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Luc et Jeanne, brillants et riches trentenaires, décident de quitter une vie très agréable à Paris pour s’installer dans un manoir en Province. Ils aspirent à une vie plus simple et plus authentique avec leurs enfants. Ils posent ainsi leurs valises dans un petit village à 2h30 de Paris : Chaumont-les-Sonnettes.
Seulement voilà, ils laissent derrière eux une bande d’amis inséparables rencontrés sur les bancs de la fac : Caroline et John, Sophie et Thierry. John est Américain et médecin comme Luc. Caroline n’a pas besoin de travailler. Sophie travaille dans la même société de téléphonie depuis quinze ans et Thierry est un intermittent du spectacle essayant de percer dans la musique. Ils mènent une vie bien plus modeste que les deux autres couples.
Le jour de sa fête de départ, Luc reçoit une lettre qui va déséquilibrer leur belle amitié et fragiliser les relations de couple.
Entre secrets, révélations et jalousie, on découvre les chemins de vie de ces six personnages aux origines sociales et culturelles très différentes. Les mondes de la famille, de l’amitié, de l’amour et des traditions se percutent tour à tour pour faire face à des questionnements, des doutes et des choix si proches de nos réalités, montrant que nous avons tous en nous une part d’ombre et que la vie peut parfois avoir un goût de bonbon acidulé.
À PROPOS DE L'AUTEURE
Julie Altinoglu est une romancière née en 1977 en région parisienne de parents d’origine arménienne. Après des études et une carrière dans le marketing et la communication, elle publie en 2020 son premier roman Libre, faisant écho à ses origines. Son deuxième roman, Un goût de bonbon acidulé, sort la même année.
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Seitenzahl: 232
Veröffentlichungsjahr: 2020
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Julie Altinoglu
Un goût de bonbon acidulé
Du même auteur
– Libre, roman
5 Sens Editions, 2020
Vivre est la chose la plus rare. La plupart des gens se contentent d’exister.
Tout le monde peut sympathiser avec les malheurs de ses amis. Il faut une nature vraiment exceptionnelle pour sympathiser avec leur succès.
Oscar Wilde
À mes filles Tina et Clara. Puissiez-vous être toujours heureuses en amour comme en amitié.
À Julien
Confidences
Chers lecteurs, chères lectrices,
Chaque livre a son histoire et sa raison d’être.
J’ai écrit ce livre pendant le confinement, durant les mois de mars et avril 2020. Je l’ai écrit très vite, comme s’il y avait urgence à le faire alors que mon premier roman venait tout juste de voir le jour. J’ai trouvé du temps dans ma vie déjà bien remplie, comme j’en trouve toujours lorsque j’en ai besoin. Il me fallait une porte de sortie pour supporter le climat anxiogène dans lequel nous étions tous plongés. Les personnages de ce livre que vous tenez entre les mains m’ont accompagnée durant des semaines et ont occupé tout mon esprit, jusqu’à ce que je le termine et lâche enfin prise.
Lorsque je suis en phase d’écriture, je vis avec les personnages que j’ai créés, je mange avec eux, je dors avec eux, je respire avec eux. Ils font partie de moi, ce sont mes amis, des parents, et je suis absente aux autres. Je suis là sans être là. Je suis dans une bulle de protection. Je me demande ce qui va leur arriver alors que je suis précisément celle qui bâtit leur histoire. Aussi, pendant que chacun s’interrogeait sur son avenir et celui du monde entier, moi je décidais de la vie de Luc, Jeanne, Caroline, John, Thierry, Sophie et les autres.
J’ai écrit un livre dans lequel les acteurs ont envie de changement, de prendre leur vie en main et vont au bout des choses. Au bout de leur recherche, au bout d’eux-mêmes, au bout de leurs choix. Un livre dans lequel les personnages ne veulent plus accepter de vivre à moitié. Alors, les amitiés vont et viennent. Les amours aussi. Mais c’est la vie. Certaines personnes ont peur du pire. Bien souvent, c’est mieux.
