est le portrait de Nikita vu dans un miroir grossissant et rapetissant, sauf qu’il est brun, qu’il porte une chemise à carreaux, style bûcheron, un pantalon noir rendu luisant par l’usage, et un colt énorme à la ceinture. C’est lui, Lucky, un Italo-Américain importé du Canada. Lucky-Hardy et Nikita-Laurel se font face et l’assistance se réorganise en un clin d’œil en prévision du spectacle, avec, au centre de l’arène, les deux gladiateurs. Les autres joueurs de poker ont déménagé, l’atmosphère devient irrespirable, on cesse de radoter. A priori, le duel est inégal, Nikita n’étant pas armé, mais le problème de Lucky, c’est qu’il est trop près de Nikita, et que son colt est trop lourd et trop encombrant pour être manipulé rapidement. Pourquoi s’est-il levé, au lieu d’arroser à tout va sans prévenir, depuis sa place ? Il n’en sait rien, peut-être a-t-il cédé inconsciemment au souhait informulé du public qui préfère un suspense prolongé dans les formes spectaculaires du drame, ou à une conception surannée de l’honneur, qui oblige à donner sa chance à l’adversaire. Toujours est-il qu’il est trop tard. Il rapproche sa main du colt, millimètre par millimètre, observé par les yeux d’aigle de Nikita, qui avance lui aussi insensiblement, de sorte que le précaire équilibre de la terreur n’est pas rompu. Au contraire.

On ne va pas y passer la nuit, il faut que quelque chose se passe.

Tic-tac, tic-tac.

Lucky améliore sa position en reculant d’un pas sans provoquer de réaction notable. Tic-tac.

Qui va attaquer le premier ? Et le fait d’attaquer va-t-il donner à l’assaillant un avantage décisif ? Oui, sans doute, car le simple fait d’enregistrer l’attaque et de commander la riposte va consommer de précieuses millisecondes, compte tenu du fonctionnement du système nerveux humain sensitif et moteur, on ne va pas faire un cours de physiologie, ce n’est pas le moment d’étudier le système nerveux moteur.

Quant au système cardio-vasculaire, difficile de l’ignorer : le cœur de Lucky bat la chamade, celui de Nikita au contraire tourne au ralenti, ce qui pourrait induire les spiritistes à risquer un pronostic sur l’issue du duel, mais ce n’est pas le moment de faire un cours sur la prescience qu’a l’inconscient du futur immédiat dans les situations extrêmes (positives et négatives).

Celui qui attaque gagne peut-être. Tic-tac.

Nikita tourne le dos à la Grande Tache Rouge qui s’est déjà légèrement décalée vers l’ouest pendant ce règlement de comptes, et il pense qu’il voudrait bien la revoir. C’est aussi bête que cela, mais c’est ça qui le fait se décider : un sentiment de frustration, en quelque sorte. Une intuition confuse, qui lui dit que les astres sont momentanément avec lui. Brusquement, il ne peut plus s’en passer, de la Grande Tache Rouge. Et puis, il y a autre chose : il n’a pas vraiment peur, donc il est sûr de gagner.

Il n’avait pas eu peur non plus quand, géologue en Sibérie, il savait planter sa tente par -30 °C, faire bouillir l’eau de son thé en suspendant un cornet fabriqué avec de l’écorce de bouleau rempli de neige au-dessus d’un feu de camp, ni lorsqu’il avait vu deux fois la mort de près : la première fois, alors qu’il était cerné par les loups et qu’il ne lui restait plus que cinq cartouches pour sa carabine ; la deuxième fois quand, malade et grelottant de fièvre, il avait réussi à se traîner jusqu’à la ligne du Transsibérien et à attendre le passage d’un train de marchandises, qui heureusement roulait au pas, dans un virage.

C’est en tant que géologue qu’il a trouvé du travail sur Io.

