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L'ouvrage débute par le journal de guerre très vivant de Philippe DUPLAY, jeune saint cyrien qui refuse la défaite. Il choisit de s'évader par l'Espagne en 1943 pour rejoindre la France Libre, où il intègrera une unité de la 2ème Division blindée, en cours de constitution. Ce journal est suivi des Mémoires du Général DUPLAY, qui raconte sans fard son enfance et son adolescence dans une famille bourgeoise, puis sa guerre jusqu'à l'été 1943 (rédaction hélas interrompue par son décès en 1992). Dans la 3ème partie sont regroupées 3 conférences du général DUPLAY, sur la formation de la 2ème DB, la campagne de libération de la France et la libération de Paris par LECLERC et ses compagnons. Un dernier petit texte de sa main souligne les qualités de chef et de rassembleur de Philippe LECLERC de HAUTECLOCQUE.
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Veröffentlichungsjahr: 2022
A la mémoire éternelle de mon père et de ses compagnons de combat
A mes enfants et petits-enfants, et aux enfants de leurs enfants A mes copains de La Flèche A mes amis militaires A ceux qui ne le sont pas A ceux qui croient à la France A ceux qui n'y croient pas
Avant-Propos
Première partie : Journal de guerre
Journal de guerre, cahier n°1
Journal de guerre, cahier n°2
Journal de guerre, cahier n°3
Journal de guerre, cahier n°4
Deuxième partie : Mémoires
Mémoires Enfance adolescence
Mémoires de l'Exode à la DB
Troisième partie : Conférences
Conférence Formation de la DB
Conférence Libération de la France
Conférence Libération de Paris
Leclerc, le Rassembleur
Des mêmes auteurs
Par Jean Duplay
C’est court, une vie d’homme. Très court, trop peut-être, ça passe vite, tellement vite. Et c’est rempli d’embûches, d’événements inattendus devant lesquels le sort nous somme de faire des choix difficiles, qui nous engagent dans des chemins imprévisibles, où seule notre conscience nous guide.
Et au bout du compte, quand on se retourne et que l’on contemple le travail accompli, que l’on cherche à établir le bilan de ses actes à léguer aux générations futures, il est déjà trop tard, on balbutie quelques mots, on écrit quelques lignes et le couperet tombe, pour l’éternité. Et avec lui, l'oubli.
Quelle injustice ! Pour un homme qui a consacré la meilleure part de son temps à conserver scrupuleusement les pièces, les actes, les verbatim, et à entretenir le souvenir, à écrire la légende de son Chef (c’est ainsi qu’il l’écrivait, toujours avec la majuscule) le général Leclerc… devenu Maréchal de France à titre posthume, Philippe Leclerc de Hauteclocque, qui restera pour toujours dans le coeur de ses hommes le général Leclerc, et au delà, dans le coeur des français, dans le coeur de la France.
Car telle est la bonne et digne justice qui se doit de rendre à César ce qui lui appartient, et à cet homme hors du commun la place qui lui revient, l'une des plus éminentes au piédestal de l’Histoire de la France du XXème siècle, et bien au-delà.
Car telle est la mauvaise et indigne injustice qui oublie ces hommes et ces femmes, ces guerriers de l'ombre qui ont consacré leur énergie, leur jeunesse, leur vie parfois, fauchée dans les combats, à servir une cause plus grande qu’eux, plus grande que leur chef lui-même, plus durable que les palinodies et les atermoiements politiques de ceux qui de près ou de loin prétendaient à la gouverner, la France éternelle, écrasée en juin 40 sous la botte de l’envahisseur, humiliée par un armistice honteux, divisée entre des factions irréconciliables, et qui quatre ans après se relève, miraculeusement unie contre l’Occupant, couverte de cicatrices mais vivante, fière, enchaînant victoire sur victoire, sauvée par le sacrifice de cette jeunesse venue des quatre vents, français de France, d’Afrique et d’Amérique issus de toutes les classes sociales, africains de tous les peuples d’Afrique subsaharienne et du Maghreb, républicains espagnols venus prendre une revanche contre le fascisme qui écrasait leur nation, femmes de France et d’Amérique unies sous la bannière des Rochambelles…
Sans la mobilisation de cette jeunesse ardente, Leclerc n’aurait pas été le grand chef victorieux que nous connaissons ; sans l’aide matérielle des Alliés, sans l’acceptation d’une nécessaire coordination de l’ensemble des troupes engagées à l’Ouest dans la reconquête de l’Europe, sans la mobilisation aussi des troupes soviétiques à partir de 1941 et la mise en place de la terrible machine à broyer de Stalingrad, les débarquements de 1944 n’auraient pu avoir lieu, la campagne de France aurait été compromise, de Gaulle aurait eu bien du mal à tenir son rang et le sort de la guerre serait resté longtemps incertain…
C’est tout cela que Philippe Duplay, mon père, raconte dans ces écrits que j’ai rassemblés et dont je me suis fait le copiste ; et c’est à lui que je veux rendre hommage aujourd’hui, à cet homme modeste et taiseux qui jamais n’a fait étalage de ses faits d'armes, de sa participation active à l’épopée de la 2ème Division Blindée ; à lui qui s’est effacé derrière la haute figure de Leclerc, lui qui a toujours assuré de son soutien discret et efficace la Maréchale Leclerc de Hauteclocque, sans en tirer honneur ni profit autres que ceux mérités au fil d’une carrière militaire exemplaire et hors toute compromission.
Lorsque je suis venu chez ma mère, il y a maintenant huit ans, débarrasser la cave du petit appartement qu’elle louait à Saint Germain-en-Laye, je suis tombé sur cette vieille malle bourrée de vieux papiers et de photos jaunies, que j’ai récupérée à toutes fins utiles ; je n’imaginais pas une seconde tous les trésors qu’elle contenait. Je pensais y trouver essentiellement des papiers de famille un peu poussiéreux, un arbre généalogique que la retraite venue, je m’emploierais à approfondir et à compléter, et quelques souvenirs de guerre trop techniques, trop arides pour intéresser quiconque en dehors des spécialistes. Mon père était mort 21 ans plus tôt, et je pensais naïvement que ma mère se serait occupée entre-temps de faire éditer ou de léguer au Fonds Leclerc les éventuels textes exploitables sur ces sujets anciens.
