Regards croisés sur le cannabis - Étienne Quertemont - E-Book

Regards croisés sur le cannabis E-Book

Étienne Quertemont

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Beschreibung

L'impact médical, social et psychologique de la consommation du cannabis.

Qu'est-ce que le cannabis ? Quelles sont ses propriétés ? Comment agit-il sur l'organisme ? Quelle est l'étendue de son usage ? Quels sont les problèmes rencontrés lors de son usage, pour l'usager lui-même mais aussi pour la société ? Quelles sont les modalités de prise en charge ? Quel est l'état de la législation belge à ce sujet ? En dépit de l'accroissement des connaissances scientifiques à son sujet, l'usage de cannabis suscite à l'heure actuelle de nombreux débats dans lesquels s'opposent le plus souvent des arguments d'ordre idéologique. L'utilisation des données objectives existantes est le plus souvent polémique et s'attache encore trop systématiquement à exagérer ou à banaliser les risques liés à la consommation de ce psychotrope.

Cet ouvrage se propose de livrer un état des lieux dépassionné des éléments faisant l'objet d'un consensus, tant du point de vue épidémiologique que neurobiologique, clinique, psychologique et somatique. En abordant différents aspects de la consommation de cannabis, il a pour but d'apporter des réponses (ou des éléments de réponse) aux questions que peuvent se poser tous les types de public concernés par la " problématique cannabis ", qu'il s'agisse des consommateurs eux-mêmes ou de leurs proches, des intervenants de terrain, des médecins, des psychologues, des scientifiques, des hommes de loi ou des décideurs politiques.

Destiné tant aux professionnels du monde de la santé qu'aux victimes d'addictions, cet ouvrage de référence apporte un regard complet sur le cannabis.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE 

L’ouvrage apporte des éléments de réponse à tous les publics, dans un langage accessible à des lecteurs d’horizons variés, simples citoyens ou professionnels sans tomber dans la vulgarisation simpliste. - Réflexions

Auparavant, on s’est beaucoup focalisé sur les conséquences quant à la santé, constate Étienne Quertemont […] Mais les liens du cannabis avec la psychose ont suscité de nouveaux intérêts, plus centrés sur les altérations du système cognitif. - Pascale Senk, Figaro Santé

À PROPOS DES AUTEURS

Vincent Seutin
est Docteur en Médecine, Docteur en Sciences médicales, Agrégé de l’Enseignement supérieur, Professeur à l’Université de Liège et membre de la Cellule Drogues de cette même université.

Étienne Quertemont est Docteur en psychologie, Chargé de cours à l’Université de Liège et membre de la Cellule Drogues de cette même université.

Jacqueline Scuvée-Moreau
est pharmacienne, Docteure en Sciences biomédicales expérimentales, Chargée de cours adjointe à l’Université de Liège et membre de la Cellule Drogues de cette même université.

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Seitenzahl: 415

Veröffentlichungsjahr: 2013

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Cet ouvrage est dédié au Professeur A. Noirfalise, coordinateur précédent de la Cellule Drogues de l’Université de Liège. Son dynamisme a constitué un élément majeur dans l’état d’esprit pluridisciplinaire qui anime notre groupe.

Nous souhaitons également remercier Nicole Delvaux et Laurent Massotte pour leur contribution à l’élaboration de cet ouvrage.

Préface

Les auteurs de ce livre m’ont demandé de rédiger quelques mots de préface à leur travail. Non qu’ils en aient besoin. Le thème qu’ils traitent, le cannabis, est matière fort actuelle, objet de débat et de préoccupation, tant du grand public que des milieux «concernés» – consommateurs et leurs proches, agents de santé, politiciens, etc. La qualité des contributions suffit à attirer et à satisfaire le lecteur. La notoriété scientifique des auteurs se passe fort bien de toute recommandation de quelque préfacier. S’y ajoute la caution du directeur de la collection qui a accueilli l’ouvrage. La sollicitation qui m’a été faite ne peut donc ressortir de cette forme de publicité, certes discrète et bienséante, que constitue le genre «préface». Je la prends donc pour une marque d’amitié, un geste – non un devoir – de mémoire.

Voici un quart de siècle, alors Doyen de la Faculté de Psychologie et des Sciences de l’Éducation, adepte convaincu de la pluridisciplinarité, j’invitais les collègues et chercheurs que leur champ de compétence devait intéresser à l’un ou l’autre aspect du problème des drogues, à se réunir informellement, pour réfléchir ensemble au «développement de programmes de formation et de recherche dans le domaine des usages et abus des drogues licites et illicites». À ma grande satisfaction, pour ne pas dire surprise, ils répondirent nombreux. Il fut décidé de constituer une Cellule de réflexion pour le…. [suivait le long membre de phrase placé ci-dessus entre guillemets]. La formule ne se prêtait guère à un sigle ramassé. Elle indiquait une certaine ambition, en même temps qu’une certaine prudence ou modestie – on ne prétendait pour lors qu’à une réflexion –, tout en précisant l’approche choisie, dégagée des malentendus scientifiques entretenus par la dissociation entre traitement des drogues licites et illicites. Place fut faite, dès le départ, à côté des participants universitaires, à des gens de terrain, médecins, éducateurs, intervenants en soins de santé et en soutien psychologique, etc. sans lesquels tout travail en ce domaine risque de rester à distance de la réalité. Les réunions de travail se succédèrent, des colloques furent organisés, des échanges de plus en plus étroits s’établirent dans le sentiment d’une nécessaire complémentarité. Au printemps 1987, témoin précoce de l’esprit qui animait la Cellule, sortait de presse un fascicule de la revue Nouvelles de la Science et des Technologies, intitulé «Drogue – Du neurone au code pénal», qui réunissait deux douzaines de collaborateurs. Parmi eux quelques uns ont disparu, ou m’ont suivi dans la retraite. Mais, heureuse surprise, une demi-douzaine se retrouvent dans les auteurs de ce livre, en compagnie de nouveaux venus, pour la plupart appartenant à des services déjà représentés dès l’origine de la cellule. Le flambeau, cédé d’abord au Professeur Noirfalise, s’est donc transmis, jusqu’à nos jours, aux mains du Professeur Seutin. Celui-ci savait, en m’offrant de préfacer cette œuvre collective, qu’elle me réjouirait beaucoup, car quoi de plus gratifiant que de découvrir, longtemps après, qu’un projet auquel on avait consacré un moment a été poursuivi par la génération suivante, et porte les meilleurs fruits. La distance est grande entre l’ouvrage offert ici au public et les échantillons de recherches présentés dans la revue de 1987, – montrant leurs potentialités de développement, mais aussi les lacunes quant à certains aspects de l’étude des drogues en Communauté française de Belgique. Les potentialités se sont réalisées, en partie du moins, et les lacunes ont été partiellement comblées.

