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La tradition grammaticale nous propose une classification des connecteurs qui tient insuffisamment compte du fait que la plupart d'entre eux sont polysémiques. Le plus grand défaut de la classification traditionnelle, c'est qu'elle ignore l'argumentation, qui est une fonction logique fondamentale. Nous proposerons donc une nouvelle catégorisation des connecteurs logiques (y incluant la conséquence, la finalité et la concession) et nous la testerons en analysant 18 textes francais, de la chanson de Roland jusqu'au francais parlé parisien des années 2000.
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Seitenzahl: 608
Veröffentlichungsjahr: 2023
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Jakob Wüest
Une histoire des connecteurs logiques
Causalité, argumentation, conséquence, finalité et concession
DOI: https://doi.org/10.24053/9783823396154
© 2023 • Narr Francke Attempto Verlag GmbH + Co. KGDischingerweg 5 • D-72070 Tübingen
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Internet: www.narr.deeMail: [email protected]
ISSN 0564-7959
ISBN 978-3-8233-8615-5 (Print)
ISBN 978-3-8233-0489-0 (ePub)
Dans Wüest (2011), j’ai défendu la thèse selon laquelle une suite de phrases ne devient un texte qu’à partir du moment où il existe des liens entre ces phrases. Or, ces liens ne sont pas toujours explicites. Soient données les deux phrases :
(0.1)
Je dois partir. Je ne veux pas manquer mon train
On aura compris que l’horaire du train sert ici à justifier le départ du locuteur. En l’absence d’une marque explicite, l’allocutaire est pourtant obligé de deviner l’existence d’un tel lien, car renoncer à en chercher un serait se condamner à ne voir là que deux phrases juxtaposées par hasard. Il est donc préférable d’admettre, au moins jusqu’à preuve du contraire, qu’il existe un lien entre ces phrases.
Cependant, les langues mettent aussi à notre disposition des moyens pour expliciter le rapport entre les phrases, et c’est ce qui nous intéresse ici :
(0.1’)
Je dois partir parce que je ne veux pas manquer mon train
Parce que est ce que les grammaires appellent une conjonction, une conjonction de subordination pour être précis. Grammaticalement, la cause est subordonnée à la conséquence dans (0.1’), alors que, dans (0.1), nous avons affaire à deux phrases indépendantes. Il en va de même si j’utilise, à la place de la conjonction de subordination parce que la conjonction de coordination car. Cela m’amène à distinguer entre un plan morphosyntaxique, celui traditionnel de la grammaire, et un plan sémantico-pragmatique. Sur ce dernier plan, la relation entre les deux phrases reste la même ; elle ne change que sur le plan morphosyntaxique.
Sur le plan sémantico-pragmatique, nous parlons d’ailleurs plus volontiers d’actes de langage que de phrases, et il existe des théories qui s’occupent des rapports entre les actes de langage. C’est le cas de la théorie de la hiérarchie illocutoire de Margareta Brandt et d’Inger Rosengren (1992) et de la Rhetorical Structure Theory (RST) de William C. Mann et de Sandra A. Thompson (1988, cf. aussi Mann / Taboada 2005-2018). Cette dernière théorie conçoit le rapport entre la conséquence et la cause comme le rapport entre un nucléus et un satellite, alors que, pour Brandt et Rosengren, la conséquence est l’acte dominant et la cause l’acte subordonné, ce qui revient au même. Dans les deux théories, la cause est par conséquent subordonnée à la conséquence, quel que soit le rapport grammatical.
Les deux linguistes suédoises distinguent d’ailleurs deux types d’actes subordonnées : les actes complémentaires, qui ne font qu’apporter des compléments d’information, et les actes subsidiaires, sur lesquels s’appuient les actes dominants. Nous préférons dire que les relations entre les actes dominants et les actes subsidiaires sont de nature logique, et nous considérons le rapport de cause à conséquence comme le prototype d’une relation logique. La causalité n’est pourtant pas l’unique relation logique. Nous aborderons dans ce livre également l’argumentation, la conséquence, la finalité et la concession.
L’argumentation n’existe pourtant pas dans la classification traditionnelle des grammaires. Car est ainsi considéré comme une conjonction causale, mais, dans la phrase suivante, elle n’exprime pas une relation de cause à conséquence :
(0.2)
Pierre est chez lui, car ses fenêtres sont éclairées
Le fait que les fenêtres de Pierre soient éclairées n’est pas la cause de sa présence ; ce n’en est qu’un indice. Autrement dit, il s’agit là d’un argument qui a pour fonction de rendre vraisemblable la conclusion que Pierre est chez soi. C’est une autre relation logique, qui repose sur un rapport de vraisemblance, mais pour laquelle le français ne dispose pas de marques spécifiques et, sur ce plan, le français n’est pas seul.
Dès lors, est-il nécessaire de distinguer entre causalité et argumentation ? L’infinie diversité de la réalité nous permet certes de multiplier les catégories à volonté, mais ce qui nous intéresse ici, c’est la catégorisation qu’opère la langue. Or, puisqu’il y a des locutions conjonctives en français, comme vu que, étant donné que, de peur que, etc., qui sont toujours causaux et jamais argumentatifs, ce sont là deux catégories dont on ne pourra se passer pour la description grammaticale du français.
Mais où passe alors la limite entre les deux catégories ? Dans un article de 2012, j’ai essayé de définir les critères qui permettent de distinguer l’argumentation de la causalité, sans vraiment réussir à résoudre le problème. C’est ce qui m’a amené à le reprendre dans le premier chapitre de ce livre. Par la suite, on appliquera nos résultats dans un cadre plus large, à la fois historique et consacré à l’ensemble des connecteurs logiques.
La conséquence est, en revanche, une catégorie traditionnelle. C’est également une relation de cause à conséquence, mais où la cause, et non plus la conséquence, se trouve au centre d’intérêt :
(0.3)
a. Les routes sont bloquées [conséquence] parce que la neige tombe drue [cause]
b. La neige tombe drue [cause], de sorte que les routes sont bloquées [conséquence]
Cependant, il y a une autre façon d’exprimer cette relation, que les grammaires ne traitent pas dans le chapitre des phrases consécutives :
c. La neige tombe drue ; par conséquent, les routes sont bloquées
Or, de sorte que, dans (0.3b), est taxé de locution conjonctive, et par conséquent, dans (0.3c), de locution adverbiale. Il se trouve alors que ces deux types de locutions sont traités dans deux chapitres différents de la grammaire, et l’on ne parlera de conséquence que dans le premier cas.
À vrai dire, il existe une catégorie d’adverbes qui servent également à lier les phrases, et que l’on peut appeler adverbes conjonctifs. Ceux-ci appartiennent à la catégorie générale des connecteurs, dont les conjonctions (de subordination et de coordination) ne forment qu’une sous-catégorie, au même titre que les adverbes conjonctifs. Les connecteurs se définissent par la propriété de lier explicitement des phrases entre elles. J’insiste sur le fait que c’est là une définition sémantico-pragmatique et non pas syntaxique ou morphologique, comme les aime la tradition grammaticale.