Et la malle a dormi encore de longues années dans notre grenier, jusqu’au printemps 2021; désormais en retraite, et après diverses péripéties douloureuses nous concernant, après un très gros chantier aussi de réaménagement de notre maison, plus quelques démarches administratives plus ou moins complexes (car le départ en retraite, de nos jours, est tout sauf un long fleuve tranquille…), j’ai enfin pu respirer, et j’ai alors ressenti la nécessité - tant il est nécessaire de retrouver nos racines et d’inscrire nos vies dans le temps long de l’Histoire - de reprendre l’arbre généalogique mis en place dans les années 60 par mon oncle Charles Duplay et par mon grand-oncle Michel Vétillart, arbre inversé dont le tronc nous relie aux temps légendaires de la Révolution française, et à nos grands ancêtres rosati et jacobins amis de Robespierre, Saint-Just et Le Bas, engagés à corps perdu dans le combat républicain, jusqu’à la prison, l'opprobre et parfois même la mort…
Et puis, en ouvrant la malle, je suis tombé sur un petit cahier d’écolier, puis deux, trois, quatre… recouverts d’une écriture serrée, que je reconnus immédiatement comme celle de mon père ! Mon père qui n’était pas encore mon père, ce jeune homme de 22 ans (et moi aujourd’hui, le triple de son âge !…), un peu perdu dans une situation exceptionnelle, hésitant entre les options diverses qui se présentaient à lui. C’était son Journal de Guerre, relatant principalement son évasion par l’Espagne début 1943. Je feuilletai immédiatement cette relique, ému, à la recherche du nom de Pierre Dac (mon père nous avait raconté brièvement le passage des Pyrénées en sa compagnie et moi, jeune adolescent plein de morgue, je n’y croyais qu’à moitié !). Et je découvris bien plus que l’anecdote : la fraîcheur de ce récit, le détail de la vie d’un jeune saint-cyrien replié en Zone Libre avec son École, la sincérité d’un journal qui ne cache rien des petites misères du quotidien, le style surprenant d’une écriture simple et directe, précise et sans fioritures, la “ligne claire” d’une narration proprement lumineuse : mon père était un écrivain en herbe, je le découvre aujourd’hui !… mais il évoquait aussi, sans fard ni fausse pudeur, les discussions avec ses camarades, leurs hésitations face aux choix qui allaient engager l’avenir : Pétain ou de Gaulle ? L’armistice ou le refus ? La collaboration ou l’évasion ? Montoire ou la France Libre ? Les Chantiers de Jeunesse, voire le front de l’Est avec la LVF, ou le Débarquement avec la 2ème DB ?… Avec le recul des années, ces choix nous paraissent aujourd’hui évidents ; mais songeons au désarroi des français de l’époque, défaits, vaincus, le nez dans le guidon, le moral dans les chaussettes, la faim au ventre, devant un Occupant triomphant et un Maréchal Pétain, le vainqueur de Verdun, le « père de la Nation », qui fait « don de sa personne à la France » (et de la France à l'Allemagne !) … Songeons aussi à notre incertitude actuelle, devant le délitement des partis qui ont structuré la vie politique pendant 75 ans, la montée des extrêmes et des périls qui menacent aujourd’hui “notre cher et vieux Pays”… Saurons-nous être plus clairvoyants que nos ancêtres, vraiment, lors des échéances qui se profilent ? Restons humbles devant l’Histoire, ne jugeons pas les choix ou les hésitations d’hier avec les connaissances et les critères d’aujourd’hui ! Vanitas vanitatum...
C’est néanmoins l’invasion de la Zone Libre par les allemands, en novembre 42, qui va provoquer la crise de confiance, précipiter (au sens chimique du terme) les choix et l’éveil des consciences : le vieux Maréchal s’est fait rouler par Hitler, il a lui-même roulé les français, et les accords d’armistice sont évidemment caducs à partir du moment où son petit territoire pseudo-national est piétiné sans vergogne par la soldatesque teutonne. La félonie de Vichy devenue évidente, la légitimité nationale se trouve dès lors transférée automatiquement, sans qu’aucun acte juridique soit nécessaire, à la France Libre qui s’est constituée, à Londres et dans les Colonies, dès le 18 juin 1940. Le français moyen maréchaliste de 1942 (comme cette brave famille aixoise qui recevait gentiment Philippe les samedis et dimanches, et qui va lui fournir les vêtements civils indispensables pour traverser les rues d'Aix occupée sans se faire arrêter) considère encore avec sincérité que de Gaulle est un traître, que les officiers, les généraux qui rejoignent la France Libre sont des factieux, et que Pétain cherche à nous délivrer à la fois de l’ennemi héréditaire, et de nos “ennemis intérieurs” : les juifs, les communistes et les gaullistes. Mon père, à l'antisémitisme près, n'est pas loin de penser de même, en jeune maurassien de son époque...
Et pourtant déjà la volonté de résistance se fait jour, avec cette tentative surréaliste et follement romantique des jeunes saint-cyriens, emmenés par leurs bouillants officiersinstructeurs : partir avec armes et bagages, à cheval, prendre le maquis dans la Montagne Sainte Victoire ! Mon père, encore malade mais libéré de l’infirmerie, accourt pour ne pas manquer “le baroud”, et songe à emporter… son casoar et ses gants blancs, pour le panache !!! Les chevaux sont sellés, les armes (bien dérisoires, vieux sabres rouillés et chassepots) sont chargées, les paquetages pliés et arrimés, quand l’ordre du Préfet tombe : on arrête cette folie, Escadron, pied à terre et l’arme au pied ; bientôt on rend les armes à l’Allemand, et c’est le temps de la séparation, l’Ecole est dissoute, les saint-cyriens défilent une dernière fois tête haute dans l’indifférence pitoyable de la rue aixoise, direction la gare ; chacun rentre chez soi, “encivilé”, mais déjà le projet de l’évasion commence à germer dans les esprits.
Je ne vais pas tout résumer ici, les reclassements par la hiérarchie des élèves saint-cyriens dans diverses grandes écoles et facultés parisiennes, les contacts entre camarades, les tuyaux échangés sur les filières d’évasion, l’attente, l’hésitation encore, la vie familiale, les adieux, et puis la mort aussi, la mort déjà, la mort comme un avertissement, vieille compagne fidèle entre les fidèles : Jacques Leddet, un cousin du même âge avec lequel mon père a vécu les meilleurs moments de son enfance et de son adolescence, tombe à Paris où il est étudiant, foudroyé par un cancer. Au lendemain des funérailles, dévasté mais résolu, mon père s’en va, enterrée l'Enfance, il prend le train vers son destin, via la ligne de démarcation.
Le franchissement de la ligne, le dernier jour de son existence historique (!), d’une facilité déconcertante, est digne d’un film, une ballade en campagne d'apparence tranquille avec ses moments forts, son suspense et ses heureuses coïncidences. La naïveté1 de mon père y est déconcertante, sa chance aussi, qui l’accompagnera tout au long de l'évasion, et bien au delà.
Et puis à Perpignan, la chance encore, l’un de ses frères aînés, mon oncle Etienne, y réside et va le loger ; mieux, il va le mettre en contact avec un réseau d’évasion, et il se trouve que c’est un vrai réseau, sérieux et bien organisé !… C’est l’attente qui brise les nerfs, mon père trompe son ennui et sa fébrilité en faisant du tourisme dans la région, et puis enfin le grand départ… Faux départ, vrai départ, et ici l’on fait connaissance avec Pierre Dac et d’autres compagnons, sous l’oeil indifférent des passeurs catalans. Je laisse à mon père le soin de narrer les péripéties dans la montagne, et la halte inespérée, salvatrice, dans une ferme-refuge perdue dans l’estive, tenue par un couple de montagnards tout droit sortis d’un roman picaresque…
Et enfin l’arrivée de nuit à Barcelone, le mirage : une ville sans couvre-feu, sans alerte aérienne, sans rationnement, illuminée de tous ses feux comme une ville d’avant-guerre, et pourtant ville dangereuse où il faut se cacher, ruser, vivre clandestinement jusqu’à la rencontre fortuite avec la patrouille… L’interrogatoire, la fouille, la geôle, l’angoisse du prisonnier… Pour très peu de temps néanmoins (la baraka, encore !), car la politique espagnole a changé en ces jours de 1943 où le sort de la guerre bascule à Stalingrad ; Franco, fin renard, prend ses distances avec l’Allemagne et commence à laisser du champ aux évadés et aux Alliés. Mon père se retrouve en résidence surveillée, sous protection américaine, et comme bien d’autres évadés, il prend son mal en patience en guettant la moindre opportunité de poursuivre son chemin vers la France Libre.
Le quatrième cahier raconte dans un style très vivant l’embarquement de son peloton de blindés sur une barge spéciale (un LST, “landing ship tank”) à Southampton, le 31 juillet 1944, soit la veille du débarquement de la 2ème DB à Utah Beach ; et l’on sent non la peur, mais bien le trac de mon père et de ses compagnons d’armes avant leur “entrée en scène” sur le théâtre des opérations, ce rêve qui devient enfin réalité après quatre ans d’attente, et qui marque le début de la marche triomphale, semée d’embûches mortelles, qui va les mener à libérer la France et à précipiter la chute du Reich installé « pour mille ans ».