Soyez bien à l’écoute de vous-même.
Bonne lecture !
Julie Altinoglu
Chapitre 1
Aujourd’hui.
Lucie vivait dans une petite ville de Province avec ses parents, sa petite sœur Lola et son chien Jojo, un fidèle Saint-Bernard qui la suivait partout. Elle était joyeuse, pétillante et toujours partante pour de nouvelles aventures. À neuf ans, elle était en CM2 à l’école élémentaire des Pommiers. C’était une très bonne élève, parfois tête en l’air, souvent rêveuse, mais qui savait faire preuve de discipline quand il le fallait. Il valait mieux, la Directrice Madame Simon était plutôt sévère. Il faut dire que cela faisait trente ans qu’elle menait à la baguette les jeunes filles de son école. On la surnommait Madame Saumon car elle avait la rosacée, un complexe qu’elle compensait par une grande autorité. Elle était parfois attendrie par ses élèves mais elle se ressaisissait immédiatement pour reprendre une figure austère.
Lucie s’habillait en uniforme à l’école : une jupe bleu marine, un chemisier blanc, des socquettes blanches et des ballerines. Elle avait les cheveux châtains, de grands yeux marron et portait souvent des couettes qui se décoiffaient rapidement au cours de la journée. Dès qu’elle rentrait chez elle, elle balançait tout sur son lit et enfilait une salopette, été comme hiver. Elle se baladait presque tout le temps pieds nus au grand désespoir de sa mère.
Elle vivait dans un vieux manoir qui avait appartenu à une famille aristocrate française. Le lieu était chargé d’Histoire et regorgeait de coins mystérieux : des passages secrets, des trappes, des coffres cachés derrière des tableaux et un grenier où elle n’osait jamais aller. Le manoir abandonné avait été acheté pour une bouchée de pain et la famille de Lucie l’avait rénové en prenant soin de conserver son âme et quelques objets : une grande horloge, des tapisseries, un tapis d’Orient. Le grenier avait été laissé intact. Sur son terrain de douze hectares, Lucie vivait au milieu des chevaux, d’un poulailler et de quelques canards dans l’étang qui bordait le manoir.
Luc, son père, était l’unique médecin du village. Après une brillante carrière de chirurgien, il avait décidé de quitter Paris pour rejoindre ce bourg par amour pour sa femme. Luc mesurait près d’un mètre quatre-vingt-dix, avait les cheveux châtains comme sa fille et les tempes grisonnantes bien qu’il n’ait pas encore quarante ans. Il imposait, par son charisme et sa prestance, le respect et l’écoute. Il était très cultivé, lisait beaucoup. Il s’intéressait à la médecine bien sûr, mais aussi à la littérature, la peinture, la musique classique, l’art en général, et puis à la politique et à l’économie.
Jeanne était au contraire une femme plutôt svelte, pas très grande, brune aux cheveux carrés, avec une apparence plutôt stricte. C’était une femme ambitieuse qui menait sa carrière avec beaucoup de détermination. Elle avait bon cœur même si son apparence un peu froide ne le laissait pas présager. Elle était Directrice générale d’une grande marque de cosmétiques. Elle avait créé en parallèle de son activité professionnelle un cercle de femmes dirigeantes engagées : Elles Nature. Parmi ses sujets de prédilection, il y avait avant tout le respect de l’environnement : préserver la nature, protéger les petits producteurs, favoriser les circuits courts, aider l’agriculture française et privilégier la fabrication Made in France. Elle travaillait dans une entreprise de cosmétiques en phase avec sa philosophie de vie, qui n’utilisait que des produits végétaux et naturels et ne faisait aucun test sur les animaux.
Et pourtant, elle avait réussi à convaincre son mari de quitter Paris. Elle ne supportait plus le rythme frénétique de la capitale : trop de stress, trop de bruit et de dangers pour ses enfants. Elle avait désormais en horreur l’odeur des pots d’échappement, la pollution, les embouteillages, le bruit incessant, le métro bondé, les scooters se faufilant entre les voitures, les vélos roulant à contresens, la saleté, les quais de Seine et leur odeur d’urine… tout ça c’était trop !
