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Chaque jours, nous transgressons les limites planétaires et détruisons nos conditions d'existence sur Terre. La pandémie, comme les catastrophes climatiques, sont autant de coups de semonce de la menace qui plane sur notre espèce. Pourtant, face au désespoir ambiant, nous avons le droit de rêver à un futur joyeux, et surtout les moyens de le concrétiser. Avec un nouveau plafond écologique et un vrai plancher social, nous pourrons apprendre à vivre sans tout détruire. De nombreuses propositions sont déjà sur la table comme le Green New Deal, les Nouveaux Jours Heureux, le Pacte pour la Vie, etc. Mais toutes se heurtent aux limites actuelles de la politique, rarement convaincue par leur faisabilité. Ce plaidoyer défend une autre alternative, le Pacte social-écologique, qui place l’autonomie au centre, tout en réintégrant les limites de la biosphère. Rassemblant Citoyens, État et Nature, il décrit comment mettre en place concrètement ce nouvel horizon, à tous les niveaux, afin de faire face aux multiples bouleversements de nos sociétés modernes. Mobilisons-nous, Citoyen, Citoyenne, pour participer à cette grande aventure, le plus important défi à relever pour l'humanité !
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Seitenzahl: 252
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Terre en vue !
Éditions Luc Pire [Renaissance SA]
Drève Richelle, 159 – 1410 Waterloo
Éditions Luc Pire
www.editionslucpire.be
Terre en vue
Édition : Morgane De Wulf
Corrections : Christelle Legros (La plume alerte)
e-ISBN : 9782875422545
Dépôt légal : D/2021/12.379/12
Tous droits réservés. Aucun élément de cette publication ne peut être reproduit, introduit dans une banque de données ni publié sous quelque forme que ce soit, soit électronique, soit mécanique ou de toute autre manière, sans l’accord écrit et préalable de l’éditeur.
Cédric Chevalier
Terre en vue !
Préface d’Esmeralda de Belgique
Merci à celles et ceux qui ont accepté, édité, relu, commenté, corrigé, mis en page, préfacé, imprimé et diffusé ce plaidoyer : particulièrement Laurence, Morgane, Christelle, Corinne, Catherine, Esmeralda, Sarah, Charlotte, Laurent, Francis, Paul.
Merci à ma famille et à mon épouse pour leur soutien sans faille, sans lequel ce livre n’aurait pu s’écrire. Ce texte est dédié à toutes celles et ceux qui se révoltent pour empêcher que le monde se défasse.
Avant-propos
« On est plus chaud, plus chaud que le climat… On est plus chaud !
- What do we want ? - Climate justice! - When do we want it? - Now! System change, not climate change. »
Le mois d’août 2018 a marqué un tournant dans le mouvement climat en Europe. Lorsque Greta Thunberg, jeune suédoise de 15 ans, lança les grèves scolaires pour le climat, Nicolas Hulot, alors ministre français de la Transition écologique et solidaire, annonçait sa démission du gouvernement. Nul besoin de rappeler les mobilisations massives engendrées par l’action de ces deux personnalités et la publication du rapport du GIEC sur les conséquences d’un réchauffement planétaire à 1,5°C.
De l’été 2018 à mars 2020, en Belgique et ailleurs, les mouvements citoyens Rise for Climate Belgium, Youth for Climate, Workers for Climate, Grands-Parents pour le Climat, Extinction Rebellion, Act For Climate Justice et bien d’autres ont battu le pavé au rythme de slogans tout aussi originaux que criant de vérité. Les manifestations se sont enchaînées et intensifiées à un rythme effréné : grèves scolaires des jeunes Belges chaque jeudi organisées par Youth for Climate, marches mensuelles à l’attention des institutions européennes lancées par Rise for Climate, actions de désobéissance civile mises en place par Extinction Rebellion à partir d’octobre 2019.
Sous la pluie. Sous la neige. Sous un soleil de plomb. De la Gare du Nord à la Gare du Midi, de la Gare centrale à la Gare du Luxembourg, depuis le siège du Parlement européen au rond-point Schuman, nous avons marché, crié, hurlé pour appeler les dirigeants à respecter les Accords de Paris et les limites planétaires.
