Sur les bouts de la langue - Noémie Grunenwald - E-Book

Sur les bouts de la langue E-Book

Noémie Grunenwald

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Beschreibung

Ce qu’en dit l’autrice :
« Sur les bouts de la langue est un essai narratif dans lequel j’explore les enjeux féministes de la traduction à partir de ma  propre expérience. J’y mêle réflexion théorique et récit personnel pour interroger les conceptions dominantes de la traduction et démontrer que l’engagement en traduction, loin d’être un biais supplémentaire, permet de travailler mieux. J’y traite de la traduction comme processus collectif qui révèle les angles morts du genre dans la langue et qui permet d’agir concrètement sur celle-ci et sur le monde qui l’entoure. J’y raconte enfin mes premières traductions, les conditions dans lesquelles elles ont été faites et ce qu’elles m’ont fait à l’intérieur. »

À PROPOS DE L'AUTEURE

Noémie Grunenwald est traductrice de l’anglais. Elle a notamment traduit Dorothy Allison, bell hooks, Silvia Federici, Julia Serano, Sara Ahmed, Minnie Bruce Pratt. Forte de ses années d’expérience en bricolage de fanzines punk-féministes, elle a fondé les éditions Hystériques & AssociéEs pour accompagner la publication d’autrices marginalisées par l’industrie éditoriale et contribuer à la diffusion de textes qui ont marqué les mouvements féministes, lesbiens et/ou trans. Elle est actuellement coresponsable du programme de recherche FELiCiTE – Féminismes En Ligne : Circulations, Traductions, Éditions.


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Seitenzahl: 168

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Couverture

Page de titre

S’ABANDONNER

First, then, the translator must surrender to the text. She must solicit the text to show the limits of its language, because that rhetorical aspect will point at the silence of the absolute fraying of language that the text wards off, in its special manner. Some think this is just an ethereal way of talking about literature or philosophy. But no amount of tough talk can get around the fact that translation is the most intimate act of reading. Unless the translator has earned the right to become the intimate reader, she cannot surrender to the text, cannot respond to the special call of the text1.

— Gayatri Chakravorty Spivak

D’abord, s’abandonner. Oser se perdre dans ce qu’elle dit. Pas besoin de tout comprendre, juste de se laisser porter. Se laisser remplir sans trop penser, sans savoir où ça va nous mener. Lâcher prise. Partir à sa rencontre, pour de vrai. Lui laisser la main. La laisser m’emmener où elle veut. Les frissons qui vont avec. La peur, souvent. L’ennui, parfois. Le stress, aussi. Des fois, ça tombe à côté sans qu’on sache forcément pourquoi. On ne comprend plus rien à ce qui se passe. On est larguées. Mais ce n’est pas important. Si on a envie d’être là. Quelles que soient les raisons. Elle a toute mon attention et toute mon admiration.

L’acte de lecture le plus intime qui soit2. Oui. Mais c’est mon intimité qui se retrouve à nu. Pas la sienne. Elle, elle choisit consciencieusement chaque mot, chaque phrase, chaque sonorité. Elle ne montre que ce qu’elle décide de montrer. Elle mène la danse, du début à la fin. Je n’ai aucune raison d’essayer de contrôler ça. Ça n’a pas d’intérêt. Je ne sais rien de ce qu’elle veut dire, de là où elle veut aller. J’ai juste à me laisser embarquer. Submerger. À perdre pied3. À lever mes barrières. À m’ouvrir tout entière.

De toute façon ce n’est pas à moi qu’elle parle. Nous ne sommes pas face à face. Nous ne sommes pas égales. Ça ressemble plutôt à un crush. Un truc à sens unique. Un peu grisant. Parfois malsain. Souvent autodestructeur. Elle ne me parle pas. J’ai juste l’immense privilège de pouvoir l’écouter. Le reste, ça se passe seulement dans ma tête. Elle, elle s’en fiche. Elle n’a pas écrit pour que je traduise.

Heureusement, sur le côté, on entend mieux. On peut voir la scène dans son ensemble. Ça laisse le temps d’apprendre. Le temps de comprendre. Ce n’est pas une interaction. Tant mieux. Je n’ai jamais compris les gens qui répondent à chaud. Si je n’ai pas assez de temps pour réfléchir, je ne sais pas dire quelque chose qui ne me fasse pas honte ensuite. Un bruit de grelot4. Mais peut-être que je réfléchis trop lentement.