Et Lucky, qu’est-ce qu’il a à opposer, face à d’aussi brillants états de service ? Au début, ç’avait été à peu près la même chose que Nikita, mais sa vie avait brutalement pris une direction différente à l’âge de vingt-cinq ans, et il ne s’en était jamais remis.

Il était trappeur dans la forêt canadienne et fournissait les fourreurs de Winnipeg, province du Manitoba, en peaux de loups et de renards argentés. Sa technique de piégeage était simple : il introduisait une sorte d’épingle de nourrice dans une boulette de viande qu’il déposait sur une coulée utilisée par l’animal. L’épingle de nourrice était particulière en ceci que les deux tiges pointues étaient maintenues en position repliée par un minuscule ressort bloqué par la glace. Quand elle se trouvait dans le corps de la bête, la glace fondait, le ressort se détendait et les tiges pointues commençaient à faire leurs dégâts. Il était facile de suivre à la trace un animal agonisant, qui ne savait plus ce qu’il faisait.

Mais il l’avait fait une fois de trop. Sa dernière victime était une louve. Il était venu trop tard relever ses pièges, il n’avait pu abréger les souffrances de l’animal et alors, il avait connu son chemin de Damas.

La bête était morte depuis plusieurs heures et ses trois petits également, chacun accroché, gelé, à une mamelle. Il avait éprouvé un choc violent, qui avait tout remis en question. C’était une belle grande louve de près de soixante kilos, au flanc gris argenté, encore jeune puisqu’elle n’avait eu que trois louveteaux ; sans doute sa première portée. Il l’avait contemplée longuement : elle avait les babines retroussées dans les affres de la mort et du sang congelé lui sortait de la gueule. L’animal s’était débattu et la neige se trouvait labourée autour de lui.

Il se demanda si son esprit n’avait pas été traversé, pendant son agonie, par les mêmes visions noires que celles qu’il aurait eues inévitablement, lui, Lucky, à sa place. Et de savoir qu’elle ne pouvait rien faire pour sa progéniture, pour laquelle il est connu que les loups éprouvent un attachement profond, au point qu’il s’étend parfois aux petits d’autres espèces, y compris ceux de l’homme – un comble – avait sans doute augmenté ses souffrances physiques de souffrances affectives insupportables.

Lucky resta un bon moment sur les lieux de son forfait et comprit petit à petit qu’il n’était qu’une crapule. Il avait fait ça pour de l’argent.

De retour dans sa hutte, il médita pendant longtemps. Mais le mot « crapule » ne quittait pas le coin de son esprit où il s’était niché et tous les efforts qu’il faisait pour l’en déloger étaient vains.

Il se demanda si son crime aurait des conséquences et s’il pouvait s’attendre à subir un châtiment quelconque, puisqu’il était une crapule.

De la part de la louve, sûrement pas. Elle était morte.

Mais de la part d’une instance supérieure, dont l’harmonie et la sérénité par hypothèse idéales seraient troublées par les veuleries commises sur Terre ? La réponse était oui ou non. Si la réponse était non, si on pouvait faire tout ce qu’on voulait, pourquoi les hommes ne s’entre-tuaient-ils pas entre eux ?

Mais les hommes ne s’entre-tuaient pas entre eux, donc la réponse était oui. Et puis, cette question était déjà subsidiaire. De toute façon, il était puni par le remords, qui ne le quittait plus. Plus le temps passait, plus le remords augmentait, et plus le remords augmentait, plus il gagnait en autonomie et en personnalité dans sa tête, comme une tumeur. CQFD.

Elle existait donc bien, l’instance qu’il redoutait. Elle rayonnait dans sa tête avec une insolence que rien n’entamait. Il comprit que la louve n’était pas complètement morte, qu’elle s’était réfugiée dans son esprit.