Avec mon camarade activiste Théophile et d’autres citoyens, nous nous sommes adressés à cette Union européenne avec laquelle nous avons grandi et qui nous a tant promis. Cette Union européenne qui, le temps passant, la conscience grandissant, est devenue pour nous une Union euro-capitaliste. Une union permettant aux lobbies privés de s’organiser aux mieux pour toujours mieux exploiter la planète et l’être humain.
Le lobby citoyen que nous avions mis en place au sein de Rise for Climate nous a ouvert les portes des plus grandes institutions européennes : un haut conseiller du cabinet du président du Parlement européen nous a affirmé qu’il est impossible d’arrêter de vendre de la mozzarella toute l’année aux consommateurs du Nord de l’Europe ; des fonctionnaires au Conseil européen nous ont annoncé que ce sont les chefs d’États eux-mêmes qui décident de l’agenda des sommets européens et qu’eux sont impuissants ; une fonctionnaire de la Direction générale du Climat de la Commission européenne, pourtant bienveillante et pleine de bonne volonté, nous a certifié que l’Union européenne en faisait déjà beaucoup et que nous devrions en être heureux.
Quelques années plus tard, malgré les belles promesses, l’émergence d’un Green Deal européen, de lois Climat en France et ailleurs – mais pas en Belgique –, le constat est amer. Trop peu d’actions. Trop de contradictions. Aucune mesure radicale à la hauteur de l’Urgence n’a été mise en place. Ce que nous demandons est pourtant simple et Cédric Chevalier l’explique parfaitement dans les premières parties de son ouvrage.
Dans Terre en vue – Plaidoyer pour un pacte social-écologique, Cédric nous rappelle très justement que notre condition humaine nous oblige à respecter certaines limites. Il a su trouver les mots justes pour nous faire prendre conscience de la nécessité de nous révolter afin de faire de la vie sur Terre une fin et non pas un moyen. Merci à Cédric pour cet ouvrage inspirant qu’on lit comme l’on aspire une bouffée d’air frais avant de passer à l’action !
Sarah Zamoum, activiste au sein du mouvement citoyen Rise for Climate Belgium
Préface
Nous sommes actuellement à un point crucial de notre histoire, affrontant sans conteste la crise la plus alarmante pour l’espèce humaine. Le dérèglement du climat et le déclin catastrophique de la biodiversité, ces deux faces d’une même pièce, menacent en effet notre existence.
Les scientifiques nous alertent depuis des décennies. Ils sont cependant déconcertés par la rapidité et l’ampleur des événements climatiques extrêmes qui se succèdent partout dans le monde : inondations en Europe, en Chine et en Afrique, vagues de chaleur aux États-Unis et au Canada, températures record en Sibérie, incendies en Turquie, sécheresse et famine à Madagascar. Il ne s’agit plus d’un problème à régler pour le futur de nos enfants et petits-enfants. Les dommages se produisent maintenant et globalement. Nul endroit, nul pays n’est à l’abri.
Certains points de basculement paraissent déjà atteints : en raison de la déforestation et des incendies, la forêt amazonienne émet désormais plus de CO2 qu’elle n’en absorbe et ne remplit plus son rôle essentiel de puits de carbone. La fonte inquiétante de la dernière zone de glace de l’Arctique laisse augurer des conséquences dramatiques pour la faune locale et pour la régulation du climat. D’autre part, des vagues de chaleur et d’humidité insoutenables pour l’organisme humain ont rendu deux régions inhabitables au Pakistan et dans le golfe Persique. Bien d’autres pays tels que la Chine, l’Inde ou le Brésil sont menacés par ce phénomène d’étuve si nous devions franchir le seuil de 1,5 degré au-dessus des niveaux préindustriels.
Pourtant, alors que les jeunes manifestent leur colère et que de nombreux citoyens inquiets se mobilisent, nos chefs de gouvernements, en dépit de beaux discours et de promesses, refusent de traiter ces événements comme une urgence absolue, comme ce fut le cas pour le virus de la Covid 19. Avec cette différence majeure : nous n’aurons pas de vaccins pour nous protéger.
