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Bookmaker d’un seul pari, je n’imaginais pas écrire au pluriel et réitérer un accident de parcours de balayeur survenu il y a déjà six ans.
Un couple et sept couffins est la présentation profuse et badine de chapitres thématiques et d’anecdotes révélant une famille helvétique de tradition urbaine composée d’un père prolétaire, d’une mère au foyer ainsi que de leurs sept enfants grandissant.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Michel Simonet, 60 ans, est balayeur de rue à Fribourg et a connu un succès considérable avec la publication d’Une rose et un balai. Il habite la ville de Fribourg.
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Seitenzahl: 214
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Un coupleet sept couffins
Saga contemporained’une famille nombreuse
Suivie des
Lettres du littering
ISBN 978-2-940707-12-6
Graphisme: matriochka.ch
Illustration: Debuhme / www.debuhme.com
© Éditions Faim de Siècle, 2021
Ce livre a bénéficié du soutien duService de la culture du canton de Fribourg
Pour la rédaction de ce livre, l'auteur a bénéficié du Grand Prix Culturel Migros
– Aux valeureuses et non moins chers protagonistes des scènes qui vont suivre,
– À Robert Bouvier, dont l’heureuse et franciscaine rencontre prêta courage à ma volonté d’écrire,
– Avec un MMMerci au Géant Orange de Neuchâtel-Fribourg. Son généreux octroi aura permis d’inaugurer mon premier congé paternité d’ouvrage.
Table des matières
En salle d’attente
Préhistoire de famille
Promesses
Plan septennal d’une femmille
Un moment donné
Temps plein
Langes de nos anges
À la place
Traditionnelle sous conditions
Moment de solitude
Valse d’intendance
Noise
Regards du dehors
Planète père
Besoin superficiel?
Mein Bruder Klaus
De sept en quatorze
Familiarités
Accouchement des esprits
Force électorale
Il n’y a pas d’âge pour faire son Calimero
Mais comment tournent-ils?
Pudiques en public
Hors concours
Petits bobos d’enfants de prolo
Culture sportive
Reliefs de commensalité
Audition
Fils et filles de balayeur
De la Sarine au Nil
La venue des départs
Lettres du littering
Depuis trente-cinq ans
Le quart-monde ouvrier
Canicule 2003
Collecte et collection
Dis-moi «Merde»
Étrennes
La Mère-pigeons
Willy
Quartier de noblesse d’un bas de soi
Et mon roc et ma tour
Une apprentie
L’abonnée n’est plus joignable
T’es pas un vrai!
2020-21, Retour d’années folles
Lecture similaire
Une rose et un balai
Itinéraire
Balayeur de rue
Debout début
Caverne d’Ali Babalai
En salle d’attente
Bookmaker d’un seul pari, je n’envisageais pas d’écrire au pluriel et de réitérer un accident de parcours de balayeur survenu il y a six ans déjà. L’ouvrage orange* issu d’une gestation de vingt-neuf années d’omerta entre sol et ciel suffisait aux besoins rédactionnels d’un amoureux du dehors.
Et ce deuxième bouquin, c’est pour quand?On aimerait la suite, savoir si ta femme fait maintenant chambre à part pour ne pas entendre ton réveil à quatre heures et demie du matin!Dommage de n’avoir pas davantage parlé de votre grande famille!En remettre une couche et prendre du volume? S’agiter à nouveau le bocal en angoissant sur la page vide et le chapitre décousu? Ou alors s’aventurer à la composition d’un roman, d’une pièce de théâtre? J’admire les auteurs qui y travaillent en ouvriers du verbe avec une persévérance et un talent dont je ne me sens pas doté. Sortir de l’expression directe d’une réalité de vie déstabilise le plumitif au lointain passé d’étudiant, qui comptabilise désormais plus de la moitié de son âge en vie ouvrière.
