Tout est dans l'âme - Jean-Pierre Ribat - E-Book

Tout est dans l'âme E-Book

Jean-Pierre Ribat

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Beschreibung

La découverte d'un journal intime daté de 1939 entraîne Marcel Fortesse dans la poursuite d'un fantôme et d'une oeuvre d'art perdue...

À la recherche d’un tableau perdu de Rembrandt, le docteur Marcel Fortesse – qui mène l’enquête entre deux patients – part sur les traces d’une jeune femme juive pendant la Seconde Guerre mondiale. Il y croisera un paralytique maître de l’univers (virtuel), des résistants et des collabos, un hacker obèse (et mort), une sonate de Mozart, un camp d’internement proche de Mantes-la-Jolie, des traîtres et des héros, une assistante sexuelle, un informaticien déjanté (ok, pléonasme) et un essaim d’abeilles consolateur.
Journal de Kitty,
11 janvier 1941
C’est quoi un couple si l’un marche loin derrière l’autre ? Si l’un ne reçoit que des caresses alors que l’autre va chercher les coups ? Si l’on ne partage que les joies et pas les peines ni les peurs ? Vous m’énervez, vous, les bonshommes, à nous priver du droit d’être courageuses, d’être fortes, d’être insoumises. Pourtant j’ai étudié votre histoire de France. Vous avez eu vos combattantes à la lame ou à la plume : Jeanne d’Arc, Charlotte Corday, Olympe de Gouges. Toutes les trois exécutées par la justice des hommes, d’ailleurs ! Alors ça suffit ! Arrêtez de nous prendre pour des portions congrues. Je veux être une femme en lutte et je le serai, que ça te plaise ou non. J’ai une bataille à mener au nom de ma famille, au nom de mes origines juives, au nom de mon pays…
Avant de conclure, je lui ai adressé mon plus charmant sourire : … et au nom de mon amour pour toi.


Marcel Fortesse, dans cette cinquième enquête, risque de se perdre dans les méandres de l'histoire, des souvenirs et de l'espoir. Arrivera-t-il à avancer dans cette enquête et à retrouver la trace de la mystérieuse Kitty ?

CE QU'EN DIT LA CRITIQUE

A propos du tome 1 - Pas d'obstacle :
" Il est de ces livres et de ces auteurs dont l'on n'attend rien et qui, ne pouvant nous décevoir, réussissent, parfois, à nous enthousiasmer. C'est le cas de Jean-Pierre Ribat avec son roman « Pas d'obstacle ? ». Il me suffit parfois d'un rien, un petit trait d'humour, un dialogue léché, un personnage original et me voilà parti dans un voyage littéraire des plus plaisants." - KiriHara sur Babelio

A propos du tome 2 - Poussière d'anges :
"Bref, on lit ce roman à 100 à l'heure, sans jamais s'ennuyer, entre l'humour et les scènes très émouvantes j'ai passé un excellent moment avec Jean-Pierre Ribat. Un bon 19,5 / 20 ! " - Mamzellegazelle sur Babelio

À PROPOS DE L'AUTEUR

Jean-Pierre Ribat est né en 1961 à Toulouse. D’abord médecin généraliste, il devient médecin urgentiste à l’hôpital de Mantes-la-Jolie, puis consultant au centre de dépistage anonyme des maladies sexuellement transmissibles. Il est par ailleurs médecin-capitaine des pompiers et fut ainsi missionné en Haïti après le tremblement de terre de janvier 2010. Jean-Pierre Ribat est aussi passionné de rugby, de course à pied et il est le chef de chœur des Copains d’abord, une chorale de quatre-vingts personnes… Tout est dans l’âme est le cinquième opus des enquêtes de Marcel Fortesse après Pas d’obstacle ?, Poussière d’anges, V.I.T.R.I.O.L. et Fragrance Lila.

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Seitenzahl: 305

Veröffentlichungsjahr: 2019

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Présentation de l'auteur

Jean-Pierre Ribat est né en 1961 à Toulouse. D’abord médecin généraliste, il devient médecin urgentiste à l’hôpital de Mantes-la-Jolie, puis consultant au centre de dépistage anonyme des maladies sexuellement transmissibles. Il est par ailleurs médecin-capitaine des pompiers et fut ainsi missionné en Haïti après le tremblement de terre de janvier 2010. Jean-Pierre Ribat est aussi passionné de rugby, de course à pied et il est le chef de chœur des Copains d’abord, une chorale de quatre-vingts personnes… Tout est dans l’âme est le cinquième opus des enquêtes de Marcel Fortesse après Pas d’obstacle ?, Poussière d’anges,V.I.T.R.I.O.L. et Fragrance Lila.

À la mémoire de Fernand Tuil, un admirable artisan de la paix et du rapprochement entre les peuples.

 

À la mémoire également de Paul Castel, grand résistant, d’une modestie exemplaire, et qui m’a fait le cadeau de ses souvenirs avant de mourir. Il m’a dit à plusieurs reprises : « J’ai fait mon devoir, c’est tout. »

 

Et enfin, en hommage ému à Anne Frank et à son amie imaginaire Kitty.

Avertissement

Afin d’écrire sur la période de la Seconde Guerre mondiale, que je n’ai pas vécue, j’ai interrogé de nombreuses personnes âgées de Mantes-la-Jolie et des environs. Qu’elles soient toutes remerciées pour le temps qu’elles m’ont accordé.