Il y avait aussi dans la malle une chemise contenant, en une bonne centaine de feuillets manuscrits,le début des “Mémoires” de mon père, écrites dans les années 80, et malheureusement interrompues quelques années plus tard, sans doute par la mort survenue prématurément, un soir de février 1992. Pendant de nombreuses années, à la pensée de son départ brutal à l’âge de 72 ans, je serrais les dents et les poings, à l’idée que nous ne nous étions pas tout dit, bien loin de là… Comme c’est bête, cette fausse pudeur qui empêche les confidences entre un père et son fils ! En ouvrant cette chemise, j’ai soudain entendu sa voix qui enfin murmurait à mon oreille le récit de sa vie, tout ce que j’en savais (bien peu de choses, au demeurant ; quelques bribes échappées ça et là…) et surtout ce que je ne savais pas. J’ai retrouvé des lieux de ma propre enfance, des parfums, des personnages, comme ma grandmère Amélie, mes grand-tantes Jeanne et Babeth, mes oncles et tantes Charles, Etienne, Marthe, Simone, Henriette, les cousins Dufournier, la rue de Flore au Mans où j’ai vu enfant ma grand-mère grabataire qui me prenait pour son petit Georget, le fils bien-aimé mort à 14 ans de la rougeole (ou de la grippe espagnole ? En 1917…), le château de la Godelinière racheté par les cousins Dufournier, où il y eut plusieurs grandes réunions familiales dans les années 60 et 70…
En croisant ces écrits avec un carnet de mon grand-père paternel, mort en 45 et que je n’ai pas connu, j’ai pu préciser et dater certains faits, comme ceux relatifs à la déconfiture en 1936 de l’entreprise qu’il avait rachetée dans les années 10 ; d’autres documents, notamment le journal de la Tante Jeanne, m’ont permis d’établir la naissance et le décès la même année, en 1910 ou 1911 à Laval, d’un grand frère de mon père, Pierre, dont je doute que mon père (né en 1920) ait simplement su l’existence (en tous cas il n’en a jamais parlé, alors que je connaissais depuis l’enfance le récit de la courte vie de Georget). Inutile de dire que ces documents, carnet, journal de Jeanne, “Histoire de ma vie” de Georges, et d'autres encore, viennent tous de la fameuse malle aux trésors. J’y trouvai aussi de nombreuses photos, parfois en très mauvais état de conservation, photos de famille ou photos de guerre, dont j’ai truffé les textes ici restitués, à chaque fois que cela m’a paru opportun. Certains documents pieusement conservés par mon père sont très émouvants, comme cette carte de bibliothèque de l’Institut français de Barcelone, ou encore ce billet de train Barcelone-Madrid de novembre 43, le train du départ vers la France Libre via le Portugal…
Dans ses Mémoires, même s’il ne l’annonce pas aussi clairement que Montaigne, mon père fait le projet de “se peindre lui-même”, en “honnête homme” du XXème siècle qu’il fut absolument à mes yeux, et plus encore aujourd'hui où cet idéal de la « mens sana in corpore sano » paraît bien démonétisé à l'heure de l'Internet et des réseaux « sociaux », des enfants obèses vissés devant leurs consoles et du langage simplifié traduisant une pensée fruste....
Esprit curieux versé dans la chimie, l'électronique, les sciences et techniques, anglophile et fin connaisseur de la langue française, lecteur de Proust2, Camus et Sollers (!), historien et même historiographe, amateur de musique classique mais aussi de jazz, de musique moderne (Bartok, Ravel et consorts) et de chanson française (Georges Brassens, Serge Gainsbourg, Edith Piaf et Juliette Greco ont baigné mon enfance), vivement intéressé par le droit et les sciences politiques et reçu 2ème à HEC dans l’attente des résultats de Saint Cyr, sportif féru de danse et d’équitation, voire de pelote basque, tennisman dans les années 50 et golfeur à partir des 60’s, à l’aise dans tous les milieux sans morgue ni pédantisme, il ne nous cache rien de ses (bien petits) défauts, de ses infimes maladies d’enfant (et d’adulte plus tard), jusqu’à cette malencontreuse jaunisse à Aix-en-Provence à l’heure grave où il fallait être debout, et cette dysenterie à Marrakech qui lui valut l’occasion d’une curieuse rencontre... Et il expose explicitement son projet :
“Si j’écris ces lignes c’est qu’il m’a paru qu’il serait sans doute intéressant pour mes descendants de savoir comment leur ancêtre a vécu une période somme toute assez mouvementée entre 1920 et, disons, 1980-90. J’ai moi-même souvent regretté de n’avoir pas su davantage ce que fut réellement l’existence de mes aïeux, notamment ceux qui connurent la Révolution et l’Empire.
Je vais donc m’efforcer de “faire vivant”, d’être complet et sincère sans être sans doute toujours exact, car c’est à 58 ans que je débute ce récit, sans toujours disposer des archives seules capables d’indiquer avec précision les dates et les faits.”
Je dois dire, en tant que “passeur” de ses écrits, que j’envie la précision de sa mémoire, à 58 ans et au delà, concernant les faits de son enfance et de son adolescence, et bien sûr aussi de sa jeunesse guerrière. Seuls quelques noms et dates étaient restés en blanc, et je me suis employé à les remplir en croisant les Mémoires avec le Journal de Guerre, que mon père regrettait d’avoir égaré, mais aussi les documents de famille dont j’ai déjà parlé, et puis bien sûr avec certaines dates historiques ou biographiques de Leclerc et d’autres de ses compagnons de combat. Les Mémoires, sans doute interrompues comme au Grand Guignol par le baiser incongru de la Mort, cette ultime amoureuse, au soir de la Saint Valentin 92, s’arrêtent à Hammam bou Hadjar dans le courant de l’été 43, peu avant l’arrivée (septembre 43) de mon père à TEMARA, véritable lieu de regroupement et de fusion, creuset alchimique de la 2ème Division Blindée. Et je tiens à dire que sur toute cette période cruciale de novembre 42 jusqu’au printemps 43 à Barcelone, il n’y a pas une seule contradiction entre les Mémoires et le récit du Journal de Guerre, rédigé dans le feu de l’action près de 40 ans plus tôt. Mieux même, avec le recul du temps et la tranquillité du mémorialiste, des précisions supplémentaires viennent se greffer sur le récit, et aussi une réflexion distanciée sur la débâcle et ses conséquences, sur le désarroi des français, sur les carences du politique et les errements du Commandement de l’époque, sur les traces encore sanglantes de la Guerre Civile espagnole et la violence permanente qui fondait alors le régime de Franco, un parallèle aussi avec les événements contemporains de l’écriture des Mémoires (victoire de Mitterrand, loi martiale à Varsovie…). Sans nécessairement partager toutes ses options politiques, j'ai néanmoins choisi de respecter l'ensemble du texte, ses jugements sur notre époque lui appartiennent mais ils sont le fruit de son histoire personnelle, et aussi de sa propre vision d'une Histoire cyclique (ce qui paradoxalement le rapproche de François Mitterrand, son contemporain, lorsque celui-ci, loin de se réjouir de la disparition du Rideau de Fer, s'efforce de freiner la réunification allemande au nom d'une conception tragique de l'Histoire...).
Et puis une page remarquable, très intéressante, très vivante, raconte le passage en bateau, après le départ de Barcelone via Madrid, de Setubal à Gibraltar ; sur ce bateau mon père croisera Pierre Pucheu, ministre transfuge de Vichy et futur condamné à mort. Et encore, à Gibraltar, port stratégique où transitaient tous les navires alliés, assiégé par les sous-marins allemands et attaqué par voie aérienne et terrestre, le souvenir d’une journée et d’une nuit “grandioses” !