Luc et Jeanne menaient pourtant une belle vie à Paris : un appartement haussmannien décoré avec soin de cent soixante-dix mètres carrés dans le huitième arrondissement avec vue sur la Tour Eiffel, les meilleures écoles pour leurs enfants, une vie sociale bien remplie, des dîners d’affaires pour elle, des colloques de chirurgiens pour lui, et quelques amis proches sur qui compter, parmi lesquels deux couples d’amis rencontrés sur les bancs de la fac. Il y avait tout d’abord Sophie, qui avait étudié en école de commerce avec Jeanne et s’était mariée avec Thierry. Et il y avait John, un Américain venu faire ses études de médecine en France. Il y avait rencontré Luc. Il s’était spécialisé en gastro-entérologie et était finalement resté en France pour celle qui allait devenir sa femme : Caroline. Ils partaient très souvent en vacances tous les six et refaisaient le monde autour d’un bon verre de vin.
Pourtant, Luc et Jeanne avaient décidé de quitter cette vie bien remplie que d’autres pourraient qualifier de trépidante, déséquilibrant leur belle amitié et changeant toutes leurs habitudes. Ils aspiraient à une vie plus simple, plus modeste, plus tranquille, moins dans les apparences et surtout avec la volonté de nouer des relations plus authentiques avec leurs enfants. Et finalement, Chaumont-les-Sonnettes n’était qu’à deux heures trente de Paris.
Chapitre 2
Lucie et sa petite sœur Lola se sont très vite habituées à cette nouvelle vie : elles se sont fait de nouvelles amies et sont rapidement devenues autonomes et débrouillardes. Elles allaient à l’école seules à vélo, jouaient des heures dans le jardin sous l’œil amusé de leur maman, la plupart du temps avec leur chien Jojo, mangeaient les fruits sur les arbres, apprenaient à monter à cheval ou à faire de la confiture. Les voir si heureuses et épanouies confortait Jeanne dans le choix de vie qu’ils avaient fait.
Au moment du déménagement, Lucie avait dix ans et Lola quatre ans. Elle était en moyenne section de maternelle, un âge où le changement d’école et l’éloignement des amis n’ont en général que peu de répercussions, l’important étant d’être avec sa famille. Lola était très chou, blondinette on se demande bien pourquoi, joyeuse et pleine de vie comme sa grande sœur.
Lucie s’était également très bien acclimatée. Elle avait gardé le contact avec ses copines, les appelait régulièrement et avait déjà reçu sa meilleure amie pendant les vacances. De plus, elle aimait particulièrement son environnement, les animaux et la nature.
Luc et Jeanne avaient adopté Jojo en arrivant à Chaumont-les-Sonnettes pour protéger le Manoir et aussi pour tenir compagnie à leurs enfants. Comme tout Saint-Bernard qui se respecte, il était doux avec les enfants et protecteur. Lucie passait des heures à essayer de le dresser et à l’éduquer. Elle voulait lui apprendre de nombreux tours. Lola aurait eu un peu plus tendance à essayer de lui tirer la queue ou à l’utiliser comme un cheval à bascule.
Jeanne ne reprit pas tout de suite son activité professionnelle, elle avait besoin de souffler, de se poser. Elle avait juste gardé un pied dans son association qu’elle pouvait gérer à distance en alimentant le site Internet de nouvelles lois ou réglementations concernant l’agriculture. Elle communiquait sur les petites victoires qu’elle obtenait en lançant des pétitions en ligne ou sur de plus grosses avancées obtenues grâce à des lobbys plus puissants.