L’œuvre collective que le lecteur va découvrir est à maints égards exemplaire. Par le choix de la drogue étudiée, le cannabis, à la limite du licite et de l’illicite, avec ce que cela entraîne d’ambiguïté et d’extrémisme dans le jugement. Par l’enchaînement des chapitres, des données neurobiologiques de base aux aspects sociaux, chaque palier apportant un nouveau regard sans perdre de vue ce qui précède. Par la richesse de l’information synthétisée. Par la discussion nuancée des connaissances accumulées, des interrogations qui subsistent, des positions divergentes. Par l’explicitation de la démarche scientifique sous-jacente, où prudence et rigueur évitent le ton de certitude que prennent si souvent les scientifiques lorsqu’ils s’adressent à un public plus large que celui des spécialistes. Par la clarté d’écriture, qui rend d’un bout à l’autre le texte accessible, et même captivant. On ne peut que souhaiter que les équipes réunies ici s’engagent dans une entreprise analogue consacrée à d’autres drogues, ou groupes de drogues.

Marc Richelle, Professeur émérite de l’Université de Liège, mai 2010

Introduction

En dépit de l’accroissement des connaissances scientifiques à son sujet, l’usage de cannabis suscite à l’heure actuelle de nombreux débats dans lesquels s’opposent le plus souvent des arguments d’ordre idéologique. L’utilisation des données objectives existantes est le plus souvent polémique et s’attache encore trop systématiquement à exagérer ou à banaliser les risques liés à la consommation de ce psychotrope. Il nous a semblé important de proposer un état des lieux dépassionné des éléments faisant l’objet d’un consensus, tant du point de vue épidémiologique que neurobiologique, clinique, psychologique et somatique.

Le but de cet ouvrage est d’apporter des réponses (ou des éléments de réponse) aux questions que peuvent se poser tous les types de publics concernés par la «problématique cannabis», qu’il s’agisse des consommateurs eux-mêmes ou de leurs proches, des intervenants de terrain, des médecins, des psychologues, des scientifiques, des hommes de loi ou des décideurs politiques. Les données présentées se veulent accessibles à des lecteurs de formations variées, sans toutefois tomber dans une vulgarisation extrême.

Différents aspects de la consommation de cannabis seront donc envisagés dans le but de répondre aux questions suivantes:

Qu’est-ce que le cannabis?

Quelles sont ses propriétés?

Comment agit-il sur l’organisme?

Quelle est l’étendue de son usage?

Quels sont les problèmes rencontrés lors de son usage, pour l’usager lui-même mais aussi pour la société?

Quelles sont les modalités de prise en charge?

Quel est l’état de la législation belge à ce sujet?

Le cannabis est utilisé depuis des millénaires pour ses propriétés psychotropes, c’est-à-dire sa capacité à induire des modifications de la perception, des sensations, de l’humeur, de la conscience et d’autres fonctions psychologiques et comportementales. Le Chapitre 1 est consacré à une description de la plante de Cannabis, à l’historique de sa consommation, aux modes de culture, aux modes d’utilisation et au devenir des principes actifs absorbés dans l’organisme. Des progrès importants ont été réalisés ces dernières années dans la compréhension des mécanismes neurobiologiques sous-tendant les effets du cannabis et permettent de mieux évaluer son potentiel toxique et sa capacité à induire des phénomènes de dépendance. Le Chapitre 2 est consacré aux mécanismes d’action du cannabis et explique plus particulièrement l’interaction entre les principes actifs de la plante et des récepteurs cannabinoïdes endogènes présents au niveau de différents systèmes neuronaux. Ce chapitre permet d’établir un lien entre divers effets du cannabis et certaines cibles spécifiques au sein de l’organisme. Le Chapitre 3 s’intéresse aux propriétés toxicomanogènes potentielles du cannabis et établit une comparaison avec d’autres types de drogues. Il traite également du risque d’escalade vers la consommation de drogues qualifiées de plus «dures» telles que l’héroïne et la cocaïne. Bien que le cannabis soit essentiellement consommé à des fins récréatives, certaines de ses propriétés liées aux fonctions physiologiques du système cannabinoïde endogène pourraient s’avérer intéressantes en thérapeutique. La première partie du Chapitre 4 fait le point sur les usages médicaux potentiels des cannabinoïdes. La seconde partie du Chapitre 4 attire l’attention sur les effets néfastes du cannabis sur la santé physique, notamment sur la respiration et le système cardio-vasculaire. Le Chapitre 5 s’intéresse aux effets du cannabis sur la santé psychique du consommateur en faisant le point sur des problèmes fréquemment rapportés au niveau mnésique et motivationnel. L’accent est particulièrement mis sur l’accroissement du risque psychotique lié à la consommation de cannabis pendant l’adolescence. Si l’usage de cannabis est susceptible de poser des problèmes au consommateur lui-même, qu’en est-il de son entourage et de la société en général? Connaître les effets sociaux de la consommation abusive de cannabis et les publics concernés est particulièrement utile pour lutter efficacement contre les conséquences négatives de sa consommation. De plus en plus de consommateurs de cannabis sont incapables de gérer leur consommation et font appel à des services d’aide; le Chapitre 6 fait le point sur les modes de prise en charge de l’usage problématique de cannabis et se termine par l’expérience de la Clinique du Cannabis à Bruxelles. Actuellement le cannabis est le produit illicite le plus consommé dans de nombreux pays européens et la Belgique se situe parmi les gros consommateurs; le Chapitre 7 est consacré aux données épidémiologiques belges et européennes et permet d’avoir un bon aperçu des types d’usages les plus fréquents et de la population la plus concernée. Le Chapitre 8 est consacré aux effets sociaux du cannabis et propose des pistes intéressantes pour de futures actions de prévention et de réduction des risques. Dans la continuité des aspects sociaux, le Chapitre 9 offre une réflexion générale sur les «bonnes» raisons qui poussent les candidats potentiels à la consommation de psychotropes à se lancer dans une consommation effective. Malgré de nombreux articles dans la presse concernant la dépénalisation du cannabis, le public se pose encore beaucoup de questions concernant le contenu réel des textes de loi réglementant l’usage, la détention et la vente du cannabis en Belgique; le Chapitre 10 fait le point sur la question en retraçant l’évolution des lois depuis 1818.

Chapitre 1

Le cannabis: historique, culture et modes d’utilisation

Laetitia Theunis, Benjamin De Backer et Corinne Charlier

1.1 LA PLANTE ET SES DIFFÉRENTES VARIÉTÉS (RICHARD & SENON, 2000)

Le cannabis est l’appellation scientifique du chanvre. Il s’agit d’une plante à fleurs (phanérogame angiosperme) appartenant à la famille des Cannabaceae. Cette plante annuelle a de grandes feuilles vertes palmatiséquées très caractéristiques. Les folioles elliptiques formant les feuilles, à bords dentés, de couleur verte plus ou moins foncée et de longueur inégale, sont au nombre de cinq ou sept, parfois neuf. La tige est droite, dressée, cannelée, plus ou moins ramifiée. Toutes les parties de la plante sont recouvertes de poils duveteux (Figure 1.1).

