Un jour, le lac - Yves Couraud - E-Book

Un jour, le lac E-Book

Yves Couraud

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Beschreibung

"Voyager, étymologiquement, c'est parcourir le chemin. En prenant le temps de son temps, sans chercher à arriver vite, voire même sans chercher à arriver. Le but de mon voyage est là. Présent avec moi-même, goûtant chaque minute de ce temps qui passe en douceur." C'était sans compter sur la fureur des temps et les rencontres que l'on n'imagine pas...

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Seitenzahl: 112

Veröffentlichungsjahr: 2019

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Pour Cécile

Créatrice d'un monde

Pour Basile & Bertille

Les futurs du monde

Du même auteur

Poèmes

Les Céciliennes ( Les Presses du Lys-1976 )

Memora ( Les Presses du Lys-1977 )

Les Chimères Intérieures ( Les Presses du Lys-1979 )

Cris d'Horizon ( Les Presses du Lys-1979 )

Etoiles et Tripôt (La Presse à Epreuves-1982 )

Divergences ( La Lune Bleue, éditeurs-1986 )

Textes Poétiques 1974-2002 (Le Manuscrit.-2002)

Mush (D'Ici & d'Ailleurs-2009)

Nouvelles

Huit Nouvelles d’Ailleurs (Le Manuscrit-2001)

Historiettes (B.O.D – 2009)

Echafaudages (B.O.D – 2010)

Romans

Demain Paradis ( Editions du Cavalier Vert-1997)

Une Ecriture Américaine ( Editions du Cavalier Vert-1999 )

Cinq Siècles (Editions du Cavalier Vert-2001)

Le Guerrier Souriant (Editions du Cavalier Vert-2004)

Théâtre (avec Arnaud DEPARNAY)

Transhumances (TheBookEdition – 2010)

Un jour je le traverserai. Pas aujourd'hui, l'eau est trop froide, trop noire. Je reviens régulièrement au lac en m'attardant sur la valse des vagues qui lèchent les pieds du ponton. J'y reviens depuis ce temps où les plongeons de mes amis d'alors fendirent pour la première fois la surface lisse comme un ciel d'été. Un chemin le longe, s'accouplant fidèlement aux courbes de la rive. La terre tassée au fil des ans par des milliers de pas résonne en creux dans nos poitrines quand nous courrons. Est-ce la terre qui résonne ou nos mémoires enfouies ?

Sommaire

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 1

Voyager, étymologiquement, c'est parcourir le chemin. En prenant le temps de son temps, sans chercher à arriver vite, voire même sans chercher à arriver. Le but de mon voyage est là. Présent avec moi-même, goûtant chaque minute de ce temps qui passe en douceur. Pour aller jusqu'au Pérou, où j'envisage un reportage photo de Machu Picchu, la cité inca, j'aurais pu prendre l'avion. J'ai choisi le cargo. Un énorme bateau long de deux cent mètres, au nom imprononçable, la quille rouge vif, chargé de conteneurs remplis de calculatrices made in Asia ou de jouets de même provenance. Quelques centaines de milliers d'articles arrivés à Anvers et aussitôt rechargés pour d'autres destinations. Sur ces bateaux, quelques cabines sont mises à disposition des voyageurs comme moi. Les voyageurs lents. La cuisine de bord est excellente, la bibliothèque riche et variée, les levers et couchers de soleil sur la mer plus vrais qu'en photo. Vingt et un jours de mer contre quelques heures dans les airs, aucune contrainte et une liberté quasi totale de se promener sur l'immense structure. Aucune contrainte sauf deux qui sont inaliénables: être à l'heure aux repas du bord afin de respecter les changements de quart de l'équipage et surtout ne jamais prononcer le mot « lapin ». Sur un bateau, çà porte malheur et les marins sont très superstitieux. Comme je n'ai aucune envie d'être passé par dessus bord, je m'en abstiens, sans mal il est vrai car je parle rarement de « lapin ». Ma vie s'organise donc autour de deux activités majeures, lire et flâner sur le pont. « Les voyages de la Pérouse » m'ont pris trois jours pleins, un traité de navigation à l'usage des élèves officiers d'une école d'hydrographie une poignée d'heures avant de bailler. J'ai adoré « Quentin Durward » ...A l'escale de Panama City, le dix-septième jour, trois touristes allemands embarquent, un couple accompagné d'une femme. Une drôle de sensation me traverse, ces touristes là ne font pas de tourisme, ils ont plutôt l'air d'agents secrets en mission, faussement décontractés. Le soir même, à table, je suis rassuré. Ils sont géographes, en route eux aussi vers le Pérou, pour la ville d'Arequipa, blottie au pied de trois volcans et surnommée la Ville Blanche, afin d'étudier la potentielle activité sismique de la région. Travaillant à l'université de Francfort, le couple de chercheurs a emmené dans ses bagages une assistante fraîchement embauchée, Anke. Elle parle le français comme seules savent le parler les allemandes blondes aux yeux clairs et sans être chercheur, j'ai soudain très envie de découvrir sa géographie.