Soyons honnêtes, s’abandonner, ce n’est pas quelque chose qu’on fait juste pour l’autre. Ce n’est pas désintéressé. On le fait parce qu’on aime la sensation de contrôle que ça procure. Ça nous laisse la place de profiter librement ou de juger silencieusement. On choisit chaque parcelle de ce qu’on donne. Sans doute pour limiter le risque qu’on nous prenne trop sans demander. On ne s’abandonne vraiment que dans un cadre qu’on accepte, un cadre qu’on contrôle. On s’abandonne avec en toile de fond notre passé, les bons souvenirs comme les mauvais. On garde une prise pour apaiser les blessures avec de nouvelles confiances. Les mettre à distance. Se recentrer. D’abord s’appartenir puis se donner. Se décentrer. Se laisser une chance de comprendre un peu ce qui se passe.

S’abandonner, c’est jouer un rôle. En donner une représentation. Un spectacle qui doit se dérouler dans des conditions qu’on a un minimum choisies. On se met en scène en mettant en scène les mots d’une autre. Ce n’est pas juste un rêve de gamine qui se prend pour une diva. Ce n’est pas toujours glorieux. Des fois, on joue mal. Mais au moins, nous, on peut le faire en pyjama.

S’abandonner, ça se travaille. Ce n’est pas si simple. Si on reste trop tendue, qu’on a l’esprit ailleurs ou pas assez confiance, ça peut tout faire foirer. La confiance, ça ne s’improvise pas. Ça se construit. Je ne serais pas capable de traduire n’importe quel texte. J’ai trop besoin d’avoir confiance. Je ne sais pas comment m’y prendre sinon. Je ne saurais pas traduire des gens qui me font peur ou qui me voudraient du mal. Bien que ça m’arrive aussi de faire semblant. De donner le change. Quand je n’ai pas le choix ou que j’ai autre chose à y gagner. Mais sincèrement, ça se voit.

S’abandonner, ça se travaille. Lâcher ses réflexes, ses certitudes, ses réticences, ses habitudes, ses références. Se laisser trainer dans des endroits où on ne serait jamais allée autrement. Le faire avec plaisir parce qu’elle me bouleverse. Parce qu’à chacun de ses mots, c’est un monde qui s’ouvre. Parce qu’elle sait quelque chose qu’elle veut bien partager. Parce qu’elle sait faire quelque chose qu’elle veut bien enseigner. Parce qu’elle dit quelque chose qui nous dérange. Parce que ses façons de dire ouvrent des portes et résonnent. Parce que je veux qu’elle m’imprègne.

Elle ne me parle pas, mais elle a fait le choix de ne pas m’interdire d’écouter. Ça ne me donne pas le droit de l’aborder pour autant. Mais ça me permet de me coucher moins bête.

S’abandonner, ce n’est pas être passive. C’est solliciter5 le texte. L’interpeller. Le guider aussi parfois. Lui révéler ses angles morts. Lui raconter les destinations possibles. Lui demander de s’expliquer. Lui montrer là où il se perd. Lui indiquer ce qu’il n’avait pas imaginé. L’inviter à réfléchir encore. Mais c’est lui demander tout ça en l’ayant d’abord fait soi-même.

S’abandonner, ce n’est pas s’effacer. On peut toujours essayer, mais bien souvent, les autres nous rappellent qu’on dépasse. S’abandonner, c’est prendre conscience de l’endroit où on se trouve et des morceaux qui dépassent. Puis choisir ensuite là où on se place. C’est s’autoriser un autre chemin que celui qui nous était tracé ou barré. C’est accepter parfois un peu d’aide pour y aller. Ce n’est pas laisser faire. C’est décider de se laisser faire. Reconnaitre qu’on sait au moins autant de choses qu’on en ignore. Et inversement.

S’abandonner, regarder les autres. Chercher à comprendre ce qu’els disent. Même quand ça ne résonne nulle part en nous. Aménager l’endroit où ça pourrait résonner plus tard. Permettre que ça résonne chez d’autres. Essayer de déchiffrer ce qui nous entoure. De comprendre le sens que ça pourrait avoir, plutôt que chercher à tout prix à lui en donner un. Proposer quelque chose. Sans s’attendre à ce que tout le monde en veuille. Et ne pas s’en offusquer.

S’abandonner, chercher des points communs sans ignorer les antagonismes et les séparations. Se donner les moyens de comprendre le commun pour pouvoir en construire davantage. Accepter les désaccords et les incompréhensions. Accepter parfois même une certaine fatalité. Juste assez pour se donner la force d’aller ailleurs et de continuer autrement. Briser le mythe de l’universel tout autant que celui de l’altérité. Accepter de chercher des questions. Se donner les moyens d’improviser au fur et à mesure qu’on avance6.