Bien qu’elle puisse être monoïque1, la plante de cannabis est le plus souvent dioïque; il existe ainsi des plants mâles et des plants femelles. Cette différenciation sexuelle se manifeste par des inflorescences spécifiques et un dimorphisme sexuel. Les fleurs mâles sont composées de cinq sépales et cinq étamines et assemblées en panicules (grappes). Elles sont de couleur verte et mesurent environ trois mm. Les fleurs femelles sont groupées en cymes compactes, drues, entremêlées de bractées2. De plus, les plantes mâles sont généralement plus grandes, plus fines et de cycle de vie plus court que les plantes femelles. Les abeilles étant plus attirées par les fleurs mâles que par les fleurs femelles, la reproduction-pollinisation se fait principalement par voie aérienne.

Il n’existe qu’une seule espèce de cannabis, Cannabis sativa, appartenant à la famille des Cannabaceae. On considère habituellement l’existence de trois variétés, ou sous-espèces, différentes: Cannabissativa subsp. sativa, Cannabis sativa subsp. indica et Cannabis sativa subsp. Ruderalis.

Figure 1.1a) Plante mâle – b) plante femelle, stade avancé (photos B. De Backer)

Le Cannabis sativa subsp. sativa vient des régions tempérées (Europe, Europe de l’Est) et équatoriales (Hillig, 2005). Il s’agit du chanvre textile ou chanvre à fibres, cultivé en Europe pour ses fibres (tissus, cordages) et pour ses graines oléagineuses, connues sous le nom de chènevis. Les plants sont grands et fins. Ils peuvent atteindre deux ou trois mètres, et même jusqu’à six mètres dans des conditions de culture idéale. Le port est élégant et la couleur, très caractéristique, va du vert grisâtre ou brun verdâtre. Les plants de première génération étaient sélectionnés parce qu’ils contenaient peu de dérivés cannabinoïdes psychotropes3. Par la suite, l’industrie a travaillé à la production de plantes de cannabis à fibres à teneur en cannabinoïdes basse et contrôlée, c’est-à-dire de deuxième et troisième générations. Ces plants sont dépourvus d’activité psychotrope.

Le Cannabis sativa subsp. indica ou chanvre indien provient de pays chauds: Asie du Sud, Afrique et Amérique Latine (Hillig, 2005). Ce chanvre est plus petit, plus trapu que le chanvre à fibres, et ne produit que très peu de fibres. En revanche, afin de se protéger de la sécheresse, il produit une résine qui est présente en abondance dans les feuilles et les sommités fleuries. Cette résine est riche en substances psychoactives, parmi lesquelles figure le Δ9-trans-tétrahydrocannabinol ou THC, principal produit responsable des effets psychotropes du Cannabis.

Le Cannabis sativa subsp. ruderalis est moins répandu et proviendrait d’Asie Centrale (Hillig, 2005). Il est pauvre en THC mais il fleurit très vite. Il est parfois utilisé lors de croisements pour accélérer la floraison.

De nombreuses lignées sont issues de croisements entre ces trois variétés principales. On les désigne sous le terme d’hybrides4. Les critères de sélection des hydrides «à drogue» mis en avant sont bien évidemment la teneur en cannabinoïdes, mais également le potentiel de rendement, la précocité et la durée de la floraison, le port végétatif (qui permettra ou non la culture en intérieur), la résistance aux maladies, etc.

Au vu du nombre de variétés disponibles chez les grainetiers d’Europe et d’Amérique du Nord, le secteur de la création variétale et de la vente de graines de cannabis récréatif semble florissant. Il a certainement profité des nouvelles possibilités offertes par le développement de la vente en ligne via des sites internet.

1.2 HISTORIQUE DE L’UTILISATION DU CANNABIS (GALLAND, 2000)

En 1753, Linné restitua au chanvre l’appellation latine classique dont il était issu: le cannabis, étymologiquement canna «roseau» et bis«deux fois» pour signifier roseau à deux sexes. Le terme est probablement dérivé également de l’hébreu kanneb, lui-même apparenté à l’assyrien quanabu et au persan kanaba. Ce catalogue des origines du mot cannabis nous rappelle que l’histoire du chanvre se confond avec celle de l’Humanité.

1.2.1 Utilisation des propriétés psychotropes

L’usage thérapeutique du cannabis aurait vu le jour, en Chine et en Inde, 4 000 ans avant notre ère. Ainsi, l’empereur chinois Sheng-Nung préconisait l’emploi de chanvre pour soigner les rhumatismes, la constipation et le béribéri5. Ses propriétés analgésiques ont également été exploitées. En Inde, le chanvre avait la vertu de soulager la détresse morale et physique.

Par la suite, au rythme des guerres et des conquêtes, la consommation de cannabis psychotrope va s’étendre d’Asie centrale en Afrique, en passant par le Moyen-Orient. L’arrivée du chanvre sur les territoires européens et américains n’aura lieu que bien plus tard. Au xixe siècle, en raison de ses vertus pharmaceutiques, mais également grâce à son activité psychotrope, le cannabis fut très apprécié dans les milieux intellectuels. Alexandre Dumas, Théophile Gautier et d’autres artistes, Nerval et Delacroix, ouverts à de nouvelles aventures psychiques avaient ainsi fondé à Paris, le «club des Haschischins», groupe voué particulièrement à l’étude et à l’expérience du haschich, c’est-à-dire la résine de cannabis.

En 1845, Jacques-Joseph Moreau de Tours, médecin, écrit un ouvrage intitulé «Du haschisch et de l’aliénation mentale», où il voit dans l’action du cannabis «un moyen puissant, unique, d’exploration en matière de pathologie mentale»; Moreau de Tours recommande rapidement l’usage du cannabis (Dawamesk6) comme traitement de l’ensemble des troubles mentaux.

Entre 1850 et 1900, les salons fumoirs inaugurés à Paris par Théophile Gautier sont copiés partout en Europe et aux États-Unis où l’on voit se multiplier des «salons turcs» ou des «hashish parlours». En 1880, il existait dans la seule ville de New York plus de cinq cents salons où l’on consommait du haschich et ce jusqu’aux années 1930, période où le cannabis deviendra synonyme de fléau au plan mondial. Comment en est-on arrivé là?

Deux facteurs importants vont intervenir:

1) On constate à cette époque aux États-Unis, en réaction à l’arrivée de nouveaux immigrants, une tendance à assimiler et à associer ces étrangers (que les habitants considèrent inférieurs économiquement et moralement) aux drogues qu’ils amènent avec eux, en l’occurrence la marijuana7 pour les Mexicains, les Jamaïcains et les Noirs.

2) À cette époque de grandes tensions sociales, médecins et pharmaciens s’unissent pour protéger leur monopole thérapeutique. Les prescripteurs deviennent les seuls détenteurs du savoir concernant l’usage des drogues. Ils préconisent l’abstinence et la prise en charge médicale du consommateur de cannabis qui devient alors un malade qu’il faut guérir de ses habitudes de consommation.

