Tchéquie - Renata Libal - E-Book

Tchéquie E-Book

Renata Libal

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Beschreibung

"Souvenez-vous de la Tchécoslovaquie. Impossible, pour tous ceux qui ont vécu l’effondrement de l’ex-URSS et du bloc soviétique, d’oublier l’ensemble que formaient autrefois l’actuelle République tchèque et sa voisine, la Slovaquie. Le divorce pacifique de ce pays demeure à la fois un modèle et, pour certains, une blessure ouverte. De cette séparation, de cette langue et de la pohoda, ce sentiment de sérénité si révélateur de l’âme tchèque, Renata Libal a gardé la saveur d’une nostalgie qui nous rend familier ce pays au cœur de la Mitteleuropa. Comme si l’on tournait les pages d’un roman de Milan Kundera. Ce petit livre n’est pas un guide. Il dit les convulsions passées et l’assurance de ce jeune État européen. La Tchéquie d’aujourd’hui est un miracle. Elle démontre que l’intelligence de la paix et des hommes d’exception, comme Václav Havel, peuvent toujours surmonter les prévisions les plus sombres. Un grand récit suivi d’entretiens avec le comte Constantin Kinský, la romancière Katerina Tucková et l’économiste Mojmír Hampl.

À PROPOS DE L'AUTRICE

Journaliste suisse d’origine tchèque, Renata Libal est spécialisée dans la presse magazine helvétique. Elle est actuellement rédactrice en chef du titre lifestyle encore!




Souvenez-vous de la Tchécoslovaquie. Impossible, pour tous ceux qui ont vécu l’effondrement de l’ex-URSS et du bloc soviétique, d’oublier l’ensemble que formaient autrefois l’actuelle République tchèque et sa voisine, la Slovaquie. Le divorce pacifique de ce pays demeure à la fois un modèle et, pour certains, une blessure ouverte.




De cette séparation, de cette langue et de la pohoda, ce sentiment de sérénité si révélateur de l’âme tchèque, Renata Libal a gardé la saveur d’une nostalgie qui nous rend familier ce pays au cœur de la Mitteleuropa. Comme si l’on tournait les pages d’un roman de Milan Kundera.




Ce petit livre n’est pas un guide. Il dit les convulsions passées et l’assurance de ce jeune État européen. La Tchéquie d’aujourd’hui est un miracle. Elle démontre que l’intelligence de la paix et des hommes d’exception, comme Václav Havel, peuvent toujours surmonter les prévisions les plus sombres.




Un grand récit suivi d’entretiens avec le comte Constantin Kinský, la romancière Katerina Tucková et l’économiste Mojmír Hampl."




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Seitenzahl: 96

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Couverture

Page de titre

Carte

AVANT-PROPOSPourquoi la République tchèque ?

Pohoda. Ce mot tchèque à peu près intraduisible revient en bouche, là-bas, comme un bonbon que l’on ne se lasse pas de savourer. Les consonances en sont rondes et douces. Les Scandinaves ont imposé le hygge – cette idée du nid rassurant éclairé à la bougie – les Tchèques ont la pohoda. Le mot exprime le contentement, un sentiment de paix profonde, tel que peut le ressentir l’employé de bureau quand il se fond dans un vieux survêtement après une journée en costume trop ajusté. L’équivalent, version longue, de la fameuse première gorgée de bière – ce qui tombe bien dans un pays si imprégné de culture brassicole. L’image qui s’impose est celle d’un jardinet protégé du monde, où quelques intimes entrechoquent leurs chopes en soupirant d’aise. Selon les intonations, la pohoda en appelle à se calmer, assure que tout va bien, propose de se la couler douce, évoque un paradis perdu. L’autre jour, au cinéma, j’ai compté 17 récurrences au cours du film.

Je ne suis pas une fille de la pohoda. Dès l’école primaire, j’ai grandi dans le paradis riche, confortable et affairé qu’est la Suisse, où mes parents ont trouvé refuge en 1970. La famille y a très bien été accueillie et s’est fondue avec entrain dans la culture du travail et de l’effort récompensé. C’est seulement quand j’ai pu retourner à Prague, après la chute du communisme fin 1989, que j’ai entrevu la profondeur du fossé psychologique qui séparait mes deux pays de cœur. Je vis sur une terre de liberté et je débarque, dans la Tchécoslovaquie d’alors, dans un pays qui s’ouvre, mais qui ploie sous le poids de son passé. Les multiples strates historiques – églises tarabiscotées ou tristes friches communistes – rappellent sans cesse à quel point chacun est petit face aux grands mouvements du monde. J’ai tout de suite été aimantée par cet univers si différent.

Journaliste, je ne cesse d’y réaliser des reportages. Voyageuse avide, je hante les cafés à la mode dans la capitale comme les châteaux décatis dans les campagnes. Membre d’une famille partiellement restée sur place, je découvre la vie et le système hospitalier des bourgades décentrées. Amie, j’entrevois les tumultes des relations sentimentales. Sportive, je marche dans les forêts profondes et pratique l’aviron sur la Vltava1. Mais je n’appartiens pas à ce monde. Je reste l’étrangère privilégiée, celle qui a intégré la sensation prétentieuse qu’il est normal de prendre sa vie en main, de gérer son destin.