1 Gayatri Chakravorty Spivak, « The Politics of Translation », in Outside in the Teaching Machine, New York / Londres, Routledge, 1993, p. 183.

2Ibid. (ma traduction).

3 Corinna Gepner, Traduire ou perdre pied, Lille, La Contre Allée, 2019.

4 Anne Sylvestre, « Les gens qui doutent », Comment je m’appelle, Barclay, 1977.

5 Spivak, art. cit., p. 183 (ma traduction).

6 Max Guevara [jouée par Jessica Alba], dans la série télévisée Dark Angel, de James Cameron, FOX, 2000–2002.

IMPROVISER

On conseille aux jeunes filles d’étudier les langues étrangères parce que la traduction est une occupation, éventuellement un métier, convenable pour une femme. Il y aurait naturellement beaucoup à dire sur cette assignation des femmes à la traduction. Mais c’est un début, une brèche dans les zones interdites7.

— Michelle Perrot (feat. Marielle Leroy)

— Tu fais quoi dans la vie ?

— Je fais de la traduction.

Je ne suis pas traductrice. Je fais juste de la traduction. C’est mon petit truc à moi. Ça me permet de répondre aux questions sans trop me mouiller. D’avoir quelque chose à dire aux repas de famille ou sur les sites de rencontre. Ça permet d’en dire un peu sans rentrer dans les détails parce qu’en réalité ça n’intéresse pas grand monde. Les gens veulent juste savoir si tu traduis des romans ou des notices d’aspirateur. Tant mieux. Je n’aime pas trop raconter ce que je fais.

Je traduis surtout des textes féministes, lesbiens, trans. Et ça, c’est tout de suite moins pratique à raconter dans les repas de famille.

D’abord, l’adolescence. La culture punk, les zines photocopiés et les chapitres piratés en brochures distribuées à prix libre via des « listes de distro » envoyées par courrier postal. On recevait des inventaires de brochures, zines, disques, CD et cassettes, et on renvoyait nos commandes en payant avec des timbres ou du cash bien planqué dans l’enveloppe. C’est comme ça que j’ai eu la chance de croiser assez tôt des extraits de textes de Colette Guillaumin, Monique Wittig, Angela Davis, Elena Gianini Belotti, Catherine Baker, Ulrike Meinhof… ainsi que des tracts, billets d’opinion et manifestes de militantes plus ou moins anonymes. Sur le moment, je n’ai pas compris grand-chose à l’impact que ça a eu sur moi. Mais je sais quels mots résonnaient déjà. Quand ça te retourne les entrailles, c’est rarement par hasard.

Dix-huit ans. J’arrive à la grande ville. Pour être honnête, elle n’était pas si grande que ça. Tout juste moyenne. Mais sur le moment, j’avais l’impression de découvrir le monde. Ce que j’avais côtoyé plusieurs années sur du papier mal photocopié se mettait tout à coup en mouvement devant mes yeux. Des grèves, des concerts dans des caves, des manifs, des facs occupées, des récup’ de marché, des garages squattés et des vraies féministes en chair et en os. Là encore, je ne savais pas toujours ce qui m’amenait ici ou là. À telle rencontre. À telle erreur ou telle réserve. À telle impasse. Mais j’y ai compris beaucoup de choses. Ça brulait de plus en plus au fond de ma gorge. Le sentiment de sauter de pierre en pierre à travers un torrent. Faire semblant de savoir où mettre les pieds tout en manquant à chaque instant de se vautrer.

Début de ma vingtaine. Je commence à lire des textes féministes en anglais, qui traitent de plein de sujets un peu en marge. Seule. Sans trop savoir où chercher. À vrai dire, je passe surtout beaucoup de temps à pleurer en écoutant Anne Sylvestre. Je sais, c’est pathétique comme détail, mais un soupçon d’honnêteté biographique me force à le mentionner. Ce serait mentir que de raconter l’histoire d’une épopée littéraire fleurie. D’ailleurs, c’est peut-être toujours (se) mentir un peu que de sélectionner des morceaux de vie révolus à raconter, mais pas forcément plus que de les vivre sur le moment, donc l’un dans l’autre…

Cette fois, j’avais internet. J’ai fouillé dans mon anglais strictement scolaire pour trouver de quoi aller chercher des textes de l’autre côté de l’Atlantique. Au début, je ne comprenais pas grand-chose. Mon écran sous les yeux et un dictionnaire sur les genoux. C’était laborieux. Pour ne pas oublier les mots et les références, je les notais sur un cahier. Il y en avait tellement que ça finissait par ressembler à des brouillons. Avec hésitation, j’ai d’abord tenté de traduire quelques articles que j’avais particulièrement du mal à comprendre, puis d’autres qui appelaient au partage. Je n’avais aucune idée de ce que j’étais en train de faire.