La pandémie actuelle a prouvé que des mesures radicales pouvaient être rapidement mises en œuvre et que d’énormes sommes d’argent pouvaient être débloquées pour faire face à la crise sanitaire et sauver des millions de vies. Or nous savons que le climat va provoquer bien plus de morts et de souffrances et que l’inaction coûtera davantage en vies humaines et en dommages économiques. Une étude américaine récente a conclu que l’élimination des émissions de combustibles fossiles pourrait éviter, annuellement, 5,5 millions de morts. De nombreux experts s’accordent pour recommander aux responsables politiques de saisir l’occasion de la relance pour « mieux reconstruire » en modifiant nos systèmes économiques, nos sources d’énergie, nos transports et notre agriculture. Mais, une fois de plus, nos leaders manquent de courage et de vision. Ils demeurent prisonniers d’un modèle soumis au dogme de la croissance, qui nous a conduits au bord du précipice et qui se heurte aujourd’hui aux limites planétaires. Un modèle qu’ils se bornent à nous définir comme le seul possible, sans autre alternative raisonnable.
Et pourtant, pourquoi vouloir revenir au monde de l’avant Covid-19 ? Notre forme de production et de surconsommation a mené à la destruction des écosystèmes, à l’extinction de nombreuses espèces animales, à l’émergence de pandémies, à la pollution de nos villes, à l’empoisonnement de nos sols et de nos rivières, à l’acidification de nos océans par ailleurs infestés par notre usage addictif du plastique, à une raréfaction de l’eau potable qui engendre déjà des conflits, à des vagues de migrants climatiques contraints d’abandonner leur pays en raison de la sécheresse et des mauvaises récoltes. Quant au creusement des inégalités, il est aujourd’hui explosif avec des disparités entre les pays du Nord et du Sud, mais aussi entre les différentes couches de la population de même qu’entre hommes et femmes. Deux exemples frappants de ces disparités relevés par Oxfam : le désormais célèbre 1% des individus les plus riches de la planète dispose de deux fois plus de moyens que le reste de la population mondiale ! Les 22 hommes les plus fortunés au monde possèdent plus que l’ensemble des femmes du continent africain !
Et encore, au Royaume Uni, état parmi les plus prospères, 4 millions d’enfants vivent en-dessous du seuil de pauvreté et ce en dépit du fait que, pour 75% d’entre eux, au moins un des parents dispose d’un travail !
En outre, certains nantis manifestent un total manque d’empathie ou de sensibilité. Le récent épisode de trois milliardaires s’envoyant littéralement en l’air dix minutes, dans le seul but de satisfaire leur vanité et un lointain rêve de colonies spatiales, réduisant en fumée des millions de dollars et laissant une empreinte carbone élevée, relevait de l’indécence au moment où tant d’habitants de notre planète subissent à la fois les effets d’une pandémie et d’événements climatiques extrêmes !
Alors, non, il ne faut pas revenir au “business as usual”. Et on ne peut régler la crise écologique sans s’attaquer à l’injustice et la crise sociale. Une injustice géographique puisque les pays du Sud, qui ont le moins contribué aux émissions de gaz à effets de serre, en subissent davantage les conséquences. Pour preuve, un rapport de l’université de Columbia a évalué que, le temps de leur existence, le mode de vie de 3 Américains moyens générait suffisamment d’émissions pour tuer 1 personne alors que pour le même résultat au Brésil il faudrait 25 individus et au Nigéria 146. Et la fracture sociale fait que ce sont les plus pauvres et les plus vulnérables, y compris dans nos pays, qui souffrent davantage des conséquences de la pollution et de la crise climatique. Nous pouvons et nous devons créer un nouveau système de bien-être pour la planète et tous ses habitants, inclusif, imaginatif et solidaire. Nous, les citoyens, avons le pouvoir et le devoir de nous engager afin de responsabiliser les gouvernants.
