Sa part de printemps - Lysiane Gast - E-Book

Sa part de printemps E-Book

Lysiane Gast

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Beschreibung

Un roman feel good qui murmure à l'âme et fait battre le coeur. Vingt ans après avoir fui son village et les ombres qui l'habitaient, Fanny décide d'y retourner. Elle y retrouve des cicatrices longtemps enfouies, des secrets murmurés derrière les volets clos, mais aussi des visages amis, des mains tendues et la promesse d'un nouvel élan. Dans ce roman qui répare, Lysiane GAST explore avec délicatesse la force de la résilience, la quête d'une famille choisie et la magie des secondes chances. Entre silences lourds et éclats de lumière, l'héroïne chemine vers la réconciliation avec soi et vers un printemps intérieur qu'elle croyait à jamais perdu. Peut-on se pardonner? Peut-on se reconstruire après avoir subi un traumatisme ? Un roman sensible et émouvant sur notre capacité à nous relever et à grandir. Une ode à la vie, à l'amour qui guérit et au pouvoir du temps qui apaise les blessures. Un roman à mettre entre toutes les mains de celles et ceux qui croient en la douceur des nouveaux départs Un roman qui rappelle que chaque fin peut-être un début.

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Seitenzahl: 318

Veröffentlichungsjahr: 2025

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DU MÊME AUTEUR :

- Cupidon s’en(m)mêle, retrouver votre complicité amoureuse

- Le papillon s’envole, itinéraire de résilience

- Famille de coeur

- Turbulences

Retrouvez toute l’actualité de l’auteure sur :

Facebook : Lysiane GAST Auteure

Instagram : lysiane_Gast

Mail : [email protected]

Table des matières

Prologue

Retour aux sources

Souvenirs... Attention danger

Celle qui savait tout de moi

Les potins, service de désinformation banalisée

La briseuse de cycle

Sous-silence

Le fil jamais rompu

Enquête de vérité et potins en prime

Sous le chaume, le coeur

Le moment venu

Chaque pas vers elle, un pas vers moi

Une fausse piste, un vrai lien

Quand ton rire s’est tu…

Les racines du renouveau

Le moment du bilan

Magali prend la parole

Lola, une chrysalide en lumière

Catherine, ma confidente, ma précieuse alliée

Il suffisait d’une étincelle

Sa présence révélatrice

Comme une évidence

Une promesse vibrante

C’est peut-être cela l’amour ?

Le battement qu’il manquait à mon coeur

Magali

La fureur de vivre

David mon pilier

Cupidon tousse dans tous les coins !

Si on m’avait dit...

Quand tout s’aligne...

Le murmure d’un prénom

Ouvrir les vannes

L’effet libérateur

Le moment de bascule

Il est temps que vous sachiez

Les bras qui m’ont manqué

Quand la digue s’ouvre, la vie entre

Le souffle retrouvé

Quand elle frappera à la porte

J’ouvre le rideau des coulisses. Juste entre nous !

Il est temps de dire merci maintenant

Prologue

Avant que le souffle du récit ne vous emporte, permettez-moi de déposer ici quelques mots, comme un voile léger sur le seuil de cette histoire.

Vous allez rencontrer Fanny. Elle marchera à vos côtés, vous confiant ses silences et ses luttes, les choix écorchés, les douleurs tissées dans le temps comme des cicatrices invisibles. Elle vous parlera d’amitiés qui tiennent chaud quand tout s’effondre, de familles qu’on invente quand les racines manquent, d’amours sincères, de désirs librement exprimés.

Mais surtout, elle vous parlera de ce moment précieux et puissant, où l’on revient enfin au coeur de soi, après avoir longtemps erré dans les marges.

J’aime imaginer cet instant comme une parenthèse enchantée : on referme la porte pour laisser l’orage dehors. Le fracas reste au seuil, et par les grandes fenêtres ouvertes sur l’extérieur, des rivières de lumière s’invitent. Elles glissent sur les murs, effleurent les peaux, réveillent en douceur ce qui sommeillait depuis trop longtemps.

Fanny est là, à ce point d’inflexion, là où le passé pèse plus qu’il ne porte. Elle va vous confier comment le renoncement l’a fracturée, puis comment, lentement, patiemment, elle s’est relevée. Elle vous emmènera sur ce chemin sinueux vers la réconciliation, où surgissent parfois des secondes chances, des mains tendues, un deuxième tour de piste.

Au fond, n’est-ce pas cela qui compte : atteindre l’autre rive ? S’imprégner de la douceur des gens apaisés, épanouis, libres ?

Il faut, parfois, couper les chaînes qu’on a cru nécessaires. Peut-être devrions-nous, comme on trie une armoire, faire de la place dans nos coeurs : jeter l’inutile, ranger le trop-plein, laisser partir le gris.

Car la vie, après tout, offre une palette bien plus vaste qu’on ne l’imagine.

Il n’y a pas toujours de bruit quand quelque chose renaît.

Parfois, c’est juste un souffle, une présence,

un mot qui tombe au bon moment.

Ce n’est pas un cri, ni une victoire éclatante.

C’est une fissure qui laisse enfin passer la lumière.

