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L’Altaï, un nom qui résonne tel un mythe lointain et inaccessible. Aux confins de la Russie, de la Chine et du Kazakhstan, Jean-Paul Le Bihan gravit les flancs de cette terre de chamanes, pour atteindre, entre les sommets enneigés, les hauts plateaux à partir de la plaine sibérienne. Dans des décors éclatants, il reprend un itinéraire emprunté par l’Homme depuis l’âge du Bronze et parsemé d’anciennes et somptueuses sépultures gelées et de gravures rupestres. Archéologue, géographe, poète-écrivain et photographe, l’auteur multiplie les regards sur ce cœur battant de l’Eurasie. Une région suspendue entre histoire ancienne, vie traditionnelle et craquements d’une géopolitique qui, comme les secousses sismiques dont elle est sujette, menacent un équilibre qui avait traversé toutes les périodes de l’histoire de la Russie. Tourisme et mise en place de nouvelles Routes de la soie sont autant d’atouts et de périls pour l’Altaï, encore secrète et riche en métaux rares.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Né à Saint-Brieuc en 1944,
Jean-Paul Le Bihan est enseignant et historien de formation.
Il pratique l’archéologie à titre bénévole depuis 1970. Il devient archéologue de la Ville de Quimper en 1983, ceci jusqu’en 2009, année de sa retraite.
Depuis 1988, il travaille sur le site protohistorique et antique de Mez-Notariou sur l’île d’Ouessant, et depuis 1990, il dirige le Centre de recherche archéologique du Finistère. Il consacre ses recherches à la commune de Quimper.
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Seitenzahl: 240
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Photo de couverture :Au confluent des rivières Katoun et Tchouïa (Istock)
À Slavaqui m’a ouvert la porte de l’Altaï,cette île silencieuse au cœur de l’Eurasie.
L’ALTAÏ, UNE RÉPUBLIQUE AU CŒUR DE L’EURASIE
DÉTAIL DE L’ITINÉRAIRE
Les Regards sur l’Altaï se posent à l’issue de deux périples accomplis dans cette république périphérique de la Russie, à deux années d’intervalle, 2015 et 2017, ceci sur des itinéraires quasiment identiques, mais dans des conditions de voyage nécessairement différentes. Le premier s’effectua sous la houlette bienveillante, et très familière des lieux, de la famille autochtone d’un ami ; le second fut une progression en taxis dénichés étape par étape en compagnie de deux amis russes parlant parfaitement le français. En revanche, furent identiques ma volonté farouche de comprendre les splendides espaces et l’univers humain très particulier traversés autant que les difficultés à y parvenir à cause d’un manque réel de communication directe – je ne parle pas russe – avec la population russe ou altaïenne rencontrée (une nuance emblématique) : conducteurs de taxis, tenanciers d’hôtels, contacts avec des touristes russes très avenants… Ajoutons la brièveté des séjours en des lieux exigeant beaucoup de temps pour leur compréhension.
La notion de « regards » illustre donc parfaitement la nature des observations, commentaires et gloses émis au fil des routes et rivières parcourues et ici rapportés. Il s’est agi de saisir et, le plus souvent, d’interpréter, sans toutefois disposer de l’explication autorisée, académique et rigoureusement vérifiée. À ma décharge, d’aucuns diraient que deux décennies d’intrusions régulières sur les terres de Russie, plusieurs ouvrages et textes publiés sur cette matière, sont source d’expérience solide et devraient garantir une authentique qualité à mes propos. La vérité me contraint à répondre que je vécus cette expérience selon un schéma aisément vérifiable, et certainement partagé par bon nombre d’observateurs de ce pays, à savoir que plus on le fréquente, plus on l’observe, et plus il semble complexe, plus il se soustrait à une lecture lumineuse. En dépit d’une formation d’historien-géographe, d’une habitude à décoder et comprendre les faits de société, les obstacles demeurent multiples. En préambule, je me permets d’en relever deux ou trois qu’il conviendra de conserver à l’esprit tout au long du récit.