Au fond, les conjonctions (et locutions conjonctives) ne sont pas une véritable catégorie grammaticale comme l’article ou le pronom relatif. Les grammairiens en ont fait une, en la définissant par une propriété syntaxique : les conjonctions occupent toujours la première position dans la phrase. Au contraire, par conséquent n’a pas de place fixe, car on peut aussi dire les routes sont par conséquent bloquées, ou encore les routes sont bloquées, par conséquent. Par conséquent n’est donc pas considéré comme une locution conjonctive.
Il est vrai qu’il y a aussi des locutions causales comme à cause de, en raison de, par suite à ou grâce à, qui ont une fonction causale, tout en n’étant jamais argumentatives. C’est un phénomène marginal pour nous, parce que ce livre sera consacré au rapport logique entre les phrases. Et, si par conséquent introduit une phrase indépendante, les locutions causales que nous venons d’énumérer introduisent seulement un syntagme de la phrase.
La finalité est une conséquence envisagée, mais pas nécessairement atteinte. On peut d’ailleurs paraphraser une phrase finale par une causale contenant le verbe vouloir, ce qui montre bien que la finalité appartient aux relations causales :
(0.4)
a. J’ai klaxonné pour avertir les piétons
b. J’ai klaxonné parce que je voulais avertir les piétons
Le cas de la concession est plus complexe. Je dois même avouer avoir hésité à l’introduire parmi les relations logiques. Oswald Ducrot (surtout Ducrot 1972, 128) a pourtant fondé la théorie de l’Argumentation Dans la Langue (ADL), qu’il a développée avec Jean-Claude Anscombre (1977), sur une analyse argumentative de mais, présentée comme le prototype d’une relation concessive. Cela est surprenant dans la mesure où la grammaire traditionnelle ne parle de concession qu’à propos des adverbes du type pourtant et des conjonctions de subordination du type bien que. Mais formerait en revanche une catégorie à lui seul : ce serait une conjonction adversative. Il me paraît pourtant difficile de nier que les trois phrases suivantes soient équivalentes :
(0.5)
a. Paul est fort, mais il est petit pour son âge
b. Paul est fort. Il est pourtant petit pour son âge
c. Paul est fort, bien qu’il soit petit pour son âge
Selon Ducrot, la phrase concessive nie ce que la phrase principale paraît impliquer. Le fait que Paul soit fort pourrait en effet faire penser qu’il est grand. La concession repose donc sur une implication, celle que la force pourrait être corrélée avec la taille. Cette implication est ensuite niée. Nous verrons pourtant que mais a souvent une fonction encore plus vague, celle de marquer tout simplement une rupture dans la suite des idées exprimées par le texte. C’est probablement la raison pour laquelle la grammaire traditionnelle a voulu ranger mais dans une catégorie à part. Nous montrerons pourtant qu’il n’y a pas d’opposition tranchée entre mais, d’un côté, et pourtant et cependant, de l’autre.
Nous avons dit dès le début que les relations logiques entre deux phrases ne sont pas toujours marquées par des connecteurs, mais peuvent rester sous-entendues. Nous renoncerons pourtant à identifier les rapports logiques sous-entendus. S’il n’est pas facile, par exemple, de distinguer entre causalité et argumentation, le risque de nous fourvoyer est encore plus grand là où les marques explicites font complètement défaut.
Signalons néanmoins l’existence d’une catégorie intermédiaire entre le purement implicite et le marquage grammatical : c’est l’expression lexicale des relations logiques. Dans (0.6), la causalité est ainsi exprimée de deux façons différentes : grammaticalement par le connecteur parce que dans la citation, et lexicalement par est la cause qui explique dans le commentaire :
(0.6)
Dans la phrase : Alfred ira se promener parce qu’il fait beau, la subordonnée dit seulement que le beau temps est la cause qui explique la promenade. (Tesnière 1965, chap. 257.2)
Si l’on remonte dans le temps, on constate souvent que ce qui était à l’origine une expression lexicale s’est progressivement grammaticalisé, c’est-à-dire spécialisé dans une certaine acception, alors que son sens étymologique s’est obscurci en même temps. Si l’on peut, par exemple, deviner d’où vient parce que, qui s’écrivait autrefois par ce que, l’origine de puisque, qui signifiait à l’origine ‘depuis que’, est beaucoup moins évidente, et celle de car est devenue complètement obscure. Il en résulte que les connecteurs forment une catégorie ouverte, souvent difficile à délimiter et qui, par ailleurs, s’est considérablement enrichie au cours des siècles.
Ce sont des considérations importantes pour nous, car, comme nous l’annonçons dès le titre de l’ouvrage, notre principale perspective sera diachronique. Je commencerai néanmoins par consacrer les chapitres 2 et 3 au français contemporain, car c’est la seule époque qui nous soit directement accessible. Par la suite, nous étudierons l’histoire de nos connecteurs en commençant par l’ancien français. Nous analyserons pour chaque époque un petit nombre de textes de façon très approfondie, avant d’en tirer nos conclusions. De fait, j’ai travaillé trop longtemps dans le domaine de la typologie des textes pour ne pas savoir que l’usage des connecteurs ne change pas seulement en fonction du temps, mais aussi en fonction du type de textes.
Les arrêts de justice français sont un exemple fort idoine pour expliquer l’importance de la notion de type de textes. Ils comportent trois parties : un récit de l’acte criminel (ou supposé tel), une présentation des considérations juridiques, et la sentence proprement dite. Cette dernière est l’acte dominant. En France, où les arrêts sont rédigés jusqu’à nos jours en une seule phrase, la sentence est aussi l’unique proposition principale à laquelle toutes les autres propositions ne sont pas seulement subordonnées logiquement, mais aussi grammaticalement.
Les propositions qui servent à raconter ce qui s’est passé sont alors introduites par le connecteur attendu que, et les considérations juridiques par considérant que. Tous les autres connecteurs dont il sera question dans ce livre sont inadmissibles dans ce type de textes, alors que, de nos jours, considérant que ne se trouve pratiquement dans aucun autre type de textes. Dans ce cas, c’est la chancellerie qui veille à ce que tous les arrêts soient toujours rédigés selon le même modèle (cf. Amselek 1990).
D’autres types de textes ne sont pas aussi rigidement formatés. Dans notre étude, nous nous occuperons en particulier de textes narratifs, car les connecteurs logiques y sont fréquents. En règle générale, une narration raconte en effet les événements dans l’ordre chronologique où ils se sont passés, et forment ce qu’on a pu appeler une « chaine causale ». Cependant, les auteurs profitent aussi, surtout à l’époque moderne, d’une certaine liberté. C’est pourquoi il faut tenir compte d’un troisième niveau, en plus de l’époque et du type de textes : c’est le style individuel de l’auteur. De fait, notre étude veut aussi être une contribution à la stylistique du français. Le fait d’étudier un certain nombre de textes de façon approfondie, même si le domaine étudié est très limité, nous permettra de comparer les textes entre eux et d’en détacher ce qui est caractéristique pour le style d’un auteur.