Grâce à son expérience comme chirurgien, Luc était sollicité pour à peu près tout, pour de la médecine générale mais aussi des urgences ou encore pour des accouchements. Il travaillait parfois sept jours sur sept et ne refusait jamais un patient, l’hôpital le plus proche étant à quarante-cinq minutes en voiture. C’était une aubaine pour les habitants de Chaumont-les-Sonnettes d’avoir accueilli un médecin si expérimenté. Il avait succédé au Docteur Simon qui avait exercé quarante-cinq ans dans ce village avant de se décider à prendre sa retraite. Il était très apprécié de tous. Pour autant, Luc fut accueilli avec beaucoup de respect et de joie, la place étant restée vacante de nombreux mois avant son arrivée, obligeant les habitants à se rendre à plusieurs kilomètres de chez eux pour bénéficier d’une consultation. Sans compter le long délai d’attente.
Jeanne n’était pas retournée à Paris depuis deux ans, elle préférait recevoir sa famille et ses amis dans le Manoir des Oliviers. Il y avait de nombreuses dépendances pouvant accueillir jusqu’à une quinzaine de personnes. Les étés et les vacances scolaires étaient très festifs.
Luc, quant à lui, ressentait un peu plus le manque de la vie parisienne. Il continuait à aller à Paris une à deux fois par mois pour se tenir informé des nouvelles technologies en matière de chirurgie vasculaire, sa spécialité. Il s’y rendait aussi pour des conférences, parfois comme intervenant, plus souvent comme spectateur, ou simplement pour dîner avec des amis autour d’une bonne table. Le couple avait l’habitude d’aller à l’opéra, au théâtre ou de voir des expositions. Tout cela n’existait plus dans sa nouvelle vie.
Une semaine avant leur départ pour la Province, ils organisèrent une fête chez eux et Sophie, l’amie de Jeanne, lui remit discrètement une lettre :
« Luc, j’appréhendais ce moment depuis longtemps. Ce moment où tu t’éloignerais de moi. Ce moment où je serais obligée de te dévoiler mes sentiments par peur de te perdre. J’ai passé des soirées entières à te regarder, à t’observer, à essayer d’interpréter le moindre de tes regards, à analyser chacun de tes mots dans l’espoir d’y lire un message… J’avais l’impression que chacun de mes gestes trahissait mes émotions, qu’on pouvait lire en moi comme dans un livre ouvert. J’ai passé des heures à écouter les confidences de Jeanne, me raconter vos problèmes de couple, son mal-être, son envie de changement dans l’espoir de vous retrouver. À force d’entrer dans votre intimité, votre couple a fini par m’obséder. Je me disais que Jeanne ne mesurait pas la chance qu’elle avait d’avoir un homme comme toi à ses côtés, un homme rassurant, brillant, ambitieux. Et je m’imaginais à sa place. La vision de votre couple m’est devenue presque insupportable, le couple que tout le monde imagine parfait et qui pourtant, comme tous les autres, a ses failles. As-tu seulement remarqué que je m’éloignais ? Ne dis rien. Il n’y a rien à faire, rien à dire. Sois heureux Luc. Vraiment. Sophie. »
Luc n’avait jamais parlé de cette lettre à Jeanne. Il n’avait pas non plus abordé le sujet avec Sophie. Il avait fait comme si elle n’avait jamais existé et l’avait jetée. Thierry avait remarqué que Sophie était taciturne et distante mais il le mettait sur le compte de sa perte d’emploi. La société de téléphonie dans laquelle elle travaillait avait licencié une dizaine de personnes et elle faisait malheureusement partie du lot. Les postes en communication avaient été les premiers menacés, des coupes nettes ayant été effectuées dans les budgets marketing. À trente-huit ans, malgré une bonne formation et une carrière plus qu’honorable au sein de la même société, elle s’inquiétait pour la suite. Les jeunes diplômés lui faisaient de l’ombre : plus souples, moins chers, plus motivés, plus mobiles, prenant plus de risque, maîtrisant plusieurs langues, ayant travaillé à l’étranger et possédant une parfaite connaissance des nouvelles technologies et des réseaux sociaux. De quoi douter de ses compétences et de sa capacité à retrouver rapidement un emploi, mais Sophie s’accrochait. Elle aurait pu bénéficier du réseau de Jeanne mais compte tenu de la déclaration qu’elle avait faite à Luc, il lui paraissait complètement déplacé de lui faire une telle demande. Elle n’oserait même plus la regarder en face.