Je ne suis pas historien. Je me vois plutôt comme un cuisinier. Ce que j’ai mijoté dans les pages suivantes est composé de faits réels baignant dans un jus de fiction. Les vrais historiens de cette période, Bruno Renoult, Geneviève Havelange, René Martin, Louis Racaud, Roger Colombier, Daniel Perron voudront bien me pardonner les libertés que j’ai prises avec la réalité. J’ai pratiqué de nombreux emprunts à leurs livres que je recommande à tous ceux qui souhaiteront en savoir plus sur la vie dans le Mantois pendant la Seconde Guerre mondiale.

Chapitre 1

Il pleure dans mon cœur comme il pleut sur la ville.

Paul Verlaine

13 juin 2016

Accroupi auprès de la victime, je compte :

— Un, deux, trois… neuf coups de couteau. Six dans le dos et trois devant. Le pauvre homme n’avait aucune chance de s’en sortir.

Le policier debout près de moi note les informations sur son calepin en hochant la tête d’un air dégoûté. Nos pieds baignent dans le disque de sang qui s’élargit peu à peu autour du cadavre, dilué par la pluie qui a déjà débuté son nettoyage de la barbarie humaine. Une tâche qui lui échoit depuis la nuit des temps.

Les chaussures (taille 47 fillette) du commissaire Yves Marcheur, un vieil ami, apparaissent dans mon champ de vision. Je compatis à leurs efforts désespérés pour contenir la largeur des orteils. Elles sont boursouflées sur les côtés comme une brioche qui aurait fait une indigestion de levure. Je souris à ces vieilles pompes avec reconnaissance, car j’aime leur propriétaire. Enfin un peu de bonheur dans cette vallée de larmes ! Sans relever la tête – car je suis en train de retirer la sonde d’intubation que j’avais, quinze minutes auparavant, introduite dans la trachée de mon patient –, je lance d’une voix joyeusement lugubre (si, si, c’est possible) :

— Yves ! C’est sympa d’être venu te joindre à notre petite fête macabre. Il ne manquait plus que toi. Je pense que tous les autres flics du département sont déjà là.

— Tu m’étonnes, mon Marcel ! Un commissaire poignardé en pleine rue par un pote à Ben Laden, ça laisse pas les collègues indifférents. J’ai dû en calmer plusieurs qui voulaient donner l’assaut à la maison où il s’est réfugié sans attendre l’arrivée du RAID.

— Tu le connaissais, ce pauvre gars ?

— Bien sûr. C’était quelqu’un d’adorable. Une femme, deux gosses, sans histoire. Il s’occupait même pas des déviants musulmans. Il était en charge des affaires de police ordinaires au commissariat des Mureaux. On comprend pas pourquoi son agresseur a voulu le tuer, lui. C’est mon service qui est chargé de pourchasser les barbus, pas le sien. Ce salaud aurait dû s’en prendre à moi ! Comment je lui aurais fait bouffer son couteau par la lame, ma parole ! En même temps… Henri a été poignardé dans le dos. Attaqué par surprise, c’est difficile de se défendre.

Un grand type revêtu d’une cagoule et d’un treillis militaire noirs, un casque intégral sous le bras, s’approche de nous et m’interpelle :

— C’est toi le médecin du SMUR ?

Ce n’est pas difficile à deviner, vu que c’est écrit en grand sur ma tenue blanche. J’ai envie de lui répondre que non, que je suis la femme de ménage chargée d’éponger le sang, mais un truc me dit que la plaisanterie n’est pas de mise ce soir. Ni avec lui ni avec les autres personnes autorisées dans le périmètre de sécurité. Les visages sont tendus. Des policiers pleurent. Même les nombreux badauds, retenus derrière des barrières à une centaine de mètres de nous, filment la scène en silence avec leur smartphone. C’est à croire qu’il n’y a que moi qui aie cette étrange habitude de plaisanter quand l’ambiance est au tragique. J’ai parfois du mal à l’expliquer sur le moment et je suis sévèrement jugé pour cela. La raison en est pourtant simple, c’est pour évacuer le stress. Donc, pour éviter tout malentendu, je m’abstiens de mon ironie habituelle et je fais seulement oui de la tête. Il me répond d’une voix autoritaire, mais chaleureuse :

— Je suis le médecin du RAID. Tiens-toi prêt avec ton équipe. On va bientôt attaquer le pavillon. Le mec a pris en otage l’épouse et un des enfants de la victime. On pense que la femme est morte. Avec des fibres optiques, on la voit étendue par terre. Elle ne bouge pas. Moi, je suivrai les gars pendant l’assaut et si le terroriste ou le gamin sont touchés, je réaliserai les premiers gestes d’urgence puis tu prendras le relais dès que ça se sera calmé.

Voilà qui redonne du sens à ma présence sur les lieux de ce drame, parce qu’intuber et perfuser un corps exsangue lardé de neuf coups de couteau, c’était faire semblant de servir à quelque chose…

Yves me fait un clin d’œil :

— Bon ben je te laisse, Zorro. Occupe-toi surtout du gamin.

Pas la peine de me le dire… Même si un médecin n’a pas à juger les victimes qu’il est amené à prendre en charge, l’enfant innocent passera toujours en priorité avant l’assassin.

