Une révolution algérienne à hauteur d’homme - Mohammed Bedjaoui - E-Book

Une révolution algérienne à hauteur d’homme E-Book

Mohammed Bedjaoui

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Beschreibung

Qui aurait pu imaginer qu'un petit garçon né dans une famille modeste de Sidi-Bel-Abbès, orphelin de père dès l’âge de 4 ans, devienne un jour un juriste de renommée internationale et président de la Cour internationale de Justice de La Haye ?

Mohammed Bedjaoui revient sur ses années d’apprentissage politique et professionnel jusqu’à 1962. Qui aurait pu imaginer que le petit garçon né dans une famille modeste de Sidi-Bel-Abbès, orphelin de père dès l’âge de 4 ans, devienne un jour un juriste de renommée internationale et président de la Cour internationale de Justice de La Haye ? Ce haut fonctionnaire, diplomate et homme politique algérien revient largement sur sa formation à Grenoble (diplôme de l’Institut d’études politiques en 1952 et doctorat en droit en 1956) et rend hommage à plusieurs de ses professeurs qu’il retrouvera par la suite en tant qu’ambassadeur d’Algérie en France. Mais reconnu comme l’un des requérants communistes, il a commencé par être exclu du concours d’accès à l’ENA. Une discrimination sanctionnée dans un célèbre arrêt du Conseil d’État (28 mai 1954). L’ouvrage offre ainsi une plongée dans le système colonial français pris dans ses contradictions et dans l’émergence d’une Algérie indépendante. Elle est menée par un grand témoin qui fait quelques révélations du fait de son accès à des données sensibles. Durant la guerre d’Algérie, M. Bedjaoui était conseiller juridique du FLN et du gouvernement provisoire de la République algérienne dirigé par Ferhat Abbas. Il figurait aussi parmi la délégation algérienne lors des négociations d’Evian, aux côtés de ministre de l’économie, son mentor, Dr Ahmed Francis. Un témoignage de premières mains, dans une langue d’une grande élégance et d’un grand classicisme.

Une plongée dans le système colonial français pris dans ses contradictions et dans l’émergence d’une Algérie indépendante. Ce récit de vie, mené par un témoin d'importance, contient quelques révélations inédites !

EXTRAIT

Lorsque la Révolution armée commença le 1er novembre 1954, mon pays comptait huit millions d’Algériens. Pour tenter de faire face à notre lutte, l’autorité coloniale aligna au total près de deux millions de militaires au cours de sept années et demie de combats. Cette même autorité essaya d’enfermer l’Algérie en érigeant à ses frontières deux barrages électrifiés pour empêcher la Révolution armée d’alimenter les maquis intérieurs en recrues, armes et munitions. Cette même autorité acheva de se perdre en pratiquant la torture. J’avais 25 ans lors du déclenchement de la Révolution armée. Je ne savais pas, et je ne sais toujours pas à 89 ans, manier une arme à feu. 

À PROPOS DE L'AUTEUR

Mohamed Bedjaoui, né en 1929 à Sidi-Bel-Abbès, est un juriste, haut fonctionnaire, diplomate et homme politique algérien. Durant la guerre d'Algérie, il a été conseiller juridique du FLN et du gouvernement provisoire de la république algérienne (GPRA). Il figurait aussi parmi la délégation algérienne lors des négociations d’Evian.
Ministre de la justice de 1964 à 1971, il quitte le gouvernement pour devenir ambassadeur en France, auprès de l’Unesco et de l’ONU (1971-1979). Il a été le représentant permanent de l’Algérie auprès des Nations unies à New York jusqu’à 1982.
Mohammed Bedjaoui a été juge à la Cour internationale de justice de La Haye pendant près de vingt ans (1982-2001), puis président de Chambre (1984-1986) et président de la Cour (1994-1997). Bedjaoui est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages qui font autorité en droit international. Il a donné trois cours à l’Académie de droit international de La Haye, dont le cours général de droit public en 2006. Il a rédigé près de 300 articles portant sur les matières de droit international public, contribuant à améliorer le droit constitutionnel, le droit d’arbitrage commercial international et les sciences politiques.

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Couverture

Page de titre

À tous les martyrs, morts pour que vive

À la mémoire d’« El-Farès », ce simple ouvrier se révélant attachant dialecticien, dont le tort réel d’avoir été messaliste lui valut sa liquidation physique à Grenoble, par une implacable mais nécessaire application de la logique d’airain de la Révolution.

À la mémoire de Pierre Cot, mon professeur à Sciences Po à Grenoble, qui œuvra toute sa vie pour un monde meilleur, qui suivit de manière toujours constructive le long parcours de l’Algérie pour l’indépendance et qui nous prodiguera à Genève, au Dr Ahmed Francis et à moi-même, ses précieux conseils pour les négociations qui allaient s’ouvrir à la conférence d’Évian.

À la mémoire du professeur Georges Lavau qui, au péril de sa carrière universitaire, partagea toutes nos espérances et tous nos combats.

À la mémoire du professeur René Capitant qui refusa de continuer à dispenser ses cours de droit public parce qu’un de ses étudiants algériens avait péri sous la torture.

Préface

Ah que la République algérienne était belle sous le joug colonialiste ! On ne dira jamais assez les espoirs que toute une jeunesse étudiante ou lycéenne mit dans une révolution qui ferait de son pays une nation libre et fière. Comment ne pas en être convaincu quand le Tiers-Monde semblait s’ébranler aux voix des grands leaders, Mao, Nehru, Ho Chi Minh, Soekarno, Nasser, Castro, et remettre en question l’ordre impérialiste ? Comment ne pas croire que les dirigeants du FLN étaient animés par la seule passion de la liberté, et exempts de toute espèce de calculs pour confisquer le pouvoir ? Les sacrifices consentis, les morts, les emprisonnements, les tortures, d’innombrables exemples de dévouement plus obscurs, ne suffisaient-ils pas à garantir l’avenir ?

Lire l’ouvrage de Mohammed Bedjaoui, c’est d’abord retrouver le ton de cette époque, à travers un récit de vie (1929-1962) qui mène le lecteur de la Tlemcen coloniale aux négociations d’Évian, prélude à l’indépendance. Tout commence par une enfance tendue vers la réussite scolaire, encouragée par toute une famille modeste, qui va faire d’un petit écolier, orphelin de père, un étudiant en droit. Celui-ci choisit, comme beaucoup de ses compatriotes, de faire ses études en métropole, dans une atmosphère plus libérale et moins soupçonneuse que celle des universités algériennes. Les années qu’il passe à l’université de Grenoble se partagent entre les cours, les examens et l’engagement politique en faveur de l’indépendance, aux côtés d’autres étudiants, maghrébins pour la plupart. Une administration méfiante veut-elle lui interdire l’accès au concours de l’ENA pour délit d’opinion ? Il n’hésite pas à déposer un recours devant le Conseil d’État. L’arrêt qui lui donne satisfaction demeure connu comme l’arrêt Barrel, du nom du fils du député communiste qui avait déposé un recours au même titre. La décision vient trop tard pour empêcher le jeune homme de basculer vers la rupture radicale des liens avec la France, alors qu’une autre voie, plus modérée (illustrée, notamment, par le polytechnicien Salah Bouakouir), eût pu s’ouvrir pour lui. De cette période, Mohammed Bedjaoui conservera néanmoins une vive reconnaissance pour le soutien qu’il a reçu de ses professeurs français, notamment Pierre Cot, Georges Lavau, René Capitant, et un attrait pour le droit international qu’il s’efforcera de mettre au service de ses convictions.

Nous suivons ensuite l’auteur à travers les innombrables voyages dans lesquels l’entraîne, à partir de 1957, depuis Genève, qui constitue son point d’attache, une diplomatie active dont l’influence, souvent sous-estimée, devait s’avérer décisive. Il s’agissait pour les représentants du FLN de faire appuyer leur cause par les puissances dites « progressistes » (URSS, Chine, Vietnam, Corée du Nord), susceptibles de fournir des aides allant de la reconnaissance diplomatique à de simples facilités de résidence ou de déplacement, en passant par la livraison d’armes et la formation de cadres militaires ou civils. On devine, à travers l’accueil souvent affable, parfois spectaculaire, et derrière l’affirmation d’une solidarité avec les révolutionnaires algériens, bien des arrière-pensées. Le gouvernement égyptien, en dépit de l’audience qu’il donne à la cause algérienne, à travers les émissions radiophoniques de la Voix des Arabes, est accusé de détourner les secours qui passent par lui ; le président tunisien Habib Bourguiba ne renonce pas à ses visées sur le Sahara ; les monarchies pétrolières, sans doute peu favorables au projet socialiste des Algériens, ne montrent guère d’empressement à leur dispenser une aide financière. En revanche, le soutien officiel des États-Unis à la France s’accompagne d’une bienveillance prometteuse pour les Algériens.