Mémoires très fiables donc, d’une écriture mature et d'une précision photographique ; indispensable complément au Journal dont j’admire la simplicité lumineuse et précise, et le déroulé proprement cinématographique.
Dans les pages qui suivent nous allons assister aux premiers contacts de Philippe Duplay avec les unités et les officiers qui vont s’intégrer dans la 2ème DB, qui n’est encore que la “force L” ou “colonne L”, toute auréolée de gloire après la prise de Koufra et la conquête des oasis du Fezzan ; Leclerc lui-même n’est encore qu’un trublion gaulliste, aux yeux du pouvoir d’Alger aux mains de Giraud, successeur de l’amiral Darlan sur ce poste. Giraud, général glorieux et patriote, mais violemment anticommuniste et d’un conservatisme étriqué, restera longtemps sous l’influence de Pétain auquel il avait fait des offres de service au lendemain de sa retentissante évasion de la forteresse de KOENIGSTEIN. Au passage, c’est Giraud qui a invité Pierre Pucheu, ex-Ministre de l’Intérieur de Pétain et grand pourfendeur de résistants communistes, à venir le rejoindre à Alger, pour l'abandonner ensuite et le laisser, en détournant « courageusement » le regard, condamner à mort et exécuter par la volonté de de Gaulle, au nom de la raison d’Etat. Il est vrai que Giraud avait fait fusiller sans remords, quelques mois plus tôt, Fernand Bonnier de la Chapelle, le très jeune résistant exécuteur de Darlan, issu des Corps Francs d’Afrique, sans doute gaulliste, et non royaliste comme on l'a curieusement prétendu à l'époque. Giraud qui n’envisage que de mener la guerre contre l’Occupant dans la main des américains, sans perspective politique autre que de rétablir en France un gouvernement ultra-conservateur. L’un de ses apports positifs à la France Libre sera d’avoir récupéré les débris de l’Armée d’armistice, en principe toujours inféodée à Vichy, notamment le 12ème Groupe Autonome de Chasseurs d’Afrique stationné au Sénégal et le seul encore équipé de chars SOMUA, qui va rejoindre Alger sous le commandement du colonel Paul de Langlade, devenant le 12ème régiment de Chasseurs d’Afrique (12ème RCA) ; au passage un escadron de ce régiment fera campagne en Tunisie et obtiendra brillamment la reddition des dernières troupes de Rommel. Giraud a aussi, c'est capital, oeuvré efficacement au réarmement des troupes françaises par les Alliés auxquels il inspirait une bien plus grande confiance que l’imprévisible et ombrageux de Gaulle ; et c’est ainsi que la 2ème DB se trouvera équipée de chars SHERMAN de dernière génération, de canons de 105 mm automoteurs, d’obusiers de 75 mm M8, de Jeeps et d’autres matériels indispensables, en quantité suffisante pour équiper une Division blindée de 12 000 hommes. Plus globalement, les Américains acceptent de réarmer 8 Divisions dont 3 blindées, de mettre sur pied 17 groupes aériens et d'assurer la refonte et la modernisation des bâtiments les plus récents de la Marine française comme le cuirassé Richelieu, les croiseurs de type Montcalm ou Triomphant.
Et puis le 30 mai 43 de Gaulle prend pied à Alger, Giraud est tenu de partager avec lui le pouvoir au sein du Comité Français de Libération Nationale, la rivalité s’installe entre les deux hommes sur fond de désaccords stratégiques, jusqu’à la mise à l’écart de Giraud le 9 novembre 43.
Mon père, très loin de toutes ces considérations, rejoint la France Libre début mai 43. Sans le savoir donc, il va vivre sur le terrain les tensions qui animent toute cette période, et qui se répercutent au sein des unités présentes où l’on rencontre des officiers pétainistes, des giraudistes convaincus et, timidement d’abord, quelques gaullistes… Le parcours d’un homme comme Paul de Langlade illustre parfaitement tout ce cheminement idéologique : au départ responsable d’une unité de l’Armée d’armistice équipée de chars par la volonté des allemands et chargée de protéger l’AOF contre les attaques anglo-gaullistes de type Mers-el-Kébir, il rejoint Giraud avec ses troupes, puis il rencontre Leclerc et accepte de s’intégrer à sa Division. Avec son Groupement, il sera l’un des libérateurs de l’Alsace et l’un des premiers à entrer au nid d’aigle de BERCHTESGADEN…
Mais tout ceci se traduit sur le terrain par des faits bien concrets : au 12ème RCA stationné à Rio Salado, Turgot Plage et Laferrière, les “vieux” soldats venus du Sénégal, qui ont vécu làbas des heures difficiles et qui ont brillamment libéré la Tunisie, regardent de haut ces jeunes évadés tous frais émoulus de Saint-Cyr ou venus d’autres horizons, qui n’ont jamais combattu, et l’intégration ne s’effectue pas facilement, loin s’en faut ; au point que Langlade provoque la scission du 12ème RCA avec la création du 12ème Cuirassiers, où il verse la plupart des “nouveaux” et quelques éléments suspects (de gaullisme?…) dont le commandant Rouvillois, futur libérateur de Strasbourg !
Pour preuve de sa naïveté politique, mon père (qui n'a encore que 23 ans !), lors du passage du général Giraud à Laferrière, l’été 43 et alors que son étoile commence à pâlir à Alger, va lui offrir en gage d’admiration le lambeau de fanion tricolore qui lui était échu, du dernier pavillon de l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr ayant flotté sur Aix-en-Provence avant la dissolution !…
Là dessus, en queue de poisson, s’interrompent les Mémoires de Philippe Duplay. Bien trop tôt à tous égards ; et il aurait été frustrant d’arrêter là le récit de l’épopée de la 2ème DB, même si nous en connaissons tous la fin heureuse. Dieu merci, et cela tient vraiment du miracle, la malle contenait aussi, parmi d’autres dossiers historiques et généalogiques (car mon père à la fin de sa vie a beaucoup fréquenté les Archives Nationales, et il a été l’un des fondateurs et le principal animateur du Fonds Leclerc à Saint-Germain en Laye, dont la documentation a alimenté le Musée de la 2ème DB avant d’être reversé aux Archives Nationales), un gros dossier intitulé “conférences 2ème DB”.
Et j’y ai trouvé les textes de trois conférences qu’il a données, en 1984-85 et 86-88, en présence de Madame la Maréchale Leclerc de Hauteclocque, portant l’une sur “la formation délicate de la 2ème DB” à TEMARA ; l’autre sur “le rôle du général Leclerc et de la 2ème DB dans la libération de la France”, et la dernière sur la libération de Paris. Je ne m’étendrai pas sur leurs contenus, très riches d’enseignements, qui comportent à la fois des informations techniques, stratégiques et historiques, une évocation de la difficulté à faire émerger l’union rêvée par Leclerc entre des unités très diverses, héritières de leur propre histoire et de l'Histoire troublée du Pays dans les années 40 ; et aussi une réflexion documentée sur le contexte politique de ces deux périodes, notamment des relations délicates entre Leclerc, le Haut Commandement allié et l’Etat-major, pas toujours en phase avec l’urgence des décisions à prendre, et l’importance stratégique de l’enjeu : redonner sa place à la France dans la délivrance de Paris, du territoire national et de l’Europe aux prises avec le nazisme hitlérien, le mal absolu de l’époque.