 

Une déflagration violente nous fait sursauter. Nous retenons notre souffle alors qu’un nuage blanc et une odeur de poudre envahissent la rue. Pendant ces quelques secondes de silence qui semblent durer une éternité, je pense à l’enfant-otage de trois ans. Sa vie va dépendre de l’adresse et de la célérité des tireurs professionnels qui viennent de passer à l’action. Je vois la scène avec ses yeux : à moitié sourd et aveugle à cause de l’explosion de la porte d’entrée de sa maison, il devine des ombres à travers la fumée. Elles sont précédées de rayons lumineux rouges. Ceux-ci, après avoir zigzagué partout dans la pièce, convergent vers le monsieur assis à côté de lui sur le canapé du salon. Celui qui a fait du mal à sa maman. Alors les coups de feu s’enchaînent. Impossible de les compter tellement ils sont nombreux. Le corps, touché à mort dès le premier impact, s’agite et se déplace sous les rafales de fusils mitrailleurs. Un assaillant crie : « Halte au feu ! » Le silence retombe. Des bras saisissent l’enfant hébété et le soulèvent : « C’est fini, petit. N’aie pas peur. On est là pour te protéger. » On l’emmène. Il n’a pas eu le temps d’avoir peur. Il ne comprend rien. Ses oreilles sifflent. Les bras de l’ombre noire le portent dehors jusqu’à des gens habillés de blanc. L’un d’eux lui dit : « Bonjour, je m’appelle Marcel. Toi, c’est Kévin, je sais. Est-ce que tu as mal quelque part, Kévin ? » Mais il ne comprend toujours rien à ce qui arrive. Il dit : « Je veux mon papa et ma maman » et le monsieur qui s’appelle Marcel se met à pleurer.

 

Lors de notre retour à la base, aux urgences de l’hôpital de Mantes, nos collègues connaissent déjà mieux que nous l’enchaînement des évènements auxquels nous avons participé puisque tous les médias les ont largement commentés. Devant ma mine déconfite, ils me prient d’aller manger un peu puis de me reposer dans ma chambre de garde. Ils m’appelleront si l’affluence des malades le nécessite. Je n’ai rien pu avaler. Je n’ai pas pu dormir. J’ai joué sur mon iPhone à exploser des bulles multicolores pour anesthésier mes pensées.

Au petit matin, la douche. Bienfaisante. Bouillante. Qui ne calme pas mes frissons. Qui ne lave pas les images gravées au fond de ma tête. L’homme poignardé. La femme à la gorge tranchée. L’enfant sain et sauf… mais dans quel état, son âme d’orphelin ? L’assassin, seulement armé d’un long couteau de cuisine, au corps criblé d’une centaine d’impacts de balles. On peut donc mourir d’aimer un dieu cruel ? On peut donc haïr un individu qui ne prie pas le même dieu ? Vivre d’amour c’est mieux non ? Vite j’ai un truc urgent à écrire ! Tout nu, tout fumant en sortant de la salle de bain, j’envoie un texto. Lila, je t’aime. Ouf ! Ça va mieux. Ça faisait bien douze heures que je ne le lui avais pas fait savoir.

 

Dehors, il pleut. Depuis une semaine. En plein mois de juin. À mon cabinet de médecine générale, je ne vois que des pathologies hivernales. D’ici à ce que j’aie des rhumes des foins à traiter au mois de décembre… Le climat est aussi bouleversé que mes pensées. Aujourd’hui c’est mardi, jour de visites au domicile des mamies impotentes.

 

Mamie 1 :

— Vous vous rendez compte de ce temps de chien, docteur ?

J’acquiesce mollement tout en me demandant de quel chien elle parle.

— C’est de la faute du président Hollande et toute sa clique, là ! C’était pas comme ça avant.

Influencé par le portrait de Philippe Pétain qui nous observe du mur du salon, je complète mentalement sa phrase « … du temps du Maréchal. »

Dans le coin le plus sombre de la pièce, papi fait de la résistance dans son fauteuil :

— Avec toute cette flotte, on va bientôt manquer de Ricard…

Elle le fusille sans sommation, comme on le faisait avec les maquisards au temps béni où les vrais Français collaboraient.

— Oh avec toi évidemment, on peut pas parler sérieusement !

Et là, je m’interroge en silence, personnellement, et rien que moi-même : « Ah parce que pour Hollande-responsable-de-la-pluie, c’était sérieux ? »

 

Un peu plus loin, mamie 2 m’accueille dans un style mac- mahonesque :

— Que d’eau ! Que d’eau ! N’est-ce pas docteur ? Pas question de mettre mes rhumatismes dehors. Je m’ennuie tellement depuis une semaine avec cette télé qui n’annonce que des malheurs que j’ai eu envie d’un peu de fantaisie. Alors j’ai écouté vos conseils, j’ai demandé à ma fille un ordinateur pour mes soixante-quatorze ans. Elle m’a dit que puisque c’est vous qui avez eu cette idée débile (ce sont ses mots à elle bien sûr !), vous n’avez qu’à m’apprendre à m’en servir. Mais je crois que je vous ai fait venir pour rien, il ne marche pas. Rien ne s’allume.

— Oui… parce qu’il faut le brancher dans la prise…

— Ah bon ? J’ai un peu oublié tout ça, vous savez. Lorsque je travaillais, j’ai connu l’informatique à ses débuts. Les ordinateurs étaient aussi volumineux que cette pièce.

Pour éviter que l’on évoque le temps des dinosaures, je lui montre l’écran qui s’anime, tout en dégustant la tarte au citron qu’elle m’a préparée pour accompagner mon café.