En dépit de la présence permanente d’un ou deux interlocuteurs-interprètes, il me fut souvent presque aussi difficile d’obtenir des informations fiables et précises que lorsque je participais à des fouilles archéologiques à Azov, au cours des années Eltsine. Si bien des choses ont changé dans le pays, vingt années n’ont guère transformé certains traits de sa mentalité. Tout au long du voyage, j’ai rencontré les mêmes réactions ou réticences, les mêmes indifférences ou incompréhensions vis-à-vis de questions et de demandes cruciales à propos des faits et mécanismes sociaux, souvent impitoyables, dont nous étions témoins ; parfois un certain amusement, sinon une certaine goguenardise, un agacement grandissant, du genre « Tss !!! les Droits de l’Homme !!! ». La même difficulté à passer de l’anecdote à une vision générale de la société me rappela fréquemment de longues et stériles discussions avec les archéologues d’Azov à propos d’un détail observé sur une strate archéologique, et confronté aux données d’ensemble du site que nous fouillions. Durant nos périples, relier des observations précises à la compréhension globale de la société demeurait souvent voué à l’échec, provoquait l’étonnement car, « ici », on ne s’intéresse pas à ces sujets lorsque l’on voyage. Il s’agit simplement de parcourir et de contempler de beaux paysages, de vivre en bonne compagnie, par un badinage accompagnant une transhumance qui n’est forcément que d’agrément. Cela permet de taire ses sentiments, son éventuelle incompétence (mais qui la reproche ?), et cela correspond fort bien au sens du secret, de la parole et de la pensée retenues, que j’ai toujours violemment ressenti en Russie et perçu comme un trait culturel profond. Le voyage en microgroupe clos est un excellent révélateur des mentalités, surtout lorsque la fatigue ou l’inquiétude s’installent.
Parmi les thèmes les plus délicats à aborder, et au sujet desquels il était le plus difficile de se faire une opinion cohérente, sinon exacte, à partir de témoignages, celui de l’appartenance ethnique fut le plus caractéristique. Bien risqué d’introduire dans le débat la question, plus simplement le concept, de la colonisation des contrées lointaines, en particulier de l’Altaï, par l’Empire russe ; avant même d’évoquer celle de l’éclatement de cet Empire qui, de fait, refuse toujours de se définir comme un empire colonial. Que les territoires conquis et colonisés se situent dans le prolongement direct de la métropole engendre une totale confusion. Je n’ai jamais rencontré un Russe admettant qu’il est membre d’un État colonial. En conséquence s’est installée une ambiguïté profonde à l’égard des populations des territoires concernés. Comment, dans ces conditions, se risquer à percevoir les Russes métropolitains comme des véritables colonisateurs et les populations de ces régions excentrées comme des sujets différents de l’Empire ? Tout en les caractérisant comme tels, en particulier par leur apparence physique si souvent mise en avant dans les conversations quotidiennes. Ainsi, les Russes de Russie occidentale ne comprennent pas la moindre identité de situation qui exista entre la France métropolitaine et ses territoires ou ex-territoires d’outre-mer ; ni la position, ou les atermoiements, de l’Occident à l’égard de l’immigration, phénomène auquel eux-mêmes ne sauraient répondre que par des réactions extrêmement brutales.
Par ailleurs, une longue fréquentation de citoyens russes, universitaires, chauffeurs de taxi, anciens flics, journalistes, enseignants, pourrait me convaincre qu’un Russe ne peut analyser sereinement, intégrer, la différence entre une nation-continent disposant de toutes les richesses minières et de toutes les ressources énergétiques nécessaires sur son territoire, un territoire immense et quasi désert que ne revendique sérieusement aucune minorité nationale, et de modestes États européens totalement dépendants, sur ces deux points vitaux, de territoires qu’ils ont jadis colonisés, exploités, et auxquels ils n’ont rendu l’indépendance que contraints et forcés. Cela n’a été admis par aucun des amis russes auxquels je l’ai clairement rappelé. Manifestement, ce fait essentiel ne leur fut jamais enseigné, ni dans les médias ni à l’école (même si on y a vivement dénoncé le colonialisme puis le néocolonialisme abjects de ces États occidentaux). Aucune finesse d’analyse ne semble avoir enrichi le tableau historique ou l’outil méthodologique depuis l’effondrement de l’URSS.