On note aussi, en suivant de près les développements que Mohammed Bedjaoui consacre aux questions de droit international, la volonté des diplomates du FLN de donner à l’existence de la Nation et de l’État algériens un fondement juridique que lui déniaient les représentants de l’État français. Cette volonté passe par la création d’institutions, d’abord un gouvernement central, dont la proclamation du GPRA, le gouvernement provisoire de la République algérienne (septembre 1968), est l’étape finale, mais aussi des finances, des archives et d’un passeport algérien. Les agents du FLN travaillent aussi à la reconnaissance du GPRA par les États et les organisations internationales, en donnant la plus grande audience à leur mission permanente auprès de l’ONU, mais également en faisant adhérer officiellement le GPRA aux conventions de Genève de 1949, destinées notamment à la protection des prisonniers et des civils en période de guerre, à l’issue d’une démarche singulière (juin 1960). Les attaques contre la diplomatie française s’exercent à l’encontre du Pacte atlantique, sous la protection théorique duquel sont placés les « départements français d’Algérie », terme évidemment inacceptable pour les nationalistes algériens. L’auteur montre bien, enfin, comment, tandis que les Algériens s’efforcent de s’affirmer en droit international, les Français s’évertuent en vain à résoudre les contradictions d’un statut colonial que le général de Gaulle finit par abolir paradoxalement en imposant l’indépendance de l’Algérie par un acte unilatéral de l’État français ; les accords d’Évian étant, il faut le rappeler, non un traité, mais une déclaration signée par la France seule.

Le livre rappelle aussi combien les hommes font l’histoire. Les rencontres, les contacts, les entretiens, même s’ils débouchent rarement sur des décisions concrètes, tissent inlassablement cette toile qui est la matière même des relations internationales. C’est à juste titre qu’est évoquée la personnalité, un peu oubliée aujourd’hui, du docteur Ahmed Francis (1912-1968), responsable des finances du FLN, avec le titre de ministre des Finances du GPRA, mais aussi un des négociateurs d’Évian aux côtés de Belkacem Krim. Ceci revient à insister sur le rôle important tenu par les personnalités civiles proches de Ferhat Abbas, auxquelles les circonstances ne permirent pas de faire prévaloir leurs conceptions en faveur d’un gouvernement civil dans sa composition comme dans ses méthodes, et dégagé des ingérences des militaires. Pour comprendre pourquoi, il faudrait convoquer ici toute l’histoire des rivalités à l’intérieur du Front, étudiée notamment par Mohammed Harbi et le regretté Gilbert Meynier, telle qu’elle se déroulait au sein des délégations et des camps de Tunisie et du Maroc.

D’autres rappels soulignent combien tout combat, même justifié dans son principe, implique des déchirements et des injustices. L’importance vitale des cotisations perçues auprès des travailleurs algériens en France pour éviter la dépendance excessive du FLN vis-à-vis des États sympathisants explique le sort réservé aux opposants, et notamment aux rivaux du parti nationaliste rival, le MNA, dont beaucoup, Mohammed Bedjaoui le proclame en inscrivant l’un d’entre eux parmi les dédicataires de son livre, mériteraient une réparation au moins morale. Dans les dernières lignes de son ouvrage, il souligne avec discrétion tout le mal que fait, jusqu’à nos jours, la circulation, chez les Français et chez les Algériens, de versions historiques tellement tronquées de part et d’autre qu’elles ne permettent pas aux deux peuples de se trouver ou de se retrouver. Il faut souhaiter que la mise à la disposition de ses souvenirs à un large public français contribue à la relecture du récit d’un Algérien que son combat pour l’indépendance n’a pas détaché de ses liens avec la France, et aussi à attirer l’attention sur l’historiographie qui, pour le bien de la science, et peut-être de la justice, ne cesse de se développer.

Jacques Frémeaux

Professeur émérite à l’université de Paris-Sorbonne Membre de l’Académie des Sciences d’Outre-Mer

I Prologue « Te souviens-tu d’où tu viens ? »

Je n’éprouve nul besoin de recourir à la magie de quelque « boule de cristal » pour redécouvrir le tumulte du temps passé. La mémoire de mon enfance saccagée est en effet toujours restée vive et douloureuse. Le périple, que je veux sobre et retenu, effectué aujourd’hui sur les crêtes de ma mémoire, me renvoie entièrement et sans difficulté mon identité marquée par une enfance démunie. Elle se résume dans une image, celle d’un enfant qui a pleuré pour avoir en vain réclamé un morceau de pain pour tromper sa faim. Rien n’efface cette image identitaire, toujours présente, toujours envahissante. Pas même d’avoir, maintes fois depuis lors, pourtant si bien goûté aux multiples festins de la vie… Lorsque la Révolution armée commença le 1er novembre 1954, mon pays comptait huit millions d’Algériens. Pour tenter de faire face à notre lutte, l’autorité coloniale aligna au total près de deux millions de militaires au cours de sept années et demie de combats1. Cette même autorité essaya d’enfermer l’Algérie en érigeant à ses frontières deux barrages électrifiés2 pour empêcher la Révolution armée d’alimenter les maquis intérieurs en recrues, armes et munitions. Cette même autorité acheva de se perdre en pratiquant la torture. J’avais 25 ans lors du déclenchement de la Révolution armée. Je ne savais pas, et je ne sais toujours pas à 89 ans, manier une arme à feu. J’expose ici comment j’ai essayé de remplir mon devoir. Simplement, à hauteur d’homme. Avec ses lumières et ses ombres.

D’une cité à l’autre, un repli alimentaire

Né à Sidi-Bel-Abbès, je quittai cette cité à l’âge de trois ans. Nous nous séparâmes tôt sans nous connaître. Mon père, ouvrier cordonnier, décédé à trente-deux ans en cette ville, laissa une jeune veuve de vingt-cinq, qui ne pouvait, selon la tradition, que retourner dans sa famille à Tlemcen, sa cité d’origine. Son frère, Mohamed Oukili, s’évertuait à faire survivre sa propre famille, ses parents âgés, sa vieille tante et nous tous qui ajoutions à ses tourments notre repli d’infortune de Sidi-Bel-Abbès. Et pour faire bonne mesure, il fallait nécessairement compter aussi les cousins et cousines de tous âges, venus d’Oujda, de Marnia ou de Nedroma, que les rigueurs des temps de vaches maigres obligeaient à un transit à durée indéterminée dans la maison des Oukili. Il ne fallait surtout pas hasarder le moindre murmure à l’égard de ce trop-plein permanent prescrit par une divine volonté, contre le décret de laquelle aucun Tlemcénien ne se serait aventuré à réagir. Et puis n’avions-nous pas la chance d’avoir cet oncle maternel, Khali, le frère aimant qui accueillait sa sœur et ses deux petits et qui, heureusement, avait un étal, un « carreau » de fruits et légumes, situé non pas n’importe où, mais au premier étage du « Marché couvert » de Tlemcen, celui-là même qui était fréquenté par la clientèle française, réputée plus aisée que celle des indigènes. Ceux-ci s’approvisionnaient plutôt au « Médress », le marché « plus bas », expression situant bien sa localisation autant que ses prix. C’était-là une bonne affaire pour Khali que d’avoir l’avantage d’appartenir au « Marché couvert ».