— Voilà la page d’accueil qui s’ouvre. Savez-vous qu’ils donnent des cours d’initiation au numérique à la mairie de Limay ? Vous devriez vous y inscrire. Voici le numéro où il faut appeler.

— Dites…

— Humm ?

— Il paraît qu’on peut voir des choses un peu olé olé sur Internet ?

— Olé olé ?

— Des… z’hommes nus ?

— Eh bien, vous taperez « hommes nus » sur Google, là vous voyez ? Et vous obtiendrez le fruit de vos recherches. Bon, je vais y aller, moi.

— Oh, docteur, s’il vous plaît ! Vous ne direz rien à ma fille, hein ?

— Mais non, voyons. Tout cela relève du secret médical, bien sûr.

Qu’on ne s’y trompe pas : le remboursement par la Sécurité sociale de cette visite est parfaitement justifié. La lutte contre la solitude des personnes âgées est l’une des missions du médecin généraliste. Et les effets secondaires de la contemplation d’hommes nus sur Internet peuvent être mis avantageusement en balance avec ceux des antidépresseurs.

 

En sortant de chez la nouvelle adepte du dieu Informatique, je reçois un texto de Lila :

Amour, je me suis fait un peu mal au pied. Ça saigne. À l’occasion et SANS URGENCE, tu pourras passer à la maison pour jeter un petit coup d’œil ?

Évidemment, je mets le cap sur Fontenay-Saint-Père sur les chapeaux de roues. Je finirai mon tour de Mamiland plus tard.

Le joli nez de Lila est taché de peinture verte. Du bleu colore ses joues. Ses cheveux sont striés de rose. Sa blouse de travail, initialement blanche, ressemble à la livrée d’arlequin. Elle me saute au cou avec enthousiasme et me déclare :

— Ce matin, j’ai fait du rangement dans notre maison.

Je rétorque, sûr de moi :

— Ce matin, tu as aussi fait de la peinture dans ton atelier.

Lorsque je la repose sur le sol, je la vois grimacer. Un gros pansement orne son pied gauche. Je la conduis jusqu’au lit de notre chambre. Elle m’explique :

— En passant l’aspirateur, je me suis ouvert le pied sur cette latte du parquet qui dépasse là-bas, près de l’armoire, tu vois ?

Souvenir de sa vie récente au Brésil1, elle fait le ménage pieds nus…

— L’ongle du gros orteil est presque totalement arraché. Je dois te le réimplanter. Je vais chercher dans ma voiture de quoi faire une anesthésie locale pour te suturer ensuite.

— Et moi je vais chercher de quoi fixer correctement cette planche.

Quand je reviens, elle est à genoux devant la latte saillante, au mépris de sa plaie béante. Posés à côté d’elle, il y a un marteau et des clous. J’aurais pu me charger de réparer l’orteil ET le parquet, mais je me garde de le lui dire. Je connais d’avance la réflexion qu’elle m’aurait retournée (« à ton avis, je faisais comment avant que tu débarques dans ma vie ? »)

Alors que je prépare mon matériel de petite chirurgie, je la surveille du coin de l’œil. Elle a complètement arraché la lame de bois. Son bras entier est plongé dans le trou dégagé. Enfin, elle se redresse, triomphante, tenant à la main un épais cahier couvert de poussière et de toiles d’araignées :

— Regarde ce que j’ai trouvé !

Sur la couverture de carton, après l’avoir époussetée, nous lisons, tracé d’une écriture à peine lisible, ronde et féminine, le texte suivant :

Si tenté du démon

Tu dérobes ce livre,

Apprends que tout fripon

Est indigne de vivre,

Que cette œuvre est à moi

Comme l’empire est au roi

Et l’enfer aux dragons.

Kitty est mon prénom.

1. [Retour au texte] Voir Fragrance Lila du même auteur.

Chapitre 2

Journal de Kitty

3 septembre 1939

Ce soir, toute ma famille était regroupée autour du poste de la TSF pour écouter le président du conseil des ministres français, Édouard Daladier. Nous avions déjà de fortes craintes après l’invasion de la Pologne par les troupes germaniques, mais maintenant elles sont confirmées : la France déclare la guerre à l’Allemagne. Ensuite, attirés par des cris au-dehors, nous avons parcouru la rue Porte-aux-Saints jusqu’au parvis de la collégiale de Mantes et nous avons croisé un grand nombre de personnes en pleurs. De l’église aux vantaux grands ouverts s’échappait le bourdonnement d’un essaim produit par les prières de centaines de croyants.

Alors, devant des faits aussi graves, j’ai décidé de rédiger une chronique des évènements de ma vie. Ce ne sera pas le journal intime d’une pauvre gamine solitaire parce que mes parents ont bâti un nid douillet autour de leurs enfants. Et j’ai la chance de connaître une excellente amie avec laquelle nous échangeons nos confidences. Mais ayant l’intention de devenir écrivain, je saisis l’occasion qui m’est donnée d’exercer ma plume à travers le récit de la vie d’une jeune fille dans un pays en guerre. Peut-être qu’un jour, ces pages serviront à un historien, qui sait ?

Je vais d’abord me présenter ainsi que mes proches.

