Rusé comme un humain - Michel Pretalli - E-Book

Rusé comme un humain E-Book

Michel Pretalli

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Beschreibung

Découvrez la ruse dans tous ses états grâce à cet ouvrage !

La ruse fait partie intégrante de l’histoire humaine et des récits fondateurs de la société occidentale. Pourtant, malgré cette importance, elle conserve une image ambiguë : tantôt reflet de l’ingéniosité humaine, tantôt outil de tromperie. Qu’en est-il dans notre société contemporaine ?
Dans Rusé comme un humain, des experts de six disciplines différentes montrent comment la ruse est omniprésente dans nombre d’activités humaines : stratégie guerrière, évidemment, mais aussi sport, économie ou encore publicité. Ils montrent que, dans certains domaines, la ruse s’éloigne de la notion de perfidie qui lui est souvent associée : lorsqu’il s’agit d’art ou de prestidigitation, elle est utilisée sans intention malveillante, pour séduire, fasciner, charmer un spectateur qui accepte de bon cœur d’être dupé un court moment.

Faites de la ruse votre plus précieux atout !

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

"La complexité qu’incarne la ruse en compétition n’est ni du côté du bien ni du côté du mal." - Laurence van Ruymbeke, Le Vif
"Rusé comme un humain est le titre d'un ouvrage qui s'attache à décrire la place de la ruse dans les activités de l'homme en parcourant, chapitre après chapitre, certains des domaines où elle intervient : la guerre, le sport, la publicité, l'économie, la publicité, la magie et l'art." - Journal En Direct
"Dans Rusé comme un humain (éditions Mardaga), des experts de six disciplines différentes montrent comment la ruse est omniprésente dans nombre d'activités humaines : stratégie guerrière, évidemment, mais aussi sport, économie ou encore publicité." - Esteval

À PROPOS DES AUTEURS

Michel Pretalli enseigne à l’Institut des sciences et techniques de l'Antiquité de l’université de Franche-Comté. Il a publié de nombreux articles sur l’art de la guerre et a dirigé le collectif Penser et dire la ruse de guerre, en 2021. 
André Didierjean est professeur de psychologie cognitive à l’université de Franche-Comté et membre honoraire de l’Institut Universitaire de France. Il est notamment l’auteur de La Madeleine et le savant, publié en 2015 et d’une Introduction à la psychologie cognitive, en 2018.

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Seitenzahl: 259

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Rusé comme un humain

André Didierjean – Michel Pretalli

Rusé comme un humain

La ruse dans tous ses états

Introduction

Michel Pretalli et André Didierjean

Le 9 mars 2021, le journal Libération consacre sa une à la « guerre numérique », offrant une description fascinante des opérations de l’armée française pour « désinformer » les islamistes de différents pays, notamment à partir de faux comptes sur les réseaux sociaux.1 L’auteur de l’article rappelle que« le droit des conflits armés autorise la ruse mais pas la “perfidie” » et souligne les origines anciennes de ce type de guerre « discrète », qui procède par la manipulation de l’information. Le journaliste cite dans cet article la guerre d’Algérie, plusieurs décennies avant que le numérique ne vienne révolutionner les techniques de communication, mais la ruse est en fait employée à la guerre depuis bien plus longtemps : elle est même au cœur des activités humaines dans leur ensemble, d’aussi loin que l’humain s’en souvienne.