Misère des lieux

L’hiver était rigoureux à Tlemcen, au pied des montagnes. Nous connaissions la neige, phénomène rare et même étrange dans le reste de l’Algérie. La vieille maison Bendeddouche que les Oukili et consorts avaient prise en location depuis des temps immémoriaux, rue Ibn Khaldoun, Koran-el-Kébir, avait connu une période de confort qu’on pouvait en vain lui trouver à l’heure où ma mère, jeune veuve, mon petit frère Noureddine et moi avions reflué de Sidi-Bel-Abbès pour y trouver refuge. Les Oukili étaient les parents de ma mère. Je n’ai jamais su, je n’ai jamais cherché à savoir, combien nous vivions dans cette vieille masure. Elle avait gardé de ses beaux jours de jadis une belle entrée habillée de « zellidj » et deux margelles où les pauvres mendiants pouvaient s’asseoir en attendant problématiquement quelques reliefs de nourriture. Le reste de la maison souffrait de sa décrépitude. Il y avait au total six chambres, trois au rez-de-chaussée et trois à l’étage. Le seul point d’eau était constitué par un vieux puits. La poulie fonctionnait silencieusement depuis je ne sais quand. Par l’effet de l’âge sans doute, elle nous épargnait tout crissement. L’eau du « dlou » était d’une fraîcheur bienvenue l’été et glaciale l’hiver. Nous avions, au rez-de-chaussée, un vieux réduit, baptisé cuisine, sans électricité, et un seul W.-C. pour tous, une sorte de cloaque obscur qui n’était qu’une latrine, dont le conduit vers l’extérieur souvent obstrué nous renvoyait les odeurs nauséabondes qu’on lui abandonnait. Dans toute la masure, l’électricité était un produit inconnu. La bougie remplissait au mieux son office incertain. Il n’y avait ni réfrigérateur, ni téléphone, ni radio, ni bien sûr machine à laver. Les appareils utiles d’aujourd’hui étaient inconnus.

Le pouvoir saisissant des larmes d’affection

Nous appelions tous « Khali » mon oncle maternel Mohamed Oukili qui nous avait recueillis. Madame Deschamps, sa cliente française préférée au « Marché couvert » avait sa manière de le chercher quand elle ne le voyait pas à son étal : « Oukilé-Oukili ? » (« où qu’il est Oukili ? »). C’est lui qui m’emmena la première fois à « l’école française Décieux », pour le cours préparatoire. J’avais les six ans exigés par la loi coloniale. Je crois qu’il y avait eu un problème, car nous étions allés d’abord à « l’école de la gare », plus proche de chez nous, mais nous fûmes éconduits je ne sais pourquoi et Khali était mécontent. Il me laissa à « l’école Décieux » en me promettant de revenir me chercher, car je ne connaissais pas le chemin du retour chez nous. J’étais inquiet, mais je n’avais pas pleuré : à six ans j’avais déjà vécu d’autres épreuves… Je me souviens que ce premier jour d’école m’avait creusé l’appétit et lorsque je me suis retrouvé à la maison vers 16 h 30, j’ai demandé à ma mère un morceau de miche de pain qu’elle ne put me donner. J’étais furieux et je me mis à pleurer en piétinant des pieds je ne sais quel démon de la terre, qui nous privait de pain. Ma mère me conjura de patienter car ce soir-là, nous allions être privilégiés : pour le dîner familial, notre maisonnée avait confectionné trois miches qu’on devait bientôt aller chercher au four public où elles recevaient une cuisson dorée. Non, je ne pouvais pas attendre. Je hurlais. Et soudain je vis ma pauvre mère essuyer silencieusement devant moi ses propres larmes, d’affection. Cela eut pour effet, je ne sais comment, d’arrêter les miennes. Puis nous pleurâmes ensemble un moment. Je crois que je m’endormis peu après, sans dîner.

Un rêve fou : devenir « dirictour »

Je couchais dans un lit poussé contre le mur, dans la chambre de mes grands-parents maternels, qui, eux, dormaient sur un matelas disposé à même le sol. Mon grand-père répugnait en effet à « grimper », comme il disait, sur un lit. Mais avant d’être gagné par le sommeil, je finissais mes devoirs à la lueur blême d’un bout de chandelle. Ma mère avait déjà vite nettoyé pour moi la meïda, cette table basse et ronde autour de laquelle nous avions tous dîné avec mes grands-parents dans leur propre chambre qui servait aussi de salle à manger. J’apportais toujours du Marché quelques vieux journaux dont je couvrais la meïda pour éviter à mes cahiers la salissure par le gras du dîner, que ma mère, faute de dégraissant, ne pouvait jamais supprimer par le chiffon qu’elle passait. Le savon ne pouvait servir ; c’était un produit cher et noble réservé seulement à notre bain hebdomadaire ou au lavage de notre linge sale.

Le bout de chandelle sur un coin de la meïda, je me hâtais d’en finir avec mes devoirs. À la crainte d’être privé de la lueur de la stéarine qui fondait trop vite à mon gré s’ajoutait surtout la lamentation de mon grand-père atteint d’une toux chronique sèche qui lui déchirait la poitrine. Et pour aussi chiche que fût mon éclairage, il avait toujours gêné Bâ-Oukili qui ne pouvait trouver que dans le noir le sommeil qui le délivrait de la toux. Il me demandait alors immanquablement d’éteindre mon bout de chandelle et de dormir car, de toute façon, disait-il, mes veillées studieuses n’allaient aucunement me permettre d’atteindre un jour le grand poste de « dirictour3 ». Bâ-Oukili était ainsi marqué par l’amertume de son expérience de la vie.

Au Marché, à 9 ans

Lorsque j’eus neuf ans, la famille jugea que j’étais assez grand pour aider mon oncle au « Marché couvert ». Le temps que l’école puis le collège me laissaient libre devait, c’était décidé, être consacré à « notre » étal au dit « Marché ». Je n’avais pas cours déjà le jeudi et le dimanche. Je les consacrais entièrement à mon oncle. Mais j’avais encore de la ressource dans mon emploi du temps pour faire des « exploits ». Mon oncle et moi, nous nous levions à 4 h 00 du matin tous les jours, jeudis et dimanches compris, et quelle que fût la saison. Nous tirions un peu d’eau du puits pour nous laver le bout du nez (nous allions au « bain maure » une fois par semaine). L’eau était glacée en hiver. Puis nous partions, le ventre creux, bien sûr à pied, au Marché. La distance n’était pas longue. Là, j’avais dix à quinze minutes de bonheur quotidien. C’était l’escale bénie du café au lait, parfois accompagné d’un croissant, dans un des cafés-restaurants de la place du Marché. Je n’ai jamais vu mon oncle prendre autre chose qu’un simple café noir, accompagné de sa cigarette. Quant à moi, je méritais le croissant à la place d’un méchant quignon de pain chaque fois que la veille la fortune nous avait souri. Ce croissant était devenu un baromètre mesurant l’état de nos affaires. Après cet intermède de ce qui tenait lieu de « petit-déjeuner », nous nous séparions, mon oncle et moi. Mon oncle s’égayait sur la grande place du Marché devenant le marché de gros. Les grands sacs, les cageots de légumes ou de fruits, arrivés par camions, estafettes ou à dos de mulet, envahissaient la grande place dès 3 h 00 du matin. Mon oncle, comme ses autres collègues marchands de détail, disputait la qualité et les prix aux vendeurs en gros. Puis il confiait aux portefaix spécialisés et bien connus les marchandises qu’il finissait par acheter. Il passait ainsi deux bonnes heures dans la grande place, circulant entre les marchands de gros, avant de finir à nouveau au café pour goûter une nouvelle tasse de café et surtout une nouvelle cigarette avant de monter me rejoindre.

Quant à moi, je retrouvais, immédiatement après le café, notre étalage de fruits et légumes au premier étage du « Marché couvert ». Les « carreaux » de marchands de détail étaient bien identifiés dans les rangées parfaitement alignées. Je m’appliquais alors à vider les sacs et cageots que les portefaix me montaient au fur et à mesure que mon oncle les achetait au marché de gros. Je disposais fort bien les marchandises dans les différentes cases de notre étalage. Il paraît que j’étais assez doué pour marier convenablement, d’un casier à l’autre, les couleurs des produits et faire de superbes pyramides de pommes, d’oranges ou de pêches en prenant soin d’exposer à la vue de l’acheteur le côté le plus avenant du fruit… Je passais ainsi quelque deux heures à préparer soigneusement l’étalage pour mon oncle, puis je m’éclipsais, mon cartable en bandoulière, pour rejoindre, selon le cas, mon « école Décieux » ou le « collège de Slane », juste avant l’entrée des classes à 8 h 00 du matin. À la fin de la matinée, à 11 h 30, je quittais l’établissement scolaire, passais encore un moment au Marché pour aider à ranger les restes, puis j’allais déjeuner à la maison avant de reprendre le chemin de l’école ou du collège à 13 h 30. Il en allait ainsi tous les jours, avec cette seule différence que le jeudi et le dimanche, ainsi que les jours fériés ou sans école, je consacrais mon temps plein au Marché pour gagner la subsistance familiale.

