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Un paysan de Thièrache, écrivain à ses heures va vivre une aventure initiatique avec un vieux rebouteux. Un conte surnaturel au coeur de la campagne illuminé par les feux d'un vieux four alchimique.
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Seitenzahl: 104
Veröffentlichungsjahr: 2019
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Pour Cécile, Amoureusement
Pour Basile et Bertille, Tendrement
Poèmes
Les Céciliennes ( Les Presses du Lys-1976 )
Memora ( Les Presses du Lys-1977 )
Les Chimères Intérieures ( Les Presses du Lys-1979 )
Cris d'Horizon ( Les Presses du Lys-1979 )
Etoiles et Tripôt (La Presse à Epreuves-1982 )
Divergences ( La Lune Bleue, éditeurs-1986 )
Textes Poétiques 1974-2002 (Le Manuscrit.-2002)
Mush, (D'Ici & d'Ailleurs-2009)
Nouvelles
Huit Nouvelles d’Ailleurs (Le Manuscrit-2001)
Historiettes, récits (B.O.D-2009)
Echafaudages, nouvelles (B.O.D 2010)
Romans
Demain Paradis ( Editions du Cavalier Vert-1997 )
Une Ecriture Américaine (Editions du Cavalier Vert-1999 )
Cinq Siècles (Editions du Cavalier Vert-2001)
Le Guerrier Souriant (Editions du Cavalier Vert-2004)
Le roman « Une Ecriture Américaine » paru
initialement aux Editions du Cavalier Vert, à
Paris, en 1999, est aujourd'hui réédité aux
Editions Books on Demand, 12/14 Rond Point
des Champs Élysées, 75008 Paris.
Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI
Chapitre VII
La queue de la vache lui chatouillait les narines à l'en faire éternuer. D'un vaste revers de main, il essuya les gouttes brunes et odorantes qu'elle avait déposées sur sa joue.
- Carne de bête, fille de truie!
Une grande claque sonore ponctua le juron sur le cul de la vache. Philomène Fourassié, le Philo, comme on l'appelait dans le canton, était l'un des rares à traire encore à la main. Ce qui lui valait de temps à autre quelques joyeusetés bouseuses. Son grand-père l'avait initié très tôt à l'art du pis, et il en était fier. "Tout il est dans le pincement, min tio", la devise sacrée que Philo respectait à la lettre. Il se releva du tabouret à trois pied et l'accrochant avec la pointe de sa botte "Le Chameau ", il l'envoya délicatement se caler tête en bas sur la paille de l'étable. Il sortit, déhanché par le poids du seau de lait qui brimbelotait, une écume blanche et crémeuse tapissant les pourtours du zinc. A peine cinq heures, et déjà l'ombre grise du soir s'acoquinait à la terre. Il aperçut la vieille Marie qui descendait de chez le curé, une sacrée méchante celle-là, et pas du tout sainte. On racontait dans le village que sa fortune lui était descendue du ciel, en quarante-quatre, sous la forme de containers pleins de billets tout neuf. Elle les avait trouvés plus vite que les gars du réseau, des durs qui donnaient du fil à retordre aux allemands. Mais comme disait Philo, "tout çà c'est du bla-bla de jaloux, y que not' père qui êtes aux cieux qui pourrait vraiment dire." Il ajoutait quand même, l’œil frétillant, " mais y dira rien, vu qu'elle en donne au curé..." Philomène gagna l'arrière cuisine, toute pavée de briques rouges, et posa son seau au même endroit que d'habitude; c'était facile d'ailleurs; un cercle jaunâtre et épais, incrusté et solide, délimitait la place depuis tout le temps. Il avait vu sa grand-mère, sa mère, bref tout le monde, le poser là. Pourquoi changer quand c'est pratique ? Une file de gamelles en ferraille grise attendait qu'on les remplisse, cabochon ouvert. A grande louchée, le Philo les goinfra de lait cru, puis il les reboucha. Les habitués viendrait les chercher à six heures à l'horloge et déposerait la monnaie sur l'évier de pierre bleue, comme toujours. Il ôta son bourgeron de toile marine et l'accrocha au clou, le clou du grand-père, un bon clou de dix-huit, planté là un jour d'orage, une cinquantaine d'années auparavant. Le Philo lui caressa la tête, çà portait bonheur et çà vous vidait des mauvaises choses pour rentrer dans la maison. Une fois dedans, il alla chercher le litre d'eau de vie de cidre qui trônait sur le buffet bas, et sortit du même meuble une grosse chemise de cuir. Il s'assit à sa table, se servit un verre, un bon verre, un de ceux qui ne casse pas même s'il tombe sur le pavé rouge, et ouvrit la chemise. Un cahier d'écolier jaune apparut, un cent pages, la couverture râpée et défraîchie. En grosses lettres, on pouvait lire " ROMAN" écrites à l'encre noire.
