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Tout va bien et pourtant je ne suis pas heureux(se)... Comment interroger ce paradoxe ?
Dans la société d’aujourd’hui, la notion de bonheur est omniprésente. On nous le répète sans cesse : pour réussir sa vie, il faut être heureux. Pourtant beaucoup d’entre nous n’y parviennent pas sans trop savoir pourquoi. Quand nos doutes persistent vient alors la fameuse question : et si j’allais voir un psy ? Mais pour quoi ? Vers qui se tourner ? Quelle orientation choisir ?
À travers les 10 raisons les plus souvent données par ses patients pour expliquer leur présence dans son cabinet, Agnès Bonnet-Suard nous fait découvrir différentes histoires de vie et nous expose la démarche psychothérapeutique, nous permettant ainsi de mieux comprendre ce qui se joue durant une thérapie et ce qu’il est possible d’en tirer.
L'auteure nous fait part de ses observations de thérapeute au travers de cas concrets et propose quelques amorces de réflexion pour les lecteurs qui s'y reconnaissent.
EXTRAIT
Pratiquant la psychologie depuis vingt ans, j’ai entendu de multiples formes de demandes, souvent déguisées, et, parfois, ignorées de la part même de leur émetteur. Ainsi, il arrive souvent au psychologue de rencontrer pour la première fois des personnes qui ne savent pas dire précisément ce qui les amène, pourquoi elles sont là, pourtant, elles sont bien là… S’engage alors un travail « d’enquêteur », un travail de recherche et d’exploration à la recherche d’indices à travers le discours, un travail pas à pas, en délicatesse (dans la mesure du possible) pour ne pas froisser le potentiel futur patient, travail destiné à l’accompagner tout au long du processus d’émergence et d’éclaircissement de sa demande. Telle n’est pas une mince affaire lorsque la personne arrive en déclarant, par exemple, « on m’a conseillé de venir vous voir », sans savoir dire pourquoi… D’emblée, la demande de rendez-vous peut sembler anonyme, apparaître non subjectivée, comme si elle n’appartenait pas à la personne qui la formule, mais à une autre, voire à personne. Or la question n’en reste pas là, heureusement ; si elle ne sait pas, ou n’est pas en mesure de reconnaître les raisons de sa demande, elle a tout au moins l’intuition d’un début de réponse… et c’est cette amorce que nous exploitons, dans les premiers temps des rencontres.
À PROPOS DE L'AUTEURE
Psychologue clinicienne et professeure des universités, Agnès Bonnet-Suard anime également des conférences et donne des formations dans le champ de la promotion de la qualité de vie au travail, de la prévention des risques psycho-sociaux et du développement personnel.
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Seitenzahl: 246
Veröffentlichungsjahr: 2020
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Tout va bien mais…
Agnès Bonnet-Suard
Tout va bien mais…
10 bonnes raisons d’aller voir le psy
À mes patients, aussi déroutants, parfois, que passionnants…
À mes amis, critiques bienveillants…
À ma famille.
Préambule
Pourquoi ce livre ?
Pratiquant la psychologie depuis vingt ans, j’ai entendu de multiples formes de demandes, souvent déguisées, et, parfois, ignorées de la part même de leur émetteur. Ainsi, il arrive souvent au psychologue de rencontrer pour la première fois des personnes qui ne savent pas dire précisément ce qui les amène, pourquoi elles sont là, pourtant, elles sont bien là… S’engage alors un travail « d’enquêteur », un travail de recherche et d’exploration à la recherche d’indices à travers le discours, un travail pas à pas, en délicatesse (dans la mesure du possible) pour ne pas froisser le potentiel futur patient, travail destiné à l’accompagner tout au long du processus d’émergence et d’éclaircissement de sa demande. Telle n’est pas une mince affaire lorsque la personne arrive en déclarant, par exemple, « on m’a conseillé de venir vous voir », sans savoir dire pourquoi… D’emblée, la demande de rendez-vous peut sembler anonyme, apparaître non subjectivée, comme si elle n’appartenait pas à la personne qui la formule, mais à une autre, voire à personne. Or la question n’en reste pas là, heureusement ; si elle ne sait pas, ou n’est pas en mesure de reconnaître les raisons de sa demande, elle a tout au moins l’intuition d’un début de réponse… et c’est cette amorce que nous exploitons, dans les premiers temps des rencontres.