Les mégères et les anges

C’est dans ce Marché que j’eus conscience de notre aliénation de colonisés. La clientèle presque exclusivement européenne m’avait bâti une condition inférieure. Toutes ces ménagères, sûres d’elles-mêmes et dominatrices, d’ailleurs plus espagnoles, sardes ou maltaises que françaises, avaient décrété pour elles que je m’appelais « A-med », comme tous les autres qui les servaient au Marché, que j’étais menteur et fourbe par nature, que je les volais en pesant mal les fruits. Lorsqu’au fil des années, je leur parlais un français bien meilleur que le leur, elles y trouvaient je ne sais quelle preuve de ma duplicité et quelque raison supplémentaire de me refuser leur confiance. Mais il y avait aussi mes professeurs du « collège de Slane », surtout ceux venus de France, que je servais avec plaisir et qui m’aimaient bien. Ils étaient revêtus à mes yeux d’une aura particulière. Il y avait d’abord M. Baeza, notre client favori, car, propriétaire de l’hôtel du Maghreb, il nous achetait à chacun de ses passages de substantielles quantités de fruits et légumes. Il était d’origine espagnole et lorsque mon oncle lui baragouinait quelques expressions de sa langue, il était sûr que M. Baeza allait lui répondre dans un arabe dialectal parfait qui faisait notre admiration. Il y avait également M. Martineau, le haut fonctionnaire d’âge mûr venu de France pour diriger à Tlemcen l’agence de la Banque de France, près de la grande Poste. Non seulement il ne discutait ni mes prix, ni mon addition, mais il me payait toujours avec de belles coupures neuves, jamais cornées ou pliées, qu’il sortait de son large portefeuille. Je gardais longtemps ses magnifiques billets de cinq francs et quand je m’en délestais avec regret chez notre épicier, mon opération à coups de coupures neuves faisait de moi un magicien doué du puissant sortilège de créer, toute neuve, de la richesse.

La mer, c’est quoi ?

Je n’ai pas connu de vacances d’été. Je les passais à travailler au Marché comme les jeudis ou les dimanches. Je n’avais jamais vu la mer. Dans le cadre du découpage des circonscriptions de l’éducation nationale, nous devions, tant pour le brevet élémentaire que pour le baccalauréat, passer les épreuves écrites à Tlemcen et l’oral à Oran. Il était exclu que mon oncle puisse m’emmener pour deux ou trois jours à Oran, située à 140 km de Tlemcen, pour me faire subir l’oral du brevet à 13 ans. Mon oncle ne pouvait ni me laisser partir seul si jeune, ni réunir les moyens financiers nécessaires pour notre voyage à deux pour quelque trois jours. Je me suis alors retrouvé dans le train pour Oran, avec mon ami Djelloul Baghli, sous la tutelle généreuse et bienveillante de son oncle paternel Si Mustapha, homme racé, à la belle intelligence toujours en éveil pour comprendre les hommes et les choses. Je ne sais pas comment cela s’est passé et j’ai plutôt suspecté Djelloul d’avoir comploté pour me faire prendre complètement et formidablement en charge par son oncle. J’ai ainsi, pour la première fois de ma vie, logé dans un hôtel, connu les restaurants français et contemplé la mer, cet élément mythique pour mes 13 ans de vie tlemcénienne sédentaire.

Si Mustapha dirigeait à Tlemcen une librairie familiale d’ouvrages orientaux et coraniques. Il disposait d’une forme séduisante d’intelligence, grande ouverte pour tout comprendre de la vie. Pour ce faire, il utilisait l’interrogation du voisin, directe mais toujours courtoise et bien tournée. Mais il lui arrivait parfois d’employer une autre méthode : je l’ai vu à Oran par exemple commander dans un restaurant français le même plat ou le même dessert que celui de l’occupant d’une table voisine, juste pour comprendre, lui, l’Algérien, la psychologie ou le goût du voisin français qui avait effectué son choix, ou simplement pour connaître le nom et la saveur du plat. Les dépenses de Si Mustapha ne furent pas inutiles. Nous réussîmes, Djelloul et moi, notre brevet élémentaire et je vis, en plus de l’attachante bonté, si naturelle et si simple, de son oncle, l’état étrange et envoûtant de ce qu’on appelle la mer. Pour la première fois, pour un enfant de 13 ans.

« Le cireur, un être humain égal en dignité »

Il y avait encore, parmi mes clients favoris au Marché, « Monsieur Édouard », Sicsic de son patronyme. C’était le père de mon ami d’enfance Raoul. Il venait assez rarement au Marché, abandonnant à son épouse le soin de s’approvisionner près de chez elle, comme elle le pouvait, rue Haëdo. C’était fête pour moi quand il venait lui-même faire ses emplettes, toujours directement et uniquement à mon étal. Il me saluait invariablement avec un sonore et enjoué « bonjour Bedjoï ! As-tu eu le temps de faire tous tes devoirs ? » Il était représentant de commerce, démarchant en gros des boîtes de bonbons berlingots assortis. Il me gratifiait de temps à autre de l’une d’elles et j’en régalais les camarades du quartier et du collège, préservant ma part pour plusieurs jours. Il était libre-penseur et heureux de l’être. Il me paraissait doué pour cela d’une énergie spirituelle incommensurable. Il se rendait fort rarement à la synagogue et s’il le faisait, c’était uniquement pour aller y débusquer, « à l’état pur » disait-il, certains faux dévots qu’il moquait ensuite, sans méchanceté, place de la mairie ou au café Gambrinus. Cet être était ruisselant de bonté. Il avait toujours recommandé à son fils Raoul de ne jamais oublier que le petit cireur de la place de la mairie, qui, assis par terre, s’appliquait à lui faire briller ses chaussures, était aussi un être humain égal en dignité. « Le mieux, ajoutait-il philosophiquement, serait d’ailleurs de confier tes chaussures à ta mère ou encore, ce qui serait plus convenable, de les cirer toi-même ».

Un amour d’adolescent

Il y avait enfin, toujours parmi mes clients favoris du Marché, Liliane L., sœur de Ginette, celle-ci en classe au collège avec moi. Liliane, fille d’un ingénieur des ponts et chaussées d’origine espagnole, nous précédait d’une classe et précédait sa sœur de toutes les grâces. Quand elle venait se servir à mon étal au Marché le dimanche, elle faisait un brin de conversation avec moi, me demandant en particulier comment je parvenais à faire des études avec toutes mes charges au Marché. Elle était belle. Elle l’était. Je l’aimais secrètement. Les dimanches où elle apparaissait étaient fête pour moi. J’attendais ces dimanches avec une impatiente ivresse. Un usage bien établi voulait que le marchand de légumes dise un respectueux bonjour à ses clients, les serve avec déférence et les remercie de toutes leurs bontés, surtout de celles qu’ils n’avaient point. Le client ne sert pas la main qui l’a servi. Un jour pourtant, en quittant mon étal, Liliane me tendit la main et nous échangeâmes alors une inoubliable poignée de mains. Liliane créera par son geste inattendu et inusité un délicieux tumulte dans mon cœur. Elle quittera Tlemcen avec ses parents, s’installera avec eux à Bayonne où elle fut institutrice. Elle se maria et s’appela Liliane S. Elle repose là-bas, au cimetière de Bayonne. Mon cœur me dit qu’elle n’est jamais morte…

Une responsabilité de « père de famille » à 14 ans

Mon oncle eut un jour l’idée d’acheter la « récolte sur pied » d’un petit champ de melons à Montagnac (Remchi), aux environs de Tlemcen. Il y plaça toute sa maigre fortune. Je me souviens qu’il lui manquait peu pour parfaire la somme convenue pour l’achat de cette récolte à venir et qu’il obtint d’un de ses collègues du Marché le complément nécessaire, à titre de prêt bien rétribué sur trois mois. C’était en mai 1944. J’avais 14 ans et demi. La récolte promettait. Mon oncle espérait en tirer grand bénéfice, estimé à plus du double de la mise. Il avait déjà retenu en location un camion « trois-tonnes » pour faire la navette entre le champ et le Marché et avait prévu de recruter quatre ouvriers agricoles pour ramasser les melons qui devaient être à point dès juin.