1.2.2 Utilisation des fibres

L’usage du cannabis dans le but d’exploiter ses fibres aurait débuté il y a plus de 10 000 ans. Les Chinois s’en servaient alors pour fabriquer leur papier. Par la suite, les Romains en ont fait des câbles. Au xixe siècle, il était abondamment planté et récolté en Espagne, au Portugal, aux Pays-Bas, en France et en Angleterre, nations dont la flotte marine avait grand besoin de ces fibres pour leurs voiles et cordages. Actuellement, il est utilisé pour la réalisation de papiers spéciaux, de matériaux d’isolation, etc.

1.3 LA CULTURE DU CANNABIS

Le cannabis est capable de pousser sous la grande majorité des climats. De sa région d’origine, il a accompagné migrations et conquêtes pour se répandre sur tous les continents. De nos jours, selon l’Observatoire International de la Consommation de Stupéfiants, on trouve encore du cannabis poussant à l’état sauvage dans plusieurs pays de l’Asie du Sud, notamment en Inde, au Népal et au Sri Lanka. C’est une plante qui affectionne les climats ensoleillés et chauds. Elle apprécie les sols de type calcaire et azoté, un pH8 neutre ou légèrement acide.

Selon les conditions climatiques et les conditions de culture (à l’air libre ou sous serre), la teneur en THC peut varier de façon considérable. Dans les zones tempérées, la plante multiplie les fibres et réduit sa teneur en résine. Dans les régions chaudes, elle sécrète plus de résine au détriment des fibres, ce qui lui permet de résister à la dessiccation. En climat tempéré, la teneur en résine n’excède pas 2 à 3%, tandis que dans les régions chaudes, elle peut atteindre 20%, voire 30%.

1.3.1 Culture «indoor», à l’intérieur (Toonen, Ribot, & Thissen, 2006)

Jusque dans les années 80, les cultures de cannabis se pratiquaient essentiellement à l’extérieur. Ces cultures, fortement influencées par les conditions météorologiques et la longueur du jour, comportaient un certain nombre de risques pour les cultivateurs. Les vols étaient notamment fréquents et les interventions de la police aboutissaient à la destruction des plantes.

Dans les années 80, la culture de cannabis «indoor» a débuté aux Pays-Bas, afin de se soustraire à la police et de devenir moins dépendante des conditions environnementales. Elle s’est alors professionnalisée: a) par l’utilisation de plantes femelles non pollinisées (sinsemillia), la prévention de la pollinisation provoquant une augmentation de la quantité de résine produite et des teneurs en THC; b) par une sélection des graines via la réalisation de croisements entre les meilleures variétés; c) par la culture de boutures provenant de plants mères de très haute qualité, dans des conditions contrôlées. Des systèmes d’hydroculture sont notamment utilisés. L’hydroponie consiste à cultiver des plantes sur un substrat neutre et inerte (sable, billes d’argile), irrigué par un courant de solution apportant les sels minéraux et nutriments indispensables à la croissance. Cette méthode permet une culture tout au long de l’année, avec quatre à six récoltes par an.

Aujourd’hui, avec des conditions optimales de croissance, en combinaison avec des engrais organiques ou chimiques de plus en plus efficaces, des boutures de plantes sélectionnées à haut potentiel et à croissance toujours plus rapide donnent des rendements importants en fleurs femelles contenant des teneurs en THC très élevées. Chez les «petits cultivateurs», cette culture est majoritairement biologique, c’est-à-dire sans adjonction de pesticides, d’insecticides ou de fongicides chimiques. Les nuisibles sont alors détruits par des produits biologiques ou par l’introduction d’un prédateur naturel au sein de la culture. Les producteurs spécialisés dans la culture «indoor» intensive semblent moins précautionneux et utilisent parfois des pesticides chimiques au début de la phase de croissance de la plante.

1.3.2 Culture «outdoor», à l’extérieur: exemple du Maroc

En France, 80 à 90% du cannabis consommé, principalement sous forme de résine, proviendrait de la région du Rif (Maroc) (Stambouli, El Bouri, Bellimam, & El Karni, 2005).

Au Maroc, on estime à 200 000 le nombre de familles, soit un million de personnes, vivant du commerce du cannabis. Son caractère illégal et la qualité non périssable du produit fini (le haschich) rend cette culture plus rentable que les cultures vivrières9 habituelles. La culture du cannabis se répand sur plus de 100 000 hectares et déborde du Rif, au sud et dans l’Ouest où elle atteint presque Tanger. On y produit annuellement 1 000 à 1 500 tonnes selon les conditions climatiques. La culture du cannabis dans le Rif est une monoculture intensive posant de véritables problèmes écologiques. Les hauts rendements sont atteints par un abus d’engrais et de pesticides à raison d’une tonne à l’hectare. L’extension des surfaces provoque une déforestation de 1 000 hectares par an dans une région déjà érodée par l’élevage des chèvres. Cette désertification est accrue par les pompages dans la nappe phréatique nécessaires à l’arrosage des cultures. Pendant longtemps, ni l’État ni la police n’ont agi pour s’opposer à cette culture. Les paysans se sentaient autorisés à cultiver jusqu’au bord des routes. Mais aujourd’hui, sous la pression des autorités internationales, le Maroc a pris des mesures pour enrayer cette culture illégale. Ainsi, entre 2004 et 2005, les surfaces de culture ont diminué de 40%, même si le Maroc continue à être le premier pays exportateur de résine en Europe.

Le transport du cannabis, depuis son lieu de production jusqu’aux laboratoires où la poudre de résine est transformée en «barrettes» de haschich (voir plus loin), se fait par des ânes, dressés pour circuler seuls dans les montagnes. La drogue à destination de l’Europe est acheminée par bateau, souvent jusqu’à Malaga, mais aussi par camion, hélicoptère et avion.

1.4 COMPOSITION CHIMIQUE DU CANNABIS

Plusieurs centaines de composés différents ont été identifiés dans les plants de cannabis. Parmi ceux-ci, on compte des huiles essentielles à composés terpéniques, des flavonoïdes, des sucres, des acides gras… Les constituants les plus intéressants au plan pharmacologique sont les cannabinoïdes (Figure 1.2). Il s’agit de dérivés phénoliques non azotés du benzopyrane. Plus d’une soixantaine ont été retrouvés dans le cannabis (Hillig & Mahlberg, 2004). Ces dérivés terpéniques sont concentrés dans la sécrétion résineuse de la plante, produite par des glandes présentes principalement au niveau des sommités florales, ainsi que dans les feuilles dans une moindre mesure. Les cannabinoïdes sont présents en beaucoup plus faible quantité dans les tiges et les graines.

Les principaux représentants de ce groupe sont le Δ9-tétrahydrocannabinol (THC)10, le cannabinol (CBN) et le cannabidiol (CBD).Le THC et le CBD sont présents dans la plante fraîche et dans les échantillons récemment préparés, au contraire du CBN. En effet, le CBN n’est pas un cannabinoïde naturel mais un produit de dégradation du THC, formé par oxydation. En plus de ces trois composés, il existe plus de soixante cannabinoïdes connus d’origine végétale qui sont produits en quantité variable par les différentes variétés de cannabis.