De 1984 à 1986, je suis successivement devenu époux, père et balayeur de rue, fondements posés et décors élargis par les visites durables et régulièrement annoncées de six autres enfants. Traiter des aléas d’un métier sur lequel quasiment rien n’avait jusque-là été écrit, du moins de l’intérieur, me semblait bien plus simple que présenter de façon originale les destinées d’un foyer aux nombreuses bûches. La littérature, l’éducation, la sociologie, le cinéma ont en effet ressassé jusqu’à la corde le phénomène familial, qu’il soit classique ou débordant du cadre conventionnel. Qui n’a pas visionné La Mélodie du Bonheur, Treize à la douzaine, La Petite Maison dans la prairie? Et tout au moins parcouru les ouvrages de Françoise Dolto, Laurence Pernoud, les Docteurs Dodson et Brazelton?
L’idée d’un nouvel essai, fortifiée par de fréquents encouragements à coupler cette fois-ci vie domestique et professionnelle faisait néanmoins son chemin entre deux coups de balai. La possibilité de travailler moins pour écrire plus, tout en bouclant harmonieusement les fins de mois manquait pourtant au manœuvre que je suis encore et toujours à temps plein. Un Prix culturel glané en 2020 aura aplani mes dernières tergiversations littéraires et permis de compenser le manque à gagner occasionné par une semestrielle rocade d’un roi des balayures à sa tour d’écriture, précédée du feu vert compréhensif et arrangeant de la ville de Fribourg qui m’emploie. Permission également bienvenue d’échapper pour une fois aux rigueurs hivernales qui commencent, passée la fleur de l’âge, à peser sur l’organisme récemment sexagénaire et en charpente descendante, quoique toujours porteuse de votre serviteur.
Un couple et sept couffins est l’alternance profuse et badine de chapitres thématiques entrecoupés d’anecdotes et de poèmes présentant une famille helvétique de tradition urbaine, composée d’un père prolétaire, d’une mère au foyer ainsi que de leurs sept enfants grandissants. Ouvrage-témoignage d’un pater familias qui aura, certes, consulté les siens quant à l’exactitude d’une date ou à la pertinence d’un souvenir, mais qui propose, en s’espaçant avec plus d’apesanteur que d’à-propos sentencieux, une vision toute personnelle de cette saga clanique étalée sur trois décennies. Se rappeler que cet essai n’a pas été écrit à dix-huit mains est important tout au long de son parcours.
Donner à voir sans voyeurisme, flirter sans conclure avec l’intime ou l’exhibition de comptoir, ne pas tomber amoureux des généralités, passer du «je» au «nous» et vice-versa, départager sentiments et rigueur d’analyse tout en débusquant le fantasme parental d’une Family Pride ne fut pas navigation aisée sur roman-fleuve tranquille. Revenir précisément sur une histoire commencée il y a trente-sept ans et toujours en cours équivaut à une mission archéologique en terrain vaste devenu vague d’amnésie.
Sans conseils éducatifs ou recettes toutes prêtes aidant à cheminer vers la quête globale d’un bonheur qui réjouit désormais aussi les librairies, cet écrit à l’encre parfois sympathique ne revendique rien d’autre que la modeste ambition d’une honnêteté de propos. Mêlant quelques états d’âme d’une vie conjugale rarement isolée de son corollaire, il offre surtout l’exposé bon enfant d’un groupe humain uni par les liens du sang, du lait et du baptême.
Conscient que le concept de la famille nombreuse est moins rassembleur que le balayage automnal de la feuille morte, je nourris tout de même l’espoir que ce Guide du Moutard et conte de faits narrant les suites occultées de Et ils eurent beaucoup d’enfants parviendra à amuser par contraste les célibataires épargnés et à nuancer les avis de tous ceux qui ont des a priori sur les grands nids.
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Passer ses journées muni d’un seul balai maintient jeunesse, ménage les fonctions vitales du travailleur en plein air et dispense de compter les années restantes jusqu’à son rangement dans le placard du retraité. Un planning littéraire moins agendé que le familial aura permis aux Lettres du littering qui suivent de remettre sans se presser l’ouvrage sur le métier. L’approfondissement de thèmes précédemment esquissés dans mon premier livre**, ainsi que la description de nouvelles réalités – par exemple, celles de la Covid-19 – vécues durant ce dernier sextennat en constituent la trame. Évoquant également de vieux souvenirs de travail et brossant le portrait de quelques personnages disparus de mes rues, elles posent une cerise orangée sur les trente-cinq chandelles du gâteau d’anniversaire d’un ouvrier fonctionnaire.