Je m’appelle Kitty Tarcis, j’ai dix-sept ans. Je mesure un mètre soixante-dix. Je suis rousse avec de longs cheveux ondulés qui m’arrivent jusqu’aux hanches. Mes yeux sont vert clair. J’ai quelques taches de rousseur de part et d’autre du nez, ce qui me donne un air enfantin malgré mon grand âge. Je crois bien, si je me fie aux regards de quelques garçons dans la rue, que je suis un peu jolie. Je suis la seconde fille de mon père Samouel et de ma mère Sara.

Papa travaille à la mairie de Mantes-Gassicourt. Il est le secrétaire de monsieur le maire, Auguste Goust. Il est très heureux de son poste et témoigne une admiration sans bornes pour son patron. Je le comprends ! Celui-ci est venu plusieurs fois à la maison et s’est montré gentil et attentif envers nous tous. C’est un homme simple malgré ses grandes responsabilités.

Maman réalise des travaux de couture pour les dames de la bourgeoisie mantaise, et est également dentellière. Elle confectionne des ouvrages d’une finesse inouïe ! Je n’aurai jamais sa patience.

Ma grande sœur Anna, vingt ans, va se marier bientôt. Elle est secrétaire à l’usine de cellophane de Mantes-la-Ville. André, mon petit frère âgé de quinze ans, veut devenir avocat. J’aurai bien des occasions de les présenter plus amplement. Nous portons tous des prénoms de personnages de romans de Tolstoï (André Bolkonsky de Guerre et paix, Anna Karénine et Kitty Stcherbatska de Anna Karénine). Papa affirme qu’il s’agit du plus grand écrivain du monde. Déjà, il est russe… comme mes parents.

Oui parce que notre famille est originaire de Russie. Mon père, qui était professeur de français à l’université de Leningrad, a décidé d’émigrer en 1930 lorsque Staline a commencé à mener une politique ouvertement antisémite. « Au moins, en France, patrie des Lumières, la valeur humaine n’est pesée qu’à l’aune des mérites de l’individu et non de sa race. » C’était la phrase préférée de papa lorsqu’il préparait notre exil volontaire vers le pays de la Déclaration des droits de l’Homme. Aussi, moi, en arrivant à Mantes à l’âge de huit ans, je pensais découvrir une ville tout illuminée de lampions, de bougies et de réverbères… On comprendra que je me suis trouvée très déçue quand on m’a expliqué que les Lumières n’étaient qu’un courant de pensée destiné à promouvoir les connaissances. Parce qu’en réalité, Mantes-Gassicourt, c’était bien moins lumineux que Moscou !

En changeant de pays, nous avons raccourci notre patronyme. « Pour faire plus français » a expliqué papa. Nous étions la famille Tarcisky là-bas. Il m’a fallu du temps pour comprendre que c’était aussi et surtout pour faire moins juif… Car des antisémites, contrairement à ce que pensait mon papoussenka, on en trouve aussi en France. Et pas qu’un peu. Alors, dans un intense et constant effort d’assimilation, nous avons gardé dissimulées sous du linge dans le plus profond tiroir de notre nouvelle maison, la mezouza* et la menorah* que nous avions amenées de Russie. Et papa n’a plus jamais couvert son crâne en public de sa belle kippa* de velours bleu brodée d’une colombe.

Le seul souvenir patrimonial que mes parents consentent à exposer, c’est le tableau de Rembrandt qui fait la fierté de notre famille depuis la nuit des temps. Il représente la circoncision de Jésus. Dans une pénombre qui ne laisse deviner que quelques hauts piliers d’une synagogue, on y voit deux vieillards barbus penchés sur un nouveau-né tout nu. Et son parrain, qui tient dans ses bras le futur messie des chrétiens, est coiffé de la même kippa que celle de mon père. Il est de tradition que tous les hommes de ma famille s’en fassent confectionner une identique… ce qui cause quelques petits problèmes et de grands éclats de rire pendant des réunions du shabbat*, lorsqu’elles sont mélangées. Mon cousin David par exemple, dont la tête est toute petite, adore faire le pitre en se couvrant de la kippa de tonton Isaac, qui est deux fois plus large que la sienne. Il prend alors un air d’abruti complet pour déclencher l’hilarité générale. Bien sûr, ils ont tous écrit leur prénom à l’intérieur, mais quand nous sommes au complet, on compte quatre David et cinq Jacob…

Il m’intrigue ce tableau parce qu’on voit une lueur surnaturelle qui jaillit d’entre les cuisses du bébé comme si son zizi était un phare. Il n’y a pas très longtemps, maman a commenté cette représentation alors que je plaisantais là-dessus avec ma grande sœur : « C’est pour que vous n’oubliiez jamais que le sexe éclaire violemment l’esprit des hommes, mes filles chéries. »

 

Ma meilleure amie s’appelle Monique. Elle habite au rez-de-chaussée de notre immeuble qui est situé rue Porte-aux-Saints. C’est la fille du concierge, monsieur Firmin Lampion. Nous, on loge au troisième. Lorsque nous sommes arrivés de Moscou, elle fut la première à me souhaiter la bienvenue. Je ne parlais que quelques mots de sa langue et elle m’a patiemment aidée à me débrouiller avec les pièges de la grammaire et de l’orthographe. Passionnée de littérature, elle me lisait chaque jour un chapitre d’un roman d’aventures. Son écrivain préféré est Alexandre Dumas. Et même lorsque j’ai su enfin lire le français, elle a continué à partager avec moi les meilleures pages qui nourrissaient son appétit boulimique. Combien d’heures merveilleuses j’ai pu passer à l’écouter ! C’est à elle avant tout que je dois le désir de devenir écrivain plus tard.

