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Les souverains sont connus pour leurs décisions politiques, militaires, pour leurs mariages... mais peu d’historiens les ont mis en scène dans leur vie quotidienne, de leur lever à leur coucher, loin de leur image publique.
À travers cet ouvrage, découvrez…
... la première rencontre du Tsar Nicolas II et de son épouse, Alix.
... la manière dont Léopold II, roi des Belges, éduquait ses filles.
... les célébrations faites à la naissance de Guillaume II d’Allemagne.
... comment Wilhelmine Ire des Pays-Bas affirmait être mariée à son peuple.
... le sombre destin de François-Joseph Ier d’Autriche-Hongrie et de son épouse Sissi.
Henri Nicolle dépeint les souverains en pantoufles, comme on ne les a jamais vus.
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Seitenzahl: 288
Veröffentlichungsjahr: 2020
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© Éditions Jourdan
Paris
http://www.editionsjourdan.fr
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ISBN : 978-2-39009-394-7 – EAN : 9782390093947
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Henri Nicolle
souverainsen pantoufles
Allemagne
GUILLAUME II
Le 27 janvier 1859, vers quatre heures de l’après-midi, cent un coups de canon apprenaient aux Berlinois que la princesse Frédéric-Guillaume venait de mettre un fils au monde. Pour notifier cette nouvelle aux grands dignitaires prussiens, le Feldmaréchal Wrangel, en belle humeur, ne craignit pas de risquer un mot dont la finesse dut être particulièrement goûtée d’un tel entourage :
— Messieurs, la jeune recrue que nous attendions tous impatiemment est enfin arrivée. Le prince Guillaume de Prusse est né !
C’était bien une recrue, à vrai dire. En Prusse, les princes héréditaires, autant et plus que les autres citoyens, sont voués au militarisme à dater de leur naissance. Et l’on peut dire aujourd’hui encore, comme disait jadis Mirabeau : « La guerre est l’industrie nationale de la Prusse. La Prusse n’est pas un pays qui a une armée. C’est une armée qui a un pays ! » Pourtant, cette recrue tant désirée et qui paraissait si précieuse pour la dynastie régnante faillit tout d’abord être « réformée » dès le berceau.
Certain règlement de la vieille famille des Hohenzollern stipule, en effet, que, pour être digne de commander et, aussi, pour prétendre s’asseoir quelque jour sur le trône, un prince royal de Prusse ne doit être infirme ni d’esprit ni de corps.
Or, en naissant, le petit Guillaume était atteint d’une infirmité grave, réputée presque incurable.
La femme du kronprinz Frédéric, sa mère, avait eu des couches très pénibles. Anglaise d’origine et toujours attachée par le cœur aux êtres et aux choses de son premier pays, elle avait refusé l’assistance des accoucheurs allemands, préférant attendre jusqu’au dernier moment la venue d’un médecin anglais mandé sur ses instances en toute hâte.
Mais soit qu’il fût trop tard quand celui-ci arriva, soit maladresse de sa part au cours de l’opération délicate qu’il dut pratiquer, l’enfant naquit avec le bras gauche meurtri au-dessous du coude. Toutefois, des soins intelligents parvinrent à atténuer dans la suite l’imperfection native du petit prince.
C’est pourquoi, en, dépit de la tradition des Hohenzollern, Guillaume fut déclaré « bon pour le service » et, plus tard, apte à gouverner.
* *
Les premières années de Frédéric-Guillaume-Victor-Albert, empereur d’Allemagne sous le nom de Guillaume II, n’offrent pas pour l’histoire un intérêt bien transcendant. C’était, quoique prince, un bébé comme les autres, avec les mêmes gentillesses, les mêmes colères, les mêmes exigences. Les historiographes officiels de la cour n’en rapportent pas moins, sur cette période de la vie du monarque, une foule d’anecdotes magnifiées à plaisir. Ainsi l’un d’eux célèbre, sur le mode lyrique, un simple épisode qu’il intitule pompeusement : la première réception du prince royal de Prusse !
Un groupe de riches bourgeois de Berlin avait manifesté le désir d’offrir ses hommages au nouveau-né et de venir s’assurer de visu de sa bonne mine. Faisant droit à leur requête, le kronprinz le leur présenta donc, un jour, en grande pompe au palais de Potsdam. Guillaume, alors, n’avait pas tout à fait neuf mois !
Évidemment le royal poupon se faisait encore une piètre idée de ses obligations princières, car, durant toute la cérémonie, il s’obstina à pousser sans arrêt des cris déchirants. Cette musique cassait les oreilles des notables, qui ne parvenaient plus à s’entendre et déjà riaient jaune d’une pareille réception. L’un d’eux, à un moment, eut l’idée de faire danser sa montre d’or sous les yeux de l’enfant, qui, à la vue de cet objet aux reflets aigus, tout à coup s’apaisa. Mais on fut forcé, après cela, de lui abandonner le chronomètre, qu’il se mit à manipuler et à mordre consciencieusement.