Dans la plante, les cannabinoïdes sont synthétisés sous une forme acide, carboxylée (acides tétrahydrocannabinoliques A et B, acide cannabidiolique etc.) et sont donc majoritairement présents sous cette forme. Ces dérivés acides sont instables et facilement convertis en formes neutres par la chaleur, particulièrement lorsque le cannabis est fumé ou cuit pour la préparation des «space cakes». Contrairement aux formes acides, ionisées et non liposolubles, les formes neutres sont non ionisées et donc liposolubles; elles traversent dès lors facilement la barrière hémato-encéphalique11 pour atteindre le cerveau, siège des effets psychotropes de la drogue.

Des teneurs différentes en THC et en cannabidiol totaux, formes neutres et acides additionnées, permettent de distinguer trois types de chanvre (Hillig & Mahlberg, 2004).

Le type «drogue» est caractérisé par une forte teneur en THC (> 0,3%) et une très faible teneur en CBD (< 0,5%). Le cannabis est considéré à drogue quand le résultat de l’équation suivante est supérieur à l’unité:

où % THC est la concentration en THC total ramenée sur la concentration totale en cannabinoïdes et exprimée en%; % CBN est la concentration en CBN ramenée sur la concentration totale en cannabinoïdes et exprimée en%; % CBD est la concentration en CBD total ramenée sur la concentration totale en cannabinoïdes et exprimée en%.

Figure 1.2Formules chimiques des principaux cannabinoïdes

Le type «fibre» est défini par une très faible teneur en THC (< 0,2%) et une teneur élevée en CBD (> 0,5%). Le cannabis est considéré à fibres quand le rapport calculé par l’équation ci-dessus est inférieur à l’unité.

Il existe également un type dit «intermédiaire», à teneurs élevées en THC ainsi qu’en CBD.

1.5 FORMES ET MODES D’UTILISATION DU CHANVRE À DROGUE

1.5.1 Formes d’utilisation

Le cannabis à usage récréatif est utilisé sous trois formes: marijuana, haschich et huile de haschich. On les différencie, tout d’abord selon leur teneur en THC, et ensuite sur base de leur méthode de préparation à partir des plantes femelles.

La marijuana est caractérisée, par rapport aux autres formes de consommation, par une plus faible teneur en THC (par le passé de l’ordre de 2 à 6%). Il s’agit de la forme la plus commune des dérivés du cannabis. Elle est composée des extrémités florales des plants femelles (Palazzolo, 2005). Celles-ci sont souvent mêlées de feuilles, éventuellement de tiges agglomérées sous pression. Le tout est séché à l’abri de la lumière et de l’humidité, et réduit en fines lamelles. La texture ressemble à celle d’un thé grossièrement haché. Son odeur est forte et caractéristique. Depuis quelques années apparaissent aux Pays-Bas des variétés d’herbe de cannabis fortement dosées en THC, issues de nombreux croisements et de sélection des variétés les plus puissantes (super skunk, haze, white widow…). Les taux en THC varient fréquemment entre 15 et 20%, pouvant atteindre 25%. D’autres dénominations existent pour la marijuana: herbe, kif (Maroc), Ganja (Jamaïque) beuh, marie-jeanne, yobi.

Le haschich présente une plus forte teneur en THC, de 5 à 40%. Il est également appelé «résine de cannabis». Sa préparation relève de deux méthodes bien distinctes. La première, très artisanale, consiste à frotter entre ses mains les parties résineuses de la plante encore sur pieds, et ensuite à récolter la pâte qui adhère à la peau et à la pétrir pour fermer les fissures et les pores du haschich. La seconde consiste à tamiser les feuilles et les extrémités fleuries de la plante, préalablement séchées. La poudre brunâtre ou jaunâtre ainsi obtenue est compressée sous forme de «galettes» ou de «barrettes». La taille de ces barrettes peut être très variable, les gros exemplaires sont désignés par le nom de «savonnettes». Il faut généralement 45 à 70 kg d’herbe pour faire un kg de haschich. Parce qu’il est vendu au poids, ce produit est souvent coupé par des substances plus ou moins toxiques, tels le henné, le cirage ou la paraffine. D’autres dénominations existent pour le haschich: shit, teushi, teush, teuteu, chichon, hash, bédo.

L’ huile de haschich contient une très forte teneur en THC (> 50%) (Palazzolo, 2005). C’est un liquide visqueux, brun-vert à noirâtre, d’odeur vireuse (nauséabonde). Elle est obtenue à partir de la macération des parties résineuses de la plante dans de l’alcool à 90°. Cet extrait est exposé au soleil afin d’évaporer l’alcool. Le produit ainsi obtenu est solidifié par chauffage dans le but de le rendre plus manipulable et de permettre ainsi sa commercialisation.

1.5.2 Modes d’utilisation

Marijuana, haschich et huile de haschich peuvent être inhalés selon de nombreuses techniques ou ingérés dans diverses préparations.

La marijuana et le haschich se fument communément, mélangés à du tabac, à l’aide d’une pipe (pipes à Kif) ou dans une cigarette; on parle dans ce dernier cas de joint ou de pétard. Certains consommateurs fument le cannabis en utilisant un narguilé, pipe orientale à long tuyau communiquant avec un flacon d’eau aromatisée que la fumée traverse avant d’être inhalée, ou un chillum (pipe évasée d’origine afghane).

Un moyen apparu récemment pour l’inhalation du cannabis est le vaporisateur, également utilisé en phytothérapie ou en aromathérapie. Son principe consiste à chauffer des échantillons de cannabis à une température suffisante pour former des vapeurs chargées en cannabinoïdes actifs, mais inférieure au point de combustion du matériel végétal. La vapeur est ensuite refroidie et inhalée. La vaporisation est un procédé fiable de délivrance du THC, sans les effets néfastes de la fumée et des produits d’origine pyrolytique associés.

La marijuana peut également être ingérée sous forme de thé ou dans des préparations comme le Bhang, boisson à base de lait consommée en Inde. Mélangée à du beurre, elle forme une préparation appelée beurre de Marrakech, utilisé dans des «space-patisseries». En Suisse, elle est même utilisée dans les fondues au fromage. Le haschich peut lui aussi être incorporé à des aliments (space cake, Pot Pie, Hash Brownie). Certaines préparations culinaires du Moyen-Orient (par exemple, une confiture, le dawamesk) sont aromatisées au haschich.

L’huile de haschich, quant à elle, est utilisée à la goutte sur une cigarette ou dans des mets cuisinés. Lorsqu’elle est consommée telle quelle, elle possède des effets hallucinogènes. Son usage est peu répandu.

La consommation de cannabis par voie intraveineuse est exceptionnelle (Palazzolo, 2005).