Fribourg, le 1er septembre 2021
Préhistoire de famille
Croyez-moi ou pas, jeune déjà je me voyais promis à une vie de moine, d’ermite hermétique à toute visée duelle, de célibataire solitaire. Réservé ou alors maladroit, peu entreprenant – pas de déclaration, pas de râteau –, manquant de cette assurance sans laquelle la seule apparence peine à conquérir un cœur, je m’étais fait une raison dès l’adolescence: prédestiné garçon je demeurerai tout du long.
Tirer à l’âge de seize ans des plans définitifs d’ascète sur la comète ne peut que faire long feu. Au sein d’un groupe de jeunes chrétiens œcuméniques, c’est d’abord le premier contact banal dans un ciel sans éclair – le coup de foudre est la facultative allumette d’un foyer durable – avec la fille qui se tient pour l’instant au bras de celui qui deviendra quatre ans plus tard mon témoin de mariage. Rencontre poursuivie d’entrevues régulières seul à seule, de rapprochements facilités par des sympathies spirituelles autant que culturelles, qui se transformeront en causeries passionnées, évidence amoureuse, pulsation devenue irrégulière par l’espérance d’un futur à deux.
Tout le monde ou presque se met en couple. Formalité pour beaucoup sauf pour un timide, de plus chétif. L’écrivain Albert Cohen (1895-1981) avait-il raison d’affirmer qu’une femme soucieuse de son avenir ne peut que s’intéresser à un prétendant pesant au minimum soixante kilos? La balance du recrutement militaire m’en indiquait cinquante-trois. Dans ces maigres conditions, chercher en ses tréfonds l’audace de déclarer une flamme dont on n’est rien moins sûr du retour est un acte demandant une sortie de soi, autrement dit une première extase bien plus fébrile que la seconde qui suivra le verdict d’un oui enfin ouï.
Me voilà donc en train d’inverser un destin préfabriqué d’inadapté et de mâle anormal pour me mettre à fréquenter, comme cela se dit de moins en moins chez nous. Au point de devenir une Flamande de Brel au masculin, parce qu’à vingt-deux ans, il faut se fiancer, se fiancer pour pouvoir se marier, et se marier pour avoir des enfants. Sans plans volontaristes menant à l’hymen, Claudine et moi-même avons rapidement compris que notre destin devenu destination commune serait pérenne. La question des enfants à venir s’est donc sereinement posée lors de discussions encore bien théoriques pour le lisse blanc-bec que j’étais alors, cousin béjaune d’un grand nombre de futurs pères lointainement concernés et ne cochant de loin pas toutes les cases, surtout les rassurantes. Intéressés par la notion de conception, nous subodorons les changements divers et hormonaux qui se profilent, intrigués plus qu’emballés par le cadeau à venir dont nous ne maîtrisons pas toutes les ficelles et les suites nodales. La femme est plus subliminale, sent et sait en intuitive réfléchie. Il y aura du moins une appréhension qui ne sera étonnamment jamais venue à nos deux esprits ne fût-ce qu’une seule seconde: celle d’une impossibilité biologique à devenir un jour parents.
Mais il est encore temps de conter fleurette apprivoisée à une dulcinée qui en pince pour son petit prince et en épouse déjà toutes les idées. Un bonheur tout neuf se cultive, deux admirations béates ne font pas encore un ménage. Il faut de plus apprendre à se connaître sans habiter ensemble. Je vivais en effet non loin d’elle, dans une colocation étagée de sept pièces peu ou pas chauffées, tempérée par un coût global et mensuel imbattable de 380 francs, occupée par votre serviteur alors bureaucrate, trois étudiants grison, valaisan et camerounais, un ouvrier kurde et un clochard recueilli.
Passer de supporter passionné de tout ce que l’autre représente à supporteur patient ralentit et affine le noviciat conjugal. Adam et rêve mûrissent. Entre les extrêmes du couple de cygnes inséparables et l’ours qui paraît toujours seul, il y a plusieurs façons d’harmoniser une dualité. Comme celle de commencer par accepter une parité financière bancale, composée d’une jeune femme économe au bas de laine bien fourni face à un prétendant plus démuni et à qui il faudra d’abord prêter, et pas qu’attention. Cupidon n’est notoirement pas cupide.