Pour identifier matériellement les connecteurs dans un texte, on a profité de la numérisation d’un nombre croissant de textes. (Sur ce plan, je suis surtout redevable à Frantext.) Mais nous sommes encore loin de pouvoir confier à l’ordinateur l’interprétation des textes, et je doute que cela soit possible un jour, car toutes les interprétations sont empreintes de subjectivité.
Cette étude s’intéresse tout particulièrement au caractère polysémique des connecteurs, mais un connecteur ne devient pas polysémique par hasard. Nous constaterons notamment qu’il y a toujours un lien entre la causalité et la temporalité. C’est pourquoi beaucoup de connecteurs temporels ont pu acquérir une fonction causale. Parfois, il est très difficile de distinguer ces fonctions, de sorte que, dans certains cas, j’ai même renoncé à chiffrer mes résultats. Même ailleurs, je reste conscient de la subjectivité de mes résultats. C’est aussi la cause pour laquelle j’ai tendance à utiliser plus souvent la première personne du singulier qu’il n’est usuel dans ce genre de publications.
En même temps, j’étais soucieux de rendre mes résultats contrôlables, ce qui n’est pas toujours le cas chez d’autres chercheurs. C’est pourquoi je tiens à indiquer les endroits où j’ai trouvé les exemples correspondants. Pour ne pas surcharger le texte, on distinguera pourtant entre la fonction majoritaire et les fonctions minoritaires d’un connecteur, et on ne mettra en liste que les exemples des fonctions minoritaires. Comme on trouvera, sauf exceptions, la totalité des occurrences d’un connecteur donné dans Frantext, on pourra alors identifier les occurrences de la fonction majoritaire par une sorte de soustraction.
Je remercie Renato Orengo d’avoir bien voulu relire le texte entier et les responsables des éditions Narr de l’avoir accueilli dans une de leurs collections.
Non seulement les grammairiens, mais aussi beaucoup de linguistes semblent ignorer la théorie de l’argumentation. Les linguistes ont ainsi préféré s’occuper de la question de savoir pourquoi il existe plusieurs connecteurs « causaux » et comment ils se distinguent sur le plan sémantico-pragmatique. Le groupe λ-l (1975), auquel appartenait notamment Oswald Ducrot, s’est servi à cette fin de la théorie des actes de langage (ou actes de parole). Selon ce groupe, parce que ne serait qu’un « opérateur », alors que car et puisque seraient des « marqueurs d’actes de parole » (254). Dans le cas de p car q et de p puisque q, nous aurions affaire à deux actes de langage, tandis que p parce que q formerait un seul acte de langage dans un exemple comme :
(1.1)
Je ne suis pas venu parce que j’avais une panne de voiture
Une telle phrase est considérée dans sa totalité comme une réponse à la question Pourquoi n’êtes-vous pas venu ?
Cette distinction ne convainc pas à première vue, surtout parce que les auteurs admettent des exceptions. Dans certains cas, nous aurions tout de même affaire à deux actes de langage, notamment quand parce que est précédé d’une virgule. Si nous admettons pourtant avec Claire Blanche-Benveniste et al. (1990) et Catherine Rouayrenc (2010) que la phrase introduite par parce que est, à l’encontre de celles introduites par puisque ou car, un élément régi par le verbe de la principale, cette théorie devient plus plausible. Nous y reviendrons au chapitre 2.1.
Quant à la fonction de car, les linguistes du groupe λ-l considèrent, eux aussi, que l’exemple (0.2), emprunté à leur article, est argumentatif, mais ils prennent aussi en considération les exemples (1.2) et (1.3), qui ne le sont sûrement pas :
(1.2)
C’est un franc salaud, car il faut appeler les choses par leur nom
(1.3)
Que s’est-il passé ? Car tu me dois des explications
Dans ces deux cas, il s’agit de justifier les actes de langage en tant que tels : une assertion dans (1.2) et une interrogation dans (1.3). C’est pourquoi le groupe λ-l arrive à la conclusion que car exprime « une activité plus générale de justification » (266), et l’on peut en effet considérer le terme de justification comme un terme générique qui englobe à la fois la causalité et l’argumentation.
Reste le cas de puisque qui est considéré comme largement synonyme de car. Ce n’est que par la suite qu’Oswald Ducrot (1980, 47-49 ; 1983) s’est intéressé au problème spécifique de puisque. Nous y reviendrons au chapitre 2.1.
Eve Sweetser (1990, 76-82) a proposé, quant à elle, une triple distinction des fonctions de l’anglais because, illustrée par les exemples suivants :
(1.4)
a. John came back because he loved her
b. John loved her, because he came back
c. What are you doing tonight, because there’s a good movie on ?
Elle parle dans (1.4a) d’une content conjunction, dans (14.b) d’une epistemic conjunction et dans (1.4c) d’une speech act conjunction. Dans (1.4a), l’amour de John et son retour sont présentés comme deux faits dont l’un est la cause de l’autre. C’est une relation de cause à conséquence, relation qui existe dans la réalité, ou qui est tout au moins présentée comme telle. Dans (1.4b), on tire du fait que John est revenu la conclusion qu’il doit aimer la femme en question. Cette conclusion n’est pas certaine ; elle est seulement probable, comme cela est caractéristique des conclusions auxquelles aboutissent les argumentations. L’appellation de speech act conjunction pour l’exemple (1.4c) est plus problématique, car les assertions dans (1.4a) et (1.4b) sont également des actes de langage. Sweetser semble avoir surtout en vue les actes de langage autres qu’assertifs. Dans l’exemple (1.4c), nous avons en effet affaire à un acte directif indirect, car on aura compris qu’il s’agit là d’une invitation à aller ensemble au cinéma.
La tripartition proposée par Sweetser a eu un certain succès en linguistique française, où elle a été utilisée par Jacques Moeschler (2009, 2011a, 2011b) et par Sandrine Zufferey (2010, 2012), tandis que, dans la linguistique allemande, elle a été notamment reprise par l’équipe de Renate Pasch (2003), de même que par Miriam Ravetto et Hardarik Blühdorn (2011) dans une étude contrastive entre l’allemand et l’italien. Et, comme nous le verrons tout à l’heure, d’autres linguistes s’en sont inspirés de façon plus indirecte.
Cependant, ce sont surtout des linguistes néerlandais qui se sont intéressés aux différents connecteurs « causaux » de leur propre langue en voulant savoir en quoi leur usage diverge1. Ce faisant, ils ont emprunté certaines notions à la Rhetorical Structure Theory (RST) de William C. Mann et de Sandra A. Thompson (1988, cf. aussi Mann / Taboada 2005-2018).