Avec ses cheveux blonds tout frisés et ses yeux noisette, elle est belle et elle le sait. Elle n’est pas réservée comme moi. Elle a déjà embrassé un garçon ! Elle m’a dit que ça a le goût du chou. Bien que je n’apprécie pas beaucoup ce légume, j’aimerais bien essayer ça aussi un jour. Mais les jeunes hommes sont si bêtes ! En vrai, je peux bien l’écrire ici, ils me font aussi peur qu’ils me font envie.

En attendant le jour béni où je serai reconnue comme femme de lettres, Monique et moi avons décidé de suivre une formation pour devenir infirmière. C’est un beau métier, tourné vers l’autre. Et le travail dans ce domaine ne manque pas. La rentrée à l’école de la Croix-Rouge de Mantes est prévue début octobre. J’ai hâte ! Je sais que maman désapprouve. Elle voudrait me voir bientôt fiancée comme Anna. Mais elle n’ose pas le dire ouvertement, car papa n’arrête pas de proclamer qu’il est fier que sa fille apprenne un métier utile à la société. Ce qui n’est pas très gentil pour son épouse, je trouve. Ma mère embellit le monde avec des guirlandes de dentelles, ce n’est pas sans importance ! Et je ne me prive pas de lui exprimer mon admiration lorsqu’elle me montre le produit de ses travaux. Elle les vend très cher aux bourgeoises du quartier.

 

Je fréquente aussi beaucoup Jacqueline Roncière. C’est la fille du charcutier dont la boutique jouxte notre habitation. Petite et boulotte, gourmande et rigolote, elle incarne à la perfection la profession de son père. Sa mère a quitté le domicile conjugal après l’avoir mise au monde pour suivre un amant de passage. On ne l’a jamais revue. Jacqueline a grandi à l’ombre de ses quatre frères, ce qui n’est pas une sinécure. Aussi lorsqu’elle nous a vues ensemble, avec Monique, nous a-t-elle suppliées de l’accepter comme copine. Il était facile de comprendre qu’elle étouffait dans sa maison peuplée de mâles bagarreurs. On n’a pas pu refuser cet appel à la solidarité féminine !

Elle a le cœur sur la main. Hélas son père est antisémite. Elle ne semble pas partager son aversion, mais j’ai préféré lui taire que je suis juive. En fait, elle s’en fiche. La seule chose qui l’intéresse, c’est rigoler. Elle caricature son papa à la perfection alors qu’il débite à ses clientes : « On ne peut pas faire confiance à un peuple qui ne mange pas de cochon. » On en pleure de rire. Elle m’a expliqué qu’il nous déteste, car son épouse est partie avec un voyageur itinérant. Alors, comme on entend beaucoup parler ces temps-ci du mythe du juif errant, il a fait l’amalgame. Il s’est persuadé que celui qui lui a volé l’amour de sa femme est de mon peuple. Sans preuve, bien sûr ! Le juif est un bouc émissaire pratique pour justifier la rancune des malheureux.

Moi, j’en ai bien mangé du cochon ! Chez lui. Lorsqu’il a posé une assiette de tranches de jambon devant nous alors que Jacqueline m’avait invitée à écouter de la musique américaine dans sa chambre. Il a croisé les bras et a attendu que nous y goûtions en prenant l’air de celui qui est certain de son fait. Pendant que nous mastiquions, il nous disait : « Alors ? Il n’est pas bon mon jambon ? Vrai que c’est le petit Jésus en culotte de velours qui vous descend dans la gorge ? » Là, j’ai bien failli tout recracher en pensant au tableau de Rembrandt, mais je me suis maîtrisée et j’ai avalé. J’ai bien aimé. J’en ai même repris un peu. Le Dieu de mes ancêtres n’est pas rigide, j’en ai la certitude. Il me pardonnera cette entorse à un interdit d’une autre époque, lorsque le porc était porteur de maladies parasitaires dangereuses. J’ai entendu le docteur Desprats, qui exerce à Limay, l’expliquer à mon père. Il avait accepté de se restaurer chez nous après avoir visité ma mère malade, vers minuit. Le pauvre, il n’avait rien mangé depuis l’aube ! C’est Anna et moi qui lui avions préparé une omelette aux pommes de terre en nous excusant de ne pas pouvoir y rajouter quelques morceaux de lard. De toute façon, il est bien assez gros comme ça !

Hier, Jacqueline, en imitant un bourgeois apeuré, nous a lu l’article qui était paru quelques jours auparavant dans le journal Le Petit Mantais. Il était intitulé Comment identifier un juif à coup sûr : le nez crochu, le teint olivâtre, les yeux globuleux, l’avarice… J’ai poussé un soupir de soulagement puisque je ne reconnaissais pas du tout notre famille. Monique, qui est informée de mes origines, m’a adressé un clin d’œil avant de demander à notre camarade si elle fréquentait des juifs. « Oh non ! a-t-elle répondu, papa prétend qu’ils ne vivent pas à Mantes. Il paraît qu’on les trouve dans les grandes villes, là où il y a de l’argent et des banquiers. » Nous avons acquiescé toutes les deux d’un air rassuré. Je pense que pour elle, les juifs aux mains et aux nez crochus ont une existence aussi lointaine que les licornes ou les pirates des Caraïbes.

