Le papillon s'envole - Lysiane Gast - E-Book

Le papillon s'envole E-Book

Lysiane Gast

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Beschreibung

Tout commence dans ma belle campagne lorraine. Une enfance bousculée, un terreau affectif chancelant. Deux femmes merveilleuses, ma marraine et ma grand-mère vont devenir mes guides spirituels. Devenue adulte, ma quête d'amour est infinie et je le cherche partout, brutalement, sans discernement.. Sempiternelle soif de reconnaissance! Mariages, divorces, deuils, ruptures, licenciements, les épreuves s'enchainent. Quelle est donc cette force ou cette audace qui me permet d'affronter les embrouilles familiales, les traumatismes, les chagrins d'amour, la solitude? Tout doucement, je creuse le sillon de la résilience, avec en toile de fond la nature, cette terre nourricière et guérisseuse. Mon sourire, carapace des gens écorchés, se retrouve dans mes mots. C'est avec apaisement, authenticité et drôlerie que je vous livre cette mise à nu en forme de transmission. Mes lectrices me racontent combien ce livre leur a donné la "pêche"; au travers de ce récit de la vraie vie, elles s'identifient et se retrouvent sur tout ce chemin d'une femme battante. Les épreuves, les choix, les engagements ont ici une large place. Voici un de mes plus beaux témoignages : merci Lysiane pour votre fabuleux livre. D'abord, j'ai adoré la fluidité de votre écriture, j'avais envie de tourner les pages et savoir vite la suite. Votre parcours est inspirant parce que je me suis retrouvée dans la bataille quotidienne que je mène et dont parfois je me demande le sens... Avec votre livre, je me suis dis que la femme avait une belle force de vie et vous le démontrez avec tellement de sincérité, de vérité, d'émotions. Une sacrée personnalité, vous m'épatez vraiment! J'ai pleuré certes mais j'ai aussi beaucoup ri. Vous avez une façon de nous parler au travers de vos mots et on a juste envie de vous prendre dans les bras et d'aller rigoler autour d'un bon verre. Merci vraiment!

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Seitenzahl: 539

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Table des matières

Prologue

Lorsque l'enfant parait

« Violence » je dis ton nom !

Dans le brouillard, deux soleils

La Claude de Pont-à-Mousson

Le travail à la ferme

Quand l’enfance s’en va...

Mon premier engagement : Paul

Un nouveau chemin, de nouvelles amitiés

Pierre, une passion amoureuse

Coralie, ma fleur des îles, ma princesse

La maman solo comblée

Un jour, mon prince arrive...

7 janvier 1992 - Un drame frappe notre famille

La vie continue

Lyla, papillon aux ailes déployées

Maman à la maison, c'est fini !

Veux-tu devenir ma femme ?

Quand l’eau déborde...

Bon état général... je romps le diagnostic !

Quelques nuages dans le couple...

Nouveau projet, nouvel élan

Nuit tragique

5 juin 1999

Tout perdre

Comment continuer ?

La priorité : un travail

Mes amours, mes emmerdes...

Mes deux colombes

Que devient ma carrière professionnelle ?

On les appelait « les marieuses » !

Cornélien

Traverser une dépression

Investir dans les voyages, c'est investir en soi-même.

Et maintenant, que vais-je faire ? Que sera ma vie ?

Merci

Prologue

- Dis, Mamy Lilly, tu veux bien me raconter une histoire?

- Oui mon chéri, je vais te raconter une belle histoire, celle de ma vie

- Ah ça va être long alors, car tu es vieille maintenant !

- Oh le petit chenapan, je ne suis pas encore trop vieille, je suis comme les mirabelles que tu as mangées hier, elles étaient un peu mûres !

Il était une fois, une petite fille, nait à la campagne avec les vaches, les cochons, les poules, les chiens. Elle jouait avec la terre, les arbres, les brouettes, les cailloux...

Dans son village, il y avait une école avec des pupitres en bois et des encriers en porcelaine, des lavoirs en béton pour la lessive de la semaine, du fumier sur la route et devant les maisons, des gens qui se mettaient assis sur un banc et tapaient la bavette...

- C’est quoi Mamy taper la bavette, c’est taper la viande?

- Tu me fais rire, car tu es bien comme ta Mamy, toi, tu aimes jouer avec les mots ! Taper la bavette c’est discuter, partager avec quelqu’un les nouvelles du jour, de la semaine, les commérages sur le voisin...

- Ah oui, je sais, maman m’a dit un jour « arrête de faire ta commère ».

La petite fille a grandi, elle est devenue une jolie adolescente. Elle n’était pas trop bien dans sa peau, mais elle souriait tout le temps, c’était comme une carapace.

- C’est quoi mamy être pas bien dans sa peau, c’est avoir une maladie sur la peau ?

- Non, c’est plutôt ne pas avoir confiance en soi, ne pas s’aimer.

- Mais toi, tu aimes, puisque tu m’aimes Moi !

- Oui je t’aime très fort, et figure-toi que j'ai beaucoup appris à m’aimer et j’y suis parvenue. C’est pour cela que je te dis toujours qu’il faut persévérer et ne pas rester sur une mauvaise note.

- Alors dans ton histoire, c’est qui les personnages ? Ma maman, mon papa, ma sœur, mes tatas ?

- Ta maman elle est venue dans ma vie, il y a bien longtemps. Lorsqu’elle était dans mon ventre, j’avais vingt-huit ans, et j’ai aimé très fort ton papy, tu sais celui qui n’habite pas très loin de la mer.

- Ah tu connais mon papy toi ? Je ne t’ai jamais vu avec lui, vous n’habitez pas ensemble.

- Ça, mon chéri, c’est la vie, on s’aime, on ne s’aime plus, on s’ignore, on se fait des câlins puis après on ne s’en fait plus, on se rouspète, on se fait beaucoup de mal pour pas grand-chose... C’est un peu compliqué parfois à comprendre le monde des adultes !

- Mais toi Mamy, quand on te voit, pourquoi tu n’as jamais de chéri avec toi ?

- On appelle cela les célibataires et si un jour tu vis tout seul, tu verras, c’est pas mal. La solitude est parfois difficile, mais moi, j’ai fini par l’apprivoiser comme ma petite Betty, pleine de poils ! Mamy se sent parfois très seule, mais elle n’est pas malheureuse, car elle a toujours deux cents idées à la seconde.

- Ben alors, c’est pour cela que tu n’as pas voulu prendre un mari ? MOI, j’ai une chérie à l’école et plus tard on se mariera.

- Je suis très heureuse pour toi, car être amoureux, c’est formidable ! J’ai eu un mari, même deux ! Tu ne les as pas connus parce que la vie est parfois une vilaine Cruella ! J’ai beaucoup aimé le papa de ta tata Lyla. Puis un samedi d’été, ma vie a été bouleversée, j’ai eu beaucoup de chagrin, j’ai beaucoup pleuré : je n’avais plus mon amoureux à mes côtés. On dit que les morts sont dans le ciel, c’est pour ça que parfois j’ai la tête en l’air... je me sens perdue et je regarde les étoiles et tout à coup je me sens plus forte !

- Ah, c’est pour cela que je t’ai dit que t’étais une extraterrestre. Comment tu fais pour redescendre sur terre?

- Je croque dans une tarte aux pommes, je cours dans les bois, je cueille des fleurs, je mange des bonnes choses, je m’amuse avec mes copines, je voyage beaucoup, je mets mes mains dans la terre, je peins, je dessine... tu vois je suis bien occupée !

- En fait, ma mamy elle s’amuse bien!

- Oui mon chéri, je me suis bien amusée, j’ai surtout eu beaucoup de courage et de persévérance. Je me suis battue pour préserver ma liberté de penser et d'agir.

- Je serai comme toi Mamy, j’aurai plein de force pour que ma vie soit belle.