Il y a environ 3 500 ans, la ville de Joppa – celle que l’on appelle aujourd’hui Jaffa, en Israël – fut conquise par les Égyptiens, lesquels recoururent à ce qui est peut-être la plus ancienne ruse connue de l’histoire de l’homme. Afin de pénétrer dans la ville, le général égyptien Djéhouty eut l’idée ingénieuse de commander à deux cents de ses hommes de se cacher dans des paniers censés contenir des présents pour le prince de Joppa : une fois à l’intérieur des murs, les soldats sortirent et s’emparèrent de la ville. Ce stratagème n’est pas sans rappeler celui du cheval de Troie évoqué par Homère dans l’Odyssée, l’un des récits fondateurs de la culture occidentale, probablement composé au VIIIe siècle avant notre ère. Le ressort principal de ce célèbre stratagème est le même que celui sur lequel avait reposé l’astuce de Djéhouty – à savoir la dissimulation de soldats dans un faux cadeau fait à l’ennemi assiégé – bien que, comme nous le verrons plus tard, la ruse qui permit aux Grecs de mettre fin au siège de la ville de Troie, qui durait depuis dix ans, était bien plus complexe. Dix ans, c’est également la durée du périple qu’Ulysse entreprit au lendemain de la prise de Troie à travers la Méditerranée pour retrouver sa terre d’Ithaque et sa femme Pénélope. Homère, dans l’Odyssée, raconte les innombrables dangers qu’Ulysse et ses marins durent affronter, notamment parce qu’ils avaient suscité le courroux du dieu des mers, Poséidon. Héros rusé par excellence, Ulysse dut faire montre de l’étendue de son talent dans l’art de tromper et de duper, talent pour lequel, du reste, il s’était déjà illustré dans l’Iliade. Ainsi, sur l’île des Cyclopes par exemple, où le héros et ses hommes furent faits prisonniers par le terrible Polyphème, fils de Poséidon, c’est à la ruse qu’Ulysse dut son salut. Dans la grotte du géant mangeur d’homme, raconte en effet Homère, Ulysse excogita un plan des plus ingénieux. Alors que le cyclope s’en alla faire paître ses moutons géants – non sans avoir bloqué la sortie de la grotte à l’aide d’un rocher –, le héros et ses compagnons taillèrent un énorme pieu à partir d’un olivier. À son retour dans l’antre, Polyphème dévora deux de ses prisonniers, ainsi qu’il avait promis de le faire quotidiennement. Alors, Ulysse lui offrit à boire du vin et, au cyclope qui lui demanda alors son nom, il répondit par un terme qui signifiait en grec ancien« personne ». Après que Polyphème se fut endormi, enivré par l’alcool, le héros et les autres survivants percèrent son œil unique à l’aide de l’arme qu’ils avaient préparée et soigneusement cachée. Le cyclope se mit alors à hurler, attirant près de sa grotte un certain nombre de ses congénères, mais aux questions que ceux-ci lui posèrent, Polyphème ne put que répondre : « Personne m’a percé l’œil », c’est pourquoi au lieu de lui venir en aide, ils s’en retournèrent d’où ils étaient venus. Ulysse et ses marins, néanmoins, n’étaient pas encore tirés d’affaire :le cyclope bloquait en effet la sortie de la grotte ne laissant passer que ses moutons géants qu’il reconnaissait au toucher. Le héros « aux mille tours » eut alors une autre idée ingénieuse : lui et ses hommes s’accrochèrent sous certains des béliers de Polyphème lequel tâtant leur dos de ses mains, les laissa sortir pour paître, ignorant qu’ils emportaient avec eux ses prisonniers.

Avec l’œuvre d’Homère, la ruse a pénétré durablement dans notre « mémoire collective » comme l’un des moyens à disposition de l’homme pour faire face aux obstacles qui se dressent sur son chemin. En cela, l’épopée donne à voir une caractéristique fondamentale et toujours très actuelle du rapport de l’homme au monde qui l’entoure et, plus précisément, à ses congénères. La ruse, en effet, fait partie de notre quotidien à tous, et elle ne fait pas de discrimination de genre, d’âge, de classe sociale ou de nationalité2. Plus généralement, la ruse semble même être le propre du vivant puisque la nature y a recours, y compris lorsque l’œil humain le plus attentif ne peut la percevoir comme c’est le cas par exemple au niveau moléculaire3. Dans le règne animal, le drongo brillant, par exemple, est un oiseau d’Afrique qui se mêle à des groupes d’animaux d’une espèce différente – d’autres oiseaux voire même des suricates – dans le but de trouver de la nourriture sans trop d’efforts, grâce à un stratagème ingénieux. En effet, il attend que l’un des membres du groupe repère un aliment, imite le cri d’alarme propre à l’espèce en question afin que tous s’enfuient, croyant qu’un prédateur est à l’affût, abandonnant la nourriture au drongo qui n’a plus qu’à se l’approprier. Au plus profond des océans, c’est également une ruse qui permet à la baudroie d’attirer et de dévorer ses victimes. En effet, ce poisson à l’aspect effrayant que l’on appelle également dragon des abysses, est doté d’une sorte d’antenne recourbée dont l’extrémité émet une lueur qui oscille et peut passer aux yeux d’autres prédateurs des fonds marins pour une petite proie : ces derniers, cependant, ont rarement le temps de s’apercevoir qu’ils ont été dupés et finissent engloutis dans la gueule de la baudroie4. Depuis des millénaires, du reste, la ruse a été étroitement associée au monde animal : dans l’Antiquité grecque, on pouvait dire « rusé comme un poulpe » car on savait cet animal – dont l’intelligence est aujourd’hui prouvée par nombre d’expériences scientifiques – capable de se camoufler, de s’adapter à toutes les formes, à toutes les situations. Des siècles plus tard, dans la culture occidentale du Moyen Âge, c’est la locution « rusé comme un renard »qui, grâce notamment au succès duRoman de Renart (au XIIe siècle), s’impose durablement, comme en atteste la célèbre fable LeCorbeau et le renard (1668) de Jean de la Fontaine.