Ce travail en lui-même, du point de vue de sa durée, dépend, bien entendu, de l’état de conscience que la personne a sur sa vie psychique et affective, ainsi que de sa possibilité ou non, de réfléchir sur elle-même, de son désir de le faire. La conscience de soi, parfois nommée communément clairvoyance, n’est pour autant pas donnée à tout le monde ; il ne va pas de soi de dire : « je sais où j’en suis » sans être bardé inconsciemment de résistances telles qu’elles obscurcissent le regard et conduisent à l’ignorance, justement, de la problématique personnelle. Ce type de discours, s’il peut être un discours de surface, servant les défenses psychologiques de son auteur, n’est pas pour autant systématique chez ceux qui, en toute bonne foi, ne voient pas pourquoi ils consulteraient, même si leur bien-être est menacé… Les justifications rationnelles sont alors de bon aloi et servent ainsi parfaitement le psychisme de leur auteur.
L’autorité médicale permet, en d’autres occasions, de passer le pas. Telle n’est pas non plus une situation aisée pour celui qui s’entend dire – ou le comprend – que le médecin trouve ses limites à l’entendre et à lui répondre et l’oriente vers un psychologue, spécialiste non pas du corps, objet premier de la plainte, toute diffuse et non spécifique qu’elle soit, mais du psychisme, cette chose abstraite qui nous dirige (du moins en partie) sans que nous ne le sachions, et qui, si elle est « déréglée », se fait connaître et nous laisse dans un désarroi intense.
Enfin, bon nombre de mes patients sont venus suite au conseil d’un proche « d’aller voir quelqu’un »… Mais qui ? Quel est ce « quelqu’un » à qui l’on peut s’adresser pour tout un tas de maux sans noms, sans limites définies, sans parfois de fondements objectifs ou de raisons dites réelles, mais qui pourtant nous font souffrir, nous rendent parfois étrangers à nous-mêmes, nous conduisent à commettre des actes et produire des comportements inhabituels, nous amènent à fuir les autres et être fuis… ? Le « quelqu’un » pouvant prendre plusieurs formes selon les contextes et les cultures sociales et subjectives, j’ai choisi de l’entendre sous la forme du psy… Le psychologue d’abord, diplômé d’état en psychologie ; le psychiatre ensuite, médecin spécialiste en psychiatrie ; le psychothérapeute, spécialiste d’un outil thérapeutique, visant à traiter les symptômes ou les « problèmes » dits psychologiques, mais aussi le psychanalyste, exerçant la psychanalyse, s’intéressant à la dynamique inconsciente. Nous envisagerons, pour notre propos et la situation qui nous occupe, les compétences de chacun en dernière partie de ce livre, ainsi que les thérapies et prises en charge existantes.
Mais, avant cela, est-il vraiment nécessaire de consulter alors que l’on est capable, me direz-vous, et surtout que l’on a l’habitude de se « débrouiller tout seul »… et qu’il ne nous est « rien arrivé de grave »… pense-t-on ? Qu’est-ce que cela veut dire, « quelque chose de grave » ? À quel point de vue ? Comment estimer la gravité supposée nécessaire pour aller consulter ? Quand a-t-on de bonnes raisons ? Et d’abord, quel sens peut prendre une telle formulation du problème ? C’est ce que nous allons essayer d’éclaircir ensemble à travers ce livre.
J’ai souhaité cet ouvrage didactique, avec l’idée qu’il suive le cheminement exprimé en cabinet par mes patients, cheminement les ayant conduits jusqu’à moi, et qu’il permette ainsi à d’autres d’aller plus vite au premier pas de leur démarche, ou d’envisager d’autres pistes le cas échéant.