Une main qu’on ne prend pas tout de suite,

mais qu’on ne repousse plus.

Une vérité qu’on laisse approcher, sans l’habiller de peur.

Renaître, ce n’est pas recommencer.

C’est continuer, mais autrement.

Avec un peu plus de douceur, un peu moins de défense.

C’est faire la paix avec ce qui fut, pour accueillir ce qui vient.

Elle est revenue là où tout avait commencé,

portée par un besoin sourd de retrouver ce qui en elle, s’était égaré.

Retour aux sources

C’est un grand jour. Un de ceux qu’on repousse, qu’on redoute, qu’on attend sans jamais vraiment s’y préparer. Ce matin, fini la procrastination. J’y vais.

Je retourne là-bas. Dans ce village où tout a commencé, où tout s’est figé. Je veux revoir les lieux, sentir à nouveau l’air d’avant, remuer la poussière sur les souvenirs. Peu importe ce que j’y trouverai : de la douceur ou du chaos. Peut-être les deux. J’ai décidé de croire qu’il y aura du beau. Un peu de lumière. Une petite voix intérieure me souffle que c’est en bougeant que les choses changent. Et là, maintenant, j’ai décidé d’avancer. Alors j’agis. Je prends le volant, le coeur un peu serré, mais étrangement fière de ne pas avoir reculé encore une fois.

Il est temps. Temps de regarder mon passé droit dans les yeux. Peut-être que c’est comme cela qu’on peut enfin habiter son présent, rêver à son avenir.

La route défile lentement et mes pensées s’emballent. Je connais cet état par coeur donc cela ne va pas me faire reculer. Bien sûr que je vais réveiller quelque chose, et alors ? Un diablotin s’affole dans mon cerveau et m’envoie ses éternelles suggestions négatives : Et si tout ce que j’avais tenté d’oublier me sautait à la gorge ? Si les blessures saignaient encore, en silence ?

Parfois, j’ai rêvé d’un grand feu qui détruirait mes tourments. Mais je n’ai jamais su comment l’allumer. Dans la vie, on n’a pas toujours l’allumette, ni l’essence, ni même la force. Alors on avance. Tant bien que mal. Avec ce que l’on est et ce que l’on a.

Pour me changer les idées, je clique sur une de mes playlists préférées et me voici apaisée, gaie comme un pinson, chantonnant comme un canard qu’on égosille. L’effet bienfaisant de la musique. Cela libère toutes mes tensions et c’est ainsi que je me retrouve devant le panneau géographique de ma petite bourgade. Pendant dix-huit ans, mes pas ont arpenté ses rues familières. C’est ici que mon enfance a grandi, que mon adolescence s’est frottée aux murmures des habitudes, aux regards en coin, aux jugements voilés et aux éternels « qu’en-dira-t-on ».

Me voici devant le stop. À droite c’est le chemin vers l’an-cienne maison familiale. Spontanément, je mets mon clignotant à gauche et je me dirige vers la chapelle. Je ressens comme un puissant appel. Ne pas lutter. Rien depuis ce matin n’a de sens, juste une force qui me pousse à agir.

Lorsque j’étais petite fille, ce lieu accueillait toutes mes émotions. Je ne suis pas particulièrement croyante en un Dieu et pourtant, aujourd’hui, la Sainte Vierge me fait un clin d’oeil ! Elle m’attire à elle et je ne peux pas lui résister.

Me voici arrivée devant cet édifice construit depuis plus d’un siècle. Il a de quoi raconter, mais j’adore son silence. Je sors de mon véhicule, d’un pas lent et interrogateur. J’observe, j’essaie de reconnaitre des odeurs, des paysages, des bruits. Tout a pris une autre résonnance, je ne me sens pas plus à l’aise que cela. Dois-je me sauver tout de suite et reprendre le chemin de ma tanière ? Pendant quelques minutes, je suis prête à détaler. Décidément, le courage m’étouffe parfois.

On y va me dit une force soudaine. La vierge peut-être ?

L’herbe haute me gêne, mais j’arrive rapidement à cette porte d’entrée en fer forgé que je reconnais entre mille. J’ai le souvenir de la serrure qui n’a jamais fonctionné, rouillée maintenant par l’érosion. Petite, je m’amusais à mettre des petites brindilles dans le trou pour que la Vierge ne puisse pas sortir. C’était mon endroit de jeu préféré car j’avais l’impression que personne ne viendrait me déranger. Je pouvais jouer tranquillement et laisser s’exprimer mon imaginaire.

Les affres du temps n’ont rien changé. Ce matin, la Vierge est toujours là, à me regarder, m’observer. Je crois deviner un sourire sur ses lèvres. Une étrange sensation comme si je retrouvais l’insouciance de l’enfance. Je me mets à observer son socle en bois peint à la dorure d’or, quelque peu défraichi. Elle a gardé sa robe blanche, mais le temps y a déposé une patine douce, ternissant un peu son éclat immaculé. Je remarque même qu’une de ses mains est cassée. Serait-elle tombée ? À côté de son magnifique buste, deux bougeoirs en bronze plantés là, comme des guerriers prêts à en découdre.