En outre, l’identité de couleur de peau sur le territoire russe renforce la confusion. En France, la diversité est de mise. En Russie, on est blanc. C’est oublier que dans ce pays, et cela me fut fréquemment répété, on est avant tout juif, kazakh, altaïen, asiate, arménien, cosaque, mêlant à l’envi les caractères physiques, culturels, linguistiques aux données historiques. Risquez-vous à faire imaginer à un Russe ce qu’aurait été l’histoire de France, et celle de la décolonisation, si l’Algérie s’était située en Espagne et le Sénégal à la place de la Belgique ! Suggérez à un Russe qui pense profondément qu’un homme est caucasien ou altaïen avant d’être russe, qu’il faudrait donc proposer et offrir, au plus vite, l’indépendance à ces braves gens… Ces sujets délicats seront prudemment écartés au fil de notre récit.
Enfin, il est important de souligner l’intérêt d’effectuer deux voyages aux parcours très semblables, à deux années d’intervalle. Deux années sont le temps nécessaire et suffisant pour que les choses changent, même sur des terres que l’on pourrait croire assez excentrées pour échapper aux rapides mutations. Le tourisme, la télévision, Internet bouleversent la donne. Deux hivers et un été suffisent pour que se manifestent des indices, tantôt bien visibles, tantôt à peine perceptibles, mais révélateurs de subtiles évolutions déjà survenues ou de profonds bouleversements à venir. Les premières nous feront réagir au fur et à mesure de notre progression, les seconds n’apparaîtront qu’au fil du temps, celui de la réflexion ou d’événements aussi fortuits qu’inattendus. Ainsi, lors du second séjour, je fus frappé, tout autant au cœur de la plaine de Sibérie, qu’en Altaï ou sur les rives du Don où je séjournai au retour, par l’attitude des chauffeurs de taxi à l’égard des Français qu’ils transportaient. Fini l’intérêt spontané du précédent voyage, les œillades joviales et curieuses, finies surtout les plaisanteries qui, en 2015, évoquaient, sourire débonnaire aux lèvres, la vente annulée des porte-hélicoptères Mistral et les « sanctions ». En 2017, aucun commentaire, aucun reproche. Le silence. Comme dans le sketch du percepteur, « au début, ça fait rire ». Terminé. Il nous fut même répété que les sanctions touchaient les catégories sociales les plus modestes, tandis que les produits de luxe continuaient à circuler avec ostentation et vavavoum ! Pour la première fois, en vingt ans de visites régulières en Russie, mes amis les plus chers, les plus ouverts aussi, ceux qui travaillent aussi bien avec des collègues géorgiens, abkhazes ou ukrainiens, ouvrirent leur cœur et leur esprit. De la colère à peine contenue ; davantage de la tristesse à la lisière d’une immense déception. À l’égard de la France et de sa politique, à l’égard des Français qu’ils ne comprennent plus. Pourquoi l’OTAN souhaite-elle installer ses bases aux frontières mêmes de la Russie (souvenez-vous de Cuba !), pourquoi une telle agressivité dans la presse et à la télévision (ils pratiquent très largement les médias ouest-européens), des médias qui sont interprétés (puisque nous sommes un pays libre !) comme le reflet de la pensée d’un peuple qu’ils ont toujours admiré, dont ils se sont pétris de culture. Oui, le vin de Géorgie aidant, j’ai perçu de la colère et de la tristesse.
Suivant, à l’occasion de son retour en France, la conférence de presse et le récit stupéfiant des aventures de Yoann Barbereau, dont je fus l’invité à l’Alliance française de Rostov-sur-le-Don au début de ce siècle, je suis frappé par quelques points de son analyse et des implications qu’elle suggère. Ce Français, trop voyant, peut-être trop brillant ou trop entreprenant aux yeux de la société provinciale d’Irkoutsk, a eu l’audace d’épouser une citoyenne russe (premier syndrome du prédateur), d’engendrer une petite fille. Yoann n’accuse pas le pouvoir central d’avoir monté cette sinistre affaire à son endroit. Il considère que les seules autorités locales, dont le degré de nationalisme et la stupidité resteraient à mesurer, sont assez grandes et assez autonomes pour l’avoir engendrée. En revanche, il n’écarte pas le lien avec la politique étrangère française. Les désillusions et les agacements perçus au cours des derniers mois, fort loin de Moscou, m’incitent à lui donner raison. Même si je ne dispose, bien entendu, d’aucune autorité ou compétence pour émettre quelque avis à propos des politiques étrangères affichées ou mises en œuvre par la France et la Russie. De toute manière, chacun connaît la versatilité des prises de position officielles. En revanche, que les peuples, les populations, des amis aussi sincères de la France puissent être affectés, touchés au plus profond d’eux-mêmes, m’inquiète et m’attriste.