Le premier pas, celui de la prise de rendez-vous et de la première rencontre, est le moment le plus difficile. C’est le plus coûteux. En effet, la personne en demande, même si elle n’en a pas encore conscience, peut se sentir en dette vis-à-vis de l’autre auquel elle s’adresse. Ainsi, demander à quelqu’un de l’aide, même sans le savoir, nous met en situation d’insécurité, voire peut donner le sentiment d’être en défaut vis-à-vis de celui-ci. Tout ceci est du fantasme, bien sûr. Demander n’est pas devoir, mais faire appel. Faire appel à un autre, à un tiers, à des compétences, à un regard, à un avis, c’est le premier pas de l’ouverture lorsque l’on vit une situation bloquée, une impasse. Celui qui se pose la question de savoir s’il ne devrait pas aller consulter a tout intérêt de s’occuper de comprendre ce qui motive sa question… et il sera surpris des réponses qu’il peut trouver de lui-même (et seul), avant même d’être accompagné dans son parcours et son cheminement personnel.
L’essentiel de ce livre sera donc consacré à l’élaboration de cette question personnelle des motivations à consulter, de ce qui nous pousse à aller rencontrer un praticien du psychisme, ou de ce qui nous retient. J’ai souhaité rester au plus près des éléments de discours spontanément exprimés en cabinet pour, d’une part, garantir une authenticité des propos et réflexions menés, et, d’autre part, permettre à chacun de trouver un écho à ses interrogations propres. La plus grande part de cet ouvrage vous est donc consacrée, à vous lecteurs ; elle est l’objet de développements des réflexions de patients dans l’échange avec une psychologue et je vais vous accompagner pas à pas dans l’analyse et la compréhension de ce qui peut s’y jouer. Nous aborderons également quelques repères clés à considérer pour comprendre comment travailler avec un(e) psychologue et surtout avec soi. Différentes pratiques et orientations théoriques seront envisagées en fonction de l’angle d’approche de la psyché, et de la personne (avec ses attentes, sa demande, ses moyens, etc.). La dernière partie de ce livre sera consacrée aux interlocuteurs potentiels de ces réflexions, les « psys », dont je préciserai les qualificatifs et qualifications, et dont je rappellerai les missions et compétences. Je vous proposerai de discuter l’intérêt, les principes et modalités d’un certain nombre de psychothérapies actuelles pour vous permettre, le cas échéant, de choisir une orientation éventuelle. Nous discuterons également les notions de santé, bien-être et développement personnel, formules proches de la psychothérapie par leur appellation et partageant l’intérêt, voire l’attrait, pour les patients.
Introduction
La plupart des personnes ne savent pas identifier clairement les éléments de leur mal-être. Généralement, le malaise est diffus, il s’exprime par des voies détournées passant souvent inaperçues, car comprises comme des réactions ponctuelles d’humeur (sautes d’humeur), ou des réactions liées à une situation ponctuelle de vie, un passage. L’entourage est généralement compréhensif et patient, jusqu’au jour où la situation s’éternise trop longtemps et engage des conséquences trop importantes pour chacun. Le malaise se transforme en souffrance émotionnelle et psychique lorsque les effets sur le fonctionnement de la personne sont trop lourds. D’ailleurs, l’impact des symptômes (dimension invalidante) sur la vie d’un individu est un critère diagnostique pour établir la présence d’un trouble psychique.
Anne-Marie n’est plus la même depuis quelque temps. C’est en tout cas ce que son mari lui dit régulièrement, évoquant ses changements d’attitudes et de comportements récents, ses sautes d’humeur, plus fréquentes qu’avant, mais aussi un manque d’envie et d’initiative. Récemment partis en vacances à l’étranger, il a eu l’impression qu’elle ne savourait pas son voyage et n’a pas eu le sentiment de partager ce moment avec elle et la famille. Anne-Marie remarque aussi que sa joie de vivre a disparu, sans pour autant qu’elle ne se sente particulièrement « déprimée » ou triste. Mais la vie a perdu de sa saveur, et elle ne sait pas pourquoi… C’est sûrement passager, pense-t-elle… Pourtant, lorsque son médecin l’interroge, elle reconnaît et se plaint de difficultés à s’endormir, et d’un sommeil perturbé, ses réveils sont fréquents ; elle se sent à la fois agitée etfatiguée. Rien à signaler néanmoins dans sa vie : elle vient « d’avoir 49 ans, a le même travail depuis 20 ans, le même mari depuis 30 ans, ses enfants sont grands et prennent leur envol ». Elle vit d’ailleurs les hauts et les bas de la vie de ses enfants, l’un en études supérieures, l’autre déjà dans la vie active et s’installant en ménage. La vie suit son cours… Sauf pour Anne-Marie qui, depuis quelque temps, ne la suit plus.