Me voici face à son regard, ses yeux magnifiques, bleus, doux, chaleureux, presque attendrissants. J’y ressens la même puissance, la même mansuétude que lors de mes escapades enfantines. Cela m’émeut profondément. Serais-je plus spirituelle que je ne le pense ? Ma mémoire olfactive m’envoie un mélange d’odeurs que je n’ai jamais oublié. La paraffine consumée, la senteur du bois humide. Je passe ma tête dans la petite fenêtre qui n’a plus de vitraux depuis bien longtemps. Cela a fait scandale à l’époque car des enfants avaient joué au foot et cassé le beau vitrail. La mairie ne l’a jamais remplacé, faute de moyens. Je me souviens des discussions des adultes autour de tout cela. Pire qu’un drame qui alimenta les foyers pendant des semaines. Des effluves de fumier fraichement déposés à l’arrière, sur un terrain agricole, viennent chatouiller mes narines et je me pince le nez.

Petite fille, j’avais vite compris que la chapelle était un lieu de recueillement pour les croyants ou les athées. Elle était située loin du village comme si elle avait été construite pour qu’on puisse venir s’y cacher ou y déposer ses peines, sans y être vu. À l’époque, on allait presque tous à la messe le dimanche et on connaissait le confessionnal. La chapelle, c’était sa petite soeur sans curé pour nous accorder le pardon. Pour moi, c’était mon « thérapeute » des temps modernes. J’y venais souvent à vélo et je restais là des heures. Cette Vierge connaissait tout ou presque de mes émois, de mes peurs, de mes souffrances. Vers 7/8 ans je disais à mes parents que j’allais me balader. Ils ne se préoccupaient guère de savoir où ni avec qui. À l’époque, tous les enfants courraient dans le village, allaient s’amuser dans les champs sans que personne ne se soucie vraiment d’un danger quelconque. Il n’y avait jamais eu de drame. Pourquoi penser au pire ? Les enfants de la campagne avaient cette sublime liberté de s’amu-ser partout. Pour moi, c’était à la chapelle. Un peu comme une cabane que certains construisaient dans les bois.

Un jour, Maman m’avait surprise à genoux devant l’édifice religieux. Elle avait stoppé sa voiture, baissé la vitre et les yeux écarquillés devant ma génuflexion, m’interrogea :

– Que fais-tu là, Fanny ? Tu parles à la Vierge ?

– Oui, j’aime bien venir ici. Je lui raconte mes secrets.

– Tu as des choses cachées toi, maintenant ?

– J’ai plein de petites histoires dans ma tête et je viens lui raconter et comme elle ne les répète à personne, je peux tout lui dire.

– Si tu y crois, c’est le principal ! Bon, c’est pas tout ça, moi j’ai du travail donc est-ce que tu reviens avec moi ou tu rentres à pieds ?

– Je continue à me promener le long du ruisseau et je reviens chez nous tout à l’heure.

Elle ne m’a posé aucune autre question, n’a fixé aucune limite. Je pouvais voguer comme bon me semble. Elle s’intéressait bien peu avec qui je traînais ou avec qui j’étais. Sa grande devise « c’est comme ça » la lâchait rarement.

Ce souvenir vient de réapparaître avec une précision surprenante. Il y a tant d’années qui se sont écoulées et pourtant, j’ai l’impression que c’est hier. Je revois maman dans sa robe bleue, avec des petites fleurs blanches et jaunes. Je me rappelle son odeur, elle sentait le « Soir de Paris ». C’était sa principale touche de coquetterie avec un peu de rouge à lèvres quand elle partait à la ville. Longtemps, j’ai cherché à retrouver ce parfum, mais Bourjois, son diffuseur l’avait enlevé des rayons. Voici que cette senteur toute particulière vient chatouiller mes narines. J’ai tellement peu de souvenirs avec ma maman et pourtant c’est par cette odeur florale qu’elle arrive à moi. C’est étrange le pouvoir de cette Vierge Marie, serai-je en train d’avoir des hallucinations ou quoi ?

Je m’assieds sur l’une des petites chaises en bois moulé. Elles sont là depuis des dizaines d’années et pourtant, leur solidité est exceptionnelle. Certes, les pieds sont vermoulus, mais le chêne résiste. J’aime les appuis qui ne cèdent pas. Lorsque je m’assieds, je ressens un besoin quasi immédiat de méditer, de vivre l’ins-tant présent. Avec les années, j’ai appris quelques méthodes pour activer la pleine conscience. Mes sens sont tous en émoi. J’adore écouter toutes les sensations dans mon corps. Aucun bruit ne vient gêner mon recueillement. Je savoure la seconde fugitive qui vient de s’écouler et que je ne reverrai plus.