Elle n’était même pas hostile, elle était là, et ses yeux en amandes le fixaient paisiblement. Il ne pouvait pas la chasser. Elle était là moralement, aucune opération du cerveau n’aurait pu la supprimer, à moins de s’attaquer à sa mémoire. Mais il n’avait pas la maladie d’Alzheimer. Il se souvenait parfaitement de ce qu’il avait fait. Il fallait donc supporter ce portrait qu’il traînait partout avec lui. Dans sa tête, elle était vivante, mais tout de même un filet de sang congelé lui sortait de la gueule, pour lui rappeler la raison de sa présence. Il ne pouvait pas échapper à l’expression calme, sereine, de son regard. Sans doute la paix dont on jouit dans l’Autre-Monde, se disait-il avec une amère ironie.

Bientôt, il n’en eut même plus envie de la quitter.

Il se mit à aimer la louve.

Parallèlement, l’obsession d’être une crapule disparut comme par enchantement de sa tête. Il comprit que c’était à elle qu’il devait cette guérison. Donc, qu’il était aimé, en retour, par la louve. Qu’il avait racheté sa faute avec son amour. Et que son amour était, en conséquence, immense.

Il connaissait maintenant le prix qu’il lui faudrait payer : un jour ou l’autre, il se trouverait réincarné en loup et il conduirait une meute avec une autre louve, uni à elle pour le meilleur et pour le pire. Ils auraient de nombreux enfants, dans ce conte de fées d’un nouveau genre.

Bien entendu, traquer les loups lui était maintenant devenu impossible.

Il était rentré à Ottawa et avait travaillé comme serveur dans un bar de nuit tout en suivant, le jour, des cours à l’université pour devenir ingénieur, spécialité astronautique. Il voulait quitter la Terre et mettre le maximum de kilomètres entre son ignominie et lui. Mais le souvenir de la louve ne le quittait pas. Il sentait que son regard insistant l’appelait silencieusement. Il s’abandonnait à son étreinte, éthérée, puisqu’elle n’était qu’un spectre. Il travaillait avec acharnement, la nuit, dans son bar, le jour, à l’université, et il se demandait si ce n’était pas une façon, quoiqu’insuffisante, d’expier son crime.

Il n’osait pas fonder une famille, quand il pensait à ce qu’il avait fait à la famille de la louve. D’autant plus qu’il se mit, progressivement, à haïr les femmes, qu’il rendait responsables de la mort de la louve. Qu’est-ce qu’elles avaient de plus, les femmes, pour mériter un destin si différent ? Sur le plan moral, rien. Elles ne pouvaient pas vivre sans saccager les ressources de la Terre pour satisfaire leurs besoins futiles. Elles se faisaient servir dans les restaurants gastronomiques des plats qui avaient mijoté pendant des heures, ce qui, multiplié par plusieurs millions, gaspillait les ressources en gaz naturel, en pétrole ou en charbon, tandis que la louve, elle, poursuivait une vie humble, dans le strict respect des équilibres biologiques, inspirée seulement par le souci d’élever ses enfants. En les allaitant. En les léchant. Puis, leur repas terminé, les femmes se levaient, riaient une dernière fois aux plaisanteries finement spirituelles de leurs compagnons, décrochaient leur manteau en fourrure de loup du portemanteau et se faisaient reconduire chez elles en 4X4 dont les phares puissants creusaient des tunnels dans la nuit lugubre, la nuit du loup-garou précisément, où le brouillard est combattu par la pleine lune ; pendant que la louve, elle, au même moment, regagnait sa tanière à pas lents, un lièvre des neiges, ou rien du tout, entre les dents.

Il l’avait appelée Anastasia – du nom d’une autre princesse, la fille du tsar Nicolas II, elle aussi assassinée, avec sa famille le 17 juillet 1918 sur l’ordre personnel de Lénine, à l’âge de seize ans – afin d’assurer à la louve un semblant de survie dans la mémoire des hommes, et avait soigneusement noté la date de sa mort, un vingt-deux février deux mille trois cent cinquante-neuf. C’était tout ce qu’il pouvait faire pour elle.