Comment une si belle amitié de quinze ans avait-elle pu basculer ? Ne s’étaient-elles pas promis « à la vie, à la mort » sur les bancs de l’école ? Ne s’étaient-elles pas promis de se dire toujours la vérité, d’être honnête l’une envers l’autre et que jamais aucun homme ne les séparerait ? Comment avait-elle pu tomber amoureuse du mari de sa meilleure amie ? Pourquoi elle ? Et pourquoi n’arrivait-elle pas à contenir cet amour ? Pourquoi avait-elle eu besoin de le révéler à Luc ? Pourquoi cet amour devenait-il plus grand et plus fort que l’amitié qu’elle éprouvait pour Jeanne ? Comment en était-elle arrivée à la jalouser et à l’envier ? Comment pouvait-elle briser une si belle famille ? Et Thierry dans tout ça ? Pensait-elle à lui ? Pensait-elle au mal que ça lui ferait de découvrir que son cœur est ailleurs ? Comment allait-elle se sortir de cette situation ? En sortirait-elle indemne ?
Depuis le départ de Jeanne et Luc, Sophie ne dormait presque plus. Elle passait ses jours et ses nuits à réfléchir, à tourner le problème dans tous les sens, à chercher une issue. Elle ne savait pas quoi faire : devait-elle en parler à son mari ? À Jeanne ? Pourquoi prendrait-elle le risque de tout gâcher alors que Luc ne s’était même pas prononcé, qu’il n’avait manifesté aucune réaction à la suite de cette lettre ?
Elle n’était plus que l’ombre d’elle-même. Elle ne mangeait plus, ne sortait plus, ne souriait plus. Elle se dégoûtait. Se méprisait. Elle s’en voulait de ressentir de tels sentiments. Et Thierry… elle ne savait même plus ce qu’elle ressentait pour lui : les fécondations in vitro à répétition les avaient usés. Six ans, six longues années à essayer d’avoir un enfant. En vain. Le romantisme et les rendez-vous amoureux avaient laissé, pour elle, la place aux traitements hormonaux, aux échographies vaginales, aux seringues et pour lui, à la masturbation dans une salle d’attente devant des magazines et vidéos pornographiques. Six longues années. Six longues années à parler fécondation, à dissocier sexe et amour. Pas une fois l’embryon n’avait pris. Ils avaient fini par renoncer, leur couple était usé. Difficile pour Sophie d’abandonner son désir de maternité et compliqué pour tous les deux de communiquer sur le sujet, chacun restant avec ses souffrances et sa colère.
Pourtant, elle l’avait tant aimé son Thierry. Il était complètement son opposé. Il lui apportait un petit grain de folie et surtout, il lui avait toujours permis de relativiser les choses. Il prenait la vie comme elle se présentait, avec beaucoup de philosophie. Quand elle l’a rencontré, elle était étudiante en école de commerce. C’était le 21 juin 1999, le jour de la fête de la musique. Elle était venue boire un verre dans ce bar avec Jeanne et d’autres amis qu’elles ont depuis perdus de vue. Il portait sobrement un jean bleu délavé, un t-shirt blanc et des baskets blanches. C’était le style de mecs qui, même en s’habillant le plus simplement du monde, paraissait supercool juste par son attitude. Il avait des cheveux bruns ondulés, peu coiffés. Il mesurait un mètre quatre-vingts environ. Il reprenait des tubes des Beatles, d’Elton John, de Police… des chansons pop et parfois un peu plus rock. Sophie était obnubilée par lui, elle avait passé la soirée à le fixer.