Des préliminaires simples et patients par conséquent, éloignés de Sex, Drugs & Rock’n’roll, sans passer par la case fiançailles, considérées comme vieilles lunes bourgeoises au sein de nos familles. Aucun rituel prénuptial à y signaler aussi loin que nous ayons pu remonter en nos ascendances respectives. Je ne me voyais pas demander, à genoux ou même debout, la main de ma promise à de futurs beaux-parents aux traditions ouvrières, qui auraient pris la démarche en douteuse plaisanterie. Ni davantage enterrer ma vie de garçon par cette autre habitude devenue aujourd’hui aussi banale qu’incontournable d’une journée masculine de bizutage pas toujours bon enfant, même si le compte rendu positif de mes deux fils aînés qui en furent les récents héros a révisé mon jugement à ce propos. Notre union civile en petit comité se conclut dans un bâtiment situé au lieu-dit Place du Petit Paradis, ainsi nommée car autrefois occupée par un cimetière de quartier. Endroit rêvé pour sobrement poser sans autre cérémonie une croix tombale sur une vie de garçon que je n’aurai finalement pas laissé vieillir.
Promesses
Du soleil providentiel en ce 16 juin 1984, année Orwell et jour de nos noces anticonformistes autant qu’entourées, aux réjouissances organisées sans petits plats dans les grands. Certes, l’apéritif est prévu sur une magnifique terrasse en campagne, mais sans plan B en cas de mauvais temps conjuré par une confiante intercession. Dans la salle paroissiale de notre quartier, un repas pour cent cinquante personnes est concocté avec le concours d’un groupe de proches toujours prêts à aider, et qui feront de leur mieux pour que soupe, jambon, saucisse, pommes de terre, carottes et choux assemblés ressemblent un tant soit peu au plat fribourgeois figurant au menu.
Les préparatifs portant sur la célébration religieuse sont, quant à eux, rondement menés. Soins minutieux portés à l’ordo de la cérémonie, rencontres préliminaires avec le prêtre officiant, régulières répétitions d’un chœur d’amis formé pour l’occasion, choix médité des lectures et même un week-end de retraite préparatoire au mariage dans le cadre idyllique et distrayant du massif du Mont-Blanc au dos du conférencier. L’idée de la seule union civile ou libre ne nous aura jamais effleurés.
En plus de la famille sont présents à l’office un bon nombre de sœurs et de frères de différentes confessions, chrétiennes ou non. Du musulman soufi au juif ashkénaze, de la mennonite jurassienne à l’orthodoxe roumaine, du major de l’Armée du Salut au catholique traditionaliste, du non-croyant convaincu au charismatique enthousiaste, du protestant libéral à l’évangélique confessant. Ambiance universelle préfigurant celle que je retrouverai deux ans plus tard par mon travail de rue. Deux invités manquent pourtant dans les travées: un ancien camarade de classe devenu Témoin de Jéhovah qui ne veut pas se compromettre dans une célébration catholique romaine, ainsi qu’un adepte du Mouvement raëlien et dogmatique militant de l’union libre.
Le déroulement de la liturgie incluant un temps de lectures, la proclamation des versets de l’Évangile retenu désarçonne quelques participants attentifs, mais pas ma promise qui connaît mon sens de l’antithèse et partage la vision prioritaire de la fidélité au Christ qui m’anime. Elle ne bronche donc pas lorsque le diacre proclame: Si quelqu’un vient à Moi sans Me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs et jusqu’à sa propre vie, il ne peut être Mon disciple. Rassurée tout de même lorsque vient le moment de dire tour à tour et sans croiser les doigts derrière le dos cette sacramentelle, laconique et affirmative onomatopée, prononcée habituellement pour tout et pour rien, devenue en un instant radicalement, sensément nouvelle, et qui inaugure l’alliance à développement durable d’un couple qui ne fera désormais plus qu’un, mais sans oublier qui est qui.