1.6 DONNÉES PHARMACOCINÉTIQUES (VOIR ENCART 1.1)

1.6.1 Absorption des cannabinoïdes

La voie d’administration et le type de préparation consommée déterminent essentiellement le taux d’absorption de la drogue.

a. Administration par inhalation

L’inhalation, principale voie d’administration du cannabis, est une méthode efficace et rapide de délivrance du THC aux poumons et au cerveau, contribuant à son potentiel d’abus. Les pics de concentration, c’est-à-dire les concentrations maximales observées, obtenus après inhalation sont légèrement inférieurs à ceux obtenus après administration par voie intraveineuse (Huestis, 2005). La biodisponibilité (voir Encart 1.1) du THC après inhalation varie de 2 à 56%, ceci étant en partie dû à la variabilité intra- et interindividuelle dans la dynamique d’inhalation, qui contribue à l’incertitude de la dose délivrée. Le nombre, la durée et l’espacement des bouffées, le volume d’inhalation ainsi que le temps de rétention de la fumée, influencent largement le degré d’exposition à la drogue. L’anticipation des effets plaisants du cannabis peut aussi jouer sur la dynamique d’inhalation. Il a été démontré que des sujets sont capables de modifier leur manière de fumer des cigarettes de haschich pour obtenir des concentrations plasmatiques en THC plus élevées, lorsqu’ils s’attendaient à recevoir de la drogue, en comparaison avec des cigarettes qu’ils pensaient sans cannabis (Huestis, 2005).

L’absorption du THC se fait très rapidement. Le THC est détecté dans le plasma immédiatement après la première bouffée tirée sur une cigarette à la marijuana, cette bouffée étant directement accompagnée par le début des effets cannabiques (Huestis, 2005). Les concentrations sanguines augmentent rapidement et les pics sont atteints sept à dix minutes après le début de l’inhalation. Ces concentrations plasmatiques maximales dépendent de la dose administrée et peuvent varier de 5 à 300 ng/mL en neuf minutes selon la teneur en THC (INSERM, 2001). À dose égale, de larges différences de concentrations sont observées entre individus, même lorsque des paramètres comme le nombre de bouffées, la longueur de l’inhalation, le temps de rétention et le délai entre bouffées sont contrôlés; ces différences sont dues au fait que les sujets fument malgré tout avec des profondeurs d’inhalation variables, ce qui leur permet d’ajuster la dose de THC absorbée. Les concentrations moyennes en THC sont approximativement égales à 60% et 20% des concentrations maximales, respectivement quinze et trente minutes après l’inhalation (Huestis, 2005).

b. Administration orale

On dispose de relativement peu d’études sur la pharmacocinétique du THC et de ses métabolites suite à une administration orale de cannabis. Le THC est facilement absorbé au niveau digestif, grâce à sa bonne liposolubilité qui lui permet de traverser aisément les membranes des cellules du tube digestif. Cependant, cette absorption est plus lente que lorsque le cannabis est inhalé, avec des pics de THC plus faibles et retardés. Des pics de concentrations plasmatiques ont été observés quatre à six heures après l’ingestion de 15 à 20 mg de THC dans l’huile de sésame, qui est utilisée dans les formes à usage thérapeutique (voir Chapitre 4). La biodisponibilité orale du THC varie de 4 à 20% et est influencée par des facteurs comme sa dégradation dans l’estomac et un effet de premier passage significatif au niveau du foie (Huestis, 2005; voir Encart 1.1).

1.6.2 Distribution du THC

Le THC est une molécule fort lipophile; il se distribue rapidement dans tous les tissus riches en lipides et hautement vascularisés, notamment le cerveau, les poumons et le foie. La fixation tissulaire du THC est donc forte et responsable, avec le métabolisme hépatique, d’une diminution rapide des concentrations plasmatiques après arrêt de l’administration. Les tissus moins vascularisés, notamment le tissu adipeux, accumulent le THC plus lentement, lorsque celui-ci se redistribue à partir du compartiment vasculaire. Lors d’une exposition prolongée à la drogue, le THC et ses dérivés se concentrent dans les graisses et peuvent y être retenus durant de longues périodes (Huestis, 2005). Des cannabinoïdes ont été détectés dans des biopsies de tissu adipeux, quatre semaines après la dernière consommation de cannabis (INSERM, 2001).

Encart 1.1 Notions de pharmacocinétique

Avant d’aborder les données pharmacocinétiques concernant le cannabis, il peut être opportun de préciser quelques notions de base dans ce domaine. De manière générale, pour produire ses effets thérapeutiques/comportementaux, un médicament/drogue doit se trouver à une concentration suffisante au niveau de son site d’action. Pour les substances psychotropes telles que le THC, ce site d’action est le système nerveux central. Cette concentration dépend de la dose administrée mais aussi de différents facteurs tels que l’absorption, la distribution, la métabolisation et l’excrétion. Ces processus impliquent un passage à travers des membranes cellulaires principalement constituées de lipides et donc une bonne liposolubilité du produit (les substances présentant une bonne liposolubilité sont qualifiées de lipophiles). La pharmacocinétique est l’ensemble des divers paramètres et facteurs qui déterminent l’évolution des concentrations d’une substance dans les différents organes. Parmi ceux-ci:

la biodisponibilité est le paramètre qui mesure le pourcentage de la dose administrée arrivant dans la circulation systémique; par définition la biodisponibilité d’un médicament administré par voie intraveineuse est de 100%; la biodisponibilité d’une substance donnée peut être hautement variable en fonction du mode d’administration, par exemple par voie orale, par inhalation ou par injection;le temps de demi-vie biologique ou temps de demi-vie d’élimination est le temps nécessaire pour que la concentration du produit diminue de moitié dans le plasma;l’effet de premier passage correspond au fait que la substance active peut subir une métabolisation hépatique avant d’atteindre la circulation générale; les substances ingérées oralement et qui sont donc absorbées au niveau gastro-intestinal passent en effet dans le foie où une quantité plus ou moins importante peut être métabolisée avant d’entrer dans la circulation générale; cette diminution de la quantité disponible de substance suite au passage dans le foie est qualifiée d’effet de premier passage;la clairance est la mesure de la capacité corporelle à éliminer le médicament ou la drogue;la métabolisation correspond à la transformation de la substance absorbée par différents systèmes enzymatiques de l’organisme; les produits de cette transformation sont appelés des métabolites; on parle d’un métabolite actif lorsque le produit de la métabolisation est une molécule qui produit des effets pharmacologiques qui peuvent être similaires ou différents de la substance d’origine; par opposition, un métabolite inerte est un produit de dégradation qui n’exerce pas d’effet pharmacologique notable.

Chez la femme enceinte, le THC passe facilement la barrière placentaire grâce à sa lipophilie et est retrouvé dans la circulation sanguine du fœtus. Les concentrations sanguines fœtales observées sont égales, voire supérieures, à celles mesurées chez la mère (INSERM, 2001). L’imprégnation fœtale est facilement mise en évidence par la présence de divers métabolites du THC dans le méconium12 après la naissance. À partir du plasma, le THC se concentre également dans le lait maternel grâce à sa haute lipophilie, exposant ainsi le nouveau-né au THC consommé par la mère durant la période d’allaitement.