Quand, à la fin de la première partie de soirée, il était venu lui parler, elle n’en croyait pas ses yeux. Elle qui avait une apparence beaucoup plus classique et plus sage que lui, se demandait comment elle avait pu taper dans l’œil de ce jeune homme. Elle n’était pas particulièrement belle. Elle avait un physique très banal, les cheveux châtains longs qu’elle gardait toujours détachés, les yeux marron. Elle ne savait pas vraiment se mettre en valeur à l’époque : elle ne se maquillait jamais, ne portait pas de jupe. Elle n’avait pas conscience de son potentiel de séduction qui allait se révéler par la suite. Et pourtant, c’est bien à elle qu’il venait parler :
– Bonjour, moi c’est Tim. Je t’ai vue chanter toute la soirée, tu aimes ce répertoire on dirait ?
Sophie rougit, elle avait un peu honte. Elle n’avait pas remarqué qu’il l’observait, il y avait tellement de monde dans ce bar.
– Tim ? C’est original… tu es anglais ?
– Non pas du tout. En fait c’est Thierry mais tout le monde m’appelle Tim. Je n’aime pas mon prénom, je trouve qu’il fait trop sérieux et ne reflète pas du tout ma personnalité. Alors j’ai choisi Tim.
– Et pourquoi Tim ?
– Parce que j’aime bien l’univers de Tim Burton et que je voulais quand même garder quelques lettres en commun avec mon prénom.
Sophie se tut d’un coup. Elle avait peur de passer pour une fille chiante. Elle trouvait qu’elle posait des questions trop sérieuses qui ne plairaient sûrement pas à ce genre de mec.
– Et toi ? reprit Tim.
– Moi quoi ? répondit Sophie.
– Ben je ne connais pas ton prénom…
– Ah… moi c’est Sophie, reprit-elle, un peu embarrassée.
– Enchanté Sophie, sourit-il – Un de ces sourires qui vous font sentir unique. Je te laisse, je retourne au concert.
Et il se remit à la guitare-voix en reprenant « Hey Jude » des Beatles. Sophie avait l’impression d’être seule au monde et qu’il ne chantait que pour elle.
À la fin de la soirée, Sophie accompagna Jeanne aux toilettes. En revenant, elle chercha Thierry du regard mais impossible de le trouver parmi la foule. Déçue, elle dut se résoudre à partir sans le revoir. En effet, toujours étudiante à ce moment-là, elle n’avait que la permission de minuit.
Si elle ne respectait pas l’horaire imposé par ses parents, elle risquait d’être privée de sortie pendant un mois, et elle n’en avait pas du tout envie. Elle avait vingt-deux ans et peu d’expérience amoureuse.
Thierry de son côté avait eu une enfance heureuse en Bretagne, à Rennes plus exactement. Il avait grandi dans un milieu modeste auprès d’une famille aimante. Mais il avait un seul rêve : vivre de la musique et quel qu’en soit le prix. Il squattait ainsi l’appartement de copains rencontrés dans des bars où il avait l’habitude de jouer pour gagner un peu d’argent. Il lui arrivait aussi de faire la manche dans le métro, toujours sa guitare à la main. Quand il rencontra Sophie, il était à Paris depuis quelques mois seulement. Il était plein d’espoir quant à l’avenir. Il est vrai qu’il était doué et avait un joli grain de voix. Mais il n’était pas très persévérant, ne courait pas après l’argent et il lui manquait un brin de culot.
Les jours suivants, Sophie n’arrivait pas à se concentrer. Il lui restait pourtant encore quelques écrits, il fallait les réussir. Elle avait travaillé sérieusement toute l’année, s’était enfermée depuis le début du mois de mai pour réviser, ce n’était pas le moment de flancher. La seule autorisation de sortie qu’elle avait eue était la fête de la musique. Sophie n’était pas particulièrement brillante mais elle était bosseuse et disciplinée. Il lui restait quelques matières seulement. Et ensuite, c’était les vacances ! Elle passerait d’abord un mois dans la maison familiale à Cabourg puis rentrerait à Paris pour travailler. Elle avait trouvé un job d’été grâce à sa mère : hôtesse d’accueil dans une banque. Elle devrait, entre autres, conseiller les clients sur les différentes cartes bancaires existantes, les orienter si nécessaire pour les retraits d’argent ou les remises de chèques par exemple. Puis, ce serait de nouveau la rentrée pour sa dernière année et être enfin diplômée.