Ces sujets délicats ne seront qu’effleurés au fil de notre récit, ils furent cependant constamment présents à mon esprit au cours de nos séjours. La puissance de la nature parcourue y fut sans doute pour quelque raison, et on ne se refait pas. Mais c’est toujours au cœur d’un Altaï généreux, à la beauté indicible, que j’ai voyagé. Île au centre du plus vaste continent du monde, il m’a souvent conduit au plus profond de moi-même, mais sans jamais me perdre.
Conte-moi l’Altaï sur les sept doigts de la main
Dis-moi une couleur
Le vert
Un animal
Le chasseur
Un bruit
Le silence
Un chant
L’eau
Un geste
Offrir
Un regard
Celui de Slava
Une parole
Le regard de Slava
Christophe Colomb, malade à la fin de sa vie, résigné à ne plus repartir, occupé à espérer bénéfice et bénéfices de ses expéditions, poursuivait-il sa route ? Que conservait-il, au profond de son être, de sa rencontre avec le monde nouveau ? Quelles images habitaient et coloraient son esprit lorsqu’il se remémorait, un à un, au fil et au hasard de la pensée, ses itinéraires passés ? Faute des clichés, des multiples images que nous rapportons aujourd’hui du voyage, comment luttait-il contre l’oubli, le lent effacement des couleurs et des voix ? Il ne vécut pas très vieux et ne fut pas contraint par la longue vieillesse qui vous plonge dans le souvenir et la reconstruction. J’aurais aimé qu’il le fît et me le racontât, après avoir reconnu le sens et l’importance de ses découvertes, après avoir mesuré les conséquences de son intrusion dans un univers jusqu’alors voué à des évolutions si éloignées de celles de l’Ancien Monde. Ses voyages se seraient chargés de nostalgie, de tendresse, de repentances, qui sait… J’aurais aimé que, en accord avec la version légendaire, sa vie se soit prolongée dans l’oubli et la misère, laissant le marin, le découvreur, le voyageur, l’homme, longtemps seul avec ses souvenirs. L’inutile estompé, la vanité dissipée, les contraintes relevées, ses souvenirs lui auraient peut-être révélé une image plus profonde et plus juste des réalités des contrées qu’il avait explorées.
Telles sont les pensées qui m’occupent au terme de deux périples en Altaï. De voyages au cours desquels l’ordinaire et le raisonnable côtoyèrent le superbe et l’inattendu, le familier et la nouveauté, au cours desquels le désir de comprendre les contrées traversées, les hommes rencontrés, se heurta au manque de maîtrise de la langue et à la soumission aux accompagnateurs à l’esprit peu préparé à de telles interrogations. De voyages durant lesquels je rencontrai les hommes les plus divers, je découvris les contradictions économiques, historiques et culturelles qu’entraîne l’ouverture d’une contrée secrète et protégée au monde contemporain, aux désirs et appétits actuels du peuple russe, de ses élites politiques ou commerciales. Au terme de voyages au cours desquels je me trouvais, sans cesse, à la lisière. Aux frontières de la Russie, de la Mongolie, de la Chine et du Kazakhstan, mais aussi au rivage de l’océan des steppes planes et infinies étirées au pied de l’immense chaîne himalayenne, au contact permanent des peuplements de l’ouest et de l’est de l’Eurasie, à la rencontre des sociétés traditionnelles et contemporaines. J’atteignais ainsi, de manière peu perceptible mais constante, les franges d’une existence rationnelle, d’un espace euclidien, tandis que mes pas foulaient la terre des chamans, rois du passage et de la médiation entre nature et puissances dites telluriques, entre humanité et monde animal, ceci au royaume des filtres et breuvages, des fumées qui vous transportent et facilitent le transfert d’un univers à l’autre.