Au bout d’une petite demi-heure, totalement zen, je décide d’aller à la conquête de mon cher ruisseau. Il a été un autre de mes jouets pendant bien longtemps. J’y déposais des brindilles, je faisais des petits ponts avec des cailloux, je créais des appentis pour les bateaux, j’y construisais des barrages. Je m’amusais de et avec la nature. À l’instant, j’entends son clapotis, mais c’est étrange, il y a des buissons partout et je ne retrouve pas le petit chemin qui m’amenait jadis à « ma plage » : un petit bout de terre sablonneuse de deux mètres carrés maximum qui accueillait mon séant avec délectation. J’ai beau chercher, je ne trouve pas le chemin. La rivière est devenue inaccessible. Quand je remonte le champ, déçue de ne pas avoir pu retrouver mon endroit chéri, j’aperçois au loin un homme dont la silhouette me semble familière. Juste l’espace d’une seconde, je crois voir mon père. Sa démarche puissante, son pas lourd qui tape le sol, son regard. Décidément, j’hallucine.

– Qu’est que vous foutez ici ? C’est mon champ, vous n’avez pas à vous aventurer comme ça, il y a des pièges là-bas pour les renards, foutez-moi le camp !

– Bonjour Monsieur. Désolée, mais je ne savais pas que c’était interdit de se promener dans les prés. Je cherchais un chemin pour rejoindre le ruisseau comme quand j’étais petite.

– Y’a plus de chemin ! Pourquoi vous veniez ici quand vous étiez petite ?

– J’habitais ici.

– Mais qui êtes-vous donc ?

– Je m’appelle Fanny, j’ai passé une grande partie de mon enfance dans la maison du bout du village. La maison avec les volets rouges.

– Chez les Sansa ?

– Oui, je suis leur fille. Vous les connaissiez ?

– Tout le monde les connaissait. Un sacré numéro votre père. Il n’a pas fait que du joli-joli. Et cette histoire avec cette fille, on saura jamais la vérité, mais c’était pas digne d’un homme de nos contrées.

– Quelle fille? Quelle histoire ?

– Ne faites pas celle qui n’est pas au courant ? Ça a assez jasé.

– Je ne sais pas de quoi vous parlez. Je suis partie il y a très longtemps. J’imagine que vous ne connaissez pas mon existence pourtant j’ai vécu ici jusqu’à mes dix-huit ans. C’est pour cela que je connais bien les lieux et j’ai le droit de me promener.

– J’ai un vague souvenir d’une petite fille chez eux, mais je ne m’occupe pas de la vie des gens. Par contre, j’espère qu’ils ont eu honte d’eux-mêmes. Paix à leurs âmes, mais en tout cas moi je ne peux pas pardonner certaines choses. Votre mère nous toisait de haut et votre père n’était pas un saint.

Tout à coup, le Monsieur se retourne en grognant et s’en va sans même me dire au revoir. Remarquez, il avait oublié de me dire bonjour donc adieu les règles de politesse. Je suis ébahie par son propos. Qu’est ce qu’il voulait dire ? Pourquoi il m’évoque une fille ? J’ai dû louper un épisode c’est certain.

Le Monsieur n’avait pas l’air commode donc peut-être se raconte-t-il tout seul des films et comme la rumeur va vite dans les villages, il s’est sûrement amusé de m’avoir raconté ses ramassis de caniveaux. Fier d’avoir lancé ses piques sans la délicatesse d’une dentellière ! Le monde n’a pas évolué en mieux puisque maintenant les réseaux sociaux ont pris le relais des racontars de patelin. Je ne vais tout de même pas me laisser impressionner par ses cancans. Déjà petite fille, j’entendais tout ce que se racontaient les vieilles dames sur leur banc. Et l’une avait vu celui-ci, l’autre celui-là. Et vas-y qu’elles en déduisaient que... Parfois, je faisais mon étonnée car elles allaient loin dans leurs élucubrations :

– N’écoute donc pas nos balivernes, t’es bien trop petite pour comprendre tout cela.

Alors, je partais jouer, mais quand même j’avais bien entendu ce qu’elles disaient. C’est souvent ainsi que démarrent les rumeurs. Le pire, c’est quand je les voyais à la messe le dimanche matin. Elles nous faisaient leurs bondieuseries, et à peine sorties, elles se retrouvaient et reprenaient leurs commérages. Elles avaient toujours à dire sur une coiffure, une robe, un geste. J’avais l’impression que chaque personne était scrutée à la loupe et que ce n’était pas le Bon Dieu que chacun et chacune venait voir à l’église. Les réseaux sociaux n’ont donc rien inventé, ils ont juste ouverts au plus grand nombre. Il faut bien reconnaitre que les fidèles à la messe se raréfient...

J’en suis là de mes réflexions lorsque je rejoins ma voiture. Il vaudrait mieux que je rentre avant la nuit. Ces quelques heures passées ici sont déjà suffisamment perturbantes comme ça. Qu’est-ce qui m’a pris de remettre les pieds ici ? Je suis maso ou quoi ? Il me reste juste à traverser le village et partir. J’ai besoin de revoir l’école, les maisons, de raviver les souvenirs. Je sais fort bien qu’il faudrait occulter la cage du passé, mais ma curiosité prend le dessus. J’y vais. Me voici à arpenter la grande rue, là où mes pas de petite fille ont usé chaque bout de macadam. Je roule au pas. Je passe devant l’église, puis l’école avec le marronnier qui est devenu gigantesque. Un vrai parasol sur toute la cour. À l’école primaire, je ramassais les marrons et on en faisait des bonshommes, des animaux et ainsi on se créait une ferme pour jouer avec de la paille qu’on récupérait dans l’écurie.