Dans le présent ouvrage, nous voulons démontrer que l’expression « rusé comme un humain » serait aujourd’hui tout autant appropriée. Que ce soit dans l’art de la guerre, le sport, la guerre économique ou encore la publicité, l’humain déborde d’ingéniosité pour tromper son semblable, pour le vaincre, le dépasser ou bien influencer ses choix. Mais la ruse peut également être utilisée sans aucune intention malveillante, bien au contraire : les artistes, par exemple, rusent souvent avec l’esprit du spectateur. De même, dans un spectacle de prestidigitation, le magicien déploie des trésors de ruse pour émerveiller son public. Pour atteindre l’objectif que nous nous sommes fixé et illustrer certains des innombrables stratagèmes que l’homme a employés au cours de son histoire jusqu’à nos jours, nous avons demandé à des spécialistes de disciplines différentes – celles, en l’occurrence, que nous venons de mentionner – de décrire ce qu’est la ruse dans leur domaine ainsi que la place qu’elle y occupe. Avant d’annoncer plus en détail le contenu des six chapitres rédigés par ces chercheurs, il convient cependant de s’attarder quelque peu sur les termes qui servent à désigner la ruse et sur la définition donnée à cette notion complexe.

1. Désigner la ruse

Selon toute évidence, la ruse est partout, même si elle sait se faire oublier. On pourrait penser, selon un raisonnement en apparence paradoxal, que cette capacité à passer inaperçue pourrait justement lui venir de son omniprésence même : élément constant de notre rapport aux autres et au monde, la ruse est tellement évidente qu’on en arrive parfois à ne plus la remarquer. Pour mieux nous surprendre et nous tromper – serions-nous tentés de dire –, la ruse se dissimule. La dissimulation est d’ailleurs l’un des ressorts principaux de la ruse, avec la simulation, le mensonge ou encore l’effet de surprise par exemple. Si les mécanismes que la ruse exploite sont assez facilement identifiables dans leurs traits les plus nets, donner à ce concept une définition à la fois complète et précise constitue en revanche une tâche des plus délicates. En effet, il n’est pas aisé de donner une caractérisation univoque de la ruse tant elle prend des formes et des teintes multiples là où elle se manifeste, même en restreignant un tant soit peu le champ infini de réflexion qu’elle ouvre, ce que nous avons fait dans cet ouvrage en prenant le parti de n’étudier que les ruses que l’homme met en œuvre envers ses semblables.