Cette théorie s’intéresse aux rapports entre les phrases dans un texte. Sur ce plan, elle est comparable à la théorie de la hiérarchie illocutoire de Margareta Brandt et d’Inger Rosengren (1992), théorie dont je me sers moi-même (cf. surtout Wüest 2011). La distinction entre nucléus et satellite dans la RST correspond en effet à celle entre acte dominant et acte subordonné dans la théorie des deux linguistes suédoises. Dans la RST, le rapport entre deux phrases ne peut d’ailleurs pas seulement s’établir entre un nucléus et un satellite, mais aussi entre deux nucléi du même niveau, ce qui est notamment le cas des phrases qui se succèdent dans une narration. En ce qui concerne les rapports entre nucléus et satellite, Mann et Thompson en distinguent deux types : les Subject Matter Relations se fondent sur des relations qui préexistent dans la réalité extralinguistique, alors que les Presentational Relations ne sont créées que dans l’esprit du locuteur.
Contrairement à la théorie de la hiérarchie illocutoire, qui se contente d’un nombre limité de relations, la RST propose un grand nombre de catégories. La causalité fait alors partie des Subject Matter Relations. C’est en effet une relation qui doit exister dans la réalité extralinguistique, ou qui est tout au moins présentée comme telle par le locuteur. Par ailleurs, la RST distingue deux sortes de causes, qui sont appelées non volitional et volitional. Volitional veut dire que nous avons affaire à une action dépendant de la volonté d’une personne. C’est ce qui fait la différence entre (1.5a), où la conséquence est indépendante de la volonté d’une personne, donc non volitional, et (1.5b), où la conséquence est une action volontaire d’un locuteur, donc volitional :
(1.5)
a. On n’a plus d’électricité parce qu’il y a eu une tempête
b. Je suis resté à la maison parce qu’il y avait une tempête
Le terme d’argumentation n’apparaît pas dans l’inventaire de la RST, mais, parmi les Presentational Relations, il y en a au moins une qui est clairement argumentative : c’est la relation nommée évidence. Elle sert à rendre plus crédible une opinion exprimée dans le nucléus. Elle correspond donc au type de phrases introduites par ce que Sweetser appelle des epistemic conjunctions, et qui sont essentiellement argumentatives. Parmi les Presentational Relations, il se trouve d’ailleurs encore une autre à laquelle nous reviendrons plus loin. C’est la relation appelée motivation. Elle sert à renforcer le désir de l’allocutaire de faire ce qu’on lui demande de faire :
(1.6)
Viens, car je dois te montrer quelque chose
Dans son article de 1997, Ted Sanders s’est servi de la distinction entre Subject Matter Relations et Presentational Relations pour distinguer deux sortes de causalités, qu’il appelle sémantiques et pragmatiques. Il propose alors des paraphrases permettant de distinguer la causalité sémantique (dans 1.7) de la causalité pragmatique (dans 1.8a) :
(1.7)
the fact that P causes the fact that Q
(1.8)
the fact that P causes S’s claim/advice/conclusion that P
Ces paraphrases auraient besoin d’être définies plus précisément. C’est surtout la seconde qui est très floue, mais il faudrait aussi commencer par dire ce qu’on considère comme un fait (cf. chapitre 1.3).
Henk Pander Maat et Lisbeth Degand (2001) ont proposé, à leur tour, une classification qui comporte non moins de six catégories, et qui tient compte à la fois de la RST et de la proposition de Sweetser. Leur article théorique comporte en même temps une application aux connecteurs consécutifs du français. Les six catégories sont classées selon le degré d’implication du locuteur. On peut aussi parler d’une opposition (graduelle) entre objectif et subjectif, comme le fait Mirna Pit (2003).
Les deux premières catégories sont appelées non volitional causal relations et volitional causal relations. C’est la distinction introduite par la RST, et les relations non volitives sont évidemment celles où l’implication du locuteur est minimale ou nulle. Il paraît d’ailleurs que le connecteur néerlandais doordat ne s’emploie que dans un contexte non volitif. Inversement, Pander Maat et Degand (2001, 232) affirment que l’on ne peut utiliser donc en français que dans le cas d’une relation causale volitive. Nous en reparlerons au chapitre 2.3.
Revenons à la classification de Pander Maat et Degand. Leurs catégories 3 et 4 sont consacrées aux relations que Sweetser appelle épistémiques. Ce qui m’étonne pourtant, c’est la distinction supplémentaire introduite entre causality-based epistemic relations et non causal epistemic relations. Dans la première catégorie, nous avons affaire à des déductions :
(1.9)
It has rained continuously for two days. Peter thought the tennis court would be unplayable
La forme classique de la déduction logique est le syllogisme, comportant deux prémisses, une majeure et une mineure, dont on tire une conclusion :
Prémisse majeure :
S’il pleut sans cesse, alors le cours de tennis est impraticable
Prémisse mineure :
Il a plu sans cesse
Conclusion :
Donc le court de tennis est impraticable
On peut aussi appeler la prémisse majeure la loi de passage dans la mesure où elle permet de passer de la prémisse mineure (la pluie incessante) à la conclusion (le court de tennis impraticable). Or, dans l’exemple (1.9), cette prémisse est absente, et elle peut effectivement être absente quand elle est considérée comme suffisamment vraisemblable pour qu’on n’ait pas besoin de l’expliciter. Aristote appelle ce genre de syllogisme abrégé enthymème, et la prémisse majeure sous-entendue s’appelle alors endoxon.
Dans la catégorie 4, celle des relations épistémiques non causales, nous avons par contre affaire à une abduction. Le terme n’est pas classique et il est attribué à Charles Sanders Peirce. C’est en effet une troisième forme du raisonnement logique, qui s’ajoute aux formes classiques de la déduction et de l’induction :
(1.10)
The snow is melting. The temperature must be above zero
Ce raisonnement repose également sur un endoxon, qui doit être quelque chose comme : si la température est au-dessus de zéro, alors la neige fond. Or, on a constaté que la neige fond, et l’on sait qu’elle fond quand la température est au-dessus de zéro. On en conclut que la température doit être au-dessus de zéro. Par rapport à la déduction, il y a donc une inversion entre cause et conséquence : ce qui est donné, c’est la conséquence (la neige fond) et on fait une hypothèse sur la cause. Cela revient à dire que non seulement les déductions, mais aussi les abductions sont fondées sur des endoxa. On ne peut donc dire que les unes soient causales, et les autres pas. Nous avons affaire dans les deux cas à ce que j’appelle des argumentations.
Enfin, les deux dernières catégories (5 et 6) sont consacrées aux speech act relations. Cette notion s’inspire de Sweetser, mais ce n’est que la catégorie 5, consacrée à la motivation des actes de langage, qui me semble conforme à sa proposition. Pander Maat et Degand admettent une deuxième catégorie de speech act relations, consacrée aux paraphrases et aux résumés. Cette dernière catégorie apparaît un peu comme un intrus. Est-ce qu’on l’a créée pour l’amour de la symétrie ? Ou est-ce qu’on l’a créée pour certains emplois propres à car et qui entrent difficilement dans les autres catégories, comme la spécification, dont il sera question tout au long de ce livre ? Je m’abstiens de conclure.