J’ai clôturé l’ouvrage avec un petit texte que mon père a écrit en 1987, à l’occasion du quarantième anniversaire de la disparition du général Leclerc, intitulé “Leclerc le Rassembleur”. Evocation du charisme de cet homme simple et désintéressé, aux convictions profondes, à la foi inébranlable, qui a su en un temps très court rassembler dans un objectif commun des hommes et des femmes venus d’horizons très divers, avec des expériences variées et une grande diversité d’origines et de croyances, fédérer leurs énergies et les mobiliser au mépris de leurs intérêts personnels, de leurs divergences parfois, de leur vie toujours, dans un seul but sacré : délivrer la France, la France éternelle, la France universelle…
Quelle magnifique leçon de l’Histoire, à l’usage des jeunes générations d’aujourd’hui et de demain !…
Et maintenant, à regret, je referme la malle ; la voix émouvante s'éteint comme une bougie consumée, et ce dialogue que nous avons renoué par delà la Mort s'arrête ici. Papa, je te remercie de tout mon coeur pour cet inestimable cadeau posthume ; j’espère à travers cette publication t’avoir dignement rendu hommage, et avoir fait acte de piété filiale en faisant reconnaître ta mémoire parmi celles des grands compagnons de l’épopée Leclerc, qui fut votre grand-oeuvre collectif sur cette terre de France aujourd’hui hélas replongée dans ses divisions et travaillée au corps par ses vieux démons.
L’épopée Leclerc, le glorieux chemin de la 2ème DB, nous amène nécessairement à nous interroger sur la nature de l’attachement de ses combattants, venus je le répète de très nombreux lieux de France, d’Espagne, d’Afrique et d’Amérique, voire d’Asie, dont certains n’avaient pas la nationalité, ni n’avaient mis le pied de leur vie sur notre terre ; à la France vécue comme un idéal de fraternité, de tolérance, de liberté et de justice qui constituait alors, qui constitue toujours le socle de l’identité française. Demain peut-être, demain sans doute, une nouvelle jeunesse française pétrie d’universalité se lèvera, des quatre coins de l’horizon, elle est là bien sûr, elle dort, et elle se révélera dans l’épreuve comme elle l’a toujours fait au fil de notre Histoire millénaire ;
“Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t’exiles, Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur3 ? ”
Mon père écrit lui-même que, né dans une famille dénuée de tradition militaire, l'engagement s’est imposé à lui comme une évidence devant la montée des périls et les risques mortels qui menaçaient de plus en plus gravement la France et l’Europe au décours des années 30. En des temps plus paisibles, il aurait pu faire un superbe parcours à HEC ou à l'Ecole de Chimie et serait devenu publicitaire ou fabricant de savonnettes, sans même soupçonner un seul instant qu'il était de la trempe des héros…
Je suis intimement convaincu que le courage, l’engagement, le dépassement de soi, la foi dans une Cause qui dépasse nos égoïsmes individuels, sont des valeurs permanentes, enfouies au fond de nos êtres, qui ne surgissent et ne s’imposent que dans les situations d’absolue nécessité, d’urgence vitale pour la Nation : il suffit alors d’un geste, d’un signal, d’un appel arrivant à point nommé pour que se lèvent les Armées de combattants de l’ombre et que se constituent les forces de libération qui relèveront la France de ses ruines. Il en a toujours été ainsi, les exemples ne manquent pas dans notre Histoire des Jeanne d’Arc, des Kellermann et des Bonaparte, et de l’enthousiasme victorieux qu’ils ont suscité au sein de leurs troupes. Malheureusement, l'Homme étant imparfait (mais que serait l'Histoire s'il était parfait ?...) c'est aussi dans ces circonstances que se révèlent, au sens photographique, les lâches, les traîtres, les vendus et les soldats perdus... et notre Histoire ne manque pas non plus de ces Ganelon, Dumouriez, et bien d'autres plus contemporains que je ne nommerai pas, pour ne froisser personne...
Ce qui a toujours différencié ces Armées de Libération des Armées de métier, seigneuriales ou royales, voire coloniales, c'est précisément cette adhésion enthousiaste de la Jeunesse, qui, dotée de chefs intègres et culottés, se sont mués en véritables guerriers au service d'un Idéal, la France, qu'il s'agisse du Royaume, de la République ou de l'Empire. Et c'est ce mouvement extraordinaire qui a animé la 2ème Division Blindée, sous le commandement de Leclerc, renouant avec l'esprit bimillénaire de la France belle et rebelle dans ses plus beaux atours, sous le visage rayonnant de Marianne.
Aujourd’hui les héritiers, réels ou putatifs, le plus souvent auto proclamés (parfois contre toute évidence !) du général de Gaulle se comptent par dizaines dans notre paysage politique, ce qui pourrait nous porter à sourire ; plus inquiétant, certains petits chefs de partis se sentent autorisés à annexer à leur minable panthéon de grands et d'authentiques Résistants, que l’on aligne sans vergogne aux côtés des Maurras, Déat et autres Doriot comme des grigris censés cautionner les idées les plus contraires aux idéaux de la Résistance ; et maintenant c’est le fantôme de Pétain que l'on agite, porté par un révisionnisme toxique à l’usage des jeunes gens supposés naïfs…. Je relève toutefois que personne n’a encore osé, et je l’espère pour très longtemps, toucher à la haute figure de Leclerc et de ses compagnons d’armes.
Car Leclerc est avant tout un soldat de la République, qui jamais n’a affiché d’ambition autre que de contribuer au redressement de la France, a fait allégeance à de Gaulle et aux institutions de la France Libre dès le début de son parcours, et n’en a jamais varié. Peu enclin au césarisme, il a poursuivi son engagement au service du pays en Indochine, où il a tenté avec toute son intelligence d’apaiser le conflit qui couvait, sans chercher gloire ni pouvoir dans ce qui menaçait de basculer à tout moment (et de fait a basculé, après sa disparition en novembre 47) dans une guerre coloniale meurtrière, sans prestige et vouée à l’échec. Cette subordination indéfectible du militaire au politique, subordination librement consentie à un pouvoir légal et légitime (contrairement à celui de Vichy, faut-il le rappeler ?), est la condition essentielle d’un bon attelage républicain, et c’est ainsi qu’il a pu s’appuyer sur le soutien nécessaire de de Gaulle tout au long de la phase délicate de constitution de la DB, puis de la campagne de France, où à de nombreux moments ce soutien a joué un rôle essentiel pour légitimer ses fructueuses “transgressions” vis-à-vis du haut commandement allié. Inversement de Gaulle a pu s’appuyer sur les succès militaires de la 2ème DB pour imposer sa présence aux côtés des Alliés sur le territoire, puis affirmer sa prépondérance et la légitimité de son assise afin de reconstituer, au grand dam des américains qui rêvaient (déjà, avec Giraud !…) d’un protectorat en Europe, cette petite chose oubliée, égarée dans la tourmente de la débâcle, de l'Occupation et de la guerre, la souveraineté française.
Sur ce chapitre aussi, et c’est là-dessus que je vais clore cet avant-propos, nos militaires d’aujourd’hui, qui pour certains cherchent une boussole, pourront trouver matière à réflexion. Puissent ces “Souvenirs d’un guerrier républicain” les aider à trouver le bon chemin, celui d’une Armée intégrée à la Nation, prête à accueillir fraternellement les Volontaires, d'où qu'ils viennent, quand l'heure sera venue ; une Armée républicaine aimée et respectée des français comme le bouclier indéfectible de notre souveraineté.
1 Naïveté lucide toutefois ; au début de cette ballade insouciante mon père fait une subtile allusion à une chanson patriotique de 1873, « le Clairon » : « l'air est pur la route est large, etc... ». Une histoire édifiante, les zouaves résistent héroïquement et succombent à l'embuscade des Prussiens... Les paroles sont de Paul Déroulède (!)