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À l’heure de leur propre mariage autrement mieux agencé que le nôtre, certains de nos enfants s’amusent aujourd’hui de notre religiosité excessive, de ces préparatifs à la bonne franquette, des habits blancs que je portais sans cravate, avec des sandales aux pieds comme si je revenais du Sahara ou de la plage. Une fois n’est pas costume. Notre pays a tardivement accueilli et donc prolongé le mouvement Peace-and-Love ou Flower Power – toujours présent à mon char de balayeur – des années soixante et septante. Cette vague portant un monde de modes occidentales aujourd’hui disparues nous couvrait toujours de son influence au début des années huitante. Je mesure combien l’afflux d’argent, le retour aux conventions sociales portées vers le haut dont l’habillement est la significative vitrine ont fait actuellement évoluer le déroulement d’un jour de noces, paradoxalement boudées par un grand nombre de jeunes couples pour des raisons fiscales ou sociétales.
Acceptez-vous de prendre pour épouse me revient à l’oreille. Accepter d’abord, s’apprécier ensuite. Mieux vaut placer ainsi les verbes que dans l’ordre inverse. Je ne perçois pas la vie conjugale pareille à un capital unique et non renouvelable donné au moment des épousailles, et qu’il nous incomberait de conserver à tout prix pour ne pas le voir dangereusement diminuer. Nous n’avons de fait reçu qu’une petite graine à faire fructifier sur les années qui suivront, avec la surprise des contours du chemin que prend un croissant amour.
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Me voici donc jeune marié, plus jeune que la moyenne, précurseur surprise parmi les copains d’enfance du quartier qui m’avoueront plus tard que jamais ils n’avaient pensé à moi comme potentiel Primus inter pares paré à convoler. Je repense à ce désir de jeunesse étudiante qui me projetait dans le vaste monde, auréolé du titre de secrétaire d’ambassade. Ce désir aujourd’hui transformé m’amène à me laisser emporter plus loin encore par le souffle de la pantoufle et l’espoir d’enfants en guise de voyages. Devenu sédentaire volontaire avec la bague au doigt, je me retrouve en symbiose aux côtés d’une épouse que je découvre forte de féminité et d’autorité conjointe. Droite sans les tournures d’une virago, ordonnée sans complaisance, redoutablement sincère, issue de la tribu des francs au style cash décourageant mon jeu ondoyant de cache-cache, elle ne ment jamais. Même par omission, même au téléphone jugé indésirable par un mari qui la supplie d’annoncer son absence de la maison. Incapable de cynisme, harmonieusement silencieuse et causante, piquante comme budzon rochet*** par beau temps, chez qui Alain Proviste est poliment accueilli à table; lectrice assidue à moments perdus, elle sera par-dessus tout une mère exceptionnelle dont je découvrirai au fil des ans les multiples facettes.
Pris au vif par le vertige de ses abruptes vertus et qualités pratiques bibliquement nées de la torpeur de l’homme, je prends mes marques en partenaire de corps-accord par cette fondation d’entreprise appelée à s’agrandir. Alliance n’est pas alliage. Osmose n’est pas fusion. Un problème conjugal devient problème de conjugaison quand le normal «je» occupe toute la place. Si, par maldonne, le mariage rend la vue aux aveuglés, il nous aura permis d’y bâtir un projet plus solide qu’un château de cartes. Se caser puis se casser? Il y a des promesses faites qui n’y font même pas penser.
On dit que le mariage est à l’origine de la seule guerre où l’on dort avec l’ennemi. Conflit plus durable que la guerre de Trente Ans s’il fallait nous appliquer la maxime. Mes qualités de diplomate de salon jointes aux siennes déjà citées éviteront la plupart du temps la transformation d’une petite maison dans la prairie en champ de bataille. J’aurai toujours eu plus d’éclats de verre à ramasser durant mon travail que d’éclats de voix et de vaisselle à assumer de retour au bercail.
Plan septennal d’une femmille
«On vit, on meurt, on s’accroît tout de même.»