Dans les pages qui suivent, Cédric Chevalier, rassemblant faits scientifiques, événements historiques et considérations philosophiques et politiques, détaille de manière passionnante comment nous nous sommes engouffrés dans une impasse et quelle est la seule issue possible pour notre survie. C’est un Pacte social et écologique à la manière du Contrat social de Jean-Jacques Rousseau qui nous liera les uns aux autres pour le bien commun des humains et des non-humains, car toutes les espèces doivent être respectées. Il s’agit d’une véritable métamorphose visant une croissance qualitative et non quantitative dans le but d’atteindre une « vie bonne » pour laquelle, selon l’auteur, les hommes et les femmes abandonneront enfin la Démesure, cette « incapacité à nous autolimiter » et cette vanité qui nous fait croire que nous pouvons dominer la Nature.
« La Terre n’appartient pas à l’homme, c’est l’homme qui appartient à la Terre » écrivait Sitting Bull. Mieux que quiconque, les peuples premiers ont conscience de la démesure de notre monde dit « civilisé » et de nos actions. « Vous semblez vivre dans un cauchemar. Réveillez-vous! » a lancé un chef indigène de l’Amazonie à propos de notre inaction face à l’urgence climatique. Depuis des millénaires, les autochtones vivent en harmonie avec la Nature grâce à leur gestion durable des ressources, savoir enraciné dans leur culture et leur mode de vie. Leurs observations écologiques traditionnelles transmises de génération en génération sont holistiques et basées sur le respect et l’interdépendance de chaque espèce en vertu d’un équilibre qui ne peut être rompu. Ils sont les meilleurs garants de la biodiversité face à l’exploitation à outrance des richesses de leur sous-sol, jadis par les colons européens, aujourd’hui, à coups de violence et d’intimidation, par les multinationales d’extraction pétrolière et minière. Mais ils résistent et sont les pionniers de la protection de l’environnement et de l’action contre le dérèglement du climat. La sagesse et le savoir ancestral des peuples premiers devraient nous inspirer dans notre quête d’un monde meilleur pour tous et pour la planète.
Esmeralda de Belgique, journaliste, auteure et activiste pour l’environnement et les droits humains
« Il y a des heures, dit-il, où nous éprouvons à fouler la terre une joie tranquille et profonde, comme la terre elle-même… Que de fois, en cheminant dans les sentiers, à travers champs, je me suis dit tout à coup que c’était la terre que je foulais, que j’étais à elle, qu’elle était à moi ; et, sans y songer, je ralentissais le pas, parce que ce n’était point la peine de se hâter à sa surface, parce qu’à chaque pas je la sentais et je la possédais tout entière, et que mon âme, si je puis dire, marchait en profondeur. Que de fois aussi, couché au revers d’un fossé, tourné au déclin du jour vers l’Orient d’un bleu doux, je songeais tout à coup que la terre voyageait, que, fuyant la fatigue du jour et les horizons limités du soleil, elle allait, d’un élan prodigieux, vers la nuit sereine et les horizons illimités, et qu’elle m’y portait avec elle ; et je sentais dans ma chair, aussi bien que dans mon âme, et dans la terre même comme dans ma chair, le frisson de cette course, et je trouvais une douceur étrange à ces espaces bleus qui s’ouvraient devant nous sans un froissement, sans un pli, sans un murmure. Oh ! combien est plus profonde et plus poignante cette amitié de notre chair et de la terre que l’amitié errante et vague de notre regard et du ciel constellé ! Et comme la nuit étoilée serait moins belle à nos yeux, si nous ne nous sentions pas en même temps liés à la terre !… »
Jean Jaurès homme politique, socialiste et humaniste (1859-1914)
Introduction
« Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. »
Albert Camus (Discours de réception du prix Nobel de littérature, Stockholm, 10 décembre 1957)
Ceci n’est pas un essai. Ce plaidoyer n’aborde aucune « problématique » et ne propose aucune « solution ». Ces mots sont ridicules pour nommer l’urgence la plus importante, la plus existentielle, la plus sacrée qu’on puisse imaginer : la poursuite de l’aventure humaine et de la vie sur Terre. Face à l’innommable, nous n’avons plus le droit de rester inertes. Aucun miracle ne nous sauvera. Notre destin repose tout entier sur notre volonté d’exister. Seul un pacte signé entre les vivants peut permettre à l’humanité de découvrir la voie de cette existence sur notre planète, un Pacte social-écologique. Ce Pacte devra instituer la Limite, pour la première fois depuis l’apparition de notre espèce.