- Oh oui, je sais que tu vas mener ta vie avec plein de belles choses, je le sens, je le veux !

Profite de chaque instant, fais ce que tu aimes, croque la vie à pleines dents. Ne regarde pas derrière, avance ! Et si par hasard, tu as des coups de mous, prends mon livre et rappelles-toi que Mamy Lilly, elle a souvent trouvé en elle de quoi rebondir.

- Ah toi aussi, tu sautes Mamy ? Moi je fais des bonds de presque un mètre maintenant à l’école.

- Bravo ! Quelle belle graine de champion ! Sais-tu que rebondir, cela veut dire aussi savoir surmonter une difficulté, un traumatisme, se mettre en action ? Pour finir l’histoire, je vais même t’apprendre un nouveau mot et surtout garde le bien au fond de ton coeur : la résilience.

- Mais comment on fait pour faire de la résistance ? Pardon Mamy, de la rési-science... j’arrive pas à dire ton mot là ?! C’est quoi ?

- Viens je vais te l’expliquer, tourne les pages et tu vas voir comment ta petite Mamy Lilly elle a fait pour que sa vie soit plus douce et surtout pleine de joies malgré les chagrins.

Lorsque l'enfant parait

Je suis née un 14 septembre, début de l’automne... Quelle année ? Vous ne le saurez pas tout de suite ! Excès de coquetterie ou peut-être un peu taquine, Miss Lilly ! Vous allez vite deviner mon âge, car mon esprit joueur m’amène à faire plein de gaffes.

Ça y est, on démarre : accrochez-vous à mes sourires !

Plantons le décor ! Ma maman et mon papa ont mis la petite graine. Ils sont un peu penauds puisqu’il semblerait bien que je ne sois pas très attendue (le mot est faible).

Enfanter n’est pas toujours un choix pour cette génération. La pilule contraceptive n’est pas encore arrivée dans les foyers. La méthode Ogino n’a pas que de bons résultats. J’en suis la preuve ! N’oublions pas trop vite que la contraception a été légalisée l’année 1967.

J’invite toutes les femmes à honorer ce beau cadeau : choisir d’être mère.

La graine est semée. Je suis là et on se doit d’honorer la vie !

Mes parents sont agriculteurs en Meurthe-et-Moselle, Est de la France. Ils vivent dans une grande ferme que mon père développera tout au long de sa vie pour la céder ensuite à mon frère qui la cédera à son fils. On est en plein dans le transgénérationnel.

Mon frère Pierre-Jean est l’aîné, place du roi ! Ma sœur Pauline arrive à peine trois ans plus tard, trône de princesse...

Ma mère se remet à peine de ses deux grossesses et a beaucoup de travail avec deux enfants en bas âge. L’arrivée d’un nouveau bébé ne correspond pas à ses rêves et je compatis aisément.

Il va falloir faire face et avoir du courage. Ma mère a ce mérite d’avoir mené tout cela de front. Pas question d’envisager une IVG, illégale en ces années-là, dois-je le rappeler ? La messe est dite, comme on dit. Nous allons à la messe tous les dimanches.

Les travaux de la ferme sont prioritaires, rudes et quotidiens. Il faut traire les vaches matin et soir, rentrer le regain et le foin en été, s’occuper du jardin, des poules, des lapins, tenir la maison, faire à manger, gérer les lessives... et j’en passe ! Impensable de compter sur la présence du père pour aider aux tâches ménagères. Quand il manque du sel sur la table, l’Hugolin s’exprime :

- Y a pas de sel dans tes patates !

Et Fabiola court vers le placard et ramène l’objet convoité. Avec mon père, on sait très vite comment va se dérouler le repas : selon son visage, on devine son humeur. Il râle souvent, constamment en rébellion. Tout le monde file droit, on n’a pas envie de l’entendre ronchonner, voire élever très fort la voix et les gestes. Il sait faire, un peu trop…

Ma mère obtempère le plus souvent. Je crois qu’elle veut éviter les conflits. Sa phrase préférée : c’est comme ça. Dame Fatalité est entrée dans cette famille.

Les filles ont un rôle, des codes à respecter. Les hommes en ont d’autres. Pas intérêt à bousculer les règles établies par Dieu le père ! Pas question de parler affection, tendresse, douceur. Peut-être n’ont ils pas reçu de démonstrations affectives, d’amour par leurs parents ? Ils n’ont pas appris, ils ne peuvent transmettre.

Par bonheur, Maman m’a choisi pour marraine « La Claude ». Cette femme merveilleuse aura pour moi un rôle crucial et combien affectueux. Elle a été présente dans tous les moments importants de ma vie. Sans faire de bruit, comme on dit. Comme une personne qui vous aime inconditionnellement et qui le montre en agissant par des actes. Que cela fait du bien...

Elle est décédée depuis plus de vingt ans et elle est encore là, une étoile spirituelle qui me guide.

Je suis en train de m’égarer dans l’évocation de cette marraine délicieuse. Je vais lui consacrer plus loin un vrai chapitre. Parce qu’elle le vaut bien ! Il est important de « raconter » les personnes qui comptent dans la vie.

Évoquons maintenant mon parrain.

Il s’appelle Pierre « Le Pierre Claude » comme dit ma mère.

C’est en écrivant ce livre que je m’aperçois de la présence affective capitale des « Claude » dans ma vie : ma mémère « Mémère Claude », ma marraine « La Claude » et mon parrain « Le Pierre Claude ». Ne dit-on pas qu’il n’y a pas de hasard ?

Le Pierre est un parrain attentionné, toujours une petite pièce pour mon anniversaire. J’aime bien sa nonchalance, son côté calme et gentil. Il parle doucement à ses quatre enfants. Parfois, en un regard tout est dit. Quand il énonce quelque chose, tout le monde écoute.

Ils habitent tous à L’Étendue. Mon parrain y a construit sa ferme, isolée et tellement représentative des fermes lorraines. Les champs y sont accolés tout autour. Des chemins d’accès de part et d’autre, avec des haies délimitant les parcelles. Le calme de la campagne rompu par le vrombissement des tracteurs, moissonneuses-batteuses et autres.

Le Pierre produit du lait, comme presque tous les paysans du coin. L’écurie sent bon le lait chaud. On compte les bidons métalliques pour voir si la production du jour est bonne.

L’odeur de fumier est assez forte, on s’y habitue. Les fraises sont fraîchement ramassées, c’est le printemps. On reconnaît les saisons rien qu’aux odeurs : le foin et le regain l’été, la paille au mois d’août, le maïs, les quetsches, les pommes en automne...

La fumée sort de la cheminée, c’est l’hiver, on sait reconnaître si c’est du hêtre, du charme ou du sapin qui brûle... Une ferme, c’est un réservoir olfactif. Oui, Mesdames et Messieurs les urbains, la campagne a une odeur et c’est cela qui fait son charme !

Le bébé que je fus, j’ai bien du mal à vous en parler, car je n’ai aucun souvenir. Je sais que mes parents auraient préféré un fils et que mon prénom aurait été Philippe.

Lorsque j’arrive à la vie, la déception est immense pour mon père, si j’en crois ce qui m’a été rapporté.

Dans la famille Thouva, il y a toujours eu deux garçons. Cela permet la transmission à l’un ou l’autre des fils. Si les deux veulent reprendre l’exploitation agricole, ils pourront former un GAEC (groupement agricole) et ainsi la ferme pourra se développer. Mon père est ambitieux. Il a donc le secret espoir de donner la vie à un second fils. Son frère plus âgé a donné la vie à quatre enfants, dont un seul fils, la destinée de la famille est donc entre ses mains…

Voilà qu’une petite fille, rondelette, bien joufflue pointe son nez... Cela bouscule les traditions ! Quel prénom va-t-on lui donner ? Ma mère est déjà adepte assidue des romans-photos. Pour rien au monde, elle ne louperait son Nous deux hebdomadaire. Ainsi, elle découvre mon prénom au travers d'un des personnages. Lysiane est donc choisi.