Mais la malchance fut du lot. Elle fondit sur mon oncle qui en fut terrassé. La production était moindre. La qualité fit défaut et les prix du marché devinrent rapidement désavantageux du fait d’un afflux sans précédent des productions du Maroc et d’Espagne. Bref, ce fut une colossale catastrophe pour mon oncle qui ne s’en releva pas. Il cessa d’aller au Marché, de s’occuper de notre étal. Sans appétit, il touchait peu à ses repas, multipliant dangereusement sa consommation de tabac. Cela eut lieu pendant mes vacances d’été de près de trois mois de 1944.

Il me revenait, à moins de quinze ans d’âge, de le remplacer pour subvenir aux besoins de la famille. Un stress permanent m’habitait. Levé comme toujours à 4 h 00 du matin, je perdais un temps incalculable au marché de gros, par mes hésitations paralysantes à acheter telle marchandise plutôt que telle autre, telle quantité mieux que telle autre, telle qualité à tel prix de préférence à tel autre, en supputant sans cesse les risques que je prenais en cas de mévente. Le marché de gros des fruits et légumes était majoritairement tenu par des mandataires. On ne leur payait que le lendemain ce qu’on leur achetait. Le risque paralysant de ne pas écouler au détail ce que je venais d’acheter en gros et donc de ne pouvoir le payer le lendemain au mandataire, me nouait constamment la gorge, me privait de tout ressort et même de toute initiative parfois. Il perturbait jusqu’à mon sommeil. Il pesait par avance sur mes hésitations dans mes choix au marché de gros à l’aube… Ainsi, le risque de mévente me poursuivait tel un cauchemar, signifiant, pour des fruits et légumes hautement périssables, une perte de capital qui s’ajoutait à notre infortune. C’étaient trois mois de géhenne, au surplus silencieuse, car je n’avais personne à qui confier mes tourments. Mon oncle reprit progressivement conscience de ses devoirs familiaux à l’automne, plus nécessiteux que jamais… Le soulagement était palpable chez moi. Les collègues de mon oncle, qui m’encouragèrent cet été-là, saluèrent son retour qui me libérait d’une responsabilité de père de famille pesant indûment sur les épaules d’un adolescent.

Une classe magiquement recomposée

Avec Marcel Domerc, mon professeur de lettres en classe de cinquième du « collège de Slane » de Tlemcen, je vécus le rare privilège de connaître et d’apprécier une figure particulièrement attachante du corps professoral français. J’avais douze ans. Je le reverrai à Paris quand j’atteindrai 42 ans et plus. La première classe avec lui était déjà révélatrice d’un programme inédit. Prisonniers de tous les préjugés de l’ère coloniale, nous devions payer son écot à la ségrégation des races. C’était machinalement que nous nous placions en classe les Algériens d’un côté, les Européens de l’autre. Lorsque Marcel Domerc entra pour la première fois dans notre classe ainsi configurée, le rapide regard circulaire qu’il jeta sur notre faune qui l’accueillait debout derrière nos pupitres respectifs, lui montra aussitôt jusqu’où le « mal colonial » se nichait. Nous ne nous mêlions pas les uns aux autres, même en classe. Nous demeurions étrangers les uns aux autres, enfermés chacun dans son univers. Ce fut alors avec son séduisant sourire, qui ne le quittait du reste jamais, qu’il fit en quelques minutes le procès définitif de la ségrégation, avec une grande habileté et un superbe humour. Il eut l’intelligence, ce faisant, d’éviter toute inquisition contre le colonialisme, se limitant à n’invoquer que les avantages d’une mêlée sans barrières, amicale et « fraternelle » finit-il par dire. Passant de la parole à l’acte, il nous engagea alors immédiatement à quitter ensemble la salle, lui-même en-tête, à nous chercher des affinités nouvelles dans la cohue du couloir attenant et à retourner prendre possession de notre classe ainsi débarrassée des miasmes méphitiques de la ségrégation. C’est de cette manière que je me suis retrouvé à côté de mon camarade français Paul Durand. Je ne jurerai pas que nos nouveaux regroupements exprimaient des affinités vraiment « neuves ». Nombre d’entre nous, pour ne pas dire tous, vivions chacun avec l’envie refoulée de connaître davantage « l’autre d’en face » par-delà les différences d’origine. Cela relevait de l’inconscient. C’est dire que l’« opération Domerc » fut d’autant plus facilitée et réussie qu’elle réalisait une sorte de vœu ambiant et inexprimé de briser tabous et barrières pour découvrir « l’autre ».

Toute cette opération, si riche de sens et de portée, ne prit guère plus de cinq à dix minutes. Manifestement satisfait, Marcel Domerc pouvait dispenser son premier cours de français. Il s’adressait à des adolescents de 12 ans, ravis aussi d’avoir si aisément gommé leur appartenance sociale, abandonnée à la noirceur du couloir, pour devenir plus librement des élèves attentifs, prêts à recevoir de leur maître un savoir sans œillère et sans prix et à déclamer avec lui :

« Couronnés de thym et de marjolaine

Les elfes joyeux dansent dans la plaine. »

Mon camarade, qui devint mon ami, Paul Durand partait en vacances l’été dans le Tarn, dans le sud-ouest de la France. À chaque rentrée, j’étais sûr de le retrouver, partageant avec moi le même banc en classe et me montrant, à moi seul, ses photos de vacances en cette France que mon imagination ornait de tous les superlatifs. J’avais toujours dans mon cartable quelques beaux fruits que je ramenais de notre étal du « Marché couvert ». J’en donnais un ou deux à Paul Durand pour la récréation. Le reste je le destinais aux camarades « potaches ». Toute l’année durant, le cours « chez Domerc » était un enchantement. Nous l’attendions toujours avec impatience et le goûtions avec ravissement. Subjugués par son sourire permanent et comme protecteur, nous l’étions tout autant par les nouveautés littéraires qu’il excellait à nous faire découvrir même dans les textes apparemment les plus classiques et les mieux connus. Il avait sa façon de comprendre un poème et de nous le faire apprécier à l’égal d’un joyau.

Jean, la graine du maître

Son fils Jean était mon camarade de classe. Nous avions fait ensemble la cinquième. Rien ne le distinguait des autres élèves ; il se fondait si bien dans le nombre ; il ne voulait d’aucune manière paraître « le fils du maître ». Son naturel se résumait dans la modestie qu’il portait bien. Il pouvait, me disais-je parfois, marquer plus de fierté, voire quelque supériorité sur nous tous, à avoir comme géniteur notre grand maître. Il n’en a jamais montré le moindre signe. Quelque chose d’autre encore me frappait en lui. Il arrivait à son père de l’interroger en classe, à l’instar de tout autre élève. Jean répondait en… tutoyant notre maître ! Il paraissait alors subitement à mes yeux comme investi d’une autorité supérieure à celle de tous, ou d’un privilège exceptionnel qui le plaçait à l’égal du maître. J’éprouvais des sentiments confus. J’aimais cette famille, sans avoir pu tout éclaircir dans mon esprit. Je laissais le pourquoi et le comment à d’autres moments. Qui ne vinrent jamais.

Ce sweater aux boutons dorés

J’ignore à ce jour pourquoi notre professeur m’avait singularisé entre tous les élèves de notre classe de cinquième. La seule chose qui aurait pu me distinguer d’eux, pensai-je, était mon dur travail parallèle au « Marché couvert ». Mais je n’avais pas souvenir d’y avoir jamais vu Monsieur Domerc. Il n’y venait jamais. Sans doute était-ce alors ma mise qui devait me particulariser ? Quoi qu’il en fût, Monsieur Domerc me retint un jour, à la fin de la classe, pour me demander de passer le voir le lendemain chez lui. Je m’y rendis. Il avait du monde, ayant invité les autorités locales à quelques agapes. Il me confia à son épouse qui paraissait au courant de ma visite et qui m’entraîna vers une chambre. Elle ouvrit un grand placard et me montra divers vêtements dont un sweater que l’on fermait devant avec de superbes boutons dorés, bien travaillés. Elle le mit dans un grand cabas avec d’autres vêtements, me raccompagna jusqu’à la porte d’entrée et me tendit le cabas. Elle m’embrassa affectueusement et me dit : « C’était la chambre de Jean. Je sais qu’il aura une grande joie à te voir avec ça ». Il n’était pas à la maison lors de ma visite. Il était à un cours de musique. Les Domerc venaient de m’habiller. Comme leur fils. De chez leur fils. Tout commentaire était superflu. Ma mère fut heureuse. Tout m’allait bien. Je me suis senti ce jour-là envahi de grandes ondes de fraternité. Le monde était beau.