Cette année-là, Sophie avait invité pour la première fois Jeanne à venir passer une semaine de vacances chez ses parents. C’est à partir de ce moment-là qu’elles étaient vraiment devenues amies. Sophie ne parlait que de Thierry. Elles échafaudaient des plans pour le retrouver. À l’époque, il n’y avait pas de réseaux sociaux pour faciliter la recherche. Parmi les idées les plus farfelues, il y avait celle de passer ses journées et ses soirées au café où ils s’étaient rencontrés la première fois ou à y travailler comme serveuse au cas où il aurait lui aussi l’idée de la retrouver. Elle choisit finalement cette dernière option. Cela tombait bien, ils avaient besoin de renfort durant l’été pour compléter les effectifs. Le plus dur fut de l’annoncer à sa mère. Autant dire que sa réaction fut sans appel.
« Je te trouve un travail intéressant dans l’une des meilleures banques pour te permettre d’entrer plus facilement dans cette société l’année prochaine pour ton stage de fin d’études et toi, toi… tu préfères travailler dans un bar comme une vulgaire serveuse ? Écoute-moi bien Sophie, il est hors de question que tu y travailles en soirée. Ton père et moi y sommes totalement opposés. Franchement, je ne te comprends pas… pourquoi ce choix ? Où est passée ma petite fille sage ? Mon petit bébé d’amour ? »
Sophie ne répondait rien. Comment dire à sa mère à qui elle ne s’était jamais opposée, qu’elle était tombée amoureuse en un regard d’un jeune homme dont elle ne connaissait que le prénom et qui, de toute évidence, était aux antipodes de ce que ses parents avaient imaginé pour elle ? Comment dire qu’elle préférait décevoir ses parents plutôt que de ne jamais revoir Tim ?
« Alors Sophie ? J’attends une réponse… » reprit sa mère, en montrant des signes d’impatience.
Sophie avait toujours été rabaissée par une mère « castratrice ». Elle était tyrannique, avait l’habitude de décider de tout concernant sa fille. Elle ne lui donnait pas le droit à la parole lorsqu’elle était enfant et restait complètement fermée à la discussion. Elle lui faisait souvent du chantage affectif et était très critique vis-à-vis de sa fille, la dénigrant ou la ridiculisant constamment. Son père était quant à lui très autoritaire et strict, mais moins toxique que sa mère. C’est dire comme il fut difficile pour Sophie de répondre. Après une immense inspiration et n’écoutant que son courage, Sophie balbutia un J’ai rencontré quelqu’un maman.
– Pardon Sophie ?
– Tu as très bien entendu maman. J’ai rencontré quelqu’un ! dit-elle un peu plus fort.
Après quelques instants de silence comme pour se remettre de ses émotions, Martine poursuivit la conversation :
– Tu peux m’en dire un peu plus, s’il te plaît ? Comment s’appelle-t-il ? Que fait-il dans la vie ? Où l’as-tu rencontré ? Depuis quand ? Pourquoi ne m’as-tu rien dit ?
– Je l’ai rencontré dans le bar dont je te parle et je me dis qu’en y travaillant, je le retrouverai peut-être…
– Quelle sottise ! On ne rencontre pas quelqu’un au coin d’une rue. Si tu cherches déjà un mari bien que tu n’aies pas encore fini tes études, nous avons énormément de connaissances parmi lesquelles de très bons partis que nous pouvons te présenter. Nous souhaitions attendre la fin de tes études mais puisque tu sembles si pressée de te mettre en ménage…
– Je ne suis pas pressée maman, j’ai juste rencontré quelqu’un qui me plaît et que je souhaite retrouver. J’ai ressenti quelque chose pour la première fois. Pour la première fois maman ! Je ne pouvais pas détacher mon regard, je me sentais comme aimantée.