Quand Lisbeth Degand et ses collaborateurs (Degand / Fagard 2008, 2012 ; Fagard 2008, Fagard / Degand 2010, Simon / Degand 2007) ont appliqué ce modèle à la langue française ou, plus exactement, à l’opposition entre parce que et car, ils ont réduit les catégories à quatre. On ne distingue plus les deux speech act relations (5 et 6), baptisés maintenant rapports interactifs. De même, on a renoncé à distinguer deux catégories (3 et 4) de rapports épistémiques, mais on a conservé la distinction entre les causales non volitives (1) et volitives (2). Malheureusement, on voit ensuite apparaître dans leurs publications une catégorie supplémentaire, la causalité mentale, tantôt distinguée de la causalité épistémique et tantôt confondue avec elle. À regarder de plus près, c’est le terme épistémique, emprunté à Sweetser, qui s’avère problématique. Traditionnellement, on appelle épistémique tout ce qui a trait à la connaissance, peu importe qu’il s’agisse d’un savoir objectif ou d’une croyance subjective. Ce terme s’intègre donc mal dans une classification qui repose sur l’opposition objectif ~ subjectif, et dont Blochowiak et al. (2020) ont d’ailleurs montré plus récemment qu’elle est plus complexe qu’on ne l’admettait naguère.
Malheureusement, les spécialistes de la théorie de l’argumentation se sont aussi peu intéressés à la causalité que les spécialistes de la causalité à la théorie de l’argumentation. Cette dernière remonte à l’Antiquité grecque et a été surtout développée par Aristote. Elle se base sur la déduction logique, dont la forme explicite est, comme nous venons de le voir, le syllogisme. La logique établit ensuite quels syllogismes sont admissibles, et quels ne le sont pas. Cela ne nous occupera pas ici, car on ne trouvera guère ce genre de déductions dans le langage ordinaire.
Aristote admet d’ailleurs que, dans la conversation ordinaire, l’argumentation prend normalement la forme d’un enthymème, c’est-à-dire de ce type de syllogisme abrégé où la prémisse majeure reste sous-entendue parce qu’elle est jugée suffisamment probable. Le lien logique entre les deux phrases
(1.11)
La route est mouillée. Il doit donc avoir plu ici
est donc établi par un endoxon sous-entendu, auquel les logiciens donnent la forme d’une proposition du type Si P, alors Q. Ce sera dans notre cas : Si la route est mouillée, alors il doit avoir plu. On constate que la route est mouillée, et on en conclut qu’il a plu à cet endroit.
On peut pourtant aussi inverser les deux phrases et on obtient alors :
(1.11’)
Il doit avoir plu ici, car la route est mouillée
C’est également une argumentation, mais l’endoxon aura alors plutôt la forme suivante : S’il a plu, alors la route doit être mouillée. Notons pourtant que, la conclusion n’est pas indubitable, car, dans notre cas, il se peut aussi que la route ait été inondée. De fait, l’opinion sur laquelle l’endoxon repose n’est que probable. Mais qu’est-ce qu’une opinion probable ? Pour Aristote, sont « probables les opinions qui sont reçues par tous les hommes, ou par la plupart d’entre eux, ou par les sages, et parmi ces derniers, soit par tous, soit par la plupart, soit enfin par les plus notables et les plus illustres » (Topique I, 1, 100b, trad. J. Tricot, 2004, p. 16). Dans ces conditions, il est impossible de dresser un inventaire définitif et exhaustif des endoxa.
Aristote nous propose alors à sa place un catalogue des topoï (singulier topos, ou locus en latin, lieu en français). Ce sont « des chefs, sous lesquels se rangent maints enthymèmes » (Rhétorique II, 26, 1403a, trad. M. Dufour, 1991, p. 195). Malheureusement, Aristote a provoqué une certaine confusion dans ce domaine, car les deux catalogues de topoï qu’il nous propose dans la Topique et au chapitre 23 du deuxième livre de la Rhétorique ne sont guère compatibles. Au seuil du Moyen Âge, Boèce a présenté ensuite un catalogue mieux structuré, qui repose sur celui de la Rhétorique, et qui a été repris par les philosophes scolastiques du Moyen Âge.
Dans mon article de 2012, j’ai essayé d’identifier les argumentations à l’aide de ce catalogue des lieux. Le résultat fut fort décevant. Dans un corpus de près de 1600 phrases contenant les connecteurs parce que, car ou puisque, je n’ai pu identifier qu’une bonne cinquantaine d’exemples conformes à l’un des topoï traditionnels. On va montrer plus loin que cet inventaire des topoï n’est plus actuel. La théorie de l’argumentation s’est développée dans la démocratie athénienne, et la topique avait à l’origine pour but de permettre aux rhéteurs de trouver des arguments pour convaincre leur public. Ce caractère essentiellement pratique de la topique réapparaît d’ailleurs dans le troisième livre de la Rhétorique quand Aristote propose aux avocats entre autres les lieux suivants :
Touchant l’accusation, un premier lieu consiste à dissiper une prévention défavorable au plaideur. […] Un autre lieu, pour répondre aux arguments litigieux de l’adversaire, est de soutenir ou que l’acte prétendu n’existe pas, ou qu’il n’est pas nuisible, ou qu’il ne l’est pas au plaignant, ou qu’il ne l’est pas à ce point, ou qu’il n’est pas illégal, ou qu’il l’est peu, ou qu’il n’est pas immoral, ou qu’il est insignifiant. (Rhétorique III, 15, 1416a, trad. Dufour / Wartelle, 1991, p. 251)
Avec la fin des démocraties antiques, la rhétorique est devenue un exercice purement formel et, après l’échec de la philosophie scolastique à la Renaissance, on s’en est progressivement désintéressé, jusqu’à ce que le juriste et philosophe Chaim Perelman la redécouvre après la deuxième guerre mondiale. La « nouvelle rhétorique » qu’il a développée avec Lucie Olbrechts-Tyteca (1958) continue à susciter des recherches, mais reste largement l’apanage de quelques spécialistes.
Quant à la théorie de l’Argumentation Dans la Langue (ADL) de Jean-Claude Anscombre et Oswald Ducrot (1983), elle se sert certes d’une terminologie empruntée à Aristote, mais elle a évolué dans une direction différente. À l’origine, il y avait certaines recherches — par ailleurs, fort remarquables — d’Oswald Ducrot, en particulier son étude sur mais (cf. Ducrot 1972, 128 ; Ducrot et al. 1980, 93-130). On ne saurait mieux décrire cette théorie que ne le fait Marion Carel (2011, 386), que je cite pour cette raison : Mais est « un des premiers mots à avoir reçu une signification argumentative : celle de donner l’instruction d’attacher aux segments qu’elle relie des conclusions contraires (on se souvient que, selon Anscombre et Ducrot, comprendre il fait beau mais je suis fatigué demande de trouver une proposition, par exemple [j’irai me promener], pour laquelle il fait beau serait un argument, et contre laquelle, par contre, je suis fatigué argumenterait). »
Ducrot traite donc mais comme un connecteur concessif, à l’instar de pourtant ou de bien que. Moeschler (1989) le fait même explicitement, alors que d’autres linguistes, comme par exemple Olivier Soutet (1990, 1992), maintiennent la distinction traditionnelle entre un mais adversatif et les adverbes et conjonctions concessives comme pourtant ou bien que.