Perdre le plaisir de la vie peut s’exprimer de différentes manières ; parfois directement, la personne est capable de l’énoncer. Parfois, elle n’en dit rien, mais s’éteint progressivement. C’est le cas par exemple des personnes âgées atteintes du syndrome de glissement1. Mais cela arrive aussi à des personnes moins âgées et qui ne souffrent d’aucune maladie a priori. Ce qu’exprime et ce que l’on observe chez Anne-Marie correspond à un tableau clinique (l’ensemble des symptômes) marqué par la présence en premier lieu d’anhédonie. Ce mot d’allure barbare2 définit la perte de la capacité à éprouver du plaisir ; il est le signe d’un émoussement affectif dans les pathologies mentales. Il est aussi un signe clinique majeur de l’état dépressif, y compris en l’absence d’idéation dépressive (pensées négatives). On observe également chez Anne-Marie des difficultés d’endormissement, un sommeil perturbé avec des réveils fréquents. Les premières peuvent renvoyer à la présence de ruminations mentales (pensées qui ne cessent d’être alimentées par les réflexions et autres tergiversations portant sur la journée écoulée, ou à venir, d’avant l’endormissement) ; ou encore, à une agitation psychomotrice (psychique et motrice) accompagnée d’anxiété ; le second type de difficultés semble confirmer la présence d’anxiété, qui vient compliquer le tableau, car elle peut être un élément déclencheur d’actes soudains « insensés » ; par exemple, une personne anxieuse avec des idées noires peut au volant commettre des imprudences ou prendre des risques qu’elle n’aurait pas pris dans un autre état émotionnel. La présence d’anxiété suppose donc une attention soutenue envers la personne. Ces différents signes nous orientent vers la présence d’un tableau dépressif ; toutefois, il est à confirmer par des éléments complémentaires.
Anne-Marie ne sait dire ce qui occupe son esprit, mais ne se projette pas plus loin qu’aux prochaines vacances, et encore, sans les attendre vraiment ; elle ne se sent ni mal ni bien, mais rien ne la stimule. Elle manque d’élan, ne va plus randonner faute d’envie, et se replie un peu sur elle.
L’isolement social et le repli sur soi sont également des signes qui attirent l’attention. En premier lieu, ils appartiennent au tableau clinique de l’état dépressif ; aussi, en tant que critères diagnostiques, ils ont une importance. Ensuite, ils témoignent d’une souffrance que la personne n’exprime pas, soit parce qu’elle n’en a pas vraiment conscience, soit parce qu’elle n’y arrive pas. Leur inconvénient majeur est qu’ils enferment la personne dans sa détresse.
Il est difficile pour Anne-Marie de préciser ce qu’elle ressent, d’y mettre des mots et encore davantage de comprendre ce qui se passe. Il lui faut pour cela pouvoir parler, associer librement sur ce qui l’occupe et faire des liens entre son ressenti, ce qu’il évoque, les événements récents ou marquants des dernières années, son actualité, et ensuite, seulement, tenter de comprendre.