Petit à petit, son esprit se dérangea. De martyre, Anastasia était devenue promise, de promise, déesse, un esprit surplombant le monde des hommes du haut de sa vertigineuse supériorité morale. Il lui vouait un culte effréné. Il portait au doigt une alliance symbolisant leur union future, alliance dans laquelle il avait fait graver « Princesse Anastasia, 22 février 2359 ». Il passait son temps à lui demander pardon par la pensée et trouvait dans cette contrition perpétuelle un certain apaisement. Il arrivait presque à la faire revivre de cette façon, à force de se concentrer sur elle. À force d’imaginer la vie qu’elle aurait pu avoir, si elle avait vécu. Il se constitua une bibliothèque exclusivement consacrée aux loups, et dans cette bibliothèque, les récits sur la Bête du Gévaudan qui avait eu, en France, entre 1764 et 1767, une centaine de victimes humaines à son actif, documentaient sa haine de l’espèce humaine. Il se réjouissait de chaque victime de la Bête du Gévaudan.

 

Tel est l’état des forces en présence dans cette taverne de Io. Nikita, mains nues, mais pour qui l’adversité n’existe pas vraiment. Lucky, avec un colt, mais avec au cœur une plaie béante.

Tic-tac.

Boum.

Tout va très vite, et on ne voit pas grand-chose : mais on entend un coup de feu et un craquement de vertèbres ; le deuxième bruit, ce sont les vertèbres cervicales de Lucky, avec sa tête tournée à l’envers comme pour un numéro de contorsionniste de cirque, et dont la vie s’en va à toute allure, ne laissant plus que des tics et des tremblements nerveux qui s’affaiblissent progressivement, comme chez les décapités. Trop émotif, Lucky. Pas fait pour le combat rapproché, le camarade. Un colt, oui, mais pour la frime. Sans l’art de s’en servir. Raterait un éléphant dans un couloir, quand il est énervé ; peut-être qu’il avait été trop chouchouté par sa maman quand il était petit, ou que le chagrin d’avoir tué l’amour de sa vie l’a démoli.

Et maintenant, dans les quelques fractions de seconde qu’il lui reste à vivre, il se demande s’il ne l’a pas fait exprès, lui, l’homme-au-cœur-d’artichaut, de rater l’homme-de-fer-Nikita, l’homme qui ne doutait jamais de lui-même. Pour enfin subir le juste châtiment de son crime. Pour rejoindre sa princesse, qui l’attend au fond des bois. Pour remplacer les caresses abstraites et frustrantes d’un ectoplasme par un coït violent entre êtres de chair, d’os, et de fourrure. Et finir dans le piège d’un trappeur.

… Et un cri. Et la robe blanche virginale de Lorene qui s’orne d’une tache rouge à hauteur du ventre. Dommage. Comme paternité collégiale, c’est manqué. Sa maternité, elle y tenait, Lorene, ça la mettait au-dessus des autres, ça lui donnait une prestance, une sorte de sérénité à la Joconde, une double dignité, et des clients vicieux en grand nombre, mais on suppose que ce n’est pas pour ça qu’elle y tenait, tout de même. Elle s’affaisse par saccades, comme une marionnette dont on coupe les fils, un à un. Deux morts et demi.

Et un sifflement violent, proche d’une détonation. La balle a traversé le corps de Lorene, le corps du bébé, et a poursuivi sa trajectoire en direction du verre épais de l’œil-de-bœuf en verre armé cerclé de laiton qui assure l’étanchéité au vide. Et ce verre à l’épreuve des balles a éclaté, mais ce n’est pas le moment d’adresser une réclamation au fournisseur. On le voit maintenant, que la pression atmosphérique est nulle, sur Io, mais maintenant que cette vitre sale a explosé, la vue sur la Grande Tache Rouge est encore plus nette, malheureusement, ses couleurs chaudes et sensuelles sont trompeuses, c’est la mort qu’elle apporte, quand on la voit de trop près. Dans la taverne, rien ne va plus : les hommes et les femmes s’appuient les poings sur les tempes, pour les empêcher d’éclater, sur les yeux, pour les empêcher de s’exorbiter, du moins ceux qui n’ont pas encore succombé à une hémorragie cérébrale, due à leur sang qui se met à bouillir. Les cordes vocales ne vibrent plus que dans le vide, et si les corps s’agitent encore, si les bouches s’ouvrent et se ferment comme des poissons sur l’étal, c’est dans un silence étonnant, car les ondes sonores ne se propagent pas dans le vide, mais on ne va pas faire un cours de physique, ce n’est pas le moment non plus d’étudier la Mécanique des fluides.