Philomène Fourassié, le Philo, comme on disait dans le canton, se mit à écrire, alignant les mots d'une écriture fine et régulière. Il était herbager en Thiérache, et il en était fier. Il était aussi, çà c'était un secret, écrivain. La Thiérache, son pays, c'était comme l'humeur de ses vaches, il la reniflait à vingt pas. Il savait deviner l'arrivée de la pluie, reconnaître avant tous quand il est temps d'écraser les pommes pour le cidre ou pailler le potager, avant l'hiver. Il savait ses soupirs, ses vibrations. C'est qu'elle avait de l'âge, sa Thiérache, garnie d'argile à l'intérieur, veloutée d'herbes sur tout le dehors; les savants géographes, ceux qui grimacent en marchant dans la bouse, la situaient au nord-est de l'Aisne; les benêts. La Thiérache, pensait Philo, c'est au centre du monde. Les routes étroites et grises taillaient entre les pâtures un chemin vers les nuages, souvent bas, mais la couleur de ces nuages là n'appartenait qu'à ici, entre Fontenelle et Le Nouvion, le chef lieu. Pour encadrer les prés et les chemins, une forêt; pas n'importe quelle forêt. Sillonnée de layons centenaires à l'humus gras, truffée de mille sources dont certaines, magiques, avaient vu se tremper dans leurs eaux les druides et quelques fées. Un poumon, un vrai qui souffle, voilà ce qu'était sa Thiérache. Et pleine d'odeurs avec çà, celle de la pourriture délicieuse de l'automne qui vous fait retrousser la narine, la fraîche du printemps où se mêlent la senteur des jonquilles et du muguet bleue, la lourde de l'hiver, quand tout glace et que surnage le chaud arôme des sangliers et des chevreuils; l'été, suivant qu'il soit sec ou pluvieux, on pouvait différencier les fragrances capiteuses de la terre mouillée et fumante ou le picotement sec des herbes brûlées. Une symphonie de tous les temps, un grand tableau barbouillé de fumets forts et subtils. Si le nez jouissait, que dire de l’œil, rempli à satiété des nuances innombrables du vert; et le vert, assurait Philo, c'est fait pour se boire, à la langue et à l’œil. Comme on le voit, notre homme aimait son pays, collé à l'argile comme un veau à sa mère, vrillé profond au sol, droit et dur, piquet de chêne d'un treillage de pâture. A quarante deux ans, il arpentait le bocage de son pas long et régulier, le bâton à la main, un court bâton à vaches, noueux et solide; il marchait pour le travail, il marchait pour le plaisir, connaissant les sentes et les chemins, leurs détours et leurs secrets.
***
Le matin du même jour l'avait vu tourner autour de la mare d'une ancienne abbaye, à l'entrée de Fontenelle; il s'était longtemps attardé à admirer les carpes qui vieillissaient tranquille à l'ombre de la chapelle de Saint-Usmer, un bon bougre de saint qui vous remettait les os des pieds en place, si par malheur on naissait pied-bot; des dizaines de chaussons de laine ou de coton pendaient à côté de la statue du saint, en signe de reconnaissance. Les gens du coin, pas très bigots pourtant, remerciaient ainsi les miracles de l'eau. Depuis des lustres, on pélerinait en douce pour s'assurer les bonnes grâces d'Usmer, et lui, pas chien pour un sou, accordait ses largesses sans trop regarder aux prières. Somme toute, on pouvait se dire que le bon vieux saint, Thièrachien sans doute, croyait lui aussi beaucoup plus à la force de l'eau qu'au bon dieu des curés...
Philomène laissa ses carpes et descendit vers le village pour étancher une soif sournoise qui venait de le prendre. Laissant l'église blanche à sa gauche, il se dirigea vers l'estaminet en face de l'école. Un grand escogriffe l'accueillit en riant, découvrant des chicots jaunis par la chique.
- Vla le Philo, comment t'es qui va ?