Cette attitude un peu simplette du « y’a qu’à » trouve peu d’écho en Tchéquie. Le pays sait à quel point on se retrouve vite à subir – l’empire austro-hongrois, le protectorat nazi, le totalitarisme communiste – et à quel point la paix intime est difficile à préserver dans ce centre européen si violemment balayé par les tempêtes de l’Histoire. Alors, la pohoda devient une aspiration de vie.

Les Tchèques ne sont pas belliqueux. Quand les grands conflits ont empiété sur le territoire national, ils ont rarement saisi les armes. Souvent, le pays a courbé l’échine, trouvant des exutoires dans l’humour, dans l’art ou dans la résistance passive. Lâcheté ? Ou alors profonde aspiration pacifique, nourrie par une sorte de sagesse séculaire qui incite à prendre du recul face à la folie des temps. Toujours est-il que cet instinct de survie a nourri un terreau magnifiquement fertile en talents. Que de châteaux somptueux, de villes baroques sur ces 80 000 km2 ! Que d’aventures entrepreneuriales d’exception, entre les chaussures Baťa, les voitures Škoda, les bières Pilsner ! Que de grands musiciens, les Dvořák, Smetana, Janáček… Et de sportifs de renommée mondiale, eux aussi, à l’instar d’une Martina Hingis en tennis, de Jaromír Jágr en hockey sur glace ou du mythique phénomène de la course à pied, Emil Zátopek.

L’attitude attentiste explique peut-être aussi que la Tchéquie est l’un des rares pays à avoir renversé un régime totalitaire par le simple tintement des trousseaux de clés d’une population rassemblée en masse (lors de la « révolution de Velours » qui a marqué l’effondrement du communisme en 1989). L’un des rares pays aussi qui s’est scindé en deux – la Tchécoslovaquie devenant République tchèque et Slovaquie en 1993 – sans une goutte de sang versé.

Reste que cette quête de bien-être intime induit aussi une réelle grogne face à un cours du monde qui empêche encore et toujours de savourer sa bière tranquillement. Les débats européens semblent loin, les migrations de populations ne laissent rien présager de bon, les changements climatiques fatiguent rien que d’y penser, sans même parler de la hausse des prix… Alors, toujours devant leur chope, les Tchèques râlent. Ils en veulent aux puissants, ils fustigent les politiciens, ils cherchent des coupables. Mais s’émeuvent dans l’instant suivant à l’écoute d’un air d’opéra ou à la vue de ce chou si vigoureux qui déploie ses feuilles dans le potager. Râleurs et rêveurs…

Nota Bene : Ce texte utilise délibérément les noms propres et les orthographes tchèques quand l’équivalent français n’existe pas, plutôt que les appellations germaniques héritées de l’empire austro-hongrois.

1 Vltava est le nom local de la Moldau.

La nostalgie n’est jamais légère

Dans la foule de touristes agglutinés sur le pont Charles, je cherche mon amie Dana. A-t-on idée de se donner rendez-vous dans ce haut lieu de l’architecture pragoise, en plein cœur de la vieille ville, sur ce pont médiéval qui enjambe la Vltava, dans cette cohue de musiciens, caricaturistes, instagrameurs et amoureux de tous horizons ? Quand je la repère enfin, elle lève les yeux au ciel, à la fois émue et agacée par mon obstination à hanter le centre historique de la capitale tchèque. « Nous autres Praguois avons déserté la vieille ville, me sermonne-t-elle à chaque fois. Nous l’avons abandonnée aux visiteurs : trop de monde, trop de tumulte, prix trop élevés… » À regret, évidemment. Les touristes ne sont pas les seuls à aimer les vieilles pierres chargées d’histoire. Alors, les habitants du cru s’éloignent du centre névralgique, mais pas trop : le quartier populaire de Karlín se reconstruit à neuf après les inondations de 2013, avec des adresses à la mode et des immeubles extravagants ; l’ancienne zone industrielle de Smíchov voit émerger des locatifs luxueux ; Žižkov se gentrifie au milieu de fabuleuses maisons du dix-huitième siècle encore délabrées.

Le quartier de cœur de Dana, c’est Vyšehrad, cette forteresse partiellement en ruine, nid haut perché des anciens rois de Bohême. C’est là que nous finirons par nous attabler, Dana et moi, dans un café décentré, tranquille et sans prétention, devant des infusions au gingembre dans des tasses grandes comme des baignoires (« On n’est pas bien, ici ? Quelle pohoda ! »).