Un prénom, c’est pour une vie. Je n’ai jamais eu à regretter de porter le mien, il est plutôt original. On me différencie. Et il est souvent décliné en Lysou, ou Lilly.

Je ne sais pas combien de temps maman m’allaite. J’imagine que cela n’est pas facile d’avoir un bébé avec les travaux des champs et tout le reste à faire. Heureusement, la plus grosse partie des travaux extérieurs, foin, moisson est fini. Il reste les vaches à traire matin et soir, les cochons et les volailles à nourrir et à nettoyer. Il faut aussi s’occuper des deux grands qui n’ont jamais que quatre ans et dix-huit mois. Peu de temps pour ce bébé qui réclame de l’amour et des attentions.

Quand j’ai voulu lui parler de moi, en tant que petite fille, maman me dit ne pas avoir beaucoup de souvenirs. Peut-être a-t-elle voulu occulter ? Pour elle, il n’y avait pas le choix donc faux faire et se taire.

Elle a même du mal à se rappeler l’heure de ma naissance. Je suis née à deux heures du matin, un samedi. C’est peut-être pour cela que j’aime trainailler au lit le dimanche matin !

La maternité de Mirecourt dans les Vosges accueille tous les bébés du secteur. Elle est située à une vingtaine de kilomètres de notre village. À l’époque, on reste au moins huit jours à la maternité. Ma mémère Claude vient chez mes parents pour s’occuper de la maisonnée, l’Hugolin est voué à la ferme, pas à l’entretien des enfants. Il est bien incapable de cuisiner ou de s’attaquer à une quelconque tâche ménagère ! C’est le rôle des femmes et pas question d’y mettre son grain de sel.

Rejoignez-moi dans l’univers des paysans lorrains des années 60 (ça y est, vous situez mon âge ?!) : les fermes sont presque toutes identiques : des tas de fumiers autour des maisons, le purin qui dégouline, les poules picorent dans la rue, les lapins sortent de leurs cages, les chiens errent et aboient parfois toute la nuit...

Pour m’aider à retrouver des souvenirs, je viens de sortir l’unique photo de moi petite fille. Je la regarde et voici qu’elle m’évoque plein d’émotions, sensations et autres ressentis :

Cette petite bouille ronde, coiffée à la Playmobil, c’est moi ! J’ai trois ans. Peut-être une ou deux années de plus (je vous ai prévenus, les années et moi, nous ne sommes pas super copines !) Je ne peux être plus précise, car personne ne sait trop me dire.

Je n’ai que cette image de moi enfant. Une autre époque, une histoire familiale peut-être aussi... À quoi bon se montrer ensemble, heureux et unis ? C’est comme ça dans ma famille, on ne dit pas, on ne montre pas, on ne se rappelle pas... c’est comme ça !

Ne pas oublier aussi que les appareils photo ne sont pas monnaie courante... ceci peut excuser cela !

Je regarde cette photo et je me demande bien ce que pense cette petite fille. Adulte, je suis toujours aussi intriguée par mon état d’enfant… Quelques flashs m’apparaissent, surviennent et s’échappent, mais j’ai tellement peu de souvenirs heureux... Un grand trou, le vide !

Alors, je m’imagine, je suppose... j’extrapole parfois. Cela m’aide à accepter et à pardonner. J’observe ce tablier à carreaux, la photo est en noir et blanc, peut-être que mon tablier est rose ? J’imagine toutes les blouses d’école que j’ai dû porter, à rayures, à carreaux, unies, de toutes les couleurs. Ma mère est très coquette, je suppose qu’elle veut nous voir avec de beaux vêtements, bien propres, bien repassés.

Cette photo m’évoque l’automne. Je ne sais pas pourquoi, mais je n’ai pas le sourire de l’été ! Je n’ai pas le sourire de la lumière, celle qui accompagne l’enfance enchantée.

Ma mémoire est joueuse et m’envoie parfois des flashs qui m’embarquent dans mes rêveries de petite fille. J’ai cinq ou six ans, je rentre au CP. Je descends à l’école, cartable sur le dos, mon frère aîné devant, ma sœur derrière et moi, à la traîne : la petite qui ne fait pas comme les autres !

On porte des cartables trop lourds pour des corps d’enfant. Nos plumiers sont en bois, nos cahiers sont gros et on a des ardoises avec des craies qui traînent au fond du sac. Un double décimètre, des crayons de papier, un taille-crayon et surtout une belle trousse. J’aime bien la rentrée, surtout quand maman veut bien m’acheter une nouvelle trousse, je suis fière.

On se fait rouspéter si tout n’est pas bien rangé. Vu que cela coûte des sous, nous faisons tous très attention à nos affaires.

Nos parents sont tous agriculteurs. Il y a une ou deux familles dont le papa travaille à l’usine. C’est presque une enfant de la ville ! Pensez donc, le père travaille ailleurs, à l’usine de Gironcourt ou peut-être à la coopérative à Mirecourt !

J’ai souvent ressenti une importante lutte sociale entre ouvriers, paysans et surtout gens du bureau ; mon père et beaucoup de membres de ma famille les traitent de fainéants :

- Ils ne foutent rien de la journée et ils sont encore fatigués !

J’ai entendu cette phrase des dizaines de fois ! Ou comment j’aurais pu me forger une opinion basée sur des aprioris familiaux !

Lorsqu’il y a de la neige, c’est joyeux et presque festif. On prend la luge et on dévale la rue en pente, devant chez nous. Notre grande ferme familiale est la dernière maison du village. Au bout de la ferme, il y a des champs, des grandes côtes faites de pâturages, de bois : la côte du Breuil, la côte de Cochons Prés, la côte du Bois. Quel formidable terrain de jeux ! Il faut faire attention à nos habits, ne pas les salir avant d’aller à l’école, sinon c’est la torgnole assurée ! Pour ceux et celles qui n’ont jamais pris une torgnole, sachez que vos joues sont douloureuses après deux paires de gifles bien envoyées !

Le dimanche, on a des vêtements réservés : des beaux habits, bien repassés pour aller d’abord à la messe du matin et ensuite à un éventuel repas de famille ou tout simplement honorer le déjeuner du dimanche.

Maman cuisine vite fait un poulet fermier, avec son oignon perdu au milieu d’une sauce remplie de graisses. Il faut que cela aille vite, qu’importe si c’est bon. Sa cuisine n’a pas d’âme, mais elle a de bons ingrédients. Selon la saison, elle ajoute les haricots du jardin, les flageolets, les patates. Souvent, on finit le repas par une tarte aux mirabelles ou aux quetsches.

Dans ce genre de petit village retiré de tant de choses, la moindre animation devient un événement pour chacun : ça bouge, ça change, ça s’agite...

Parfois il y a quelqu’un de l’extérieur qui vient à l’école : l’ins-pecteur académique, la catéchèse, le photographe pour la photo annuelle... Pour nous les enfants, c’est une super récréation ! Je crois que l’on aime bien quand il y a du changement. Il se passe quelque chose, on va en parler à la soupe du soir. Chacun de donner son petit commentaire, son avis tranché et les commérages qui jaillissent de partout.

La petite fille que je suis entend, observe, ne comprend pas tout, mais essaie de rigoler des choses de la vie. Elle a cette insouciance de l’enfance. Elle espère simplement que son papa va être gentil, que sa maman sera tendre et qu’elle pourra avoir demain matin son bol de Ricoré pour aller à l’école. Le quotidien est chargé, il faut avoir de l’énergie.

Quand je repense à ces petits villages du Saintois (sud de la Lorraine), j’ai un pincement de nostalgie.