Nikita et Lorene sont unis pour l’éternité, la mort les a surpris dans les bras l’un de l’autre. Au fait, c’est vrai qu’elle voulait un enfant pour augmenter son chiffre d’affaires, et que Nikita espérait secrètement que cet enfant fût de lui. De son côté, elle était secrètement amoureuse, mais elle n’osait pas le lui dire, soucieuse de rester à sa place de prostituée. C’est ainsi que les hommes vivent et meurent, sur Io, et au même instant, tombe dans le juke-box, qui n’est pas affecté par le vide, lui, un disque d’un rag-time endiablé, La Java de Broadway, déplacé par sa gaieté, et que personne n’entendra plus.

 

La morale de cette histoire ne ressemble pas à celle d’un conte de fées, car Anastasia et Lucky ne se sont jamais rencontrés une deuxième fois, même à l’échelle de la migration perpétuelle des âmes. En effet, dans un lointain improbable, le karman avait enclenché sa mécanique et le verdict était tombé : boosté par sa souffrance prolongée et extatique, le karman de la louve avait subi un tel coup d’accélérateur que, pour poursuivre dans la métaphore de la réincarnation qu’est l’histoire de Rama2, ce dernier avait brûlé les étapes et avait baissé la puissance de ses tuyères en arrivant près d’un soleil resplendissant, une géante rouge en pleine apothéose, pulsant comme un cœur à l’approche de l’implosion prochaine. Une source d’énergie inépuisable, pour Rama, qui en profita pour faire le plein de ses accumulateurs et risquer le grand saut dans la galaxie voisine.

Anastasia se trouva donc réincarnée en femme riche et adulée. Avec un manteau de fourrure. Du loup, bien sûr. Du Lucky, peut-être. Elle avait épousé un chirurgien de Montréal ; elle-même était médecin mais n’avait jamais voulu exercer son métier pour pouvoir se consacrer à l’éducation de ses enfants, auxquels elle était violemment attachée. Et quand on lui demandait pourquoi elle avait voulu avoir trois enfants, et non deux, ou quatre, elle ne savait que répondre.

C’était comme ça.

L’aîné avait quinze ans, et c’était le seul qu’elle laissait revenir seul du lycée, au lieu d’aller le chercher comme elle faisait pour les plus jeunes (douze et treize ans). Elle tremblait quand il avait cinq minutes de retard, et quand on lui demandait pourquoi elle était si inquiète, elle ne savait que répondre.

C’était comme ça.

Tout allait bien dans sa vie ; son mari avait fini par s’habituer aux hurlements de bête qu’elle poussait, pendant l’amour ou lorsque, réveillée brusquement, elle mettait un moment avant de se remémorer qui elle était, où elle était. La seule chose qu’elle ne supportait pas, c’était le bruissement des feuilles des arbres, et le hurlement du vent, en cas de tempête. Alors, elle posait le livre qu’elle était en train de lire (par exemple La Mère, de Pearl Buck), regardait fixement les cimes oscillantes des sapins, au-dehors, et pleurait. La neige, aussi, la rendait mélancolique. Elle avait suivi une psychothérapie pour ce problème mais aucune séance d’analyse n’avait pu la guérir ; en effet, ses souvenirs sous hypnose ne remontaient pas plus loin que la petite enfance ; au-delà il y avait un blocage et la perte d’information semblait irrémédiable. Apparemment, la régression se heurtait à un mur, le mur qui sépare l’espèce Lupus de l’espèce Homo Sapiens.