Au retour de chacun de ces voyages, il me fut impossible d’écrire une ligne. Je revivais simplement les étapes, triant, traitant sur mon ordinateur les milliers de clichés accumulés. Un travail mécanique, qui ne suscitait guère d’émotion, mais m’attachait pour toujours aux lieux et paysages, aux visages rencontrés. Des liens invisibles me rivaient à l’écran sans qu’aucune idée ou fantaisie particulière ne germe dans mon cerveau subjugué. Il m’était toutefois nécessaire d’effectuer ces tris et classements, d’enregistrer formes et couleurs. Évoquant ces voyages avec amis et proches, que pouvais-je répéter d’autre que des banalités ? Finissant même parfois par douter de leur intérêt, de leur sincérité. Les mots usent le sens de ce qu’ils ressassent trop souvent. Longtemps, une sorte de paralysie des sens et de l’intelligence, alliée à la réserve d’usage de l’observateur scrupuleux, me convainquirent de mon incapacité à comprendre les décors parcourus, les situations dont j’avais été témoin, de tenir autre chose que propos insipides. Parcourir à deux ans d’intervalle le même itinéraire, revoir et séjourner en des lieux identiques, revoir et corriger, approfondir, des impressions premières libère, pas à pas, ma pensée et m’autorise toutefois à m’exprimer.
Aujourd’hui se manifeste le désir impérieux de décrire et raconter par touches disséminées et diluées ; de déambuler, vagabonder parmi les images retenues, accueillir et retenir les idées de bon sens ou farfelues, les élucubrations raisonnables ou chimériques qui germent dans mon esprit. Sans souci d’unité, de rigueur ou de chronologie, mais au fil de la pensée, au fil de l’eau, de la piste, à celui de la M52, la route jadis pionnière, aujourd’hui l’axe vital de l’Altaï. Dans les vallées, sur les plateaux, sur le lac, partout où le rêve s’est nourri d’une observation gourmande mais rigoureuse.
Se vérifie ainsi l’un des principes essentiels du voyage. Celui-ci n’est important et réussi que si, par le souvenir et par le rêve, on ne cesse de reprendre la route, de revoir les paysages, de revivre les instants, sans se soucier ni s’étonner que le regard se modifie, que les émotions s’altèrent ou se renforcent, se transforment. Cette route et ces paysages m’avaient d’ailleurs si fortement impressionné en 2015 que je dus, de manière impérieuse, me résoudre à les parcourir une seconde fois, confirmant, s’il en était besoin, qu’au propre comme au figuré, un véritable voyage jamais ne s’interrompt, ne s’achève.
À des milliers de verstes
De lunes et de lunes, de terres étendues
De poussière
De houle d’herbes rases
De rivières paresseuses
Entre soleil de plomb et gel bleu profond
Guidé par les étoiles
Dans le hunier, enfin, il s’écrie
Altaï, Altaï !