Un monde d’agriculteurs donne vie à ces bourgs, une ambiance certes particulière, mais en tout cas, tout le monde se parle. Plus ou moins bien, plus ou moins souvent, mais on se cause, on se salue, on s’occupe de l’autre.

En tant qu’enfant, je connais chaque habitant du village. J’ai droit à des bonbons, des sourires, un petit mot gentil, un encouragement. Ça me fait du bien, la famille s’élargit avec les attentions de tous.

Ma nostalgie actuelle n’a rien à voir avec des regrets : je ne voudrais pour rien au monde vivre dans ce type d’environnement. Je suis devenue une semi-urbaine, toujours très attachée à la terre.

Cet environnement de mon enfance symbolise l’insouciance, la convivialité, le lien humain. Certes, tout est commérage, peu de part pour l’intime. Chacun sait tout sur tout et surtout sur tous !

Ceci étant, cela crée une ambiance, le plaisir de se parler, d’échanger, de savoir que l’autre existe. Et surtout, il y a ce qui a créé mon arbre de vie : la découverte d’une nature généreuse, abondante, fructueuse et tellement odorante ! Celle qui toute ma vie me ressourcera par tous ses bienfaits.

Cette nature n’est pas épurée, elle est brute, parfois sauvage et rude. On sait que l’on est à la campagne et nos sens se développent avec ces odeurs, ces étendues à perte de vue, ces bruits caractéristiques du tracteur qui rentre (voilà le père qui revient), du motoculteur qui retourne la terre, des vaches qui ont faim et réclament ! Ça beugle dans l’écurie, faut vite aller traire, leur donner du foin, du grain, monter au grenier faire tomber les bottes de paille. Pas besoin de montre : si les vaches beuglent, c’est qu’elles ont faim ou c’est l’heure de la traite. Le matin, tôt vers six heures et à la fin d’après-midi, on a droit aux animaux qui réclament. Il faut y aller avant que ce soit la cacophonie. Si le coq chante, c’est l’heure de se lever... Le chien aboie c’est le moment de partir chercher les vaches au champ... Papa arrive au tracteur : il est midi tapant, la cloche a sonné à l’église.

Pour m’aider à retrouver des pans de mon enfance, j’ai souvent fait appel aux souvenirs de ma mémère.

Selon ces propos, je suis une petite fille, sans histoires, gaie, rigolant facilement, polie, bien élevée et déjà un caractère bien trempé. Timide, mais très sociable. Si je connais les gens, je vais facilement vers eux.

J’ai pour ma part plutôt l’impression d’être une petite fille complexée et pas très à l’aise. Je crois m’être souvent réfugiée dans le jeu, pour ne pas avoir à réfléchir ou à subir...

Je suis une écolière studieuse, dans la moyenne comme on dit. Parfois j’ai la meilleure note de la classe, parfois je suis tout juste à la moyenne.

Maman me dit que je peux mieux faire, mais je n’ai pas forcément envie d’en faire plus. De toute façon, quoi que je fasse ce n’est jamais bien... Mon père est rarement content, ma sœur me fait plein de réflexions négatives. Elle est excellente élève et elle aime bien me rabaisser.

J’ai choisi d’être dans la moyenne, celle qu’on ne peut pas traiter d’idiote ni celle qui est la fayote de la maîtresse. Déjà le sens du compromis ?

Question santé, ma mère insiste sur ma bonne santé. Pour elle et presque toutes les personnes de cette génération, la santé est très importante. Moins on voit le médecin, plus on est vaillant pour travailler. Pas de place pour les fainéants !

À l’école, on a une visite médicale annuelle. Plusieurs années de suite, le médecin scolaire inscrit : bon état général.

Ah ! Cette phrase, je la déteste ! Un peu comme une ligne de conduite que l’on m’a fixée à vie ! Quand la maladie est venue me chatouiller, j’ai senti que je n’étais pas en bon état général donc non conforme.

J’ai ressenti très fort l’injonction maternelle : Il faut que tu sois une personne qui aille bien et qui fonctionne bien. Un peu comme on dirait d’une voiture : « Ne va pas imaginer la panne, elle roule donc elle est utile. »

Pas question de parler fatigue, maladie, bobos… Encore moins de besoins affectifs. J’apprends à ne pas m’écouter !

La petite fille joue avec ses poupées Barbie. J’ai aussi un baigneur (j’ai beaucoup de chance, le mien est nettement plus beau que celui de ma sœur !).

Je fabrique des caisses, des jetons et des petites boîtes pour jouer à la marchande.

Quand ma copine Mireille monte chez nous, nous jouons avec des cailloux, des osselets. On va souvent au ruisseau dans notre champ en face de notre maison. On y construit des barrages avec des morceaux de bois. Avec la ficelle des bottes de paille, on construit de grosses lianes pour accrocher aux arbres. Avec la laine, on construit des serpentins. Avec les boîtes d’oeufs, on fait des nids pour nos bébés... La campagne est un magnifique terrain de jeux !

Au village, il y a deux familles rivales et pourtant amies. Les Grainblé et les Thouva.

La famille Grainblé représente quelque chose, comme un rang social différent. Monsieur Grainblé est le boulanger du coin. Dame Grainblé, une forte personnalité qui aime faire la belle. Beaucoup de femmes la jalousent. Je le sens et ne comprends pas pourquoi, car moi je la trouve très gentille. On jalouse souvent ce que l’on n’est pas...

La boulangerie fonctionne avec Madame Grainblé qui fait des tournées dans les villages avoisinants. Cela lui donne du lien social et ainsi elle n’est pas constamment avec son mari. Elle a plus de facilités pour s’émanciper. Cette femme travaille avec son mari et pas pour son mari. Ma mère travaille à la ferme, elle est dépendante de mon père puisqu’elle n’a aucun revenu.

Un flash m’apparait en écrivant : je suis adolescente et mes parents viennent de recevoir le chéquier commun où apparait enfin le nom de ma mère. Mon père fait une réflexion désobligeante, comme si on lui prenait un peu de ses terres. Nous sommes très loin de la femme indépendante... Le piège des générations précédentes où le couple restait ensemble peut-être pour de mauvaises raisons...

Souvent, j’entends les femmes du village causer avec maman sur La mère Grainblé.

La mère Thouva, à peine le dos tourné, sera le sujet de commérages... c’est ainsi dans cette campagne, chacun alimente son quotidien de la vie des autres. La rivalité féminine existe depuis la nuit des temps...

Je ne comprends pas toujours tout, mais je m’aperçois vite que les gens peuvent être méchants. Maman me dit qu’il y a des gens mauvais, dont il faut se méfier :

- Elles vont à la messe, mais elles feraient mieux de balayer devant chez elles, me répète-t-elle souvent.

Dans mes ressentis de petite fille, tous les adultes devraient être gentils puisqu’ils sont adultes...

Les Grainblé ont fait quatre beaux enfants : Mireille a mon âge et Marie-Claude a celui de ma sœur Pauline. Les ainés sont deux grands frères. Ils vivent tous dans une grande demeure avec le fournil au fond. Ça sent toujours bon le pain chaud chez eux, j’adore y aller.

Papa, lui, a fait prospérer une ferme acquise à son mariage et cela donne à penser qu’il a réussi sa vie. Il a construit des bâtiments agricoles, la maison d’habitation est confortable. L’espace est immense : nous avons quatre grandes chambres, une salle de bain, une grande salle à manger avec un salon dans lequel nous n’allons jamais, sauf pour les repas de famille, il fait froid dans le séjour, il ne faut pas chauffer tout. Au contraire, on a très chaud dans la cuisine, mais quand on traverse le couloir, c’est glacial ! C’est évident, on ne traine pas pour aller au lit !

Mireille monte souvent à la ferme jouer avec moi.