Ce caractère polymorphe de la ruse se reflète dans la variété des noms qu’on lui donne, dans la richesse des éléments lexicaux qui servent à la désigner. Même en nous cantonnant à la langue française – une analyse comparative du lexique de la ruse employé dans différents systèmes linguistiques apporterait à n’en point douter des éclairages intéressants –, la ruse se dévoile dans les astuces, les tromperies, les artifices, les stratagèmes, dans les tours et les détours, dans les subterfuges, dans les machineries, dans les trames et autres duperies : la liste serait encore longue et nous nous arrêterons donc ici. De tous ces noms que l’on donne à l’objet que nous nous proposons d’étudier dans le présentouvrage, nous avons choisi d’utiliser celui qui nous est apparu le plus courant : « ruse ». Ce terme a en outre le mérite de couvrir les deux principales valeurs sémantiques qui lui sont propres à savoir celle d’une qualité de l’esprit (« habileté à feindre pour arriver à ses fins ») et celle des manifestations concrètes de cette qualité (« procédé habile dont on use pour tromper5 »). On pourrait chercher dans son étymologie les racines de sa signification première, mais l’origine du terme n’est pas sûre : pour certains, le mot « ruse » provient de l’ancien français « reuse », qui viendrait lui-même de recusare, un terme latin de vénerie désignant les tours et détours pratiqués par le gibier pour échapper au prédateur6 ; pour d’autres, il aurait pénétré dans la langue française depuis l’aire germanique, où « reuse » (ou « reusce », « royse », « ruse ») indiquait une « nasse », des « rets » ou un « filet », c’est-à-dire un outil servant à piéger le poisson7. Il ne nous appartient pas de proposer une solution à cette question, ni d’établir la liste des définitions que l’on peut trouver dans les différents outils lexicographiques actuels : il nous suffira, afin d’établir un socle sur la base duquel construire la réflexion qui se développera au fil des pages, de formuler une description générale de la ruse, laissant aux différents chapitres la tâche d’illustrer les nuances, les subtilités et les variations qui donnent à la ruse toute sa richesse et sa profondeur.

2. Définir la ruse

Dans le présent volume, la ruse est considérée comme un procédé (ou la qualité intellectuelle qui produit ce procédé) visant à susciter chez la (ou les) personne(s) sur laquelle (lesquelles) on désire« prendre un avantage »une représentation erronée ou altérée de la réalité, notamment en manipulant l’information (simulation, dissimulation, désinformation, intoxication, etc.) afin de l’induire à adopter un comportement qui, sans qu’il ne s’en aperçoive, servira les intentions qui animent l’auteur de la ruse8. Les guillemets qui encadrent l’expression « prendre un avantage » suggèrent qu’il faut la traiter avec précaution : elle peut en effet être comprise dans son sens le plus immédiat et instinctif – lorsque la ruse se fait aux dépens d’un ennemi ou d’un adversaire (dans la guerre, dans le sport ou en économie par exemple) – mais elle peut aussi renvoyer aux « avantages cognitifs » dont se prévaut le magicien à l’encontre du spectateur qu’il veut divertir – dans tous les sens du terme – ou l’artiste qui conduit le spectateur par des chemins visuels détournés vers la connaissance d’un aspect particulier de la réalité. La ruse peut en outre permettre à celui qui l’ourdit – dans le domaine du marketing et de la publicité – d’obtenir un avantage commercial sur ses concurrents, lorsqu’elle vise une ciblequ’il s’agit d’induire vers certains comportements d’achat.

Dans cet ouvrage, nous avons voulu dévoiler quelques-uns des tours les plus surprenants de la ruse, naturellement sans prétendre à l’exhaustivité puisque, on l’aura compris, la ruse est infinie. L’échantillon que nous proposons, limité à la sphère des activités humaines, pourra néanmoins illustrer son caractère fascinant et montrer combien elle sait s’adapter à toutes les situations, à tous les contextes. La ruse est du reste étroitement liée à la mètis – la « prudence avisée » ou « l’intelligence rusée » des Grecs anciens – dont Marcel Détienne et Jean-Pierre Vernant avaient précisément montré la nature « multiple (pantoíē), bigarrée (poikíē), ondoyante (aiólē)9. » C’est que la mètis, expliquent les deux historiens, « a pour champ d’application le monde du mouvant, du multiple, de l’ambigu. Elle porte sur des réalités fluides, qui ne cessent jamais de se modifier et qui réunissent en elles, à chaque moment, des aspects contraires, des forces opposées10. » Des « aspects contraires », des « forces opposées », la ruse en polarise par exemple lorsqu’on la considère du point de vue de l’éthique. Outre sa capacité à prendre de multiples visages, cette ambivalence morale qui caractérise bien souvent la ruse attise également la curiosité. Qualité positive de l’intelligence – l’ingéniosité qui trouve une solution détournée à un problème qui semblait insurmontable – mais également malice de celui qui trompe, en élaborant des moyens détournés pour arriver à ses fins, la ruse intrigue :

[…] there’s something deliciously, wickedly, entertaining about pulling the wool over an opponent’s eyes

« il y a quelque chose de délicieusement, méchamment, divertissant dans le fait de berner son adversaire »

écrivait d’ailleurs le célèbre historien et militaire britannique Jon Latimer dans un ouvrage consacré à la notion de deception (que l’on peut traduire par « astuce », « ruse », « tromperie ») dans l’art de la guerre11.