Nicolas Bouvier
La vie est faite pour la vie, mais je n’en attendais pas pareille abondance. Si l’on m’avait prédit en ce jour de noces innocentes que j’entamais sans retour une longue carrière de père sept fois béni et obéré, il eût alors mieux valu saisir cette prophétie après le rituel des consentements, où mon «oui» sans calcul n’avait pas conçu si ample plan. Jamais auparavant je ne m’étais revendiqué procréationniste. Potentiel géniteur à desseins flous, je pensais comme la plupart de mes congénères occidentaux fonder une famille dans le cadre d’un projet modérément progressif, pareille à celle au milieu de laquelle j’avais moi-même évolué étant enfant.
S’il faut chercher une responsabilité initiale et initiatique à la détonation répétée de ce baby-boom de petite échelle, j’aime à répéter que ce fut d’un commun accord, où mon épouse était plus d’accord que moi, littéralement pour, alors que je n’étais fondamentalement pas contre. Elle avait de la suite dans son idée, une réflexion d’avance comme l’ont celles et ceux qui sont d’abord physiquement concernés par la maturation d’une aventure quelle qu’elle soit.
Pour en venir à la raison numérique de sept couffins ni plus ni moins, celle-ci ne se justifie en rien par un coup d’arrêt sur chiffre parfait ou au recours à de kabbalistiques auspices. L’amorce des quarante ans de mon épouse, précédés d’un diabète de grossesse, suivis d’une phlébite et d’un zeste de sagesse auront opposé une fin de non-recevoir à un nouveau petit plus en utérus. Le nombre premier de sept constitue donc une preuve relative de la fertilité moyenne d’un couple qui aura tôt envisagé la fécondité sans obstacles ou termes autres que naturels. Situé juste au-dessus de la note scolaire helvétique maximale, il nous aura octroyé un sentiment de supériorité tout au plus arithmétique.
Il est temps de présenter l’avant-première de l’expo familiale. Quatorze ans séparent l’avènement attendu de l’aîné du cadeau du cadet. Tous se succèdent à espace égal, sans s’offrir le luxe d’un Castor suivi d’un Pollux, ou d’un petit dernier hors-série. Traits communs: un air celtique d’yeux clairs, de taches de rousseur et d’un panel de cheveux châtains chapeautés par un goût prononcé de l’effort sportif. Jean-Baptiste, Gabriel, Marie, Anne-Emmanuelle qui s’épelle ou s’appelle Nana, David, Salomé et Nicolas forment les prénoms angulaires de cet heptagone biblique sans exception, symbolisant une unité organique et témoignant de notre lien conjugal à ce Livre venu du Proche-Orient. Le quatuor des garçons ouvre le bal et ferme la marche. La coterie des filles, rapprochées et pas qu’en années est le ciment des Simonet. Respect mutuel du triangle face au carré, pas de boxe-sœur par des frères qui se méfient.
L’aîné, éveillé, organisé, est une logique et rapide locomotive de fratrie, probablement à force d’en avoir vu passer étant petit sur les quais de gare, sa résidence secondaire partagée avec celui qui suit, non moins perspicace et bon camarade, qui croyait voir le ciel bleu par la seule couleur de ses yeux.
Il y a ensuite la très sage et appliquée, aux oreilles de laquelle même une légère hausse de ton n’a jamais résonné, calme comme une trêve de guerre qui s’annoncera bientôt avec la venue d’une effrontée précoce, prompte à saisir les ambiances et qui n’attend pas l’âge des paliers du langage pour me lancer à peine levée un réactif Ta gueule, gros con!
Un solitaire littéralement ingénu lui succède, cultivant sa différence et maîtrisant l’art de demander avec insistance l’impossible le plus vite possible. Suivi de la pitchoune, dont on remarque vite qu’elle n’a pas été bercée trop près du mur, tacite observatrice qui pose ensuite des questions d’adulte alors qu’elle sait tout juste parler.
Jusque-là, le nombre empêche l’éclosion d’un enfant-roi tout en autorisant l’installation de princes et de princesses de sang et de rang identiques. Reste le statut particulier et millénaire du benjamin dont la position de chintion**** sans viennent-ensuite devient posture, dépendant de son héroïne de maman, par ailleurs fort attachée à ce lien qu’elle sait dernier.