Le malaise décrit par Anne-Marie prend de multiples formes, discrètes, comme une humeur irritable, une agressivité et/ou réactivité plus importante qu’à l’habitude, ou plus voyantes, comme des symptômes d’anxiété, des troubles du sommeil, des somatisations3 (maux de ventre, douleurs atypiques, migraines, etc.). Il est fréquent aussi que les personnes vivant ce type de malaise subjectif identifient un événement, faisant parfois fonction d’« événement-écran »4, le fait marquant d’une époque de vie, ou d’une période, pouvant avoir créé une situation de souffrance (un décès, une rupture, etc.) ; mais il est encore plus fréquent qu’elles banalisent le « fait psychique » au profit d’une plainte somatique adressée au médecin. En effet, pour Anne-Marie, dans un premier temps, elle va banaliser ce qui lui arrive : « elle n’a rien à signaler dans sa vie… Elle a le même mari depuis 30 ans, le même travail depuis 20 ans… » Au-delà de la mise en mots et de leur sens explicite, on entend une lassitude reflétant un discours à double niveau d’écoute et de lecture. Ainsi, après avoir évoqué ses symptômes et les éléments de banalisation, elle poursuit sur le même ton : « …. et les enfants prennent leur envol ». La redondance dans la formulation « même… depuis » signale justement le contraire de « rien » (à signaler) qu’elle veut entendre à ce moment-là. Il n’y a rien de spécial… mais elle évoque pourtant dans la formulation et le ton que c’est précisément là déjà un poids pour elle. Par ailleurs, sa période de vie est une période de perte… Ses enfants s’en vont, reste sa vie telle qu’elle est, banalisée, et telle qu’elle l’éprouve, sans plaisir. La banalisation recouvrerait-elle la banalité d’une vie sans saveur et sans plaisir qu’elle subit ? Ce n’est qu’après coup, suite à quelques entretiens autour de ces questions et de son vécu, que cette hypothèse pourra être confirmée. La banalisation est un procédé inhérent à l’intellectualisation5 ; il s’agit d’une défense du psychisme contre ce qui peut l’agresser, par le recours à la pensée. Le mécanisme de défense est un mécanisme mental inconscient (le plus souvent) et automatique qui, donc, opère sans que l’on ne le sache ; nous n’en observons que les effets. La banalisation dans le discours est un effet de l’intellectualisation. On peut se demander ce qui peut agresser le psychisme. Eh bien, la réalité, les fantasmes, les craintes…, tout ce qui peut perturber l’équilibre psychique appuyé habituellement sur des repères et un fonctionnement singulier. On comprend mieux pourquoi certaines personnes ont si peur du changement… D’un point de vue intrapsychique, nous fonctionnons quasiment de manière automatique et récurrente. Aussi, ce qui bouge, ce qui change peut nous perturber ; certains plus que d’autres, ces derniers étant plus flexibles (ou adaptables – nous verrons plus loin ce qu’il en est des procédés d’adaptation) ou dont le système défensif est plus souple.
Le malaise persistant, il amène les personnes à s’en ouvrir à d’autres. Ces derniers, amis, collègues, proches, médecins, etc., jouent alors un rôle non négligeable dans l’évolution de la situation, poussant le futur patient à se questionner sur ce qui se passe pour lui, puis en lui, et tenter d’y répondre. Il est important de prendre en considération que l’écoute joue un rôle primordial dans l’expression d’une demande. En effet, si l’interlocuteur, le médecin, les proches sont à l’écoute de la personne, c’est-à-dire qu’ils sont aptes à accueillir l’expression d’une détresse, sans autre attente que de lui offrir cette possibilité, alors il pourra exprimer ce qui l’anime et laisser libre cours à son expression. Il pourra ainsi maintenir l’ouverture (psychique et émotionnelle) nécessaire à ce que sa vie mentale puisse s’exprimer également. À l’inverse, si les récepteurs du message ont les oreilles bouchées, n’entendent que les mots pris pour ce qu’ils sont, réduits au pied de la lettre (sic !), le patient ne pourra s’appuyer sur leur écoute pour s’ouvrir, non seulement aux autres, mais d’abord à lui-même.
L’écoute est une compétence essentielle de l’entretien ; la pratique de l’entretien implique une écoute du discours, mais aussi une ouverture à l’autre permettant l’écoute d’autres formes de signes, du registre de l’observation comportementale ou émotionnelle, par exemple. Écouter, c’est offrir un espace de parole. Écouter permet de laisser la personne qui s’exprime libre de le faire. Et bien entendu, on peut relever différents niveaux d’écoute, comme il y a des niveaux de discours et d’expression. C’est ce que nous allons découvrir ensemble en cheminant au gré des histoires des patients évoquées dans cet ouvrage6.
Que d’obstacles et de difficultés sur le chemin d’Anne-Marie comme de chacun !