2 Mes parents vouaient un véritable culte à l'auteur de « la Recherche », considéré comme un ami de la famille. En réalité c'est l'écrivain Maurice Duplay (1880-1978), arrière petit-fils de Simon Jambe-de-Bois, le neveu et fils adoptif de Maurice Duplay le logeur de Robespierre, qui fut un intime du grand Marcel, auquel il consacra un ouvrage : « Mon ami Marcel Proust : souvenirs intimes » (Gallimard, 1972). Je me souviens d'une visite au début des années 60 avec mon père chez ce vieux Monsieur précieux, à la conversation fort intéressante. Plus tard (dans les 60's et 70's) j'ai lu avec intérêt les articles qu'il publiait assez régulièrement encore dans la revue Historia sur divers sujets, allant de Robespierre au général Boulanger, en passant par les « affaires » de la IIIème République.
3 Arthur Rimbaud, “le bateau ivre”
PREMIERE PARTIE
novembre 1942 – juillet 1944
Novembre 1942, mon père l'aspirant Philippe Duplay, âgé de 22 ans, est élève en 2ème année à l'École Militaire de Saint Cyr, repliée à Aix-en-Provence, en Zone Libre.
11 novembre 42
Je suis à l'infirmerie depuis quinze jours pour jaunisse et je débute ma convalescence. Il y a trois jours les américains ont débarqué en AFN. M. d'Ussel venu me voir ce matin-là m'a déclaré que la résistance ne pourrait pas durer plus de 48 heures. Il était en garnison à Oran avant de venir à Aix, et de fait Alger est déjà tombée et la résistance semble bien fragmentaire et surtout peu acharnée. Il est donc de toute probabilité que les allemands vont pénétrer dans notre Zone pour prendre position sur la côte méditerranéenne. Comme Hitler aime frapper l'imagination des foules ce 11 novembre me paraît devoir être son jour. D'autre part pour ce même 11 novembre il y a eu une campagne gaulliste et communiste pour organiser en France des manifestations. On a même trouvé des tracts communistes jusque sur les tables d'étude de l'École. Employés civils sans doute ?
La visite s'est passée normalement et la petite vie de malade suit son cours lorsque vers 10 heures le toubib rentre en coup de vent dans la chambre et, passant devant les lits, annonce : « Untel, Untel... sortants ». Devant moi il me demande si je suis toujours d'attaque. Parbleu, je n'ai pas envie de rater le baroud, et je saute à bas de mon lit. Nous avons tous compris, et c'est merveille de voir les boîteux galoper dans les couloirs. Cette fois-ci, on croit bien que ça y est. En bas de l'escalier avec Lavernhe je rencontre M. d'Ussel qui nous annonce maintenant le peu qu'il sait : « Les allemands sont rentrés en Zone Libre. L'Escadron est mis sur le pied de guerre et nous partons à cheval. Vers où ? Grand point d'interrogation : sans doute vers la Sainte Victoire et les montagnes. Là les Boches auront du mal à nous débucher. »
Arrivés à Miollis4, à l'Escadron - les petits cos5 sont en pleine effervescence , préparant leur paquetage de campagne. On se serre la main. Il y a bien de la joie au fond des yeux. Le grand jour tant attendu : on y est ! Mes affaires sont dispersées dans tous les azimuts car on n'est pas inopinément absent 15 jours. Enfin on arrive à tout récupérer. Problème de savoir ce qu'il faut emporter ou abandonner. A tout hasard j'emporte casoar et gants blancs. Noblesse oblige. La guerre reprend.
Il est 11 heures 30. Chargés comme des baudets nous nous dirigeons vers Forbin6 où nous brellons7 nos selles. L'aventure prend de plus en plus corps mais au fond de mon esprit naît un doute : et si on n'allait pas partir ? Ce serait bien dans la ligne du Gouvernement. Et au fond pour le pays ce serait peut-être préférable. Oui mais pour nous quelle honte ! Saint Cyr, manquer une occasion de gloire ! Le sacrifice de l'Honneur est une chose atroce pour un militaire. Mais tout cela ne sont que mauvais rêves sans doute et il vaut mieux s'activer sans oublier quelqu'une de ces choses qui dans quelques jours seront indispensables : linge, matériel de pansage, avoine, vivres, etc... sans oublier la brosse à dents !
Les officiers sont toujours d'un calme magnifique, imperturbables, soucieux du petit détail mais au fond, on sent en eux le grand souffle. A midi et demie ils nous disent d'aller au déjeuner - mauvais signe - au vrai baroud ça devrait devenir secondaire. On mange quand on peut. Or il semble que pour nous le mot d'ordre devrait être « vitesse, vitesse » ! Les boches, eux, ne s'arrêteront pas pour déjeuner.
Aussitôt après, retour à Forbin où nous achevons notre paquetage. Un peu crevé : pourvu que la jaunisse ne reprenne pas... Vers deux heures tout est prêt, il n'y a plus qu'à seller, et alors « En avant ! ».
Mais rien ne vient. Pas d'ordres. L'officier en profite pour nous expliquer le principe du PM et l'arrimage du FM. Tout cela masque mal l'agacement général et la tristesse naissante. Tout arrivant est soumis à une grêle de questions. En général on ne sait rien. Mais le sellier évacue son cuir. Enfin un margis8 semble plus renseigné effectivement : « aucun mouvement de troupes autre que ceux prévus ne doit être effectué. L'École est mise à la disposition du Préfet
pour le maintien de l'ordre. » Douche froide ! Pourvu qu'il se trompe ! Mais au fond on sait bien que c'est vrai et qu'un peu de réflexion aurait suffi à nous faire prévoir cela. N'empêche que c'est dur. La nuit vient et toujours rien. Un peloton moto est constitué par M. de Galbert pour éventuellement faire des patrouilles dans Aix. On rentre les selles toutes montées dans l'amphi Rey et nous regagnons Miollis et la chambre.
Tristesse générale. Fureur de certains. Honte de porter l'uniforme. Si on nous considère comme des bons à rien pourquoi nous avoir gardés jusqu'ici ? Pity déclare qu'il n'osera pas se présenter devant son père.
On se couche, gardant encore une lueur d'espoir.
12 novembre
La nuit s'est passée sans alerte. Les allemands sont à Aix : tout est consommé. Pas un n'a mis le pied à l'École : mais qui pourrait maintenant les en empêcher ?...
Rassemblement à Forbin. Comme les selles anglaises sont empaquetées nous montons en couverture et surfaix9 à la carrière. Je monte Lacédémone, mais ça ne va décidément pas et je suis obligé d'abandonner au milieu de la reprise. Il va falloir retourner à l'infirmerie. D'ailleurs je n'ai plus de goût à l'affaire et à quoi peut maintenant rimer cette Armée nouvelle ? Qu'on nous renvoie chez nous : la dignité semble l'imposer. Triste départ en ambulance vers l'hôpital au lieu d'un autre départ tant espéré....
Du 12 novembre au 27 novembre
Grisaille de la vie d'hôpital : pas bien malade, juste assez convalescent pour justifier ma présence ici. On discute ferme : avis partagés. Beaucoup semblent considérer comme tout naturel que l'Armée continue comme si rien n'était changé. Et pourtant il suffit de se pencher à la fenêtre pour voir leurs automitrailleuses. Non, la seule solution est vraiment de nous renvoyer chez nous. Je m'étonne même que le Boche nous tolère encore ici à Aix alors qu'il couche dehors et n'a rien pour garer son matériel. Et puis on ne vit pas impunément à côté de ceux qu'on hait et qui nous haïssent. On parle fort d'ailleurs de déménager l'Ecole vers le Centre : La Courtine ? Peu probable, bien qu'un moment ç'ait été presque décidé. Brrr ! Limoges, Brive, Montluçon, Aix-les-Bains ? On ne sait. D'ailleurs le Gouvernement va t'il pouvoir subsister ? Il n'a plus aucune force à mettre en jeu sauf la Flotte et pourquoi Hitler garderait-il un semblant de France alors que nous risquons peut-être de le rouler tandis que lui n'a plus besoin de nous rouler ? Un mot suffit. Etrange.