C’est à peu près là que j’ai découvert Dorothy Allison, Leslie Feinberg, Audre Lorde, Joan Nestle, bell hooks, Sandy Stone, Gloria Anzaldúa, ou encore le premier livre de Julia Serano. Ça a commencé comme ça. Quelques paragraphes, puis des chapitres, des brochures, des déceptions, un coup de bol, beaucoup de temps, puis un livre et c’est tout.

Rien de plus. Aucune suite n’était prévue. Peut-être que ça m’aurait plu (et, pour être honnête, j’en ai rêvé parfois), mais sincèrement je n’ai jamais pensé que ça deviendrait réel. Je n’ai pas fait la bonne école, je n’ai pas voyagé. C’était censé être juste une fois, pour la cause. Parce que c’était important. Rien de moins mais rien de plus.

Puis le manque m’a effrayée. Tant de lignes qui se perdent dans le temps ou qui ne traversent jamais les océans. Je voulais lire des textes que je ne trouvais pas, partager des textes que je trouvais, et dire certaines choses déjà très bien dites par d’autres mais en anglais.

L’an dernier, une consœur m’a dit que j’étais « entrée dans la traduction par effraction ». Je dirais plutôt que j’ai glissé et que je me suis rattrapée comme j’ai pu.

Le reste, de fil en aiguille, ce sont les camarades qui l’ont rendu possible. Et je me dois de les citer :

celle qui m’a fait confiance après seulement quelques échanges,

celle qui m’a encouragée quand j’allais tout lâcher,

celle qui m’a parlé comme si je savais,

celle qui savait,

celle qui m’a prêté ci,

celle qui m’a appris ça,

celle qui a trouvé ce qui collait lorsque ça n’allait pas.

De fil en aiguille.

Celle qui a tissé des liens,

celle qui y a cru,

celle qui m’a poussée au cul,

celle qui m’a fait lâcher prise,

celle qui a toléré mes certitudes naïves.

De fil en aiguille.

Celle qui s’en fichait,

celle qui oui, oui, c’est très bien, mais on mange quoi ?

Celle qui je te l’avais bien dit,

de fil en aiguille.

Celle qui rien qu’à l’entendre ça va déjà mieux.

De fil en aiguille.

Celle qui s’est dit pourquoi pas ?,

celle qui existait, juste là,

celle qui a trouvé des sous,

celle qui m’a laissée mettre des ∙e, des -rice, des

/euses ou des E partout.

De fil en aiguille,

celle qui a raconté ses façons,

celle qui a inventé les mots,

celle qui a eu le cran,

celle qui de fil en aiguille,

de fil en aiguille.

Alors voilà, pour l’instant c’est encore plus facile à écrire qu’à dire, mais maintenant, je suis traductrice.

7 Michelle Perrot, Mon histoire des femmes, Paris, Seuil, 2006, p. 43.

(.)

Lille, 2011.

Expulsées d’une maison squattée, gagnée à pile ou face quelques mois plus tôt. On s’était retrouvées deux équipes différentes sur le même coup le même soir. Alors on s’en était remises au hasard. Pour une fois, la chance avait été avec nous. Mais là, on a échoué chez une amie professeuse en déplacement professionnel à l’autre bout du monde. Dans la petite cour intérieure, nos affaires entassées à la hâte sous une bâche. On se marche dessus dans l’appartement. Mélancolie de fin d’été. On écoute Beyoncé et de la oi !

C’est comme ça que j’ai commencé à travailler sur le livre de Julia Serano8. Deux copines à la rescousse : une écrivaine, une étudiante. Un premier chapitre traduit à trois et rapidement diffusé en brochure. Puis c’est l’hiver puis le printemps puis je reprends. Le plus souvent chez les autres, assise à leur bureau ou à leur table de cuisine, sinon l’ordinateur sur mes genoux. Je ne sais pas trop ce que je fais, mais ça avance. Je tiens vraiment à ce que ces quelques chapitres soient disponibles en français, et personne d’autre ne semble s’en soucier. D’ailleurs, ça n’intéresse pas grand monde, et encore moins les quelques maisons d’édition contactées. Naïve, j’écris aux éditrices américaines, très sympathiques et très désolées pour moi. À deux doigts de laisser tomber et de tout ranger dans un tiroir.