Il lui faudra en effet sortir des ornières de son fonctionnement habituel (manières de penser, de réagir, de vivre les situations et interactions, etc.), éviter les écueils de la facilité, lever les œillères qui lui permettaient jusqu’alors de tenir sans trop de remous, affronter ses résistances (au changement, par exemple) et identifier ses craintes pour les appréhender. Un travail coûteux dont nous ferions bien, une fois de plus peut-être, l’économie… Mais il arrive un moment où… ce n’est plus possible…
La formulation de la demande est une étape essentielle pour la suite. Il est en effet impossible de s’engager dans une réflexion sur soi, ou un « travail sur soi », sans s’approprier ce qui le motive. Le processus repose sur la capacité de la personne à s’interroger sur elle-même ; il s’agit pour elle de démêler la pelote de laine, de trouver les nœuds qui entravent le déroulé de celle-ci, et de les résoudre. On emploie le terme de position réflexive pour souligner le travail de questionnement de soi, qui suppose une certaine distanciation vis-à-vis de son discours et de sa pensée. Cela suppose aussi une implication réelle, psychique et affective (du fait des affects et émotions convoqués dans l’abord des questions amenées) de la personne. Mais encore, qu’elle veuille faire quelque chose pour elle-même. Sans aller trop loin dans les développements théoriques de la question de la demande, il faut préciser que de nombreux auteurs ont apporté leur contribution à son élaboration. Parmi eux, on peut citer le psychanalyste Jacques Lacan7 connu pour ses formules, en particulier celle adressée aux analystes de ne pas répondre à la demande8. Sans prendre cette injonction au pied de la lettre, et pour nuancer son acception en fonction du contexte et de la personne, on retiendra que la demande manifeste est celle qui est exprimée littéralement, et qu’elle n’est pas le reflet exact de la demande dite latente (celle qui est non exprimée, mais qui anime la vie psychique). C’est l’attention portée ici à la subjectivité (ce qui est propre au sujet, représentations, histoire, vécu, etc.)9 qui permettra de l’entendre au plus juste.
Le travail psychique qui doit opérer est un travail d’élaboration. L’élaboration mentale permet, à partir de la reconnaissance d’une situation et sa mise en mots (c’est donc la première étape, après la reconnaissance du problème), et des associations produites par le patient (idées, représentations mentales et affectives), de faire des liens entre les événements et/ou éléments de discours et les affects10. Faire des liens pour entendre ce qui se joue pour Anne-Marie, par exemple, et y mettre du sens. L’élaboration et la mise en sens qui l’accompagnent permettent de prendre de la distance avec la situation qui occupe le patient ; ce travail met également le psychisme en action en permettant une relance de l’activité mentale et du désir11.
Le bien-être ressenti par la personne est une conséquence de ce travail ; tout comme l’état dépressif et la souffrance émotionnelle et affective sont des symptômes de l’absence d’un tel travail psychique. Qu’est-ce que le bien-être ? Dans le sens commun, le bien-être va renvoyer à l’absence de signe de détresse, comme la santé peut renvoyer à l’absence de maladie. Cependant, ce n’est pas tout à fait cela. La santé est plus qu’une absence de maladie, car elle suppose un état complet de bien-être12. Les théories psychologiques évoquent le concept de bien-être subjectif, désignant la manière dont la personne se ressent d’un point de vue émotionnel, mais aussi le regard qu’elle porte sur elle-même. Les études dans le domaine en font un concept recouvrant plusieurs dimensions : une dimension émotionnelle (bien-être émotionnel), une dimension psychosociale (satisfaction de vie), une dimension fonctionnelle (absence de maladie, santé, qualité de vie) correspondant à la perception de soi13 et une dimension subjective14. On aperçoit ici la complexité de ce concept qui peut être lu à travers différents prismes théoriques impliquant un regard particulier porté sur le symptôme (ou son absence), le discours, le comportement et l’individu (sujet). Est souvent associée au bien-être la qualité de vie (liée aux conditions de santé/incapacités fonctionnelles liées à la maladie, aux conditions de travail, etc.)15. Ainsi, le bien-être va témoigner plus largement d’un vécu émotionnel positif ou tout au moins apaisé, ni trop intense, ni trop peu, s’exprimant sur un continuum qualitatif, allant d’une tonalité16 positive à négative. De nombreux travaux en psychologie qualifient le fonctionnement émotionnel au regard de ces caractéristiques17.