Nous sommes à l’école ensemble, souvent assises l’une à côté de l’autre. On joue à la marelle, puis parfois à l’épervier.

En automne, notre jeu préféré est de ramasser les marrons du châtaignier dans la cour de l’école. On construit des petits cochons avec des allumettes et un bouton pour faire le groin. Et après on fait des batailles de cochons dans la cour.

Sans profusion de cadeaux, de jouets, on peut se créer de jolis espaces de jeux et surtout laisser voguer notre imagination. Mon esprit créatif s’est peut-être développé à ces moments-là…

Venez, je vous emmène dans mon école et dans notre espace de récréation : notre cour n'est pas bien grande, entourée d’une grille métallique. Quand la maîtresse boucle la chaîne de fermeture, nous partons jouer. Dans son prolongement, un vieux lavoir où maman descendait nettoyer le linge avant d’avoir la machine à laver. En face, le café, l’endroit préféré des hommes après la messe dominicale.

J’aime bien le mot récréation, il m’évoque un temps d’arrêt. La salle de classe est très grande : nous avons chacun un bureau d’écolier en bois avec un encrier en porcelaine, une étagère en dessous pour ranger nos cahiers. Papa m’en a récupéré un lorsque j’ai eu ma maison et ce bureau a trôné dans mon entrée, pendant bien des années. Le symbole pour m’aider à garder mon âme d’enfant.

La maîtresse nous donne les consignes sur un grand tableau noir. Parfois les craies crissent, on grince tous des dents ! Chaque élève est impliqué dans le nettoyage de la salle de classe, on fait tous très attention et jamais l’envie de jeter un papier ne nous effleure !

J’ai l’impression de vous parler d’une époque paléolithique ! Et pourtant nous sommes dans les années 60, pas si loin que cela. Quelques décennies et l’école a bien changé...

En face de l’école habite la vieille dame, celle qui sait tout sur tout. Sans doute vous souvenez-vous, vous aussi, de votre commère locale ? La nôtre adore raconter des mensonges pour qu’on se fasse punir par la maîtresse. Je me méfie d’elle et je lui fais de grands sourires, arme de séduction fatale !

Tout à coup, le clocher sonne. Il est dix heures trente, on doit rentrer dans l’école. Le tracteur avec sa charrette de foins passe : Le Roger nous klaxonne, on fait des signes, on se connait tous. Tous les enfants crient bonjour. Ça rigole, puis la maîtresse impose le silence. On se met en rang et partons à nos apprentissages dans le calme et la discipline.

Dix-sept heures, fin de l’école. Le goûter quotidien est constitué d’une tartine de beurre et d’un verre d’eau du robinet. Ensuite, je file dans mon petit carré de terre. En automne, j’enlève les fanes des glaïeuls et aussi des dahlias, je fais des petits feux pour brûler les mauvaises herbes. En hiver, je fais un bonhomme de neige avec une vieille carotte ou un morceau de bois laissé dans le jardin... C’est le printemps, les premiers iris fleurissent, toutes les nuances de bleu se caressent. Cela a bien fleuri, je peux offrir des fleurs à maman. En été, mon jeu favori est d’arroser avec mon petit arrosoir orange que maman m’a acheté à la foire à Poussay.

- Il faut attendre le soir, car sinon cela grille tout, m’a dit maman.

Toi mon petit bout de jardin, tu as été l’ébauche de mes premiers plaisirs créatifs : une artiste en herbe, si j’ose dire !

En jardinant, je me suis très vite rendu compte que chaque instant est unique et que le flot des saisons amène une autre découverte. J’aime ce que tu m’as fait découvrir : la nature, sans qui je ne pourrais me ressourcer. Cette terre, je la respire tous les jours, elle a toujours donné du sens à ma vie. Et comme je sais que je te rejoindrai le jour fatal, je t’aurai largement apprivoisé.

Maman m’a laissé un espace d’environ 3m2, juste à l’entrée du grand jardin familial. Toutes les familles ont un très grand potager. C’est presque une nécessité pour nourrir les familles. Les supermarchés n’existent pas encore, ou si peu.

L’épicier passe dans les villages avec son camion de ravitaillement, légumes, fromages, fruits, un peu de viande, pas grand-chose, car chacun tue le cochon ou le bœuf pour se nourrir. Une fois par semaine, je suis toute contente de le voir, car c’est un gros monsieur joufflu tellement gentil qu’il me donne toujours une fraise, une framboise, une cerise, un abricot. Maman achète ce qu’elle ne produit pas.

Quand c’est la saison des abricots, je trépigne, papa me rouspète si j’en prends deux, alors parfois, en cachette, je reviens à la cuisine, je chourave un abricot et je cours aux toilettes pour le manger. Petite espiègle ou grande gourmande, ou les deux !

Tous les légumes et fruits sont cueillis ou ramassés pour faire des bocaux. L’hiver, on peut ainsi profiter des denrées du jardin, sous une autre forme. On ne connait pas le mot bio, nouveau concept des années 2000. Je souris lorsque je pense qu’il y a des légumes avec pesticides et ceux sans pesticides... quelle aberration des temps modernes, comme si la nature ne pouvait s’auto suffire sans produits chimiques ! Il ne nous serait jamais venu à l’esprit de déposer des herbicides sur nos semences. Pour que cela pousse dans de bonnes conditions, maman me dit toujours :

- Tu bêches, tu bines, tu enlèves les mauvaises herbes à la main, tu mets du bon fumier en hiver et ta terre est bonne. Tu fais marcher ton huile de coude et tu auras de bons légumes.

Il y a aussi les puristes : chacun a son petit conseil sur comment réussir son jardin. J’écoute, j’adore ma mémère quand elle me parle de son jardin :

- Arrose copieusement et moins souvent pour que la terre ne se tasse pas. Enlève bien les mauvaises herbes autour de tes semis pour qu’ils se développent. Mets du vinaigre sur les pucerons, sinon ça va tout t’infester...

C’est une encyclopédie à elle toute seule : pleine de bon sens à chaque fois. J’ai gardé et exploité ce bon sens paysan dans mon quotidien, particulièrement dans tous mes actes de consommation.

Jardiner est toujours une de mes grandes passions. Je suis toujours émerveillée de voir que l’on plante une graine, et que, quelques semaines plus tard, il y a les premières pousses. Puis cela s’étend, s’accroît, grossit ou pas (la crainte du jardinier).

Les légumes sont matures : il faut les cueillir, les laver et les cuisiner. La récolte est un moment délicieux, riche en émotions et en dégustations. Je suis fière de savourer mes propres fruits et légumes et de savoir que je me nourris sainement.

Les différents slogans marketing me font bien bien sourire. Un fruit, un légume n’a pas besoin d’être beau, calibré, lisse et j’en passe. Il a juste besoin d’être bon, d’avoir du goût, du croquant, de la saveur. Souvent je ferme les yeux et j’entraine ainsi tous mes sens à savoir reconnaître et apprécier ce que je mange.

À l’heure actuelle, je reste sceptique sur les productions de tomates, par exemple. Dans mon enfance, j’ai connu une seule variété : la Marmande. Elle était croquante, bien rouge, craquelée à son embouchure, on la croquait avant même qu’elle arrive dans le panier. Quelle saveur, je m’en lèche les babines d’imaginer cette délicieuse tomate de mon enfance !

Après sont arrivées les tomates cerises : c’est mignon les bébés cerises transformés en tomate ! Mais honnêtement, fermez vos yeux et mettez-en une dans votre bouche... si vous reconnaissez la saveur toute particulière de la tomate, je vous offre un panier de chocolats !

Puis l’arrivée des tomates cœur de bœuf, les Auriga, les Beef master et j’en passe... Au début, elles étaient plutôt savoureuses, je me suis dit que c’était sympa de multiplier les variétés. Maintenant, quand je les achète au marché, au prix fort pourtant, label bio, elles me semblent fades, remplies d’eau, colorées par l’hybridation ou que sais-je ?