Disons d’emblée qu’il y a des emplois de mais qui ne sont manifestement pas argumentatifs. Il y a d’abord le mais rectificatif auquel Anscombre / Ducrot (1977) et Ducrot / Vogt (1979) nous ont rendu attentifs, et, qui se traduit en allemand par sondern et non par aber, et en espagnol par sino et non par pero :
(1.12)
Ce n’est pas de l’encre qui coule dans mes veines mais du sang… (Benoîte Groult, Mon évasion, 2008, p. 142, cit. Frantext)
Mais voici un autre exemple qui n’est manifestement pas argumentatif :
(1.13)
Pour eux, les deux amants, […] tout est prétexte à paroles, tout est source de satisfaction neuve, mais vous, l’ennui, la solitude vous ont renvoyé jusqu’à cette case… (Butor 1958, 22)
Je ne vois pas quelles conclusions on pourrait alors tirer des deux propositions. Il s’agit au contraire d’opposer le cas des deux amants à celui du personnage principal du roman (que le narrateur vouvoie). Par ailleurs, si le deuxième segment n’est pas une assertion, mais par exemple une question, il est encore plus clair que nous n’avons pas affaire à une argumentation :
(1.14)
[C’est] un représentant à n’en pas douter, mais en quoi ? (Butor 1958, 23)
Plus récemment, Oswald Ducrot a d’ailleurs abandonné la théorie de l’Argumentation Dans la Langue au profit de la théorie des blocs sémantiques, surtout développée par Marion Carel (2011). Dans cette nouvelle théorie, l’argumentation joue également un rôle important, mais elle est utilisée pour une définition intrinsèque du sémantisme des mots. Selon Ducrot (2016, 54), cette nouvelle théorie « réalise la partie sémantique du programme saussurien », en créant une sémantique non référentielle, exclusivement fondée sur les relations entre les mots et certaines argumentations.
La théorie des blocs sémantiques tourne donc définitivement le dos à l’argumentation rhétorique d’Aristote. Par ailleurs, deux linguistes travaillant dans le cadre de cette nouvelle théorie (Marion Carel 2011, chapitre 8, et Corinne Rossari 2016) ont mis en cause la théorie argumentative de mais. Nous considérerons néanmoins que la concession repose, à l’instar de la causalité et de l’argumentation, sur un raisonnement logique. Nous y reviendrons au chapitre 2.5
On appelle causalité le rapport de cause à conséquence entre deux faits, mais comment peut-on prouver qu’un fait est la cause, voire l’unique cause d’un autre fait ? Toutefois la phrase suivante me paraît tout à fait acceptable :
(1.15)
Jean est mort d’un cancer du poumon parce qu’il fumait beaucoup
Je ne suis pas médecin et je ne suis même pas fumeur ; je ne suis donc pas compétent pour juger de la causalité exprimée dans (1.15), mais on m’a dit tant de fois que si l’on fume beaucoup, on risque de mourir d’un cancer du poumon. C’est pourquoi la phrase (1.15) me semble acceptable. De fait, ce que nous croyons savoir de la « réalité », nous le savons souvent grâce au langage, car le langage ne sert pas seulement à rapporter ce qui existe dans la réalité ; il est aussi capable de créer une « réalité ».
Je peux certes nier qu’il y ait un rapport logique entre le fait de fumer et le fait de mourir d’un cancer du poumon, mais je ne peux pas nier que le locuteur ait affirmé l’existence d’un tel rapport, car il s’est servi du connecteur causal parce que. Cela m’a permis de résoudre un problème qui m’avait autrefois donné beaucoup de fil à retordre : que faut-il faire quand quelqu’un présente une cause que je n’arrive pas à comprendre ou, tout au moins, à approuver ? En voici un exemple rencontré par hasard :
(1.16)
J’adore les adverbes, surtout les adverbes en ment, parce qu’ils sont lourds, épais, vigoureux, qu’on pourrait presque les toucher. (Catherine Paysan, Les feux de la Chandeleur, 1966, 148, cit. Frantext)
Passe encore que l’on trouve les adverbes lourds, au moins ceux en -ment. Le reste, ce sont des opinions qu’un linguiste comme moi, qui ai entendu parler de l’arbitraire du signe, ne saurait partager. Mais ce sont les convictions du locuteur, et non pas celles de l’allocutaire qui comptent.
Voici une série de « causes », l’une plus absurde que l’autre : c’est la manière dont la Peste, dans L’État de siège d’Albert Camus, critique la façon dont on mourait autrefois :
(1.17)
Vous mouriez parce qu’il avait fait froid après qu’il eut fait chaud, parce que vos mulets bronchaient, parce que la ligne des Pyrénées était bleue, parce qu’au printemps le fleuve Guadalquivir est attirant pour le solitaire, ou parce qu’il y a des imbéciles mal embouchés qui tuent pour le profit ou pour l’honneur, quand il est tellement plus distingué de tuer pour les plaisirs de la logique. (Camus, L’État de siège, 1948, 229)
Cette fois-ci, les causes sont tellement absurdes que la Peste elle-mêne ne peut les prendre au sérieux. Il faut donc chercher une autre interprétation. Je pense que la Peste veut dire qu’un rien suffisait autrefois pour mourir.
Il arrive aussi que la causalité ne soit pas marquée par un connecteur :
(1.18)
C’est l’été ; il fait chaud
Nous avons tous fait l’expérience que, sous nos latitudes, il fait normalement chaud en été. Cela fait partie de notre savoir non linguistique, donc d’une sorte d’endoxon. Or, pour accepter un raisonnement causal, il faut que l’allocutaire accepte l’opinion sous-jacente du locuteur. De même, locuteur et allocutaire doivent être de même avis pour que l’allocutaire puisse comprendre le raisonnement du locuteur. Nous verrons en effet que tous les connecteurs logiques, et non seulement les argumentations, reposent sur un raisonnement logique ou, en d’autres termes, sur un endoxon.