Notre trajectoire historique a provoqué des cataclysmes écologiques partout dans le monde : effondrement de la stabilité du climat, anéantissement des écosystèmes, extinction massive des espèces, annihilation des populations vivantes, pollution et stérilisation des océans, des sols, de l’air et de l’eau. D’innombrables êtres, humains et non humains, en souffrent et meurent aujourd’hui. Si nous ne bifurquons pas rapidement, chaque jour augmentera le nombre de victimes.
Comme la chute d’un corps précipité par la gravité, notre trajectoire s’accélère de manière exponentielle. Nous savons tous ce que cela signifie : la mort prématurée. Les écosystèmes dont nous dépendons s’effondrent de plus en plus rapidement, par paliers, depuis la révolution industrielle, l’après-guerre, les années 1970 et les vingt dernières années. L’énormité de l’enjeu mérite d’être mise en perspective : nous ne comptons pas seulement les 8 milliards d’âmes qui respirent en ce moment, nous égrenons les dizaines, les centaines ou les milliers de milliards de vies humaines encore à naître, qui pourraient ne jamais pousser leur premier cri si notre aventure s’arrête. Nous ne pensons pas seulement à quelques espèces emblématiques, nous parlons de branches entières de l’arbre du vivant qui pourraient partir en fumée, d’espèces que nous n’avions même pas encore commencé à répertorier, qui pourraient déjà devenir fossiles.
À côté de cet enjeu existentiel suprême, toute autre question politique devient secondaire. Plus exactement : la résolution de toute question politique est préconditionnée par la solution préalable au problème de l’existence de l’humanité, de la société, de la communauté politique elle-même. Sans humanité, sans société, sans communauté politique, il n’y a plus d’enjeu politique, plus de politique du tout. Voilà pourquoi la responsabilité suprême de la femme ou de l’homme d’État est la préservation de l’existence de la communauté. L’amélioration de cette existence vient seulement ensuite. Pour distinguer l’enjeu suprême de la poursuite de l’aventure humaine de tous les autres enjeux – mineurs par comparaison –, pour mettre en évidence l’urgence des urgences, l’urgence existentielle absolue, l’usage de la majuscule s’impose. C’est pourquoi, pour désigner sans équivoque à la fois la menace, l’enjeu et sa résolution, nous parlerons de « l’Urgence ». La menace étant existentielle et l’incertitude radicale, nous sommes définitivement entrés dans la temporalité de l’Urgence.
Nous sommes de plus en plus nombreux à refuser ce destin absurde et à nous révolter contre l’immobilisme et le nihilisme ambiants. Le nombre augmente de ceux qui confèrent aux individus qui composent notre espèce et toutes les autres espèces encore présentes une valeur intrinsèque, une dignité inhérente et un droit inaliénable à la vie. Puisque nous dépendons de la vie sur Terre qui n’a jamais autant dépendu de nous, nous sommes chaque jour davantage à vouloir assumer pleinement l’immense responsabilité qui pèse sur nos épaules. Nous devons et pouvons tenter de mettre un frein à la chute afin d’éviter un impact terminal.
Le constat de plus de soixante ans d’inertie face aux cris d’alarme de scientifiques et la prise de conscience de notre très mauvais outillage génétique, culturel et politique face à l’Urgence découragent beaucoup d’entre nous. Ce pessimisme de la raison est compréhensible, mais conduit à l’abandon de la lutte et au cynisme. Ce plaidoyer veut réveiller l’optimisme de la volonté et nous encourager à nous engager. Nous pouvons et devons canaliser l’énergie de l’indignation et de la révolte vers une véritable bifurcation de notre trajectoire de civilisation. Nous pouvons devenir un mouvement historique.