Mais ce mur n’était pas infranchissable. Il avait bien été franchi, dans un sens, par l’âme de la louve chargée d’une énergie considérable due à ses souffrances.

Il pouvait être franchi, dans l’autre sens, si la régression était conduite énergiquement par un praticien chevronné.

Tel était le cas du professeur qui s’occupait d’elle. Sosie de Klaus Kinsky, nez d’aigle et rides puissantes autour du nez, il avait été obligé de reculer devant les conséquences épouvantables de la régression qu’il imposait à sa patience : celle-ci, menée par ses soins au pied du mur, hurlait en se tenant le ventre à deux mains, et son visage aux babines retroussées comme pour mordre n’avait plus rien d’humain.

La séance fut interrompue en catastrophe.

Et Anastasia alias Emily Chartier était restée avec son problème.

Et quand son mari lui demandait pourquoi elle pleurait comme cela, quand le vent soufflait, que la neige tombait, pourquoi elle redoublait dans ce cas d’affection envers ses enfants, elle ne savait que répondre. Pourquoi elle le mordait, pendant l’orgasme ? Même mutisme.

C’était comme ça.

Avec elle, c’était toujours « comme ça ».

La liste des analogies pouvait être poursuivie encore longtemps : elle était presque infinie. Elle prouve que, en dehors de la théorie lucilienne de la réincarnation, la psychologie humaine est incompréhensible, car les antécédents du subconscient, dont l’importance est capitale pour expliquer le comportement, sont hors de portée dans la plupart des cas.

 

Éternel perdant, Lucky arpentera la plaine enneigée du Grand Nord canadien à la tête de sa meute, toujours poursuivi par sa haine de l’humanité. Ce sera un loup fort et dangereux, un mangeur d’hommes et le gouvernement de la province enverra des équipes de rabatteurs pour le cerner et l’abattre.

Il n’en a plus pour longtemps, Lucky. Il va encore perdre.

De tels loups sont entrés dans la légende et la mémoire collective leur donne le nom de loups-garous.

 

Et Nikita ? Malgré ses allures de croquemitaine, c’est un avatar de l’âme du Petit Prince de Saint-Exupéry, que l’on suit donc à la trace de planète en planète, à travers toutes ses métamorphoses, depuis la planète à la rose jusqu’à celle du soufre.

2

LES PERLES NOIRES DE GRUPPINGEN

 

J’habitais une cabane en planches, identique à toutes celles qui s’alignaient sur le terre-plein bordant le canal reliant le petit port à la mer. Le goudron se mêlait bien aux odeurs de fraîchin, d’embruns et aussi aux cris des mouettes, dont des escadrilles criardes parcouraient en rase-mottes la vase creusée de rigoles noires, à marée basse.

Le dimanche, en rentrant de la marée, nous allions à Wanshaw, le chef-lieu du canton, qui nous éblouissait par son animation, ses lumières. C’est à la fête foraine que je fis la connaissance de Rébecca. Elle visait des balles de celluloïd multicolores, soulevées par un jet d’eau, dans une baraque de tir et elle me regarda du coin de l’œil, quand je m’accoudai à côté d’elle. Elle avait déjà gagné un lapin en peluche, et comme le canif que j’avais acheté était emballé dans une boîte ficelée par du ruban rouge, je me servis du ruban pour faire, au lapin, une cravate. Je vis bien qu’elle était ravie, mais nous n’avions pas encore échangé un mot. Elle gaspilla toutes les balles, et il ne lui restait plus assez d’argent pour en acheter d’autres, mais je vis bien qu’elle faisait traîner son départ en longueur, dans l’espoir que je lui adresse la parole. Encouragé, je lui dis : « Vous pouvez prendre le lapin, je n’ai pas besoin du ruban. » Puis j’eus l’inspiration de faire encore une ceinture au lapin, et nous discutâmes sur les plus jolis nœuds à lui faire. J’achetai des balles, et gagnai cette fois un appareil à faire des bulles de savon. Je fis semblant de ne pas savoir m’en servir, et elle s’appliqua à en faire d’énormes, parfaitement irisées. On essaya de jouer au badminton en soufflant sur les bulles, et plusieurs fois nous nous frôlâmes, soi-disant par inadvertance.