3. Dans cet ouvrage

L’art militaire, justement, est l’un des premiers domaines auquel la ruse est traditionnellement associée : à la guerre, l’ingéniosité humaine peut renverser le cours des choses, inverser les rapports de force, apporter une victoire totale sans verser la moindre goutte de sang. Outre les quelques stratagèmes évoqués succinctement en introduction, un chapitre entier, écrit par Michel Pretalli, sera consacré à ce sujet, visant notamment à montrer comment la ruse de guerre a pu évoluer au fil des siècles – mais avec une remarquable continuité – dans des contextes extrêmement dif­férents, de la guerre de Troie aux conflits mondiaux du XXe siècle.

À bien des égards, la guerre présente des similitudes avec le sport, pratiqué en temps de paix, mais qui lui emprunte nombre de ses ressorts tactiques et psychologiques12. Ainsi n’est-il pas surprenant de constater que, dans les activités sportives, la ruse joue un rôle déterminant que Claire Condemine Piron s’attache à décrire et à expliquer dans le deuxième chapitre, illustrant son propos en puisant dans les répertoires du football, du handball, du basketball ou encore – pour des exemples particulièrement frappants – de la boxe.

Si la guerre économique n’est pas une véritable guerre, supplanter ses concurrents peut nécessiter de faire appel à des ruses. Comme le montre Marc Deschamps dans les pages qu’il consacre à ce sujet, il existe en économie de nombreuses manières de tenter d’influencer indirectement la prise de décision. L’économiste s’attache plus précisément à décrire et modéliser certains des stratagèmes utilisés en ce sens dans un domaine où les enjeux se chiffrent parfois en millions de dollars.

Ce sont des sommes similaires que peut générer la publicité, secteur où la ruse a trouvé un terrain de jeu particulièrement fertile, depuis environ un siècle maintenant, nourri par les progrès des moyens de communication moderne. Les consommateurs sont généralement conscients du fait que la publicité ne véhicule pas une information dans laquelle ils peuvent avoir confiance et ils érigent face à son message une défense que les publicitaires doivent tenter de franchir. Pour ce faire, ces derniers s’appuient notamment sur l’humour, exploité dans toute une série de procédés rusés qui visent à nous manipuler. Dans le quatrième chapitre, Nathalie Blanc et Emmanuelle Brigaud décrivent en détail des expériences réalisées en laboratoire afin d’expliquer les ressorts dont usent les publicitaires.

Si la ruse a souvent pour objectif d’agir à nos dépens, il existe des domaines ou, au contraire, elle agit avec notre assentiment et pour notre plaisir. C’est le cas de la prestidigitation. Un spectateur qui se rend à un spectacle de prestidigitation sait que le magicien va tenter de le tromper, mais il s’en réjouit d’avance. Sans expliquer les « trucs » des magiciens, un chapitre de l’ouvrage, consacré à la magie, s’attachera à décrire certains des procédés psychologiques qu’ils utilisent. Les magiciens ont une connaissance, souvent intuitive, des failles de l’esprit humain, et nombre de leurs tours s’appuient sur ces limites de la cognition. Le chapitre que Cyril Thomas et André Didierjean consacrent à ce sujet décrira des travaux de recherche qui visent à étudier en laboratoire et comprendre les outils psychologiques dont disposent les prestidigitateurs.

Enfin, les artistes emploient eux aussi des ruses : dans l’iconographie, par exemple, mais aussi à travers la falsification d’œuvres authentiques ou bien encore dans les canulars imaginés par certains esprits particulièrement facétieux. Toutefois, comme le montre Servin Bergeret dans les pages qu’il consacre à ce sujet dans le présent ouvrage, le lien entre art et ruse est bien plus profond puisque la représentation figurative implique par son essence même une ruse avec les sens d’un spectateur qui – comme pour la prestidigitation – en tire tout le bénéfice bien qu’il en soit techniquement la victime.

Au fil des pages, nous prendrons conscience de la fascinante complexité de la notion de ruse, toujours fondée sur les mêmes principes et ressorts de base mais jamais exactement identique en raison des innombrables nuances – parfois infinitésimales mais tellement significatives – qui caractérisent cette « qualité » si intrinsèquement liée à l’activité humaine. À l’issue de cette lecture, nous espérons que le lecteur, à défaut d’être plus rusé, aura pris du plaisir à se plonger dans le caractère retors et malicieux de l’esprit humain !