Le sweater aura sa post-histoire. Il servit longtemps. Mais quand sa fin de vie s’imposa comme une évidence par son aspect défraîchi, ma mère entendit lui donner une seconde vie. Elle en retira tous les boutons dorés pour les fixer sur d’autres vêtements. L’âme du sweater, car il semblait en posséder bien une, survécut ainsi dans plusieurs générations d’habits, rappelant toujours le geste des Domerc.

Marcel Domerc ne resta pas longtemps à Tlemcen. Socialiste ardent, il combattit vigoureusement le statut discriminatoire donné aux juifs par le Gouvernement du maréchal Pétain. Celui-ci sanctionna notre maître. Je le perdis ainsi de vue pendant plusieurs années sans cependant que cela affadisse en moi le riche souvenir toujours présent de cet homme. J’avais longtemps vainement cherché à le joindre, jusqu’au jour où, en poste comme ambassadeur d’Algérie en France, je réussis, grâce aux aimables services de l’Education nationale, à retrouver mon camarade Jean, son fils. Resté fidèle à la tradition familiale orientée vers l’enseignement, il était professeur de lettres à l’Université d’Amiens. Nous nous sommes alors plusieurs fois retrouvés, les deux familles réunies autour d’un déjeuner ou d’un dîner à la résidence de notre ambassade. Mon vieux maître, toujours mince, portait, outre le poids de l’âge, une belle crinière blanche qui ajoutait à sa naturelle distinction. Jean Daniel, qui fut lui aussi son élève à Blida, me fit le plaisir de partager deux fois nos repas à la résidence.

« La belle, si tu voulais… »

La dernière rencontre avec Marcel Domerc fut particulièrement émouvante. L’œuvre destructrice de l’âge était bien avancée. Leïla, mon épouse, avait fait un délicieux repas. Jean Daniel s’était joint à nous. L’ambiance était comme familiale. C’était à Paris. Je n’étais plus à l’ambassade. Cela s’est passé chez moi, avenue de la Grande Armée. À la fin du déjeuner, Leïla nous invita à passer au salon. Se levant de table, elle aida mon professeur qui se trouvait à sa droite et, bras dessus bras dessous, elle se dirigea avec lui vers le salon. Je pris le bras de Madame Domerc et nous suivîmes tous l’hôtesse. Se laissant porter par Leïla, mon vieux maître se mit alors à chanter d’une voix douce, marchant toujours vers le salon : « La belle, si tu voulais… Nous dormirions ensemble… Dans un grand lit carré… Dans le mitan du lit… ». Nous accompagnâmes tous cette voix d’un homme qui, finissant une vie, souhaitait en avoir une seconde. Ce furent nos adieux au vieux maître. Il s’éteindra paisiblement quelques mois plus tard. Sa mémoire vivante brille toujours.

« Smou » ou l’éveil à l’action politique

Tlemcen. La précocité en toutes choses à l’œuvre. De trois ans plus âgé que moi, mon cousin Sidi Mohamed (appelé familièrement « Smou ») El-Berrichi avait quitté le domicile de sa mère, connue pour son humour caustique et ses makrouts succulents, pour venir vivre chez nous dans le chahut des enfants. Il dormait au premier étage de notre vieille masure, partageant une chambre avec notre grande tante Ghozyiel qui, veuve et sans enfants, le couvait comme son propre fils. Douée d’une colossale mémoire, grande tante Ghozyiel était, quoiqu’illettrée, l’historienne de la famille. Elle fut l’épouse d’un petit imam de quartier, qui passa sa vie entière à conduire au quotidien la prière dans sa mosquée et à enterrer les morts avec la « borda », ces versets du Coran psalmodiés accompagnant le défunt jusqu’à sa dernière demeure. Pendant les trente ou quarante ans, on ne sait, de son union avec grande tante Ghozyiel, le saint homme débitait à longueur de journée les hauts faits historiques du monde arabe. Prodige de la transmission orale, grande tante Ghozyiel avait tout retenu des récits lumineux de son défunt mari. Intarissable, elle enchantait nos hivernales soirées. Avec elle, l’histoire écoutait délicieusement aux portes de la légende. Les chevauchées tribales, décrites avec un art narratif consommé, faisaient toujours, on ne savait pourquoi, une place privilégiée au puissant galop des chevaux de race et aux serments échangés pour une paix de Dieu.

Sans doute à cause de son âge plus avancé que le nôtre, ou du fait de son humour hérité de sa mère biologique, Smou ne prêtait qu’une oreille distraite aux récits de grande tante Ghozyiel. Quasiment abonné au cinéma « Le Mondial », où il conquit, un jour de compétition, le premier prix de « danse de claquettes », il manquait rarement les films américains d’aventure. Il excellait lui aussi à nous raconter à sa manière, en ajoutant ou retranchant des séquences à son gré, le dernier film qu’il venait par deux fois de voir. Errol Flynn et Clark Gable (prononcez comme lui « Gâb’l ») étaient ses héros d’élection qui ne mouraient jamais. De surcroît Smou savait tout. Il nous apprenait l’anglais, entendez une langue baptisée telle et bien de son cru, faite de bric et de broc, qu’il nous servait bardée d’onomatopées qu’il était si prompt à inventer. Faisant grand pour son âge et physiquement très avantagé par une généreuse providence qui le dota d’une grande beauté, il était l’idole du quartier. Il avait abondamment hérité de sa mère Kheira un optimisme communicatif qui colorait notre terne existence. Il dut avoir atteint seize ans lorsque le virus de la politique le contamina. Cela avait déjà commencé avec, à l’époque, l’arrivée des Américains à Tlemcen et le débarquement des Alliés en Afrique du Nord en 1942. Son anglais était toujours fort riche de sa créative fantaisie.

Quelques années plus tard, je ne sais comment il prit passion pour le mouvement réformiste lancé par Ferhat Abbas qui vint un jour nous électriser avec un beau discours prononcé place de la mairie à Tlemcen. Smou avait toujours quinze ou vingt exemplaires de chaque numéro du journal réformiste Égalité qu’il entreposait dans le grand tiroir du bas du « marriou » (bahut) de grande tante Ghozyiel et qu’il était chargé par je ne sais qui d’écouler dans la semaine. J’accédais à cet hebdomadaire qui prit nom plus tard La République algérienne. Ce fut pour moi une découverte inspirée par une curiosité qui se mua, au fil du temps, en un vif intérêt partisan. Smou fréquentait au « Mouqaf », au Cercle du jeune Algérien, des admirateurs inconditionnels de la cause politique qu’ils trouvaient brillamment défendue par Ferhat Abbas et son équipe. Je m’arrêtais moi aussi à ce cercle plus ou moins toléré par l’autorité coloniale, mais c’était d’abord pour admirer aux larmes les notes d’une sublime musique « andalouse », tirées magiquement de son violon par Bekhoucha père, l’instituteur à nous tous, la tête élégamment ornée de son fez rigide. Puis ce fut pour trouver l’inspiration chez les « fans » de Ferhat Abbas. Smou savait « mettre en boîte » les adversaires de celui-ci, en les enfermant avec son humour mordant dans leur « impossible » rêve d’indépendance. Il m’entraînait irrésistiblement dans ce maquis verbal. Il avait entre autres un ami qu’il avait plaisir à fréquenter. C’était Méziane, jeune tisserand et militant modèle doué d’une intarissable faconde, toute faite pour défendre avec éloquence le réformisme de Ferhat Abbas contre l’administration coloniale et plus encore contre les indépendantistes « dangereusement rêveurs » de Messali Hadj, celui-ci restant de toute façon la fierté de Tlemcen, sa ville natale.