De nombreux textes ont résumé depuis longtemps le consensus scientifique sur notre route mortelle. L’effondrement est mesuré, filmé, enregistré en temps réel. Au ralenti, nous nous voyons tomber. Mais, face à l’accumulation de chiffres, d’images, de cris d’alarme, qui décrivent les parties, on perd facilement l’image du tout. Pour comprendre la gravité de la chute du corps sociétal, pour ressentir les forces tectoniques souterraines, il est important d’aller au-delà des phénomènes de surface. C’est notre démesure qui nous fait transgresser les limites de la vie sur Terre et c’est donc la mesure qui nous permettra d’instituer l’autolimitation. Cela implique paradoxalement une transgression consciente des frontières imaginaires de notre société. Ce sera l’objet du chapitre 1.
Dans le chapitre 2, nous montrerons qu’il faut en finir avec le dogme de la croissance économique et le mythe de la croissance verte grâce à une technoscience miraculeuse. Plutôt que de renvoyer croissance et décroissance dos à dos, il est possible d’en formuler une vision dialogique où décroît l’emprise économique – la quantité matérielle – et croît l’entreprise humaine – la qualité de vie.
Dans le chapitre 3, nous esquisserons une formulation de Nouveaux Jours Heureux, entre un plancher social pour satisfaire nos besoins fondamentaux et un plafond écologique pour respecter les limites planétaires. Nous pouvons formuler une vision désirable de la vie humaine sur Terre – bonne, libre, juste, responsable et conviviale – autour de la mesure et de l’autonomie interdépendante, d’un souffle spirituel et poétique, d’un nouveau grand récit de civilisation et d’une imagination capable de dépasser nos limites culturelles.
Dans le chapitre 4, nous aborderons la plus grande pandémie depuis 1918, qui s’est déclenchée au début de l’année 2020 et a frappé directement ou indirectement des millions de personnes partout sur la planète. Comme toutes les grandes crises historiques, celle-ci a révélé des réalités sous-jacentes : l’oppression de la nature, la fragilité de notre société, la faiblesse de la démocratie, la vulnérabilité des chaînes logistiques de l’économie mondialisée, mais aussi d’immenses inégalités et d’insupportables injustices sociales et écologiques. Comme toute grande crise historique, la pandémie a aussi inversé, déclenché ou accéléré des changements qui restaient à l’état de potentiel : l’action directe de l’État dans l’économie, l’initiative des Citoyens et des organisations pour assurer les services vitaux, le déploiement des technologies digitales, etc. La pandémie a annoncé le pire du XXIe siècle : un effondrement écologique et social et l’émergence d’États autoritaires. Pourtant elle met aussi en évidence ce qui fonde notre humanité, le sens de nos existences et l’importance de nous relier aux autres et à la nature. La capacité des sociétés à faire face à une menace existentielle a été douloureusement testée. La pandémie révèle notre transgression des limites planétaires, mais elle débloque aussi un immense potentiel de dépassement de frontières politiques soi-disant infranchissables, une capacité à nous autolimiter collectivement, que nous pourrions utiliser cette fois afin de mener une vie heureuse et conviviale.
Dans les chapitres 5 et 6, nous proposerons le cahier des charges d’un Pacte social-écologique à conclure entre les Citoyens, l’État et la Nature, comme réponse indispensable face à l’Urgence. Ce Pacte doit permettre de faire bifurquer la société pour sortir de la trajectoire d’effondrements et d’extinctions. Il doit donc institutionnaliser le respect des limites planétaires via un plafond écologique et garantir la satisfaction des besoins fondamentaux via un plancher social. Comme la transgression des limites écologiques est causée par la démesure quantitative, la réponse se trouve dans l’amélioration de la qualité de vie, qui passe par une culture de la tempérance et de la mesure. Nous devons trouver la voie d’une civilisation du buen vivir, fondée sur le principe d’une relation harmonieuse entre humains et nature, et sur une vie collective faite d’entraide, de responsabilités partagées, de production collective et de distribution des richesses selon les nécessités des membres de la communauté.
Enfin, dans le chapitre 7, nous décrirons comment l’engagement démocratique dans la bataille des idées peut permettre de dépasser les frontières politiques actuelles, en déplaçant les lignes du débat public, afin créer le mouvement historique capable de mettre en place le Pacte social-écologique.