1. Alonso (P.), « Cyberguerres. Aux postes de combats », Libération, 9 mars 2021, p. 2.

2. François Jullien signale néanmoins des différences entre la conception de l’efficacité – qui souvent se vaut de procédés rusés – propre à la tradition occidentale et celle qui s’est développée en Chine (Traité de l’efficacité, Paris, Grasset, 1996 ; Le Livre de poche, 2002).

3. Le Roux (C.) et al., A Receptor Pair with an Integrated Decoy converts Pathogen Disabling of transcription factor to Immunity, Cell, 21 mai 2015.

4. Ces quelques exemples proviennent de l’ouvrage de Stevens (M.), Les Ruses de la nature, Paris, Buchet/Chastel, 2018.

5. S.v. « ruse » dans Trésor de la langue française informatisé ; www.cnrtl.fr

6. https://www.cnrtl.fr/etymologie/ruse

7. S.v. « ruse » dans Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes duIXeauXVesiècle ; https://www-classiques-garnier-com

8. Notons que la ruse constitue une pratique millénaire qui n’a jamais fait l’objet de théorisation, si l’on excepte la réflexion menée dans ce sens dans Whaley (B.) et Bowyer Bell (J.), Cheating and deception, New Brunswick/London, Transaction, 1991 (publié pour la première fois sous le titre Cheating, New York, St. Martin’s Press, 1982).

9. Détienne (M.) et Vernant (J.-P.), Les Ruses de l’intelligence. La mètis des Grecs, Paris, Flammarion, 2018, p. 36.

10. Ibid.

11. Latimer (J.), Deception in War, London, Thistle Publishing, 2001, p. 5.

12. Julien Sorez souligne d’ailleurs à ce propos que « […] si la dimension pacificatrice du sport est l’un des moteurs de son institutionnalisation, force est de constater que les guerres jouent au XXe siècle un rôle décisif dans le développement des pratiques sportives. » ; Sorez (J.), Sports et guerres, matériaux pour l’histoire de notre temps, 2012/2 (n° 106), p. 1-3. DOI : 10.3917/mate.106.0001 ; https://www.cairn.info/revue-materiaux-pour-l-histoire-de-notre-temps-2012-2-page-1.htm

CHAPITRE 1 La ruse dans l’art de la guerre : du cheval de Troie à l’opération Mincemeat

Michel Pretalli

Le champ de bataille représente sans aucun doute l’un des théâtres privilégiés de la ruse :la nécessité de remporter la victoire sur l’ennemi – dont dépend dans bien des cas sa propre survie – oblige souvent à imaginer les solutions les plus ingénieuses (dissimulation, simulation, fausses retraites, diversion, intoxication, guerre psychologique, etc.). Lorsque le rapport de force est inégal, en effet, les ruses, stratagèmes et autres subterfuges peuvent renverser une situation en apparence désespérée. Même lorsque l’on affronte un ennemi inférieur en nombre et en force, la ruse peut être un moyen pour l’emporter à peu de frais :un moyen détourné, certes, qui confine parfois avec la perfidie mais qui peut aussi servir une finalité louable, en l’occurrence préserver la vie de nombreux hommes. Ainsi, de mémoire d’homme, la ruse représente une des clés essentielles de la résolution des affrontements :si la guerrea évolué au fil des siècles – au gré des progrès technologiques, de l’évolution des organi­sations sociales et politiques mais aussi des changements affectant la culture et les mentalités – la ruse, elle, est toujours présente, avec une remarquable continuité dans ses formes et ses mécanismes. Des stratagèmes du rusé Ulysse devant les murs de Troie à ceux employés dans les grands conflits mondiaux qui ont ébranlé le XXe siècle, ce chapitre parcourt l’histoire de la ruse militaire en suivant l’un des innombrables fils de la trame infiniment complexe tissée par les hommes de guerre au fil des siècles.