Ils avaient tant rêvé de l’île inaccessible
La voici qui surgit, émeraude
L’île montagne
Rejetée, par-delà l’Océan
Flanquée, à la paroi du monde
Île aux ours, veillée par le chaman
Où le bois pour l’hiver, le miel et le sterlet
Tiennent lieu de viatique
Au rivage, poser pied
Se signer à deux doigts
S’enfoncer en forêt, dans la neige
Dans les gorges profondes
S’effacer de la surface du monde
Agafia le croyait
Une île, une terre, dont on ne revient pas
En Altaï, comme partout en Russie, on ne vous mentira pas, mais personne ne vous dira la vérité. Personne ne vous interdira de la découvrir ; celle-là que vous cherchez, ou croyez chercher. Simplement, on ne répondra pas à vos questions ; on détournera la conversation avec l’agilité de l’ourson perché sur les branches souples d’un saule. On vous dira des choses, que vous croirez, dont vous douterez, que vous interpréterez. Naïf ou désabusé, fataliste surtout. Vous regarderez. Vous poserez les yeux sur cet homme accroupi au pied d’une boutique, téléphone portable collé à l’oreille, les yeux absents mais rivés à la longue route qui s’élève au flanc de la montagne ; sur ces femmes affairées entre moutards sur les bras et sacs plastiques chargés de pastèques ou de tissus multicolores à la main. Vous interrogerez ce chauffeur de taxi, un homme cultivé, intelligent, dont la vie a plusieurs fois basculé, affable et prêt à vous livrer ce que ses connaissances, sa conscience, l’estime qu’il vous porte, l’autorisent à vous transmettre ; en fonction du sens qu’il aura, lui-même, attribué à votre question. Encore, votre regard se perdra dans la forêt, sur les eaux changeantes du lac Teletskoïe, sur les cimes lointaines et enneigées du mont Béloukha, hors de portée. Du reste, de quelle vérité pourrait-il bien s’agir ? Celle qui se niche au creux de vos désirs, façonnée par vos rêves et votre culture, une vision sourdement désirée d’un monde original, inédit, idéal, découvert par vous seul et dont vous deviendriez le Nouveau Détenteur ? Que diable, gardons les pieds sur terre et marchons. Si vous êtes honnête, vous quitterez l’Altaï, comme toute autre région de Russie, avec la certitude d’avoir été témoin et acteur de spectacles étonnants dans des décors splendides, atteignant souvent l’indicible, mais vous demeurerez incapable d’en expliquer le sens profond, car vous n’aurez saisi ni leur signification réelle ni le message qui vous aura été délivré. Seuls des mots, des phrases d’une banalité sans cesse grandissante se porteront à vos lèvres car vous aurez, de plus en plus, étrange sensation, le sentiment d’être revenu d’un pays ordinaire, peuplé d’hommes tout à fait ordinaires. Ne demeurera entre vos doigts qu’une poussière d’étoiles, au mieux de fines particules de terre noire et fertile, à peine collante, dont la trace s’effacera au fil de leur évocation.
Réserve ta salive aux semelles
Aux clous de tes chaussures
Et marche
***
Il est des erreurs à ne pas commettre. Pour ma part, j’en ai commis deux, irréparables, lors du premier voyage effectué en été 2015. Surtout qu’il s’agissait de réaliser un rêve. Un rêve d’adolescent, d’adulte, de toujours, de je ne sais plus quand. Un rêve. Qui tient à un mot, bref, mais si haut perché. Altaï. Deux syllabes qui vous portent, vous élèvent, bien entendu en alt-titude topographique, mais aussi dans les aigus, le ï avec tréma. Pourquoi un tel désir, une telle nécessité, un tel fantasme ? Bien entendu, vous n’en savez rien, mais vous avez tout de même l’impression qu’il en a toujours été ainsi. En ce qui me concerne, des souvenirs, des points d’ancrage me reviennent. Voici vingt ans, sur le balcon de l’appartement d’Anatole, à Azov, lorsque chaque jour, vers sept heures du matin, pointait le soleil rouge, je lui attribuais, dans ma pensée et même dans mes textes, l’Altaï comme point d’origine, comme lieu de naissance. Pourquoi ? L’Altaï n’est pas le Pays du soleil levant, tout juste une longitude moyenne au nord-ouest de l’empire du Milieu. Ce ne fut pas non plus en découvrant les toiles éthérées de Nicolas Roerich temporairement exposées au musée de Rostov, puisque cela ne se produisit que l’année suivante et que je ne fus pas, d’emblée, séduit par des œuvres qui ne m’inspiraient alors, assez méchamment, qu’un doux mépris à l’égard d’un mysticisme de bazar. Alors ? Eh bien, je n’en sais rien. Le rêve prenait sa source plus loin. Chez Hermann Hesse, qui m’avait tant impressionné ? Le loup des steppes, Siddartha, le Shambhala s’associaient sans raison à l’Altaï, dans une géographie mal contrôlée, où seules l’altitude, la pureté et l’apesanteur peuvent induire en erreur celui qui ne souhaite ni rigueur ni vérité, mais simplement s’abstraire des parfums grossiers d’un ici-bas trop ordinaire. Sans doute d’encore plus loin, car le choc de la rencontre, vers l’âge de trente ans, avec le romancier allemand fut trop violent pour s’être produit sans besoins ou exigences déjà solidement ancrés. Le besoin d’Altaï se dissimule et se coule donc au-delà, ou en deçà, de celui d’air pur et de découverte géographique ; les pistes à suivre pour en rejoindre la source demeurent tortueuses et secrètes. Toujours est-il que, lors de la préparation et de l’organisation de ce périple, j’ai commis deux erreurs.