Dana Emingerová est journaliste et auteure, enseignante en écriture créative aussi et Praguoise passionnée jusqu’au bout de la plume. Enfant, elle a exploré tous les passages secrets des fortifications. « Ferme les yeux et regarde avec ton cœur, conseille-t-elle. Tu les vois, ces personnages de légendes, la dynastie des Přemyslides, à l’aube de l’histoire tchèque ? Ils hantent toujours ces vénérables remparts. » Le plus fondateur des mythes ? Celui de la princesse Libuše, un peu sorcière, qui a prédit la grandeur de Prague, en 723, lors d’une vision mystique : « Je vois une cité dont la gloire touchera les étoiles. » Les Praguois d’aujourd’hui, à l’instar de mon amie Dana – et de moi-même –, bombent le torse en évoquant cette prophétie réalisée.

Prague, cet aimant

Que le promeneur monte sur la colline du Château, sur celle de Petřín, celle de Vítkov et son mémorial national ou la roche escarpée de Vyšehrad, la vue révèle un tissu historique unique. Des façades colorées (avec une prédilection pour le vert pistache et le fraise écrasée), des toits de tuiles élégamment disposés, hérissés de fins clochers gothiques projetés vers le ciel. Pas étonnant que tant de films historiques aient eu recours à ces coulisses à ciel ouvert. Le film Amadeus de Miloš Forman (enfant du pays) a été tourné, au début des années 1980, dans les rues où je jouais, petite. Il n’a eu qu’à choisir les bons immeubles et à déplacer les voitures : tout est en place, presque intact, depuis le dix-huitième siècle. L’harmonie ambiante cache un peu les tempêtes de l’histoire qui ont si souvent troublé Prague, la belle Prague, fleurie de rose en été, délicatement saupoudrée de blanc en hiver, nimbée de lumière d’or chaque nuit.

Mais si la capitale centralisatrice aimante les talents et l’attention, le vrai cœur du pays bat à la campagne. C’est là que les gens ont toujours cherché refuge, loin du brouhaha et du pouvoir, près des jardins potagers. Aujourd’hui encore, dès qu’il a trois sous de côté, le plus endurci des citadins s’offre une chata, une bicoque dans la verdure, où il file arroser ses carottes dès le vendredi midi. Il m’arrive de descendre, sur un bateau d’aviron, les courbes langoureuses de la Vltava. Le point de vue est unique, d’en bas, du fil de l’eau, sur les maisons de campagne camouflées sous les frondaisons, comme si chacune était seule au monde. Il y a toujours, au fond du jardin, un foyer entouré de troncs d’arbres en guise de bancs, pour pouvoir sortir la guitare devant le feu de camp. On y chante des airs de Far-West sur des paroles en tchèque qui célèbrent l’amour, la liberté et le grand air.

La campagne relève clairement de la mythologie nationale. Et voilà l’autre légende fondatrice : Čech était un chef slave du septième siècle, qui menait sa tribu à la recherche d’une terre où se poser. Après une longue et épuisante marche, désespéré, il escalade une montagne proche du campement (dit la légende… en fait le mont Říp est un mamelon de 460,8 m de haut) et le pays de cocagne que de là il voit le laisse sans voix. Il parle pourtant ainsi à ses troupes : « Nos peines sont terminées, car nous avons trouvé la région où nous nous reposerons. Voici le pays que vous cherchez. J’en ai souvent parlé et je vous ai promis de vous y conduire. C’est la terre promise, pleine d’animaux sauvages et d’oiseaux, où coule le miel. » La tribu s’établit et baptise le pays Čechy – Tchéquie, en l’honneur de son chef. De fait, le paysage de Bohême est d’une infinie douceur. Champs, bosquets, étangs poissonneux, pommiers et cerisiers lourds de fruits en saison, gras pâturages et forêts profondes… Cette idylle pastorale prend une dimension presque mystique, tant elle est ponctuée de sources sacrées, de lieux d’apparition de la sainte Vierge, d’arbres aux vertus magiques.

Et quand on casse le rêve, on s’emploie à réparer. Jusqu’à mi-cuisses dans l’eau claire, les gamins guettent les truites qui s’amusent dans le lac Milada, au nord du pays. Les roseaux bruissent doucement, les joggeurs allongent la foulée, les canards se promènent. Difficile de croire que ce paradis vert de 250 hectares n’existe que depuis dix ans. Avant le lac artificiel (qui a tout de même mis 9 ans à se remplir), il y avait là la monstrueuse fosse de Chabařovice, une mine de charbon à ciel ouvert. En à peine plus de 50 ans, la mine a été ouverte, exploitée, fermée, inondée, le lac empoissonné… et la carte postale reconstruite.

Les contes, si populaires, s’ancrent dans cette vision bucolique. On ne compte plus les fées romantiques qui se cachent au plus profond des forêts, les hommes verts aux pieds palmés qui collectionnent les âmes des noyés. Même loin de Tchéquie, mon enfance a été illuminée par ces personnages exaltés et je ne cesse de m’étonner à quel point ils habitent toujours l’imaginaire des enfants de mes amis sur place.

La tentation du merveilleux