Dans mon article de 2012, j’ai proposé la paraphrase suivante pour identifier la causalité, ignorant que Ted Sanders (1997) avait proposé une paraphrase semblable :
Le fait que (q) est la cause du fait que (p)
Mais qu’est-ce que c’est qu’un fait ? En principe, c’est ce qui existe réellement, et la paraphrase fonctionne effectivement fort bien aussi longtemps que personne n’a envie de contester que quelque chose existe réellement, par exemple :
(1.19)
Il fait chaud parce que c’est l’été,
c’est-à-dire que le fait que c’est l’été est la cause du fait qu’il fait chaud. Il s’agit dans ce cas de ce que certains appellent une cause non volitive, mais aussi, si la cause est volitive dans la mesure où elle fait intervenir l’activité d’une ou de plusieurs personnes, on se mettra facilement d’accord qu’il s’agit de faits dans :
(1.20)
Yvonne est partie tôt parce que Robert n’était pas venu,
c’est-à-dire que le fait que Robert n’est pas venu est la cause du fait que Yvonne est partie tôt. Cette définition du fait est conforme à la conception traditionnelle selon laquelle le langage nous parle d’une réalité considérée comme donnée. Un énoncé est vrai quand il reproduit correctement cette réalité. En linguistique, c’est la théorie des actes de langage qui a commencé à mettre en question cette conception traditionnelle. De fait, une question ou un ordre ne peuvent être vrais ; ils sont performatifs, c’est-à-dire qu’ils ne décrivent pas une réalité extralinguistique, mais qu’ils cherchent à agir sur elle.
Malheureusement, les théoriciens des actes de langage se sont arrêtés à mi-chemin. Ils se sont occupés de préférence des verbes explicitement performatifs, qui permettent de réaliser explicitement un acte de langage s’ils sont employés à la première personne de l’indicatif présent (cf. surtout Searle / Vanderveken 1985, Vanderveken 1988). En ce qui concerne l’acte assertif, ce sont des verbes comme affirmer, assurer, avouer, confirmer, raconter, rapporter, nier, etc. En même temps, croire, penser ou supposer ne sont pas considérés comme des verbes explicitement performatifs parce que ce sont des verbes de la pensée et non de la parole.
Il en va de même de l’expression des émotions. Il existe certes une catégorie des actes expressifs. Elle comprend, d’un côté, des actes qui sont l’expression d’un sentiment assez conventionnel comme excuser qn de qc., remercier qn de qc., se vanter de qc. ou encore se plaindre de qc. J’indique la construction de ces verbes, car, en règle générale, la cause est alors exprimée par le syntagme prépositionnel de qc. et non par une phrase causale. Dans je me plains du bruit, par exemple, le bruit est la cause de ma plainte. De l’autre côté, on classe dans cette catégorie les actes par lesquels on porte un jugement d’ensemble sur quelque chose, comme approuver, désapprouver, déplorer, louer, critiquer, etc.
Si tous ces verbes ont un rapport avec les émotions, il y en a d’autres qui les expriment bien plus directement, comme aimer, détester, avoir peur, se mettre en colère, s’exciter, s’ennuyer etc. Encore une fois, ces verbes ne sont pas pris en considération par la théorie des actes de langage, parce que ce ne sont pas des verbes de la parole. (1.21) et (1.22) ne seraient donc pas des faits :
(1.21)
Jeanne croyait que c’était une prison parce qu’il y avait des barreaux devant les fenêtres
(1.22)
Robert avait peur de tomber parce que le chemin était glissant
Pourtant, les barreaux devant les fenêtres sont bien la cause de ce que croyait Jeanne, et le chemin glissant la cause de la peur de Robert. On a noté, au chapitre 1.1, que certains linguistes ont proposé une classification des phrases causales en fonctions de l’implication du locuteur et de l’opposition objectif ~ subjectif. Or, les croyances et les émotions ont évidemment un caractère éminemment subjectif. Mais l’opposition objectif ~ subjectif n’a rien à voir avec l’opposition causalité ~ argumentation. Il est question d’émotions dans la phrase suivante, de celles — contradictoires — du locuteur et de celle de l’allocutaire, et néanmoins c’est une phrase causale et non pas une phrase argumentative :
(1.23)
… j’étais heureuse, en même temps j’avais peur parce que je sentais bien que ça te faisait peur à toi. (Emmanuel Carrère, Un roman russe, 2007, p. 264, cit. Frantext)
En effet, le fait que je sentais que tu avais peur était la cause de ce que j’avais également peur tout en étant heureuse. De même, une phrase causale peut aussi justifier les adjectifs que Catherine Kerbrat-Orecchioni (1980) a qualifiés d’affectifs (admirable, agréable, fâcheux, ridicule, poignant, tragique, etc.) :
(1.24)
Lundi s’il y a un pont avant c’est agréable parce qu’on a beaucoup de courrier, et moi j’aime avoir beaucoup de courrier. (Raymond Queneau, Journaux 1914-1965, 1996, p. 1015, cit. Frantext)
Degand / Fagard (2008, 123) prétendent pourtant que la phrase suivante « fait intervenir une causalité argumentative » :
(1.25)
Je suis contente parce qu’il y a congé demain
Mais pour savoir ce que je ressens, je n’ai pas besoin d’une déduction logique. Les émotions sont spontanées, souvent irrépressibles. En même temps, elles sont provoquées par des faits extérieurs ; elles ont donc des causes.
Et qu’en est-il alors de la fiction, car, dans cette étude, nous emprunterons beaucoup d’exemples à des œuvres fictionnelles, et même les exemples que les linguistes forgent pour illustrer une règle grammaticale relèvent au fond de la fiction. Dans une œuvre fictionnelle, racontée par un narrateur omniscient, ce dernier connaît évidemment les croyances et les émotions de ses protagonistes. Cependant, si l’on définit le message linguistique en termes de conditions de vérité, comme le fait la logique, la fiction apparaît comme problématique, voire comme mensongère. Pour éviter d’en arriver là, je suivrai Herbert Clark (1999 : 252s.) qui admet que la fiction repose sur une sorte de contrat (implicite) entre le narrateur et le narrataire de tenir pour vrai ce qui est narré, tout en sachant que ce n’est pas le cas.
En fin de compte, il ne s’agit pas de savoir quels faits sont réels, mais ce que l’on nous présente comme des faits réels dans un texte.
En passant à l’argumentation, je reprends l’exemple (1.11) qui nous a servi à introduire l’argumentation. Je l’oppose ici à la phrase causale (1.11’) :
(1.11)
Il doit avoir plu (p), car la route est mouillée (q)
(1.11’)
La route est mouillée (q), car il a plu (p)
On notera d’abord que l’énoncé qui sert de principale dans la phrase causale (1.11’) devient subordonnée dans la phrase argumentative (1.11), et vice versa. C’est que nous avons affaire dans (1.11) à une abduction, où l’argument et la conclusion changent de place. Cela confirme en même temps qu’argumentation et causalité sont deux catégories clairement distinctes. On notera aussi que l’assertion il a plu dans la phrase causale (1.11’) est modalisée dans la phrase argumentative (1.11) et devient Il doit avoir plu. C’est que la conclusion d’une argumentation n’est que probable, car la route pourrait aussi être mouillée à cause d’une inondation.
Frans van Eemeren et Rob Grotendorst (1996, 39) définissent le fonctionnement de l’argumentation de la façon suivante : « Le point de départ est un doute : le locuteur croit que l’auditeur n’accepte pas (ou tout au moins pas automatiquement ou pas totalement) sa thèse. » Il avance alors des arguments, dont il croit que l’allocutaire est prêt à les accepter comme tels, et comme « justification acceptable de sa thèse ».