C’est par mon cousin Smou que je devins, vers 17-18 ans, un fan des réformistes. Nous vendions, Smou et moi, nos quinze ou vingt numéros d’Égalité. Le produit de notre vente restait entre les mains de mon cousin qui le faisait suivre mensuellement jusqu’à Alger, je ne sais par quelle filière. Mon admiration pour Smou grandissait de ce fait car j’imaginais que s’il pouvait atteindre Alger ainsi, c’est qu’il devait « pouvoir atteindre tout aussi bien Ferhat Abbas lui-même ». Et ça, ce n’était nullement banal à mes yeux…

Terre cent fois bénie pour l’accueil de cette âme…

Je dirai plus loin dans quelles conditions j’étais arrivé à Grenoble pour y entreprendre mes études de droit. Je retournais tous les étés à Tlemcen. Je revoyais avec un immense bonheur toujours mêlé à des bouffées de tristesse, ma pauvre mère, dont la vue déclinait autant que la vie. Je lui rappelais, sans nécessité car elle ne l’oubliait pas, les moments où elle me lavait les pieds à l’eau du puits quand j’avais quatre et cinq ans et que je rentrais pieds nus et empoussiérés de je ne sais quel jeu avec mes camarades du quartier. Je lui rappelais, mais sans nécessité car elle ne l’avait pas oublié non plus, les appels discrets qu’elle m’adressait d’un clin d’œil pour la suivre dans sa chambre où elle me tendait une barre de chocolat Meunier dit de cuisine, que je croquais par privilège avec un morceau de pain. Je ne savais pas comment et d’où elle pouvait obtenir cette barre, que je devais savourer sur place, loin des yeux jaloux des autres.

L’été 1955 fut le dernier de mon passage à Tlemcen. Je ne revis plus ma mère plus tard. C’était la guerre. Elle sut par mon frère Noureddine que j’étais « concerné » par le confit. Il tenta de lui expliquer que je combattais « la France ». Mais, analphabète, elle ne parvenait pas à se représenter en quoi cela consistait. Un jour, une patrouille de soldats sénégalais, conduite par un jeune lieutenant français, investit rageusement notre quartier de la rue Ibn Khaldoun. La troupe saccagea notre maison, détruisit dans la chambre de ma mère tout ce qui s’y trouvait et en particulier sa demi-douzaine de verres à thé bariolés qu’elle tenait de son mariage à Sidi-Bel-Abbès, quelque trente ans auparavant, et qui n’avaient jamais servi que pour la décoration et… le souvenir de ses 20 ans. La patrouille sortit du « marriou » de ma mère mes paperasses personnelles et, croyant pouvoir y trouver je ne sais quel secret d’État, en emporta une grande partie en dispersant et piétinant le reste. Puis, en partant avec sa patrouille, un soldat sénégalais donna à ma mère un très violent coup de crosse de son fusil, lui défonçant la poitrine. Elle tomba inanimée à la renverse. Aussitôt la patrouille refluée, la famille aida maman à se remettre. On brûla par précaution tout ce qui restait de mes paperasses.

Quelque temps plus tard, ma mère quitta Tlemcen pour se réfugier à Oujda, chez sa sœur Aouïcha. Elle souffrait toujours, fragile et menue qu’elle était, de sa poitrine, dont elle ne s’était jamais remise. Le médecin qui la suivait à Oujda avait dit à mon frère Noureddine qu’elle était atteinte de rhumatismes cardiaques sévères, doublés de fêlures, voire de fractures, diverses de la cage thoracique qui lui faisaient endurer un enfer de douleurs à chacune de ses respirations. Elle avait besoin de plus en plus de calmants et de soins attentifs et continus. La providence ne tarda pas à l’en délivrer à 54 ans. Elle repose toujours au cimetière d’Oujda. À l’indépendance de notre pays, la famille me pressa de rapatrier ses restes à Tlemcen. Je l’ai refusé, bénissant cette terre généreuse d’Oujda qui lui donna refuge dans la tourmente et protégea son éternel repos. Après tout, ma mère, née Oukili, n’était pas loin, là où elle était, des parcours frontaliers de jadis de la tribu des Béni-Oukil dont mon grand-père, « Bâ-Oukili », nous retraçait les hauts faits d’armes…

1. Wikipedia précise qu’entre 1952 et 1962, il y eut en Algérie 1343000 appelés ou rappelés et 407000 militaires d’active, soit au total 1750000, auxquels il faut ajouter 180000 Algériens, harkis et autres.

2. Il s’agit de la ligne Challe et de la ligne Morice, longues de 320 km chacune et où circulait un courant électrique de 7000 volts. Elles comportaient un poste de contrôle tous les 15 km et étaient parsemées de milliers de mines terrestres.

3. « Dirictour » était la déformation du mot français « directeur » visant, dans l’es- prit de mon grand-père, l’instituteur qui faisait fonction de directeur d’école primaire et qui représentait, dans l’imagination des membres illettrés et déshérités de ma fa- mille, le modèle de la réussite sociale et le mieux qu’un indigène pouvait rêver de devenir dans la société coloniale

II Initiations politiques 1948-1957

Juin 1948. Je n’avais pas encore 19 ans. Ayant réussi mon second « bac » à Tlemcen-Oran, je me demandais si je devais poursuivre des études supérieures dans l’état matériellement précaire où se trouvait ma famille. De surcroît, une visite médicale occasionnelle m’apprit que je souffrais d’une « primo-infection bacillaire », ce qui signifiait en clair que je commençais une tuberculose. Khali, mon oncle maternel qui, en sa qualité de « marchand des quatre saisons » au « grand Marché » de fruits et légumes, s’épuisait à couvrir nos besoins pourtant fort modestes, était d’avis, tout comme le reste de la famille, que je poursuive mes études, à condition qu’elles ne soient pas trop longues. Il fut en conséquence convenu de ne plus considérer comme appoint familial la maigre paie hebdomadaire que mon frère Noureddine, plus jeune que moi de deux ans, ramenait difficilement de son travail harassant de drêz, sur un métier à tisser chez un particulier avare et exigeant. Non, cet appoint hebdomadaire serait consacré à mes frais d’études et pourrait ainsi compléter opportunément les montants éventuels de bourses ou prêts d’honneur que je pourrais obtenir.

Un rêve inaccessible…

J’avoue avoir été longtemps tenté par des études de médecine qui avaient cependant l’inconvénient dirimant, aux yeux de ma pauvre mère surtout, d’être excessivement longues. J’avais, rue de Sidi-Bel-Abbès, l’exemple attachant jusqu’aux larmes du vieux Dr Photiadis qui ne savait pas réclamer d’honoraires et que des générations de citadins besogneux de Tlemcen et de paysans des environs venaient consulter, en le rétribuant par une volaille encore vive, par quelques œufs, par deux bottes de carottes, ou enfin par un simple merci. Mais j’avais aussi, dans le quartier résidentiel européen de Tlemcen, dans la large avenue ombragée bordant le « Grand Bassin », l’exemple du cabinet médical ultramoderne du Dr Nahon qui me soignait de ma « primo-infection » avec un art d’autant plus remarquable que nous ne vivions pas encore à l’ère des antibiotiques. Si, au centre-ville je voyais le respectable Dr Mrabet, rendu vite prospère moins par l’effet d’une bienveillante providence que par l’exercice béni d’une médecine généreuse, cet exemple éloquent m’invitait plutôt à toujours redécouvrir l’inépuisable richesse humaine de cet homme bon. Il y avait bien sûr aussi l’ombre portée géante de Mohamed Baghli. Il était le frère de mon ami d’enfance Djelloul et l’exemple du surdoué en tout, que son droit d’aînesse fondé sur ses deux grandes années de plus que nous me le rendait lointain et inaccessible, même lorsque la rumeur publique, qui savait lui faire un beau et légitime crédit, nous annonçait son retour pour l’été à Tlemcen. À la rentrée universitaire il allait entamer sa deuxième et flamboyante année de médecine à la Faculté d’Alger. Et puis, ces études médicales que je projetais dans mon esprit enfiévré n’allaient-elles pas, si je les réalisais vraiment, m’éviter de me séparer de mon autre ami de collège, voisin de condition sociale, qu’était Terki Tedjini, qui venait de décider sans appel d’aller chercher son diplôme libérateur à la Faculté de médecine de Montpellier ? C’était bien-là mon rêve. Je souhaitais être tout à la fois un Photiadis, un Nahon, un Mrabet, un Baghli, un Terki. Sans savoir comment. Sans pouvoir vraiment.