Lorsque, la conférence terminée, le propriétaire de la montre, voulant rentrer en sa possession, chercha à la reprendre doucement au petit prince, celui-ci refusa absolument de s’en dessaisir.
Et son grand-père, qui présidait la réception, en prenant congé des visiteurs, donna au Berlinois, légèrement interloqué, cette singulière consolation :
— Vous voyez que mon petit-fils est un véritable Hohenzollern. Dès qu’il tient quelque chose, il n’a garde de le rendre ! ...
Quand il eut atteint l’âge de raison, on ne lui supporta plus aussi facilement ses caprices.
Comme tous les enfants de Frédéric III, il reçut une éducation, sinon brutale, du moins exempte de faiblesse et qui, en certains cas, n’excluait pas même les corrections corporelles.
Un jour, une gouvernante exaspérée n’avait pu se retenir d’administrer devant lui à son frère une magistrale fessée. Un peu inquiète, néanmoins, de sa vivacité, elle crut devoir s’en excuser aussitôt auprès de son élève sanglotant :
— Croyez bien, Altesse, que ce que je viens de faire me cause autant de douleur qu’à vous.
À quoi le petit Guillaume, qui ne manquait pas d’espièglerie, riposta-t-il :
— Ah ! Et à la même place ? ...
Comme beaucoup d’enfants, celui-ci ne détestait, rien tant, paraît-il, que d’être lavé. Il avait par-dessus tout en horreur le bain froid quotidien que lui imposait sa mère, selon la mode anglaise.
Toutes les fois qu’il le pouvait, il s’échappait des mains de ses domestiques et se sauvait, pour l’éviter, jusqu’au bout du jardin. Là, il se plaisait à passer et à repasser devant la sentinelle. Il était flatté, dans son orgueil naissant, de voir un soldat lui présenter les armes.
Un matin, s’étant esquivé de la sorte à l’heure de son bain, il arriva, tout fier de son équipée, sur la terrasse du palais. Avisant de loin un grand grenadier, qui montait la garde, il se précipita vers lui, dans l’espoir d’être salué militairement.
Il eut beau, ce jour-là, se fourrer jusque sous le nez du grenadier, celui-ci, sans feindre de l’apercevoir, continua tranquillement sa marche automatique et ne lui présenta pas les armes.
Tout bouleversé de cette aventure, le vaniteux petit bonhomme revint en courant vers le palais et s’en fut droit au cabinet de son père, où il entra comme une trombe en pleurant.
— Que t’est-il donc arrivé ? lui demanda le kronprinz.
Guillaume ayant expliqué que la sentinelle n’avait, pas, selon l’usage, porté les armes « en sa présence, son père parut d’abord fort surpris et très courroucé.
Puis, prenant l’enfant sur ses genoux et l’examinant des pieds à la tête, il lui dit, après une pause :
— Eh bien ! mon garçon, la sentinelle n’a fait que son devoir.
Plus étonné que jamais, l’enfant interrogea :
— Pourquoi donc, papa ?
— Parce qu’un soldat ne doit jamais porter les armes devant un prince malpropre !
Sur ces mots, le père reprit son travail sans plus s’occuper de lui.
Il va sans dire que toute cette scène avait été préméditée par le kronprinz lui-même qui, spéculant sur l’amour-propre de son fils, s’était amusé à donner des ordres pour faire aboutir ainsi ce petit complot.
La leçon, d’ailleurs, porta ses fruits. Guillaume fut si mortifié d’une semblable humiliation, il eut si peur de perdre le bénéfice de ses prérogatives royales, qu’il fut ensuite le premier à réclamer son bain.
C’est au ·palais de Potsdam, où le prince Frédéric et sa femme étaient venus s’installer après la naissance de leur fils aîné, que celui-ci reçut les premiers éléments de son instruction et qu’il commença à être livré aux mains des précepteurs. Outre les sciences et les lettres, les exercices physiques – notamment le canotage et la gymnastique – furent inscrits dans son sévère programme d’éducation, tracé par son gouverneur civil, le docteur Hinzpeter.
Pendant qu’il étudiait, trois guerres importantes se succédaient (guerre danoise, guerre autrichienne, guerre française) qui, modifiant profondément la constitution politique de son pays, se terminaient par l’unification de l’Allemagne et la proclamation de l’empire.
Les enfants sont d’impitoyables imitateurs. Ils s’inspirent de nos passions et de nos haines et se plaisent à les caricaturer dans leurs jeux.
Un jour que les princes royaux jouaient au-dehors avec quelques amis de leur âge, il arriva qu’une petite Française s’égarât au milieu d’eux.
Aussitôt toute la bande se précipita sur elle. Emmenée, malgré sa résistance au fond du jardin, comme une prisonnière, elle fut attachée à un arbre.
Puis, ramassant autour d’eux toutes sortes d’objets propres à servir de projectiles, Guillaume et ses compagnons la criblèrent de pommes de pin, de morceaux de bois, etc.