1.6.3 Métabolisme des cannabinoïdes (Huestis, 2005; INSERM, 2001)

a. Métabolisme hépatique

Métabolisme du THC

La métabolisation du THC provoque l’apparition de plus de cent métabolites, mais les composés prédominants sont les suivants:

le 11-hydroxy-tétrahydrocannabinol (11-OH-THC), métabolite actif dont les propriétés psychotropes sont équivalentes à celles du THC;

le 8-D-hydroxy-tétrahydrocannabinol (8-D-OH-THC), métabolite potentiellement psychoactif, mais dont la participation aux effets du cannabis est négligeable, étant donné son métabolisme très rapide et ses très faibles concentrations;

le 8-D,11-dihydroxy-tétrahydrocannabinol (8-D,11-di-OH-THC) et le 8-D-hydroxy-tétrahydrocannabinol (8-D-OH-THC), deux composés dérivant des précédents mais moins psychoactifs; l’excrétion du 8-D,11-di-OH-THC dans l’urine serait un bon marqueur de l’usage récent de cannabis;

le 11-nor-9-carboxy-tétrahydrocannabinol (THC-COOH), métabolite acide ne possédant aucune activité pharmacologique. Il est obtenu par oxydation du 11-OH-THC et apparaît dans les minutes suivant l’inhalation au niveau plasmatique. Au fil du temps suivant la consommation, les concentrations en THC-COOH augmentent tandis que celles de THC décroissent. Les concentrations en THC-COOH deviennent supérieures à celles du THC 30 à 45 minutes après l’arrêt de l’inhalation. Le THC-COOH est l’un des deux produits de fin de biotransformation du THC dans la majorité des espèces, dont l’homme.

Le schéma du métabolisme est illustré dans la Figure 1.3.

Figure 1.3Métabolisme du THC

Après la phase de distribution initiale, l’étape limitante dans le métabolisme du THC est la redistribution des dépôts lipidiques vers le sang (Huestis, 2005). Il n’a pas été observé de différence significative de métabolisme entre hommes et femmes.

Métabolisme du CBD

Le métabolisme du CBD est similaire à celui du THC. Comme pour le THC, le CBD est sujet à un intense effet de premier passage lors de la consommation orale, cependant. Contrairement au THC, une large proportion de la dose est excrétée dans les fèces sous forme inchangée. Les résultats d’études sur une possible modification des propriétés pharmacocinétiques du THC par le CBD sont controversés. Le CBD a inhibé la formation des métabolites du THC in vitro. In vivo, les propriétés pharmacocinétiques du THC n’ont pas été affectées, excepté un léger ralentissement du métabolisme du 11-OH-THC en THC-COOH. La co-administration de CBD n’a pas affecté significativement la clairance totale et la demi-vie d’élimination des métabolites du THC. La biodisponibilité du CBD suite à une administration par inhalation est en moyenne de 31% (11% à 45%).

Métabolisme du CBN

Le métabolisme du CBN est également similaire à celui du THC. Le CBN est métabolisé de manière moins intensive et plus lente que le THC. La biodisponibilité du CBN après inhalation varie de 8% à 77%.

b. Métabolisme en dehors du foie

D’autres tissus, comme le cerveau, l’intestin et les poumons, peuvent contribuer au métabolisme du THC. Lorsque le cannabis est consommé par ingestion, la quasi-totalité du THC est métabolisée (principalement en 11-OH-THC) au niveau de la muqueuse intestinale; cela se traduit par une concentration sanguine en 11-OH-THC supérieure à celle du THC, contrairement à ce qui est observé lorsque le cannabis est inhalé.

1.6.4 Élimination

Dans les cinq jours suivant la consommation, 80% à 90% de la dose de THC sont excrétés, majoritairement sous forme de métabolites, soit dans les fèces (principalement sous forme de 11-OH-THC), soit dans l’urine (principalement sous forme de THC-COOH) (Huestis, 2005).

En dépit du rapide déclin de la concentration sanguine de THC suite à l’arrêt de l’inhalation, l’élimination complète du THC est très lente en raison de sa persistance dans les tissus graisseux d’où il est lentement libéré. L’analyse des urines de sujets ayant fumé un «joint» par jour pendant quatorze jours, a montré que les demi-vies d’élimination du THC étaient comprises entre quarante-quatre et soixante heures. Une demi-vie de quatre jours a même été rapportée chez des consommateurs chroniques. Le THC-COOH quant à lui pourrait encore être présent dans les urines vingt-sept jours après arrêt de la consommation, chez de gros consommateurs réguliers (INSERM, 2001).

La vitesse d’élimination des cannabinoïdes dépend de nombreux paramètres, dont principalement la dose et la fréquence de consommation; la variabilité interindividuelle est donc importante. Il a été démontré, comme pour l’élimination de l’alcool, que les fumeurs réguliers métabolisent le THC plus rapidement que les sujets n’ayant jamais consommé auparavant (INSERM, 2001).

1.6.5 Dépistage

Les procédures analytiques visant à vérifier l’usage récent de cannabis et, plus généralement, à évaluer l’ampleur de sa consommation sont d’un grand intérêt en toxicologie clinique et médico-légale. Les méthodes d’analyse permettant de rechercher et/ou de doser le THC sont nombreuses. Les méthodes récentes, sensibles et spécifiques, font appel à l’immunologie13 ou à la chromatographie14. Il y a lieu de distinguer les méthodes d’orientation, dites de «dépistage», qui consistent à mettre en évidence la présence de THC dans un échantillon, et les méthodes de confirmation qui permettent d’identifier plus précisément le THC et de le doser. En général, les techniques immunologiques sont utilisées dans les tests préliminaires pour dépister la consommation. Étant donné que des résultats faux-positifs (ou faux-négatifs) sont susceptibles d’apparaître avec ces techniques, tout résultat positif doit être confirmé au moyen d’une technique chromatographique (Musshoff & Madea, 2006).

L’urine est le milieu le plus adapté pour vérifier l’abstinence au cannabis. Le THC-COOH est le métabolite le plus souvent recherché. Les concentrations peuvent varier de quelques dizaines de ng/mL d’urine pour une consommation d’un joint par jour à plusieurs milliers de ng/mL d’urine pour une consommation régulière. Vu la longue demi-vie du THC-COOH, le dépistage urinaire ne permet pas de préjuger du délai entre la consommation et la collecte d’urine. L’usage récent de cannabis pourrait cependant être différencié de l’excrétion résiduelle de THC-COOH à partir des tissus grâce à un monitoring en série des concentrations urinaires en THC-COOH corrigées par les taux de créatinine urinaire (Musshoff & Madea, 2006).

Dans un contexte médico-légal, l’analyse de sang est la plus appropriée pour mettre en évidence ou confirmer un usage récent de cannabis. Grâce à une formule combinant les concentrations en THC, 11-OH-THC et THC-CCOH, il est possible de calculer le facteur d’influence cannabique (Cannabis Influence Factor, CIF). Ce facteur est indicatif d’une consommation récente de cannabis et il est proposé pour l’évaluation de la capacité à conduire un véhicule.