Comme la mètis dont elle relève directement13, la ruse est une faculté de l’esprit qui peut être employée dans presque tous les champs de l’activité humaine. Toutefois, il est un domaine où son impact déterminant se révèle de façon particulièrement claire : l’art de la guerre. Sir Basil Henry Liddell Hart (1884-1970), l’un des plus grands spécialistes du XXe siècle en matière de guerre, était même convaincu que, dans les campagnes militaires de toutes les époques, les résultats réellement décisifs ont été obtenus non pas par l’action directe de la force mais en suivant une approche indirecte destinée à prendre l’ennemi par surprise14. « En stratégie, – écrivait-il – le chemin apparemment le plus long, parce que le plus détourné, se révèle souvent comme étant le plus court pour atteindre le but15. » La ruse, élément-clé des conflits armés, représente un sujet d’étude aussi fascinant qu’intrigant, y compris en raison de l’ambivalence morale qui la caractérise puisque, comme nous l’avons dit en introduction, la ruse peut être à la fois le fruit d’une intelligence supérieure que l’on peut mettre au service du bien et celui d’une malice diabolique qui conduit à la victoire par la tromperie. Au-delà des considérations éthiques, qui doivent toujours être gardées à l’esprit, la ruse de guerre est souvent le recours du parti qui, lors d’un affrontement armé, se trouve dans une position d’infériorité par rapport à l’ennemi. Dans une situation désespérée, en outre, il n’est pas rare qu’un stratagème ingénieux soit la seule solution pour sortir de l’impasse et, pour reprendre les mots de Machiavel, « de vaincu [que l’on était] devenir vainqueur16 ». Cependant, il arrive également que celui qui dispose des forces les plus importantes fasse appel à la ruse : lorsqu’il est mis en échec par exemple – comme lorsqu’une place forte qu’il assiège résiste à ses assauts – ou afin de réduire au maximum le coût de la victoire, en moyens et en vies humaines. Dans un cas comme dans l’autre, la ruse vise globalement à induire l’adversaire à se faire une représentation erronée de la réalité – par la dissimulation ou la tromperie – afin qu’il adopte une mauvaise stratégie, sans pouvoir suspecter le dommage qu’il encourt. Dans ces conditions, l’effet de surprise constitue sans l’ombre d’un doute un levier majeur de la ruse : le capitaine rusé est celui qui saura l’exploiter au bon moment pour obtenir la réussite de sa manœuvre au moindre coût.

L’histoire regorge de ruses de guerre dont la littérature a transmis les récits dans des buts différents, y compris didactiques et utilitaires, depuis les premiers textes connus. Des stratagèmes sont évoqués dans l’épopée de Gilgamesh, qui remonte probablement à 2000 ans avant notre ère et où le héros emploie une ruse pour désarmer et vaincre Huwawa. On en trouve aussi dans l’Ancien Testament, où les fils d’Israël feignent la fuite pour tendre une embuscade aux Benjamites (Livre des juges, XX) ou encore dans l’œuvre d’Homère. La ruse du cheval de Troie, du reste, est certainement la plus célèbre des ruses de guerre, l’archétype même du stratagème, qu’Ulysse – surnommé polútropos, « aux milles tours » – ourdit sur le conseil d’Athéna, déesse de la science militaire et de la stratégie17. La ruse des Achéens sera le point de départ d’un voyage qui nous conduira de l’Antiquité aux grandes guerres du XXe siècle, à travers une série d’exemples choisis parmi la myriade de récits que nous offre la littérature occidentale. Plutôt que de suivre strictement un ordre chronologique, nous procéderons par sauts dans le temps en suivant l’écho de différents stratagèmes, portés de génération en génération par la tradition textuelle occidentale. Au sein de l’immense collection de ruses de guerre que contient cette dernière, nous en avons choisi certaines particulièrement surprenantes – sans prétention aucune à l’exhaustivité, inatteignable de toute façon – qui permettront d’observer leur évolution au cours de l’histoire.

1. Le stratagème complexe du cheval de Troie

Le stratagème du cheval de Troie permit aux Achéens de mettre fin au siège de dix ans que raconte Homère dans l’Iliade (VIIIe siècle av. J-C.). Le ressort fondamental de cette ruse est bien connu : il consistait dans la dissimulation de soldats grecs – appelés Achéens par Homère – à l’intérieur d’un cheval de bois gigantesque que les Troyens assiégés transportèrent à l’intérieur de leurs murs. Le stratagème d’Ulysse, cependant, était plus complexe que cela, reposant sur différents rouages qui sont autant de ressorts fondamentaux de la ruse de guerre dont on verra qu’ils furent exploités dans bien d’autres stratagèmes à travers les âges. Avant de les décrire, il convient de reprendre dans le détail le récit de cette ruse mythique.