Chaque fois qu’un coup portait sur cette cible vivante, c’étaient des exclamations ironiques :
— Tiens, voici pour Strasbourg ! Tiens, voici pour Metz ! Tiens, voici pour Sedan !
À la fin, une petite Hongroise, Hélène de D..., qui assistait à la scène, ne put s’empêcher de prendre parti pour l’innocente victime, qui, en sanglotant, demandait grâce.
Considérant le prince Guillaume comme le véritable instigateur de ce jeu malfaisant, elle se précipita sur lui à l’improviste, le renversa, d’un croc-en-jambe et, le rouant de coups à son tour, lui cria avec crânerie :
— Tiens, voilà pour Sadowa ! ...
À ce moment, les précepteurs des princes accoururent et firent tout rentrer dans l’ordre, non sans administrer aux coupables de sérieuses pénitences.
L’héroïne de cette aventure, Mlle Hélène de D..., a épousé depuis un Anglais. Lors de son dernier voyage à Londres, l’empereur d’Allemagne avait manifesté, dit-on, le désir de la revoir, et, sans doute, de lui présenter de tardives excuses. Je ne sais pour quelles raisons, la rencontre ne put avoir lieu.
Après la campagne de France, le premier soin de son père et de son grand-père fut de s’occuper, eux aussi, de l’éducation de Guillaume. Le père surtout manifesta à cet égard des intentions imprévues. Il exigea que son fils fût inscrit dans une école publique et qu’il reçût d’abord la même instruction que ses futurs sujets.
C’est au grand gymnase de Kassel qu’on l’envoya.
Le jeune Guillaume était, de la sorte, le premier prince prussien qui s’asseyait sur les bancs d’une école. Il habitait, avec son frère Henri et leur précepteur, dans un vieux château, ancienne résidence d’Électeur, château situé à proximité du collège, et il y vivait, en dehors des heures de classe, dans une réclusion presque complète.
Les deux jeunes princes reçurent à cette époque – c’est-à-dire de 1875 à 1877 – les leçons de M. François Ayme, comme professeur de français.
Une telle mission était bien, délicate à remplir pour un de nos compatriotes, si peu de temps après nos désastres. M. Ayme avait été recommandé par M. Thiers lui-même à la princesse Victoria. Il « avait vaillamment payé de sa personne en 1870, et sollicité pour ce poste, n’avait en rien dissimulé ses opinions. Il était républicain et libre penseur. On ne crut pas que ce pût être en Allemagne un obstacle à sa tâche.
Il l’accomplit, en effet, à la satisfaction de tous : sans courtisanerie, sans servilité, avec beaucoup de tact, une dignité fière et un dévouement éclairé, auxquels M. de Gottberg, le gouverneur militaire de “Leurs Altesses Royales”, rendit officiellement hommage…
Des souvenirs publiés à ce propos par M. Ayme, il résulte que le prince Guillaume était très studieux, d’une intelligence ouverte, souple, déliée, mais d’un goût excessif pour la rhétorique, la mise en scène et je ne sais quel idéalisme chevaleresque tout teinté de romantisme.
Il se faisait le champion de toutes les nobles causes.
Il se montrait libéral et tolérant. Il prétendait, par exemple, n’établir aucune distinction entre les nobles et les gens du peuple, entre les juifs et les autres croyants. Il déclarait qu’il valait mieux s’occuper de l’amélioration des déshérités que de les conduire à la boucherie des batailles. Il avait même imaginé un moyen original de supprimer les tueries d’hommes : c’était d’obliger les ministres, qui les rendent inévitables, à se mesurer entre eux en combat singulier. Enfin il se proclamait “socialiste”... Et, pour qu’on ne pût suspecter la sincérité de ses opinions, il tâchait autant que possible de conformer ses actes à ses paroles.
Ainsi, en 1876, on annonça que le prince Guillaume avait invité un jeune israélite, son condisciple au Gymnasium, à venir passer avec lui ses vacances de Noël à Potsdam et à Berlin. Ce fut un tollé général, et les journaux ayant envenimé l’incident par leurs commentaires, le projet dut être abandonné.
La princesse Victoria étant venue voir ses fils à Kassel, se fit présenter M. Ayme. Celui-ci nous rapporte qu’elle ne tarissait pas d’éloges sur son fils aîné, qu’elle admirait particulièrement, énumérant ses qualités avec une joyeuse et maternelle satisfaction :
— N’est-ce pas qu’il est vraiment bien, ce grand garçon ? N’est-ce pas qu’il a des aptitudes ? N’est-ce pas qu’il fait honneur aux siens ?
Mais cette mère n’était pas seulement – comme toutes les mères – disposée à croire le plus de bien possible de ses enfants. Elle les voulait sincèrement ornés de toutes les qualités, armés de toutes les vertus. Elle fut leur véritable éducatrice et s’efforça de pétrir leurs âmes à l’image de la sienne, haute, noble et loyale.