27 novembre 1942
Journée qui s'annonce comme les autres sinon que je pense que le toubib va prononcer mon exeat pour lundi. Visite. Pendant celle-ci le commandant Ricard est appelé au téléphone. Nous ne remarquons rien. Mais passant devant le lit de l'aspirant de Marmiesse qui devait sortir ce matin il lui dit qu'il ne doit pas sortir. Bizarre. Aussitôt la visite finie, aux nouvelles. Elles sont de taille : l'Ecole est encerclée par les Fritz et dit-on on a arrêté ce matin dans les rues les officiers du cadre. Il est neuf heures. Alors l'inévitable s'est produit ! Le tout est de ne pas se laisser coincer prisonniers. Et de fait le Dr Ricard revient, nous mettant successivement au courant de la situation qu'il connaît mal, et nous donne l'ordre de nous procurer des vêtements civils pour échapper au stalag. De fait les allemands semblent avoir oublié l'hôpital mais ça ne durera peut-être pas éternellement. Pour ma part je donne l'adresse des V... et ¼ d'heure plus tard je reçois un complet et un pull over. Y... étant assez gros, il y a de la place pour deux dans son vêtement mais ça n'a pas d'importance.
A midi, affluence autour de la TSF, mais comme prévisible on ne parle de rien. L'Allemand n'a pas besoin d'ébruiter l'affaire tant qu'elle est en cours. Bridge. La radio sussure des airs lancinants, lorsqu'à 14h15 : « communiqué spécial particulièrement important » : effectivement ! Et c'est la lettre du Führer au Maréchal. Modèle de style : les valets du monsieur connaissent bien leur grammaire. En somme, ce n'est qu'aujourd'hui qu'il s'est aperçu que l'Armée n'espère, ne vit que pour un seul but : le détruire et chasser l'ennemi de France. Il a mis le temps. Tristesse profonde : abandonner l'uniforme. Dans la soirée Poujet vient me voir en civil. Il a réussi à sortir en fraude et m'apporte ma feuille de démobilisation à remplir. Un point sensible acquis : nous ne serons pas prisonniers. C'est à huit heures ce matin que les allemands ont encerclé l'Ecole : mitrailleuses en batterie aux coins de la cour, sentinelles un peu partout. Et pourtant le poste français reste, sabre au clair.
Il a fallu remettre les armes : à l'Escadron le capitaine commandant n'a pas voulu infliger aux élèves la honte de les remettre de la main à la main aux boches, mais les a fait prendre par une corvée de malgache10. Triste. Tache à l'Honneur. Demain matin nous rentrerons à l'Ecole pour sauver nos affaires si possible.
Dans la soirée la radio suisse nous met au courant des événements de Toulon : il ne reste plus un navire en surface. Bravo les Matafs.
28 novembre 1942
Après une nuit agitée et bien peu de sommeil, nous nous habillons dès l'aube, anxieux de voir comment ça se passe là-bas, de retrouver les camarades pour les dernières heures qui nous restent à vivre ensemble, et de tâcher de sortir le maximum possible de notre équipement. Attente, formalités administratives énervantes pour sortir de l'hôpital et qui semblent bien désuètes aujourd'hui. Avant que nous partions, petite réunion d'adieu : bouquet à la sœur Simone autour de tasses de café et d'une bouteille de gnôle destinée sans doute à tout autre usage par l'économe de céans. Premiers adieux, émouvants. Le commandant est bien ému et nous recommande la prudence. Poignées de mains à ceux qui restent.
Dans la rue en civil, pour la première fois à Aix. Curieux comme impression.
Arrivée à l'Ecole. Tout le monde fait ses paquets. Immédiatement je me mets en tenue ; profiter du peu de temps qu'il me reste à la porter. Heureux de retrouver les camarades. Quelques potins et histoires savoureuses sur le Boche. On le roule au fond comme on veut, et une bonne partie du matériel a déjà passé par dessus les murs. Mais ça ne prend plus. Le pîllage du magasin de vêtements. Assez cocasse, mais sinistre quand on y réfléchit.
Déjeuner : le major s'est décidé à sortir le grand jeu. Multitude de plats, le vin coule à flots relatifs, le rhum goutte à goutte. Après le déjeuner on touche les vivres pour le voyage, car le départ doit commencer ce soir pour ceux d'Aix et Marseille. Quant à moi, c'est demain après midi que je dois me mettre en route. Un peu court. Réintégration des bouquins à la bibliothèque : pour la première fois on les regarde avec un peu d'attendrissement, ces sinistres règlements.
Amphi du capitaine commandant à 15 heures : on ne part plus ! La démobilisation de Cyr est suspendue. De Cyr seulement, Maixent11 part. Nous allons rester seuls. Frisson d'angoisse : que veut-on faire de nous ? Spectre du stalag. De toutes façons j'ai l'intention de sortir des affaires pour les porter chez les V... Sortie sans encombre. Ces gens charmants m'ont préparé ma chambre, à tout hasard. Je coucherai chez eux. Mieux vaut être le moins possible sous la protection des sentinelles vertes. Discussion avec Mme V... Elle reste Pétain à 100%, est scandalisée de l'attitude des chefs et de l'armée qui viole ses serments de fidélité. Part de vrai. Oui mais, où est la vérité ? Le Maréchal pense t-il ce qu'il dit et dit-il ce qu'il veut ? Chambre glaciale mais lit délicieux
Dimanche 29 novembre 1942
Vers 9 heures je rentre à Miollis. Messe dans le bâtiment des bazars12. Apologie épatante du père : les Saintes Femmes allant au tombeau ayant tout préparé, quoique sachant que pour faire quelque chose il faudrait déplacer une pierre trop lourde pour elles... Soyons comme les Saintes Femmes, la pierre de la Haute Politique pèse sur nos espoirs mais ayons la foi, préparons tout, armons nos âmes, la Providence fera sauter la pierre. Dernière messe sans doute à la Spé13.
Je sors quelques affaires encore, malgré une vorace14 particulièrement active. Au passage j'embrasse Lacédémone. L'après-midi je retourne chez les V... Thé, discussions. Ils restent extrêmement maurrassiens et sont scandalisés de la position Darlan, Giraud et compagnie. Que penser ?...
Dîner à l'Ecole. Décidément je resterai à coucher au peloton désormais : profiter des dernières heures de vie en commun. D'après un tuyau sans doute assez sûr, démobilisation pour jeudi. Que ça va être long d'attendre !...
Du 30 novembre au 4 décembre 1942
Désormais nous sommes seuls : Maixent est parti et son bâtiment occupé par les boches. Une petite vie reprend à l'Escadron. Le pavillon du Forbin est hissé en étude, prisonnier entre quatre murs. Les honneurs sont rendus au sabre qu'on nous a laissé. Mais c'est au prix de notre sang que nous eussions dû conquérir cet honneur. Heureusement il y a les chevaux et nous les crevons tandis que le Bataillon sommeille et se traîne. Manège le matin : premières reprises en étriers courts, technique du saut. L'après-midi carrière d'obstacles, cross à La Félicité15 ou le 3 décembre, concours hippique. Pour mon premier concours hippique, résultat peu brillant : je me casse la g... après le deuxième obstacle !...