Les détails du plan imaginé par Ulysse ne figurent pas dans l’Iliade, dont la narration prend fin au moment des funérailles d’Hector, c’est-à-dire avant que la ruse ne soit évoquée. Dans l’Odyssée, qui relate le retour d’Ulysse dans sa patrie d’Ithaque, au terme de la guerre, elle n’est que très succinctement décrite18. C’est en fait dans le second livre de l’Énéide de Virgile, composée au Ier siècle av. J.-C., qu’il faut en chercher une description plus détaillée. Le Troyen Énée, protagoniste du poème épique de Virgile, y raconte le stratagème qui a causé la perte de sa ville. Athéna en était à l’origine : la déesse, en effet, inspira l’idée de construire un cheval de bois « haut comme une montagne » et de laisser courir la rumeur selon laquelle il s’agirait d’une offrande que les Achéens destinaient aux Dieux pour qu’ils leur accordent de rentrer chez eux sans péril. Après avoir construit le cheval, les Grecs feignirent d’abandonner les côtes troyennes mais se cachèrent en réalité dans une anse formée par le rivage, non loin de leur campement. Les Troyens respirèrent enfin et, pour la première fois depuis dix ans, purent ouvrir les portes de la ville : contemplant ce qui restait du campement ennemi, ils trouvèrent le cheval prodigieux. Certains voulurent d’emblée le transporter dans les murs de la ville mais d’autres étaient bien plus méfiants, suspectant une ruse de l’ennemi perfide. Parmi eux Laocoon qui s’adressa ainsi à ces concitoyens :

Malheureux citoyens, s’écrie-t-il, quelle est votre démence ? Croyez-vous les ennemis partis ? Pensez-vous qu’il puisse y avoir une offrande des Grecs sans quelque traîtrise ? Est-ce ainsi que vous connaissez Ulysse ? Ou les Achéens se sont enfermés et cachés dans ce bois, ou c’est une machine fabriquée contre nos murs pour observer nos maisons et pour être poussée d’en haut sur notre ville, ou elle recèle quelque autre piège. Ne vous fiez pas à ce cheval, Troyens. Quoi qu’il en soit, je crains les Grecs, même dans leurs offrandes aux Dieux19 !

Prononçant ces mots, il lança un javelot qui vint se planter dans le flanc du cheval :de l’intérieur provint un long gémissement qui auraient dû trahir l’artifice mais auquel les Troyens restèrent sourds, leurs esprits peut-être obscurci par les dieux. C’est alors que l’on traîna devant le roi un captif grec appelé Sinon, qui n’avait apparemment pas pu abandonner le camp avec les siens. Tandis que les Troyens s’apprêtaient à venger sur lui dix années de souffrances, il annonça qu’il était bien grec de naissance mais qu’il vouait une haine profonde à Ulysse, à qui il devait la disgrâce dans laquelle il était tombé auprès de son peuple ainsi que la mort de son père, Palamède, qu’il voulait venger. Sinon parvint ainsi à ouvrir une brèche dans le cœur des Troyens, et il s’y engouffra grâce à une rhétorique ingénieusement construite pour jouer sur la corde pathétique, concluant son discours par ces mots :

Hélas ! dit-il, quelle est la terre, quels sont les flots qui peu­vent me recevoir ? Que me reste-t-il enfin dans ma misère, à moi qui n’ai plus nulle part de place chez les Grecs et dont les Dardaniens [i.e. les Troyens] irrités veulent le supplice et le sang20 ?

Les Troyens calmèrent alors leur colère et lui demandèrent de poursuivre son récit. Sinon s’exécuta et raconta comment ses compatriotes avaient maintes fois hésité à abandonner le siège et à s’en retourner dans leur patrie, mais les tempêtes les en empêchaient. L’oracle d’Apollon, qu’ils consultèrent pour trouver des réponses à leurs incertitudes, leur annonça que seul le sacrifice d’un Grec pourrait leur permettre un voyage de retour sans encombre. Le choix de la victime ne laissait guère de doutes : Ulysse exigea qu’elle soit désignée sur-le-champ, en la personne de Sinon, et beau