« Je ne crois pas, dit M. François Ayme, que Guillaume n’a jamais été puni à Kassel. Il était trop fier pour s’attirer une observation qui, pour lui, eût pris la forme d’un véritable châtiment. Au palais comme au lycée, il était toujours parmi les premiers de sa classe.
» On s’explique aisément qu’après dix ou douze ans d’études aussi nourries, poursuivies avec régularité et méthode, le prince Guillaume possédât un bagage littéraire et scientifique plus varié et plus étendu que la plupart de ses camarades. Il est juste aussi de reconnaître que bien peu de jeunes gens ont consacré au travail un nombre d’heures aussi considérable que lui. À parler franc, il était bien plus surmené, bien plus privé de liberté et de récréations de toutes sortes qu’un autre enfant de son âge. »
À dix-huit ans, Guillaume quitta le Gymnasium de Kassel après avoir passé avec succès l’abiturientenexamen (qui correspond à notre baccalauréat) et obtenu une des trois médailles réservées aux élèves les plus studieux.
Puis, il se fit inscrire comme étudiant à l’Université de Bonn où son père Frédéric III avait également fait ses études.
Jusqu’alors, le futur maître de l’Allemagne s’était montré plutôt doux et rêveur, dénué d’ambition et d’orgueil, satisfait en un mot de la place un peu effacée qu’il occupait à la cour. À l’Université de Bonn, au lieu d’être un jeune homme parmi d’autres jeunes gens, il se trouva tout à coup un prince environné de flatteurs. Dans cette atmosphère de courtisanerie, sous l’influence de ce nouveau milieu, il se mit à prendre une attitude moins réservée, à devenir plus suffisant, plus belliqueux. Il prenait surtout un grand plaisir à assister aux mensurs, c’est-à-dire aux duels des étudiants. Cette pratique barbare – à laquelle il mit un frein dans la suite – était, vers ce temps-là, en grand honneur dans tous les centres universitaires d’Allemagne. Pour le motif le plus futile – pour avoir défié un camarade d’absorber un plus grand nombre de chopes, par exemple –, un étudiant était obligé de croiser le fer et se faisait mettre le visage en lambeaux. Dans certaines villes, à Göttingen entre autres, les réunions du samedi étaient employées à vider les querelles de toute la semaine. Cela se passait en famille. Ces combats étaient parfois sauvages et presque toujours dangereux.
Le prince Guillaume en suivait cependant les péripéties avec passion.
« Pâle, nerveux, attentif, raconte un témoin, il semblait jouir d’un réel bonheur à contempler ces affreux spectacles où le sang de jeunes hommes coulait à flots, où des morceaux de nez ou de joues gisaient sur le sol. Il semblait regretter de ne pouvoir lui-même défier quelque adversaire ! »
Malgré l’infirmité de son bras gauche, il maniait assez habilement le sabre, et la chronique galante prétend même qu’il se battit trois fois, et que trois fois il sortit vainqueur d’un tournoi dont une Chimène théâtreuse était le prix.
Les corporations d’étudiants sont nombreuses et puissantes en Allemagne. Guillaume en aimait les vieilles et bizarres coutumes : il en admirait les pompeux uniformes. Il se mêlait volontiers à leurs réjouissances et fut même assez longtemps membre d’une des plus célèbres : la Borussia (ou corps des Borusses), qui se recrutait principalement parmi les fils de grands seigneurs ou de riches hobereaux.
Sa vie, à Bonn, était au surplus très réglée, très laborieuse. À peine donnait-il, à certains anniversaires, quelques fêtes dans son élégante garçonnière de la rue de Coblentz. Il préférait de beaucoup s’amuser chez les Borusses où l’on vidait chaque soir de grandes cornes remplies de bière mousseuse, chantant la beauté des blondes Gretchen ou la gloire de la patrie allemande. C’est dans une de leurs kneipe tapageuses, qu’il jurait étourdiment de ne plus jamais boire de champagne ni de vins français !
En 1878, Guillaume fut, autorisé par son père à faire, pendant les vacances de Pâques et dans le plus strict incognito, une rapide excursion en France. Il resta une quinzaine de jours à Paris, qu’il visita avec curiosité en même temps que l’Exposition.
Il demeurait à l’hôtel Mirabeau et passait tout son temps à visiter nos monuments, nos musées, nos promenades, prenant à tout le plus vif intérêt. Il admira surtout Versailles, et s’extasia aussi – en bon romantique – devant le square du Musée de Cluny... à cause de ses vieilles ruines !
* *
L’année suivante, le prince Guillaume terminait ses études universitaires. Il se consacra alors tout entier à ses obligations militaires et, sous la haute direction de Bismarck, commença à faire son apprentissage de la politique.
Il n’y parut pas d’abord fort expérimenté, s’il faut ajouter foi à la plaisante anecdote qui courut vers cette époque dans les journaux satiriques : Guillaume étant allé à Vienne rendre visite à son ami le prince Rodolphe y avait rencontré le prince de Galles.