Comme le marketing est une science merveilleuse, la tomate peut prendre alors toutes les couleurs : elle passe du rouge au noir, à l’orange, au jaune ananas, à la verte croquante... il nous manque le rose et le bleu ! Rien d’étonnant, il y a bien des roses bleues, noires, des pommes de terre violettes, des carottes jaunes, des navets jaunes… Est-ce en faveur du goût ?

En à peine trente ans, la terre a été tellement maltraitée. Peut-être va-t-elle faire une manif prochainement ? Si c’est le cas, je la soutiendrai avec mon râteau et mon arrosoir !

Je reviens à la petite fille qui adore sa campagne parce qu’elle ne connait rien d’autre.

Tout à coup, une odeur m’arrive dans le nez : le lait, le matin à la traite, il sent vraiment fort ! Il faut dire que je transportais les seaux pour aider maman. Ensuite elle les transvasait dans des bidons et ils partaient au petit matin rejoindre la coopérative laitière.

Ce lait entier fait la joie des Parisiens... j’avoue que je leur donne volontiers ma part ! J’ai un rejet du lait, sous toutes ses formes, je ne mange aucun produit laitier. Pas parce que c’est « tendance », juste parce que je ne peux en absorber.

Un naturopathe me dirait : « il ne faut pas manger de produits laitiers, ce n’est pas bon pour la digestion. »

Un endocrinologue me dirait : « mangez plus de produits laitiers pour éviter des problèmes d’ostéoporose ! »

Je ne m’y retrouve pas dans toutes ces injonctions et je choisis celle de mon palais, plutôt bien aiguisé : « si c’est bon à mon palais, ça ne peut pas être mauvais pour mon organisme. » Le bon sens paysan !

J’aime revenir arpenter les rues de ces petits villages lorrains : ils sont presque tous construits de la même façon : l’église, la mairie, l’école (s’il y en a une). Maintenant, l’école de mon village est fermée depuis bien des années et les enfants se regroupent dans des bus scolaires qui font le ramassage.

Autour de la place centrale, des maisons accolées les unes aux autres. Des jardins souvent immenses sur l’arrière. Quelquefois, il y a « le café » : un des seuls endroits où les hommes ont un réel plaisir à se réunir. Les anciens pour jouer à la belote, les plus jeunes pour venir prendre l’apéro ou la bière après le boulot. Les femmes y entrent pour venir chercher le mari qui a un peu abusé du schnaps local ou pour récupérer un adolescent fougueux.

Peu de femmes fréquentent le café, qui n’a de café que le nom, car on y sert peu de ce breuvage. Chaque foyer a sa vieille cafetière à la maison ou sa boîte de Ricoré. Selon ma mère, y’a rien de meilleur. Si tu le dis maman... je te taquine, car nous n’avons vraiment pas les mêmes palais gustatifs !

Les tas de fumier disparurent dans les années 60-70, au grand bonheur de mon père qui aimait bien que les devants de maison soient propres. Quand il voyait un tas de fumier devant une maison, il ne pouvait pas s’empêcher de faire une réflexion :

- C’lui là, il pourrait enlever son fumier de devant sa porte, c’est un gros dégueulasse et un fainéant.

Et voici, c’est envoyé, c’est dit, j’entends et j’absorbe les jugements de valeur. Mais je saurai m’en détacher.

Papa a sa personnalité. Dure personnalité. Avec le temps, j’ai fini par lui accorder qu’il avait du bon et du moins bon. Sa violence des mots, parfois des gestes, et ses propos injurieux révélaient sûrement un mal-être. Je n’avais pas à le subir.

Je ne peux lui enlever son esprit précurseur, voire ambitieux. J’en ai sûrement retiré quelques graines... Il a soif de progresser sans cesse et a tendance à imposer que tout le monde soit à son niveau. Il a le culte de la réussite sociale. Tout au long de sa vie, le côté entrepreneur ne le quitte pas. Il veut montrer qu’il évolue. Un immense besoin de paraitre. Son échelle de valeurs humaine s’arrête à la réussite sociale. Son indicateur de bonheur, c’est la richesse. Je pense qu’il a été un des premiers paysans du coin à installer une stabulation libre pour les animaux. Le fumier s’évacue électriquement sur l’arrière de la maison. Finies les fourches pleines et les lourdes brouettes à véhiculer loin de l’écurie. Je me souviens de sa fierté :

- Les paysans du coin viennent voir mon installation, je leur montre comment installer une ferme moderne !

Il encourage maman à faire des massifs de fleurs. Il ne veut pas que sa ferme soit en bordel, il dit souvent qu'on est des paysans, et non des charpaniates (nom familier pour dire des bons à rien).

Une ferme doit être propre et bien organisée. Pas de foin devant la maison, pas de tracteur pourri dans les champs. Il rénove les façades, crée des bâtiments agricoles spacieux. En fait, je crois qu’il veut que l’on dise : « Monsieur Thouva, maire de Divacourt est un homme qui a réussi. Il a une belle maison, il est riche en somme donc il est un homme bien... »

Ah papa et ses complexes d’infériorité... Il a toujours fallu qu’il soit mis en avant, qu’il soit le premier, qu’on le flatte, qu’il compare. Il fallait être mieux que les autres ! Alors évidemment, à ses yeux, ses enfants ne sont jamais au bon niveau. Le tout est de savoir quel niveau atteindre. Il ne fait presque jamais un compliment ni même ne montre une quelconque fierté. Les autres font toujours mieux que nous. Pour construire une bonne estime de soi, je connais de meilleures écoles...

Pour ma part, j’en ai beaucoup souffert... Je sais que si l’on ne nous encourage pas dans l’enfance, si on nous rabaisse sans cesse, si on ne reçoit pas un retour encourageant de ses parents, on ne peut avoir les meilleures armes pour se développer sainement dans sa vie d’adulte. Étant donné que je n’étais jamais valorisée, reconnue, rassurée, épaulée, soutenue, encouragée, j’ai longtemps cherché de la reconnaissance, soit dans mon boulot, soit dans mes relations sentimentales.

Je sais aujourd’hui que c’était une farce à laquelle je participais sans succès. La seule reconnaissance aurait été d’être aimée, choyée, dorlotée, réconfortée, rassurée et essentiellement mise en zone de sécurité affective. Mon père ne fait rien de tout cela, mais j’ai appris à me construire sans ses outils éducatifs.

Je ne lui en veux pas, car j’ai appris à pardonner, à accepter. Il a fait ce qu’il pouvait et de toute façon on ne peut pas revenir sur le passé.

Pour lui trouver des excuses, j’ai appris que mes grands parents, paysans depuis des générations, étaient rustres, durs à la tâche et peu démonstratifs sur le plan émotionnel. On ne montrait rien, ce qui ne veut pas dire que l’on ne ressentait rien. Bonjour les dégâts... ! La psychologie humaine n’est pas encore entrée dans les foyers. En ce temps-là, la roue des émotions est inconnue. C’est donc inutile d’exprimer, de montrer ce que l’on ressent, ce serait même indécent. Pas par manque d’amour, mais plutôt par pudeur ou méconnaissance. Certes, je peux concevoir l’idée, mais alors où et comment va-t-on apprendre à aimer ?

Mon chemin de résilience commence là. Enfant, petite fille, j’ai commencé innocemment et inconsciemment à enlever les petits cailloux qui m’empêchaient de marcher correctement.

« Violence » je dis ton nom !

Toujours laborieux de dire... Doit-on dire ? peut-on dire ?

Je décide de raconter quelques faits. Parce que l’on ne peut toujours se taire et remettre le couvercle sur la marmite qui bouillonne...