Nous conclurons par un appel à une Renaissance écologique, à de nouvelles Lumières radicales et par un retour à la pensée de la mesure et de la limite, la seule pensée fidèle aux origines de l’esprit révolutionnaire, aux sources de la révolte.
CHAPITRE 1 Se métamorphoser ou disparaître
« Pour aller vers la métamorphose,
il est nécessaire de changer de voie. »
Edgar Morin (La Voie, 2011)
Avant d’aborder l’abandon de la croissance, d’examiner le choc de la pandémie et d’ouvrir un chemin d’espoir politique, il nous faut tout d’abord revenir aux origines de la catastrophe. Un exercice de synthèse s’impose pour nous offrir une vue systémique de ce qui nous arrive, à travers l’analyse de sept mégaphénomènes.
Notre temps est régi par sept phénomènes titanesques à l’œuvre à l’échelle de la planète, sept mégaphénomènes qui décrivent l’époque critique dans laquelle nous nous trouvons. Deux mégaprocessus, l’Anthropocène et l’Écocide ; deux mégaforces qui génèrent ces deux mégaprocessus, l’Entropocène et l’Illimitisme ; et deux mégatendances, l’Omnicide et la Métamorphose, qui en découlent. Enfin, un métaphénomène – c’est-à-dire un phénomène plus profond, transversal à tous les autres – transcende les six premiers : la Limite et sa transgression. Ces sept mégaphénomènes sont établis, complétés et renforcés par les travaux scientifiques, année après année. Une partie considérable d’entre nous ont donc aujourd’hui parfaitement compris que notre trajectoire est insoutenable, qu’elle provoque l’effondrement et l’extinction de la vie sur Terre, et que ce ne sont pas des mesurettes comme « trier ses déchets, rouler en voiture électrique ou manger bio » qui vont nous sauver face à l’ampleur des forces en jeu.
Deux mégaprocessus peuvent être observés partout et en permanence sur la planète. Certains estiment qu’ils ont commencé il y a environ 200 000 ans, dès l’apparition des premiers homo sapiens, puis qu’ils se sont accélérés lors du Néolithique il y a environ 10 000 ans. Ils sont documentés de manière certaine dès la révolution industrielle à partir de 1750 et davantage encore après-guerre, avec une « Grande Accélération » par paliers successifs dès 1945. Alors que la vie est apparue il y a plus de 3,5 milliards d’années sur la Terre, notre espèce a réussi à marquer définitivement les couches géologiques de son empreinte, et à infléchir l’histoire du vivant, en déclenchant ce que les scientifiques appellent la sixième grande extinction, en moins de trois siècles.
• L’Écocide : signifie étymologiquement « tuer la maison ». L’Écocide, actuellement en cours, désigne la destruction de notre unique maison, la Terre ou, plus précisément, la Biosphère terrestre. C’est la destruction simultanée de tous les écosystèmes et de toute forme de vie sur Terre, déjà largement consommée. Nous ne parlons pas ici des écocides locaux, la destruction de telle mare, telle forêt ou telle rivière ou même de la forêt amazonienne. Comme nous n’avons qu’une seule maison, qu’une seule Terre, qu’une seule Biosphère, il n’y aura jamais qu’un seul Écocide, que nous sommes seuls à pouvoir endiguer. Il s’agit d’une conséquence de l’Anthropocène.