Je sentais, derrière moi, l’admiration de mon petit cousin Auguste, en voyant que j’avais osé, pour la première fois de ma vie, draguer une fille.

La vie devint belle, subitement, car ç’avait été un matin comme les autres, et je me demandai bien ce que j’avais fait pour mériter un tel bonheur ; mais dans le manège nommé : Himalaya, la force centrifuge me pressa contre elle, et je n’y résistai, bien sûr, pas complètement, et le vent faisait dérouler ses cheveux d’or, qui matérialisaient à leur façon la trajectoire en arc de cercle de la cabine. Mon cousin Auguste était dépassé par les événements, mais il était pris comme les autres par l’atmosphère de bonheur qui s’était installée, et je dépensai mes derniers sous pour nous payer des merguez et des frites que nous mangeâmes, debout, en regardant les gens qui hurlaient de plaisir dans le GrandHuit.

Elle me confia qu’elle habitait non loin de là avec sa mère et son beau-père, une île formée par la boucle d’une rivière et le canal à écluse qui la doublait. La négligence du gouvernement du comté faisait que le canal, envasé, ne permettait plus le passage des péniches, et que l’écluse ne servait plus. L’île n’était plus fréquentée par personne et redevenait sauvage. En allant à sa rencontre, le soir, je me frayais difficilement un chemin à travers les hibiscus en fleurs et faisais attention à ne pas marcher sur un de ces gros crapauds à la gorge écarlate qui me regardaient de leurs yeux amorphes. Il y en avait un sous presque chaque pied d’hibiscus. C’est la seule chose qui puisse me faire douter de la réalité de cette histoire, dont je me souviens pourtant très bien : ce marécage était trop parfait, il ressemblait à un rêve, ou à une bande dessinée de marécage, dont l’auteur aurait forcé le trait. Les fougères aussi étaient grandes comme des arbustes, je ne me souviens pas en avoir vues ailleurs d’aussi grandes, sauf dans les illustrations de livres sur les forêts du Secondaire, avec leur faune de dinosaures. Mais ce serait dommage si cette histoire s’avérait n’être qu’un rêve, tant j’étais heureux alors. Je préfère croire qu’elle était réelle, malgré les fougères géantes, les hibiscus en fleurs, les crapauds à gorge rouge à l’époque du frai. Rébecca était venue à ma rencontre – il ne fallait pas que sa mère me voie – et elle fixait de ses yeux pers le centre d’un tourbillon que l’eau, pourtant stagnante, formait inexplicablement autour d’une souche immergée. Je restai un moment à côté d’elle à contempler le phénomène. Elle me dit : « Il y a une grosse truite ici. Elle habite là depuis cinq ans, mais elle est tellement maligne que personne n’arrive à la prendre. » Je répondis : « On la pêchera la prochaine fois. » Le soleil couchant donnait à cette scène une douceur inégalée. J’aurais pu transposer à ce paysage de marécage les vers du Lac de Lamartine que j’avais appris à l’école et dont je ne me rappelais plus que les premières lignes suppliant le temps de suspendre son vol.

Mais je m’avançai vers elle, et le temps reprit sa marche implacable, en l’accélérant même à un point incroyable si j’en juge par mes battements de cœur et je suppose, aussi, ceux de Rébecca. Le marécage s’animait au crépuscule d’une vie ponctuée par les coassements des crapauds, toujours immobiles sous leur corolle d’hibiscus. J’embrassai Rébecca.