On sait que rien n’amuse mieux les grands de ce monde que de se mêler incognito à la foule, et que rien ne les tente plus dans leurs voyages que de s’échapper des entraves protocolaires pour promener leur curiosité – aiguisée par le péril ou amusée par l’antithèse – à travers les bas-fonds des capitales.
Les trois princes s’étaient donc entendus, un soir, pour pénétrer, de compagnie dans une sorte de taverne de bas étage, fréquentée surtout par les cochers.
Habillés et grimés en conséquence, ils s’efforçaient d’affecter des airs et une tenue en harmonie avec le milieu. Ils riaient sous cape de leurs mines triviales et de leurs accoutrements grotesques. Mais pour ne pas se trahir, ils devaient prendre leur rôle au sérieux et, s’étant assis autour d’une table vide, ils lampaient de temps en temps quelques gorgées d’une mauvaise bière en regardant leurs voisins à la dérobée, en essayant de saisir au vol quelques bribes de conversation.
Or, dans tous les pays du monde, les cochers sont bavards. Et pour tous les bavards du monde, nul sujet de conversation ne vaut la politique.
Les cochers viennois étaient donc en train de faire le procès de leur gouvernement, lorsqu’à la suite d’une interpellation familière d’un des orateurs, le futur kaiser se trouva mêlé à la discussion.
Le jeune Guillaume riposta avec crânerie, non sans montrer qu’il différait sensiblement d’opinion avec son interlocuteur. Celui-ci – le plus braillard, le plus énorme, le plus congestionné des cochers – jeta sur le jeune audacieux un regard terrifiant. Les poings levés, il s’avança vers lui. Puis, se ravisant et, comme s’il eut dédaigné de se commettre avec un si médiocre adversaire, il se contenta de lui dire, ses grosses mains rouges et velues posées sur les épaules du prince :
— Inutile d’insister, mon petit... Tu ne connais rien à tout cela... Tu mettrais plutôt le feu à une rivière que de comprendre quelque chose à la politique !
Après cette apostrophe, les trois compagnons s’esquivèrent prudemment de ce lieu où, pour l’amour de la politique, on commençait à se battre.
Guillaume avait incidemment noté dans sa mémoire le numéro de matricule du cocher. Le lendemain, il lui faisait parvenir un superbe couteau orné de ses initiales et de ses armes, avec ces quelques mots en guise de dédicace :
« À UN PROFESSEUR DE POLITIQUE
Son élève d’un jour
Sans rancune.
FRÉDÉRIC-GUILLAUME, prince royal de Prusse. »
En recevant ce cadeau, le gros cocher viennois faillit éclater d’apoplexie. Pendant longtemps, il regarda avec méfiance les, étrangers qui, d’aventure, se risquaient à mettre les pieds dans le club-taverne...
La politique, à vrai dire, n’était pas encore la principale occupation de Guillaume. Il s’intéressait avant tout aux choses de l’armée et se piquait d’amour-propre à franchir, plus par mérite que par faveur, les divers échelons de la hiérarchie militaire.
Dès ce moment, il se montra passionné pour la discipline et pour toutes les vertus martiales. Il était, en particulier, d’une ponctualité dans son service qui faisait l’admiration de ses chefs comme de ses subordonnés.
M. Maurice Leudet, l’un de ses meilleurs historiographes, nous en rapporte un bien piquant exemple :
« La veille de son mariage avec la princesse Augusta-Victoria, il dirigeait encore à Potsdam, en qualité de capitaine, les exercices de sa compagnie. De là, il allait à la porte de Brandebourg recevoir la princesse qui faisait son entrée solennelle à Berlin. Sa famille et sa fiancée le voyaient à peine quelques instants dans la soirée... Le jour même de la cérémonie religieuse, à six heures du matin, il était de nouveau à Potsdam pour décorer un sergent-major. Aux officiers, surpris de le voir en service à un pareil moment, il disait, avec son habituelle emphase :
— Messieurs, je ne fais là que mon devoir !
Sur quoi le sergent-major ne put s’empêcher de remarquer naïvement :
— Quand je me suis marié, moi, j’ai eu tout de même huit jours de congé... »
C’est le 27 février 1881 que le prince Guillaume épousa la princesse Augusta-Victoria, fille aînée du duc Frédéric du Schleswig-Holstein-Sonderbourg-Augustenbourg, dont les titres étaient d’ailleurs plus grands que les États, confisqués par la Prusse en 1866.
Il y avait entre les deux jeunes gens une vague parenté, un léger cousinage qui leur avait permis de se rencontrer, de se connaître dès la plus tendre enfance. Pendant les années d’études, il est vrai, on s’était perdu de vue. En 1879, le hasard d’un voyage ayant conduit le prince Guillaume au château de Primkenau, résidence du duc du Schleswig-Holstein, un roman d’amour s’ébaucha qui ne pouvait manquer de finir par un mariage.