Comment vous parler de ces épisodes violents ?

Sachez que j’ai mis plus de cinquante ans à déposer le mot « violent » sur les actes, largement accompagnée par des thérapeutes.

C’est toujours difficile d’avouer la violence subie. D’abord, on se sent coupable et c’est bien cela le drame. La culpabilité est un venin pernicieux et sacrement destructeur. Dans mon cas, j’ai bien vu qu’il y avait des carences. Puis des tas de questionnements sur ma propre personnalité auxquels je ne trouvais pas réponse. J’ai eu besoin d’identifier, puis de comprendre, puis d’accepter. Et après coup et avec un gros recul, pardonner et tourner les pages blanches de ma vie.

Je me suis fait beaucoup accompagner, ne pouvant trouver les clés seule. Mon chemin de vie, vous le découvrirez plus tard, a été très impacté par toute cette enfance et plus particulièrement par ce que j’ai réussi à en faire. C’est un de mes plus beaux combats et j’en suis fière. Si je l’écris, c’est justement pour vous raconter comment j’ai pu sortir de l’ornière.

J’ai huit ans environ.

Nous venons d’acheter une télévision, c’est tellement rare dans les foyers français. Papa a voulu être le premier du village à acquérir cette boîte à images.

Regarder la télé est donc devenu le programme de nos soirées, de nos repas...

Elle est installée en hauteur, sur le réfrigérateur, les images sont en noir et blanc.

J’adore les émissions pour enfants et je garde un souvenir tendre de Bonne nuit les petits avec Nounours qui nous souhaitait bonne nuit de sa tendre patte d’ours brun ! Rien que d’y penser, j’aurais envie qu’il me caresse tous les soirs l’oreille avant de m’endormir.

Je m’évade... l’émotion est là, j’ai du mal à vous raconter...

Mon père adore Enrico Macias, ce jeune chanteur pied-noir qui enchante beaucoup d’émissions de variétés.

- Ses chansons sont entrainantes et il a un beau sourire, dit maman.

Ce soir, il est l’invité principal de l’unique émission télévisée. Nous sommes en train de dîner. Je ne suis pas très adroite pour tenir mon couteau et ma fourchette, cela déplaît à mon père : On doit se tenir bien à table... on doit couper sa viande correctement... on ne sort pas de table sans demander la permission...

Je sais que je n’arrive pas à couper correctement parce que mon couteau coupe mal. Personne ne me montre comment faire correctement donc je fais comme je peux avec mes mains de petite fille.

Tout le monde regarde l’écran, captivé devant cette boîte miraculeuse. Personne ne parle. Maman s’affaire en cuisine, comme d’habitude... Elle est rarement assise, il manque toujours quelque chose et cinq bouches à nourrir, c’est de l’organisation et du boulot.

Je continue à manger, et mets ma fourchette en bouche. Tout d’un coup je tourne ma tête et je crie : j’ai un couteau dans le bras droit, au niveau de l’épaule.

Non je ne me suis pas trompée d’objet, il s’agit bien d’un couteau ! Je n’ai rien vu venir.

Maman hurle et s’agite devant tout ce sang. Ça coule beaucoup. La chair est tendre !

Mon frère et ma sœur n’osent rien dire, car mon père s’est levé de table en furie. Il est surpris, je crois, en tout cas, c’est la panique pour tout le monde.

Le sang coule toujours très fort, je sens que j’ai fait une bêtise, mais je ne vois pas laquelle. Comme d’habitude, je ressens de suite de la culpabilité, c’est forcément de ma faute !

Maman court chercher une serviette de toilette pour éponger. Ma robe marine et blanche est toute maculée de sang. Il faut m’amener chez le médecin. Nous sommes en campagne donc le cabinet médical est à plus de vingt kilomètres.

Maman se change très vite et nous partons dans la 4L de mon père. Je ne comprends pas bien ce qui m’arrive.

Papa est en colère et il râle, c’est sûr, il a raté son émission d’Enrico Macias... Il se rend compte, par instant, que c’est bien lui qui m’a envoyé ce couteau dans le bras ! Il se met alors à chouiner, je pense qu’il est tout penaud.

S’est-il seulement rendu compte de la gravité de son geste ? À quelques centimètres près, cela aurait pu être fatal. En tout cas ce n’est pas moi qui lui pose problème, mais bien ce que va dire le médecin. Dans ces campagnes le pouvoir du qu’en-dira-t-on est très important : Monsieur le Maire de Divocourt ne peut pas avoir lancé un couteau pour signaler à sa fille de huit ans qu’elle tient mal le sien ! Cela n’est pas envisageable pour mon père et il est très mal à l’aise. Honteux, je crois.

Ma robe est toute tâchée lorsque nous arrivons au cabinet médical. J’ai peur qu’il me rouspète, car c’était ma belle robe du dimanche.

Pour le médecin, cela n’a pas l’air d’être un problème et il demande peu d’explications… Ce médecin de campagne ne s’embarrasse pas de mots. Il est là d’abord pour guérir les maux. Et dans les villages, moins on intervient, mieux on s’en porte.

J’ai un vague souvenir que mon père raconte l’histoire à sa façon. Il invente et brode un peu les faits, mais qu’importe, son honneur est sauf.

Ma mère ne rétorque rien. Je pense qu’elle a simplement peur de le contredire. Elle va encore se faire rouspéter si elle me soutient. Elle comme moi, acceptons sa version des faits.

Pour ma part, je n’ai toujours pas compris ce qui m’est arrivé. J’ai très peur, je suis sous le choc et tout ce sang me terrifie. J’ai cru que j’allais mourir. Je ne suis qu’une enfant et je perçois cela avec mon ressenti de petite fille apeurée.

Nous rentrons à la maison. Mon père ne s’est pas intéressé à ma douleur (j’ai été recousue avec une très légère anesthésie locale.) Il est inquiet quelque part, je sens bien une situation tendue dans la voiture, mais est-ce pour de bonnes raisons ?

On rentre à la nuit noire, mon frère et ma sœur dorment. Les parents partent se coucher me laissant dans ma chambre avec ce gros pansement sur le bras. Quelques mots réconfortants de ma maman me feraient tellement de bien...

Je porte toujours la cicatrice de cette blessure. Elle n’est pas que physique, quelques centimètres sur la hauteur du bras, elle est surtout ancrée dans ma chair à vif et entraine une souffrance morale. Si je décide d’ouvrir la boîte à paroles, c’est parce que j’y ai enfermé des traumatismes qui malheureusement n’ont pas été traités suffisamment tôt. La psychologie traite aujourd’hui beaucoup plus rapidement les chocs post-traumatiques et c’est tant mieux, car les phobies, les angoisses viennent parfois de loin, très loin...

Je crois (sans pouvoir l’affirmer bien évidemment) que c’est à partir de ce moment-là que j’ai eu le sentiment que je n’avais pas beaucoup d’importance. J’allais ouvrir la porte à la maltraitance sous diverses formes : je ne vaux rien donc on peut me maltraiter, c’est de ma faute.

Mes relations aux autres vont être imprégnées de ce ressenti. Je suis donc corvéable à souhait et s’il m’arrive quelque chose, c’est donc que je le mérite. C’est insidieux, pernicieux, mais il faudra bien du temps pour que je comprenne d’où tout cela vient. Et surtout m’en détacher, car là est l’essentiel !

Un autre souvenir me vient (je les ai cherchés au travers de séances d’hypnose ou d’EMDR pour guérir d’une phobie qui m’handicape depuis des années) : j’ai douze ou treize ans, je pense.

Je me replonge dans la scène : nous sommes en train de rentrer du foin, c’est le mois de juin.

La charrette est pleine. Il faut donc décharger les balles dans le grenier. Papa est aux commandes d’une grosse fourche électrique qui prend une dizaine de balles dans la carriole. Elles sont ainsi transportées jusqu’au grenier.