2 décembre 1942 : l’Escadron. Au 1er rang, le 1er officier (képi) en partant de la gauche, bras dans le dos, est le lieutenant d’Ussel. Derrière lui, au 2ème rang, juste derrière son épaule droite, l’élève-officier (aspirant) Philippe Duplay.
Nous savons maintenant pourquoi nous attendons : on veut transformer l'École en école civile. Drôle d'idée ! Sans doute pour que nous soyons tous poissés le jour du grand baroud par 2 sentinelles boches. Ou plutôt pour conserver leur solde à quelques vieux commandants qui se piquent de connaissances vagues en sciences morales ou en anglais. On croit rêver, et pourtant beaucoup d'élèves semblent accepter cela. Pas le peloton d'Ussel toujours !
Souvent le soir le lieutenant (d'Ussel, selon toute vraisemblance, note Jean Duplay)16 vient en chambre et nous discutons. Sa position : les allemands occupent l'Alsace-Lorraine donc impossible de traiter avec eux. Les anglo-américains nous rendront sans doute nos frontières. Péril communiste : si nous ne sommes pas capables de l'éviter c'est que la France n'a plus le droit de vivre, et il vaudra mieux alors se faire naturaliser Argentins. Boutade, mais sinistre quand même.
Aix-en-Provence, non daté (2 déc 42?« 2S »): l’Escadron à cheval. Au premier rang, le premier officier en partant de la gauche : lieutenant d’Ussel. Philippe Duplay est plus difficile à situer.
Pour nous que faire ? Pas passer en AFN. Il y a mieux à faire dans le pays. Acheter le droit de vivre à notre pays en agissant sur la Jeunesse. Rester unis. Honneur militaire : exemple du lieutenant de Montmorin17, camarade de l'officier. Sa photo décorera désormais notre chambre qui dès ce soir portera son nom.
Il semble que nous nous aimons davantage à mesure que l'heure du départ approche. Après le dîner le vin chaud nous réunit autour du poële. On cause, on chante même mais c'est pour s'étourdir et sentir mieux les coudes du camarade qui va partir.
Le 1er (décembre) j'ai reçu un télégramme m'annonçant la mort de Grand-mère. Impossible de partir en ce moment. D'ailleurs je n'aurais pas le temps d'être le 3 à Bessé18 pour les obsèques. Tristesse, mais qui se noie dans une autre plus aiguë. Et pourtant je l'aimais, cette bonne Grand-mère !...
Le 3 est passé et nous sommes toujours là. Jusqu'à quand ?
4 décembre 1942
A deux heures du matin on appelle les sergents de semaine. Nous partirons demain. Soupir de soulagement. Re-préparatifs. A onze heures, amphi Guibert : les deux promos19 sont là et tous les officiers du cadre. Le chichi20 parle bien mais ne donne aucune solution pratique. Deux règles d'honneur pourtant inviolables : on ne se bat pas sous un autre uniforme que le sien ni derrière un autre drapeau que le nôtre. On ne se bat pas contre des français. De son aveu nous sommes encore trop dans l'événement pour savoir où est le devoir.
Puis le poireau21 prend la parole. Tristesse indicible dans ses adieux. Il annonce qu'il va baptiser les Bazars. Pauvres petits, nous les aimons déjà. Ils n'auront connu que le plus dur de la vie militaire sans en avoir goûté aucun des moments les plus chauds au cœur.
Tout le monde debout : « cette promotion portera le nom de Croix de Provence ». Quel symbole !
La Galette 22– moment poignant. Bien des yeux pleurent, qui ne pleureraient pas devant la Mort. Et c'est tout... C'est fini.
Après-midi consacrée aux bagages.
Dîner en étude avec les officiers autour du drapeau dont il faut nous enivrer les yeux car maintenant.... Le dîner fini, pour la dernière fois les couleurs descendent. Déchirement. Et c'est le partage de ce dernier morceau de France inviolée : le peloton d'Ussel aura le bleu. Chacun de ses morceaux aidera chacun de nous à mieux vivre. Relique précieuse.
5 décembre 1942
Le voici enfin venu ce jour tant attendu. Et maintenant qu'il est là, quelle mélancolie ! Dire qu'il va falloir abandonner tous ces lieux qui au fond nous tiennent tant au cœur par les souvenirs pénibles ou joyeux qu'ils évoquent. A la chambre Montmorin on se brique. Qu'en ce dernier jour nous jetions encore un éclat au soleil de Provence. Embarquement des bagages, déjeuner. Atmosphère de buffet de gare. Insensiblement déjà chacun n'est plus ici. Le vieil esprit de la Spéciale s'évanouit. A midi rassemblement en sabre et sous la conduite des officiers nous parcourons une dernière fois tous, les deux promotions, en ordre de défilé, colonne par six, le Cours Mirabeau. Les quelques oisifs qui s'y trouvent nous jettent des coups d'oeil avachis. Au fond, Aix s'en fout...
Arrivée à la gare. On rentre les bagages, puis devant le train en ligne sur trois rangs. Monsieur Réthoré23 nous serre la main à chacun. Puis sous les ordres du Major Franceschini la Marseillaise naît : « Allons enfants de la Patrie... » « Amour sacré de la Patrie... ». Oui nous l'aurons cet amour, et il sauvera la France. Bien des voix s'étranglent en sanglots tandis que nos officiers pâlissent sous leur raideur qui voudrait masquer leur émotion. « Demi tour... » nous montons en wagons. Personne aux fenêtres – silence
Au moment où le train s'ébranle, d'un seul élan nous sommes aux portières, et pour la dernière fois : « Vive la France ! »
Emotion intense. Un groupe de femmes scande « A bientôt ! A bientôt ! » Mères, femmes, fiancées, sans doute. Et le train défile devant nos officiers qui ne retiennent plus leurs pleurs, brisés de chagrin. Dans le train aussi on est brisés et jusqu'à Marseille pas un mot n'est dit.
Arrivés là la séparation devient effective et chacun se préoccupe de son train. Pour ma part avec les camarades du peloton je prends l'express à 18 heures, et le lendemain à 9 heures nous arrivons en gare de Lyon. Dernières poignées de mains, prolongées. Téléphone à Henri24, métro – curiosité sympathique des parisiens. A côté de moi une mère de cyrard. Tué en 40. Quelle tristesse dans son regard : inutilité du Sacrifice...
Déjeuner. Thé près de la Madeleine. Téléphone à Huguette qui propose de me loger. J'accepte et ce sont des heures charmantes en compagnie de cette fille délicieuse. Mais le cœur n'y est pas. J'ai hâte d'être seul. Pour moi la solitude a toujours été le grand remède. Rentrée au Mans où à mon étonnement les parents m'attendent, impatients. Retombée à plat. Changement de climat moral total. Mélancolie. Cartes alimentaires, tabac, etc... Visites au tailleur. Je me fais inscrire à la Mairie puisque je suis homme de troupe sous beaucoup d'aspects...
Samedi 12 décembre
Arrivée à la Godelinière. Émotion de ne plus retrouver Grand-mère dont l'absence semble inadmissible. Crainte superstitieuse devant la porte de sa chambre que je ne me décide pas à ouvrir.
En arrivant je trouve une lettre d’Huguette ; serait-elle plus prise que je ne pensais ? Impossibilité du mariage, tout au moins maintenant.
Décidément je vais me lancer dans les Organisations de Jeunesse et pour ce, faire un stage dans une Ecole de Cadres, à La Chapelle en Serval25. J'y serai au calme pour réfléchir, méditer et attendre. Ma formation morale s'en trouvera aidée et je pourrai entretenir ma forme physique. Et puis si au bout des 6 mois je suis encore civil j'aurai un commandement. Sortir de la famille au plus vite, où tout s'émousse. Nul n'est prophète en son pays.
Fin décembre