On est toujours enclin à chercher dans la vie des grands des événements prodigieux. En Allemagne surtout, dans cette terre classique des légendes et des mythes, on se croirait déshonoré si quelque enjolivement de poésie, si quelque charme de mystère ne venait rehausser l’éclat du moindre fait historique.
L’hyménée de Guillaume et d’Augusta-Victoria fut donc enguirlandé, selon l’usage, de révélations ou de fictions pleines de grâce. On conta d’abord cette fraîche idylle :
Une après-midi d’été, comme il faisait très chaud, la jeune princesse Augusta-Victoria s’était
étendue sur un hamac suspendu à deux grosses branches d’arbre dans le coin le plus ombreux du parc de Primkenau. Ainsi mollement bercée et quelque peu grisée par le parfum des fleurs, elle n’avait pas tardé à s’assoupir dans une pose nonchalante et gracieuse. Au même moment, le prince Guillaume, se rendant au château, traversait l’allée voisine. Il aperçut la jolie dormeuse, s’en approcha doucement et la voyant sourire, comme en un rêve, ne put s’empêcher de murmurer en la contemplant :
— Bornroeschen... (La belle au bois dormant.)
Soudain, ses éperons d’argent ayant choqué un caillou, la jeune fille se réveilla en sursaut. Leurs regards se rencontrèrent et se dirent plus de choses que leurs bouches, muettes de surprise et d’émotion.
Ces choses, du reste – très douces, très tendres – furent bientôt redites à haute voix et entendues de tout le monde, puisque le soir même dans le salon du château, la « belle au bois dormant », toute rougissante, avouait reconnaître en Guillaume son Prince charmant et que, peu de temps après, on annonçait officiellement leurs fiançailles.
Vous pensez bien qu’un tel événement fut signalé comme providentiel. Lorsqu’elle était encore toute petite, Augusta-Victoria avait comme nourrice une brave femme du peuple, Mme Kruschwitz. Or, celle-ci avait eu, une nuit, un songe troublant : l’humble princesse qu’elle allaitait, lui était apparue tout environnée de lumière, radieuse de beauté, le front ceint d’un diadème...
Rien ne pouvait faire prévoir une destinée aussi éclatante pour la fillette qui vivait, si modestement retirée, près de sa mère et de sa sœur, soit à Dolzig, son lieu de naissance, soit à Gotha, en Thuringe, sans n’avoir jamais été conduite à Berlin.
Dans sa famille, spoliée par la Prusse, on ne nourrissait pas des sentiments bien empressés à l’endroit des vainqueurs. Le nom de Bismarck, surtout, y était exécré.
La bonne Mme Kruschwitz, originaire de la Suisse française, partageait les inimitiés de ses maîtres et se servait de ce nom comme d’un épouvantail auprès de la petite princesse :
— Je vais aller chercher Bismarck ! disait la nourrice en roulant ses gros yeux... Tiens, voilà Bismarck qui vient ! ...
Aussitôt, l’enfant terrifiée redevenait sage. Augusta-Victoria témoigna toujours la plus sincère affection à Mme Kruschwitz. Elle la fit venir à Berlin pour les fêtes de son mariage, ainsi que sa sœur de lait et un vieux sacristain, sacristain qui avait assisté à son baptême et lui avait donné ses premières leçons.
Comme cadeau de noce, la brave nourrice n’avait pas cru pouvoir mieux offrir qu’une relique qu’elle gardait précieusement depuis des années : les premiers petits souliers portés par la princesse. Quand elle fut introduite dans le palais, jetée soudain au milieu de tant de luxe, éblouie, émue au-delà de toute expression, elle tomba à genoux devant la mariée souriante, ne pouvant que balbutier :
— Oh ! Mon rêve !...
Confiée aux attentions du maréchal de la cour, elle dîna au château, après la cérémonie, avec sa fille et le vieux sacristain. Le père du jeune marié — celui qu’on appela plus tard Frédéric III vint, au dessert, trinquer avec eux en disant :
— À la santé de la prophétesse de Dolzig !
Sans être d’une beauté transcendante, l’épouse de Guillaume ne manquait pas de charme. Elle était grande, svelte, le visage ovale, avec sa blonde chevelure et ses jolis yeux bleus, elle incarnait assez bien le type de la Frau allemande. Elle aimait les bijoux et portait la toilette avec une correction de bon goût, sinon avec une suprême élégance. Vite absorbée dans ses devoirs de femme et de mère, elle se contenta d’un rôle effacé, n’usant guère de son influence sur son mari que dans les questions domestiques et dans leur vie tout intime.
À ce propos, une question délicate se pose : Guillaume II a-t-il aimé d’autres femmes ?... A-t-il eu, avant ou après son mariage, quelques-unes de ces aventures dont :
... La garde qui veille aux barrières du Louvre ne défend pas nos rois ?...