 

Enfin, pour finir la description de mes proches, il y a Marius. C’est un chat qui nous a adoptés. Et non pas l’inverse. Nous avons découvert ce chaton sur le pas de notre porte un matin peu de temps après notre arrivée à Mantes. Tout miaulant et titubant, il est entré dans l’appartement sans hésitation lorsque j’ai ouvert la porte et il n’en est jamais ressorti. Il est devenu obèse et rien ne semble capable de le décider à franchir notre seuil dans l’autre sens pour visiter le monde extérieur. Mon lit est avant tout le sien. J’adore ses câlins.

Papa a été le plus difficile à convaincre de le garder. Il nous a expliqué que les chats traditionnellement ne sont pas des animaux de compagnie des juifs. Il a sorti de sa mémoire un aphorisme qu’il avait appris à Moscou : « Si tu croises un juif avec un chat, soit le juif n’en est pas un, soit ce n’est pas un chat. » J’ai mis un temps fou à comprendre cette phrase, et je ne suis pas encore totalement convaincue qu’il n’ait pas inventé ce proverbe.

Avant de le prénommer Marius, nous l’avons longtemps appelé Kats, ce qui veut dire « chat » en yiddish. Puis, à l’instar de notre propre nom de famille que nous avons modifié, nous avons décidé de lui donner un nom plus « français ». La pièce de Marcel Pagnol faisait à l’époque un tabac et papa a trouvé opportun d’effacer définitivement toute trace de juiverie chez nous en rebaptisant notre chat aussi. « Encore heureux que nous ne l’ayons pas fait circoncire », a-t-il ajouté en riant. C’est en l’écrivant aujourd’hui que ça me fait rire à mon tour. À l’époque (j’avais neuf ans), je n’y avais vu qu’un mystère de plus sorti de sa bouche. Papa est le plus grand fabricant d’énigmes que je connaisse. Et lorsque je lui demande des explications, il me dit invariablement : « Laisse du temps au vent. Il te soufflera la réponse. »

Chapitre 3

Rembrandt a peint 700 toiles…dont 3000 sont encore en circulation.

Wilhelm Bode

19 juin 2016

Ce dimanche matin, alors que je somnole devant un café dans le silence de la maison endormie, j’entends la porte de notre chambre s’ouvrir et des pas légers se diriger vers la salle de bain. Lila est réveillée, je peux donc, sans crainte de la déranger, concrétiser le désir qui me taraude depuis quelques minutes. En effet, mû par une joie et une énergie témoignant d’une bonne nuit de sommeil dans les bras de ma bien-aimée, je ressens le besoin de réaliser une danse sauvage et chaotique sur une musique de Caravan Palace. Il me faut absolument exécuter une gesticulation guerrière en réponse aux assauts de la barbarie et de l’intolérance auxquels j’ai assisté cette semaine. Je dois épuiser la haine qui monte en moi comme une nappe phréatique saturée par des pluies incessantes. Alors je me dévêts. Nu et innocent, je deviens un homme des premiers âges. Celui que nous étions tous avant que des pisse-vinaigre moralistes vêtus de peaux de bête nous expliquent que c’est mal de ne rien cacher. Et je danse sur un rythme électro-swing. Telle est aujourd’hui MA vision du réveil musculaire. D’autres pratiquent le tai-chi-chuan ou sortent faire uriner le chien. Quant au prochain matin, qui sait ? Je bougerai peut-être sur une valse de Strauss…

J’en profite pour regarder avec intérêt mon corps se déporter de gauche à droite alors que mon sexe, dans une complémentarité chorégraphique du plus bel effet, part à contresens de droite à gauche. Nous dansons un pas de deux en somme. Oui, bon, je sais que ça n’a rien d’intellectuel, mais j’ai parlé d’un réveil musculaire. Pour le réveil des neurones, j’ai prévu d’écouter les infos sur France Culture… plus tard.

Absorbé par ma danse, je n’ai pas vu ma chérie pénétrer dans la cuisine. Elle se dirige jusqu’à mon ordinateur et coupe la musique d’un doigt autoritaire. Des plis soucieux barrent son joli front. Nous nous figeons immédiatement sur place, ma bite et moi :

— Céquiquémort ?

Sérieuse et impassible, elle ne s’étonne même pas de ma tenue de chair et de poils :

— Marcel, tu te souviens de la jeune fille dont nous avons découvert le journal sous le parquet de la chambre ? Elle y parle d’un tableau de Rembrandt qui appartient à sa famille depuis des générations. Tu sais que j’aime beaucoup ce peintre, que je connais bien son œuvre et que j’ai eu l’honneur de restaurer son tableau exposé au Louvre, Le philosophe en méditation.

Je fais oui de la tête, mais je ne savais pas. Elle me parle très rarement de son passé professionnel de restauratrice de tableaux. Peut-être parce qu’il est étroitement intriqué avec une autre de ses anciennes activités, celle de faussaire.

Elle poursuit :

— J’ai cherché dans tous mes bouquins la mention d’une œuvre de Rembrandt intitulée La Circoncision de Jésus. Il n’existe que deux esquisses préparatoires au fusain, mais aucun tableau.

— Ouais… et ?

— Ben soit c’est une mytho, soit la famille de cette gamine possédait un tableau inconnu de Rembrandt. Et si c’était le cas, c’est une nouvelle extraordinaire !