Quand j’arrive à mi-chemin de la rue Saint-Jacques, je freine brutalement. Un chien est sorti d’une grange et je ne l’ai vraiment pas vu venir. Rien n’a changé : les animaux se trimballent à leur guise. Pas question d’avoir une laisse, ce sont leur territoire de jeux et qu’importe l’humain. Maman me disait qu’ils étaient rarement méchants, mais quand même, je me méfie car ils gardent leur instinct et mieux vaut ne pas venir les chatouiller.

J’entends un cri. Un homme vocifère contre moi avec des gestes qui n’augurent pas la paix. Pourquoi est-il en colère comme ça ? Je n’ai pas écrasé cette bête.

– Foutez-moi le camp, espèce d’étrangère, vous n’avez rien à faire chez nous et en plus vous avez failli percuter mon chien.

– Bonjour Monsieur. Ne vous mettez pas en colère comme ça, vous voyez bien que j’ai pilé et que je n’ai rien fait à ce chien. C’est le vôtre ?

– Ben oui, que c’est à moi. Et il n’aime pas les fouineuses ?

– Mais enfin je ne fouine pas, je suis revenue voir mon village d’enfance et j’ai tout de même bien le droit de rouler sur la route.

Il commence à m’énerver. À croire que l’espace public lui appartient et que je suis en sens interdit.

– Je sais bien qui vous êtes. Le Marcel m’a parlé de vous quand il est remonté des champs et maintenant que je sais qui vous êtes, je vous conseille de déguerpir car on va tous vous foutre dehors, sans sommations, moi je vous le dis !

Je suis littéralement atterrée. Le téléphone arabe a été plus vite que l’éclair. L’autre dingue qui s’est échappé comme un voleur a déjà répandu son fiel. Il n’a pas perdu de temps.

– Je suis libre de faire ce que je veux et d’aller où je veux et personne ne m’en empêchera.

Je viens de sortir cette phrase en hurlant et je ne lui laisse pas le temps de répondre, je referme ma vitre, je klaxonne pour lui faire comprendre de déguerpir et je démarre en trombe. Qu’est ce qu’ils ont tous à me traiter ainsi ? Je n’ai rien fait de mal, bordel !

Je poursuis jusqu’au lavoir, je vois la petite route à droite que je connaissais bien, elle n’était pas en macadam à l’époque. La voici agréablement praticable maintenant, j’accélère et je m’en-fuis de ce village maudit. Pourquoi suis-je venue remuer la mélasse ? Parfois, je me déteste. Je suis en colère. Je ne comprends pas pourquoi j’ai eu droit à cet accueil et surtout qu’est-ce qui fait que moi la fille des Sansa, je dérange ? Je suis partie de cet endroit depuis tant d’années, sans aucune rancune ni animosité. Je devais vivre ma vie autrement et maintenant, je peux venir faire mon pèlerinage comme je le veux. De quel droit m’ont-ils traités ainsi ? Pourquoi mon nom a fait surgir cette réaction plus que brutale ? Je roule et me calme doucement tout en me disant qu’il n’y a pas de hasard. Il est peut-être temps que j’essaie d’en savoir plus et surtout mieux.

Cette histoire de fille, c’est quoi ?

Puis il y a la réalité. S’enfuir, ne plus les entendre crier.

Laisser s’enfuir les rêves. Regarder les nuages gris et se moquer d’eux.

Balancer les préjugés et courir, courir, courir...

Souvenirs... Attention danger

J’essaie de rester concentrée sur la route mais je suis très bouleversée. Je ressens dans mon corps, dans mes tripes, une colère sourde que j’avais tenté d’éteindre. Il y a plus de vingt ans, j’ai fui et je revis la même chose. Un besoin immense de m’échapper de cet endroit. Ce monde de lions enragés me débecte au plus haut point et je viens encore de vivre un exemple de la férocité humaine.

J’étais persuadée d’avoir tout oublié. Sans amertume, je m’étais construite autrement et sans cette famille dont le sang n’avait pas coulé dans mes veines. Je me croyais heureuse, épanouie, alignée dans mes choix. On me disait souvent joyeuse, pétillante, pleine de vie et assez pertinente. Était-ce seulement une carapace ? Tout à coup, j’ai un doute.

Depuis si longtemps, je pratique l’impertinence. Avec le père, il valait mieux ne pas trop la ramener, comme on dit. Dès l’en-fance, je m’étais immergée dans un monde parallèle, me murmurant que, le moment venu, je prendrais le large. Ma famille ne m’amènerait jamais à bon port, ça je l’avais compris très vite. Et c’était à moi d’agir. Ils n’étaient pas méchants, juste indifférents, rustres, sans empathie et même pas drôles. Ils ne m’ont pas réellement manqué. J’ai appris à faire le deuil d’une famille aimante. Je ne les tiens responsable de rien donc pourquoi tout cela me revient comme un boomerang ? Je ne dois pas être la seule à ne pas vénérer sa famille, ce n’est pas un crime. Juste une réalité dont on peut s’échapper.

Le hasard n’est qu’un rendez-vous

que l’on ignorait avoir pris.