Nous avons dit que, selon Aristote, le rapport entre l’argument et la thèse repose sur ce qu’il appelle un endoxon, une opinion suffisamment vraisemblable pour rendre la thèse vraisemblable. L’endoxon se présente comme une phrase causale du type Si (q), alors (p). Dans notre cas, ce doit être : S’il a plu, alors la route doit être mouillée. Et nous avons dit que nous n’acceptons la phrase causale (1.11’) que si elle repose également sur une sorte d’endoxon. Ce qui oppose l’argumentation à la causalité, c’est surtout l’intention communicative. La phrase causale est simplement affirmative : elle affirme (1°) qu’il a plu, (2°) que la route est mouillée, et (3°) que (1°) est la cause de (2°). L’argumentation a en revanche une fonction persuasive. Selon la définition de Cicéron, elle sert à rendre crédible ce qui est douteux (ratio rei dubiae faciens fidem).
Il est vrai que ma tentative d’identifier les argumentations à l’aide du catalogue des topoï des philosophes scolastiques a échoué, mais c’est un catalogue d’une autre époque. Soit donné l’exemple suivant :
(1.26)
Les religieuses devaient porter des semelles en feutre ou en caoutchouc, car on n’entendait pas le bruit de leurs pas. (Simenon 1948, 108)
C’est encore une abduction, et l’endoxon doit être : Si l’on porte des semelles en feutre ou en caoutchouc, on n’entend pas le bruit des pas. Mais Aristote et Boèce connaissaient-ils des semelles en feutre ? (Celles en caoutchouc sûrement pas.) Et s’y seraient-ils intéressés ? C’étaient des philosophes et pas des commissaires de police. Et ils connaissaient encore moins le téléphone :
(1.27)
Puisque vous lui avez téléphoné pour lui demander un rendez-vous, je suppose que vous avez du nouveau ? (Simenon 1948, 116)
Il est vrai que si l’on téléphone à quelqu’un, on a probablement des nouvelles.
L’argumentation appartient donc définitivement au domaine de l’incertain, mais ce n’est pas tout. Pour être plus précis, il faut avoir recours à l’échelle suivante, inspirée de celle de Robert Martin (1987, 16) :
Ce sont les deux extrêmes qui conviennent à la causalité, c’est-à-dire non seulement ce qui est certain, mais aussi ce qui est impossible :
(1.28)
… il vous est impossible de divorcer […] parce que, avec votre position, vous voulez éviter tout scandale. (Butor 1957, 41)
Ajoutons qu’une hypothèse irréelle exprime également quelque chose d’impossible et peut également s’accompagner d’une phrase causale :
(1.29)
… après Modane il vous faudrait un indicateur italien, car dans celui-ci il n’y a rien d’autre que cette page avec les étapes principales : Turin, Gênes, Pise… (Butor 1957, 31)
Par contre, tout le domaine de l’incertain revient à l’argumentation, non seulement le probable, mais aussi le simplement possible et l’improbable :
(1.30)
Je crains que le docteur ne soit pas là, car je ne vois pas sa voiture
Les langues possèdent différents moyens pour signaler l’incertitude, à commencer par des adverbes comme vraisemblablement, sans doute, peut-être, etc., et des tournures impersonnelles comme il me semble que…, il paraît que…, il est probable que…. , il est invraisemblable que…
Quant aux verbes croire, penser, supposer ou douter, ils n’expriment l’incertain que s’ils sont employés à la première personne de l’indicatif présent. Ils expriment alors le point de vue du locuteur lui-même. En revanche, les croyances d’autrui sont présentées comme des « faits » (cf. l’exemple 1.18), sur lesquels le locuteur n’a aucune prise. Sur le plan théorique, il y a donc une limite claire entre causalité et argumentation. Sur le plan pratique, cette limite est quelquefois plus difficile à tracer. Il y a d’abord des expressions ambiguës :
(1.31)
Le docteur doit être là, car je vois sa voiture au garage
Le verbe devoir exprime ici le caractère spéculatif de la conclusion ; c’est une argumentation. Dans (1.32), le même verbe exprime au contraire une nécessité :
(1.32)
… c’est l’État qui conduit l’évolution. Lui seul le doit, puisqu’il est en charge de l’intérêt général et du destin du pays… (de Gaulle 1970, 228)
Dire que quelque chose est nécessaire, c’est dire que quelque chose est nécessairement le cas, qu’il n’y pas d’autre solution. C’est pourquoi (1.32) est à classer parmi les phrases causales.
Un autre cas difficile à interpréter, c’est celui du futur de l’indicatif. En principe, l’indicatif exprime des certitudes, mais l’avenir est toujours incertain et fait donc exception à la règle. Dans (1.33), la conclusion reste spéculative ; c’est pourquoi nous avons affaire à une phrase argumentative :
(1.33)
Il va pleuvoir parce que les nuages sont menaçants
Il arrive également qu’un locuteur renonce à signaler le caractère non certain de sa conclusion, ou le cache même de propos délibéré ? Dans la pièce Les Justes d’Albert Camus, Dora parle, à l’acte 5, du supplice de Kaliayev :
(1.34)
Oui, oui, j’en suis sûre, il avait l’air heureux. Car ce serait trop injuste qu’ayant refusé d’être heureux dans la vie pour mieux se préparer au sacrifice, il n’ait pas reçu le bonheur en même temps que la mort.
Dora n’a pas pris part à l’exécution de Kaljayev. J’en suis sûre n’exprime donc pas un fait qu’elle connaît, mais quelque chose comme une intime conviction. Et il paraît bien qu’elle argumente pour celle-ci. Par ailleurs, cette argumentation ressemble à un des topoï de la tradition : c’est la règle de justice, où l’on compare en principe deux cas réels, pour conclure que ce qui vaut pour l’un doit aussi valoir pour l’autre, en fonction du principe de justice. Ici, c’est en revanche un idéal imaginaire qui sert de terme comparatif. Dans de tels cas, la distinction entre causalité et argumentation dépend de notre interprétation du texte, et celle-ci est toujours entachée de subjectivismes.
Ce que nous allons désormais appeler une argumentation pour de l’incertain correspond à la catégorie que la Rhetoric Structure Theory (RST) appelle évidence. Or, parmi les Presentational Relations, cette théorie connaît encore une deuxième catégorie que je considère comme argumentative : c’est la catégorie appelée motivation. Elle entre en jeu quand le locuteur motive l’allocutaire à faire quelque chose. Nous parlerons dans ce cas d’une argumentation pour des actes directifs.
C’est une autre catégorie des actes de langage, celle qui peut être exprimée par des verbes explicitement performatifs comme ordonner, commander, prescrire, demander, prier, supplier, recommander, conseiller, etc. Encore une fois, ce ne sont pas les seuls moyens d’expression, et le mode impératif est en quelque sorte à l’acte directif ce que le mode indicatif est à l’acte assertif.
Il y a lieu de distinguer différents actes directifs. Si ce sont des actes comme ordonner, commander ou prescrire