Je réfléchis mentalement : l’élection d’un dangereux populiste à la Maison Blanche avec deux millions de voix de moins que son adversaire ? La découverte d’un vaccin contre le zona ? L’arrivée sur le marché de la saison sept de Game of Thrones en version française ? Non ! Rien ne parvient à la cheville de cette extraordinaire nouvelle ! Contaminé par l’enthousiasme exubérant de Lila, je me lâche totalement… au point de dresser un sourcil interrogateur.

— Bon… super… je te fais un café ou un thé ?

— Jus d’orange.

— Avec du lait chaud comme d’habitude ?

Inutile de plaisanter, elle ne m’écoute pas. Cette rougeur sur ses joues, je ne l’y ai vue que pendant l’amour. Et c’est bien ça qui m’inquiète parce que, bien que je sois nu, son regard ne plaide pas en faveur d’un jeu érotique à mon égard. Il est perdu dans un lointain, bien au-delà de cette cuisine. Il est en train d’explorer les recoins clairs-obscurs du XVIIe siècle. Finalement, elle hoche la tête en faisant une moue résolue de la bouche.

— Il faut que j’en parle à Léonard !

— Léonard… De Vinci ? Bernstein ? DiCaprio ?

— Beckham.

— Le frère de David, le footballeur ?

Bon, ben… devant ses yeux apitoyés, je vais me rhabiller. Elle sera privée de la vue de ce superbe corps d’athlète, na ! Même si j’ai pris un peu de ventre ces temps derniers. Néanmoins, elle condescend à m’expliquer :

— Léonard Beckham, le célèbre traqueur de tableaux perdus. Il a été l’un de mes maîtres à l’École du Louvre. L’histoire de l’art, avec lui, ça ressemble à une vaste enquête policière.

Célèbre, célèbre… au sein d’un groupuscule d’amateurs d’art éclairés peut-être. Mais il vaut mieux être footballeur de génie marié à un top-model-chanteuse-de-tubes-épicés pour être connu. Comme son frère.

Elle est en train de pianoter un message sur son smartphone et s’exclame :

— Super ! Il me répond du tac au tac !… Il se souvient de moi !

Je murmure :

— Mais tu es inoubliable, ma belle.

— Oh non ! Il a eu un accident vasculaire cérébral ! Il est paralysé !… Tiens, l’hypothèse du tableau oublié de Rembrandt l’intéresse… Il veut qu’on se rencontre… mais il ne peut pas se déplacer… Il n’habite pas très loin d’ici… On y va ?… Aujourd’hui ?

Ben c’est-à-dire que j’avais prévu une bonne dizaine de choses à ne pas faire ce dimanche… mais face à ma procrastination programmée, son désir de participer à une « vaste enquête policière » dans le milieu des amateurs de peintures anciennes l’emporte aisément.

— Volontiers, c’est où ?

— Au château de La Roche-Guyon.

— Ma chère ! Nous nous rendons dans le grand monde ! Je vais de ce pas enfiler une veste de smoking par-dessus mon T-shirt. Tu sais où sont rangées mes tennis bleu et jaune fluo ?

 

Vingt minutes plus tard, nous nous présentons au pavillon de l’entrée du château signalé par le panneau « ACCUEIL DES VISITEURS ». Une dame qui semble dater du même siècle que la construction du bâtiment nous gratifie d’un chaleureux sourire de bienvenue. Elle a l’air heureuse de voir du monde et pianote avec extase sur son clavier :

— Deux personnes ? C’est 15,60 €. Vous désirez un audioguide ?

— Nous venons voir Léonard Beckham.

Déçue la mamie, ça se voit… Il y a un livre à écrire sur le désespoir des caissières des lieux délaissés par le public. Elle reprend avec dépit les deux billets d’entrée qu’elle avait posés devant nous.

— Ah ? Vous devez être Lila Riroy. Je suis au courant que Monsieur vous attend. Je vais appeler Gaspard qui vous conduira par les souterrains. Patientez un instant.

Je me penche vers Lila pour lui murmurer à l’oreille :

— Gaspard, en argot, c’est le surnom du rat. Et celui qu’on attend va nous entraîner dans les sous-sols… Il ne serait pas devenu égoutier, ton copain ?

— C’est son métier depuis toujours. Il chemine dans les égouts du temps à la recherche des œuvres d’art égarées, volées, cachées, jetées…

Je crois que c’est mon souffle dans son cou qui l’a fait frissonner, car elle a tourné vers moi des yeux humides de sensualité.

— Hummm hummm…

Alors que je suis en train de goûter aux lèvres pulpeuses qu’elle me tendait, on tousse discrètement derrière nous. Ce doit être Gaspard. Tiens ben non, y’a personne. Ah si ! Là, en bas, au ras du sol, il y a un petit bonhomme tout de noir vêtu. On dirait le fils de Vlad Dracula, maigre et transparent à force de pâleur et de Mimie Mathy, ange miniature. Sous la froideur de son regard, j’ai vu un peu de givre sortir de ma bouche. Il semble contrarié d’avoir à s’adresser à deux géants. Qu’est-ce que je fais ? Je me mets à genoux pour lui parler à niveau ? Non ! Ça part d’un bon sentiment égalitariste, mais il risque d’y percevoir une touche d’ironie. Alors, je produis le plus chaleureux sourire qu’on puisse offrir à un vampire quand on ne connaît pas la date de son dernier repas :

— Bonjour, c’est vous Gaspard ?

— Veuillez me suivre.

Il sort à petits pas pressés, si vite que nous devons presque courir pour ne pas le perdre.