Le bien-être vécu vient donc s’inscrire en contre-pied de la souffrance vécue ; si cette dernière peut être le reflet d’un état dépressif, elle peut aussi conduire à un état dépressif. Le symptôme vaut comme indice d’une problématique à entendre et à aborder. La question de la place du symptôme est au cœur des débats idéologiques dans la communauté des psychologues, psychopathologues et psychothérapeutes. Il peut en effet être lu comme une cible qu’il y a lieu de faire disparaître par les courants des psychothérapies dites brèves (nous les évoquerons à la fin de ce livre) et ainsi incarner l’objectif du travail psychologique ou de la prise en charge. C’est d’ailleurs aussi souvent de cette manière qu’il est abordé par le patient ou futur patient. Toutefois, il demeure formé par la combinaison d’éléments de différentes natures (images mentales, pensées et associations cognitives et émotions, vécus du corps, etc.) qui restent à examiner lors de toute entrée en psychothérapie ou consultation. Ainsi, il peut être considéré comme un indice signifiant, c’est-à-dire représentant un aménagement18 subjectif eu égard à la problématique psychique. Les théories psychanalytiques l’envisagent de cette manière.
Si les interprétations sur le statut du symptôme et sa formation diffèrent, l’objectif commun à ces diverses orientations théoriques et pratiques reste, de manière large, le « mieux-être » de la personne. Pour les thérapies brèves, cela passe par la disparition ou la diminution du symptôme ; pour les thérapies qui se réfèrent à la psychanalyse, cela passe par le dégagement psychique et affectif de sa problématique subjective via la reconnaissance de la vie psychique. Le but reste le même au final, même si les moyens et compréhensions diffèrent : accompagner au mieux le sujet19 dans son parcours.
Je vous propose dans cet ouvrage de cheminer ensemble dans l’amorce du travail psychologique qui accompagne la personne dans l’appréhension de ce qui se passe en elle au moment présent et la réflexion à ce sujet. Bien sûr, ce cheminement demandera de faire quelques allers-retours entre le présent et le passé, afin de mettre en lien ce qui fait la continuité d’une vie et permet de comprendre. Nous procéderons pas à pas, tel le parcours intime que vit celui ou celle qui cherche à être mieux avec lui-même et avec les autres.
Alors, au départ, qu’en est-il des raisons qui poussent une personne à consulter ? Quelles sont ses motivations conscientes ? Mais aussi, se peut-il que derrière celles-ci se cachent des motivations inconscientes désirant être de la partie ? C’est ce que nous allons examiner ensemble à présent.
1. Le syndrome de glissement correspond à une détérioration rapide de l’état général de la personne suite à une affection ou pathologie aiguë en voie de résolution. De fait, ce mouvement psychique paradoxal surprend et est difficile à appréhender.
2. Terme défini par T. Ribot (1896) comme un déficit dans la capacité à éprouver du plaisir.
3. Le terme de somatisation définit la traduction physique d’un problème d’origine psychique. Les maux de ventre chez les enfants sont souvent des somatisations de l’angoisse.
4. Le terme d’événement-écran rappelle celui de souvenir-écran décrit par la psychanalyse. Il s’agit d’un événement ou fait d’apparence anodine, mais retenu comme particulièrement marquant par le sujet et restant de manière précise et nette en mémoire. La construction de ce souvenir-écran est le résultat d’une opération psychique. En réalité, ils cachent autre chose que ce qu’ils figurent, qui concerne un contenu refoulé. Ici, j’emploie le terme d’événement-écran pour souligner la fonction de figuration et le déplacement qui expliquent que cet événement fait écran à autre chose qui n’est pas consciemment relevé par le sujet.
5. Voir article de H. Chabrol (2005).
6. Sur l’écoute et l’entretien, voir : Blanchet, A. & Gotman, A. (1992) ; Pedinielli, J.L. (2016) ; Bonnet, A. & Fernandez, L. (2007).