La première fut d’explorer et de voyager sur Google Earth, au lieu de me contenter d’une simple localisation sur carte, au lieu de me contenir dans l’ignorance et dans le rêve. S’ils me permettaient d’effectuer une partie du trajet par anticipation, les dizaines de clichés proposés par l’Internet déclenchèrent ma première déception. Taïga, moyenne montagne, torrents de montagne à vaches nous attendaient, là où je n’imaginais qu’altitudes élevées, pierres sèches, plateaux désertiques, cols infranchissables, nudité, élévation de l’esprit, abstraction, extraction de l’être. Un rêve brisé. L’expression n’est pas trop forte, assortie de la nécessité de taire une telle déception à mes amis qui s’escrimaient à l’organisation de notre périple, à la gestion des étapes, des conditions d’accueil et de sécurité. Il fallait bien continuer à faire semblant. Se préparer à faire contre mauvaise fortune bon cœur.
La seconde fut de gagner en aéroplane, en Boeing, le pied des montagnes d’Altaï. Tout juste quatre heures au départ de Moscou. Par vol de nuit sans histoire, confortable et presque réparateur des fatigues de la veille. Quitter l’immense métropole, le chantier urbain de la Russie du XXIe siècle, fermer les yeux un court instant, et les ouvrir, au matin clair, par température clémente, atmosphère immobile, parmi les verts tendres de la plaine heurtée aux premiers contreforts montueux recouverts par la forêt. La nuit mangée par le décalage horaire. Quatre heures réelles transformées en sept ou huit officielles. Au lieu de trois jours et trois nuits de train cahin-caha, à manger, dormir, et papoter-rabâcher, chanter, dans le merveilleux monotone de l’immense plaine. Au lieu de quatre mois de marche par étapes raisonnables, de traversées à gué de fleuves et de rivières, de haltes, relais, changements de montures, de bonnes ou mauvaises rencontres ; tout ce que vous voudrez et pourrez imaginer. Tout un roman de Jules Verne sans rattrapage d’un seul jour. Pour mesurer la distance et le temps. Pour éprouver, comprendre. Pour savoir où nous allions.
Mais nous étions jetés, là, dans le minuscule mais si aimable aéroport de Gorno-Altaïsk, à la porte de l’Altaï. Seul l’air clair pur du matin me marqua mais, durant plus de deux semaines, j’aurais bien du mal à réaliser que j’étais à plus de trois mille kilomètres de Moscou, à près de sept mille de ma demeure. À mesurer le courage ou l’inconscience d’un Ermak Timofeïévitch et des Cosaques de la Volga, qui franchirent les colonnes de pierres de l’Oural accrochées jusqu’au ciel, pour se perdre, voici plus de trois siècles, dans l’immensité sibérienne, la fatigue d’un Petr Alexandrovitch Tchihatcheff et de son équipe qui, en 1842, mirent près de six mois pour se rendre de Saint-Pétersbourg au pied de l’Altaï. À me rendre compte que c’est aux sources de l’Ob, en deux lettres de cruciverbiste, que je plongerais ma pagaie en rafting, que je serais transporté, à bord de son quatre-quatre dernier cri par l’épouse d’un chasseur d’ours, elle-même éprise de chamanisme. À vérifier l’ampleur de l’isolement d’Agafia, notre proche voisine, dont il nous semblait bien, chaque soir, que c’étaient les fumées de sa soupe qui s’élevaient des montagnes, aux portes du lac Teletskoïe.
C’était bien mal commencer ce voyage.