Celle qui savait tout de moi

Je roule pendant une trentaine de kilomètres tout en laissant la gamberge opérer ses dégâts. Raisonnablement, si je veux arriver entière chez moi, autant que je m’accorde une pause. J’ai besoin de m’asseoir à une table de bar, boire une bonne bière et poser mes émois. Il me faut regarder les gens vivre, penser à autre chose. Sortir de cette animosité gratuite. Calmer ma rage. Ils ont réussi à me mettre les nerfs en pelote, ces deux malotrus !

Lorsque je pénètre dans ce bistrot de campagne, je sens des dizaines de regards tournés vers moi. Une étrangère, c’est forcément suspect. Trois tables sont occupées par des hommes jouant aux cartes. Au fond, tout prêt du comptoir, deux autres messieurs lèvent leurs yeux quelque peu convulsés par l’effet de l’alcool. Un souvenir rejaillit fugacement : quand j’allais chercher mon père au bistrot après la messe. Un monde d’hommes où une fillette n’avait nullement sa place. J’étais gênée mais comme c’était mon papa, j’avais le droit de rentrer.

Près de la fenêtre plus tout à fait transparente, deux jeunes femmes interrompent leur discussion. Elles lèvent la tête à mon arrivée, curieuses de voir une femme inconnue s’installer ici. Un sourire apparait chez la dame en bleu. Je lui réponds avec un salut de la main. Tout à coup, elle se lève et s’approche de moi.

– Bonjour Fanny. Incroyable, toi ici. Je n’en crois pas mes yeux. Tu me reconnais ?

– Non, qui êtes-vous ? Désolée mais je suis de passage ici donc je ne pense pas que l’on se connaisse.

– J’ai donc tant changé ? Souviens-toi, au lycée, Joy, ta copine qui te filait les devoirs de math.

– Joy, non ? Oh franchement, je ne t’aurais pas reconnue, en effet. Je suis désolée, ne te vexe pas mais comment pouvais-je supposer te voir ici ? Et toi, comment as-tu pu deviner que c’était moi ?

– Tu as toujours tes mêmes yeux pétillants et ton sourire. Oui ton sourire, ça je m’en souviens. Tu ne cessais de nous faire rire toutes à l’internat et ta joie de vivre me faisait tellement du bien. Tu étais tellement différente de nous et bien des années plus tard, je te retrouve grâce à ton regard plein de gaieté. Tes magnifiques yeux verts qui faisaient craquer les garçons ! Je ne sais pas pourquoi mais je t’aurais reconnue entre mille. Tu as toujours ce petit truc en plus.

– Tu me flattes, vraiment merci. Je me souviens qu’on se marrait bien toutes les deux. Mais que fais-tu ici ? Tu t’es installée dans le coin ?

– J’ai rencontré un agriculteur et l’amour a fait le reste. J’avais poursuivi mes études jusqu’à obtenir le diplôme d’ingénieur agronome puis j’ai fini par venir vivre sur l’exploitation de mon mari.

– Ça ne m’étonne pas que tu aies réussi tes études, tu étais forte toi, beaucoup plus que moi. Donc, tu es restée dans le secteur ?

– Oui j’aime bien cet environnement et finalement j’adore ma vie même si je traverse des vagues douloureuses en ce moment. Je pourrais t’en parler mais ce n’est pas le moment.

– Écoute, je dois repartir, j’ai encore pas mal de kilomètres à faire. J’aimerais bien qu’on se revoie, mais une autre fois et dans un endroit moins tristounet.

– Prends mon téléphone, on s’appelle et on fixe une date.

Nous papotons encore quelques minutes, le temps que j’in-gurgite ma consommation et vite, je veux partir, fuir. Retrouver mon nid réconfortant.

– Je dois filer. Ça m’a fait plaisir de t’avoir revue. C’est décidément une journée particulière en émotions. Je te raconterai. Je rentre sans tarder maintenant. On s’appelle promis !

– Sois prudente, je t’appelle demain et on met tout cela en place. Je ne veux plus te perdre.

Quand je remonte dans mon véhicule, je sens qu’une partie de ma rage s’est estompée. Certainement l’effet de la rencontre avec Joy. Quelle coïncidence ! La vie est faite de rencontres et là, pour le coup, j’étais très loin de m’imaginer revoir Joy dans cet endroit. Quelle belle surprise. J’avale les kilomètres tout en souriant à l’évocation de ses beaux moments d’enfances, d’adoles-cences avec ma copine, la Joy. Les blagues, les soirées tarot, les révisions du bac, les soirées pyjama, les premiers émois. On en a partagé des choses ensemble. Mon départ a dû lui faire beaucoup de peine et elle ne pouvait pas chercher à me revoir puisque je suis partie sans laisser d’adresses à quiconque. Comme une coupable ! Il faudra que je lui explique pourquoi j’ai agi ainsi, c’est la moindre des choses pour repartir sur de bonnes bases.