L’analyse des cheveux est appliquée régulièrement en toxicologie clinique et médico-légale, car elle rend possible la mise en évidence d’une consommation chronique ou répétée de psychotrope. Les cheveux poussant en moyenne d’un cm par mois, l’analyse des segments permet en effet d’établir un profil de consommation dans le temps. Dans le cas du cannabis, le THC, et plus particulièrement le THC-COOH, présentent un taux d’incorporation très bas au niveau des cheveux ce qui engendre des concentrations très basses par rapport aux autres drogues illicites. Des procédures analytiques particulièrement sensibles sont donc nécessaires (Musshoff & Madea, 2006). Par ailleurs, le THC présent dans la fumée de cannabis peut s’incorporer dans le cheveu par contamination et fausser les analyses.

EN RÉSUMÉ

Le cannabis est la plante la plus controversée dans notre société. Le cannabis est utilisé de longue date par l’humain pour ses vertus médicinales tout comme pour les fibres qui en sont extraites. À l’heure actuelle, il est toujours utilisé en thérapeutique dans plusieurs pays pour traiter diverses pathologies. Par ailleurs, il constitue également la drogue illicite la plus fréquemment consommée de par le monde.

Le cannabis est une plante à fleurs de la famille des Cannabaceae. La plante est dioïque et porte ses fleurs mâles et femelles sur des pieds différents. À maturité, la différenciation est aisée et permet aux cultivateurs de chanvre psychotrope d’éliminer les plants mâles afin de ne garder que les fleurs femelles qui servent à la préparation de la marijuana. Le développement plus important des fleurs femelles permet aussi d’obtenir des teneurs plus élevées en cannabinoïdes, notamment en Δ9-tétrahydrocannabinol (THC), le principe actif responsable de la psychoactivité de la plante. Les cannabinoïdes sont des composés uniques au cannabis et sont concentrés dans la sécrétion résineuse de la plante. On en distingue plus d’une soixantaine, les principaux étant le THC, le cannabidiol (CBD), non psycho-actif, et le cannabinol (CBN), principal produit de dégradation du THC. Il existe trois variétés de cannabis appartenant à la même espèce: Cannabis sativa subsp. sativa, Cannabis sativa subsp. indica et Cannabis sativa subsp. ruderalis. Ces sous-espèces sont originaires de différentes parties du globe et se sont adaptées aux divers climats auxquels elles ont été confrontées; elles se distinguent notamment par leur teneur en cannabinoïdes, leur morphologie et par l’utilisation qu’en fait l’homme. Le cannabis est également couramment séparé en trois phénotypes chimiques, «drogue», «fibre» et «intermédiaire», sur base des teneurs en THC et en CBD. Le cannabis est capable de pousser dans de nombreuses régions du monde. Dans les pays du Sud, le climat convient particulièrement bien à la culture du cannabis psychotrope en plein air. Dans les régions plus tempérées (Europe et Amérique du Nord) un nouveau phénomène est apparu depuis une vingtaine d’année: celui de la culture du cannabis psychotrope en intérieur, dans des conditions contrôlées, permettant une plus grande discrétion, une moindre dépendance vis-à-vis des conditions environnementales et de meilleurs rendements.

Les différentes formes d’utilisation du cannabis à drogue sont l’herbe, composée de sommités fleuries séchées, le haschisch, qui correspond à la sécrétion résineuse de la plante, récoltée et compressée en «barrettes» «savonnettes», et enfin l’ huile de cannabis, extraite des sommités fleuries ou du haschisch par de l’alcool qui est ensuite évaporé. Le principal mode d’utilisation du cannabis est l’inhalation. Le cannabis peut être fumé dans des cigarettes («joints») ou à l’aide de pipes. Un procédé plus récent est l’inhalation de cannabinoïdes évaporés à partir d’herbe, au moyen de vaporisateurs. Le cannabis peut aussi être ingéré suite à son incorporation dans toute une série de préparations.

L’inhalation est un moyen très efficace de délivrance du THC au cerveau. Le THC est détecté dans le plasma immédiatement après la première bouffée, qui s’accompagne directement du début des effets cannabiques. Le THC se distribue rapidement dans tous les tissus riches en lipides. Lors d’une exposition régulière, le THC et ses dérivés se concentrent dans le tissu adipeux et peuvent y être stockés de manière prolongée. Le métabolisme du THC provoque l’apparition d’une centaine de métabolites, dont les plus importants sont le 11-hydroxy-tétrahydrocannabinol (11-OH-THC) et le 11-nor-9-carboxy-tétrahydrocannabinol (THC-COOH). Ces deux métabolites sont utilisés pour le dépistage de la consommation de cannabis. L’analyse de l’urine permet de vérifier l’abstinence au cannabis mais l’analyse sanguine est plus appropriée pour mettre en évidence un usage récent, dans un cadre médico-légal.

1. Les fleurs mâles et femelles sont portées par le même pied.

2. Pièces florales en forme de feuilles.

3. Un psychotrope est une substance chimique qui agit principalement sur le fonctionnement du système nerveux, produisant ainsi des altérations de la perception, de la conscience ou d’autres fonctions psychologiques et comportementales.

4. Un hybride résulte du croisement de deux individus de deux variétés différentes; il présente un mélange des caractéristiques génétiques des deux parents.

5. Le béribéri est une maladie causée par un déficit en vitamine B1 provoquant une insuffisance cardiaque et des troubles neurologiques.

6. Le dawamesc ou dawamesk était une sorte de pâte ou de confiture verdâtre préparée à partir de haschich.

7. La marijuana (aussi appelée marie-jeanne ou herbe) est composée des feuilles, tiges, fleurs et graines du cannabis.

8. Le pH mesure l’acidité d’une solution.

9. L’agriculture vivrière consiste à cultiver des produits essentiellement destinés à nourrir la population locale.

10. Le delta-9-THC est parfois dénommé delta-1-THC selon un ancien système de numérotation.

11. La barrière hémato-encéphalique (BHE) est une barrière protectrice entre les vaisseaux sanguins et les tissus cérébraux; elle filtre et contrôle le passage des substances présentes dans le sang. Elle protège donc le cerveau des effets des substances toxiques mais rend en même temps difficile l’administration de médicaments au cerveau. Un des critères de pénétration est la liposolubilité: un bon coéfficient de partage lipides/eau est nécessaire pour qu’une substance traverse facilement la BHE.

12. Premières selles de l’enfant.

13. Les techniques de laboratoire basées sur l’immunologie sont utilisées en recherche ou en diagnostic clinique. La plupart sont basées sur l’utilisation d’anticorps spécifiques de la molécule à rechercher et la formation de complexes anticorps-antigènes détectables (par fluorescence par ex).

14. La chromatographie est une technique d’analyse qui permet d’identifier et de doser les composés chimiques d’un mélange. Elle est basée sur les différences d’affinités des substances à analyser à l’égard de deux phases, l’une mobile (liquide, gaz) et l’autre stationnaire (papier, gélatine, silice).

Chapitre 2

Neurobiologie et pharmacologie du cannabis

Jacqueline Scuvée-Moreau, Emmanuel Pinto et Vincent Seutin

Le cannabis, issu de la plante cannabis sativa