Mais j’anticipe sur le principe qui aura permis l’élargissement harmonieux de notre vie à deux. Dès le début et en totale coordination, nous nous sommes distribué missions et tâches sans jamais plus y revenir d’hésitation: l’un ramènera l’argent du ménage à la sueur de son front et la couleur orange de son pantalon, l’autre gérera et l’argent et le ménage. Tout comme moi titulaire d’une formation commerciale, mon épouse aurait pu continuer à occuper à temps partiel la fonction de secrétaire comptable qu’elle avait toujours fort prisée. Tout comme moi d’ailleurs, elle choisira d’y renoncer.
Une femme ayant le choix entre un emploi à l’extérieur et le ménage est folle à lier si elle ne se jette pas sur l’emploi, déclare sans blague et ambages l’humoriste américain Groucho Marx (1890-1977), sans pour autant la perturber. Se destiner au rôle d’housewife au long cours n’aura pas été pour elle l’espérance d’un rêve de petite fille ou alors l’abnégation d’une femme soumise s’effaçant devant les ambitions professionnelles d’un mari, et pour cause. Maman de jour et de nuit, elle endossera le rôle par la décision réfléchie de prendre pour sien l’emploi du temps de ses enfants.
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Peu nombreuses en notre pays sont celles qui revêtent le tablier de ce sacerdoce cumulant les professions de femme de ménage, fille au pair, éducatrice de la petite enfance, infirmière-veilleuse, animatrice, cuisinière-pâtissière, blanchisseuse, coiffeuse, couturière, gouvernante, comptable, taxi. Soit Samy Naceri, Mary Poppins, Madame Doubtfire, Cendrillon, Conchita – diminutif de Conception – et la mère Denis en une seule vedette pour confectionner et offrir les Cadeaux que chantait Marie Laforêt. Ces héroïnes de buanderie et de cuisine, au ressenti non sali de tâches domestiques n’inspirent néanmoins pas la plupart des mères qui apprécient un travail extérieur avec l’autonomie temporelle et financière qu’il procure. Une amie se trouvant dans la même situation que mon épouse considérait cet entretien de maisonnée indigne du titre de métier parce qu’il ne rapportait pas d’argent et la contraignait à vivre en être relatif, dépendant de son mari. Femme au foyer n’est pas femme de. Ce choix ne la résume pas, mais l’accomplit. Nous avons aussi toujours pensé que mon salaire d’homme de ménage en plein air incluait le sien. Deux pleins-temps pour une seule rémunération d’ouvrier non qualifié, nous en reparlerons.
En attendant, la maîtresse de maison ne ménage pas sa peine. Oblative éprise de précision avec l’œil à tout, immanente, congruente, elle est impérieuse face à l’impéritie en véritable jumelle de la poupée de Polnareff. Madrée fée du logis munie d’une férule en guise de baguette, elle gouverne à l’interne un époux qui ne se tourne pas les pouces et file doux sans mauvais coton. Elle aimerait pourtant le voir davantage encore invoquer Saint Vestir et exercer une virile fermeté envers les turbulents dès son retour du travail. Même si ce dernier le rapproche de sa moitié par une mise en cloques régulièrement manifestée, il ne peut empêcher l’antagonisme séculaire du géniteur spectateur de ses œuvres et homme sweet home contre mèremptoire. Car elle veut un tendre mais pas un mou, avec une autorité naturelle excepté sur elle, maire de sa communauté secondée d’un vice-syndic pas toujours aux ordres et adepte des voies obliques.
Aurait-il alors du moins l’obligeance de montrer l’exemple? Je ne ferme ni porte ni placard? Par esprit d’ouverture. N’éteins pas la lumière lorsque je quitte une pièce? Parce que je réfléchis. Oublie d’enlever mes souliers à l’entrée? Ça marche! Sans plaisanter, j’ai tout de même une fois joué sa partition sans fausse note lorsqu’elle est partie durant deux semaines en pèlerine romaine, laissant à ma garde esseulée notre aîné de neuf mois et une longue liste de corvées ménagères à discrétion.
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Fini, ton règne!