Quand j’arrive chez moi, j’ai le dos en compote, la tête pleine comme une cocotte minute qui va exploser. Tout en me préparant mon dîner, je ne cesse de penser à mon enfance, ma vie de petite fille, les heureux moments mais aussi ceux beaucoup plus nombreux où je me sentais tellement mal dans ma peau. Je n’arrivais pas à comprendre pourquoi papa et maman ne m’aimaient pas. La vie m’a éclairé sur l’amour parental mais à l’époque j’en souffrais beaucoup car j’avais un tel besoin affectif que leur dureté me faisait vraiment souffrir. Ils n’ont jamais pensé qu’un bisou aurait pu me réconforter. Un compliment m’aurait encouragé à bien travailler. Un petit cadeau aurait été le remerciement de quelque chose que je faisais bien. Une douce phrase ou une tendre caresse m’auraient tellement fait du bien. J’étais toute gentille, affectueuse, en demande de câlins mais ça les énervait donc j’ai fini par ne plus rien quémander.

« Pas d’ça chez nous, on n’a pas besoin de faire toutes ses jérémiades pour soi-disant prouver qu’on s’aime. Tu es notre fille donc on est une famille qui s’aime... »

La sempiternelle phrase tombait. Pas besoin de montrer l’amour, pas besoin de le vivre aussi peut-être ? Avec ironie, je dirais même qu’il n’était pas question d’en jouir !! Le corps ne devait pas s’exprimer, la parole encore moins. La vie c’était quoi alors ? Que restait-il pour être heureuse et épanouie ? Tout doucement, j’ai construit une muraille.

« Depuis la nuit des temps, nous on travaille dur et ce n’est pas avec toutes ces fanfreluches qu’on va faire rentrer des sous ! »

Nous y voilà, la valeur travail était la seule, l’unique référence de l’épanouissement de soi. Maman faisait celle qui ne connaissait pas le mot et « pas question de se lamenter sur soi » disait-elle souvent. Le monde a évolué, la psychologie humaine nous a appris quelques fondamentaux mais chez eux, rien n’avait jamais traversé leur cerveau. Finalement, heureux les simples d’esprit. Je suis persuadée qu’ils étaient épanouis à leur manière, et que mes attentes ou mes besoins les dépassaient. C’est sans doute pour cela qu’ils ne pouvaient y répondre. Pour autant, je suis fière d’exister dans ce monde et de tisser mon chemin, même sans eux.

Ce soir, j’apprécie tout particulièrement de retrouver mon cocon. Ma petite maison est chaleureuse, gaie, décorée avec goût et amour. Oh le vilain mot ! Voici que je le mets à toutes les sauces maintenant ! Ça sent bon ici. Une odeur de coton douillet mélangé aux effluves des lys qui prônent dans leur vase sur ma table basse. J’adore ses fleurs royales et majestueuses. Je me sens merveilleusement bien dans cette chaumière. Rassurée, sereine, je referme mes blessures dans ce lieu familier et accueillant. Les cicatrices ont frissonné, comme au passage d’un souffle ancien. Heureusement pour moi, je connais la posologie pour refermer les plaies.

Après avoir englouti mon frugal dîner, je file sous ma couette. Ma nuit est mouvementée. Cela ne me surprend pas ! J’entends des bruits de chasseur, des coups de fusil, des grognements d’ani-maux. Je me réveille en sursaut croyant qu’une tempête souffle et que les arbres vont s’écraser sur moi. L’inconscient traite les images de la veille et c’est animé. Il nettoie mon disque dur et aujourd’hui j’ai abusé des Gigas !

Je suis la reine des grasses matinées. Quand j’allume mon portable vers 9h3O, je suis étonnée d’avoir déjà deux SMS de « la Joy ». Elle me dit qu’elle a été surprise mais tellement contente et qu’elle voudrait vite me parler. On croirait que c’est vital tellement elle insiste lourdement. Qu’est ce que j’ai bien à lui raconter ? Depuis hier soir, mon regard sur elle et son possible mode de vie ont changé. Elle est restée dans son monde, ses racontars de patelin, l’agriculture difficile, les gens qui s’occupent des autres... Je suis encore empreinte de tant de préjugés qui m’ont fait souffrir. Finalement, je finis par en déduire qu’elle doit être captivée par ma vie supposée un peu déjantée de femme urbanisée. Ça doit attiser sa curiosité mais je ne suis pas un singe dans une foire. J’ai l’impression de reporter ma colère sur elle, c’est idiot mais c’est ainsi et je fais avec.

Doucement, je me réveille et je décide de la laisser un peu lambiner. Je l’aimais bien à l’époque mais je n’ai plus rien à voir avec ces années d’adolescente insouciante. Qu’avons-nous encore à partager ? J’ai de gros doutes. La nuit m’a fait cogiter et surtout j’ai peur de devoir me justifier. Je ne peux pas lui mentir. Que pourra-t-elle comprendre de mon parcours ? Tout ce qui me ramène à mon enfance à un goût amer.

Quand ce n’est pas le bon moment, mieux vaut prendre du recul.

La rumeur est rapide, le démenti ne marche qu’à pas lents.

(proverbe africain)

Les potins, service de désinformation banalisée

Ce n’est donc que le lendemain, après mon copieux dîner que je décide de l’appeler. Mon appétit est revenu, je suis en forme. Autant lui dire clairement que je veux tourner définitivement la page de ces années de jeune fille. Je lui dois une explication que je vais concocter à ma sauce.