Certes, la chronique galante lui a attribué maintes prouesses de ce genre. On imagine sans peine qu’il ne les a pas criées sur les toits. Pour l’historien impartial, il est assez difficile de dégager de tous les bruits de cour, de tous les potins de chancelleries, la part exacte de vérité. Sans insister outre mesure là-dessus, on peut rappeler que trois femmes ont paru jouir auprès de lui d’un crédit particulier : la pétulante comtesse Élisabeth de Wedel, qui ne craignit pas de révéler elle-même ses relations en un livre scandaleux publié en Suisse et naturellement interdit en Allemagne ; la comtesse Hohenau, qui se montra pour le futur kaiser aussi fidèle amie que discrète amante ; la comtesse Minghetti, d’une beauté sculpturale et pour laquelle Guillaume aurait éprouvé, dit-on, une passion véritable...
À parler franc, l’empereur d’Allemagne ne semble pas avoir été jamais un bien grand passionné. Il ne mérite pas le titre de Vert-Galant. Il a pu céder à de tentantes occasions. Mais, selon l’observation de M. Henri de Noussanne, « son humeur fantaisiste et le souci de respectabilité si cher à son orgueil l’ont préservé de toute attache trop dangereuse ».
Au surplus, s’il eut à se reprocher quelques faiblesses, l’heure du berger passée, il les oublia vite et se préoccupa par-dessus tout de remplir ses devoirs d’époux et de père avec scrupule et sans remords.
Ah ! Guillaume ne fut jamais un grand sentimental ! Il le prouva d’une façon particulièrement saisissante lors de son accession au pouvoir. Au mois de novembre 1887, il était allé rendre visite à son père qui, déjà gravement malade, avait choisi pour résidence d’hiver la villa Zirio de Sanremo. Son attitude y choqua tout le monde. Manifestant un respect plein de raideur pour le prince héritier, une froide déférence pour sa mère, il entoura les médecins de questions pressantes, comme s’il eût été impatient de savoir à quelle époque il régnerait. Le vieil empereur touchait à la fin de sa carrière ; celui qui devait lui succéder était atteint d’un mal incurable, et déjà un parti influent tournait les yeux vers lui. Bismarck stimulait son ambition. Fiévreux, il s’agitait autour de la couche du malade ; conscient de son autorité prochaine, il prétendait imposer à tous ses desseins, ses décisions ; et, d’un ton délibéré, il ne craignait pas de parler tout haut de ce dont les siens ne s’entretenaient qu’à voix basse, en pleurant.
À Mme Zirio, propriétaire de la villa, il disait en partant :
— Mon père est perdu. Il n’y a plus rien à espérer. Je retourne à Berlin où ma présence est indispensable.
Comme une jeune Américaine, qui assistait à l’entretien, lui demandait avec désinvolture :
— Alors, vous me permettez de vous dire : « Au revoir, prochain empereur ? »
— Oui, je vous le permets, Mademoiselle ! répondit Guillaume.
Et, tout souriant, il lui serra la main.
Un des médecins de Sanremo n’avait pu s’empêcher de s’écrier après son départ :
— Quoiqu’il arrive maintenant, il ne viendra plus ici. Et ce ne sera ni son père ni sa mère qui le feront appeler.
Il revint pourtant une seconde fois à la villa Zirio, vers le printemps suivant, et put assister à la fameuse querelle des médecins allemands et anglais qui se disputaient le mérite de prolonger les jours du patient. Sa mère protégeait ouvertement sir Moreil Mackensie et Hovell. Il soutenait, lui, Bergmann et Bramann. L’accueil qu’il reçut, cette fois encore, ne contribua pas peu à l’irriter. Et ce fut le cœur sec, mais l’esprit tourmenté de rancune, qu’il rentra à la cour.
Le 9 mars 1888, l’empereur Guillaume Ier mourait. Contrairement à l’attente du parti bismarckien, le prince héritier allait mieux. Il put quitter Sanremo, supporter les fatigues du voyage et arriver à Berlin, au milieu d’une tempête de neige, pour se faire proclamer empereur.
Cette résurrection inattendue atterra ceux qui croyaient voir succéder au vieux Guillaume son petit-fils – « le soldat allemand », comme on l’appelait – et non Frédéric, qualifié dédaigneusement d’Engtishman.
Une campagne violente commença alors contre le nouveau souverain et contre l’impératrice, « l’Anglaise », à laquelle on reprochait jusqu’aux maladies du prince Guillaume, sous prétexte qu’elle avait transmis aux Hohenzollern le sang vicié du Hanovre.
Les journaux dévoués au chancelier multipliaient les épigrammes contre Frédéric III. Ils le désignaient sous le nom de Cohen Ier (parce qu’il avait décerné la décoration de l’Aigle-Noir à deux ministres israélites), et aussi sous la dénomination de Frédéric der britte (l’Anglais) par altération ironique de son titre officiel : Frédéric derdritte (le troisième).