Maman et moi sommes dans le grenier sous les tuiles, on suffoque, car il fait une chaleur de plomb. On ne dit rien, habituées à ne pas nous plaindre. Nous devons réceptionner les lourds fagots d'herbe séchée et les ranger correctement dans le grenier pour que le tas ne s’effondre pas. C’est comme une construction où les fondations ont besoin d’être résistantes.

Papa est en colère. Il s’est disputé tout l’après-midi avec maman et il la traite de tous les noms. Elle répond peu, car elle a compris que cela ne sert qu’à attiser sa hargne. Je suis habituée à leurs sempiternelles engueulades, elles font partie de mon ordinaire. Je me dis que c’est normal, ils se rouspètent encore une fois ! Malgré tout, je suis terrorisée, car j’ai toujours peur que cela tourne mal et que papa tape maman ou s’en prenne à moi. Ils ont parfois tendance à me prendre pour témoin. C’est toujours difficile pour un enfant de prendre parti. Mon peu de confiance en moi fait que je pense à chaque fois que c’est de ma faute.

- T’es même pas fichue de ranger les bottes de foin correctement, t’es une bonne à rien !

Il hurle. Il est à plus de cinquante mètres de nous, mais on l’entend.

Tout à coup, il voit que nous sommes en dessous de la fourche. En principe, il doit attendre que l’on s’en écarte...

Il ouvre et les balles se déversent sur nous, maman s’est écartée très vite et elle est tombée un peu plus loin. Moi j’ai pris une botte de foin sur la jambe et j’ai crié. Maman hurle et le traite de tous les noms. Il est presque content de lui, en tout cas, cela ne le calme pas ! Il continue à hurler et à nous envoyer des fourches pleines de sa colère... Nous n’avons pas de répit, on fait au mieux...

Je dois descendre du grenier par l’échelle en bois. J’ai les jambes qui tremblent. J’ai le cœur qui s’agite. J’ai eu très peur et j’en veux à mort à Papa. Il a fait exprès et il ne s’excuse pas, il rigole.

Je ne dis rien, car je vais prendre une gifle ou un coup de pied aux fesses, ce qu’il aime faire sans gêne !

Un autre événement plus « calme » me revient durant tout ce travail de souvenirs :

J’ai neuf ou dix ans et on joue dans le jardin avec ma copine Mireille.

Papa arrive en hurlant. Il m’appelle et je ne sais pas pourquoi il hurle. Je rigole et il croit que je me moque de lui.

Quand je vois qu’il se met en colère, je cours pour me sauver. Il prend des pierres (ou des cailloux peut-être ?) et il me les jette aux jambes. Il a une fâcheuse manie de ne pas savoir ce qu’il a dans les mains ou alors c’est un grand malade.

Une autre fois, il fera pareil dans un champ avec une fourche. Il me fera des menaces avec la fourche tournée vers moi.

- Ramène tout le troupeau de vaches vite fait, sinon tu verras ! À la campagne, on est habitué à manipuler des fourches et des pelles... de là à les utiliser comme arme éducative, j’ai un peu de mal avec le concept !

Si je transpose ces faits en 2020, je pense qu’ils seraient dans la case maltraitance. Les mots « violence », « abus » seraient certainement employés.

Me concernant, ce sont les dégâts collatéraux de cette violence qui aujourd’hui me pénalisent.

Les mots, ils font presque « tendance » : les actes, ils font réalité.

Lorsque j’ai souhaité mettre des mots en face de cette réalité, j’avoue que j’ai été surprise de ma résistance à les utiliser. J’excusais tout. Ce fut certainement un mode de protection efficace puis un jour il fut temps de dénouer les souffrances et d’en faire quelque chose pour me sauver et avancer autrement.

Au départ, j’avais la colère que je retournais contre moi. Puis il y a eu comme un esprit de vengeance, en vouloir à la terre entière. Le pardon est venu quelque temps plus tard. Parce que mon père est mon père. Il a pu avoir des comportements totalement inappropriés, démesurés, violents, j’ai réussi à pardonner, car je me suis dit qu’il n’était pas réellement conscient des dégâts qu’il occasionnait.

Pour autant, doit-on le dédouaner de sa part de responsabilités ? J’ai ma propre réponse sur le sujet et chacun vivant ce type d’épreuve apprend à trouver comment s’en sortir pour limiter les souffrances. La rancœur ne fait pas grandir et déjà que je suis petite, je ne vais pas me raccourcir !

J’ai arrêté de me sentir coupable. En mettant les mots, en m’exprimant, j’ai appris à m’apaiser, à me regarder en tant que victime. Je suis alors devenue actrice de ma vie. C’est à ce moment-là d’ailleurs que j’ai changé de métier, pour accompagner l’humain dans ses difficultés. Vous allez le découvrir lors d’un prochain chapitre.

J’ai beaucoup hésité à raconter... puis cela m’est devenu comme un salut pour d’autres enfants. Si je me tais, je cautionne, je ne regarde pas ma vie en face. Si je parle, je libère... et sans chaîne, on avance mieux. Si cela peut aider d’autres paroles à se libérer, ne serait-ce qu’une seule, j’aurais alors, fait le bon choix.

Mes référents éducatifs sont assez sommaires, on se construit tous sur des modèles et vous avez compris que les miens sont quelque peu amochés : un papa caractériel, une maman victime, un frère passif, une sœur agressive, il va me falloir aller chercher d’autres modèles familiaux pour me construire autrement.

Jusqu’à l’adolescence, je suis persuadée que c’est comme cela dans toutes les familles. Lorsque j’ai l’autorisation de passer du temps chez des copines, je me rends compte qu’un papa peut dire des mots d’amour, il peut même prendre ses enfants dans les bras et les câliner...

J’ai même pu constater qu’un couple pouvait rigoler et se faire des bisous voir se taquiner… Je n’avais jamais vu cela chez moi. Aucune démonstration affective, c’était banni ou totalement incongru, allez savoir !

Enfant, je ne pouvais pas avoir conscience de ces comportements inadaptés. Pour moi, mon modèle familial était le même partout : tous les papas étaient un peu méchants et détenaient le pouvoir. Quant aux mamans, elles ne disaient rien, elles se plaignaient entre elles, mais elles ne pouvaient pas trop se rebiffer. La plupart des femmes de ces campagnes n’avaient aucune indépendance financière. S’échapper du couple devenait donc une décision très compliquée. Il en aura fallu des batailles féminines pour que nous soyons enfin reconnues !

Le contact avec d’autres schémas familiaux m’a permis de constater qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas dans ma famille. Je vous raconte cela pour encourager les personnes isolées à sortir de leur tanière quand cela est possible.

Plus on s’ouvre aux autres, plus on découvre différents modes de vie, mieux on peut se construire en fonction de ses propres besoins et moyens.

Ne plus subir en identifiant bien ce qui est de ma faute et ce qui n’est pas de mon propre fait. Il est à mon sens vital de savoir se détacher de vieilles croyances qui ne nous appartiennent pas.

Surtout ne pas hésiter à se faire accompagner, à plusieurs on est plus forts !

Dans le brouillard, deux soleils

Après vous avoir dévoilé cette partie intime d’une enfance bousculée, j’ai maintenant envie de vous parler de deux femmes formidables.

Commençons par ma grand-mère, La Mémère Claude. Claude n’est pas son vrai prénom. Les petits enfants choisissent parfois innocemment le nom de leur mamy. Pour nous ce fut toujours « Mémère Claude ». Allez savoir pourquoi parfois on donne un surnom...

Elle occupe une immense place dans ma vie, dans mon cœur.

J’en profite pour vous faire une confidence. Pendant toute l’écriture de mon livre, j’avais choisi son titre la tarte aux pommes de Mèmère Claude