7. Jacques Lacan (1901-1981) : psychiatre et psychanalyste français.
8. Lacan oppose la demande au besoin. La demande n’est pas ce que l’on croit ; elle apparaît comme une articulation du besoin et du désir. Le désir s’exprime à travers la demande.
9. Voir Pedinielli, J.L. & Fernandez, L. (2005).
10. L’affect peut se définir comme une expression émotionnelle ; en psychanalyse, il correspond à une expression pulsionnelle des conflits du sujet, pouvant apparaître sous une forme réprimée, ou déplacée. Il est lié de manière étroite au désir et à l’angoisse. Voir Chemama, R., & Vandermersch, B. (1995).
11. La définition du désir est complexe. Il est employé ici généralement comme un désir inconscient, caché, inabordable au premier abord, qui ne correspond pas à l’expression littérale du désir tel qu’un souhait, désir conscient. En psychanalyse, il est défini différemment, selon Freud ou Lacan. Toutefois, dans les deux cas, il est inconscient, et appréhendable par ses expressions, en particulier le symptôme. Si pour Freud, le désir est en lien avec une expérience infantile de satisfaction qui reste en mémoire et que le sujet cherche à retrouver, à réactiver pour à nouveau ressentir la satisfaction primaire, pour Lacan, le désir naît d’un écart entre le besoin et la demande. Il correspond au reflet d’un manque et est relié à un objet, cause du désir.
12. L’OMS (Organisation mondiale de la santé) donne en 1946 la définition suivante : « La santé n’est pas simplement l’absence de maladie ; c’est un état complet de bien-être physique, mental et social ».
13. Netz, Y. (2005).
14. Diener, E. (2000).
15. Voir sur cette thématique, l’article web : Bonnet-Suard, A. (octobre 2017). Pourquoi le Bien-être au travail est une priorité… Pour une approche globale du Bien-être en entreprise. En ligne sur le site web de Therasens : https://therasens.fr/bien-etre-au-travail/pourquoi-le-bien-etre-au-travail-est-une-priorite-pour-une-approche-globale-du-bien-etre-en-entreprise/
16. On parle de valence émotionnelle.
17. Bonnet, A. et al. (2012).
18. Freud parlait de formation de compromis pour qualifier le rôle que le symptôme joue dans la dynamique psychique.
19. Le terme de sujet est ici employé dans un usage commun : il n’est pas spécifié la mention au sujet de l’inconscient pour la psychanalyse.
Partie I : De la réflexion à la question
CHAPITRE 1 « On m’a conseillé d’aller consulter… »
Mathieu travaille comme ébéniste depuis ses 27 ans ; auparavant, il était moniteur de ski l’hiver et vivait de petits boulots le reste de l’année. Lorsqu’il rencontre sa future femme, il décide de s’installer dans une vie plus « posée » et réalise une formation d’ébéniste, métier dont il rêvait enfant et dans lequel il s’investit beaucoup. Il s’installe d’ailleurs rapidement à son compte. Il a aujourd’hui 40 ans, est marié avec Marie, et père de trois enfants âgés respectivement de 11, 7 et 3 ans. Sa femme travaille comme juriste dans une petite entreprise à 30 km du domicile. Elle est récemment passée à 80 % pour permettre à Mathieu, qui assure les fins de journée des enfants grâce à ses horaires flexibles, de faire une journée longue dans son atelier le mercredi. De son côté, cet aménagement lui permet de compenser ses absences du reste de la semaine auprès de ses enfants ; elle a ainsi le sentiment d’équilibrer au mieux vie professionnelle et personnelle. La famille a emménagé il y a trois ans dans une nouvelle maison, dont ils sont propriétaires et qui nécessite des travaux d’amélioration. Mathieu a décidé de faire les travaux lui-même, pour soulager le budget familial du recours à des professionnels de la rénovation ; il « bricole », ou plutôt travaille, presque tous les week-ends à la maison, pendant que Marie se charged’occuper les enfants, de les sortir, etc. Depuis quelques semaines, Mathieu se plaint de douleurs lombaires, l’invalidant parfois et le conduisant à prendre des antalgiques de manière régulière. Les antalgiques classiques ne produisant plus leurs effets, il est passé aux antidouleurs sur la prescription de