– Ah enfin je suis super contente que tu m’appelles. Je t’ai laissé des messages mais je vois bien que tu ne voulais pas répondre.

– Tu fais les demandes et les réponses c’est sympa ! J’étais juste occupée. J’ai une vie animée, tu sais. Maintenant, je suis un peu plus tranquille. Par quoi commence-t-on ?

Elle me raconte sa vie d’épouse, puis de mère. Puis la ferme. Puis les beaux-parents. Puis le manque de temps pour respirer et faire ce qu’elle aime. Je me doutais bien que j’aurais droit à son parcours, peu palpitant à mes yeux. Du moins, ce n’est pas la vie que je voudrais avoir.

– Te rappelles-tu comme j’aimais le dessin à l’école ? Figure-toi que maintenant, je peins. Mon grand souhait serait de trouver plus de temps pour m’occuper de moi, participer à des activités.

– Qu’attends-tu pour le prendre ce temps ? Tu n’as pas de patron donc je pense que tu peux t’organiser et te mettre en priorité non ?

– Oh ce n’est pas si facile. Ici, à la campagne, il y a toujours un truc qui t’empêche. Quand t’as fini une tâche, il y en a déjà une autre qui pointe le bout de son nez. Et dire que j’ai besoin de temps pour des activités artistiques, ça fait désordre !

– Je suis surprise que tu en sois encore là. Ce que pensent les autres, on s’en fout non ? Quand on était ado, on se moquait de l’avis des gens, tu t’en souviens ? En tout cas, je fais partie de celles qui font des choix. Quand je veux prendre soin de moi, je prends le temps. Cela fait partie de mon équilibre.

– On croirait entendre Bouddha le sage !

– Tu peux te moquer de moi ! En tout cas, je ne fais aucune concession sur ce qui est important pour moi.

– Ta vie me semble plus facile que la mienne. Je suis vraiment contente pour toi mais je ne peux pas me permettre de négliger les autres, j’en ai besoin en fait.

– Qui te parle de ne pas être présente pour les autres ? Tu fais des interprétations un peu rapides. Je m’occupe d’abord de moi pour mieux m’occuper de mon entourage. Et je me contrefous de l’avis des autres, car sur mon chemin, j’ai rencontré des gens malveillants. Pour ne rien te cacher, c’est une des raisons parmi plein d’autres pour lesquelles je suis partie à dix-huit ans. Je détestais tous les racontars de nos campagnes où tout le monde savait tout sur tous. Tout comme maintenant, j’exècre certaines émissions télévisées qui déblatèrent sur tout comme ça, gratuitement, juste pour faire le buzz.

– Je vois que tu es remontée comme une pendule ! N’oublie pas qu’on vient de milieux populaires où la plupart des gens n’ont pas toutes les capacités pour raisonner. Il en faut bien pour tout le monde.

– Ce milieu, je l’ai fui. Je me suis construite une vie plus en accord avec mes valeurs.

– Je comprends qu’après tout ce que ton père a fait, tu sois partie. Mais il y avait aussi des gens bien ici.

– Mais enfin, que vient faire mon père là-dedans ? C’est quoi ce qu’il a fait ? Quand je suis partie, ce n’était pas parce qu’il était violent avec moi. Il me traitait mal certes mais c’était son mode de fonctionnement. Maman ne disait rien, car c’était l’époque de la femme soumise ou victime, ou les deux. Ils ne savaient pas exprimer leurs sentiments, c’était rude mais ce n’est pas le motif de mon départ. J’avais ma vie à tracer et je ne voulais pas qu’ils me freinent. Je savais qu’en restant au village, je ne pourrais pas m’épanouir et je voulais une vie pleine de libertés. Ce n’est pas un crime, tout de même. Pourquoi me dis-tu ce que papa a fait ?

– Tu n’as pas su ?

– Quoi ?

– En fait, il a trompé ta mère et a fait un gosse à une femme du village. On a toujours dit qu’il avait abusé d’elle.

– Qu’est ce que tu me racontes ?

– Tu étais partie depuis un ou deux ans et on en a entendu parler de cette histoire quand elle est venue habiter à la lisière de la forêt, comme une pauvre femme. Elle n’a jamais dit que ton père l’avait obligée, mais alors pourquoi allait-il aussi souvent chez elle ? Les voisins jasaient et il le savait mais il ne contredisait jamais. Alors, évidemment, on a fini par croire que la rumeur était vraie.

– Et tu l’as cru ? Comment peut-on faire des déductions aussi simplistes ? D’ailleurs, si c’était lui, qu’a-t-il fait de si grave ? Cet enfant, qui te dit qu’il ne s’en est pas occupé ? Il était très orgueilleux, tu le sais donc je crois qu’il avait un certain sens du devoir, du moins je l’espère.

– Il rigolait chaque fois que quelqu’un lui en parlait. À croire que cela l’amusait d’alimenter les qu’en dira-t-on ? Il adorait l’idée d’être un grand séducteur. Cette femme était très belle en plus. En tout cas, ta mère a dépéri à ce moment-là et elle a commencé à s’enfermer.