Lille, 2012.

C’est l’automne. J’apprends qu’une amie, depuis perdue de vue, fait partie de l’équipe qui vient de reprendre les rênes des éditions tahin party. Je la contacte pour lui proposer les quelques chapitres déjà traduits. Passée depuis à autre chose, je n’ai pas envie de traduire le livre en entier. Mais pas non plus de jeter tout ce travail à la poubelle. Elle dit oui, on est contentes puis la vie continue.

Puisieux, 2014.

Ça fait plus d’un an que ça traine, en douceur. La tête ailleurs et les compétences qui s’improvisent. Négociation serrée avec la maison d’édition américaine. Prix d’amie mais tirage limité. On fait avec et on apprend.

Plusieurs personnes s’investissent à plusieurs niveaux. Corriger, relire, corriger, mettre en page, corriger, dessiner, corriger, imprimer, diffuser, bref, faire un livre tout entier, en prenant sur du temps qu’on n’a pas. Puis le livre9 parait à l’automne.

Paris, 2018.

Les stocks de la première édition sont épuisés. Que décider ? D’un côté, le temps a fait son affaire. Presque je m’en fiche de ce texte aujourd’hui. D’un autre côté, j’ai bien plus de réseau militant et professionnel qu’à l’époque. Pour dire définitivement au revoir à ce texte, ça vaudrait le coup d’essayer de lui faire intégrer une collection féministe largement diffusée. Puis ça soldera les comptes de mon implication. Alors j’en ai parlé à Isabelle Cambourakis, qui dirige la collection Sorcières et qui a vite accepté l’idée. Pour fêter ça, autant traduire deux chapitres supplémentaires et raconter un bout de l’histoire : nouvelle édition revue et augmentée10.

8 Julia Serano, Whipping Girl. A Transsexual Woman on Sexism and the Scapegoating of Femininity, Berkeley, Seal Press, 2007.

9 Julia Serano, Manifeste d’une femme trans et autres textes, traduit par Noémie Grunenwald, Lyon, tahin party, 2014 [2007].

10 Julia Serano, Manifeste d’une femme trans et autres textes, traduit par Noémie Grunenwald, Paris, Cambourakis, 2020 [2007].

SE SOUMETTRE

Écrivain et traductrice, je suis obligée de garder la position de subalternité de la traductrice. Traductrice, j’ai honte de traduire ; auteure, je suis fière d’écrire. Même en traduisant « bien », une traductrice ne fait jamais un travail équivalent au mien. […] Traductrice, je suis « au service » et je serai toujours inférieure à la tâche11.

— Michèle Causse (feat. Françoise Armengaud)

Je n’ai pas honte.

Je suis honorée.

Fière.

Tellement fière de ce rôle intermédiaire. D’offrir à quelques milliers les pensées d’une brillante.

Même lorsqu’elle me malmène, qu’elle me contourne et qu’elle m’éprouve. Qu’elle me fait courir jusqu’à ce que je lui cède, que je m’en remets à elle, que j’abdique chaque parcelle de mon être jusqu’à ce qu’elle en prenne entièrement le contrôle. Qu’elle me dépouille, qu’elle me dévore, qu’elle me pilote. Qu’elle me digère et me régurgite plusieurs fois. J’assiste à tout ça de loin, remplie de joie.

Mais c’est vrai que je ne suis jamais à la hauteur. Je fais simplement de mon mieux et j’y mets tout mon cœur, ma tête, mon corps entier se joint à la fête. J’y perds la vision et j’y prends du poids. Parfois c’est assez et d’autres fois pas.

Si je veux comprendre – et j’écris comprendre au sens d’apprécier, pas de saisir, car je ne saisis, ne prends, ne capture rien –, je dois me faire toute petite. Juste essayer de me placer au bon endroit en espérant apercevoir quelque chose. Calmer la passion. Sans, c’est impossible. Mais trop, c’est difficile de rester pro.

S’estomper. Éviter de trop penser. Oui, c’est étrange pour un travail intellectuel, un travail de lettres. D’habitude je suis plutôt du genre control freak. Mais ici, le déchiffrage est plus nébuleux que mathématique. J’ai besoin de divaguer, de sauter superficiellement d’idée en idée, de faire quelques détours puis de couper à travers champs, d’oublier l’heure, de marquer deux trois pages, puis de tourner plusieurs fois sur moi-même avant de m’égarer. Désorientée. Là seulement, j’ai quelque chance de pouvoir lire vraiment.