– Eh bien… ! Ce n’est pas pour autant que tu dois renoncer au stage que je te propose. Tu ne peux pas annuler un poste à la dernière minute alors que tu t’es engagée et que tout le monde compte sur ta présence. Ce n’est pas comme ça dans le monde de l’entreprise. Si tu ne te présentes pas, tu n’auras plus aucune chance d’intégrer cette société. De plus, cela me met dans une situation très embarrassante vis-à-vis de la Direction et de mes collègues. Tu souhaites donc que je sois ridiculisée auprès de mon service, moi qui ai toujours tout fait pour toi ? C’est comme ça que tu nous remercies ton père et moi de te payer les meilleures études et de t’avoir offert la meilleure éducation ?
– Ce n’est pas ça maman, tu ne comprends pas… Je souhaite revoir Tim plus que tout.
– Tim ? Encore un tombeur ! C’est l’effet que font ces types sur les jeunes filles comme toi ! Tu n’es pas comme ça Sophie. Tu trouveras l’homme qu’il te faut parmi nos relations. Tu pourras choisir celui qui te convient. Je pense d’ailleurs à Jean qui prépare l’école du barreau, il est promis à une belle carrière d’avocat, il est fait pour toi. Il joue au golf tous les week-ends avec son père et est un chasseur émérite. Il chasse régulièrement en Bourgogne autour de leur maison familiale. D’ailleurs, je voulais t’en parler, nous y sommes invités le week-end prochain.
– Je n’irai pas maman… répondit Sophie d’un air désolé.
– Pourquoi donc ma fille ? Nous allons passer un bon week-end en famille. Il y aura aussi les Trébois avec leur fille Anne-Marie, elle a ton âge. Tu la connais, elle venait à l’église le dimanche quand tu étais petite. Tu te souviens ? Vous aviez sept ou huit ans. Ils ont ensuite déménagé en Martinique pour la carrière de son père et sont revenus en métropole l’année dernière. Nous les revoyons de temps à autre. Nous avons pensé que tu serais plus à l’aise à l’idée de ne pas te retrouver seule avec Jean. Anne-Marie a trouvé un très bon parti elle : un homme plus âgé qui travaille dans la finance, ils vont se fiancer cet été, et nous serons invités au mariage l’année prochaine.
– Je ne veux pas avoir la même vie que toi maman. Les temps ont changé… je veux rencontrer quelqu’un qui fasse battre mon cœur. Et je ne veux pas travailler trente ans dans la même entreprise au même poste parce que « on sait ce qu’on perd mais on ne sait pas ce qu’on va trouver ». Moi je veux choisir, prendre des risques et vivre intensément. J’en ai marre de passer mes étés à Cabourg depuis ma naissance, d’aller tous les dimanches à l’église puis de manger chez grand-mère et enfin d’aller au golf avec papa ou de faire de l’équitation dans le bois de Boulogne. Je veux rencontrer des gens différents de moi, je veux voyager, découvrir le monde, côtoyer des cultures différentes de la mienne. Je ne veux pas avoir cinq enfants parce que le pape ne cautionne pas le préservatif.
Martine feint de faire un malaise.
– Attendons que ton père rentre, nous allons en parler avec lui ce soir.
– Inutile maman, ma décision est prise. Pour une fois, j’ai décidé de décider. Et j’ai décidé de ne pas céder à votre chantage affectif. Il s’agit de ma vie. Je travaillerai donc dans ce bar durant le mois d’août et je retrouverai Tim, j’en suis convaincue. Je ne ferai pas mon stage à la BNP. Je viendrai avec vous à Cabourg mais pas en Bourgogne. Je choisirai mon mari seule. Et peut-être même que je ne me marierai pas. Peut-être même que je n’aurai pas d’enfants… C’est moi qui déciderai.