La vie n’est pas si mauvaise puisqu’elle m’offrit l’opportunité de retourner en Altaï deux étés plus tard. Suivant le même itinéraire, je reposai mes pas et mes yeux sur des paysages devenus familiers, mais découvris quelques lieux inconnus. Ainsi, je vécus ce second voyage de manière assez étrange, entre un « déjà-vu », susceptible d’engendrer une déception car ce programme différait d’un projet initial de découverte impossible à tenir, et un appétit sans cesse aiguisé par le désir de mieux comprendre la vie dans ce massif, ce coffre-fort, plaqué contre les plus formidables chaînes de montagnes du monde. Il m’offrit également l’opportunité de corriger mon erreur première. Je gagnai l’Altaï par le train, en quatre jours. Par une sorte de chemin des écoliers : Kazan l’opulente aux rives d’une Volga sensuelle, ayant bercé Chaliapine, Novossibirsk la scientifique et dynamique capitale de la Sibérie occidentale sur les berges de l’Ob ; tout en éprouvant distance et durée. De manière surprenante, dans cette véritable métropole, la visite du très riche musée d’ethno-archéologie et celle de l’établissement de vente de copies de tableaux de Nicolas Roerich seraient d’admirables passerelles vers le monde que j’allais retrouver : l’omniprésence du chamanisme toujours d’actualité sur les plus grands gisements d’hydrocarbures de la Fédération, le franchissement conquérant des grands fleuves, par la route de fer, sur le parcours antique des Scythes migrant vers le Don familier, et encore l’évocation de l’Altaï et la projection de ses cimes dans l’ésotérisme redoutablement négocié par la personnalité la plus ambiguë de la peinture russe du XXe siècle.
À user mot à mot, pas à pas
Je marche sur l’arête de l’Histoire
Sur les cimes et les pics
Relève la parole silencieuse des anonymes
Des sans nom
Je marche sur leur tête
Hanté par la visite du musée Tretiakov.
Les rêves se chevauchent sur la piste enneigée
L’attelage de la Morozova
Boyardina enchaînée, exilée
Portée par les yeux de l’enfer
Se signant à deux doigts.
Je marche et me noie dans ses larmes
Sa fureur.
Vieux-croyants, Agafia, là-bas
Au flanc nord des montagnes.
Auparavant, il faut franchir la plaine
Je me mêle à la foule des gares
Et des salles d’attente
Moscou, Kazan, Novossibirsk, Biïsk
Au-delà de moi-même et de toute raison
Trans-porté entre forêt de jambes
Sacs plastiques, bardas de militaires.
Se pressent babouchkas
Condamnés libérés de leur peine
Musette sur l’épaule.
S’en retournent.
Femme, enfant, qui peut bien les attendre ?
Inutile de rapporter ici les impressions éprouvées à bord du Transsibérien emprunté pour la première fois. Familier des voyages ferroviaires à moyenne distance en Russie, entre vingt et trente heures, de l’accueil tout à la fois maternel et militaire des hôtesses, je ne pouvais, éventuellement, être saisi que par la magie, la mythologie, le folklore proclamés, et peut-être usés jusqu’à la corde, de cette ligne transcontinentale. Rien de cela ne se produisit. Mais, pas une seconde, je ne boudai mon plaisir à bord des rames empruntées. Je partageai mon temps entre les regards du géographe amoureux de toute géomorphologie, fût-elle monotone et encombrée par l’eau omniprésente et lente de la vaste plaine, oubliant que je frôlai Maïak et son désastre nucléaire ; ceux du petit garçon depuis toujours fasciné par les trains et l’organisation de leurs réseaux. Pas une seconde je ne regrettai de pouvoir me retirer, des heures durant, au plus creux de moi-même, certain de retrouver, hors la vitre, le même panorama immobile de steppe gorgée d’eau, herbeuse et grasse, de bosquets argentés de bouleaux. Mais c’est en effet l’organisation de la ligne qui, de gare en gare, d’arrêts inopinés en repos et commerces bon enfant de poisson séché et colifichets sur les quais, me passionna le plus, tandis qu’elle enjambait fleuves et marais.
Matériel ferroviaire
Locomotives, motrices
Bogies articulés, bielles déhanchées
Pistons crachant soufflant
Sans arrêt, sans arrêt
Roulement permanent au long de l’atelier
La ligne est atelier infini.
Réserve de traverses, de ballast, de gravier
Kilomètres sur kilomètres
Les convois sont infinis.