Les camps étaient bien tranchés ; le peuple et la bourgeoisie acclamaient sincèrement le nouvel empereur et l’impératrice ; l’aristocratie et l’armée ne dissimulaient pas leurs préférences pour le nouveau kronprinz.
Celui-ci restait neutre en apparence. Par mille traits, on discernait aisément son état d’âme. Tandis que son père, retombé malade, agonisait au château de Charlottenbourg, il se complaisait à entendre plus fréquemment crier : « Vive le prince impérial ! » que « Vive l’empereur ! » Il laissait, dans un orphelinat militaire, le pasteur de Ranke réciter cette odieuse prière : « Puisque Dieu a donné à l’empereur Guillaume Ier une si belle mort, demandons-lui de délivrer bientôt l’empereur Frédéric et de fortifier la santé du prince impérial. » Plus que jamais arrogant avec sa mère, il l’abandonnait au chevet du moribond pour aller se griser d’orgueil martial à la tête de ses troupes, les faisant sans cesse manœuvrer et défiler à travers Berlin aux sons de fanfares bruyantes, au milieu de hourras frénétiques dont les cruels échos franchissaient la fenêtre du palais derrière laquelle son père, grelottant de fièvre, endurant mille tortures, appelait – lui aussi ! – la mort comme une délivrance.
Était-ce pour fuir le cauchemar de ce triomphe insolent et anticipé de son fils ? Était-ce simplement parce que ce château favori ne lui rappelait que d’heureux souvenirs ?... Dans une accalmie de son mal, Frédéric III demanda à être transporté à Potsdam. C’est là qu’il était né. C’est là qu’il avait passé les plus heureux jours de sa vie conjugale. C’est là qu’il mourut le 15 juin 1888. C’est pourquoi le palais fut appelé depuis « Friedrichskron ».
Le monde entier salua avec respect le cercueil de celui qui, en un règne si court, avait déjà donné des gages de sa noblesse d’âme et de son esprit pacifique. Chez nous, le vibrant poète François Coppée lui dédiait ces vers :
Oui, vainqueur de Sedan, durant ta longue angoisse, malgré nos soldats morts et bien que l’herbe croisse sur leurs tombeaux pas très anciens, en toi nous n’avons vu, pris d’un respect sévère, qu’un homme qui souffrait, qu’un époux, et qu’un père au milieu des sanglots des siens.
Ce fut tragique alors. Muet, la gorge ouverte, fuyant le doux soleil, la côte toujours verte, la plage où le flot bleu s’endort, le pays où le mal cède ou du moins s’allège, tu revins, à travers la tempête de neige dans ta capitale du Nord.
Tu ne pouvais parler, fils et père de princes, car le cancer serrait ta gorge dans ses pinces ; mais, de son étreinte vainqueur, tu traças le mot : « Paix ! » d’une plume énergique, et tu nous as crié la parole magique par ta blessure et par ton cœur !
En Allemagne, on s’apitoya moins. Les obsèques de Frédéric Ill furent célébrées avec une telle hâte qu’on eût cru qu’il tardait au monde officiel de se débarrasser de ce cadavre, d’effacer de l’histoire cette ombre de roi et cette ombre de règne...
Par contre, sitôt qu’il eut pris les rênes du pouvoir, Guillaume s’entoura d’une pompe éclatante. Il avait rêvé de se faire couronner empereur d’Allemagne avec un luxe presque oriental, avec une solennité presque religieuse. Les États de l’Empire n’étaient pas encore courbés complètement sous le joug. On lui fit sentir qu’il était plutôt empereur des Allemands qu’empereur d’Allemagne. Le couronnement n’eut pas lieu. Pour compenser, il fit une entrée officielle à Berlin tellement bruyante, tellement fastueuse qu’elle put être considérée comme une apothéose. Le règne de Guillaume II commençait...
Nous n’avons pas à en relater ici les événements ni à en apprécier les résultats. La politique est bannie de notre programme. Tout ce que nous avons cherché, dans cette rapide esquisse de sa carrière, tout ce que nous ajouterons dans les notes qui suivent, n’a d’autre objet que de mettre en lumière la véritable physionomie, le caractère, les aptitudes, les goûts – voire les manies – de ce souverain.
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À l’ambassade d’Allemagne à Paris (l’ancien hôtel du prince Eugène de Beauharnais), dans un petit salon voisin de la salle du Trône où, en 1867, le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume Ier, et le prince royal eurent pour hôte Napoléon III, un portrait en pied de Guillaume II est exposé sous un baldaquin de velours cramoisi, bordé de franges d’or.
Drapé dans un manteau à longue traîne en velours bleu doublé d’hermine, revêtu d’un costume de cour qui évoque le siècle de Frédéric Ier.
Grand, le monarque qu’un pinceau officiel a représenté sur cette toile, peu de temps après son avènement, se cambre dans l’attitude impérieuse et hautaine reproduite si souvent depuis par l’image et la caricature.