Une voie obstruée

Sur les sages instances familiales, qui trouvaient long le temps d’une éventuelle réussite en médecine, je me rabattis dans mes préférences sur la conquête plus rapide d’un poste de vétérinaire et me voyais déjà en songe à Maisons-Alfort, près du Paris aux mille sortilèges. Cela se sut assez vite en ce petit village qu’était Tlemcen. L’un des deux frères Starozinski, camarade de classe, m’invita à aller voir son père qui, en tant que vétérinaire bien installé dans la proche campagne tlemcénienne, pouvait me renseigner sur les études projetées. Il m’emporta un jour dans leur voiture familiale (je prenais place pour la première fois dans un engin de cette nature) pour rencontrer son père que je connaissais par ses escales devant notre étal de fruits et légumes au « Marché couvert » et par les soins que je mettais à bien le servir. Il me reçut dans son superbe domaine et m’expliqua aimablement tout ce que je voulais savoir. À la fin de l’entretien, il me demanda où je souhaitais m’installer comme vétérinaire le moment venu. La question me déstabilisa un instant. J’étais un Tlemcénien qui voulait retrouver à tout prix sa mère à son retour de Maisons-Alfort. Au surplus, M. Starozinski père était le seul vétérinaire dans tout le département. Ma réponse embarrassée de jeune bougre, incapable de voir au-delà de l’horizon immédiat de Tlemcen, avait souverainement mécontenté mon interlocuteur qui ne prit pas de gant pour me congédier. La voiture familiale ne me ramena pas à Tlemcen. C’était trop pour le hobereau-vétérinaire que cette perspective, même lointaine, même incertaine, de voir un jour un éventuel concurrent, de surcroît indigène, lui faire de l’ombre, même imaginaire, dans le vaste et riche département agricole qui englobait Tlemcen. Il n’était pas pensable de toucher à son royaume, à lui seul offert par un décret de droit divin.

Le Dr Nahon m’avait confié à un infirmier qui se déplaçait à domicile pour m’administrer une intraveineuse quotidienne dite de « sels d’or » contre ma primo-infection. J’étais entre les mains d’un saint homme. Il s’appelait Daïdj, Hadj Daïdj pour avoir visité le tombeau du Prophète Mohammed. Tout dans son maintien, dans ses paroles de sage, inspirait admiration et respect. Après son passage chez moi pour son office quotidien, j’avais droit à quelques tendres côtelettes d’agneau, grillées au charbon de bois par ma mère. C’était mon oncle qui me les apportait du Marché. On devait me nourrir fort convenablement, pour ma maladie. Je devenais de la sorte le capital à préserver, le revenu à consolider, la garantie encore fragile de la future et possible aisance matérielle de la famille. On me protégeait. On me couvait. Hadj Daïdj ne m’imaginait pas du tout à Maisons-Alfort. Mon état de santé me recommandait selon lui une ville des Alpes françaises avec son grand air sain, comme Grenoble précisément où son fils aîné faisait déjà des études de médecine qu’il devait achever à Lyon. C’était donc décidé pour Grenoble, où je pouvais déjà compter sur l’aide ou le compagnonnage d’un Tlemcénien. Il s’en est vite trouvé un second en la personne de Abdallah Hadj Slimane, issu d’une famille aisée de Tlemcen qui l’avait envoyé faire du droit. Mais, l’Université de Grenoble ne préparait pas à la médecine vétérinaire. Trouvant ainsi au choix de Grenoble tous les avantages, je ne pouvais plus que charger la médecine vétérinaire de tous les maux. Et tout d’abord le père Starozinski allait, en cette ère de colonisation éruptive, faire barrage à mon installation à Tlemcen. Et puis ces études médicales restaient encore longues pour ma mère qui comptait les jours. Le parti finit par prévaloir d’aller à la Faculté des sciences de Grenoble, place du doyen Gosse, pour conquérir rapidement, en trois petites années, le statut de professeur de collège avec les certificats de maths, de physique et de chimie. Ce n’était pas, sans satisfaction extrême que ce projet fut immédiatement validé par la famille qui me voyait déjà enseignant la physique et la chimie au « collège de Slane de Tlemcen »… En vérité, les éléments d’un choix optimal échappaient à tous les membres de ma famille, à l’exclusion de mon frère. Ils n’avaient aucune idée de ce qu’étaient ces études : ils étaient analphabètes.

Un morceau d’aile d’avion allemand…

J’avais pris à Oran, en cette fin d’octobre 1948, un vieux bateau dont c’était la dernière traversée méditerranéenne, un cargo nommé « Le Marigot », transportant des marchandises, mais toujours disposé à charger quelques passagers. Il était destiné à aller à la casse dès son arrivée à Marseille. Je ne pouvais m’y payer une cabine et c’est sur une chaise longue, tantôt dans la calle à la fois étouffante de chaleur et malodorante, tantôt sur le pont livré à un vent aigre, que je fis ainsi la première traversée maritime de ma vie. Elle fut bien agitée et inconfortable. Comme bagage, je traînais une bien lourde valise métallique que ma mère remplit de victuailles. J’étais riche de quelques produits typiquement tlemcéniens qui se conservaient assez longtemps, tels que de la pâtisserie du genre kaâk que l’on pouvait tremper dans le bol de café, de la viande boucanée en conserve khli’ et même deux melons mala cara qui résistent bien au temps.

Mais c’était le contenant, plus que le contenu, qui avait son histoire. La lourde valise, aux couleurs des armées en campagne, avait été faite avec un morceau d’aile d’un avion allemand abattu je ne sais où dans le ciel de France pendant la Seconde Guerre mondiale. C’était mon cousin germain, Ghaouti Bedjaoui, qui avait fait cette guerre, qui me l’a donnée. J’avais pris le train de Tlemcen à Sidi-Bel-Abbès où il vivait pour aller la chercher. Me voilà donc à Marseille sur le quai de la Joliette. J’y perdis mon « cache-nez » de laine que ma mère m’avait confectionné et qui me manquait par ce temps de fin d’automne. Le déplacement jusqu’à la gare Saint-Charles avec mon cartable bourré qui avait fini par lâcher et ma lourde valise en acier d’aile d’avion prit les apparences d’une odyssée sans fin avec un taxi qui n’entendait pas connaître la route la plus directe. Je suis à présent dans la « micheline » de Marseille à Grenoble, sur la « route des Alpes » dont mon voisin sur notre banquette de deuxième classe m’apprit qu’elle fut empruntée par Napoléon à son retour de l’île d’Elbe…

Arrivé à Grenoble vers 23 heures, et ne connaissant personne, je n’eus d’autre ressource que de choisir l’un des hôtels qui faisaient face à la gare : le Terminus, ou le Suisse et Bordeaux. Le plus proche était le « Suisse et Bordeaux » où je m’engouffrai pour deux nuits, la première étant déjà bien entamée du fait de l’arrivée tardive de mon train. Je savais qu’un tel séjour aussi dispendieux dans un hôtel de ce genre, mais difficile à éviter, surtout avec un bagage trop lourd à traîner, allait me dévorer une grande part de mes économies qui ne devaient se renouveler qu’au bout d’un mois.

Le lendemain matin, je me rendis à la Faculté des sciences, très proche de là, à la place du doyen Gosse, pour mon inscription en première année. Ce fut vite fait. J’eus tout aussi vite la chance de trouver une chambre d’étudiant, chez l’habitant, mais un peu hors de Grenoble. C’était chez M. et Mme Ravanat, 28 avenue Jeanne d’Arc à Saint-Martin-d’Hères, un couple fort agréable de vieux retraités que j’avais appréciés. La dame m’offrait de temps à autre une soupe bienvenue quand j’entrais de mes cours, le soir, frigorifié, et le mari, qui était toujours en verve surtout quand sa pipe était allumée, me racontait les batailles politiques homériques qu’il vécut aux temps jadis de Jules Guesde et de Jean Jaurès… Je suis retourné un jour les revoir, beaucoup plus tard. Leur petit pavillon, entouré d’un jardin fleuri qui m’offrait une banquette les beaux jours pour mes révisions, avait disparu. J’en ai ressenti une grande peine. C’était la loi d’airain de la vie qui s’en va…

À Grenoble, faire sciences ou droit ?