***

Sans la certitude qui l'habite depuis son rendez-vous avec le vieil antiquaire de Kensington High Street, Jenny n'aurait jamais pris cet airbus qui la propulse vers les sommets acérés des Andes péruviennes. Mais le vieux a su être convaincant et derrière ses fines binocles, les yeux rieurs pétillent: Oui, il existe bien une cité perdue gorgée d'or. De cet or qui devait servir à payer la rançon de l'empereur Inca Atahualpa prisonnier de Pizarre, soit dix-mille lamas chargés du métal précieux recueilli dans tout l'empire. Mais les guerriers chargés du transport avaient appris la mort de leur empereur exécuté par les Espagnols. Ils décidèrent donc de cacher ce trésor. Personne ne sut où. Telle était la légende. Mandatée par son journal pour un article sur les cités perdues, Jenny est arrivée au vieux bonhomme suite à ses recherches à la bibliothèque centrale. Elle a déniché son nom dans un exemplaire du Sun datant des années soixante-dix. A l'époque, le jeune antiquaire avait fait sensation en exposant dans sa boutique un masque en or pur qui, disait-il, venait d'être retrouvé sur les hauts plateaux du Pérou, non loin du lac Titicaca. Par qui, il refusait de le dire, prétendant ne pas pouvoir divulguer un secret pouvant se révéler dangereux. Le lendemain de la parution de l'article du Sun, son magasin avait d'ailleurs été cambriolé et le masque emporté. La police avait longtemps enquêté, persuadée d'un coup monté de l'antiquaire pour une fraude à l'assurance. En vain. On n'avait rien trouvé de suspect et l'homme avait empoché un coquet paquet d'argent de sa compagnie. Depuis, il n'avait plus fait parler de lui. Jenny pose ses coudes sur le bureau marqueté et croise ses mains sur lesquelles elle laisse reposer son menton. Elle sait par expérience que peu d'hommes résistent à son sourire quand elle est décidée à tirer quelque chose d'eux.

- Monsieur Coleman, racontez-moi cette histoire depuis le début, je vous en prie.

- Vous savez petite mademoiselle, à mon âge on n'est moins sensible au charme des jolies jeunes femmes comme vous...

- J'ai besoin d'avoir des renseignements précis pour écrire mon article. Vous savez, mon rédacteur en chef n'a pas beaucoup d'humour et lui non plus n'est pas sensible au charme des jolies femmes.

- Allons, allons, je suis sûr qu'il est amoureux fou de vous et qu'il s'en cache !

- Hélas non, Monsieur Coleman. Je crois simplement que les femmes ne l'intéressent pas...

- Un rédacteur en chef homosexuel alors ?

-Je n'ai pas dit cela. Je crois même qu'il est plus puritain que la reine Victoria elle-même !

- Impossible, çà. Non complètement impossible !

Les deux partent d'un fou rire sincère et complice.

- Vous êtes très forte mademoiselle. Vous m'avez fait rire de bon cœur et il y a bien longtemps que je n'ai pas eu ce plaisir. C'est d'accord, je vais vous raconter ce que je sais de ce fameux masque d'or. Mais je vous préviens que j'en aurai pour longtemps et qu'il est fort probable que vous ne me preniez pour un fou...

***

Les odeurs comptent beaucoup dans ma vie. Particulièrement celle du bois qu'on coupe. A chaque abattage d'un arbre ou sciage des grumes, j'ai l'impression d'une explosion, çà gicle d'effluves et de sève. Les essences utilisées dans cette scierie où je travaille proviennent de la montagne, cèdre, noyer, caroubier ou jacaronda. Mon patron, Luis, m'a embauché quelques jours après mon débarquement à Callao, le port de Lima. Je tentais alors de pénétrer à l'intérieur du pays et c'est lui qui a stoppé son vieux Pajero pour me prendre à bord. La veille, en voulant retirer un billet de bus pour Cusco, une ville proche de Machu Picchu, je me suis rendu compte au moment de payer que l'on m'avait volé pratiquement tout l'argent de mon voyage. Il me restait quelques dizaines de soles, la monnaie locale, et à peine cent dollars. Luis a vite compris le problème, il parlait le français comme je parle espagnol, à nous deux une vingtaine de mots. Mais les gestes, les regards et cette onde qui naît quand on se rencontre vraiment, ont fait qu'au bout de vingt minutes, il m'invitait à venir travailler dans sa scierie, à quelques kilomètres de Huanuco. Le temps de me refaire un pécule et de manger normalement. J'ai accepté. En arrivant, j'ai eu droit à un plat local, le tacu tacu, un mélange de haricots et de riz frit servi avec des oeufs. Roboratif . Luis m'a logé dans une des cabanes en bois qui courent le long du bâtiment principal de la scierie. Ici pas de climatisation mais un accueil plein d'humanité. Il m'a fait comprendre de me reposer et que le lendemain il m'expliquerait le travail. La couverture de laine de lama, souple et légère, s'est révélée parfaite, la température nocturne dégringolant brutalement. Vers cinq heures du matin, le son d'une cloche me réveille. Ici, avec la chaleur du jour, on commence tôt. Un café corsé achève de me réveiller pendant que je croque quelques galettes de maïs. Luis arrive, discutant avec un homme d'une trentaine d'années. Celui-ci me sourit:

-Salut. Je m'appelle Harvey et Luis m'a demandé de te montrer le travail. On y va si t'es prêt.

-Salut. Mon nom, c'est Sosthène. Je sais, c'est ringard mais dans ma famille, ils voulaient honorer les ancêtres...non, ne rigole pas...tu peux m'appeler So, je préfère et c'est plus court.

-Ok, So comme tu veux.

-Merci. Mais t'es français aussi?

-Non, Irlandais. T'entends pas mon accent ?

Ma mère était française.

-De quel endroit en France ?

-Du sud, un village du côté d'Avignon. Lors d'un festival, elle a rencontré un acteur qui détestait Sheakspeare en particulier et les anglais en général. Le coup de foudre. Ils sont repartis ensemble vivre dans le Connemara.

-Belle histoire !

-Ouais. Bon, on va faire le tour de la scierie. Pour commencer, il faut que tu comprennes l'organisation. Les grumes arrivent par camion le lundi et sont stockées dans le parc à grumes, là-bas au fond, derrière le hangar en tôle. C'est là que sont installées les lignes de sciage. Quand on a fini de scier, on entrepose les planches sous l'espèce de préau dans l'enfilade du hangar. Avec les tapis roulants, pas de perte de temps et puis c'est plus facile que de les porter. Le vendredi, d'autres camions viennent les chercher. Et çà recommence toutes les semaines. Au début, ton boulot, ce sera d'écorcer les arbres avec cet engin là.

Il me montre un écorcoir avec une lame à trois tranchants et un manche robuste en bois rouge.

- Fais gaffe, surtout aux pieds, çà tranche vraiment. Je te montrerai la bonne position pour écorcer. Dans le coin, les vieux écorceurs on les reconnaît facilement: il leur manque tous deux ou trois doigts de pied. Tu verras Ricardo tout à l'heure. Au pied gauche, il chausse du trente-cinq !

Il termina sa phrase par un rire sonore et bon enfant.

- Toujours à te marrer, toi. Fais donc les présentations.

L'arrivant a visiblement le même âge qu'Harvey, plus grand et plus mince. Un visage grêlé de taches de rousseur et une énorme tignasse dorée. Il dégage beaucoup de douceur et en même temps une énergie considérable.

-So, je te présente Lény. Il parle aussi le français, c'est moi qui lui ai appris. On est amis depuis la naissance. Peut-être même avant...Lény, voilà So qui arrive de France. -Ouah ! La France. Bien çà. Et qu'est-ce qui t'amène ici ?

-Des photos. Je veux prendre Machu Picchu sous tous les angles. Un vieux rêve. En plus, si je peux vendre quelques clichés en rentrant...

-Et ici, à la scierie ?

-On m'a volé presque tout mon argent à Lima. Je sais pas qui, ni où, ni vraiment quand.

-Les petits voleurs de Lima sont des artistes. Mais dis-toi que t'as nourri une famille pour trois semaines. Après tout, c'est pas mal non ?

-Vu comme çà, je me console un peu.

Lény avait raison. Mon argent faisait des heureux et moi j'avais de nouveaux amis, un travail et d'ici quelques temps, je pourrai repartir. La vie prenait un tour pas désagréable du tout et me rappelait qu'on décidait rarement des choses. Mieux valait accepter pour bien vivre.

***

Je m'étonne moi-même. Déjà deux mois que je travaille ici. Lény, Harvey et moi, on est vite devenus inséparables. Ces deux là ont décidé un jour de parcourir le monde pour voir ce qui s'y passait. La vie aseptisée qui leur était promise après leurs diplômes d'ingénieurs leur a fait peur. Ils sont partis, un sac sur l'épaule et du tabac dans la poche, libres de toute entrave, sachant bien qu'ils reviendraient chez eux s'installer sous le ciel mauve d'Irlande. Nos journées sont simples, rythmées par les bières, le travail dans la scierie et nos balades au lac, au nord de la ville. On aime bien ce lac, eux parce qu'il leur rappelle les lacs glacés de la région de Galway, moi parce qu'Anita et Maricielo viennent s'y baigner simplement vêtues de leur peau dorée. J'apprends doucement le quechua entre baignades et éclats de rire, les deux filles se régalant de mon accent pour le