• L’Anthropocène : désigne l’ère géologique de l’Humain. Partout sur la planète et dans sa banlieue orbitale, de l’Antarctique à l’Arctique, jusque dans la géologie des sols et au travers des ondes spatiales, nuit et jour, toute l’année, à chaque seconde, on observe et on ressent l’omniprésence et l’omnipotence de l’espèce humaine et de ses créations. Les croissances démographique, économique, technologique, extractrice, transformatrice, productrice et consommatrice en sont (entre autres) les modalités. L’Anthropocène, en ne laissant plus échapper aucune partie de la Biosphère à l’emprise de l’anthropos (l’humain), conduit à ce que l’Anthroposphère (l’humanité et sa sphère d’activité) et la Biosphère (la sphère de la vie sur Terre) forment désormais un seul système combiné dont le destin est pour le moment lié, l’Anthropobiosphère. On ne peut plus parler, d’un côté, de la « nature sauvage » et, de l’autre, de « l’humanité civilisée » comme deux espaces séparés. Pour le meilleur et pour le pire, nous formons désormais un seul, unique et même système totalement imbriqué, du moins tant que notre espèce y demeure…
L’Anthropocène est la cause fondamentale de l’Écocide. Toute espèce a besoin d’un écosystème relativement stable pour se perpétuer. En perturbant, envahissant, modifiant ou détruisant tous les écosystèmes planétaires, l’espèce humaine élimine et déloge d’innombrables espèces qui, faute d’habitat, voient leurs populations décroître et finissent par s’éteindre. Or nous sommes une espèce vivante comme les autres.
L’Écocide est causé par l’Anthropocène, mais par quoi est causé l’Anthropocène ? Essentiellement par deux mégaforces, deux forces d’ampleur planétaire, qu’il importe de décrire. La première est liée à l’histoire de la vie sur notre planète : nous avons découvert dans le sol des quantités en apparence infinies d’énergies fossiles, issues principalement – et ironiquement – de la sédimentation des restes des formes de vie qui nous ont précédés durant des centaines de millions d’années. La seconde est liée à ce que nous sommes en tant qu’espèce humaine, une forme de vie qui, comme les autres, tend à accroître son expansion à tous les habitats favorables, mais qui, contrairement aux autres, est capable de transformer l’expansion en une idéologie et une politique concrètes, et se donne les outils, la science, la technologie, l’industrie et le capitalisme, pour la servir.
• L’Entropocène : est dérivé du mot entropie qui signifie « transformation » en grec. C’est « l’âge de la transformation », cette période initiée par la formidable expansion des énergies disponibles pour l’espèce humaine, jusqu’à l’énergie nucléaire. Elles nous rendent capables de modeler la Terre et le vivant dans une mesure jamais vue auparavant et nous permettent d’assouvir nos désirs expansionnistes illimités.
• L’Illimitisme : peut être défini comme l’idéologie de l’expansion infinie de l’activité humaine dans l’univers et dans le temps. L’Illimitisme souhaite que l’Anthroposphère (la sphère des activités humaines) coïncide avec la Biosphère (la sphère du vivant), voire avec le Cosmos tout entier (la sphère de l’univers), en s’appropriant la moindre parcelle de matière, d’énergie ou de vie. La croissance insatiable, sans limites, à l’encontre du réel, devient une valeur positive en soi, qui n’admet aucune faiblesse.
Sans Entropocène ou sans Illimitisme, il n’y a pas d’Anthropocène. L’un ne va pas sans l’autre : il faut une énergie en apparence illimitée, fournie par les combustibles fossiles, et une idéologie d’expansion illimitée pour permettre (donner la capacité) et souhaiter (donner la volonté) à la sphère humaine de conquérir son ère, tout l’espace terrestre disponible, de déborder dans l’espace extraterrestre et de déclencher l’exploitation et la transformation de toutes les ressources disponibles, y compris vivantes, y compris celles de notre propre corps, au moyen de la technologie. On pourra s’étonner ici que la science et la technologie ne soient pas citées comme mégaforces explicatives de l’Anthropocène. Mais ce sont des phénomènes qui existent depuis l’apparition de l’espèce humaine, qui n’auraient jamais pu engendrer l’Anthropocène sans l’Entropocène et sans l’Illimitisme. Alors qu’une autre science, une autre technologie, guidées par une idéologie refusant l’illimitation, nous auraient servi d’outils pour ne pas surexploiter les combustibles fossiles et refuser l’expansion irraisonnée. Il a fallu la démesure pour que ces outils deviennent des armes. En sachant les limites du monde grâce à cette autre science, nous aurions créé une autre technologie garantissant que l’Anthroposphère restait bien dans les limites de la Biosphère et que notre trajectoire demeurait soutenable, et non mortelle. Il est encore temps de reconvertir la science et la technologie à la Métamorphose…