- Çà va, mais j'ai la soif; sers m'en un petit, sinon je vais me dessécher sur place.
Les deux hommes burent le cidre frais, l'hôte des lieux buvant avec chacun de ses clients, trouvant sans doute indispensable de partager de bon cœur tous ces moments liquides. La pétillance dorée du cidre animait les yeux les hommes d'une joie bienfaisante. Rien n'était plus à dire. Le Philo paya et sortit. Une heure plus tard, rentré au village, il commença son ouvrage quotidien à la ferme.
***
Quand la moelle de la terre jutaient ses sucs intimes en éclatant au sol à force de grandes pelletées, l'homme sentait un trouble puissant l'envahir, son sang lui battait les tempes à grands coups saccadés et rapides; sa main tournait autour du manche de hêtre de la pelle et serrait fort pour remonter le mélange jaunâtre de bouse, de paille et de purin; la moelle de la terre. Philo pensait souvent à la richesse contenue dans ce fumier; la vache digérait l'herbe et la rejetait, plouf, gros tas de bouse molle, et la merde mêlée au squelette des blés nourrirait la terre qui nourrirait la bête qui nourrirait l'homme. La sueur qui lui coulait le long du creux du dos lui rappela d' autres émois, lointains mais vivaces. Cette sueur là ressemblait au goût et à l'odeur des suées de l'amour, quand les corps repus laissent aller leurs sanglots de bien-être. Souvent, il songeait, une brûlure aux reins, à la peau blanche et si douce de son aimée, comme il disait. Son aimée qu'il voyait une fois de temps en temps; elle arrivait à l'improviste et repartait sans dire même au-revoir. Mais le Philo l'aimait comme çà; elle était trop belle pour être enchaînée à sa terre, elle s'ennuierait ici, entre les foins et les pommiers. Leur histoire courait ainsi, le long de leur vie, depuis presque vingt ans. Lisia,c'était son nom, entra un jour dans l'étable du Philo pour acheter du lait; elle en ressortit de l'amour plein la tête. Cette année là, la jeune femme était venue passer ses vacances chez une vieille tante qui habitait un hameau d'à côté, La Marlemperche. Ses yeux clairs et son air effronté lui avait valu les jalousies des filles d'alentours et l'intérêt des mâles du coin, tendus qu'ils étaient comme les épis de blé et chauds comme le soleil d'août... Tous l'auraient bien croquée, crue et nue, mais la belle savait vite trancher les désirs vibrants d'un regard tueur qui vous glaçait sur place. Or un jour, peu de temps après la fête du village, on était à mi-août, elle arriva un soir sur une vieille bicyclette, la gamelle au guidon. Laissant sa machine contre le mur de briques qui entourait la ferme, elle se dirigea vers l'étable d'où lui parvenait le bruit sifflant du lait tiède qui giclait dans le seau. Philo trayait, la paume de sa main se refermait avec régularité et fermeté sur le pis, dans un mouvement souple qui extirpait un filet blanc et crémeux. Son geste était précis, chaque fois identique au précédent, s'alliant au rythme doux de la rotation du tronc. Assis sur son tabouret, les pieds écartés comme plantés en terre, il ressemblait à une statue vivante, uniquement occupée à bien faire ce qu'il faisait. Lisia se racla la gorge, ce qui fit sursauter Philo qui se retourna, l'air surpris.
- C'est pour du lait...
- Un peu tôt, mademoiselle, mais j'ai presque fini, vous pouvez vous asseoir là et attendre, si vous voulez.
- Merci.
Et Lisia s'assit sur le ballot de paille tout frais que lui avait désigné Philo. Lui recommença à traire, il sentait la présence parfumée de la jeune fille derrière et çà le rendait un peu nerveux; allez savoir pourquoi. La vache aussi devint nerveuse, le Philo pinçait un peu fort et elle lui fit savoir en gigotant sèchement de l'encolure.
- Oh là, tout doux, la belle.
La voix de l'homme apaisa l'animal qui se calma dans un long frémissement courant sous son cuir. Philo termina sa traite et se releva, tenant le seau d'une main, il sourit à Lisia. Brutalement la profondeur verte de son regard lui creusa un sillon d'amour au fond du ventre. Il gémit au dedans, blessé de bonheur... Lisia s'avança, elle percevait presque sur sa peau l'émotion du garçon, elle savait que cet homme là venait de l'aimer, d'un bloc, et que c'était