Une trouée se dessinait dans la végétation qui permettait de voir, de loin, l’église de Wanshaw. Il y avait des gens en noir qui attendaient l’arrivée d’un catafalque, on entendait de loin les cloches sonner. Mais la pensée qu’il y ait pu avoir un lien entre cet événement et ce qui se déroulait ici, avec Rébecca haletante et dépoitraillée sur un lit de fougères, ne m’effleura pas longtemps.

 

De profession, j’en étais réduit à cueillir au fond de la mer les coquillages que les touristes achetaient comme souvenirs, dans les bazars. À la nage, car je n’avais pas de bateau.

Sur la plage m’attendait désormais Rébecca… Rébecca… je veux dire avant tout : ses seins, ses fesses. Ils me rendaient terriblement malheureux, car j’étais dévoré par la jalousie, même si Rébecca ne me donnait aucun motif pour cela : elle passait son temps sur la plage, à m’attendre. Mais je n’étais quand même pas tranquille, au fond de l’eau, quand je ramassais mes coquillages en apnée, et j’étais habité par un sombre pressentiment. Peut-être savais-je instinctivement qu’elle était trop bien pour un pauvre pêcheur de coquillages, et que ma bonne fortune sentimentale était forcément provisoire. Je gardais mes soupçons pour moi, car je savais qu’ils étaient maladifs, et je ne voulais pas importuner Rébecca avec mes pensées de maniaque, ni lui donner de mauvaises idées. Mais c’était plus fort que moi. Je faisais durer les étreintes un temps infini, car il n’y avait que là que j’avais la certitude absolue, mathématique, irréfutable, que Rébecca était à moi, et à moi seul. Mais sous l’eau, je ne vivais plus. Je retardais le plus possible le moment d’aller pêcher, tant je craignais la torture morale qui me saisissait immédiatement, dès qu’elle était hors de vue. Elle est trop belle pour moi, en fait : je crois que c’était la cause du problème. Comment un pauvre pêcheur tel que moi pouvait-il prétendre posséder pour la vie une telle beauté ? Je me persuadais que ce n’était qu’un accident, une anomalie qui prendrait bientôt fin : ma maladie consistait aussi dans le fait que je trouvais toutes les raisons possibles pour l’alimenter, comme on appuie compulsivement sur une dent gâtée pour voir si elle vous fait toujours souffrir. Comme, de plus, j’avais le souffle plus court à cause de ces étreintes répétées et interminables, le produit de ma pêche s’en ressentait. Mon instinct me disait que cette situation ne pouvait pas durer et j’attendais la catastrophe à chaque instant. Mais la catastrophe se faisait attendre. Remontant la tête en catimini à la surface de l’eau comme un phoque, je voyais qu’elle était bien là, sur la plage, sage comme une image à m’attendre, et moi je me disais comme un imbécile que ce n’était qu’un sursis, une feinte. Elle ne se doutait de rien, aussi, et comme la plage était déserte, elle ne se gênait pas pour chercher, totalement nue, à quatre pattes et les seins pendants, des couteaux qu’elle pêchait avec une pincée de sel, pour m’aider ; ou pour s’accroupir, pour uriner. Je me traitais intérieurement de cochon, mais rien n’y faisait : c’était plus fort que moi.

Les jours se suivaient et se ressemblaient, sauf que je maigrissais, et moins je me sentais fort, moins j’avais confiance en moi. Il arriva ce qui devait arriver : en remontant la tête un jour comme un périscope de sous-marin examinant un bateau suspect, je la vis avec un garçon, dont j’appris plus tard qu’il s’appelait Callixte. Dans mon trouble, je le vis plus grand et plus fort que moi, un vrai King Kong, mais je suis sûr que j’exagérais. J’étais maigre, mais la pratique quotidienne d’un métier aussi dur physiquement m’avait forgé une santé et des muscles de fer, dans un corps trapu toutefois.